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27 mai 2012 Bonne fête Auguste de Cant. Plan du site
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Page en construction Chronologie
1762
Louis XV donne à « La Gazette » un caractère plus neutre. Elle devient « Gazette de
France » et paraît deux fois par semaine. Après de nombreuses scissions, le régiment de
dragons de Clermont-Prince est reconstitué. Les volontaires sont tous allemands, sauf l’encadrement
qui est français (G4) [Dragons]. Jean-François-Charles de Morangiès est nommé
maréchal de camp (Colin). [Morang] Jean Chastel, « journalier, » s’acquitte d’une capitation
de 1 livre 5 sols (Crouzet). [Besseyre03, Darnes] Étienne Estaniol, avocat,
conseiller du roi, est procureur en la prévôté royale de Saugues (Cubizolles). Jean-François
Vaumesle d’Enneval est capitaine au régiment de Bresse (Sébastien.jf, liste). Il se vend en
Gévaudan 99238 pièces d’étoffe valant 2262795 livres (Pourcher).
23 février (Mardi, nouvelle lune) Pierre Chastel épouse Catherine Chabanel (Boyac). Jean Chastel ne
signe pas le registre. Les deux époux agissent sous l’autorité de leurs pères, bien qu’étant
d’âge requis. Ils bénéficient d’une dispense des 2ème et 3ème bans car Catherine est enceinte
(voir 16/08) (Dumas). [Doc90]
24 février – 25 février 1763 57 loups sont tués en Gévaudan (André).
17 mars (Mercredi) La famille Rodier, arrêtée sous l’inculpation d’avoir dévalisé des voyageurs en
se servant de loups dressés, est condamnée à Mende (lettre, 27/03).
27 mars (Samedi) Lettre de M. Lafont: « Monsieur
Depuis le dernier compte que j'ai eu l'honneur de vous rendre des différentes procédures que M. Dulac,
lieutenant de prévôt, avait jugées avec MM. les officiers du bailliage du Gévaudan séant à Marvejols au
mois de janvier dernier, il a continué l'instruction de celles des autres prévenus qui étaient détenus dans nos
prisons, et leur procès se trouvant en état au commencement de la semaine dernière il a (...) jugé le lendemain
mercredi, en vertu de l'arrêt d'attribution dont j'ai eu l'honneur de vous informer avec MM. les officiers
du bailliage de Gévaudan séant à cette ville, la famille de Gabriel Rodier dit Tachon, composée du
père, de la mère, de deux enfants, et un de leurs complices, accusés de vols, de meurtres, soupçonnés de
faire dévorer les gens par des loups apprivoisés qu'ils conduisaient avec eux. Ce dernier crime n'a pu être
suffisamment prouvé, les autres l'ont été; en conséquence Gabriel Rodier dit Tachon et sa femme ont été
condamnés à être pendus, le fils aîné âgé de dix-neuf ans à être flétri et aux galères perpétuelles, le fils cadet âgé de quinze ans au fouet et au bannissement perpétuel, et leur complice appelé Paul Serre du Vivarais à être flétri et à neuf ans de galère. Les uns et les autres ont subi leur supplice. Il y a eu la moitié des voix
pour condamner le père à la roue; les autres juges touchés de la circonstance d'une entière famille suppliciée
ont cru devoir adoucir la peine pour le père et le jugement a passé in mitiorem.
Au retour du supplice le fils aîné de Gabriel Rodier a demandé à nous parler à M. Dulac et à moi. Il
nous a dit qu'il voulait nous déclarer tous les malfaiteurs du pays et des provinces voisines, ayant été à portée
depuis dix ans qu'il roulait de les connaître tous, qu'il nous indiquerait aussi leurs retraites et leurs recelateurs.
Nous avons profité de sa bonne volonté et nous sommes depuis plusieurs jours occupés à recevoir
ses déclarations qui nous paraissent bien importantes et qui peuvent produire un très grand bien non seulement
pour le Gévaudan et pour le voisinage mais encore pour ailleurs. J'aurai l'honneur de vous les adresser
dès qu’elles seront finies.
M. Dulac n'ayant plus rien à faire dans le moment présent se dispose à partir pour le Puy et pour le Vivarais
et promet de revenir au commencement du mois de juin prochain. Il a travaillé dans ce pays pendant
sept mois sans interruption avec autant d'application que de zèle et y a donné les exemples de justice les
plus nombreux qu'on y eût vu depuis bien du temps; il y a eu six personnes de pendues, deux autres l'ont été
en effigie, trois ont été condamnées aux galères, trois autres au bannissement, et une à l'amende honorable,
ce qui fait le nombre de quinze personnes. Ces exemples devraient bien ce semble inspirer la plus grande
terreur; cependant par une fatalité qu'on ne saurait concevoir, un malheureux qui est un de ceux qui ont été
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pendus en effigie à Marvejols au mois de janvier dernier, dans le même temps qu'un de ses camarades le fut
réellement, vient d'assembler sept, huit autres malfaiteurs avec qui il tient les grands chemins de l'Auvergne à Mende et à Marvejols, sur lesquels il a arrêté et volé déjà plusieurs personnes. Il n'y a eu jusqu'à présent
aucun meurtre. Je viens de réussir à faire saisir un de ces malfaiteurs qui a été conduit ici dans nos prisons
et je ne négligerai rien pour parvenir à s'assurer des autres qui ont répandu dans cette partie du diocèse les
plus grandes alarmes.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont.
A Mende le 27 Mars 1762. » (A.D. Hérault c. 6772).
A priori aucun lien direct avec la Bête. L'utilisation d'animaux dressés par les Rodier n'a
pas été prouvée. En revanche, plusieurs hypothèses possibles, sans confirmation aucune: • Un précédent à l'utilisation d'animaux dressés. Des loups sont mentionnés, mais selon
plusieurs spécialistes cela paraît difficilement crédible. Des chiens ou des hybrides sont
possibles. • Raisons d'une vengeance contre la province du Gévaudan (de la part du plus jeune
fils ?) Il convient cependant de remarquer que la Bête ne s'est jamais signalée à Mende
même. • Lien possible avec le Vivarais, où débutent les crimes de la Bête, par l'intermédiaire de
complices comme Paul Serre (qui est condamné pour vol de chevaux). • Similarités (deux frères, condamnations, galères, exil; « flétri » = marqué au fer rouge)
avec les antécédents attribués à Antoine Chastel par Chevalley et Pourrat. Un amalgame
plus tardif n'est pas à exclure. • Les recherches de Michel Dumas n’ont permis de retrouver qu’un Rodier, de Marvejols,
Barthélemy, non mentionné dans le document. Il est cependant originaire des Hermaux,
lieu d’habitation de Marie Solinhac, victime de la Bête le 11/10/64, et lieu d’origine du
couple Vaissière-Niel, arrêté en 1785 pour chantage aux loups (Crouzet); mais les liens
avec la Bête paraissent très indirects. • Problème de date: M. Lafont parle du mardi 17 (mars), mais le 17 mars 1762 tombait un
mercredi. Difficile dont de savoir si la condamnation a eu lieu le lendemain du 17 (et
donc le jeudi 18) ou le lendemain du mardi 16, et donc le mercredi 17. Le mercredi étant cité, on a retenu ici cette date. • D’après M. Joubert, « on peut émettre une hypothèse sur le destinataire de la lettre; les
prévôts des maréchaux étant des officiers d’épées, on peut supposer que la lettre est
adressée à Monsieur de Moncan, gouverneur militaire du Languedoc. »
6 avril 1762 Une circulaire des consuls d’Aix recommande l’utilisation de l’empoisonnement pour détruire
les loups (Moriceau2)
16 août (Lundi) Naissance de Jean-Baptiste Chastel, fils de Pierre et Catherine (Dumas, liste).
8 septembre – 24 octobre 1763 « Bête de Laval, » en Dauphiné: « Le 8 septembre 1762, [il enterra] les restes du cadavre du fils de Barthélémy et de Marie Yolle... que le
monstre avait égorgé la veille, dans la paroisse de Laval, au milieu des troupeaux qui ne le craignirent pas
et [il voulait] badiner avec les bergers... » (A.D. Hérault c. 44/106) • « troupeaux, » dans ce document et sauf mention contraire dans les autres, désigne les
bêtes à laine. • Le fait pour une bête de « badiner » avec les animaux se retrouvera pour la BDG; voir
par exemple 02/04/65.
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Moriceau recense trois victimes, dont Anne Taquet le 24/10/63, mais pas les deux ci-dessus.
L’abbé décrit ainsi la bête (sans date in Cubizolles): « Il atteste avoir vu le monstre d’assez près pour assurer qu’il est de la taille d’un très gros loup, couleur de
café brûlé un peu clair, ayant une barre un peu noire sur le dos, le ventre d’un blanc sale, la tête fort grosse
et moufline [rebondie ?], une espèce de bourre qui forme une houppe sur la tête et à côté des oreilles, la
queue couverte de poil comme celle d’un loup ordinaire mais plus longue et la portant retroussée au bout. »
(A.D. Hérault c. 44/106; 2 Mi 116/106) • On peut voir dans ce fait (et d’autres similaires) des antécédents aux attaques de la Bête
du Gévaudan. La Bête serait-elle venue du Dauphiné ? L’hypothèse est émise au plus
haut niveau dès le 12/07/65. Une autre hypothèse consiste à n’y voir qu’une autre occurrence
de « Bête » comme l’année 1766 en montrera, occurrences qui peuvent ou non
avoir un lien avec la BDG.
2 novembre (Mardi) Signature à Fontainebleau des préliminaires du traité de Paris, mettant fin à la
Guerre de Sept ans (Aubazac).
1763
Le marquis de Sade connaît son premier emprisonnement à Vincennes (Cubizolles). M. de
Sartine remplace Malesherbes comme directeur de la Librairie. Suppression de la fête de
St.-Sévérien (d’historicité suspecte) et introduction par l’évêque de Mende de la liturgie
parisienne, que l’abbé Pourcher pointe comme « causes » de la Bête. L’abbé Peytevin, curé
de St.-Julien-du-Tournel, dans une notice historique, témoigne à propos des attaques des
années 1630: « L’on n’a jamais rien entendu dire ni lu sur la cause de cette férocité des loups. Peut-être même que, dans
la suite, des événements si bien avérés passeront pour des fables. Ils le seraient peut-être encore aujourd’hui
sans la proximité des terres et les autorités qui nous les ont transmis. » (Moriceau2) • Voir également 23/05/65, 03/06/65.
10 février (Jeudi) Signature du Traité de Paris mettant fin à la guerre de Sept Ans: victoire britannique,
la France perd une grande partie de ses comptoirs et colonies. A la suite du traité,
Jean-François-Charles de Morangiès quitte Minorque (Colin).
1er mars (Mardi). Réforme du Régiment des Dragons de Clermont Prince. Le corps se compose de
neuf compagnies dont une de grenadiers, quatre de fusiliers et quatre de dragons. Leur uniforme
est « habit de drap ventre de biche doublé de serge ou de cadis rouge, collet et parements à la Polonaise de drap ventre de biche fixé avec un petit bouton, la veste de drap
rouge avec une pattelette de drap ventre de biche à la manche. » La veste est fermée par
vingt boutons sur le devant. L’équipement du cheval des dragons est de drap ventre de
biche bordé d’un galon en laine blanc. Ils se déplacent casqués et chaussés de bottes
molles. (Aubazac)
10 mars – 12 avril 1764 79 loups sont tués en Gévaudan (André).
Avril – mai Enquête de M. Lafont sur le nombre de moutons dans les paroisses:
Châteauneuf-de-Randon 930
Chaudeyrac 2320
Rocles 1500
St.-Flour de Mercoire 500
Langogne 2690
Fontannes 1220
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Naussac 650
Chastanier 840 en hiver, 1100 en été
Pierrefiche 480 en hiver, 1140 en été
Auroux 2010
St.-Jean-la-Fouillouse 1480
St.-Sauveur de Ginestoux 840
La Panouse 2240
Arzenc-de-Randon 3200
Aumont 650
St.-Chély 810
St.-Denis 900
Grèzes 460 (A.D. Lozère c. 481-482)
18 septembre (Dimanche) Anne Vaisseyre, épouse de Jean-Pierre Chastel, meurt à Darnes (Dumas).
19 septembre (Lundi) Enterrement d’Anne Vaisseyre. Sur l’acte, les deux témoins sont Étienne Pascal et
François Chastel, tous deux illettrés. Le seul qui signe est le curé Fournier (Dumas).
[Doc89]
25 octobre (Mardi) Acte: « Le 25 octobre 1763, Anne Taquet, fille de Jean Brunat, revenait à la paroisse [de Laval] chargée du surplis,
de l’étole, du fanal et de la sonnette; tout quoi avait servi au sieur Raphaël, curé, qui venait d’administrer
son mari. [Elle] fut dévorée au soleil couchant par la bête féroce. Cette femme était âgée de 60 ans. Sa
mort accéléra celle de son mari. Deux jeunes enfants qui se cachèrent dans une grange peu éloignée furent
témoins de son malheur. Ils dirent que l’animal avait saisi au col cette misérable femme, qu’il lui mangea
d’abord le ventre, ensuite tous les membres, ensuite la tête dont on a trouvé les os quelque temps après dans
les bois. » (A.D. Hérault c. 44/106) • Cette attaque présente également de nombreux points communs avec les attaques de la
Bête du Gévaudan.
Fin octobre Attestation de M. Darsac, maître des comptes à Grenoble, seigneur en partie de Ste.-
Agnès: « Sur la fin du mois d’octobre 1763, le même animal parut à deux cent pas de [son] château; [il] traversa
au milieu de plusieurs troupeaux de moutons qui n’en furent point effrayés; il se jeta sur un petit berger, âgé de 14 ans, qui fut délivré par sa camarade; traversa le ruisseau avec une légèreté surprenante, monta
avec la même vitesse la montagne au haut de laquelle est située la montagne de St.-Mary qui est en face de
celle de Ste.-Agnès, et se saisit d’une bergère, âgée de 15 ans, qui eut la présence d’esprit d’entourer son
col de ses bras, ce qui lui sauva la vie, parce que le secours arriva promptement. » (A.D. Hérault c. 44/330). • Ici encore, des similarités évidentes.
Novembre Une lettre écrite de Langogne par le capitaine du Blaisel à M. de Lacoste montre qu’à cette
date les dragons sont déjà installé à Pradelles et Langogne (G8).
14 décembre (Mercredi) M. de l’Averdy est nommé contrôleur général des finances.
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1764
Un mémoire du comte de Brison, baron des États, cite une douzaine d’assassinats en Vivarais,
aux environs de Largentière, plusieurs attaques à coups de fusils et affirme que « le
canton de Valgorge est célèbre par la férocité de ses habitants qui s’entretuent habituellement;
le clergé ne peut y lever ses dîmes, les collecteurs y exiger la taille et les seigneurs y
percevoir leurs rentes. » (A.D. Hérault c. 6882) Jusqu’en 1767, les gratifications payées en
Auvergne par les subdélégués de l’intendant de Clermont sont de 6 livres pour la destruction
d’un loup et de 3 pour celle d’un louveteau (A.D. P.-de-D. c. 4730-4732). M. Holker,
inspecteur des manufactures, de passage en Gévaudan, est étonné par le travail à la quenouille
(Moriceau2). D’après « La chasse anecdotique » (Bonnefond, 1891) une épizootie
fait périr plus de la moitié des meutes de chiens de chasse et les loups se multiplient (G10).
1 février Paul Serre, complice des Rodier, meurt à l’hôpital des chiourmes (Barnson).
Mars/juin Les premiers ravages de la Bête commencent à cette période dans le Vivarais et aux environs
de Langogne (lettres, 07/08, 27/09 et 28/04/65, registre, 30/09, acte, 12/03/65).
13 mars-16 juin Aubazac recense 6 morts d’enfants sur la paroisse de Langogne, et au moins une sur la paroisse
de Luc: « Le 25 mai 1764, a été enterré au cimetière de Luc, Antoine Bonaventure Granat, fils à Antoine et Marie
Assenat du lieux des Fagoux, âgé d’environ trois ans, on m’assure qu’il s’égara dans les champs le dix-huit
au soir et qu’il fut trouvé mort le 24 au matin dans le terroir des Fournets, dans un endroit appelé la faïsse,
ont été présents audit enterrement, Joseph Alement dudit lieu et Messire Vitalis La Porte vicaire. Pagès, curé. » (Aubazac) • Nous n’avons pas d’indication (notamment de blessures) permettant de relier ces victimes à la Bête, mais on ne peut exclure que ce soit le cas.
15 avril Mort de la Pompadour, alliée des Encyclopédistes.
10 mai – 22 février 1765 74 loups sont tués en Gévaudan (André).
1 juin (Vendredi) Première apparition recensée: la Bête attaque une femme près de Langogne;
des boeufs arrivent à temps et la secourent. Elle s’en tire sans mal autre que des vêtements
déchirés (relation, 12/04/65). [Langogne01/02] • Jullien et Barloy donnent la date du 11 avril. • D'après une illustration et une relation d'époque, la première victime, en juin (jour non
précisé) avait 8 ans et fut secourue par des boeufs (Bete06; Doc205); la seconde victime,
quelques jours après, est une femme dont les habits sont déchirés. Les deux victimes ont
pu être confondues par la suite, ou une unique victime avoir donné lieu à deux histoires
différentes. Été L'été est sec avec de maigres récoltes.
30 juin (Samedi, Coeur immaculé de Marie) Jeanne Boulet est la première victime officiellement
recensée. Âgée de 14 ans, elle est dévorée au coucher du soleil au village des Hubacs (St.- Étienne-de-Lugdarès) (acte, 18/09; relation, 04/04/65). [Hubacs01/03] • Cette attaque est la plus orientale. • Un habitant des Hubacs m'a confié que dans sa jeunesse, les anciens montraient encore
un tas de pierres auprès duquel le corps aurait été retrouvé. M. Boulet, qui habite actuellement
Les Hubacs, ne sait pas s'il appartient à la famille de Jeanne. • Le document des AD. Hérault (23/10/64), la relation de M. Duhamel (04/04/65) et le
journal du 23/06/65 donnent la date du 03/07 et le toponyme « Habats. » La date ne peut être correcte; on sait (acte, 18/09) que Jeanne a été enterrée le 01/07.
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Juillet – Décembre Pour les justices de Digons (partie de la paroisse de Pébrac), Montpeyroux (paroisse de
Chazelle, partie de Pébrac, et Desges), Pébrac (Pébrac, partie de Chanteuges et de Langeac
plat pays), Pinols (Pinols et Aubuzac), Auvers, Chanteuges, Charraix, Besques, Prades,
Tailhac (Tailhac, Desges et partie de Langeac): « Il ne s’est produit aucun crime ni délit qui mérite peine afflictive. » (A.D. P.-de-D. c. 1576)
Juillet MM. de Choiseul et de l’Averdy suppriment toute entrave au commerce des grains; mais la
situation difficile de la production agricole et la spéculation provoquent un envol des prix.
1 juillet – 5 août La Bête « jeûne. » • Ces périodes de « jeûne » signifient simplement que durant ce temps aucune attaque
contre des êtres humains n’est recensée. Il est bien évident que durant ces périodes la
Bête se nourrit. L’hypothèse la plus probable est qu’elle n’attaque alors que des animaux
(gibier ou bétail), attaques non recensées car « normales. »
1 juillet (Dimanche) Enterrement de Jeanne Boulet (acte de décès, 18/09). Mme de Lugeac succède à Mme de Charpin comme abbesse des Chazes (Joubert).
6 août (Lundi, transfiguration du seigneur) Marianne Hébrard, du Cellier, paroisse de St.-Jean-la-
Fouillouse, est tuée en plein jour à l’entrée du village (acte, 07/08). • Un document illustré [Doc08] de 1764-65, rapporte une attaque qui, sans donner beaucoup
d’indications sur la date ou l’identité de la victime, pourrait correspondre à l’attaque
de Marianne. Le lieu est un « St.-Jean des Prés » proche de Mende, qui pourrait être St.-Jean-la-Fouillouse: « L'on ne doit plus mettre en doute la forme et la figure de
l'animal féroce qui ravagea le Gévaudan, dont on parlait avec si peu de certitude, pour
amuser le public; en voici le vrai portrait envoyé à M. le prévôt de la cathédrale d'Usez
par M. l'abbé Petit de Mende, qui se trouva à la vue du fâcheux spectacle de cette
jeune fille, qui fut dévorée à la distance de deux coups de fusil, d'un hameau appelé St.-
Jean des Prés où M. Petit avait porté le viatique à la tante de la jeune fille, épouse du
nommé Joseph Figuiere, ménager; le nombre des habitants fut trop petit pour oser y
porter du secours; on prie tous les chrétiens d’unir des ferventes prières à celles de
Mgr. l'évêque de Mende, pour la délivrance de ce monstre; ce digne prélat prend les
mesures possible pour le détruire et a ordonné des prières publiques dans son diocèse » (Collection du Professeur Grasset, Montpellier, in Fabre). On pourrait confirmer
cette hypothèse en retrouvant la trace de Joseph Figuières, époux d’une tante de Marianne.
7 août (Mardi) Enterrement de Marianne Hébrard: « L'an mille sept cent soixante quatre et le sept août, par [devant] nous prieur curé soussigné, a été inhumée
dans le cimetière suivant l'usage de l'Église et de la paroisse, Marianne Hébrard du Cellier qui eut hier
le malheur d'être étranglée et dévorée en partie par une bête féroce qui s'est établie et qui roule dans le
pays depuis quelques mois. Cet accident funeste à l'humanité lui arriva en plein jour aux portes dudit Cellier.
Présents à son convoi Guilhaume Pinède, Jean Clément, ses parents, les porteurs et autres, illettrés de
ce requis. Du Fayet, prieur-curé. » (A.D. Lozère, GG1). [Doc16] • Le document comporte une annotation en marge que je ne parviens pas à déchiffrer.
8 août (Mercredi) Vers cinq heures du soir, une jeune fille de 15 ans du Masméjan (La Bastide-
Puylaurent) garde des moutons sur la pente d'un vallon. Sur l'autre versant, en contrebas,
trois bûcherons au travail voient soudain le troupeau dévaler la colline, affolé, dans leur di-
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rection; personne ne l'accompagne. Intrigués, ils grimpent au sommet et ne tardent guère à
découvrir la bergère: elle est morte, égorgée. Son cadavre horriblement mutilé gît dans une
mare de sang. Les marques des crocs sont très nettes. (Relation, 04/04/65; A.D. Hérault c.
44). [Masmejan]
9-fin août La Bête « jeûne. »
Fin août M. Lafont, averti, séjourne à Marvejols (Louis). Un garçon de 15 ans de Cheylard l'Evêque
(Chaudeyrac) est tué et dévoré (relation, 04/04/65). [Cheylard] • Le journal du 23/06/65 indique le 8.
septembre Une fille attaquée près de St.-Flour de Mercoire (Crouzet). [Mercoire] • Voir 13-20/09.
1 septembre (Samedi) Un autre garçon dévoré aux Pradels (Chaudeyrac) (Relation, 04/04/65; journal,
23/06/65). • Seul le journal fournit une date précise. Moriceau, sur la foi d’un registre, donne l’âge
de 15 ans, mais pas le nom.
6 septembre (Jeudi) Une femme âgée de 35 ans dévorée au hameau des Estrets (Arzenc-de-Randon) à
sept heures du soir (Relation, 04/04/65). [Estrets01/02] • Les actuels habitants des Estrets, nouvellement installés, n'ont pu m'indiquer l'emplacement
de l'attaque. D’après Aubazac2, il s’agirait d’un doublon de l’attaque de Marianne
Hébrard le 06/09.
8-18 septembre M. Lafont se rend à Langogne et y rencontre probablement M. de Lacoste (G8). A la suite
de cette visite, il envoie à Langogne une compagnie de chasseurs (lettre, 30/10).
10 septembre (Lundi) Publication de M. Lafont sur la Bête (G8).
12 septembre (Mercredi) Le comte de Moncan se renseigne au sujet de la Bête auprès de M. de Lacoste.
Ce dernier lui répond qu’à sa connaissance 12 personnes ont été tuées mais que lui-même
ne l’a jamais chassée (Aubazac2). • A cette date nous n’avons de documents que pour 7 attaques, dont 6 décès.
13-20 septembre Des attaques « continuelles » entre ces dates sont mentionnées par le curé de Luc (lettre,
21/09.) • Parmi ces attaques, on compte Claude Maurines le 16; peut-être aussi la fille mentionnée
par Crouzet, sans précision de date, près de St.-Flour de Mercoire. Il est possible
qu’il y en ait eu d’autres, y compris mortelles (voir 27/09).
16 septembre (Dimanche) Claude Maurines, des Choisinets (St.-Flour de Mercoire) âgé de 12 ans est dévoré à 6 heures du soir (Acte ci-dessous; relation, 04/04/65): « Mort. L’an mille sept cent soixante quatre et le 16 septembre Claude Maurines est décédé par une mort non naturelle, étranglé par la bête féroce sans avoir reçu aucun des sacrements et n’ayant encore fait sa première
communion, âgé d’environ douze ans, et a été inhumé dans le cimetière de notre église, et ont été présents Étienne [Sapet ?] et Jean Monnier de St.-Flour illettrés de ce enquis. De Fortier curé 1764 » [Doc207] • Voir également 13-20/09 et 27/09.
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18 septembre (Mardi, dernier quartier) L'acte de décès de Jeanne Boulet (30/06) est rédigé après cette
date (il est rajouté entre deux actes du 13/06 et du 18/09). « L'an 1764 et le 1er juillet a été enterrée Jeanne Boulet sans sacrements, ayant été tuée par la bête féroce.
Présents Joseph Rieu et Jean Reboul des Hubacs» (A.D. Ardèche – registre paroissial de St.-Étienne-de-
Lugdarès – 5 mi 16 – R2-3). [Doc15] • La formulation « ayant été tuée par LA bête féroce » suggère qu'à cette date la Bête a
acquis identité et notoriété.
20 septembre (Jeudi) Frévol de Lacoste, gouverneur militaire de Pradelles, utilise le terme « Bête féroce. » (G4). Des chiens de berger tuent un loup au village des Pradels vers 5 heures du
soir (certificat, 21/09).
21 septembre (Vendredi) Les États du Gévaudan accordent 18 livres de gratification pour la destruction
de ce loup (Pourcher). Certificat du curé du Luc: « Nous soussigné, curé de St.-Pierre de Luc, certifions que le loup dont on porte la tête fut tué hier, à environ
5 heures du soir dans la paroisse du dit Luc. On m’assure que les chiens aidés des bergers qui sont en
cantonnage au village des Pradels, en cette paroisse, l’étouffèrent; quoiqu’il y ait eu bien des marques que
c’est celui qui dévorait les gens, on ne peut le donner pour certain. On le saura bientôt, si on voit cesser les
attaques continuelles qu’il faisait surtout depuis environ huit jours, dans les lieux circonvoisins de l’endroit
où il a été tué, etc. » (Pourcher) [Luc] • Louis indique le 20, Fabre le 21 pour la mort du loup. D'autres documents présentent le
même problème: l'évènement s'est produit le jour J, le récit est écrit à J+1, et par la suite
l'évènement est daté de J+1.
22 septembre (Samedi) Léopold-Charles de Choiseul, frère du ministre, rend visite à son cousin l’évêque
de Mende (Aubazac2). • Aubazac envisage que cette rencontre fut l’occasion pour l'évêque de demander de
l’aide au ministre.
27 septembre. (Jeudi) M. de Lachadenède, syndic du Vivarais, écrit de Villeneuve de Berg à M. de St.-
Priest: « Monsieur,
Depuis plus de six mois, une bête féroce qui rôde dans nos montagnes du Vivarais voisines de celles du
Gévaudan a fait éprouver aux habitants de ce canton l'effet de sa voracité. Je viens d'en être informé par
des lettres qui m'annoncent que depuis peu, neuf personnes ont été dévorées par cet animal terrible; que M.
le syndic du Gévaudan s'est rendu sur les lieux dépendant de son pays pour y faire publier qu’il faudra donner
200 livres de gratification à celui qui tuera et rapportera le corps de cet animal terrible et qu'à cet effet
il a obtenu de vous une permission générale pour les habitants de ce canton de s'attrouper en armes pour
chasser cette bête. Agréez, monsieur, que j’aie de même recours à votre autorité et que je vous supplie d'accorder
la même permission aux habitants de Pradelles et des villages de cette montagne. » (A.D. Hérault c.
6882) • « Depuis plus de six mois » indique un début des attaques en mars/avril. • Le nombre de neuf victimes ‘dévorées depuis peu » incite à penser qu’il a pu y avoir
plus de victimes que nous ne le savons (nous recensons 7 victimes entre le 30/06 et le
16/09).
16
28 septembre (Vendredi) A Rieutort-de-Randon, une fillette d’une douzaine d’années ramène son bétail,
seule derrière le troupeau. Elle n’est qu’à cinquante pas de sa maison. Sur le seuil de la
porte, sa mère la regarde venir. Soudain, d’une roche dominant le chemin, elle voit une
bête s’abattre sur sa petite. Elle y court avec ses deux fils. L’enfant est déjà morte et déchiquetée,
dévorée, méconnaissable (Pic). • Aucun document historique en ma possession ne vient corroborer cette attaque, qui
pourrait provenir des romans de Pourrat et/ou Chevalley. Il se peut aussi qu’il s’agisse
d’une déformation de l’attaque du lendemain. • Cette attaque, la plus occidentale du premier territoire de la Bête, peut également être
considérée comme sa première incursion dans le territoire qu'elle occupera par la suite.
29 septembre (Samedi, messe des archanges Michel, Gabriel et Raphaël). Aux Thors (Rocles) vers
quatre heures et demie, on retrouve le corps de Magdeleine Mauras, 12 ans, rongé au col et
au sein, un bras emporté. Elle a été égorgée tandis qu'elle ramenait du bétail. (Registre,
30/09; A.D. Hérault c. 44). • Le document A.D. Hérault du 23/10 indique le 26/09, la relation du 04/04/65 indique le
28.
30 septembre (Dimanche) Enterrement de Magdeleine Mauras: « L'an mille sept cent soixante quatre et le trentième jour du mois de septembre a été enterrée Magdeleine
Mauras, fille à feu Jean et [un grand espace] Pagès de Pierrefiche, âgée d'environ douze ans, restant chez
Jean-Baptiste Mauras, du lieu des Thors, dans cette paroisse, son oncle, dont le corps a été trouvé le 29ème
du mois, rongé au col et au sein par la bête féroce qui fait des ravages depuis cinq mois dans ce diocèse et
l'égorgea quand elle retournait conduire le bétail de son oncle sur les quatre heures et demie du soir. Le
reste de son corps, auquel il manquait un bras arraché et mangé par ladite bête, a été mis au cimetière de
cette paroisse de Rocles, tombeau des ancêtres de son père. Présents à ce Jean St. Jean, Jean-Pierre Bouet
et Pierre Martin, fils à feu Antoine du lieu des Thors, illettrés, de ce enquis par moi, d'Aubignac, prieur. »
(A.D. Lozère, Registre paroissial de Rocles) [Doc17] • « Depuis cinq mois » placerait le début des attaques fin avril/début mai. • Cet acte est placé en juillet 65 (avant le 3), avec selon Aubazac une note en marge le 26
septembre 1764 indiquant sa position. Noter que l’expression « depuis cinq mois » suppose
une rédaction à la date de l’agression; nous nous trouvons donc face à un problème
de copie ultérieure. • Toujours d’après Aubazac, le nom manquant de la mère est Magdeleine.
Octobre La Bête quitte le secteur de Langogne. On peut supposer que ce déplacement est dû aux
chasses. Jusqu'en 05/65 son territoire va couvrir un vaste triangle dont les pointes sont St.-
Côme d’Olt, Bonnac et Langogne (où elle ne reviendra pas avant quelque temps), et dont
le centre est St.-Chély-d'Apcher. Très peu d'attaques se situeront en-dehors; la fréquence et
la concentration des attaques augmentent à mesure qu'on se rapproche de St.-Chély. Ce territoire
exclut Massiac, Espalion, Mende et Langeac. Moriceau2 fournit un découpage plus
précis de ce territoire selon les périodes. Tradition: « Un jour du mois d'octobre, Pourcher Jean Pierre, le père de mon Aïeul, né à la Baraque-de-la-Croix-de-
Trives, et marié à Julianges, avait fait battre des gerbes toute la journée pour mêler la paille avec du regain,
dans la grange au-delà du village. Pendant qu'après la journée les ouvriers se rendaient à la maison
pour souper, Jean Pierre arrangeait sa paille au fond de la grange; il n'était pas encore nuit et la neige
couvrait tout; il aborde à la petite fenêtre et il voit quelque chose qui suit le chemin de la fontaine. Une espèce
de frayeur le saisit. Il descend vite, prend son fusil et va se mettre à la fenêtre de son écurie, qui était
17
aussi en face de la fontaine. Presqu'aussitôt il lui arrive une bête qu'il ne connaît pas; c'est la Bête, c’est la
Bête se dit-il. Quoique très fort et très laborieux, la peur l'avait saisi au point qu'à peine il pouvait tenir son
fusil. Il fait le signe de la croix et lui lance un coup de fusil. La Bête tombe, se relève, se secoue et sans bouger
de place, elle regarde furieuse autour d'elle. Le père de mon grand-père lui lance un second coup de fusil,
cette fois ci elle tombe et jette un cri sauvage, se relève, se secoue et part, faisant un bruit semblable à
celui d'une personne qui se sépare d'une autre après une dispute. Ce grand-père disait dans la suite: si on
ne prend pas le moyen d'obtenir de Dieu et de la Ste.-Vierge notre délivrance, elle nous dévorera tous, et
tout ce qu'on fera sera continuellement inutile. » (Pourcher) [Julianges] • Première mention de l'inefficacité des armes à feu contre la Bête. Voir discussion dans
G9, ainsi que Parbeau. • Pic propose la date du lundi 29 octobre en raison de la présence de neige.
5 octobre (Vendredi) M. Lafont envoie des chasseurs de Marvejols (Relation, 30/10).
7 octobre (Dimanche) Une jeune fille de 20 ans est tuée à Apcher (Prunières) (Relation, 04/04/65).
Sa tête est retrouvée 8 jours après (journal, 23/06/65). [Apcher03/04] • Ce serait la première décapitation répertoriée. On ne sait pas si elle a eu des témoins. La
date est fournie d’après le journal du 23/06/65, la relation du 04/04/65, et celle de Bès
de la Bessière; l’abbé Trocellier (DND) date l’attaque du 11/10.
8 octobre (Lundi) Un garçon de 15 ans est attaqué au Pouget (La Fage-Montivernoux), et reçoit trois
coups de griffes à la poitrine. La Bête se retire; le garçon guérira de ses blessures mais restera
longtemps imbécile. A Souleyrols (Prinsuéjols), près du château de La Beaume, appartenant
au comte de Peyre (lettre, 30/10) [La-Beaume], Jean Rieutort, 12 ans, est attaqué
alors qu’il surveille ses vaches. Il reçoit une profonde cicatrice à la joue. Le vacher se réfugie
derrière ses boeufs (journal, 23/06/65; document, 23/10; Pourcher). Les animaux la
chassent en courant sur elle. Les chasseurs de Marvejols, au troisième jour de leur chasse,
trouvent la Bête cachée derrière une muraille à l’issue d’un bois, couchée sur son ventre,
paraissant guetter le jeune berger. Dès qu’elle aperçoit les chasseurs, elle se jette dans le
bois. Le conducteur de la troupe qui a rassemblé une centaine de paysans fait investir le
bois par tous ceux qui sont armés et fait battre l’intérieur par les autres. La Bête en sort et
passe devant deux des chasseurs. Le premier la tire à environ 10 pas; elle tombe sur le
coup, se relève sur le champ. Le second chasseur la tire à la même distance dès qu'il la voit
se relever, elle retombe. Les deux chasseurs ainsi que quelques paysans courent sur elle, la
croyant morte. Elle se relève encore et rentre dans le bois, paraissant avoir la démarche
mal assurée et allant plus lentement, quoique toujours plus vite que ceux qui la poursuivent.
Elle reçoit dans le bois un autre coup de fusil qui ne l'abat pas comme les deux
premiers. Elle ressort du bois. Un chasseur la tire encore à environ cinquante pas; elle
tombe de nouveau, se relève, rentre dans le bois où on la cherche jusqu'à la nuit sans pouvoir
la rencontrer. On la croit bien blessée et on se retire sur les 7 heures du soir, dans l'espoir
de la trouver, le lendemain, morte ou hors d'état de s’échapper. L’abbé Béraud, chargé
des affaires du comte de Peyre au château, que M. Lafont a prié de vouloir bien faire donner
aux chasseurs tous les secours nécessaires, envoie appeler les paysans dans le voisinage
(lettre, 28/10). • Les attaques de cette journées sont les premières, depuis celle du 1er juin, dont les victimes
aient survécu. A cette occasion, la Bête fait également preuve pour la première
fois de sa « frustration » en attaquant une seconde fois le même jour. • Seconde mention de l'inefficacité des armes à feu. • La Bête est touchée au moins trois fois, assez fortement pour la faire tomber, dont deux
fois à moins de dix mètres, sans blessure grave pour autant ! Voir la remarque de M. Lafont
du 30/10; est-ce une explication suffisante ?
18 • Souleyrols est au nord de Prinsuéjols, le château de la Beaume est au sud ! Où a eu lieu
la scène ?
9 octobre (Mardi, pleine lune) Dès 4 heures du matin, le bois est investi et battu par plus de 200
hommes. Ils y cherchent la Bête pendant toute la matinée, mais infructueusement: elle en
est sortie dans la nuit. Elle est aperçue le même jour par deux personnes, qui assurent
qu'elle boite (lettre, 30/10).
10 octobre (Mercredi) Près du village des Cayres (Rimeize), la Bête attaque un jeune homme de 12 à
16 ans dans un pré où se trouvent heureusement deux hommes, qui lui font lâcher prise. Le
jeune homme a cependant la peau du front et d’une partie du crâne emportée, il est aussi
blessé du côté droit. • L’attaque des Cayres est datée du 12/10 dans le journal du 23/06/65; la victime est âgée
de 14 ans, et guérit de ses blessures. • Il s’agirait de la première attaque avec des témoins autres que les victimes.
Sur les 6 heures du soir de ce même jour, deux jeunes garçons du lieu de Bergougnoux, paroisse
de Fontans, âgés l’un de 13 ans et l’autre de 6, revenant, avec leur soeur âgée d’environ
10 ans, du pâturage et ramenant leurs bestiaux, sont attaqués. La Bête se lance de derrière
un buisson où elle s’est tenue cachée, sur la fille, qui est renversée. Ses deux jeunes
frères, qui ont chacun un bâton au bout duquel ils ont attaché un couteau, foncent sur la
Bête, qui dès qu’elle se sent piquée prend la fuite. La jeune fille est blessée d’un coup de
dent à la joue et d’un coup de griffe à un bras (lettre, 30/10; relation, 04/04/65). Publication
de M. de Lacoste sur la Bête à 15 destinataires (G8). • « Bestiaux » désigne le gros bétail (bovins).
11-22 octobre M. Lafont est averti des attaques du 10, se rend à Marvejols et effectue des battues (lettre,
30/10).
11 octobre (Jeudi) Marie Solinhac est dévorée et décapitée aux Hermaux, dans le pré de la Côte du
Brouilhet. (Acte, 12/10). • Ceci représenterait l'attaque la plus méridionale. Le Brouilhet est un hameau un peu au
nord-ouest des Hermaux. Décapitation sans indication de témoins.
12 octobre (Vendredi) Enterrement de Marie Solinhac: « Marie Solinhac, femme d’Enrie Cayrel du lieu des Hermaux, laquelle dévorée par la bête féroce au pré
dit la côte du Brouilhet, a été enterrée avec la tête du cadavre le 12 octobre l’année 1764. En foi de ce [signature
illisible]. » (Dumas, liste). [Doc135]
14 octobre (Samedi) Une chasse a lieu sous les ordres de Claudes Farges. La troupe se compose de 12
individus. Chacun reçoit 20 sols par jour et le conducteur 3 livres (André). Ordres de M. de
Moncan: « Jean-Baptiste de Marin, comte de Moncan, lieutenant-général des armées du roi, commandeur de l’ordre
royal et militaire de St.-Louis, et commandant en la province de Languedoc. Il est ordonné aux commandants
des troupes, des maréchaussées, et aux maires, consuls et habitants du Vivarais et du Gévaudan, Velay
et des Cévennes, de donner à M. Duhamel, capitaine aide-major des dragons de Clermont, toute la
main-forte nécessaire, et même de concourir avec lui pour parvenir à détruire le monstre ou léopard qui
rôde depuis quelque temps dans les montagnes du Vivarais et du Gévaudan, et qui se tient presque toujours
dans le bois du Choisinès. Permettons à cet effet aux maires, consuls, notables et habitants de s’armer, bien
19
entendu que M. Duhamel veillera à ce que tout se passe dans le meilleur ordre. Fait à Montpellier, le 14 octobre
1764.
Moncan. » (Balmelle)
Lettre du même à M. Duhamel: « J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, au sujet du léopard qui rôde depuis
quelque temps aux environs de vos quartiers, où il a déjà dévoré plusieurs personnes. Comme il est très
important pour le bien public de détruire cet animal, je vous envoie un ordre général aux troupes, aux maréchaussées
et aux maires, consuls et habitants que vous ferez marcher de la manière que vous croirez
convenable pour parvenir à cet objet; si vous préférez de choisir de bons tireurs dans les communautés pour
joindre aux troupes, je vous en laisse le maître; vous voudrez bien vous concerter sur cela avec M. de Lacoste
qui est de ce pays et qui pourra vous être très utile pour cette opération. Je vous prie de veiller à ce
que tout se passe dans le meilleur ordre. Si on peut parvenir à tuer cet animal, vous me ferez plaisir de me
l’envoyer ou au moins la tête, la peau, la queue ou les pattes. Vous pouvez poursuivre cet animal partout où
il ira. Je ne laisserai pas ignorer à M. le duc de Choiseul et à M. le comte de St.-Florentin l’offre que vous
m’avez faite de le détruire, si vous pouviez parvenir à le trouver. » (Balmelle). • Ce document semble indiquer que M. Duhamel s’est porté volontaire pour la destruction
de la Bête.
15 octobre (Lundi) Un garçon de treize à quatorze ans a la tête coupée et les poumons mangés à
Contendrès (Ste.-Colombe-de-Peyre) (Relation, 04/04/65; journal, 23/06/65). • Une décapitation sans mention de témoins. Cette attaque est confirmée par l’abbé Trocellier
(DND), sans date précise, mais peu de temps après le 11/10. • Fabre cite une fille de 12 à 13 ans, dévorée à Contendrès, au mois d'octobre, sans date
précise. Y a-t-il confusion avec cette attaques ?
Une femme adulte est tuée sur la paroisse de St.-Germain (Trocellier, DND). • Je n'ai pas trouvé de St.-Germain près de Ste.-Colombe, mais il y en a plusieurs autres
dans la région. Non loin au sud des Hermaux se trouve St.-Germain du Teil. S'agit-il de
la même attaque que celle du 11/10 ?
22 octobre (Lundi) M. Lafont rentre à Mende. Marguerite Malige, 19 ans, de Grazières (St.-Alban),
que sa famille a forcée à conduire leur troupeau à la campagne, est dévorée dans une prairie.
La tête est emportée (lettre, 30/10; registre ci-dessous). L’attaque a eu lieu vers 6
heures du soir (Document, 23/10). « Marguerite Malige, âgée d’environ dix neuf ans, restant à Grazières Mages, fille de feu Pierre Malige de
Chardenoux, est morte dévorée par une bête féroce, ainsi que la justice de la baronnie nous l’a envoyé le lendemain,
le vingt deux octobre mille sept cent soixante quatre, et son cor le tronc de son corps séparé de la tête
qui n’a pas été trouvée a été inhumé au cimetière de la paroisse, en présence de Jacques Galtier et Jean
Constant, illiterés, et de MM. les vicaires, comme étant de notoriété publique dans la ville et audit lieu de
Grazières Mages. Dance vicaire Terriere prêtre vicaire Béraud Curé » [Doc205] • L’acte indique la date du 21 ou 22 (l’insert rendant l’expression peu claire), le document
des A.D. Hérault ci-dessous le 19; la relation du 04/04/65 donne le 29, le journal
du 23/06/65 le 18, Richard le 24 ! La date de l’enterrement n’est pas indiquée. En tout état de cause, une date après le 23 semble improbable. M. Lafont est averti le lendemain
de l’attaque, fait partir les chasseurs de Mende le surlendemain, et ils arrivent à St.-Al-
20
ban le 25. De même, une date avant le 22 rallongerait le temps de trajet des chasseurs.
On peut donc raisonnablement indiquer la date du 22 pour l’attaque. • Les lectures « Galtier » et « Terriere » sont de Moriceau2. • L’âge de la victime varie entre 19 et 21 ans. • C’est probablement à cette attaque que fait référence l’abbé Trocellier (DND): « une
fille dans la paroisse de St.-Alban. » • Décapitation, probablement sans témoins.
Lettre de M. de St.-Priest à M. de St.-Florentin: « Monsieur... La lettre que je viens de recevoir de mon subdélégué de Mende contient un détail si positif
qu’il n’y a plus à en douter de ce malheur. Il en a dressé une pareille à M. le comte de Moncan qui doit
vous écrire et je ne répéterai point ce qu’elle contient. J’ai approuvé en général, monsieur, les précautions
qu’on a prises pour multiplier le nombre des chasseurs dans les bois et les lieux où les bêtes féroces ont paru.
Car je ne suppose pas qu’il y en ait une seule; et vraisemblablement on parviendra bientôt à les détruire
surtout au moyen des ordres que M. le comte de Moncan a donnés aux chasseurs, mais j’ai blâmé la distribution
qu’on avait faite en différents endroits de morceaux de chair empoisonnés avec de la noix vomitive.
Non seulement à cause de la mortalité qui en peut résulter pour les chiens et autres animaux mais à cause
des maladies dangereuses qui pourraient en provenir. L’opinion la plus commune est que ces bêtes féroces
sont des loups cerviers ou carnassiers.
J’ai, etc.
P.S. On compte dix-huit personnes de dévorées dans le seul diocèse de Mende et plusieurs autres blessés.
Ces bêtes s’attaquent particulièrement aux enfants; et il est prétendu qu’elles ne tiennent point à la moindre
résistance et qu’elles s’enfuient au moindre signal du bâton. » (A.D. Hérault c. 44). • Bizarrement, Pourcher transcrit cette lettre comme provenant de M. de St.-Florentin. Le
contenu semble pourtant identifier l’auteur comme M. de St.-Priest, surtout comparé
aux lettres de M. Lafont du 30/10 et de M. de St.-Florentin du 02/11.
23 octobre (Mardi) M. Lafont est averti de l’attaque de la veille (lettre, 30/10). « Premier document »
des A.D. Hérault (sans date ni références in Pourcher, après le 22/10): « La première victime de la cruauté de la Bête féroce a été une fille, âgée de 14 ans, du village des Hubacs,
paroisse de St.-Étienne de Lugdarès, en Vivarais, qui fut dévorée le 3 juillet 1764. Le 8 août, une fille de
Masméjean d’Allier, paroisse de Puy-Laurent, en Gévaudan, âgée de 15 ans, fut également dévorée. A la fin
août, un garçon du village du Cheylard-l’Evêque, âgé de 15 ans, eut le même sort dans la paroisse de
Chaudeyrac, en Gévaudan. Un autre du dit lieu du Cheylard dans le territoire des Pradels, même paroisse
de Chaudeyrac, fut également dévoré au commencement de septembre. Une femme, âgée de 36 ans, du village
des Estrets, paroisse d’Arzenc, eut le même sort, le 6 septembre à 7 heures du soir. Le 16 septembre,
un garçon du Choisinès, paroisse de St.-Flour de Mercoire, en Gévaudan, fut dévoré à 6 heures du soir.
Une fille de 12 à 13 ans, du village des Thors, paroisse de Rocles, le fut, le 26 septembre. Le 7 octobre, une
fille, âgée de 20 ans, le fut également au village d’Apcher, paroisse de Prunières, en Gévaudan. Le 8 du dit
mois, un garçon de 15 ans du village du Pouget, en Gévaudan, eut la peau de la tête enlevée et trois coups
de griffes sur la poitrine. Le 10 octobre, un garçon de 12 ans, du village des Cayres, paroisse de Rimeize,
en Gévaudan, fut dangereusement blessé à la tête (la peau du front et d’une partie du crâne fut emportée.)
Le 19 octobre, une fille âgée de 20 ans du village de Grazières, paroisse de St.-Alban, en Gévaudan, fut dévorée à 6 heures du soir. » • Ce document semble présenter plusieurs erreurs de dates, la dernière n’étant pas la
moindre. Il ne peut dater que d’après le 22/10. Ne connaissant pas la nature du document,
je le considère « non officiel. »
21
Rochevalier, de Marvejols, écrit aux consuls de Limoges une lettre convoyée par muletiers
(lettre, 24/10). La somme de 170 livres 9 sols est payée par le receveur des tailles du diocèse à la troupe de 18 chasseurs conduits par le sieur Mercier et le chirurgien Courtois, envoyés
par M. Lafont, et 330 livres à titre de gratification pour 74 loups pris ou tués (Pourcher).
24 octobre (Mercredi) M. Lafont fait partir de Mende la même compagnie de chasseurs qu’il a envoyée
un mois auparavant du côté de Langogne: onze chasseurs sous le commandement de
M. Mercier. Il écrit au comte de Morangiès pour le prier de vouloir bien protéger et diriger
les opérations (lettre, 30/10). • Le titre de « comte de Morangiès » semble indiquer qu'il s'agit de Jean-François-
Charles, son père Pierre-Charles portant le titre de « marquis de Morangiès » (Colin) et
résidant durant l’affaire au château du Boy. Dans les documents contemporains, on ne
parle que du « comte de Morangiès. » Francette Vigneron m’a fourni les arguments supplémentaires
suivants: « 1/ Le père, Pierre Charles, était Marquis, son titre de noblesse
le plus élevé: or la coutume veut qu'on nomme un aristocrate par son titre le plus haut
et non par les autres. (...) Son fils aîné, Jean François Charles, était comte, et toujours
appelé ainsi (...) 2/ Par deux actes passés en 1755 et 1757, le marquis a donné la totalité
de ses biens à son fils aîné, à charge pour lui d'assurer la pérennité de la fortune et
d'assumer l'entretien de sa famille. (source: Les procès du comte de Morangiès, par
Marc Chassaigne – 1929) (...) Je pense que tout cela milite en faveur du comte Jean
François de Molette de Morangiès comme scripteur des lettres dont tu parles dans ta
chrono et comme co-organisateur d'un certain nombres de chasses et battues (d'autant
plus qu'à cette époque, il vit au château de St.-Alban, ce qui n'est pas le cas de son
père) (...) A la date du 16 février 1765, figure une lettre de Lafont. Au dernier paragraphe,
il écrit ‘Les seigneurs du pays les plus qualifiés ont été les premiers à donner
l'exemple: M. le comte de Morangiès et M. son frère, etc...’ A ma connaissance, Pierre
Charles (le père) n'avait aucun frère dans le coin, alors que Jean François Charles en
avait au moins un: Jean Anet, vicomte de Morangiès, colonel qui commandait à
l'époque la garde nationale de Langogne, seigneur de Fabrèges, chevalier de l'ordre
royal et militaire de St.-Louis... » Je me range donc à cette position.
Nouvelle lettre de Rochevalier, confiée à la poste: « De Marvejols, le 24 octobre 1764
Messieurs,
J'eus l'honneur de vous écrire hier par commodité; mais comme les muletiers ne sont point exacts, et
qu'il s'agit d'un cas très grave et très pressant, nous attendons de votre charité que vous ne désapprouverez
point que je revienne à la charge par la poste, qui est une voix sûre.
Il est vraisemblable que vous êtes informés d'un malheur qui nous accable. Depuis quelques temps, il
s'est introduit dans nos cantons une bête féroce qui a éludé touts les soins qu'on a pris jusqu'ici pour la détruire
et qui a déjà dévoré quinze à dix-huit personnes.
Vous sentez que ces malheurs ont porté l'épouvante et la terreur partout. Les opérations de la campagne
en sont entièrement troublées dans un temps où il serait nécessaire de les dépêcher. On n'ose plus même
marcher qu'en compagnie et bien armé, ce qui trouble toute espèce de commerce.
Il m'est tombé par hasard en main le catéchisme d'un bon missionnaire, qui, en s'acquittant de son ministère
dans votre voisinage, en mille six cent quatre vingt dix et neuf, fait à ses auditeurs l'histoire d'un pareil
malheur où vous étiez alors exposés. Il dépeint la bête féroce et rend un compte exact de ses procédés et finit
par dire qu'on a mis mille hommes à sa poursuite et par faire des voeux pour le succès de cette entreprise.
Notre bête féroce ressemble très exactement à la vôtre et ses procédés sont parfaitement les mêmes.
Comme cet événement n'est pas fort éloigné, nous ne doutons pas qu'on se souvienne à Limoges de la façon
dont on se délivra de ce terrible fléau, et nous vous supplions, messieurs, avec la plus vive insistance,
22
de nous en informer, pour que nous puissions mettre en oeuvre les mêmes moyens, tous ceux que nous avons
pris jusqu'ici ayant été inutiles.
Je suis persuadé, messieurs, que sans répéter nos sollicitations pour une prompte réponse, votre charité
vous portera à ne pas nous la faire attendre.
J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.
Rochevalier, médecin à Marvejols, en Gévaudan.
Messieurs les consuls de Limoges, à Limoges. » (Société archéologique de Limoges, 1882). • Moriceau consacre quelques paragraphes à cette « Bête du Limousin. » • Y a-t-il eu une réponse ?
25-26 octobre D’après des témoignages, la Bête dévore deux hommes à St.-Laurent-des-Bains (lettre,
31/10). • Selon Pic, le Révérend-Père Albert, religieux cistercien de l’Abbaye N.-D. des Neiges
(Ardèches) n’a retrouvé aucun acte de décès correspondant à ces attaques supposées. La
mort de deux hommes constituerait une action hors de l’ordinaire pour la Bête. De plus, à cette date la Bête semble avoir déjà déplacé son territoire vers St.-Chély; le lieu supposé
de l’attaque (un peu au sud-est des Hubacs) serait dès lors bien éloigné.
25 octobre (Jeudi, nouvelle lune) Arrivée des chasseurs de Mende à St.-Alban. Une grande chasse est
prévue pour le lendemain (Lettre, 26/10). [St-Alban02-03]
26 octobre (Vendredi) Lettre du comte de Morangiès à M. Lafont: « Le sieur Mercier est arrivé ici hier au soir, monsieur, avec sa troupe de chasseurs; vous ne devez pas douter
que je ne fasse tout au monde pour l’aider à délivrer le pays du monstre qui le désole. Malheureusement,
il y a peu de fusils dans la paroisse de St.-Alban, ou du moins ceux qui les ont ne veulent pas les faire paraître.
Je viens de faire crier pour que tous les gens vigoureux et alertes se joignent dans l’instant même à
la troupe des chasseurs. Je doute qu’on puisse en ramasser un grand nombre aujourd’hui. Mercier trouve à
propos d’aller battre tous les environs de la rivière de la Truyère, autour d’Apcher, de La Valette et de Prunières.
Nous sommes convenus que j’enverrai cette après-midi des exprès à Fontans, à Rimeize et à St.-Chély
pour inviter les chasseurs avec le renfort que nous pourrons lui donner; lui se rendra en chassant sur la
rive opposée de la même rivière. C’est, je crois, tout ce qu’on y peut faire. Dimanche, nous ferons une
chasse plus étendue, parce que nous avons le temps de prévenir tout le monde. Les gens de la campagne se
rassemblent à la paroisse ce jour-là et n’ont rien à faire chez eux. Je vais donc envoyer à Serverette, à Fontans,
Rimeize, Aumont même, St.-Chély, Prunières, Le Malzieu, Lajo et St.-Denis pour ameuter autant de
monde que possible... On prétend avoir vu la Bête féroce cinq à six jours se retirer à plusieurs reprises dans
le bois de Réchauve... Le grand nombre de ceux qui vont à ces sortes de chasses tumultueuses n’ont point
d’armes à feu et le plus grand inconvénient est qu’ils ont peur quand ils la voient; un inconvénient remarquable
c’est qu’on ne peut pas être sûr de l’observation du bon ordre... Si par malheur cette cruelle Bête
venait encore à dévorer quelque personne, il faudrait laisser les restes du cadavre sur les lieux, parce que
la voracité de cet animal l’y ramène toujours...
Si la sagesse, l’intelligence et l’activité des précautions que vous prenez ne réussissent pas à faire tuer
ce dangereux animal, ou du moins à le chasser de ce pays, je crois que MM. les commissaires seront à la fin
obligés de demander des troupes pour le détruire... Deux cent hommes suffiraient... Il est certain que dans
un mois et peut-être dès la première chasse que feraient ces troupes, on aurait détruit ce monstre... Si cet
animal est né en Afrique, comme il y a lieu de le présumer, je crois qu’il souffrira beaucoup pendant le gros
hiver; cela peut le rendre plus furieux, cela peut aussi le tuer.
Je suis, etc.
De Morangiès » (A.D. Hérault, c. 43) [Rechauve] • Où se situe La Valette ?
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27 octobre (Samedi) Lettre de M. de Lachadenède à M. de St.-Priest: « Depuis les chasses qu’avec votre permission on a fait du côté de Pradelles et de Langogne, la bête féroce
qui dévorait les habitants a totalement disparu, du moins nous n’apprenons pas qu’elle ait été vue nulle
part, ni qu’elle ait fait d’autre mal depuis ce temps-là... » (Pic)
28 octobre (Dimanche) La chasse rassemble plus de 10000 personnes (lettre, 30/10). Lettre du comte
de Morangiès à M. Lafont: « Notre chasse d’aujourd’hui, dont je vous avais tracé le plan dans ma dernière lettre, n’a pas eu, M. Lafont,
tout l’effet que j’aurais souhaité. Le temps était très froid... Je n’ai au demeurant que lieu de me louer
du zèle de toutes les paroisses que j’avais invitées, St.-Chély, Prunières, Rimeize, et Javols... M. de St.-Denis
a donné le merveilleux exemple de venir à la tête de ses emphytéotes. M. Mercier, juge, a proposé que
nous prenions une revanche mardi pour pouvoir ramener sa troupe à Mende, mercredi. Le projet est de
faire une battue exacte du bois de Réchauve... Vouons-nous à la Providence. Vous ne sauriez croire comme
la discipline militaire donne de facilité pour une opération de cette espèce.
De Morangiès. » (Pourcher) • Emphytéote: personne ayant le droit, pendant un certain temps, d'utiliser pleinement un
immeuble appartenant à autrui et d'en tirer tous ses avantages, à la condition de ne pas
en compromettre l'existence et à charge d'y faire des constructions, ouvrages ou plantations
qui augmentent sa valeur d'une façon durable. Ici, probablement au sens de fermiers
et/ou vassaux.
29 octobre (Lundi) La neige force les chasseurs de M. Mercier à rentrer à Mende (lettre, 30/10). La
chasse a coûté 113 livres 15 sols (Pourcher). Un paysan est attaqué; il fait feu trois fois,
puis se défend avec un grand coutelas, tout en tournant pour éviter la Bête, mais elle le saisit
aux reins (lettre, 01/11). Lettre de M. Duhamel aux syndics du Gévaudan, Vivarais et
Vélay, accompagnée d’une copie des ordres de M. de Moncan: « A Langogne, le 29 octobre 1764.
J'ai l’honneur, monsieur, de vous adresser copie des ordres que j’ai reçus de M. le comte de Moncan,
touchant la Bête féroce qui a déjà tant fait de ravage dans les environs. Comme j’ai à coeur de remplir de
mon mieux la commission dont je suis chargé et que je veux prendre à cet effet toutes les précautions nécessaires
pour tâcher de ne point faire faire des démarches infructueuses aux troupes avec lesquelles je dois
marcher, je vous prie, monsieur, de vouloir bien donner vos ordres dans toutes les communautés de votre
département, pour que je sois informé sur le champ du lieu où l’on aura vu cet animal, afin que je puisse
m’y rendre avec un détachement et tâcher de détruire enfin ce monstre. Quoi que nous touchions au moment
de voir arriver la plus mauvaise saison, cet inconvénient ne diminuera du tout point mon zèle, si la
trop grande quantité de neige [ne] me rend impossible le désir sincère que j’ai de l’effectuer pour le bien
public.
Je vous réitère, monsieur, les instances les plus vives touchant les ordres les plus précis que je vous prie
de vouloir bien donner relativement à ma demande, comme M. le comte de Moncan m’a également pourvu
d’un ordre pour faire loger les dragons que j’aurai avec moi partout où je me trouverai. Cela me fait espérer
que si je suis une fois assez heureux pour trouver cet animal, je pourrai en voir la fin en le suivant partout
où il va; j’y emploierai au moins la meilleure volonté et les soins les plus exacts.
J'ai l’honneur...
Duhamel. » (Bulletin)
30 octobre (Mardi) La Bête attaque un troupeau de bêtes à laine dans un pâturage de la paroisse de
Chauchailles (Auvergne). Une femme qui garde ce troupeau veut lui arracher un mouton
qu’elle a saisi. La Bête se lance sur elle et la blesse à la lèvre inférieure et à d’autres endroits
du visage et de la tête; ses blessures n’ont pas de mauvaises suites (lettre, 14/11).
24 • Lors de l'attaque de Chauchailles, il semble que la bête ait initialement préféré le mouton à la bergère. Elle n'attaque donc pas systématiquement les humains en priorité, du
moins à cette période. • Les « mauvaises suites » évitées concernent probablement la rage; les victimes n'en
souffrent pas, l'animal n'était donc pas enragé.
M. Lafont reçoit la lettre de M. Duhamel; il y répond en retour en lui confirmant la nouvelle
localisation de la Bête et les meurtres commis (lettre, 01/11). Lettre de M. Lafont à
l’intendant (expédiée seulement le 04/11): « Monseigneur, les chasseurs, que j’eus l’honneur de vous marquer avoir fait partir de Marvejols, rencontrèrent
la Bête féroce le troisième jour de leur chasse. Ils la trouvèrent cachée derrière une muraille à l’issue
d’un bois, couchée sur son ventre, paraissant guetter un jeune berger qui gardait des boeufs dans un pâturage
où elle avait été un instant auparavant et d’où les boeufs l’avaient chassée en courant sur elle. Dès
qu’elle aperçut les chasseurs, elle se jeta dans le bois. Le conducteur de la troupe qui avait ramassé avec
lui une centaine de paysans fit investir le bois par tous ceux qui étaient armés et fit battre l’intérieur par les
autres. La Bête en sortit et passa devant deux des chasseurs. Le premier lui tira à environ 10 pas; elle tomba
sur le coup, se releva sur le champ. Le second chasseur lui tira à la même distance dès qu'il la vit relever,
elle retomba.
Les deux chasseurs ainsi que quelques paysans coururent sur elle, la croyant morte. Elle se releva encore
et rentra dans le bois, paraissant avoir la démarche mal assurée et allant plus lentement, quoique toujours
plus vite que ceux qui la poursuivaient. Elle reçut dans le bois un autre coup de fusil qui ne l'abattit
pas comme les deux premiers. Elle ressortit du bois. Un chasseur lui tira encore à environ cinquante pas;
elle tomba de nouveau, se releva, rentra dans le bois où on la chercha jusqu'à la nuit sans pouvoir la rencontrer.
On la crut bien blessée et on se retira sur les 7 heures du soir, dans l'espoir de la trouver, le lendemain,
morte ou hors d'état d'échapper.
Le tout se passait auprès du château de La Beaume, appartenant à M. le comte de Peyre. M. l’abbé Béraud,
qui y est chargé de ses affaires et que j’avais prié de vouloir bien faire donner aux chasseurs tous les
secours nécessaires, envoya dans tous les lieux du voisinage pour en appeler les paysans.
Le lendemain, dès les 4 heures du matin, le bois fut investi et battu par plus de 200 hommes. Ils y cherchèrent
la Bête pendant toute la matinée, mais infructueusement; elle en était sortie dans la nuit. Elle fut
aperçue ce même jour par deux personnes, qui ont assuré qu'elle boitait.
Le surlendemain, elle fut saisir à 3 lieues de là et près du village des Cayres, paroisse de Rimeize, un
jeune homme de 15 ou 16 ans dans un pré où se trouvaient heureusement deux hommes, qui lui firent lâcher
prise. Le jeune homme eut cependant la peau du front et d’une partie du crâne emportée, il fut aussi blessé
du côté droit.
Sur les 6 heures du soir de ce même jour, deux jeunes garçons du lieu de Bergougnoux, paroisse de Fontans, âgés l’un de 13 ans et l’autre de 6, revenant, avec leur soeur âgée d’environ 10 ans, du pâturage et ramenant
leurs bestiaux, la Bête se lança de derrière un buisson où elle s’était tenue cachée, sur la fille, qui
fut renversée. Ses deux jeunes frères, qui avaient chacun un bâton au bout duquel ils avaient attaché un
couteau, eurent assez de courage, ou de tendresse pour leur soeur, pour foncer avec ces couteaux sur la
Bête, qui dès qu’elle se sentit piquée prit la fuite. La jeune fille fut blessée d’un coup de dent à la joue et
d’un coup de griffe à un bras.
Dès que j’en fus averti de ces nouveaux accidents, je me rendis à Marvejols, où je pris quelques autres
chasseurs et fus parcourir les différentes communautés où cette cruelle Bête s’était faite voir. Je cherchais à
y exécuter le plan que j’avais eu l’honneur de vous proposer et qui consistait à établir sur chaque paroisse
une chasse continuelle de 8 ou 10 habitants.
Je trouvais tous les gens de la campagne si effrayés que je vis qu’ils ne se mettraient en mouvement
qu’autant qu’ils seraient excités ou appuyés par des gens moins timides qu’eux, mais qu’ils n’oseraient
manoeuvrer par eux-même; et c’est ce qui m’a fait encore mieux juger de la nécessité qu’il y a d’employer le
secours des troupes.
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Ils ne manquent pas d’ailleurs de bonne volonté, pourvu qu’ils se sentent soutenus; car lorsque je les ai
faits appeler ou qu’ils l’ont été par les chasseurs, ils ont marché en foule. Je battis et fis battre pendant plusieurs
jours toutes les forêts; j’embusquais des gens autour des pâturages où des enfants gardaient le bétail,
j’en plaçais nommément dans les endroits où la Bête avait dévoré ou blessé quelques personnes; sur ce
qu’on m’avait assuré qu’elle était revenue plusieurs fois à ces endroits-là.
Toutes ces précautions et ces mouvements furent infructueux, nous ne fûmes point assez heureux que de
la rencontrer. Les chasseurs, étant bien fatigués, me demandèrent de les congédier; ils s’en retournèrent à
Marvejols et moi à Mende.
J’avais bien recommandé partout qu’on n’envoyât pas des femmes ni des enfants aux pâturages, mais
que les hommes y fussent eux-mêmes garder leurs bestiaux, deux à deux et bien armés. Quelqu’instantes
qu’aient été mes exhortations, elles n’ont point empêché certains paysans de continuer leurs imprudences,
et le jour même de mon retour, une fille âgée de 21 ans que ses parents avaient forcée à conduire leur troupeau à la campagne fut dévorée dans une prairie tout auprès du lieu de St.-Alban, où habite M. de Morangiès.
J’en fus averti le lendemain et je fis partir le surlendemain d’ici la même compagnie de chasseurs que
j’avais envoyée il y a environ un mois du côté de Langogne. J’écrivis à M. le comte de Morangiès pour le
prier de vouloir bien protéger et diriger les opérations. Il l’a fait avec le zèle qui lui est ordinaire pour tout
ce qui intéresse le bien public. Je crois ne pouvoir vous en rendre un meilleur compte qu’en ayant l’honneur
de vous envoyer la copie de trois lettres que ce seigneur m’a fait celui de m’écrire.
Il aurait été à souhaiter que le succès eût répondu à la sagesse des mesures qu’il avait prises et à l’activité
de leur exécution; mais l’on n’a pu découvrir la Bête nulle part. Le mauvais temps qu’il a fait depuis
deux jours a obligé les chasseurs à revenir hier après avoir bien souffert par les neiges. Ils m’ont dit qu’à la
chasse qui fut faite avant-hier, dimanche, il y avait plus de 10000 personnes.
Si le temps s’adoucit, je les ferai repartir et les enverrai là où les circonstances pourraient l’exiger.
Vous verrez, monseigneur, que M. le comte de Morangiès croit très difficile de détruire la Bête, si l’on
[n’] emploie le secours des troupes. Celles qui sont à Langogne sont bien éloignées des endroits où elle se
fait voir. Cet éloignement est pour certains de ces endroits d’environ 8 lieues du pays qui en valent plus de
10 du Bas-Languedoc. Il y a dans le trajet des hautes montagnes sur lesquelles les troupes pourraient se
trouver arrêtées par les neiges en venant de Langogne, ou en y retournant. Dans ces circonstances, il paraîtrait
nécessaire qu’il y en eût à St.-Chély ou au Malzieu. Ces deux petites villes, qui sont à une lieue l’une
de l’autre se trouvent au centre des lieux que la Bête parcourt actuellement.
J’écrirai aux consuls des différentes communautés du voisinage, ainsi que je l’ai fait à celles du côté de
Langogne, pour les prier dès le moment qu’on l’apercevrait quelque part, d’en informer sur le champ le
commandant des troupes qui seraient à St.-Chély ou au Malzieu, qui se porteraient tout de suite là où les
circonstances l’exigeraient.
De notre côté, nous continuerions à employer des compagnies des chasseurs d’ici, ou de Marvejols, qui
rouleraient journellement sur ces montagnes; ce sont les arrangements qui me paraissent les plus propres à
nous délivrer du fléau qui nous afflige.
J’ai l’honneur de faire part à M. le comte de Moncan de ces arrangements, en rendant le même compte
qu’à vous de ce qui s’est passé jusqu’à aujourd’hui et de l’informer que M. Duhamel, commandant des
troupes qui sont à Langogne, m’ayant envoyé copie des ordres qu’il lui a donnés par lesquels il est autorisé
de se transporter dans tout le Gévaudan pour donner la chasse à la Bête, je lui ai écrit pour lui proposer de
placer les deux compagnies de Langogne ou bien un détachement pris sur ces compagnies et sur celles qui
sont à Pradelles, à St.-Chély ou au Malzieu, pour faire de là des courses dans le voisinage sur les avis qu’il
recevrait des endroits où on aurait aperçu la Bête. Ce qui resterait de troupes à Langogne ou à Pradelles
veillerait à la sûreté de ce canton, au cas que la Bête y reparût, car depuis les dernières chasses qui y ont été faites par les chasseurs que j’avais envoyés d’ici, l’on n’a rien vu de ce côté-là. Et les accidents y ont
cessé dès le moment qu’ils ont commencé dans la partie du Gévaudan qui est actuellement affligée.
Ce qui me fait présumer que c’est une seule bête qui cause tous ces désordres ou que s’il y en avait originairement
plusieurs et que ce fussent des loups carnassiers, ils ont été détruits à coups de fusil, ou peut-être
par le poison. Car sur le nombre de six dont on m’a porté les têtes et les peaux, j’ai remarqué qu’il y avait
deux peaux où il ne paraissait aucune blessure.
La difficulté de se délivrer de ces animaux au cas qu’ils fussent en nombre, la nécessité de porter le plus
prompt remède à un mal qui intéresse autant l’humanité, et la consternation publique m’avaient engagé à
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user de tous les expédients qui pouvaient se présenter, et notamment de faire semer de la viande empoisonnée.
J’y ai été encore déterminé par la crainte où j’étais qu’on ne peut parvenir que difficilement à tuer cet
animal qu’on m’avait annoncé de partout être extrêmement agile et rusé, et avec lequel il était nécessaire
d’employer des pièges et la surprise. Cette crainte serait justifiés par l’expérience, en supposant qu’il n’y
en avait jamais eu qu’un et que celui qui est actuellement du côté de St.-Chély soit le même qui tenait auparavant
les environs de Langogne depuis deux mois qu’on lui donne la chasse. On n’a pu lui tirer que dans
une occasion qui est celle dont j’ai l’honneur de vous parler au commencement de cette lettre, et même ce
fut inutilement, quoique je ne puisse douter que les fusils fussent bien chargés.
Dès le moment que j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré, j’ai fait cesser de faire semer de la
viande empoisonnée, et l’on ne s’en servira plus.
Il résulte du compte que je viens d’avoir l’honneur de vous rendre que depuis la lettre que j’ai eu celui
de vous écrire, il y a eu une personne dévorée, un jeune garçon et une jeune fille blessés, leurs blessures
n’auront point de mauvaises suites. La jeune fille est remise et le jeune homme est hors de danger.
Il a péri jusqu’à aujourd’hui dans le Gévaudan 10 personnes, savoir: 6 dans le temps que cette Bête était
du côté de Langogne et 4 depuis qu’elle a changé de quartier. Tout m'engage à croire qu'il [n’] y en a du
moins qu'une. Elle a été mieux remarquée dans son nouvel établissement qu’elle ne l’avait été dans le premier.
Elle est bien plus grande qu'un loup, et de la hauteur et presque de la forme d'un gros loup, elle a le
museau approchant à celui d'un veau, les soies fort longues, ce qui semblerait caractériser une hyène, du
moins elle est ainsi représentée dans une des planches du tome 9ème de l'histoire naturelle de Buffon.
Il pourrait bien se faire que la longueur de ses soies fût un obstacle aux coups de fusil et qu'ils ne pénétrassent
que difficilement. D’ailleurs, elle est timide, prenant la fuite dès qu’on lui présente quelque arme,
et n’ayant fait aucun coup que par surprise et lorsqu’elle a trouvé des femmes ou de jeunes enfants sans défense.
Ce qui me fait croire que ce ne peut être ni un tigre ni un léopard qui marqueraient bien plus de hardiesse.
J’aurai l’honneur de vous rendre compte de tout ce qui se passera et je continuerai mes efforts pour faire
cesser cette calamité. D’ailleurs, il a régné beaucoup d’ordre dans les différentes chasses qui se sont faites
jusqu’à aujourd’hui, dont certaines ont été nombreuses, et il n’y a eu aucune espèce d’accident.
J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect, monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont. » (A.D. Hérault, c. 43). • M. Lafont n'a pas vu la Bête et se base sur des témoignages. • A ce stade, la Bête est réputée « timide »: elle ne soutient pas de combat et fuit face à
une résistance. Ce comportement changera par la suite.
31 octobre-17 novembre La Bête « jeûne. »
31 octobre (Mercredi, premier quartier) M. de Morangiès écrit à M. Lafont que la chasse projetée n’a
pu avoir lieu « à cause des grandes quantités de neige. » Il parle ensuite de l’agilité et de la
férocité de la Bête (Pourcher). M. Duhamel reçoit la réponse de M. Lafont à sept heures du
soir, et donne ordre à son régiment de se tenir prêt à marcher le lendemain à la pointe du
jour (lettre, 01/11). La neige empêche l’expédition de la lettre de M. Lafont de la veille
(lettre, 04/11). Lettre de M. de Lachadenède, d’Aubenas, à l’intendant: « C’est sur de fausses informations que j’ai eu l’honneur de vous mander en dernier lieu que la bête féroce
qui a dévoré quelques habitants dans les montagnes du Vivarais et du Gévaudan avait disparu. M. Duhamel,
capitaine aide-major des volontaires de Clermont, m’apprend par exprès qu’il va se mettre à sa poursuite... » (Pic)
Lettre de M. de Serres, de Bourg-St.-Andéol: « M. de Laforest, subdélégué, qui arrive ici de Joyeuse, m’a dit que trois muletiers l’avaient assuré que cet
animal avait dévoré, il y a cinq ou six jours, auprès de St.-Laurent-des-Bains, deux hommes et que la peur était grande dans cette partie... » (Pic)
27 • Voir 25-26/10 pour les réserves apportées quand à ces attaques.
Novembre Diderot s'aperçoit que son libraire, Le Breton, a censuré l'Encyclopédie dont l'impression
se poursuivait clandestinement. Les syndics des diocèses de Mende et de Viviers font promettre
au son de la trompe une récompense de 200 livres à celui qui purgera le pays du
fléau (Pourcher). • Le Courrier d’Avignon du 23 novembre parle de 400 livres.
1 novembre (Jeudi, Toussaint) Lettre de Fontainebleau: le roi connaît les désastres faits par la Bête
(Pourcher). La neige et le vent empêchent le départ des dragons. Lettre de M. Duhamel, de
Langogne, à M. de Moncan: « Mon général,
J’ai l’honneur de vous informer qu’à mon arrivée ici je me suis rendu chez M. de Lacoste, à Pradelles,
pour prendre avec lui les mesures qui seraient les plus convenables. Comme je n’ai rien tant à coeur que de
remplir de mon mieux la commission dont vous m’avez fait l’honneur de me charger, sitôt mon retour ici
j’ai employé toutes les mesures que j’ai cru devoir être les plus sûres et les plus promptes pour y parvenir.
En conséquence j’ai dépêché trois exprès à MM. les syndics du Gévaudan, Vivarais et Velay auxquels j’ai écrit la lettre dont j’ai l’honneur de vous envoyer copie. Et pour donner plus de célérité et de force à l’exécution
d’un projet si intéressant par lui même, j’ai fait passer en même temps à chaque syndic une copie des
ordres dont vous m’avez honoré afin que ces messieurs fassent avertir dans chaque communauté de leur département
avec la plus grande diligence qu’on ait à m’instruire du passage de la bête féroce partout où elle
paraîtra. Cet animal, à ce que j’ai appris en arrivant ici, s’est posté dans les environs de St.-Alban, Le Malzieu
et St.-Chély, où il fait également des ravages affreux. J’y avais été tout de suite pour en avoir des nouvelles
par les notables des lieux et m’y rendis en conséquence avec quarante hommes à pied et douze à cheval,
lorsqu’effectivement M. Lafont me confirma cette nouvelle par le retour de l’exprès que je lui avais envoyé
et me manda que cet animal avait déjà dévoré sept à huit personnes dans cette partie. Je reçus cette
nouvelle le 31 d’octobre, à sept heures du soir et tout de suite je donnai ordre à mon détachement de se tenir
prêt à marcher le lendemain à la pointe du jour; mais par une fatalité dont je suis inconsolable, à cause
du temps que cela me fait perdre, nous eûmes ici pendant toute la nuit du 31 au 1er une neige affreuse et un
vent plus violent, que tous les étrangers même qui étaient logés dans les auberges de cette ville n’ont pu
continuer leur route. Le lendemain ils attendaient que la neige qui dure encore et le vent qui est toujours le
même cesse enfin et leur permette de continuer leur chemin.
A présent que je suis informé à n’en pouvoir douter du lieu où cet animal se tient, je vous supplie d’être
persuadé, mon général, que je n’aurai rien de plus pressé que de m’y rendre, dès que la neige, qui continue
depuis vingt-quatre heures et qui ne permet pas d’y voir devant soi, aura enfin cessé.
Quoique je sache par les habitants du pays que j’ai des montagnes très difficiles à traverser pour me
rendre d’ici où est cette Bête féroce et que, d’après la quantité de neige qui est tombée depuis hier et qui
dure encore, toutes ces montagnes en seront couvertes et que rapport au temps j’essuierai les difficultés les
plus grandes dans ma route, j’ose vous affirmer, mon général, que les inconvénients ne diminueront point
mon zèle et que je suis trop flatté de la commission dont vous avez bien voulu me charger pour ne pas surmonter
toutes les difficultés quelconques pourvu qu’il y ait possibilité de le faire.
M. Lafont me mande en réponse à ma lettre qu’en même temps qu’il vient de faire passer les ordres les
plus précis relativement à ma demande, il a l’honneur, mon général, de vous informer du ravage que fait
cette bête féroce dans la nouvelle partie du Gévaudan où elle est maintenant. Il me mande aussi qu’il a
l’honneur de vous proposer si vous agréiez (vu le besoin pressant qu’il y a d’y avoir des troupes dans la
partie du Malzieu et St.-Chély) que les deux compagnies qui sont à Langogne vinssent occuper l’un de ces
quartiers. J’aurai l’honneur de vous observer, mon général, que si j’étais au Malzieu ou à St.-Chély avec
les deux compagnies d’ici que je commande, je serais bien moins en état de remplir mon objet que je le
peux avec un détachement choisi sur les quatre compagnies d’hommes bien allant et bons tireurs. Nos compagnies
de dragons ne sont fortes que de 29 hommes, ce qui fait 58 pour les deux d’ici; sur quoi, en dédui-
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sant les hôpitaux et les dragons partis par congé de semestre, il ne reste au plus que 50 hommes, dont tous
n’étant pas choisis n’ont pas la même facilité pour bien marcher, ni ne sont pas également bons tireurs.
Mais en prenant avec moi un détachement comme il est déjà commandé de dix hommes à pied par compagnie
et trois à cheval, cela fait à raison de quatre compagnies de dragons une troupe composée de 40
hommes à pied et douze à cheval, qui tous bien choisis sont plus propices pour cette expédition et doivent
plutôt en assurer le succès que deux compagnies dont un tiers ne pourrait me servir à rien. En restant à
Malzieu ou à St.-Chély avec mon détachement jusqu’à ce que j’aie été assez heureux pour détruire cet animal,
l’objet sera bien mieux rempli et cela ne causera aucun dérangement dans les quatre compagnies.
J’aurai encore l’honneur, mon général, de vous observer qu’une partie de notre habillement est déjà arrivé
et que nous en attendons le reste chaque jour, qui nous est annoncé par le ministre. D’ailleurs, je n’attends
que la fin de cette neige pour me mettre en marche, et il y a toute apparence que je serais même déjà
rendu avec mes cinquante hommes à Malzieu ou à St.-Chély avant, mon général, que ma lettre ne vous soit
parvenue.
Comme j’ose me flatter que la représentation que j’ai l’honneur de vous faire touchant le déplacement
de compagnie vous paraîtra juste, j’espère que vous voudrez laisser les compagnies où elles sont et me faire
la grâce de croire que j’emploierai tout le zèle possible avec les soins les plus exacts pour m’acquitter de
ma commission suivant vos désirs.
Comme les jours sont fort courts et que je me propose d’entrer en chasse à neuf heures du matin et de ne
la finir qu’à la fin du jour sans interruption, j’aurai l’honneur de vous représenter, mon général, qu’il est
indispensable que vous ayez la bonté de m’envoyer vos ordres quand aux mesures que je dois prendre pour
la subsistance de ma troupe, car il est de toute impossibilité que mes dragons qui marchent toute la journée
puissent vivre avec leur prêt. J’ai ouï dire que M. Lafont, syndic du pays, donnait vingt sols par jour à une
assez grande quantité de paysans; s’il voulait faire le même traitement à mes dragons, même moins, ils
pourraient bien vivre et seraient en état de soutenir cette chasse qui exige beaucoup, de même pour la bien
faire, et dont l’itinéraire ne peut pas être prévu parce que pour avoir cet animal, il faut le suivre et fort près
partout où il ira jusqu’à ce qu’on l’ait. Si la neige cesse demain, je l’espère, après-demain samedi je me
mettrai en marche et j’irai coucher à Mende où je verrai M. Lafont avec lequel je prendrai tous les arrangements
nécessaires pour le mieux. Je ne négligerai certainement ni précautions ni peines pour réussir et je
ferai sûrement tout ce qu’un galant homme peut et doit faire lorsqu’il est chargé d’une commission dont le
succès est si intéressant pour le bien public. » (Bulletin)
Autre lettre (destinataire non mentionné; intendance du Languedoc ?): « A Langogne, le 1er novembre 1764.
J’ai l’honneur de vous prier, monsieur, de vouloir bien faire valoir auprès de M. le comte de Moncan les
représentations que j’ai l’honneur de lui faire dans ma lettre touchant le déplacement que lui propose M.
Lafont, syndic du Gévaudan, de faire venir à St.-Chély les deux compagnies qui sont ici et de faire descendre
de Pradelles les deux autres qui y sont pour s’établir à Langogne, et cela pour être plus à même à ce
qu’il dit de se porter où pourrait paraître la bête féroce qui fait tant de ravage dans le pays.
Quand je partirais de Langogne avec les deux compagnies de dragons que j’y commande pour m’établir à St.-Chély, j’y serais bien moins qu’en m’y rendant, comme je compte le faire, avec un détachement de 50
hommes choisis sur les quatre compagnies, tous gens ingambes et bons tireurs, tels qu’il en faut pour une
expédition comme celle dont je suis chargé.
En me portant à St.-Chély avec 40 hommes à pied et 15 à cheval, cela ne cause aucun dérangement, les
compagnies restant où elles sont, et le même objet est rempli. D’ailleurs, comme j’ai l’honneur de le mander à M. le comte de Moncan, nous avons déjà reçu une partie de notre habillement et nous attendons de
jour en jour le restant des draps dont le ministre nous a annoncé l’arrivée, pour y faire travailler.
En arrivant ici, j’ai été à Pradelles pour y concerter avec M. de Lacoste sur les mesures à prendre pour
agir avec plus d’efficacité mais je ne l’ai point trouvé. Il est parti depuis huit jours pour aller voir M. le
marquis de Lemps, dont il ne reviendra que vers le 8 de ce mois. La bête féroce qui faisait tant de ravage
auprès d’ici en est actuellement à huit lieues, auprès de St.-Alban, Malzieu, St.-Chély, où elle continue de
faire beaucoup de mal.
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Une neige affreuse, qui ne discontinue guère depuis deux jours, ne m’a pas permis de partir; j’attends
qu’elle finisse pour me mettre en marche. J’aurais l’honneur de vous observer, monsieur, ainsi que j’ai celui
d’en faire la représentation à M. le comte de Moncan, que comme je ne peux parvenir à détruire cet animal
qu’en le suivant de fort près et partout où il ira, je ne peux par conséquent pas être sûr de coucher aujourd’hui
ici ou là, et qu’il n’est pas possible que mes dragons marchant toute la journée puissent vivre
avec leur prêt qui est de 6 sols 6 deniers par jours. J’ai ouï dire que M. Lafont, qui est syndic du pays, donnait
20 sols par jour à vue à une assez grande quantité de paysans qu’il armait pour tâcher de détruire cette
bête. Comme il sera dispensé de payer aucun paysan lorsque je serai arrivé à St.-Chély, il pourrait faire le
même traitement à mes dragons et pour lors ils pourraient bien vivre et soutenir les fatigues de cette chasse
qui en exige considérablement; ou si M. Lafont aime mieux me faire livrer des vivres pour ma troupe, j’en
donnerai comme de raison des reçus exacts, de même que du fourrage qui sera livré pour la subsistance des
chevaux de mon détachement. Je vous serai infiniment redevable, monsieur, de vouloir bien me faire passer
par le retour de mon exprès, les intentions de M. le comte de Moncan sur ces différents objets, qui sont
comme le voyez, monsieur, fort intéressants puisque la subsistance de ma troupe en dépend.
Je compte arriver samedi à Mende, où je verrai M. Lafont avec lequel je prendrai des arrangements à
cet égard, en attendant votre réponse. J’espère, monsieur, que mes représentations vous paraîtront justes et
que vous voudrez bien engager M. le comte de Moncan à y avoir garde, d’autant que je puis avoir l’honneur
de vous affirmer, monsieur, qu’on ne peut rien ajouter au désir intense que j’ai de réussir dans la commission
dont M. le comte de Moncan m’a fait l’honneur de me charger et que je ne négligerai pour cela ni
soins, ni peines.
Je profite du même exprès pour envoyer à M. l’intendant l’état des réparations urgentes à faire aux casernes
d’ici. Dans la lettre que j’ai l’honneur de lui écrire, je lui parle également des magasins dont j’ai besoin
pour renfermer les approvisionnements de fourrages qui sont faits pour la subsistance des chevaux des
dragons pendant le cours de cet hiver.
Si les dieux exaucent mes voeux, j’aurai dans peu de temps, monsieur, le plaisir de vous recevoir et de
vous présenter le monstre du Gévaudan; au moins je me le persuade, d’autant plus aisément que l’on croie
volontiers ce qu’on désire.
J’ai l’honneur, etc.
J’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur, que j’ai payé l’exprès, tant pour aller que revenir à Langogne. » (Bulletin) • En tant que capitaine, M. Duhamel touche 5 livres 5 sols et 6 deniers par jour, 158
livres par mois et 1900 par an. Ses dragons touchent 7 sols 2 deniers par jour, 11 livres
10 sols par mois et 129 livres par an (Pourcher).
M. de La Barthe, gentilhomme de Marvejols, écrit à l’érudit Séguier, de Nîmes: « La bête farouche qui répand depuis un mois et demi dans tout le Gévaudan la plus grande consternation
et au sujet de laquelle le gouvernement devrait prendre des mesures, a déjà dévoré neuf enfants du côté de
Langogne, deux dans la terre de Peyre, deux dans celle de St.-Alban; elle a de plus attaqué trois grandes
personnes, dont l’une est morte des suites de sa peur dans des accès épouvantables de frénésie; elle est si
légère à la course qu’elle se montre dans la même journée à des distances immenses et reparaît dans l’endroit
d’où elle était partie, ce qui a fait craindre au commencement qu’il y en eût plusieurs. Son agilité est
encore plus inconcevable: il y a trois jours qu’un paysan dont le fusil avait trois fois fait feu, ne put, avec un
grand coutelas dont on fait les sabots, l’empêcher de le prendre aux reins, quoiqu’il tournât toujours pour
l’éviter.
Je passe sous silence les autres accidents pour vous donner la description de ce furieux animal. Je vous
la certifie très exacte: tous ceux qui l’ont vue depuis huit jours dans différents endroits, ne varient pas. Marquez-
moi à lettre vue quel doit être son nom. Cette bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle
d'un veau et terminée en museau de lévrier, le poil rougeâtre, rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un
peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extrêmement large et touffue et longue; elle court en
bondissant, les oreilles droites; sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse elle se couche, ventre à
terre et rampe; alors elle ne paraît pas plus grande qu'un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui
30
convient, elle s'élance sur sa proie et l'expédition est faite en un clin d'oeil; elle mange les moutons en l'air,
droite sur ses pieds de derrière; alors elle est assez grande pour attaquer un homme à cheval. Sa taille est
plus haute que celle d'un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête; elle revient constamment
sur le cadavre, qu’elle a été forcée d’abandonner et si on l’a enlevé, elle lèche la terre, s’il y a du
sang...
Il est sûr et très sûr que personne ne l’a vue, pas même ceux qui lui ont tiré et ceux qui ont combattu
contre elle, de même qu’un prédicateur qui se trompe perd le privilège de lire son cahier. On lui a donné
tous les noms possibles et on l’a jugée de toutes sortes de grandeurs. Dans le vrai, on ignore en Gévaudan
comme à Nîmes, quelle est son espèce. L’hyène s’amuse aux corps morts, encore mieux qu’aux vivants:
celle-ci est toujours éloignée des cimetières et n’a constamment mangé que le coeur, le foie, les tétons, quelquefois
un bras et bu le sang. D’ailleurs, d’où viendrait-elle sans qu’on eût su sa marche ?
La vitesse et l’agilité prouvent que ce n’est pas un ours; sa façon de faire la guerre suffit à le démontrer:
elle se cache, ventre à terre, et fond à six toises sur sa proie; il y a des preuves à cet égard. Le tigre attaque
tous indifféremment et n’existe que dans les pays chauds. La Bête respecte les boeufs, qui la mettent en fuite;
leur présence a sauvé plusieurs enfants.
Reste le loup-cervier. Je ne doute pas jusqu’à nouvel ordre que ce n’en soit pas un. Ce qui me ferait balancer,
c’est que plusieurs enfants avec des couteaux l’ont plusieurs fois empêché d’approcher...
Vous ririez d’entendre tout ce qu’on en dit: elle prend du tabac, parle, devient invisible, se vante le soir
des exploits de la journée, va au sabbat, fait pénitence de ses anciens péchés. Chaque paysan, chaque
femme fait son histoire... J’ai fait aussi la mienne. La voici:
Depuis que je suis à la campagne, un mâtin, gros comme un âne, étant entré dans mon antichambre,
s’avisa de dévorer ma perruque, que mon laquais avait très bien pommadée et qui était sur la tête de bois, à
cinq pieds du sol. J’écrivis, en l’envoyant à Mende à mon faiseur, que c’était l’ouvrage de la Bête, qu’elle
ne s’amusait plus qu’aux perruques, que je l’avertissais de tenir sa boutique fermée et d’avertir le syndic du
diocèse que le meilleur affût pour la tuer était de prier tous les perruquiers de fournir des perruques bien
rangées dont il entourerait les passages du bois; tels et tels de mes amis étaient trop bons citoyens pour ne
pas y contribuer; j’offris de ma part celle qu’il devait me construire; enfin je finissais par traiter cette matière
très sérieusement: j’avais à faire à un animal qui n’a de l’esprit qu’aux doigts. Il donna dans le panneau
et le peuple crut sur sa parole que la Bête avait changé de goût et qu’elle n’en voulait plus qu’aux
perruques. On me regarda comme un saint d’en avoir été quitte pour mon couvre-chef; dans le besoin je
fournirais des reliques. » (Bibl. Munic. Clermont). • Cette lettre sera reprise dans une brochure parisienne du 24/11. • D’après Pic, la lettre est datée du 27/10 au Monjol, et reprise à Marvejols le 31. • Pas de traces d’un adulte mort de peur, à moins qu’il ne s’agisse de « l’hôte de Langogne » (document du 23/11). • « pour attaquer un homme à cheval »: à cette date, aucune attaque de ce genre n'a été officiellement
recensée; la première est indiquée le 16/04/65. S'agit-il d'une comparaison
imagée sans référent réel, ou est-ce l'indice qu'une telle attaque a réellement été rapportée
? • Le terme de « loup-cervier » désigne le loup s’attaquant aux fortes proies, parfois même à l’homme.
2 novembre (Vendredi) Lettre de M. Duhamel, de Langogne, à M. Lafont: « J’aurais eu l’honneur, monsieur, de répondre le lendemain à la lettre que vous m’avez fait celui de
m’écrire, si le temps affreux que nous avons essuyé ici (et dont vraisemblablement vous avez bien eu
quelques échantillons à Mende), ne m’en avait empêché.
La neige nous laisse enfin le temps de respirer et j’en profite pour avoir l’honneur de vous prévenir,
monsieur, que j’arriverai demain à Mende avec quarante dragons à pied et quinze à cheval, tous hommes
ingambes et bons tireurs. J’aurai l’honneur de vous y rendre mes devoirs, monsieur, et de prendre de vous
tous les éclaircissements que vous voudrez bien me donner pour me mettre à même de réussir dans un projet
si intéressant pour le bien public. Je vous prie, monsieur, d’avoir la bonté de donner vos ordres pour le lo-
31
gement de ma troupe composée de 55 hommes dont 15 à cheval. Mon détachement partira avec son pain
pour deux jours. J’ai l’honneur... » (Bulletin).
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de St.-Priest: « J’ai reçu, monsieur, la lettre par laquelle vous prenez la peine de m’informer des ravages faits par une
bête féroce dans le Vivarais et le Gévaudan. M. le comte de Moncan m’a effectivement écrit. Il est bien à
désirer que les mesures que l’on a prises parviennent à délivrer le pays de ce fléau. Je pense de même que
vous que la viande empoisonnée peut produire des effets dangereux, qui auraient dû empêcher d’user de ce
moyen.
On ne peut, monsieur, mieux vous honorer que je le fais.
St.-Florentin. » (Pourcher)
3 novembre (Samedi) M. Duhamel quitte Langogne et est reçu à Mende par Mgr de Choiseul le soir
(lettre, 29/11). M. Lafont reçoit un exprès de M. Duhamel, l’informant qu’il arrive à
Mende le soir même (lettre, 04/11). Il est également informé de l’attaque de Chauchailles
(lettre, 14/11). M. Duhamel décide d’aller se fixer à St.-Chély (lettre, 29/11). • L’exprès de ce jour semble être différent de celui de la veille; du moins le décompte des
troupes donné par M. Lafont d’après l’exprès du 04/11 est différent (56 dragons, 34 à
pied et 17 à cheval, contre 55 dragons, 15 à cheval). M. Duhamel, quand à lui, a deux
chevaux et un domestique.
4 novembre (Dimanche) M. Duhamel arrive à Serverette (lettre, 29/11). Lettre de M. Lafont à M. de
St.-Priest: « Monseigneur, je devais avoir l’honneur de vous adresser la lettre ci-dessus [celle du 30/10] par un exprès
que j’ai l’occasion d’envoyer à Montpellier et qui devait partir mercredi matin. Le temps est devenu si cruel
qu’il n’a pas été possible de trois jours qu’il pût se mettre en chemin. J’allais dépêcher hier cet exprès,
lorsque j’en ai reçu un de la part de M. Duhamel, par lequel il me marque qu’il arriverait le même jour à
Mende avec 56 dragons, pris en détachement sur les 4 compagnies qui sont à Langogne et à Pradelles, dont
39 à pied et 17 à cheval, pour prendre avec moi des éclaircissements et se rendre d’ici au lieu où il paraîtrait
qu’il serait plus à la portée de donner journellement avec sa troupe la chasse à la Bête.
Il est en effet arrivé hier au soir et, vu le dernier état des choses, nous avons cru que le lieu où il devait
se rendre dans le moment était la ville de St.-Chély et qu’il était à propos que j’en donnasse avis à MM. les
maires et consuls des communautés de ces contrées et que je les priasse, aux cas que la Bête y parût, d’en
informer sur le champ par un exprès M. Duhamel, pour qu’il pût s’y porter tout de suite.
Il est parti ce matin, pour arriver demain à St.-Chély et j’envoie à MM. les maires et consuls de 37 communautés,
dont les plus éloignées de St.-Chély sont à la distance d’environ 5 lieues, la lettre d’avis dont
nous sommes convenus.
M. Duhamel est muni de deux ordres de M. le comte de Moncan, l’un pour avoir la main forte des habitants
du Gévaudan, auxquels M. de Moncan permet de s’armer, l’autre pour que M. Duhamel et sa troupe
soient logés dans les communautés où ils seront obligés de se transporter.
J’ai, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault, c. 43).
5 novembre (Lundi) M. Duhamel arrive à St.-Chély (lettre, 29/11). Il loge chez Grassal, aubergiste
(lettre, 16/11). [St-Chély] Jusqu’au 11, le mauvais temps les empêche de se mettre en
chasse (lettre, 14/11).
8 novembre (Jeudi, pleine lune) Une lettre adressée de Paris au Courrier d’Avignon « dépeint la forme
et la nature de la Bête comme si elle eût donné tout le temps voulu pour un examen approfondi. » Elle mentionne les chasses de M. Duhamel et sa réussite à déloger ce fléau des environs
de Langogne (Magné de Marolles).
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10 novembre (Samedi) M. Duhamel est averti qu’on a vu la Bête aux environs de la paroisse du Fau
(lettre, 11/11).
11 novembre (Dimanche) Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « J’aurais eu l’honneur, monsieur Lafont, de vous donner plus tôt de mes nouvelles, s’il n’était le retard de
l’exprès que j’avais envoyé à M. le comte de Moncan, dont je voulais vous communiquer la réponse. Ce général
me mande qu’il trouve fort juste la représentation que j’ai eu l’honneur de lui faire touchant la nécessité
indispensable qu’il y avait de faire un traitement aux dragons de mon détachement, qui les mît à même
de soutenir avec vigueur les fatigues inséparables de la chasse à laquelle je dois les employer; qu’en conséquence,
il en a conféré avec MM. les syndics généraux, et M. l’intendant m’a fait également l’honneur de
m’écrire par le même exprès et me fait part qu’il vous écrit, monsieur, à ce sujet, et me mande que de
concert avec vous, il approuvera tout ce qui sera fait à cet égard. M. le comte de Moncan, monsieur, me
charge de vous faire part de la réponse qu’il me fait et j’ai l’honneur de vous envoyer la copie. Vous y verrez,
monsieur, le moindre traitement que MM. les syndics généraux assemblés avec M. le comte de Moncan
proposent de donner à chaque dragon est bien plus fort que les 10 sols par homme que je vous ai demandés;
mais comme je vous prie de croire, monsieur, qu’en même temps que je ne désire rien tant que d’employer
tous les moyens de parvenir à détruire le monstre qui cause tant de malheurs dans votre pays, je ne m’occupe
qu’à tâcher d’être le moins à charge qu’il est possible au pays même, je pense que mes dragons, avec
10 sols par jour en sus de leur paye, pourront bien vivre. Il faut au moins y essayer et je vous jure de bonne
foi, monsieur, que je ferai tout ce que les soins d’un commandant peuvent sur sa troupe pour la faire servir
plus par honneur que par intérêt.
J’ai trop à coeur, monsieur, de mériter votre amitié et d’acquérir l’estime de M. de Mende, dans la commission
dont je suis chargé, pour ne pas défendre les intérêts de son pays beaucoup mieux que les miens
mêmes.
La franchise avec laquelle j’ai l’honneur de vous écrire, monsieur, doit vous donner une idée de ma façon
de penser. Je ferai sûrement vivre mes dragons avec la plus grande économie et si, comme je l’espère,
les 10 sols suffisent tant pour les faire bien vivre que pour les mettre à même de réparer ce qu’il leur en
coûte en bas, souliers et guêtres, j’ose me flatter, monsieur, que vous me rendrez bien la justice de croire
que je serai le premier à vous mander que cela suffit; si au contraire d’après les marches continuelles que
je me propose de leur faire faire, il était de toute impossibilité qu’ils vécussent et payassent leurs dépenses,
j’aurai également l’honneur de vous en faire part, et je ne doute point que vous ne me fassiez la grâce de
vous en rapporter à moi. Enfin, monsieur, je vous supplie de croire que je serai tout ce que vous seriez
vous-même à cet égard; c’est tout dire. J’ai reçu, monsieur, avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de
m’écrire, ce billet de 360 livres que vous m’avez envoyé.
Le sieur Bourgeois, commis de M. Défor, achète ici le foin et l’avoine pour la subsistance des chevaux de
ma troupe; je tiens la main à ce qu’il n’y ait point d’abus. J’ai été obligé pendant quelques jours de faire
donner 15 livres de foin, parce qu’on ne trouvait point de paille; maintenant qu’il y en a, la ration est remise à l’ordinaire, savoir: 11 livres de foin, 6 livres de paille et le demi-boisseau d’avoine. Si je peux me
dispenser de vous demander quand mes chevaux auront marché pendant quelques jours d’augmenter la ration,
j’en serai fort aisé; mais j’aurai l’honneur de vous représenter qu’en route, le roi fait fournir 18 livres
de foin. Au reste, nouveau temps nouveau foin.
Sur les avis que j’ai reçus qu’on avait vu hier la Bête féroce dans les environs de la paroisse du Fau, j’ai
en conséquence fait passer des ordres à MM. les consuls des paroisses du Fau, de la Fage-St.-Julien et La
Fage d’être rendus demain avec le plus de monde possible de chacune de ces paroisses à 7 heures précises
du matin, demain 12 de ce mois, au truc de Las Fades dit Montmoussier, au-dessus du lac de Freides.
Je préviens MM. les consuls que je partirai d’ici à quatre heures et demie du matin et que j’arriverai à
ce même rendez-vous à la même heure avec mon détachement. Je prie MM. les consuls, conformément aux
ordres de M. le comte de Moncan, de mettre à la tête de chaque paroisse une personne notable pour les
conduire et d’empêcher que qui que ce soit chasse en se rendant au rendez-vous.
Si le temps me le permet, je me propose de chasser de deux jours l’un régulièrement. Il est bien constaté
qu’il y a deux de ces animaux; plusieurs rapports le confirment. L’on dit même qu’ils sont presque toujours
ensemble.
33
Si je suis assez heureux, monsieur, pour que mes soins aient tout le succès que le zèle avec lequel je m’y
emploie me laisse espérer, je n’aurai sûrement rien de plus pressé que d’avoir l’honneur de vous en faire
part sur-le-champ en attendant que je puisse moi-même vous aller témoigner, monsieur, combien je serai
flatté d’avoir réussi, si le ciel m’accorde cette grâce.
Pour mieux réussir dans la chasse de demain, j’ai eu soin de consulter, quand au rendez-vous que je devais
indiquer aux trois paroisses que j’ai fait commander, les meilleurs chasseurs d’ici, entre autres M. de
St.-Laurent, M. de La Vignole, M. le maire et plusieurs autres. C’est d’après les conseils de ces messieurs
que j’ai assigné ce rendez-vous. Plusieurs d’entre eux me font le plaisir de venir demain avec moi.
J’ai l’honneur, etc.
Duhamel. » (A.D. Hérault c. 44). • Je ne parviens pas à localiser le Truc de las fades, ni à identifier le lac (peut-être asséché
depuis). • Premier témoignage enregistré indiquant que la Bête possède un compagnon ou une
compagne. Il n’est pas fait état du dimorphisme qui caractérise les témoignages ultérieurs.
Ce témoignage est contesté par M Lafont le 14/11. • Le maire de St.-hély est M. de Panafieu.
Lettre circulaire de M. Duhamel aux curés et consuls du Fau-de-Peyre, la Fage, et la Fage
St.-Julien: « A St.-Chély le 11ème novembre 1764
MM. les curés et consuls de la paroisse du Fau sont prévenus que le détachement des dragons du régiment
des volontaires de Clermont Prince qui est arrivé à St.-Chély par ordre de M. le comte de Moncan
pour chasser la Bête féroce qui fait tant de ravages dans le pays sera demain rendu à sept heures précises
du matin au Truc de Las Fades dit Montmoussier au dessus du lac de Freides. En conséquence vous êtes
priés, messieurs, de faire commander dans vos paroisses le plus de monde que l’on pourra rassembler, lesquelles
doivent être rendus au même rendez vous ci dessus indiqué à sept heures précises également.
Comme ceci intéresse, messieurs, tout le public et que c’est principalement pour la sûreté de vos paroissiens
même que cette chasse a lieu, j'espère devoir compter assez sur vos soins à les faire commander et
leur zèle à exécuter les ordres de M. le comte de Moncan que je vous prie de leur faire passer de ma part, et
dont je suis porteur, pour être sûr qu’aucune de ces paroisses ne me mettront dans le cas de porter des
plaintes contre elles à ce général touchant leur désobéissance.
J’ai l’honneur d’être très parfaitement
Duhamel commandant le détachement chargé de détruire la Bête féroce. » [Doc93]
M. Duhamel donne quittance au collecteur de la communauté de St.-Chély la somme de
336 livres pour la haute paye (surpaye de 12 jours) (Pourcher). M. Lafont envoie un exprès à M. Duhamel lui proposant de réduire la haute paye à la moitié lorsque les dragons sont
sédentaires à St.-Chély (lettre, 14/11).
12 novembre (Lundi) Les dragons sont au Truc de las Fades à 7 heures du matin. Ils ratissent le secteur,
mais la Bête ne se montre pas. Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest (Pourcher).
14 novembre (Mercredi) Le soir, un grenadier en permission à Pont-Archat avertit M. Duhamel qu’en revenant
de Marvejols il a aperçu la Bête. M. Duhamel fait commander les paroisses de Rimeize
et d’Aumont (lettre, 19/11). Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monseigneur, j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré, par laquelle vous me chargez de me concerter
avec M. Duhamel pour assurer la subsistance du détachement employé sous ses ordres à donner la chasse à
la Bête féroce. M. Duhamel m’avait dit à son passage ici qu’il avait envoyé un exprès à M. le comte de
Moncan, pour l’informer de son départ de Langogne avec ce détachement, et des difficultés qu’il y aurait de
faire subsister au moyen de la solde.
Il me proposa d’y faire contribuer le diocèse dans le cas où il n’y serait pas pourvu d’ailleurs. Je lui demandai
ce qu’il croirait qu’on pourrait donner à la troupe au-dessus de la solde pour qu’elle eût au large
34
sa subsistance. Il me répondit qu’il pensait que 10 sols pour chaque dragon suffiraient et qu’il faudrait
d’ailleurs pourvoir à la fourniture du fourrage pour 17 chevaux des dragons et pour les deux à lui.
Nous convînmes que nous attendrions la réponse de M. le comte de Moncan pour ce qui concernait la
subsistance des dragons, avant de rien proposer à MM. les commissaires du diocèse. Et cependant de
l’agrément de Mgr. l’évêque de Mende, je leur fis donner ici à chacun 10 sols pour leur couchée, le fourrage
fut fourni aux chevaux, et je promis d’en faire personnellement l’avance sur les reçus qu’il m’en délivrerait
pour en retirer mon remboursement à Montpellier.
En conséquence, je priai M. Défor, directeur de l’équivalent, de charger le sieur Bourgeois, son principal
commis à St.-Chély, d’y faire cette fourniture, et dans les autres endroits où la troupe pourrait se porter;
ce qui est exactement exécuté.
A la réception des deux lettres que vous et M. le comte de Moncan m’avez fait l’honneur de m’écrire,
j’en ai tout de suite fait part à Mgr. l’évêque de Mende et à MM. les commissaires du diocèse, qui ont bien
voulu consentir à faire payer 10 sols par jour aux dragons en sus de leur solde, lorsqu’ils seraient en
course. J’en ai fait part à M. Duhamel par le même exprès que je lui ai dépêché, dimanche, et je lui ai proposé
en même temps de réduire cette haute paye à la moitié lorsque les dragons seraient sédentaires à St.-
Chély, comme ils l’ont été pendant les six premiers jours après leur arrivée, le mauvais temps les ayant empêchés
d’aller en course.
J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint copie de sa réponse, suivant laquelle il espère que les 10 sols par
jour de haute paye pour chaque dragon seront suffisants pour fournir à leur subsistance. Vous y verrez qu’il
a dû faire une chasse avant-hier, composée des habitants de plusieurs paroisses. Je ne sais point encore le
succès qu’elle aura pu avoir. Vous y verrez encore qu’on l’a assuré qu’il y a deux Bêtes féroces et qu’il regarde
le fait comme constaté. Je n’en ai à mon particulier aucune certitude, suivant même tout ce qui m’en
est revenu jusqu’à aujourd’hui. L’on n’en a jamais vu qu’une dans les différentes occasions où il y a eu des
personnes attaquées.
Il paraît que cette Bête se rapproche de l’Auvergne et de la partie de cette province qui est entre
Chaudes-Aigues et St.-Flour. Elle fondit, il y eut hier quinze jours, sur un troupeau de bêtes à laine à un pâturage
de la paroisse de Chauchailles à deux lieues de St.-Chély (30 octobre). Une femme qui gardait ce
troupeau voulut lui arracher un mouton qu’elle avait saisi. La Bête se lança sur elle et la blessa à la lèvre
inférieure et dans quelques autres parties du visage et de la tête; ses blessures n’ont pas eu de mauvaises
suites. La chose me fut rapportée le jour que M. Duhamel passa ici, mais je crus devoir en attendre la
confirmation avant d’avoir l’honneur de vous en parler, pour ne rien vous marquer que de certain, ainsi
que je l’ai fait jusqu’à présent.
D’ailleurs, il n’est point arrivé depuis ce temps-là d’autres accidents; tout le monde est sur ses gardes. Si
quelqu’un est capable de réussir à détruire ce cruel animal, ce doit être M. Duhamel. Il est plein de zèle et
d’intelligence. La discipline qu’il fait observer à sa troupe et ses bons procédés lui feront trouver auprès de
nos habitants toutes les facilités qu’il pourra désirer. Et je suis persuadé qu’ils s’empresseront de se rendre
partout où il les appellera. J’ai fait cesser les chasses particulières que je faisais faire, d’autant mieux qu’il
aurait pu arriver que certaines eussent dérangé ses opérations. Vous verrez par sa lettre, que je lui ai fait
remettre de la part de MM. les commissaires du diocèse 360 livres.
J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont. » (A.D. Hérault, c. 44).
15 novembre (Jeudi) Dès la pointe du jour M. Duhamel et sa troupe se rendent à Pont-Archat mais
battent en vain tous les bois jusqu’à quatre lieues autour de St.-Chély (lettre, 19/11).
16 novembre (Vendredi, dernier quartier) Article du Courrier d'Avignon, d’après la lettre du 08/11: « On écrit du Bas-Languedoc qu'une bête féroce qui a dévoré à Langogne 22 personnes s'est jetée du côté
de Mende, où elle en a encore dévoré 8. L'évêque de Mende, sensible aux alarmes que ce cruel animal a répandues
dans les paroisses de son diocèse, paye journellement un bon nombre de paysans pour tâcher de le
détruire. On lui a tiré plusieurs coups de fusil, mais ils n'ont fait qu'effleurer sa peau et lui arracher une
partie de la fourrure. Cette bête est plus grosse qu'un chien; bien des gens la croient une hyène et d'autres
une panthère qui s'est échappée des mains de son conducteur. M. Duhamel, capitaine, aide-major au régiment
des volontaires de Clermont, est actuellement à sa poursuite avec 50 dragons et 1200 paysans, de
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sorte qu'on attend incessamment la destruction de ce cruel animal. » (Bulletin de l’Agriculture, 1872)
[Evêque] • On retrouve ce chiffre de 22 personnes dans le « poème d'Ignon, » où elles sont localisées à Pradelles (près de Langogne, modification peut-être imposée par la rime). Aucun
document officiel ne semble permettre d'accréditer ce chiffre à cette date et pour cette
seule région. M. Lafont le dément le 21/11.
18 novembre (Dimanche) Un paysan parle à un étranger qui s’est battu le couteau à la main contre la
Bête pendant près d’un quart d’heure, entre St.-Denis et St.-Alban. M. de St.-Laurent est
averti (lettres, 19/11).
19 novembre (Lundi) M. Duhamel reçoit le paysan, amené par M. de St.-Laurent (lettre ci-dessous)
Lettre de M. Duhamel (à M. Lafont ?): « L’envie que j’avais, monsieur, de vous donner quelques nouvelles positives m’a fait différer jusqu’à présent
d’avoir l’honneur de vous écrire. Je n’ai pas encore été assez heureux pour rencontrer la Bête féroce
dans les chasses que j’ai faites. Je n’en avais eu même que des nouvelles assez incertaines, exceptée la dernière,
qui me fut apportée par un grenadier du régiment de Royat infanterie, qui est de Pont-Archat et actuellement
en semestre chez lui. Cet homme vint me dire le 14 au soir que revenant de Marvejols avec sa
soeur [Balmelle lit: femme !], il avait aperçu la Bête. Il m’en fit le portrait et je le trouvai tel que me
l’avaient fait tous ceux qui disent l’avoir vue. En conséquence je me rendis le lendemain à la pointe du jour
avec ma troupe à Pont-Archat, où j’attendis les paroisses de Rimeize et d’Aumont que j’avais fait commander.
Le grenadier me servit de guide, mais inutilement. Enfin, monsieur, ennuyé de recevoir tous les jours des
avis fort en l’air, j’ai pris de me mettre en chasse avec ma troupe et de ne revenir à St.-Chély qu’après
avoir bien exactement battu tous les bois qui en sont à trois ou quatre lieues à la ronde.
J’ai en conséquence fait passer des ordres dans tous les endroits où je serai obligé de coucher, pour
qu’on y tînt le logement prêt.
Aujourd’hui à midi, M. de St.-Laurent, fort galant homme de cette ville qui a sans doute l’honneur d’être
connu de vous, monsieur, prit la peine d’amener chez moi un paysan qui venait de lui dire qu’il avait hier
parlé à un étranger qui s’était battu le couteau à la main contre cette Bête pendant près d’un quart d’heure,
entre St.-Denis et St.-Alban. Le portrait que l’étranger fit de cette Bête au paysan, qui me l’a rendu, est bien
exactement semblable à celui qu’en font tous ceux qui ont vu cet animal.
Je pars demain pour ne revenir que dans huit ou dix jours à St.-Chély et peut-être même plus tard, suivant
les circonstances, ainsi que vous pourrez en juger par l’itinéraire de ma marche que j’ai l’honneur de
vous adresser. J’ai prié le collecteur de cette ville de me compter sur mon reçu 15 louis d’or, pour être en
même de payer à mes dragons les 10 sols par homme que vous voulez bien leur accorder...
J’ai l’honneur de vous rendre compte, monsieur, qu’il est indispensable d’augmenter la ration des chevaux
de mon détachement, car ils deviennent à rien. Et vous sentez tout le besoin que j’en ai...
Si vous voulez bien m’adresser votre réponse chez Grassal, aubergiste à St.-Chély; il a l’ordre de garder
mes lettres pour les remettre à un dragon que j’enverrai, tous les quatre jours, les chercher.
J’ai l’honneur...
Duhamel.
ORDRE DE CHASSE
Première battue
Partant de St.-Chély, battre les bois de Rimeize; prendre la partie des Estrets et se rendre à St.-Alban, où
l’on battra le jour même ou le lendemain toute la partie qui est au-delà de l’eau (la Truyère), coucher à St.-
Chély.
Deuxième battue
Battre les bois de la paroisse de Prunières et de St.-Pierre-le-Vieux, commençant par la partie de ladite
paroisse de Prunières qui touche celle de Rimeize, coucher au Malzieu.
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Troisième battue
Battre les bois d’Albaret St.e-Marie, Arcomie, coucher à La Garde.
Quatrième battue
Battre les bois de la paroisse d’Albaret-le-Comtal, Le Bacon et ceux d’Arzenc qui comprennent les bois
de Montesagne, coucher à Termes.
Cinquième battue
Battre les bois de Fournels, Chauchailles et St.-Laurent, coucher à Fournels.
Sixième battue
Battre les bois de Termes et ceux de La Fage St.-Julien, coucher à St.-Chély.
Septième battue
Battre les bois des Bessons et Aumont, et une aile de ceux de Rimeize, coucher à Aumont.
Huitième battue
Battre les bois du Fau, commençant par la partie septentrionale, celle de Prinsuéjols, y compris les bois
de la Beaume et ceux de La Chaze, coucher à La Beaume.
ORDRE POUR LES CHASSES
De par le roi
Sa Majesté désirant absolument la destruction de la Bête féroce qui désole ses provinces du Gévaudan et
de l’Auvergne, ainsi qu’elle nous le fait connaître derechef par les ordres de Mgr. le comte de l’Averdy, ministre
secrétaire d'État et contrôleur général des finances, en conséquence, nous prions MM. les curés ou
vicaires de faire lire la présente aux prônes de leurs paroisses. Il est ordonné à MM. les consuls chaque fête
et dimanche, sans y manquer, d’assembler leurs paroissiens après la première messe au presbytère du lieu
pour ensuite se mettre à leur tête et battre exactement tous les bois, buissons et rochers de leur terrain,
ayant attention de ne point entrer dans les blés et de diriger leurs battues sur... où seront postés nos chiens
et la ligne des tireurs.
Prions en outre MM. les notables de les aider de leurs conseils et de choisir entre eux les plus capables
pour diriger la marche des autres.
Ordonnons à tous bourgeois et paysans d’obéir à leurs consuls et de punir ceux qui leur désobéiront,
sans avoir des raisons valables; comme aussi de nous faire savoir sur-le-champ par un exprès les événements
qui se passeront à cet égard dans l’étendue de leurs paroisses, afin que nous puissions nous y transporter,
s’il en est nécessaire. Et au cas qu’ils y manquent, nous nous en prendrons à eux et en rendrons
compte à la Cour, afin qu’ils soient punis sévèrement.
Chaque paroisse partira à 9 heures précises du matin et pourra mener ses chiens de parc. Il est expressément
défendu de tirer sur autre gibier que sur la Bête ou les loups.
A... ce... du mois de... » (A.D. Hérault c. 44) • Balmelle conclut différemment la lettre, à partir de « Je pars demain... »: « ...pour faire
une chasse dont j’espère beaucoup d’après ce dernier rapport. Si j’étais assez heureux,
monsieur, pour qu’elle ait tout le succès que j’ose m’en promettre, je n’aurais sûrement
rien de plus pressé que d’avoir l’honneur de vous instruire sur le champ. » (Lou Païs,
juin 1955).
Autre lettre, à l’évêque de Mende: « L’espoir d’être chaque jour plus heureux dans les chasses que j’ai fait, m’a fait différer jusqu’à présent
d’avoir l’honneur d’en rendre compte à Votre Grandeur, mais malgré tous les soins et les précautions que
j’ai employé pour tâcher de trouver la cruelle bête qui n’a déjà que trop causé de malheurs, je n’ai pas encore été assez heureux pour la rencontrer. Comme je n’ai rien tant à coeur, monseigneur, que de tâcher de
réussir dans une commission dont le succès est si intéressant pour le bien public, j’ai l’honneur d’informer
Votre Grandeur que sur les différents avis que j’ai reçu aujourd’hui touchant la bête que l’on dit avoir été
aperçue hier entre la paroisse de St.-Denis et celle de St.-Alban (un homme qui s’est battu contre elle, le
couteau à la main, est venu m’en faire le rapport), je pars demain avec ma troupe pour battre non seulement
les bois qui se trouvent à portée de ces deux paroisses, mais même tous ceux qui sont à quatre ou cinq
37
lieues à la ronde de St.-Chély. J’y mettrai tout le temps qu’il faudra pour être assuré de ne point laisser ce
monstre dans les bois que j’aurai battus. S’il ne fallait pour réussir que le zèle le plus ardent et la meilleure
volonté dans ma troupe, je saurais d’avance, monseigneur, me flatter du succès, mais avec tous les soins et
les peines possibles, il faut beaucoup de bonheur, c’est ce que j’attends du ciel. Si je suis assez malheureux
pour ne point réussir, j’aurai fait au moins tout ce qu’un galant homme peut et doit faire lorsque le bien public
l’anime. J’ai l’honneur... » (Bulletin).
Autre lettre, au comte de Moncan: « Mon général,
Jusqu’à présent je n’ai pas encore été assez heureux pour rencontrer dans les chasses que j’ai fait la
bête féroce que je cherche. Je reçois journellement des rapports qui tous m’annoncent qu’elle rôde toujours
dans ces environs. Aujourd’hui à midi, M. de St.-Laurent, qui est une des personnes de considération de
cette ville, m’a amené chez moi un paysan qui avait fait route hier avec un voyageur qui s’était battu contre
cette bête, le couteau à la main pendant près d’un quart d’heure, entre la paroisse de St.-Denis et celle de
St.-Alban. Comme avant que j’eusse reçu cette nouvelle, j’avais déjà formé le projet de me mettre en chasse
ces jours-ci et de ne revenir à St.-Chély qu’après avoir battu tous les bois qui en sont à quatre ou cinq
lieues à la ronde, je commencerai demain par ceux de la partie où l’on a vu hier cette bête et pendant huit
ou dix jours de suite je ne discontinuerai de chasser avec la plus grande exactitude. J’ai fait passer des
ordres dans les différents endroits où je serai obligé de coucher, afin que l’on tienne les logements prêts.
Pour qu’il ne se passe point d’abus dans ces chasses et que les seigneurs des bois que je fais battre ne
puissent point se plaindre, je ne permets pas que l’on tire sur un autre animal que sur les loups ou la bête et
cela trompeusement affirmé. Quiconque contreviendrait à cette défense, je le ferais arrêter sur le champ et
conduire en prison.
J’ai eu l’honneur dans ma dernière lettre que j’ai eu celui de vous écrire, mon général, de vous demander
vos ordres, touchant ce que j’aurais à faire si cette bête vu la proximité de l’Auvergne ou du Rouergue
passait dans l’une ou l’autre de ces provinces.
J’aurai encore l’honneur de vous observer, mon général, que comme cette bête toutes les fois qu’elle a
dévoré quelqu’un est toujours revenue à la même place pour y lécher le sang répandu sur la terre, si le hasard
faisait que quelque personne fût encore malheureusement sa victime, je prendrais sur moi de faire laisser
le cadavre à la même place et je m’embusquerais avec ma troupe. Par ce moyen, elle ne pourrait
m’échapper; toutes les personnes du pays conviennent que ce serait là l’expédient le plus sûr pour détruire
ce monstre. Si le cas arrivait, j’y mettrais la forme qui doit y être, et je ferais une réquisition en règle au
juge de l’endroit pour que sur ma demande, fondée sur l’intérêt public, la sépulture du mort fût différée de
quelques jours.
J’ai eu l’honneur d’écrire ce soir à M. Lafont pour le prévenir qu’il est indispensable d’augmenter la ration
des chevaux de mon détachement. Jusqu’à ce jour, ils n’ont eu que la ration ordinaire qui est douze
livres de foin, six livres de paille et le demi boisseau d’avoine. Cette ration ne peut suffire à des chevaux qui
fatiguent journellement; ceux que j’ai ici deviennent à rien et vu le besoin que j’en ai, il est de la plus
grande conséquence de les bien nourrir. Quand nous marchons par étape, le Roi donne dix-huit livres de
foin et les deux tiers du boisseau d’avoine. Certainement, les chevaux qui font route fatiguent bien moins
que ceux-ci, qui marchent depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir dans les terres labourées,
dans les bois ou dans les marais. Avec quinze livres de foin, six livres de paille et les deux tiers du
boisseau d’avoine, ils vivront très bien. Voilà, mon général, ce que sous votre bon plaisir et en attendant
vos ordres je leur ferai donner à commencer demain, d’autant que pendant dix ou douze jours je compte
chasser depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. J’ai tant à coeur, mon général, dans la
commission dont vous m’avez fait l’honneur de me charger, que je regarderais comme le plus beau jour de
ma vie celui où je pourrais détruire cette cruelle bête. J’ose vous assurer que je ne suis uniquement occupé
que des moyens d’y parvenir. » (Balmelle).
La Bête rôde aux environs des Laubies et y attaque plusieurs personnes (Lettre, 29/11). Relation
de la poursuite d’un loup par les habitants de Vernines; l’intendant fait doubler la
gratification ordinaire (A.D. P.-de-D. c. 1731). M. de St.-Priest remercie M. Lafont pour
38
ses lettres (30/10, 04-12/11). Il le prie de continuer de l’informer et lui promet qu’il fera
son possible pour l’aider à détruire la Bête. Il annonce également à M. de l’Averdy que la
Bête étend ses ravages en Auvergne (Pourcher).
Fin novembre Le Journal Politique publie la lettre de M. de La Barthe sans modifications et sans indiquer
l’emprunt (Séité). Un homme armé d’un bâton est attaqué au lieu-dit « La Bessellade, » près de Buffeyrettes. L’animal évite les coups; l’homme fait des moulinets avec son
bâton, touche l’animal à la tête et le fait s’écarter. Deux enfants venant d’un pré proche ont
le temps de venir à son secours. L’un des enfants a une petite hallebarde; dès qu’ils s’approchent
la Bête décampe. L’animal leur paraît à peu près de la grandeur d’un âne, le poitrail
large, la tête et le cou gros, les oreilles plus longues que celles du loup, le museau à
peu près comme celui d’un cochon (Trocellier, DND). • Date d’après Louis. Cette attaque est à mettre en relation avec celle du 25/11, également à Buffeyrettes.
20 novembre (Mardi, Défunts) M. Duhamel quitte St.-Chély pour battre les bois, de huit heures du matin
jusqu’à la nuit. La neige, assez forte, ne cesse pas de toute la journée. Il couche le soir à
St.-Alban. Une heure après son arrivée, un exprès envoyé par le consul de la paroisse des
Laubies l’informe des attaques de la veille. M. Duhamel envoie des ordres aux paroisses
de St.-Denis et des Laubies en vue de battues le lendemain (lettre, 29/11). M. Lafont reçoit
la lettre de M. Duhamel de la veille, ainsi que le Courrier d’Avignon du 16 (lettre, 21/11).
21 novembre (Mercredi) Le temps est toujours aussi mauvais. M. Duhamel se met en marche à la pointe
du jour et arrive à neuf heures et demie au bois de Bel Ami. La battue se déplace ensuite
au bois de Chazot. La Bête y est débusquée, mais est trop rapide pour qu’un maréchal des
logis puisse la tirer. Il la suit à la piste, mais on ne peut la retrouver. A la nuit, M. Duhamel
et sa troupe vont coucher à St.-Denis (lettre, 29/11). L’hôte du village fait payer à ses dragons
2 sols la livre le pain bis qu’il vend ordinairement quinze deniers et la douzaine
d'oeufs à 8 sols quoique le prix commun soit de 3 à 4 (lettre, 16/02/65). • Le bois de Bel Ami est situé au nord des Laubies, près de Crouzet-Plo. Je ne trouve pas
celui de Chazot, à moins qu’il ne s’agisse de celui de Chazeirolles, au nord-ouest.
Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monseigneur, j’ai reçu hier une lettre de M. Duhamel, dont j’ai l’honneur de vous envoyer copie. Vous y
verrez ses dispositions pour différentes chasses qu’il a projetées pendant cette semaine et le commencement
de la prochaine. Je crains bien que le temps n’y mette obstacle, car il est tombé aujourd’hui beaucoup de
neige. L’incertitude des avis qu’on lui donne le détermine à ces chasses; ceux que je reçois depuis quelque
temps et que je ne néglige jamais d’approfondir n’ont pas plus de réalité.
Je ne sais si, toute espèce d’accident ayant cessé depuis près d’un mois, nous ne devrions pas en bien augurer
pour notre délivrance. Précédemment, il n’y avait point de semaine où il n’arrivât quelque malheur;
depuis les derniers jours d’octobre, il n’y eut aucune personne de dévorée ni de blessée.
J’ai l’honneur de vous assurer aussi bien positivement que le nombre de celles qui ont péri dans le Gévaudan
est tel que je vous ai marqué, et qu’il consiste à dix, sans y comprendre la fille qui fut dévorée dans
la paroisse de St.-Étienne de Lugdarès, en Vivarais, à deux lieues de Langogne. Et Le Courrier d’Avignon,
dont j’ai lu aujourd’hui la feuille arrivée par le courrier d’hier, a été très mal informé, lorsqu’on lui a mandé
que ce nombre était plus considérable.
Je vais envoyer un exprès à M. Duhamel pour savoir de lui ce qu’il estime convenable au sujet de l’augmentation
qu’il propose dans la fourniture des fourrages, et lui demander s’il croit qu’il y ait d’autres arrangements à prendre avant mon départ pour les États qui n’aura lieu que mercredi ou jeudi de la semaine
prochaine, me trouvant retenu pendant quelques jours à cause de différents jugements que M. Dulac, lieutenant
de prévôt, qui a bien voulu nous continuer ses soins, doit rendre avec les officiers du bailliage de cette
ville contre divers malfaiteurs.
39
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault, c. 44). • M. Lafont ne prend pas en compte l’attaque du 18/11 et ne semble pas informé de celles
du 19. • Remarquons que M. Lafont est toujours en relation avec M. Dulac, juge de l’affaire « Rodier » (27/03/62). Pour autant, jamais durant l’affaire de la Bête M. Lafont n’établira
de lien avec les Rodier, ni aucune hypothèse concernant des animaux menés par des
humains.
22 novembre (Jeudi) Malgré le mauvais temps, M. Duhamel repart en chasse à onze heures du matin. La
Bête a quitté le bois de Chazot et sa trace a disparu. Un paysan avertit M. Duhamel qu’il
vient d’être attaqué par la Bête à une demi-lieue d’Apcher en allant aux Laubies. M. Duhamel
va coucher au Malzieu (lettre, 29/11). Lettre de Paris, reprise dans le Courrier:
Comme on a vu la Bête traverser la Truyère sur ses pattes de derrière, on dit que c'est un
singe venu de Malaca où les singes sont d'une espèce plus cruelle que d'ordinaire. (Pourcher) • S'agit-il du même numéro que le 23, ci-dessous ?
Le curé Bruguière de Langogne écrit à M. de Lacoste: « La nouvelle sur le retour de la bête féroce ne s’est point confirmée. On n’en parle même plus. » (G8)
23 novembre (Vendredi, nouvelle lune) La neige empêche toute reprise de la chasse. M. Duhamel fait
reposer sa troupe au Malzieu (lettre, 29/11). Courrier d'Avignon (n°94): « On parle beaucoup ici de la bête féroce, qui, venue on ne sait d’où, fréquente depuis quelques mois le Gévaudan
et le Vivarais, et surtout les environs de Langogne et de Pradelles. Elle commença dès le mois de
juin à dévorer quelques personnes; et continuant ce carnage jusqu’au mois d’octobre, elle a mangé 22.
dans le voisinage de ces deux villes, la plupart jeunes garçons et jeunes filles de 14. à 15. ans. M. Duhamel,
capitaine aide-major, commandant à Langogne les dragons des volontaires de Clermont, à la tête des
quatre compagnies de ce régiment et de plusieurs habitants des villages circonvoisins qu’on avait fait armer,
fit quelques chasses pour tâcher de faire périr ce pernicieux animal; mais elles n’eurent d’autre succès
que de le faire éloigner au-delà de Mende. Il est actuellement, ou du moins il était, lorsqu’on a écrit, dans
le bois de St.-Chély et du Malzieu, où il a encore dévoré huit personnes, presque tous hommes faits. De tous
les cadavres qu’on a trouvés, il n’avait mangé que le foie, le coeur, les intestins, et partie de la tête; il avait
laissé le reste. Les syndics du Vivarais et du Gévaudan ont fait publier chacun une récompense de quatre
cents livres à quiconque tuera cet animal. On varie beaucoup sur sa figure et son espèce. Un hôte de Langogne,
qui l’a vu, et à qui la frayeur qu’il en eut a causé une grosse maladie, l’a dépeint long, bas, d’une
couleur fauve, une raie noire sur le dos, la queue longue, les griffes fort grandes. Un curé, qui l'a chassé à
la tête de ses paroissiens, et qui dit l'avoir vu trois fois, l'a représenté long, gros comme un veau d'un an, de
même couleur, la raie noire, et le museau comme celui d'un cochon. Divers paysans le figurent à peu près
de même, avec cette seule différence qu'ils donnent à sa tête la ressemblance de celle d'un chat, qui n'en a
certainement aucune avec celle d'un cochon. Mais il importe peu de savoir de quelle espèce ni de quelle figure
est un animal si malfaisant; l’important est qu’on le tue. Comme alors il ne fuira plus, et que la peur
n’empêchera pas qu’on ne l’approche, et qu’on n’observe attentivement comment il est fait; on pourra
exactement le dépeindre; et sur la peinture qu’on en fera, il sera aisé, surtout à ceux qui ont fréquenté les
ménageries, de discerner son espèce. » (Généal43) [Doc137] • S'agit-il du même numéro du Courrier que le 22 ci-dessus ? Pic le date du 28/11 dans le
texte, puis du 18/11 dans les références en notes.
40 • La mention de « huit hommes faits dévorés » est surprenante et probablement fausse,
tout comme celle de « vingt-deux personnes. » Le Courrier exagère également l’importance
du détachement des dragons. • D’après la description de la Bête fournie par le curé, il pourrait s’agir de l'abbé Trocellier,
voir DND. • Première mention de la « taille d’un veau d’un an. » Jusqu’alors, la Bête est décrite
comme « plus grosse qu’un loup. »
La Gazette de France reprend la lettre de M. de La Barthe du 01/11 (Séité).
24 novembre (Samedi) M. Duhamel et sa troupe se trouvent toujours au Malzieu. La Bête est vue vers
Prunières et Apcher par deux bergers poursuivant un gros chien de parc qu'elle éventre; ils
prennent la fuite (lettre, 29/11). La lettre de M. de La Barthe est reprise dans une brochure: « Figure de la Bête farouche et extraordinaire, qui dévore les filles dans la province de Gévaudan et qui
s'échappe avec tant de vitesse, qu'en très peu de temps on la voit à deux ou trois lieues de distance, et qu'on
ne peut l'attraper ni la tuer.
Explication.
On écrit de Marvejols, dans la province de Gévaudan, par une lettre en date du premier novembre mille
sept cent soixante-quatre; que depuis deux mois il paraît aux environs de Langogne, et de la forêt de Mercoire
une Bête farouche qui répand la consternation dans toutes les campagnes. Elle a déjà dévoré une
vingtaine de personnes, surtout des enfants et particulièrement des filles. Il n'y a guère de jours qui ne
soient marqués par quelques nouveaux désastres. La frayeur qu'elle inspire empêche les bûcherons d'aller
dans les forêts, ce qui rend le bois fort rare et fort cher.
Ce n'est que depuis huit jours qu'on a pu parvenir à voir de près cet animal redoutable. Il est beaucoup
plus haut qu'un loup: il est bas du devant, et ses pattes sont armées de griffes. Il a le poil rougeâtre; la tête
fort grosse, longue, et finissant en museau de lévrier; les oreilles petites, droites comme des cornes; le poitrail
large et un peu gris; le dos rayé de noir et une gueule énorme, flanquée de dents si tranchantes, qu’il a
séparé plusieurs têtes du corps, comme pourrait le faire un rasoir. Il a le pas assez lent, et il court en bondissant.
Il est d’une agilité et d'une vitesse extrêmes: dans un intervalle de temps fort court on le voit à deux
ou trois lieues de distance. Il se dresse sur ses pieds de derrière, et s’élance sur sa proie, qu'il attaque toujours
au cou, par derrière, ou par le côté. Il craint les boeufs, qui le mettent en fuite. L'alarme est universelle
dans ce canton; on vient de faire des prières publiques; on a rassemblé quatre cent paysans pour donner la
chasse à cet animal féroce, mais on n'a pu encore l'atteindre.
Vu par moi censeur pour la police.
Vu l'approbation, permis d'imprimer à la charge d'enregistrement à la Chambre Syndicale. Ce 24 Novembre
1764
De Sartine.
Registré sur le registre N°. 16. de la Communauté des Libraires et Imprimeurs, page 197.
Se vend aux Associés. Chez F.C. Deschamps, libraire, rue St.-Jacques. » [Doc01]
25 novembre (Dimanche, fête du Christ roi) Naissance de Jean-Pierre Chastel, fils de Pierre Chastel et
Catherine Chabanel (Dumas). M. Duhamel et sa troupe quittent le Malzieu et battent tous
les bois de Prunières et d’Apcher sans rien trouver. M. Duhamel questionne les bergers qui
ont vu la Bête la veille. Il rentre coucher à St.-Chély (lettre, 29/11). Une veuve d'une
soixantaine d'années, Catherine Vally, dite la Sabrande, de Buffeyrettes (Aumont), conduit
son unique vache près d'une sagne pour la faire boire et brouter. Vers cinq heures du soir la
Bête la surprend, lui mange la poitrine et l’estomac, lui ronge le cou jusqu’aux épaules, lui
suce le sang et emporte la tête. Ne la voyant pas rentrer, des voisins partent à sa recherche
(rapport, 26/11; acte, 28/11; lettres, 29/11; relation, 04/04/65; DND). • Nouvelle décapitation sans témoins.
41 • L’attaque est datée du 23/11 dans la lettre de M. Duhamel du 29/11, probablement une
erreur d’écriture ou de lecture. • Une autre attaque a lieu près de Buffeyrettes, « fin Novembre. » Aurait-elle pu se produire
le même jour ?
Le comte de Moncan félicite M. Duhamel de sa diligence et de la régularité de ses règlements,
et le prie de lui faire connaître ses bons résultats, dont il ne doute pas (Pourcher). Il
lui demande de punir de prison ceux qui ne se conformeraient pas aux ordres qu’il donnerait
(lettre, 20/03/65). Lettre du comte de Moncan à l'intendant d'Auvergne: « M. l’intendant de la généralité d’Auvergne
A Montpellier, le 25 novembre 1764.
Vous êtes sûrement informé, monsieur, de tous les ravages qu'a causé, et cause encore un monstre qui
rôde depuis environ quatre mois dans le Vivarais et le Gévaudan. Cette bête féroce est actuellement dans
les Bois aux environs de St.-Chély à trois lieues de l'Auvergne. J'ai chargé M. Duhamel, capitaine aide major
des volontaires de Clermont, de lui donner la chasse avec un détachement de 40 dragons à pied et dix
sept montés, tous hommes choisis et bon tireurs, et j'ai autorisé cet officier, qui est un homme prudent et
sage, et qui est rempli de zèle, de se servir des habitants pour faire faire des battues. On a vu cet animal, et
on lui a même tiré quatre coups de fusils à dix pas de distance sans avoir pu l'arrêter. Il a depuis dévoré encore
plusieurs personnes. Comme il pourrait bien se jeter dans votre province, dont il est à portée, j'ai cru
devoir envoyer des ordres à M. Duhamel de l'y poursuivre, s'agissant du bien public que vous aimez, et que
je suis persuadé que vous procurez autant que moi; c'est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien ne
point désapprouver ce parti; j'ai même la confiance de croire que vous aurez la bonté, monsieur, de favoriser
cette expédition en chargeant MM. vos subdélégués et les maires et consuls des villes et lieux de votre
généralité de donner à M. Duhamel toutes les facilités et les secours dont il pourra avoir besoin pour détruire
ce monstre, si les chasses qu'on lui donne le font passer en Auvergne, et pour procurer les logements
et les vivres et fourrages nécessaires à son détachement en payant de gré à gré. Je ferai part demain à la
Cour de ce que j'ai l'honneur de vous marquer.
J'ai celui d'être, avec un sincère et respectueux attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
Moncan » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc63]
26 novembre – 15 décembre La Bête « jeûne. »
26 novembre (Lundi) M. de St.-Priest répond à la lettre de M. Lafont du 21/11, le prie de féliciter M.
Duhamel et lui recommande de lui signaler tous les meurtres (Pourcher). Le cadavre de
Catherine est découvert. M. Duhamel est avisé à une heure de l'après-midi par un exprès
du consul d'Aumont, et part sur-le-champ avec sa troupe. A Aumont, il apprend que les enfants
de Catherine ont ramené le cadavre chez eux; il envoie cinq hommes garder le cadavre
jusqu’à son arrivée. Il fait commander par M. Mestre, conseiller du roi, et le curé
d’Aumont, huit paroisses pour qu’elles se mettent en chasse le lendemain à la pointe du
jour en convergeant sur Buffeyrettes. M. Duhamel laisse ses chevaux à Aumont et se rend
sur place à pied avec cinquante dragons. Arrivé à dix heures du soir, il obtient des enfants
de Catherine que le cadavre soit rapporté sur place. Les dragons passent la nuit embusqués
autour du cadavre, en vain (Relation, 04/04/65; acte, 28/11; lettres, 29/11, 30/11).
27 novembre (Mardi) M. Duhamel laisse cinq hommes auprès du cadavre. Cinq hommes suivent la piste
de la Bête jusqu’à un marais près d’Apcher où elle disparaît. M. Duhamel fait acheter des
vivres à Aumont. A onze heures, il est rejoint par les paroisses commandées, et rappelle à
l’ordre les mécontents. Il se met en chasse jusqu’à six heures du soir mais sans rencontrer
la Bête. Un paysan découvre la tête dans un fossé à un quart de lieue du cadavre, le crâne
cassé en deux et rogné jusqu'à l'os, ainsi qu’un poil de la Bête. La chasse s’achève à La
Chaumette, près de St.-Chély. M. Duhamel envoie treize hommes renforcer la garde du cadavre,
mais la Bête ne revient pas. Avec le restant de sa troupe, M. Duhamel rentre coucher à St.-Chély (Relation, 04/04/65; acte, 28/11; lettres, 29/11, 30/11).
42
28 novembre (Mercredi) Le corps de Catherine Vally est remis à sa famille et enterré (lettre, 30/11): « Buffeyrettes - mortuaire - Catherine Valy - Le vingt cinquième novembre mille sept cent soixante quatre
Catherine Vally, veuve du lieu de Buffeyrettes en cette paroisse, âgée d'environ soixante ans, fut dévorée
par la Bête féroce qui roulait dans ce diocèse et qui la surprit à quatre pas dudit lieu où elle avait conduit
une vache qu’elle avait, et qu’elle avait conduite à une petite sagne pour faire boire et y brouter l'herbe, et
les restes [de] son corps après avoir demeuré exposé pendant deux ou trois jours au susdit endroit où elle était
gardée de loin par une cinquantaine de soldats de M. Duhamel, capitaine du régiment des volontaires de
Soubise qui étaient venus pour chasser la susdite Bête comme il sera dit ci après, fut enterré au cimetière du
susdit bourg et paroisse le vingt huit, présents. Jean Pigeire et Pierre Prouhere dudit Aumont signés avec
nous Pigeire, Prouere, Trocellier curé » (Registre Paroissial, mairie d'Aumont, A.D. Lozère EDT 009 GG
4). [Doc107]
29 novembre (Jeudi) M. Duhamel reçoit une lettre de M. Lafont et une de Mgr de Choiseul (lettres cidessous).
Lettre de M. Duhamel au comte de Moncan, accompagnée d’un poil de la Bête: « Mon général,
Je suis parti d’ici le 20 de ce mois pour battre à quatre ou cinq lieues à la ronde tous les bois qui y sont.
Je fus coucher le premier jour à St.-Alban où j’arrivai après avoir battu non seulement tous les bois qui sont
sur le chemin, mais même tous ceux qui se trouvent de droite et de gauche, sans en laisser un seul qui n’ait été fouillé. Quoi que la neige fut ce jour là assez forte et qu’elle ne discontinua point de toute la journée, je
chassai cependant depuis huit heures du matin jusqu’à la nuit. Il y avait au plus une heure que j’étais arrivé à St.-Alban lorsque je reçus un exprès que m’envoyait le premier consul de la paroisse des Laubies, avec
une lettre par laquelle il me donnait avis que la bête féroce rôdait depuis hier aux environs de son village et
qu’elle y avait attaqué plusieurs personnes. Sur cet avis, je changeai mon itinéraire de chasse, j’envoyai sur
le champ des ordres à la paroisse de St.-Denis et à celle des Laubies, pour que tout le monde qui était en état de marcher fût rendu le lendemain, à dix heures précises du matin, au bois de Bel Ami, que le consul
indiquait dans sa lettre. Quoi que le temps affreux que j’avais essuyé la veille continua encore le lendemain,
néanmoins je me suis mis en marche à la pointe du jour et j’arrivai à neuf heures et demie au bois de Bel
Ami. J’y trouvai déjà beaucoup de paysans d’assemblés. J’y attendis un moment que le tout fût arrivé, et enfin
ayant tout mon monde, après avoir posté mes tireurs, je fis traquer le bois dans lequel je ne vis rien. De
là, je me portai sur la gauche pour faire la battue d’un bois assez considérable nommé bois de Chazot. La
bête féroce y était, elle passa à un de mes maréchaux des logis qui ne put jamais la tirer, parce que comme
la neige qui tombait avec force obligeait les tireurs à cacher leurs armes sous leur habit, ce maréchal des
logis n’eut pas le temps de dégager son fusil tant la bête allait vite. Quoique le bois fût fort fourré, il la suivit
longtemps à la piste. Je fis redoubler d’attention à tous mes dragons à cheval qui entouraient le bois de
façon à ce que rien ne puisse en sortir sans être aperçu, je fis recommencer la battue de ce même bois avec
toute la précaution possible, mais l’on ne retrouva point la bête. La nuit vint et je fus forcé de me retirer
pour être plus à même de découvrir le lendemain cet animal. Je fus coucher au village de St.-Denis, où mes
dragons furent obligés de coucher sur la paille, malgré la bonne volonté des paysans, tant ils sont misérables.
Le lendemain, j’attendis jusqu’à près d’onze heures du matin, toujours espérant que la neige qui ne
discontinuait depuis trois jours, cesserait enfin. Mais voyant que le mauvais temps était toujours le même, je
pris le parti de me mettre en chasse, je fis rebattre encore le bois où l’on avait la veille trouvé cette bête,
mais elle était décampée. La neige qui tombait toujours et qui avait recouvert les pas de cette bête ne permettait
pas qu’on en aperçût la trace. Je me trouvai donc obligé de battre au hasard les bois qui étaient
dans cette partie et c’est ce que j’allais faire lorsqu’un paysan qui venait du village d’Apcher et qui allait
aux Laubies, me dit qu’il venait d’être attaqué par cette bête à une demi-lieue d’Apcher. Comme cet animal
avait dévoré deux personnes dans ces environs au commencement qu’elle vint dans cette partie-ci et qu’elle
se terrait de préférence sur la côte du Malzieu, j’augurai qu’elle pouvait bien vouloir encore s’y réfugier.
En conséquence, je vins coucher au Malzieu, mais il me fut impossible de chasser le lendemain, tant la
neige qui continuait toujours était forte. Je profitai de la circonstance pour laisser reposer mes dragons qui
depuis quatre jours marchaient dans la neige jusqu’à mi-jambe et recevaient sur le corps celle qui tombait.
43
Je partis du Malzieu le 25 et je battis tous les bois des paroisses de Prunières et d’Apcher sans rien trouver.
Deux bergers que je questionnai me dirent qu’ils avaient vu cette bête hier au soir, poursuivant un gros
chien de parc qu’elle eut bientôt atteint et qu’elle éventra, que comme ils avaient eu peur, ils avaient pris la
fuite et ne pouvaient savoir de quel côté cette bête était allée. Je revins coucher à St.-Chély où je comptais
séjourner le 26 et même le 27, pour avoir le temps de faire raccommoder les souliers de mes dragons et en
faire faire à ceux qui en ont besoin de neufs. Mais le 26, à une heure après midi, le consul d'Aumont me dépêcha
un exprès pour m'informer que le 25, à cinq heures du soir, une femme du village de Buffeyrettes, paroisse
d'Aumont, allant faire boire ses vaches, avait été attaqué par cette bête, qui après avoir étranglé
cette femme et lui avoir sucé tout le sang, en avait emporté la tête, et qu'il me priait d'arriver le plus tôt possible
pour voir quels enseignements il y aurait à prendre pour tâcher d'avoir cet animal. Comme ma troupe
a ordre de se tenir toujours prête à marcher, je l’eus bientôt rassemblée et je partis sur-le-champ pour me
rendre d’abord à Aumont. J’appris ainsi que les enfants de cette malheureuse, qui n’avaient retrouvé leur
mère que le lendemain, l’avaient déjà enlevée et rapportée chez eux. Je détachai un fourrier avec quatre
dragons à cheval que j’envoyai à Buffeyrettes pour y garder le cadavre, jusqu’à ce que j’y arrivasse. Je mis
pied à terre à Aumont chez M. Mestre, conseiller du Roi, fort galant homme à tous égards, avec lequel et le
curé d’Aumont nous concertâmes sur les moyens qu’il y avait à prendre pour tâcher d’avoir cette cruelle
bête. Ces messieurs furent de mon avis et convinrent que le seul espoir qu’il y avait d’avoir cette bête était
de faire reporter le cadavre à la même place où on l’avait trouvé, et que comme il était prouvé que cette
bête y revenait toujours, y étant embusqué avec ma troupe il y avait tout [lieu] de croire qu’elle ne pourrait
m’échapper si elle y revenait effectivement. Je pris de M. Mestre et du curé d’Aumont les renseignements
nécessaires touchant les paroisses auxquelles je devais faire passer sur le champ des ordres pour que le lendemain à la pointe du jour, elles se missent toutes en chasse, battant les bois à deux ou trois lieues à la
ronde et se resserrant toutes sur le village de Buffeyrettes où j’allais garder ce cadavre avec ma troupe.
J’envoyai en conséquence des ordres à huit paroisses, qui par la façon dont je leur indiquais la chasse que
chacune d’elle devait faire ne laissaient pas un seul bois à battre et se tenaient comme par la main. Ces
ordres expédiés, je laissai mes chevaux à Aumont et je partis à pied à dix heures du soir à la tête de 50 dragons,
avec lesquels je me rendis d’abord à la maison où était le cadavre, à une petite lieue d’Aumont. Je dis
au fils et à la fille de cette malheureuse femme que comme leur mère était morte et que c’était un mal sans
remède, il était de leur intérêt personnel de consentir que pour le bien public également je fasse reporter le
corps à la même place où il avait été trouvé, que par ce moyen j’avais tout lieu d’espérer que passant la
nuit embusqué avec ma troupe, je parviendrais à détruire ce monstre qui pourrait leur faire éprouver à euxmêmes
et à d’autres encore le même sort, si l’on n’employait cet expédient. Le fils et la fille de cette femme
virent que ma proposition ne tendait qu’au bien et y consentirent volontiers. En conséquence, je fis mettre
une mauvaise jupe à ce cadavre pour la décence, et après l’avoir fait poser sur une civière je le fis enlever
par quatre dragons qui le portèrent au même endroit où on l’avait trouvé. Le fils de cette femme vint luimême
me montrer la place. Dès que j’y fus arrivé je renvoyai le fils, je divisai ma troupe par peloton et je
l’embusquai de manière à ce que toutes les avenues soient gardées. Je m’embusquai moi-même avec quatre
dragons à la demie portée de fusil du corps mort et je passai ainsi la nuit dans le plus profond silence, ainsi
que toute ma troupe; mais la Bête ne vint pas. Comme il y avait beaucoup de neige, dès qu’il fut grand jour,
après avoir laissé quatre dragons pour toujours garder le cadavre, je cherchai la piste de cet animal et je la
trouvai. Le pied marquait bien, je la fis suivre par un fourrier et quatre dragons et je ramenai le reste de ma
troupe dans le village, en attendant que les paroisses que j’avais commandées la veille fussent arrivés.
Comme je devais chasser le reste de la journée sans m’arrêter et que mes dragons avaient besoin de manger
avant de partir, n’y ayant point d’auberge dans le hameau, j’envoyai acheter des vivres à Aumont. Enfin,
vers les onze heures du matin, toutes les paroisses étant arrivés, je me mis en chasse. Un des paysans de
ces paroisses trouva en battant les bois, venant à Buffeyrettes, un morceau du crâne de cette femme qu'il
m'apporta avec un poil de cette bête. Ce morceau de crâne est en dedans comme en dehors, aussi propre
que si on l'eût nettoyé avec un outil. A en juger par les coups de dents qui y sont empreints, il faut que cette
bête ait une gueule affreuse et la dent bien forte, car cette tête a été partagée de la manière dont un homme
croquerait une noisette avec ses dents. Je continuai de chasser jusqu’à près de six heures sans rien trouver
et je finis ma chasse au village de La Chaumette, qui n’est qu’à une petite demie lieue d’ici. Comme ma
troupe était fort fatiguée et que je craignais qu’en lui faisant passer une seconde nuit au bivouac par un
temps aussi affreux, cela ne m’en mît les trois quarts à l’hôpital, je détachai un maréchal des logis avec
44
douze hommes pour aller joindre les quatre autres qui étaient de garde auprès du cadavre, que j’envoyai
passer une seconde nuit prenant toutes les précautions possibles pour tâcher d’avoir cette bête si elle y revenait.
Ce maréchal des logis avait ordre de faire rapporter le lendemain le cadavre chez les parents, d’en
tirer un reçu du curé et de rentrer ensuite avec sa troupe. Le tout fut exactement exécuté. Ce détachement
ne fut pas plus heureux que moi dans la seconde nuit qu’il passa auprès du cadavre. La bête n’y reparut
point, il revint ici et remit le certificat du curé d’Aumont par lequel il accusait réception du cadavre pour en
faire l’inhumation. Le fourrier que j’avais envoyé avec quatre dragons après la piste de cette bête, rentra
ici le même soir que moi et me rendit compte qu’il avait suivi la trace de cette bête tant qu’il avait trouvé la
neige, mais qu’étant arrivé dans les marais qui conduisent à Apcher, la neige étant fondue, il n’avait pu
continuer sa poursuite.
Comme depuis huit jours je n’avais discontinué de marcher par la neige depuis le matin jusqu’au soir, je
ramenai ici ma troupe presque à pieds nus. Tous les cordonniers de cette ville travaillent pour la mettre en état de marcher et je n’attends que cela pour continuer de tâcher de trouver ce cruel animal.
Je n’ai pas été à beaucoup près aussi content du zèle de ces dernières paroisses avec lesquelles j’ai
chassé que je l’avais été des premières. Les consuls font bien tout ce qu’ils peuvent, mais la frayeur qui
s’est emparé de tous les paysans est si forte que les forces leur manquent quand il est question de marcher
après cette bête féroce. Je n’ai jusqu’à présent employé que beaucoup de douceur, mais comme les consuls
m’ont porté plainte contre plusieurs mutins, les paroisses assemblées je leur ai signifié que le premier
d’entre eux qui n’obéirait point avec zèle et soumission aux ordres qu’il recevrait de leurs consuls, je le ferais
punir très rigoureusement.
Comme avec trente dragons, je travaille mieux un bois que je ne ferais avec cent paysans, toutes les fois
que je n’ai point de bois d’une étendue considérable à battre, je ne prends point de paysans, je suis plus sûr
de mon fait et je parcours plus de terrain dans un jour.
J’ai l’honneur de vous envoyer, mon général, un poil de cette bête qui a été trouvé à la place où elle a
mangé la tête de cette femme. J’ose vous affirmer que rien ne diminue mon zèle et que malgré les fatigues
continuelles que ma troupe est obligée d’essuyer, elle a toujours la meilleure volonté. Elle a ainsi que moi
le même désir de joindre cette bête, et ce n’est sûrement pas peu dire. Je serais au comble de mes voeux si je
pouvais avoir l’honneur de vous annoncer dans ma première lettre la destruction de cet animal. Ce qu’il y a
de bien sûr, mon général, et ce dont je vous supplie d’être bien persuadé, c’est que je n’épargne ni soins ni
peines pour y parvenir. Je donne moi-même l’exemple à ma troupe et je lui dois la justice de dire qu’elle ne
laisse rien à désirer par la façon dont elle se conduit et me seconde.
M. Lafont, qui est maintenant à portée d’avoir l’honneur de vous faire sa cour, peut vous rendre compte,
mon général, de la discipline dans laquelle vit ma troupe; se nourrissant de sa solde, elle n’est à charge en
rien à ses hôtes et j’espère que s’ils sont ainsi que moi assez malheureux pour ne point réussir, ils emporteront
au moins avec eux l’estime de tout le pays.
Jusqu’à présent, cette bête féroce est bien toujours ici aux environs, mais vu la proximité du Rouergue
ou de l’Auvergne, si elle y passait, je vous supplie, mon général, de vouloir bien m’envoyer vos ordres à cet égard. Comme la destruction de cet animal intéresse tous les sujets du Roi et que les provinces d’Auvergne
et de Rouergue font partie du royaume de Sa Majesté, j’ose me flatter, mon général, que vous ne désapprouveriez
pas que j’y suivisse cette bête, si elle s’y réfugiait. Cependant, je serais fort aise avant de recevoir
vos ordres, ne craignant rien tant que de faire quelque démarche qui puisse vous déplaire.
J’ai l’honneur... Duhamel. » (Bulletin). • La Chaumette est située sur la paroisse de Rimeize. • C’est sans doute trop espérer que le « poil de la Bête » ait été conservé...
Autre lettre: « Monsieur,
L’espoir que j’avoue d’être chaque jour plus heureux dans mes chasses m’a fait différer jusqu’à présent
d’avoir l’honneur de vous rendre compte de mon détachement. Je suis parti de Langogne le trois de ce mois
avec quarante dragons à pied et dix-sept à cheval. Je suis venu coucher le premier jour à Mende où j’ai eu
l’honneur de rendre mes devoirs à Mgr de Choiseul, évêque de Mende, dont j’ai été on ne peut mieux ac-
45
cueilli. Le 4, je suis venu à Serverette, petite et très vilaine ville du Gévaudan, et le 5 je suis arrivé à St.-
Chély qui est mon quartier d’entreprise et mon rendez-vous de chasse. Malgré toutes celles que j’ai faites
jusqu’à présent, je n’ai pas encore été assez heureux pour rencontrer la bête féroce qui continue toujours
de faire des ravages affreux dans ces environs. Le 23 [lire 25 ?] de ce mois, à cinq heures du soir, cette
cruelle bête étrangla une femme d’un village à deux lieues d’ici et après lui avoir mangé le col jusqu’aux épaules et lui avoir sucé tout le sang du corps, elle en emporta la tête. Comme cette femme ne fut trouvée
que le lendemain, le consul de cette paroisse ne m’en informa que une heure après midi. Je partis sur le
champ avec ma troupe et me rendis à la maison de cette malheureuse que ses enfants y avaient rapportée.
Comme cette bête fauve revient toujours à la même place où elle a dévoré quelqu’un, je fis sentir aux enfants
de cette femme que leur mère étant morte, il devait leur être égal que la sépulture de son corps fut différé
de vingt quatre heures et qu’il était de leur intérêt personnel et du bien public de me laisser garder à
vue le corps de leur mère à la même place où elle avait péri. Comme ma proposition ne tendait qu’au bien,
ces gens-là y consentirent. En conséquence, je fis enlever ce cadavre par quatre dragons et le fit reporter à
la même place où il avait été trouvé. Je m’embusquai avec cinquante dragons à pied pour tâcher de détruire
cet animal s’il revenait et je restai là pendant toute la nuit, mais rien ne reparut. Comme j’avais la
veille fait commander huit paroisses pour qu’elles se missent en chasse à la pointe du jour le 27 et que suivant
la marche que je lui avais indiqué, elles devaient toutes ensemble ramener leurs battues à la place où
j’étais, dès qu’elles furent arrivées je me suis mis en chasse jusqu’à la nuit, mais sans rien rencontrer.
Comme depuis six jours mes dragons chassaient depuis le matin jusqu’au soir, dans la neige jusqu’à mijambe
et recevant sur le corps celle qui tombait, je suis rentré ici le 28 tant pour laisser reposer ma troupe
que pour lui faire faire des souliers dont chaque homme a déjà une paire.
Un des paysans des paroisses que j’avais commandées la veille trouva en battant un bois le crâne de
cette femme et un des poils de cette bête féroce; cette tête en dedans comme en dehors aussi propre que si
on l’eût nettoyée avec un outil et à en juger par les coups de dents qui y sont empreints, il faut que cet animal
ait une gueule affreuse et la dent terrible, car la tête de cette femme a été partagée comme le serait une
noisette qu’un homme croquerait sous la dent. J’ai envoyé à M. le comte de Moncan le poil de cette bête en
lui rendant compte de mes dernières chasses. J’attends que ma troupe soit chaussée pour tâcher de découvrir
cet animal. J’ai reçu ce matin une lettre du syndic du pays et une autre de Mgr l’évêque de Mende par
lesquelles ils me disent les choses les plus honnêtes touchant les soins et les peines que je me donne pour tâcher
de délivrer leur pays d’un fléau qui le désole, et ils me prient de ne point me décourager; mais cette recommandation
est de trop, car mon zèle ne diminue point et je ne ressens les fatigues que j’essuie que par la
douleur que j’ai de voir qu’elles ont été infructueuses jusqu’à présent. Les cinquante sept hommes que j’ai
avec moi ont la meilleure volonté, ils désirent bien sincèrement de pouvoir joindre cet animal, et je leur
dois la justice de dire qu’ils ne laissent rien à désirer, et par la façon dont ils se conduisent et par le zèle
avec lequel ils me secondent. La province leur a fait à chacun une haute paye de dix sols par jour, avec cela
ils vivent très bien. J’ai avec moi deux maréchaux des logis, trois fourriers, trois brigadiers, cinquante neuf
dragons, tous gens ingambes et toujours contents, malgré les fatigues et le mauvais temps qu’ils essuient. La
tenue est toujours aussi belle, arrivé aujourd’hui par la pluie, le lendemain il n’y paraît plus. Les casques,
les sabres, les carabines et les buffleteries, tout cela est en état de passer en revue. C’est ce qui étonne singulièrement
toutes les personnes de ce pays, d’autant que tout cela se fait sans affectation et sans gêne. Enfin,
monsieur, j’ose vous affirmer que s’il ne fallait que la meilleure volonté pour réussir, j’aurais bientôt la
satisfaction de vous aller rendre mes devoirs, accompagné du monstre ou pour mieux dire du diable qui
rôde dans ce pays, tant il est difficile à trouver. Si je suis assez heureux, monsieur, pour que mes voeux
soient exaucés, vous en serez sûrement le premier instruit par moi-même.
J’ai l’honneur... » (Bulletin). • Le destinataire de cette lettre est inconnu; ce n’est pas M. de Moncan, M. Lafont ni Mgr
de Choiseul, et il s’agit probablement d’un autre destinataire que le 19/11.
30 novembre (Vendredi, premier quartier) La Gazette de Hollande publie la brochure du 24 en ré-écrivant
le début au style indirect, y apporte des retouches stylistiques (rasoir -> glaive) et y
adjoint le contenu de l’article du Courrier d’Avignon. La Gazette de Leyde publie le texte
46
sans modifications mais sans signaler l’emprunt (Séité). Article du Courrier d’Avignon
(Blanc). Lettre de M. Duhamel à Mgr de Choiseul: « Monseigneur,
Il n’est rien de plus vrai que le malheur qui est arrivé le 25 de ce mois dans le village de Buffeyrettes,
paroisse d’Aumont. J’aurais eu l’honneur d’en informer sur le champ Votre Grandeur n’était l’espoir que
j’avais de pouvoir lui annoncer en même temps la destruction du monstre qui n’en a déjà que trop occasionné
dans ce pays-ci. Sur l’avis que je reçus du consul d’Aumont, le 26, à une heure après-midi, touchant cet événement, je partis sur le champ avec ma troupe pour me rendre à Aumont et de là au village de Buffeyrettes.
Avant de partir d’Aumont, je pris de M. Mestre et de M. le curé d’Aumont tous les renseignements
dont j’avais besoin pour faire passer des ordres dans les paroisses, à deux ou trois lieues à la ronde, afin
que le 27, à la pointe du jour, elles [se] missent toutes en chasse et ramenassent leurs battues sur le village
de Buffeyrettes où je les attendrais avec ma troupe. Ces ordres étant expédiés je laissai mes chevaux à Aumont
et je partis à pied à la tête de 50 dragons, avec lesquels je me rendis à Buffeyrettes, dans la maison de
cette malheureuse femme qui avait été la victime de la cruauté de la bête féroce. Je dis aux enfants de cette
femme que le malheur qui venait d’arriver à leur mère était un mal sans remède, mais que comme il était
important pour leur intérêt personnel et pour le bien public d’en prévenir d’autres en employant le seul
moyen d’espérer de détruire ce monstre, je les priais de permettre que la sépulture du corps de leur mère fut
différée de 24 heures et qu’il me la laissassent garder à vue à la même place où elle avait été étranglé par
cette cruelle bête. Comme ma proposition ne tendait qu’au bien, les enfants de cette femme y consentirent.
En conséquence après avoir fait prendre les précautions nécessaires rapport à la demeure, je fis reporter
cette femme au même endroit où elle avait péri et j’y passai moi même la nuit embusqué, avec toute ma
troupe, toutes les avenues étant gardées, de manière à ne pas permettre à la bête de m’échapper si elle fût
venue, mais malheureusement elle ne parut point.
Toutes les paroisses que j’avais fait avertir la veille étant arrivées, je me mis en chasse après avoir laissé
auprès du cadavre un brigadier et quatre hommes toujours embusqués pour tâcher de détruire cet animal
s’il revenait à la même place. Je fis battre tous les bois des environs et je chassai jusqu’à la nuit mais inutilement.
J’avais envoyé un fourrier avec quatre dragons pour suivre la piste de cette bête, ils la suivirent fort
longtemps mais étant arrivés dans les marais d’Apcher, la neige y étant fondue, il leur fut impossible de
continuer les recherches.
Un des paysans des paroisses que j’avais commandé la veille, trouva dans un bois, à une demi-lieue de
Buffeyrettes, le crâne de cette femme qu’il m’apporta avec un des poils de la bête féroce. Cette moitié de
tête est en dedans comme en dehors aussi propre que si on l’eût nettoyée avec un outil et à en juger par les
coups de dents qui y sont empreints, il faut que cet animal ait une gueule affreuse et la dent terrible, car
cette tête a été partagée comme un homme croquerait une noisette sous ses dents.
Comme depuis six jours je marchais sans discontinuer depuis le matin jusqu’au soir, ma troupe étant
dans la neige jusqu’à mi-jambe et recevant sur le corps celle qui tombait, je pris le parti de revenir coucher à St.-Chély, d’autant que mes dragons étant presque tous à pieds nus, il fallait nécessairement que je donnasse
aux cordonniers de cette ville le temps de les mettre en état de marche.
En conséquence, avant de rentrer ici je détachai un maréchal de logis avec douze dragons pour aller
joindre le brigadier et les quatre hommes de garde auprès du cadavre, avec ordre d’y passer une seconde
nuit au bivouac bien embusqué avec la troupe. Il ne fut pas plus heureux que moi dans cette seconde nuit.
La Bête ne revint point; c’est pourquoi, suivant les ordres que je lui avais donnés, il remit le lendemain le
cadavre entre les mains des parents pour que l’inhumation puisse en être faite et m’en rapporta le certificat
signé du curé de la paroisse d’Aumont. Votre Grandeur peut juger par tout ce que j’ai l’honneur de lui
mander, monseigneur, que je n’épargne ni soins ni peines pour tâcher de délivrer ce pays du fléau qui le désole.
Je ne me ressens de toutes les fatigues que j’essuie que par la douleur que j’ai de les voir infructueuses
jusqu’à présent. Ma troupe a bien sincèrement ainsi que moi le même désir de joindre le monstre, je lui
donne l’exemple quant aux fatigues et je lui dois la justice de dire qu’elle ne me laisse rien désirer et par la
façon dont elle se conduit et par le zèle avec lequel elle me seconde.
Par la lettre que M. Lafont m’a fait l’honneur de m’écrire, il me mande que Votre Grandeur voudra bien
faire expédier des ordres pour qu’il me soit remis l’argent dont j’ai besoin pour payer à ma troupe le traite-
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ment qui lui est accordé. J’attends qu’il vous plaise, monseigneur, de m’en faire adresser l’ordre. J’ai
l’honneur... » (Bulletin; Balmelle).
Décembre Lettres de la Montagne, de Rousseau.
2 décembre (Dimanche, premier dimanche de l’Avent) Quittance de M. Duhamel: « J’ai reçu de M. Lafont, syndic du pays du Gévaudan, la somme de 300 livres qu’il m’a fait passer pour
servir de payement à la haute paye des 10 sols par jour accordés par le pays aux 57 hommes de mon détachement
employés à la chasse de la Bête féroce.
Fait à St.-Chély, ce 2 décembre 1764.
Duhamel,
Capitaine, aide-major du dit régiment,
Commandant le détachement. » (Pourcher)
Lettre de M. Duhamel: « Conformément aux ordres de M. de Moncan, commandant de la province, il est ordonné à la paroisse de
Vareilles, dit St.-Pierre-le-Vieux, d’être rendue demain, à 8 heures précises du matin, au village de La
Roche, paroisse d’Albaret Ste.-Marie, où l’on attendra l’arrivée du détachement qui marche après la Bête
féroce, lequel y arrivera à la même heure.
Chaque paroisse doit être conduite par une personne notable, qui en réponde en l’absence des consuls.
D’autant que ces paroisses doivent se rendre au rendez-vous ci-dessus indiqué sans faire aucun bruit et suivant
le chemin sans rien battre.
MM. les consuls préviendront également leur paroisse que s’il y a de bons tireurs, ils peuvent y venir armés
de leur fusil, mais qu’il est expressément défendu, sous des peines très rigoureuses, de tirer sur autre
chose que sur les loups ou la Bête. Quiconque oserait contrevenir au présent ordre serait arrêté et conduit
dans les prisons de St.-Chély, d’où ils seront transférés dans celles de Montpellier.
MM. les consuls feront loger dans leurs villages les deux dragons, porteurs de ma lettre, auxquels ils feront
distribuer 15 livres de foin chaque jour, 6 livres de paille et les deux tiers du boisseau d’avoine, mesure
de Paris, pour chacun de leurs chevaux, dont je tiendrai compte.
Duhamel,
Commandant ledit détachement. » (Pourcher)
3 décembre (Lundi) Battue à La Roche (lettre, 02/12).
4 décembre (Mardi). Article du Courrier d’Avignon, reprenant la lettre de M. de La Barthe et la brochure
du 24/11: « On mande du Gévaudan qu’on y fait des prières publiques pour la destruction de la Bête féroce qui désole
cette province. Voici de quelle façon les dernières lettres qu’on a reçu la dépeignent. Cet animal redoutable
est beaucoup plus haut qu’un loup; il est bas du devant, et ses pattes sont armées de griffes. Il a le
poil rougeâtre, la tête fort grosse, longue et finissant en museau de lévrier; les oreilles petites, droites
comme des cornes; le poitrail large et un peu gris; le dos rayé de noir et une gueule énorme armée de dents
si tranchantes qu’il a séparé plusieurs têtes du corps comme le pourrait faire un rasoir. Il a le pas assez
lent, et il court en bondissant. Il est d’une agilité et d’une vitesse extrêmes; dans un intervalle de temps fort
court, on le voit à deux ou trois lieues de distance. Il s’approche de sa proie ventre à terre et en rampant, et
ne paraît pas lors plus grand qu’un gros renard. A une ou deux toises de distance, il se dresse sur ses pieds
de derrière et s’élance sur sa proie qu’il attaque toujours au cou ou par le côté. Ce terrible animal craint
les bêtes à cornes, et les boeufs le mettent en fuite. » (Généal43) [Doc146]
7 décembre (Vendredi) Lettre de M. de St.-Priest à M. de St.-Florentin faisant le récit des principaux
meurtres; il donne l’assurance d’un prompt résultat (Pourcher).
14 décembre (Vendredi) Lettre de M. Duhamel à l'intendant d'Auvergne:
48 « Monsieur,
Sur les représentations que j'ai eu l'honneur de faire à M. le comte de Moncan, commandant de la province
du Languedoc, touchant ce que j'aurais à faire si vu la proximité de l'Auvergne, la Bête féroce que je
suis chargé de détruire y passait, je viens de recevoir dans l'instant des ordres pour y suivre cet animal. M.
le comte de Moncan me mande, monsieur, qu'il a l'honneur de vous écrire à ce sujet pour vous prier de vouloir
bien faire donner des ordres en conséquence pour que MM. les maires et consuls soient prévenus de
mon arrivée si j'étais, relativement à ma commission obligé de m'y transporter avec mon détachement.
Comme je n'ai rien tant à coeur, monsieur, que de tâcher de parvenir à détruire un monstre dont le public
souffre journellement, je vous supplierais, monsieur, de vouloir bien faire ordonner à tous les maires et
consuls de la généralité d'Auvergne qu'ils aient à m'informer sur le champ, si le hasard faisait qu'on y aperçût
cette cruelle Bête, ayant l'attention d'employer pour cela des exprès sûrs et de ne me donner que des
nouvelles bien positives à cet égard, en me les adressant à St.-Chély; comme la prière que j'ai l'honneur de
vous faire, monsieur, a pour objet le bien public, je me flatte que vous voudrez bien l'approuver.
J’ai l’honneur d'être très parfaitement
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
A St.-Chély, le 14 décembre 1764.
Duhamel. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc210]
La Gazette de Cologne mentionne la Bête pour la première fois, sur le ton de la lassitude
en usant d’anaphoriques qui soulignent le degré de notoriété acquis en peu de temps par
l’animal. Elle émet l’hypothèse d’une hyène « échappée de la ménagerie du Roi de Sardaigne »: « De Paris, le 7 décembre (...) Les lettres du Gévaudan nous annoncent qu’un dragon du régiment des volontaires
de Clermont a terrassé ce redoutable animal, qui ravageait cette contrée, et dont les feuilles publiques
ont tant parlé. » (Séité).
15 décembre (Samedi) A 10 heures du matin Catherine Chastang, 45 ans, de La Fage (Védrines-St.-
Loup), est tuée dans les bois de Balsie, au lieu des Gayx, alors qu'elle gardait des bêtes.
M.J. Servant, procureur d'office de la justice de Monfict, découvre les restes; le corps est
en partie dévoré, la tête est retrouvée à cent pas du corps. Il n'y a pas de témoins. Les habitants
font aussitôt des battues et demandent à M. de Montluc l’autorisation de rassembler
les paroisses voisines (Acte, 17/12; lettres, 23/12, 24/12 • Nouvelle décapitation sans témoins. • La relation du 04/04/65 donne la date du 19/12.
La Bête attaque un jeune homme de 16 ans de Chanteloube qu'elle blesse à la tête malgré
l'arrivée immédiate d'hommes armés (lettres, 19/12, 24/12). [Chantel] • La Bête se déplace pour la première fois vers le nord de son territoire Il s’agirait de la
première attaque dans le territoire auquel la Bête finira par se cantonner et où elle sera
abattue. • Voir également la lettre de M. Marie du 24/12 pour cette attaque ou une autre similaire.
Lettre des consuls de St.-Flour à M. de Ballainvilliers au sujet de la mort de Catherine
Chastang (A.D. P.-de-D. c. 1731). A cette date, le syndic a payé 600 livres pour les diverses
opérations (Pourcher). [Bete16a] États du Languedoc: « L’archevêque de Narbonne propose aux États d’accorder une gratification à celui ou à ceux qui auront
détruit la Bête féroce, qui a dévoré plusieurs personnes dans le Gévaudan, et qui en justifieront d’une manière
non équivoque.
49
Ce qui a été délibéré conformément à l’avis de MM. les commissaires.
Mgr. l’archevêque de Narbonne, président, a dit que l’assemblée est instruite qu’il paraît depuis quelque
temps dans le Gévaudan une bête féroce qui y a dévoré plusieurs personnes et répandu la plus grande
consternation; que MM. les commissaires du diocèse de Mende n’ont rien négligé pour tâcher de faire périr
cet animal, soit en lui faisant donner la chasse par des paysans armés qui étaient payés aux dépens du diocèse
et par des troupes que M. le commandant de la province y a fait passer et auxquelles le diocèse a donné
une augmentation de paye, soit en promettant une récompense à celui qui parviendrait à détruire cet animal;
que ces soins et ces dépenses n’ayant eu jusqu’à présent aucun succès, il serait digne de l’assemblée
de venir au secours de ce pays affligé, qu’il croit en conséquence devoir lui proposer d’accorder une gratification
de 2000 livres à celui ou à ceux qui auront détruit cette Bête féroce et qui en justifieront d’une manière
non équivoque, et que les sentiments d’humanité dont tous les membres de l’assemblée sont remplis,
ne lui permettent pas de douter qu’ils ne se portent volontiers à délibérer cette dépense.
Les États accordent ladite gratification sous les conditions exprimées dans la délibération.
Sur quoi les États, applaudissant à la proposition faite par Mgr. le président, ont délibéré par acclamation
d’accorder une gratification de 2000 livres à celui ou à ceux qui détruiront la Bête féroce qui paraît
dans le Gévaudan; laquelle somme sera payée sur les ordres de Mgr. le président à la charge toutefois que
le corps de cet animal soit apporté dans la présente ville et représenté à Mgr. le président, si les États sont
encore assemblés, ou à MM. les commandants et intendants de la province, si c’est après la séparation de
l’assemblée. Et les syndics généraux ont été chargés d’annoncer cette gratification au public et de lui donner
connaissance de la présente délibération en la manière qu’ils jugeront la plus propre pour produire le
bon effet que les États ont lieu d’en attendre. » (A.D. Hérault, Procès-verbaux des États du Languedoc,
1764, f° 76).
16 décembre (Dimanche, 3ème dimanche de l'Avent, Gaudete, dernier quartier) Lettre de M. de St.-Florentin,
de Versailles, à l’intendant du Languedoc: « J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire au sujet de l’animal qui continue à
faire des ravages dans le Gévaudan. Il serait bien fâcheux qu’il s’en fût joint un autre à lui. J’ai de la peine à comprendre comment toutes les chasses que l’on a faites jusqu’à présent ont été infructueuses. Peut-être
serait-il plus court et même moins dispendieux de promettre 100 louis à ceux qui détruiraient cette Bête, ou
toutes les deux, au cas qu’il soit vérifié qu’il y en a deux effectivement. L’appât du gain pourrait engager
des soldats, ou même des paysans, à prendre d’assez bonnes mesures pour en venir à bout. Je ne doute pas
que le roi n’ordonnât bien volontiers le payement de cette somme.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (Pourcher)
17 décembre (Lundi) Enterrement de Catherine Chastang: « L'an mille sept cent soixante quatre et le 17 décembre en conséquence des réquisitions à moi faites par M.
J. Servant, procureur d'office de la justice de Monfict, avons inhumé dans le cimetière, un cadavre féminin
que ledit Servant nous a dit avoir trouvé dans le bois de la Balsie, appartenant à M. le comte de la Tour
d'Auvergne et avoir été dévoré par une Bête féroce, et c'est en présence de J. Defix et Jos. Molinier signés
cabaretiers du lieu et paroisse de Védrines St.-Loup... Molinier, Archer, Barthomeuf, curé. » (Reg. Par., Védrines-
St.-Loup, greffe de Riom, cour d'appel)
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de l’Averdy: « Monsieur le contrôleur général, l’assemblée des États, à laquelle on a fait le rapport des ravages cruels
que causait la Bête féroce qui séjourne depuis trois mois dans le Gévaudan et du peu de succès qu’ont eu
les chasses multipliées qu’on a faites, vient de délibérer et d’accorder une gratification de 2000 livres à celui
ou à ceux qui la tueront.
50
Rien n’est plus capable d’exciter l’émulation pour être délivré d’un fléau aussi funeste, et les commissaires
du diocèse de Mende feront continuer les chasses et ont promis aussi de continuer leur récompense
qui doit nous faire espérer de réussir.
Je suis, etc.
St.-Florentin. » (Pourcher)
18 décembre (Mardi) Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Florentin (Pourcher).
19 décembre (Mercredi) Lettre de M. de Ballainvilliers (A.D. P.-de-D. c. 1731); autre lettre à M. Duhamel: « J’ai reçu, monsieur, votre lettre au sujet du ravage que cause depuis 4 mois la bête féroce dont vous me
parlez. On m’a assuré que depuis peu de jours cette bête était dans le Bois Noir appartenant à M. de Boissieux, à deux lieues de Langeac, et qu’elle y avait dévoré un garçon âgé de 16 ans. Je n’ai pas cependant
assez de certitude sur ce fait pour vous l’affirmer positivement. Je viens d’écrire aux maires et consuls de
Langeac, St.-Flour et Brioude, ainsi qu’aux prêtres de ces trois endroits de me faire fournir des logements
nécessaires et les vivres en payant de gré à gré et de prévenir les paysans des campagnes, et s’ils voyaient
paraître cette bête, de vous en instruire aussitôt à St.-Chély, mais de ne vous donner que des avis certains et
prêter tous les secours qui vous seront nécessaires. Si j’ai des nouvelles positives sur cet objet, je vous en
ferai part sur le champ, je vous prie d’en faire de même en envoyant vos lettres à M. de Montluc, subdélégué à St.-Flour, à qui je demande de me les faire passer par un exprès, et afin qu’elles soient reconnues de
vouloir bien les timbrer de votre nom. Il est à espérer que la troupe que vous commandez parviendra bientôt à détruire ce monstre qui commence déjà avec raison à jeter la terreur dans cette province.
J’ai l’honneur...
Ballainvilliers. » (Bulletin). • L’attaque mentionnée est peut-être celle de Chanteloube du 15/12.
M. Duhamel part de St.-Chély avec sa troupe et se rend au village de Chassignol, où il fait
arrêter six des principaux paysans qu’il fait conduire dans les prisons de St.-Chély. • La raison pour l’arrestation des paysans n’est pas mentionnée, mais il peut s’agir de « mutins » dénoncés par les consuls, comme indiqué dans sa lettre du 29/11.
De là il continue sa chasse et bat tous les bois et roches où la Bête se tient d’habitude, sans
la rencontrer. La Bête attaque une fille 40 ans, de Civergols, près du village des Cayres
(Rimeize) vers cinq heures du soir. Forte et vigoureuse, la femme se défend avec une
hache pendant plus d’un quart d’heure. Sachant que la Bête tourne autour de sa proie, elle
s’adosse à une haie épaisse. Trois des coups qu’elle porte touchent, le dernier fend le bout
du museau de l’animal, qui s’enfuit en perdant beaucoup de sang (lettres, 21/12, 24/12,
12/02/65). • Il est possible que ce soit cette attaque que confirme M. de La Barthe dans sa lettre du
01/04/65. Voir 21/12 pour les problèmes de datation. • Le maître de la victime est avec elle au bois (lettre, 21/12) mais il n’est pas précisé qu’il
fut témoin.
D’après une lettre de Ranc, curé de Rauret, Richard (in G8) suppose une victime ce jour: « La bête féroce passa sur une terre dépendant du Cheylard qu’on appelle le Villeret d’Apcher, à une lieue
du château où elle emporta la tête d’un enfant à la porte du village et le bras sans lui faire aucune autre
blessure au reste du corps qu’il laissa sur la place. » (A.D. 43 110J38).
51 • Décapitation, pas d’indication quand aux témoins. Le « Villeret d’Apcher » est le Villeret
de Chanaleilles. Le London Magazine (01/65) indique pour ce jour une petite gardienne
de troupeau dévorée.
20 décembre (Jeudi) Un berger informe M. Duhamel de l’attaque des Cayres de la veille. Il s’y rend et
voit l’empreinte des griffes de la Bête. Il se rend ensuite à Civergols, où la fille lui montre
la hache encore teintée de sang et lui livre une description détaillée de la Bête. Après avoir
pris par écrit le rapport, M. Duhamel fait arrêter le maître de la fille pour ne pas l’avoir informé
sur-le-champ (lettres, 21/12, 24/12). • Voir 21/12 pour les problèmes de datation. Voir également lettre du 12/02/65 pour un
complément à cette description.
Une fille de douze ans, du Puech (Fau-de-Peyre), sortie dans son jardin pressée par la nature
(à cinq heures et demie ou dix heures du soir selon les sources), est attaquée; la Bête
la saisit, lui ronge le cou jusqu’aux épaules et emporte la tête, que l’on trouve dans un bois à une portée de fusil de là. Le curé n’enterre pas le corps et fait avertir M. Duhamel
(lettres, 21/12, 24/12, 1-3/01/65; Relation, 04/04/65; DND). • La formulation des sources n'indique pas si des témoins ont vu la Bête arracher la tête.
Hiver L’hiver est doux et humide (Moriceau2).
21 décembre (Vendredi, solstice d'hiver) M. Duhamel libère le maître de la fille de Civergols avec un
avertissement (lettre ci-dessous). M. Duhamel est avisé par le curé de Fau-de-Peyre à midi
et envoie sur les lieux un maréchal-de-logis et douze dragons pour embusquer le cadavre
durant la nuit. Il fait commander des paroisses pour une chasse le lendemain (lettre ci-dessous,
24/12, 1-3/01/65). M. de Montluc, après réception d’un courrier de M. de Ballainvilliers,
envoie un exprès à M. Duhamel (lettre, 24/12). Lettre de M. Duhamel à M. de Moncan: « Après avoir pris par écrit le rapport de cette fille, je demandai à son maître qui était allé au bois avec elle
la veille lorsqu’elle fut attaquée, pourquoi il n’était point venu sur le champ m’informer de cet événement,
il ne sut que me répondre, je le fis arrêter et amener ici en prison. Comme ceci n’était que pour un exemple,
je les fis tous sortir le lendemain, en les assurant bien que s’il leur arrivait de manquer une seconde fois
aussi essentiellement, je les punirais beaucoup plus rigoureusement.
Aujourd’hui à midi, j’ai reçu une lettre de M. le curé de la paroisse du Fau, par laquelle il me donne avis
qu’hier à cinq heures et demie du soir, la bête féroce avait dévoré une petite fille de sa paroisse, auprès du
hameau nommé Puech et qu’il avait eu l’attention de ne point enterrer le corps. Comme il y a deux lieues et
demie d’ici et qu’il était trop tard pour m’y porter avec tout mon détachement, j’y ai envoyé sur le champ
un maréchal des logis avec douze dragons à pied avec ordre d’y passer la nuit embusqué pour tâcher de détruire
cet animal s’il venait au cadavre et demain à la pointe du jour je partirai avec ma troupe pour m’y
rendre et battre tous les bois des environs. Je ne me rebute point, mon général, puisque cette bête s’obstine à rester dans ces environs, je la chercherai tant et si souvent que je l’aurai sûrement; j’en répondrais encore
bien mieux s’il y avait un demi pied de neige. Enfin, mon général, ma troupe a toujours la meilleure
volonté et elle croit fermement ainsi que moi, que nous verrons la fin de cet animal. Je désire bien sincèrement
pouvoir vous en apprendre l’heureuse défaite par ma première lettre. J’ai l’honneur d’être avec respect,
mon général... » (Bulletin) • La première partie de la lettre concerne l’attaque du 20. • M. Duhamel dit « je les fis tous sortir » (de prison). Les autres personnes concernées
sont-ils les paysans arrêtés le 19 ? • Dans sa lettre du 13/01/65, M. Duhamel indique avoir reçu l’exprès du curé à trois
heures après midi.
52
Autre lettre au secrétaire du comte d’Eu: « Monsieur,
J’ai l’honneur de vous adresser le détail exact de la figure du monstre après lequel je cours, et que je
n’ai pas encore été assez heureux pour détruire. Hier, à cinq heures du soir, cet animal attaqua une fille de
quarante ans, à trois quarts de lieue d’ici. Cette fille, qui est forte et vigoureuse, avait heureusement pour
elle une hache à la main, avec laquelle elle se défendit pendant plus d’un quart d’heure. Lorsque cette bête
attaque une personne, sa ruse est de toujours tourner à l’entour d’elle, jusqu’à ce que la personne tombe.
Cette fille, instruite par les différents événements qu’elle avait ouï raconter, ne perdit point la tête et,
comme elle était assez près d’une haie fort épaisse, elle fit si bien, toujours en se défendant, qu’elle arriva
enfin auprès de la haie qu’elle se mit au dos; alors faisant tête à cet animal, elle l’écartait à coups de hache à mesure qu’il s’élançait sur elle. Dans le nombre de coups que cette fille lui porta (dont beaucoup furent
donnés à faux) il y en eut trois qui la touchèrent, le dernier entre autres lui partagea le bout du museau, ce
qui réfuta cet animal et le força d’abandonner sa proie en perdant beaucoup de sang. J’ai été moi-même
aujourd’hui sur le champ de bataille, où j’ai bien trouvé toutes les empreintes de griffes de cette bête. De
là, j’ai terminé ma chasse en venant aboutir à la maison de l’héroïne, qui m’a fait voir la hache encore
teinte du sang de la bête, et qui m’en a fait le portrait suivant. Cet animal est de la taille d’une vache de
trois ans, la gorge et le ventre blancs, le poil du corps rouge et pas plus long que celui d’un loup, une bande
noire le long du dos dont le poil est fort long. La queue de la longueur de celle d’un cheval, fort touffue et
rougeâtre, tirant un peu sur le noir. Les pattes très fortes, avec six griffes de la longueur d’un doigt, la tête
noire, fort large, les yeux grands et étincelants et le museau de la longueur de celui d’un cochon, avec cette
différence que le bout du museau baisse au lieu de relever. La gueule extraordinairement large (au moins
d’un pied de la façon dont cette fille me la dépeint), les dents très longues, fort larges, pointues par le bout
et distantes d’un demi-pouce l’une de l’autre, les oreilles droites et pas plus longues que celles d’un loup.
Voilà, monsieur, le portrait exact de la bête féroce qui a déjà tant causé de malheurs dans ce pays-ci. Il
se rapporte en tout point avec les rapports que j’ai reçus de toutes les personnes qui avaient vu cette bête
ailleurs. Je me remets demain en chasse pour tâcher enfin de la joindre. Comme j’ose espérer, monsieur,
que vous voulez bien vous intéresser à ce qui me regarde, je me ferais un vrai plaisir de vous en apprendre
la destruction si je suis assez heureux pour réussir. » (Actes du congrès de la Fédération Historique du Languedoc,
Mende, 1955). • Problème de datation: M. Duhamel date l’attaque et son déplacement de la veille (le
20), ce qui ne correspond pas avec la datation fournie dans sa lettre du 24. Par ailleurs il
dit s’être rendu sur les lieux « aujourd’hui, » soit le 21, avoir fait emprisonner le maître
et l’avoir libéré le lendemain ! Une reconstitution plus logique serait: Attaque le 19, M.
Duhamel s’y rend le 20, libération le 21. C’est celle que j’utilise. Richard date l’attaque
du 20.
22 décembre (Samedi, nouvelle lune) A la pointe du jour M. Duhamel part de St.-Chély avec le reste de
son détachement et se porte d'abord dans les forêts de la Beaume où il espère trouver la
Bête. Les paroisses sont aux rendez-vous. La Bête se trouve effectivement dans la section
battue, et à son insu venait droit à lui. Mais voyant des dragons courant après elle, il quitte
son poste pour leur prêter main forte. Il entend du bruit derrière lui, se retourne, et voit la
Bête passer près de l’endroit qu’il vient de quitter. Deux fourriers à cheval la poursuivent
pendant près d'une demi-heure, prêts à la sabrer, si près qu'ils ne veulent pas se servir de
leur carabine ni de leurs pistolets; mais ils sont confrontés à un marais impraticable, où ils
ne peuvent passer à cheval, et sont obligés d'abandonner l'animal qui gagne les bois. M.
Duhamel couche avec sa troupe sur la paille afin d'être plus à même de recommencer la
chasse; il fait commander trois paroisses (lettre, 24/12). • Le manuscrit de M. Bès de la Bessière date la chasse du 23/12, avec les précisions suivantes: « Elle fut rencontrée aux environs de Beauregard, paroisse du Fau, où elle fut
53
poursuivie de 5 ou 600 pas par Dulaurier, officier subalterne de cette troupe, qui
l’avait déjà forcée et l’aurait partagée de son sabre, s’il ne se fût rencontré une muraille
et un marais que son cheval ne put franchir. Dans cette même chasse, le commandant
de la troupe aurait tiré sur cette Bête sans une fausse alerte qui fut donnée
par un trompette et qui fit abandonner au commandant son poste auprès duquel la Bête
put passer. » (Bull. 1884, 193). Outre la date, les anecdotes diffèrent légèrement (c’est également le cas dans la lettre de Paris du 07/01/65 et celle de M. Duhamel du 13/01)
mais sans contradiction flagrante. Beauregard est situé entre le Fau-de-Peyre et La
Beaume.
Une femme est dévorée à Pradt en Rouergue (Relation, 04/04/65). • Le journal du 23/06/65 indique Prades d’Allier, ce qui constitue probablement une erreur étant donné la localisation en Rouergue par Duhamel (s’agirait-il de Prades d’Aubrac
?). D’autres documents (G9) tendraient à confirmer cette dernière. Si la localisation
dans l’Allier est avérée, en revanche, l’attaque est importante car elle étend le territoire
de la Bête près de St.-Julien-des-Chazes, où M. Antoine abattra « sa » bête en septembre
65. En revanche, elle suppose un grand déplacement pour une seule journée,
alors que l'on sait (voir ci-dessous) que la Bête est présente au Fau-de-Peyre entre le 22
et le 23/10. Ce peut également être un indice de l’action de plusieurs prédateurs. Sauf à
supposer une erreur de date (entre le 24 et le 27, par exemple), cette attaque semble étrange. Michel Dumas n’en a pas retrouvé trace dans les archives départementales.
Un ou deux dragons se rendent à Mende pour informer de l’attaque du Puech (lettres, 25-
26/12). Le curé de Chassaradès écrit que Jean Souchon, du lieu de Lestampe, a tué un loup
des plus gros, « mesurant depuis la tête jusqu’à l’extrémité de la queue, huit pans et demi. » (Annuaire de la Lozère). • Comme l’indique cet exemple, d’autres animaux que les « loups » célèbres de l’affaire
de la Bête ont été abattus. Certains d’entre eux faisaient probablement partie des anthropophages,
et leur décimation progressive peut expliquer la résorption du territoire
des attaques.
23 décembre (Dimanche, 4ème dimanche de l'Avent) Les paroisses viennent aux rendez-vous, mais une
pluie affreuse tombe sans discontinuer depuis la pointe du jour jusqu'à six heures du soir;
M. Duhamel est forcé de rentrer sans pouvoir chasser. Il revient au Puech où son maréchalde-
logis garde le cadavre en vain; la bête y revenait bien, mais des paysans la chassent
maladroitement. Après avoir remis le cadavre entre les mains des parents pour qu'ils
puissent le faire enterrer, il rentre à St.-Chély. • La Bête, au début de ses méfaits, semble revenir au moins occasionnellement sur ses
proies mortes. Voir également 20/01/65, 23/01 et 03/04. Par la suite, elle « apprendra »
la prudence à ce sujet.
M. Duhamel rentre à St.-Chély le soir (lettres, 24/12 et 20/01/65). Il trouve la lettre de M.
de Ballainvilliers du 19/12 (lettre, 24/12). Lettre des consuls de St.-Flour à l'intendant
d'Auvergne: « Monseigneur
En exécution des ordres portés par l'honneur de votre lettre, nous nous hâtons de vous donner avis que
la bête féroce est à deux lieues de cette ville et qu'elle a dévoré le quinze du courant à dix heures du matin
auprès du village de Sistrières et aux environs des bois de M. de la Tour, près la montagne de la Margeride,
une fille âgée de quarante cinq ans appelée Catherine Chastang du lieu de la Fage, paroisse de Védrines
54
St.-Loup. La tête de cette fille fut trouvée à cent pas du corps et le corps était dévoré en partie. Cette malheureuse
fut surprise par cet animal en gardant ses bestiaux. Depuis ce triste événement ce monstre n'a été
vu de personne et les habitants des environs ont fait une chasse qui n'a rien produit.
Si M. Duhamel se décide à poursuivre cet animal nous croyons devoir prévenir Votre Grandeur qu'il
sera très difficile de loger la troupe et cet officier dans un pays isolé dépourvu de tout et sujet à de grands
froids, qui empêcheront cet officier de pouvoir faire manoeuvrer sa troupe. Il y a au contraire dans les environs
des particuliers en état de conduire cette chasse dans les moments favorables, s'ils avaient des ordres
pour pouvoir contraindre les habitants des villages voisins parmi lesquels il y a de très bons tireurs. Si
Votre Grandeur trouve à propos de nous prescrire quelque chose à cet égard, nous remplirons ses ordres
avec empressement. Nous donnerons cependant connaissance de ce dernier événement à M. Duhamel, et
nous n'en apprenons la confirmation et le détail que dans le moment par M. le curé du lieu.
Nous avons l’honneur d’être avec respect
Monseigneur
Vos très obéissants serviteurs
Vigier, 1er consul
Combes, 2ème consul.
A St.-Flour ce 23ème décembre 1764 » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc64] • Les consuls se « hâtent » le 23 d’avertir d’un événement survenu le 15. On ne peut donc
pas être sûr que la présence de la Bête « à deux lieues » concerne le 23 et non le 15.
24 décembre (Lundi) La Bête dévore un jeune garçon de la paroisse de Chaulhac (lettre, 04/01/65). • Moriceau2 indique plus précisément: au Puech.
Un garçon de 16 ans dévoré au Falzet (Chanaleilles) (Relation, 0/04/65; journal, 23/06/65). • D'après Richard, la victime du Falzet est le fils Limagne. Voir 08/01/65. Il est possible
que le journal du 23/06/65 ait confondu l’attaque de Chaulhac et celle plus tardive du
Falzet.
Lettre de M. Duhamel à l'intendant d'Auvergne: « A St.-Chély le 24 décembre 1764
Monsieur
J'ai trouvé ici à mon retour de la chasse que je viens de faire, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire. La bête féroce est bien à présent aux environs d'ici car le 20 de ce mois elle a dévoré une fille à
deux lieues d'ici. Cette malheureuse pressée par un besoin était sortie et avait passé dans son jardin qui
tient à sa maison. Cette bête qui vraisemblablement était embusquée aux environs, lui sauta dessus et lui arracha
le col des épaules et emporta la tête. Le curé de cette paroisse ne m'instruisit de cet accident que le
21 à midi. J'y envoyai sur le champ un maréchal des logis avec douze dragons à pied avec ordre de garder à vue le cadavre et d'y passer la nuit embusqué avec sa troupe, et d'y attendre mon arrivée. Le lendemain à
la pointe du jour je partis d'ici avec le reste de mon détachement et je me portai d'abord dans les forêts de
la Beaume à cinq lieues d'ici où j'espérais trouver cette Bête. Les paroisses que j'avais faites commander la
veille se trouvèrent bien exactement au rendez vous que je leur avais indiqué. Je fus assez heureux pour
trouver effectivement cet animal dans la seconde battue, et n'était l'imprudence de trois de mes dragons qui
ne me savaient point posté si près d'eux, j'aurais tiré cet animal à quatre pas, car il venait droit à moi et ne
pouvait m'apercevoir; mais les dragons qui n'en savaient rien crurent bien faire de courir après et lui firent
changer sa marche. J'en suis inconsolable. Deux de mes fourriers à cheval le poursuivirent cette bête pendant
près d'une demie heure toujours prêts à la sabrer, et de si près qu'ils ne voulurent point se servir de
leur carabine ni de leurs pistolets; mais il se trouva un marais impraticable où ils ne purent passer à cheval
et furent obligés d'abandonner l'animal qui gagna les bois. L'espoir de retrouver le lendemain cette bête
dans la partie où je la laissais à la nuit me fit prendre le parti de coucher avec ma troupe sur la paille pour
55 être plus à même de recommencer ma chasse. Je fis en conséquent commander trois paroisses où j'envoyai
les ordres toute la nuit. Tous ce monde se rendit bien exactement, mais une pluie affreuse qui n'a pas discontinué
depuis la pointe du jour jusqu'à six heures du soir m'a enfin forcé de rentrer sans me permettre de
chasser.
Je revins au village où était mon maréchal des logis de garde auprès du cadavre et qui y avait passé
deux nuits sans apercevoir la bête, qui y revenait bien mais que des paysans détournèrent maladroitement.
Enfin après avoir remis le cadavre entre les mains des parents pour qu'il puissent le faire enterrer je rentrai
ici pour y laisser reposer aujourd’hui ma troupe et lui donner le temps de nettoyer ses armes que la pluie a
mouillées. Quoi que je sois inconsolable de n'avoir pu tirer cette bête que j'aurais bien sûrement maintenant
si les dragons fussent restés à leur place, j'espère toujours en voir la fin et je me remets demain en chasse.
Peut-être serai-je plus heureux; je le désire bien sincèrement, je n'y épargne au moins ni soins ni peine, et
je commande une troupe dont je ne saurais trop louer le zèle et la bonne volonté.
D'après les ordres que vous avez bien voulu donner, monsieur, dans votre généralité, je ne doute point
que je ne sois informé sur le champ par des avis sûrs, si ce cruel animal y passait, et je m'y porterais avec
toute la diligence possible.
J'ai l'honneur d'être très parfaitement
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Duhamel » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc118]
M. Duhamel reçoit l'ordre du comte d’Eu de rejoindre leur quartier général à Langogne: la
tête de la Bête étant mise à prix, les troupes deviennent trop onéreuses (lettres, 24/12, 01-
3/01/65). Lettre de M. Duhamel au comte d’Eu: « A St.-Chély, le 24 décembre 1764, à midi.
Monseigneur,
Je reçois dans l’instant l’ordre de votre Altesse Sérénissime pour rentrer avec mon détachement. Je partirai
demain matin, conformément à ce que vous m’ordonnez, monseigneur. Si j’avais été plus heureux,
j’aurais joui de la satisfaction de pouvoir offrir à votre A. S., pour le premier de l’an, le monstre qui a tant
causé de malheurs dans le Gévaudan, car le 23 de ce mois étant en chasse dans les bois de La Beaume, à
quatre lieues d’ici, j’y trouvai cet animal et n’était l’imprudence de trois de mes dragons qui ne me sachant
point posté si près d’eux et qui coururent dessus cet animal, ne l’avaient fait changer de route, il venait
droit à moi sans que je puisse en être aperçu et je l’aurais tiré à quatre pas. Deux fourriers de mon détachement
la poursuivirent à cheval, le sabre à la main, pendant plus d’une demi-lieue, toujours prêts à la sabrer,
mais un marais impraticable les obligea d’abandonner leur proie.
Votre Altesse Sérénissime, monseigneur, peut juger par la satisfaction que j’aurais eu de pouvoir parvenir à délivrer le pays d’un fléau qui le désole, de toute la douleur que j’emporte avec moi de n’avoir pu
réussir, après avoir fait tout au monde pour remplir avec succès ma commission, j’en ai l’âme paralysée.
J’ose prendre la liberté, monseigneur, de réclamer les bontés de votre A.S. en faveur de mon détachement.
Le zèle infatigable avec lequel il s’est conduit et la sagesse avec laquelle il a vécu, me font espérer
que vous voudrez bien ne pas les refuser. J’emporte avec moi à cet égard les certificats les plus authentiques
de tout le pays.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect... Duhamel. » (Bulletin).
A la suggestion de ses dragons, M. Duhamel écrit cependant au comte de Moncan: « Il est bien mortifiant pour les soldats, après deux mois de peines et de fatigues, d'être obligés d'abandonner à d'autres la gloire de délivrer le pays du monstre qui le ravage; puisque ce même pays ne peut plus
leur faire des sols de haute paye, les soldats ne demandent rien que la permission d'achever leur ouvrage, et
dussent-ils se mettre au pain et à l'eau, ils se feront un point d'honneur de rendre un aussi grand service au
pays. » (A.D. P.-de-D. c. 1731)
Même lettre ?
56 « Mon général,
(...) je partis le 19 décembre matin avec ma troupe et je me rendis d’abord au village de Chassignol, où
je fis arrêter six des principaux paysans que je fis conduire dans les prisons de cette ville. De là, je continuai
ma chasse et je battis bien exactement tous les bois et les roches où cet animal se tient d’habitude,
mais je ne fus pas assez heureux pour le rencontrer. J’appris dans le cours de ma chasse par un berger que
je trouvais, qu’hier [lire: la veille] à cinq heures du soir cette bête avait attaqué auprès du village des
Cayres une fille qui heureusement pour elle avait une hache, avec laquelle elle se défendit pendant près
d’un quart d’heure contre ce cruel animal et qu’enfin dans le nombre de coups qu’elle lui avait portés, elle
l’avait blessée trois fois et même partagé le museau par le dernier coup de hache qu’elle lui porta, ce qui
avait forcé cette bête à abandonner sa proie et s’en aller, en perdant beaucoup de sang. Comme j’étais pour
lors fort près du village des Cayres, je me fis conduire sur le champ de bataille, où j’aperçus effectivement
l’empreinte des griffes de cette bête, et je terminai ma chasse en venant aboutir au village de Civergols dont
est cette fille. Je fis venir cette héroïne qui me montra la hache encore teinte du sang de la bête, dont elle
me fit le portrait suivant: cet animal est de la taille d’une vache ou taureau d’un an, la gorge et le ventre
blancs, le poil du corps rouge et pas plus long que celui d’un loup, une bande noire le long du dos, dont le
poil est fort long, la queue longue comme celle d’un cheval, fort touffue et rougeâtre, tirant un peu sur le
noir, les pattes très fortes avec six griffes de la longueur d’un doigt, la tête noire, le front fort large, les yeux
grands et étincelants et le museau de la longueur de celui d’un cochon avec cette différence que le bout du
museau baisse au lieu de se lever. La gueule est extraordinairement large (au moins d’un pied par le portrait
que cette fille m’en a fait). Les dents longues sont larges, pointues par le bout et distantes d’un demipouce
l’une de l’autre. Les oreilles droites et pas plus longues que celles d’un loup. » (Balmelle) • L’enchaînement des courriers de ce jour pose un petit problème de chronologie. La
lettre de M. Duhamel du 1-3/01/65 semble bien indiquer qu’il a reçu ses ordres le 23 au
soir en rentrant; mais dans ce cas, les intentions de M. Duhamel dans sa lettre à M. de
Ballainvilliers semblent contredire les ordres reçus et sa lettre au comte d’Eu: « Je me
remet demain en chasse » / « Je partirai demain matin. » Par ailleurs, sa réponse au
comte d’Eu datée du 24 précise qu’il a reçu ses ordres « dans l’instant. » L’ordre me
semble donc être: 1) M. Duhamel écrit sa lettre à M. de Ballainvilliers (le 24 au matin);
2) Il reçoit les ordres du comte d’Eu; 3) Il écrit ses lettres aux comtes d’Eu (le 24 à
midi) et de Moncan. En écrivant sa lettre de début janvier, M. Duhamel confond la
lettre reçue de M. de Ballainvilliers le 23 au soir avec celle du comte d’Eu reçue le lendemain. • Remarquons que M. Duhamel et sa troupe ne partiront en réalité que le 27, après Noël,
et non le lendemain comme suggéré par M. Duhamel dans sa réponse au comte d’Eu.
Lettre de M. Marie à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur,
La Bête féroce dont on a tant parlé depuis si longtemps et qui a fait tant de ravages dans le Vivarais et
dans le Gévaudan n’avait point encore paru dans cette province pour y causer les mêmes désordres. Mais
elle s’est montrée le samedi 15 du présent mois de décembre dans la paroisse de Védrines St.-Loup, élection
et subdélégation de St.-Flour. Elle a égorgé une fille de l’âge d’environ 30 ans. Suivant différents rapports
qui m’en on été faits le monstre s’est réfugié dans les forêts de M. le comte de La Tour d’Auvergne situées
sur les montagnes de Margeride. Je ne doute pas que M. de Monluc, votre subdélégué à St.-Flour, ne vous
en aie informé avec plus de précision, étant plus voisin que je ne le suis de la paroisse de Védrines St.-Loup,
qui n’aura pas manqué de prendre des éclaircissements plus circonstancié.
Il y a environ un mois qu’un jeune garçon de la paroisse de Pinols près de celle Nozeyrolles d’Auvers dans cette
subdélégation, fut attaqué par une bête féroce qui [le tomba ?] par terre et lui rongea avec les dents
quelque partie de la peau sur la [tête ?]. Au bruit des gens du village de Boussillon où cela est arrivé, qui
allaient donner du secours à ce jeune garçon et qui l’avaient entendu crier, la Bête disparut et personne ne
put la voir. S’il arrive d’autres accidents qui parviennent à ma connaissance, j’aurai l’honneur de vous en
57
informer et de prendre toutes les précautions que vous m’avez ordonnées par votre lettre du 19 de ce mois.
Mais je n’entreprendrai rien et ne ferai faire aucune démarche qu'après des nouvelles bien certaines des
ravages que le monstre pourrait causer.
J’ai l’honneur d'être très respectueusement
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Marie
A Langeac le 24 décembre
1764 » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc52] • La seconde attaque mentionnée ne correspond à aucune enregistrée par ailleurs, mais la
description de l’attaque présente des similitudes avec celle de Chanteloube le 15/12 (10
jours, non un mois, auparavant). Confusion, ou indice d’une attaque supplémentaire ?
Le garçon n’ayant été que blessé, il n’y a pas eu d’acte. Dans ses minutes du 27/12, M.
de Ballainvilliers indique que l’enfant a été « dévoré, » mais nous ne pouvons savoir s’il
disposait d’autres sources, s’il s’agit de son interprétation de la lettre de M. Marie, ou si
le terme « dévoré » pouvait recouvrir les personnes « simplement » blessées.
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « A St.-Flour le 24 décembre 1764 à onze heures du soir
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous faire passer le paquet que M. Duhamel vient de m’adresser. L'exprès partit le
vendredi aussitôt que je reçus votre lettre, et il a demeuré jusques à ce moment à revenir, n’ayant pu
joindre plus tôt cet officier qui était à la poursuite de cette bête féroce.
Il est certain que cet animal parut dans les montagnes de la Margeride le 15. du présent au lieu des
Gayx, paroisse de Védrines St.-Loup, et qu'elle y dévora une fille. Elle attaqua aussi dans le même temps un
jeune homme à qui elle enleva avec la griffe une partie de la peau du crâne, qui fut heureusement secouru,
au village de Chanteloube, mais on ne l'a plus vue depuis ce temps. Les paysans de la paroisse de Védrines
St.-Loup firent aussitôt des battues dans partie des bois de la Margeride qui sont immenses et contigus. Ils
sont venus me trouver pour me dire qu'ils étaient prêts à faire de leur mieux pour la destruction de ce monstre, et
qu'il était essentiel de commander toutes les paroisses qui bordent la Margeride, qui sont au nombre de 16,
dont trois sont de la subdélégation de Brioude Langeac, telles que sont Pinols, [Ragheade ?] et Chastel. Je
serai fort exact à vous donner des nouvelles sûres de tout ce qui se passera, j'en ferai pareillement part à M.
Duhamel. J'ai instruit les paroisses de vos intentions à ce sujet.
Le marché est fait avec l'exprès à 24 [sous] par jour, et il a reçu à compte 4 [livres] 16 [sous].
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1731, transcription personnelle) [Doc211] • Cette lettre est attribuée par Fabre à M. Lafont, le 15/12, sans références.
25 décembre (Mardi, Noël) Lettre de Mende: « Le bruit qui avait couru que la Bête féroce était morte n’est que trop démenti. Un dragon des volontaires
de Clermont et l’un de ceux de la compagnie qui a été détachée pour poursuivre ce terrible animal, se rendirent
ici, le 22 de ce mois, pour annoncer qu’une fille de 12 ans avait été dévorée la veille dans la paroisse
du Fau de Peyre, de ce diocèse; à cette nouvelle, la compagnie de dragons se rendit incessamment sur la
place, dans l’espérance de voir l’animal et de le tuer, se fondant sur ce qu’on avait ouï dire, qu’il ne manquait
pas de revenir à la place où il avait fait son coup vingt-quatre heures après, pour lécher le sang des
personnes qu’il avait dévorées; mais elle se garda bien d’y revenir. Comme elle n’avait fait périr personne
depuis le 25 du mois dernier, qu’elle dévora une jeune fille de la paroisse d’Aumont, aussi de ce diocèse, on
58
la croyait écartée du Gévaudan, mais le nouveau coup qu’elle vient de faire a renouvelé la consternation
parmi les gens de la campagne. » (B.N, imprimés, réserve, LK2, n°176). • Cette lettre est certainement identique à celle fournie le 26 ci-dessous. • L’auteur de la lettre ignore la mort de Catherine Chastang le 15/12, et ne parle pas des
attaques non mortelles.
26 décembre (Mercredi) L'intendant d'Auvergne envoie à ses délégués l'ordre de promettre en son nom
600 livres de récompense à qui « tuerait et reporterait la Bête » et de mettre des placards
pour en informer les paroisses intéressées. (Fabre). Lettre de Mende, reprise dans le Courrier
du 08/01/65: « C’est à notre grand regret que nous avons de quoi démentir le bruit qui s’est répandu que la Bête féroce
qui a fait tant de carnage dans nos cantons était morte: elle n’est malheureusement que trop vivante, et
nous en avons eu tout récemment une preuve aussi convaincante qu’elle est funeste. Un dragon des volontaires
de Clermont Prince, et l’un de ceux de la compagnie qui a été détachée pour poursuivre ce féroce
animal et tâcher d’en délivrer le pays, se rendit ici le 22 de ce mois, pour annoncer qu’une jeune fille de 12
ans en avait été dévorée la veille dans la paroisse du Fau de Peyre de ce diocèse. A cette nouvelle, la compagnie
de dragons se rendit incessamment sur la place, dans l’espérance de voir l’animal et de le tuer; se
fondant sur ce qu’on avait ouï dire, qu’il ne manquait pas de revenir à l’endroit où il avait fait son coup 24
heures après, pour lécher le sang des personnes qu’il avait dévorées. Mais l’espérance des dragons fut frustrée,
et leur course infructueuse; l’animal ne parut point, soit que son appétit pour le sang humain ne soit
pas aussi périodique qu’on l’a cru, soit qu’il l’ait réprimé en apercevant de loin la troupe guerrière qui le
prévenait au rendez-vous. L’agilité de cette méchante bête égale sa cruauté; elle fait environ huit lieues par
heure, ainsi qu’on l’a reconnu par les fracas qu’elle a fait dans un jour en différents endroits. Comme elle
n’avait fait périr personne depuis le 25 du mois dernier qu’elle dévora une jeune femme dans la paroisse
d’Aumont, aussi de ce diocèse, on la croyait écartée du Gévaudan, et l’on commençait à se rassurer. Mais
le nouveau coup qu’elle vient de faire, a renouvelé la consternation parmi les habitants de la campagne, et
l’y a même d’autant plus augmentée, qu’après tant d’expériences, on n’ose presque plus espérer d’être délivré
d’un animal qui se montre aussi rusé que cruel, et qui réussit également bien à éviter ceux qui le
cherchent, et à surprendre ceux qui le fuient. » (Généal43) [Doc138]
27 décembre (Jeudi) M. Duhamel et ses dragons rentrent à Langogne pour huit jours (lettre, 20/01/65).
La Bête attaque un jeune homme de Chaulhac (lettre, 04/01/65). Aussitôt après, à St.-Privat-
du-Fau, elle agresse un jeune garçon; un groupe de voisins vient à son secours, juste à
temps pour lui éviter la mort. [Privat03/04] Vers la même date, la Bête tue et dévore une
fille de 20-21 ans à Pradels, près de St.-Chély d'Apcher; non confirmé. [Pradels] Lettre de
M. de St.-Florentin à M. de l’Averdy, en réponse à celle du 18, l’informant de l’action de
M. Duhamel au Puech (Pourcher). Au hameau de Boussefols (Rieutort de Randon), la Bête
dévore Jeanne Bonnet, 15 ans (Acte, 28/12; Relation, 04/04/65; lettre, 02/01/65). • Par cette attaque, la Bête fait se rejoindre son « ancien » territoire et son « nouveau ».
Elle y reviendra à d'autres reprises. • La relation du 04/04/65, officielle mais plus distante, donne la date du 26/12, tandis que
la lettre du 02/01/65, non officielle mais plus proche, date correctement l’attaque du
27/12. • Impossible de savoir si l’attaque de Boussefols a eu lieu avant ou après celles de Chaulhac
et de St.-Privat. On peut penser que la Bête a d’abord attaqué au nord, puis est descendue
vers Rieutort, où elle frappera le lendemain, avant de remonter le 30 vers le
Besset.
M. de Ballainvilliers rédige des minutes au sujet de la Bête:
59 « M. le contrôleur général, et M. de St.-Florentin le 27 décembre 1764
Minute de la main de M. de Ballainvilliers, intendant d’Auvergne, au sujet de la bête du Gévaudan
Pour le compte du nouveau contrôleur général et commandant en la [?] de ma province
Il y a un mois qu’il avait donné des ordres [au capitaine ?] Duhamel, capitaine des volontaires de Clermont,
de donner la chasse à une bête fauve qui a dévoré plusieurs personnes dans le Vivarais et le Gévaudan;
il me manda à ce même temps que [le capitaine ?] Duhamel soit chargé de suivre cette bête en Auvergne
si elle y passait. J’écrivis en conséquence aux consuls des différentes villes et à mes subdélégués de
faire fournir le logement et la subsistance à la troupe [du capitaine ?] Duhamel composée de 40 hommes à
pied et 27 à cheval en payant de gré à gré. Je me suis au même temps assuré de personnes sûres pour donner
[au capitaine ?] Duhamel des avis certains sur la marche de cette bête féroce et les effets de sa cruauté
si on la voyait paraître en Auvergne. J’apprends dès aujourd’hui qu’elle est actuellement dans les bois de la
Margeride à deux lieues de St.-Flour et que le 15 de ce mois elle a dévoré à 10 heures du matin auprès du
village de Sistrières près la Margeride une fille de 44 ans nommée Catherine Chastang de la paroisse de
Védrines St.-Loup; la tête de cette fille a été trouvée à cent pas du corps et le corps était dévoré en partie.
Elle fut surprise par cet animal en gardant ses bestiaux.
Quelques jours avant elle avait dévoré un enfant de 16 ans à Pinols.
Les consuls de St.-Flour [?] ont donné avis [au capitaine ?] Duhamel, mais j’ai peine à croire que cet
animal fauve ne quitte point les rochers et les montagnes de la Margeride pour venir en plaine. La troupe
[du capitaine ?] Duhamel saura réussir à la détruire. J’ai pensé que les gens du pays qui connaissent les
détours de ce pays [?] et dépourvus de tout parviendront plus aisément avec les torches [fauves ?] et leurs
armes à surprendre et tuer cet animal que la troupe [du capitaine ?] Duhamel qui ne pourrait manoeuvrer
dans ce pays inconnu et dangereux à cause des creux remplis de neige dans lesquels il pourrait perdre
beaucoup de monde.
Ainsi au même temps que [le capitaine ?] Duhamel porterait sa troupe dans la plaine pour y attendre
l’animal féroce au débouché des montagnes j’ai pensé qu’il fallait engager les gens du pays à faire des battues
[??] pour surprendre l’animal et afin de les déterminer à l'exécution des ordres que je leur donne et
qu’il serait trop long de vous détailler, j’ai pensé qu’il était juste de permettre une gratification de 600
livres à ceux qui pourraient tuer cette bête féroce. Je crois [?] que les fonds de la capitation ne pouvaient être mieux employés et j’ai pensé qu’il ne fallait pas perdre un instant pour se déterminer.
J’aurai l’honneur de vous rendre compte de la suite des précautions que j’ai cru devoir prendre. » (A.D.
P.-de-D. c. 1731) [Doc212] • Mille mercis à M. Viret, maître de conférence en histoire moderne à l’université de
Caen, qui grâce à l’intercession de M. Moriceau a bien voulu déchiffrer ce document
très difficile. • Ce document contient la première mention historique de l’expression « Bête du Gévaudan. »
28 décembre (Vendredi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy (Pourcher). La Bête paraît au bois de
St.-Martin du Born. Elle épie une fille de 12 ans et se prépare à s’élancer sur elle. L’enfant
l’ayant aperçue court à son père, en criant: « Voici la Bête, mon père, défendez-moi. » Le
père épouvanté, n’ayant pour arme qu’un gros bâton, a beaucoup de peine à défendre sa
fille, en s’escrimant de son mieux contre la Bête. Les bêtes à cornes que cet homme faisait
paître viennent à son secours. Le combat dure près d’un quart d’heure. L’homme rapporte
le fait à M. de Courbière (lettre, 02/01/65). Le « Poème d’Ignon » (DND) affirme que l’enfant
est dévorée. • Si cette attaque correspond à celle mentionnée par l’abbé Trocellier (DND), l’attaque
aurait eu lieu au Mouilhet, un peu à l’est de Rieutort-de-Randon. • La lettre du 02/01/65 date cette attaque du lendemain de celle de Boussefols (le 27/12). • Les recherches de Moriceau ont révélé que la victime était Élisabeth Brouillet, par la
suite épouse Malige (voir l’index pour les problèmes de noms). C’est également à lui
que nous devons le document suivant.
60
Tradition orale: « En 1765, la Hyène dévastait la Lozère. Les bergers et les pâtres ne sortaient qu’avec des fusils pour les
plus riches, des bâtons surmontés d’une lame pour les plus pauvres. Or, un jour du printemps, une fillette de
(Bachalas) Malige était montée « as Clauzels » près de « los Gazellos » pour faire paître un troupeau de
vaches où il y avait du « Bourratol » [génisses et taurillons]. Son grand-père l’accompagnait. On était vers
le milieu de la journée quand soudain la petite dit à son grand-père: « Regardez là-bas à l’horizon du côté
de Charpal, il y a une grosse bête ! Le grand-père y voyait mal mais bientôt il fut convaincu que c’était la
hyène: « Monte sur ce rocher, ma petite (droulete) afin que je te défende ! »
La Bête s’approcha et voulait manger la fillette car elle préférait les femmes. Le grand-père la protégeait
en se défendant avec son bâton surmonté d’une lame. La bête tournait autour du rocher et le grandpère
aussi. Mais il était vieux et il se fatiguait. Au bout de 2 heures il dit à sa petite-fille: « Je n’en peux
plus. Prie la Ste.-Vierge pour nous sauver. »
La petite se mit à réciter son chapelet. A ce moment-là, le « Bourratol » qui était resté impassible approcha
de la Hyène et se mit à l’attaquer à coups de cornes. Celle-ci fut obligée de s’enfuir devant une telle attaque.
Elle se dirigea vers Boussefols, village de Rieutort et le soir même mangea une fillette. Quand à la
petite-fille qui avait ainsi été sauvée, elle se maria plus tard à « Chibalio, » c’est-à-dire Brouillet. » (Moriceau2) • Noter que cette version inverse les attaques de Boussefols et de St.-Martin.
Enterrement de Jeanne Bonnet: « Enterrement. Jeanne Bonnet, fille légitime de feu Jean Pierre Bonnet du lieu de Boussefols paroisse de
Rieutort, âgée de quinze ans, a été dévorée par une bête féroce qui fait beaucoup de ravage dans les cantons
le vingt-septième et a été inhumée le vingt-huitième décembre mille sept cent soixante quatre dans le
cimetière de ladite paroisse. Présents Jean Baptiste Delrasse son parâtre dudit lieu de Boussefols et François
Bouler dudit lieu de Rieutort, illiterés comme ont dit de cela requis. Giral, curé. » (Dumas, liste)
[Doc136]
29 décembre (Samedi) Lettre de Mende dépeignant la consternation générale (Pourcher). Lettre de M.
de Montluc: « (la Bête) parcourait un espace de plusieurs lieues avec une agilité sans égale dans peu d'heures. » (A.D.
P.-de-D. c. 1731).
30 décembre (Dimanche, solemnité de la sainte-famille, premier quartier) Martial Matthieu, un berger
du Besset (La Besseyre-St.-Mary) est assailli par la Bête alors qu'il garde les moutons d'un
fermier de Paulhac au-dessus d’Auzenc, sur la montagne du Portus. Il est dévoré. (Pourcher).
[Besset01, Besset02, Besset03] • Michel Dumas n’a pas retrouvé de traces de cette attaque dans les archives. • Nous trouvons peut-être, dans les attaques du 24 au 30/12, l’indice de l’existence de
plusieurs bêtes. En effet, l’attaque du 24 est au « nord » (Chaulhac), celle du 26 au « sud » (Boussefols), celles du 27 de nouveau au « nord » (Chaulhac et St.-Privat), celle
du 28 au « sud » (St.-Martin du Born), celle du 30 au « nord » (Auzenc). Les distances
parcourues sont compatibles avec ce que l’on sait des déplacements d’un canidé, mais
ces déplacements semblent bien peu « économiques. » On pourrait envisager un animal
au sud et un au nord. Il convient cependant d’être prudent. Il est possible que l’attaque
de St.-Martin du Born ait eu lieu le 27, « dans la foulée » de celle de Boussefols
61
31 décembre (Lundi) L'évêque de Mende consacre et envoie dans toutes les paroisses de son diocèse un
mandement qui tente d'expliquer la provenance du fléau et qui ordonne des prières publiques.
Ce texte est lu et commenté dans toutes les églises. « Mandement de Mgr. l’évêque de Mende, pour ordonner des prières publiques à l’occasion de l’animal
anthropophage qui désole le Gévaudan. A Mende, chez la veuve de François Bergeron, imprimeur du Roi,
de Mgr. l’évêque, du collège et de la ville. M. DCC. LIV.
Mandement de Mgr. l’évêque de Mende Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré, par la miséricorde divine,
et la grâce du St.-Siège apostolique, évêque, seigneur et gouverneur de Mende, comte du Gévaudan,
conseiller du Roi en tous ses conseils: A tous les chapitres, prieurs, curés et communautés séculières et régulières,
exemptes et non exemptes de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre Seigneur Jésus-Christ.
Jusqu’à quand, Seigneur, vous mettrez-vous en colère, comme si elle devait être éternelle ? Jusqu’à
quand votre fureur s’allumera-t-elle comme un feu ? Tels étaient, nos très chers frères, les cris plaintifs et
redoublés que le saint Roi David ne cessait de pousser vers le Ciel, pour l’intéresser à ses malheurs. A qui
ce langage dicté par la douleur peut il mieux convenir qu’à nous, sur qui le bras du Seigneur s’est si fort
appesanti ? Nous avons ressenti avec presque tous les peuples de l’Europe, les calamités d’une longue
guerre qui a dépeuplé les provinces, et épuisé les états. A peine commencions-nous à goûter les douceurs de
la paix, qu’elle a été troublée par de nouveaux malheurs: la mortalité des bestiaux, le dérangement des saisons,
les grêles et les orages ont porté la désolation et la stérilité dans nos campagnes; ils ont enlevé au laboureur
d’ailleurs sans ressource, le pain nécessaire à sa subsistance, et qu’il avait arrosé d’avance de ses
sueur et de ses larmes. Mais toutes ces choses n’étaient que le commencement des douleurs (a), et les
faibles préludes de ce qui devait nous arriver dans la suite. Ce premier malheur étant passé, en voici encore
deux autres qui suivent... en voici un troisième, plus terrible que tous ceux qui ont précédé. Vous ne l’éprouvez
que trop, N.T.C.F. [Nos Très Chers Frères] ce fléau extraordinaire, ce fléau qui nous est particulier, et
qui porte avec lui un caractère si frappant et si visible de la colère de Dieu contre ce pays. Une bête féroce,
inconnue dans nos climats, y paraît tout-à-coup, comme par miracle, sans qu’on sache d’où elle peut venir.
Partout où elle se montre, elle y laisse des traces sanglantes de sa cruauté: la frayeur et la consternation se
répandent; les campagnes deviennent désertes; les hommes les plus intrépides sont saisis à la vue de cet
horrible animal, destructeur de leur espèce, et n’osent sortir sans être armés; il est d’autant plus difficile de
s’en défendre, qu’il joint à la force, la ruse et la surprise. Il fond sur sa proie avec une agilité et une vitesse
incroyable, dans un espace très court; vous le savez, il se transporte dans des lieux différents et fort éloignés
les uns des autres: il attaque de préférence, l’âge le plus tendre, et le sexe le plus faible, même les
vieillards, en qui il trouve moins de résistance. Mais pourquoi vous peindre les funestes qualités de ce
monstre, dont vos propres malheurs ne vous ont que trop instruits ? Est-ce que nous cherchons à rouvrir des
plaies qui saignent encore, et à renouveler la douleur de tant de familles désolées qui pleurent la perte de
leurs enfants, et de leurs proches dont les membres ont servi de pâture à cette horrible bête et qui sont devenues
les victimes infortunées de sa voracité ? A Dieu ne plaise que nous voulions aigrir des maux qui nous
déchirent les entrailles. Que ne pouvons-nous les adoucir, essuyer vos larmes, et vous donner la consolation
dont vous avez besoin ? C’est le seul intérêt de votre salut qui nous force à parler sur un sujet si triste, et si
nous vous retraçons l’image de vos malheurs, ce n’est que pour vous en montrer la cause et le remède.
La justice de Dieu, dit St.-Augustin, ne peut permettre que l’innocence soit malheureuse, la peine qu’il
inflige, suppose toujours la faute qui l’a attirée. De ce principe il vous est aisé de conclure que vos malheurs
ne peuvent venir que de vos péchés. C’est là la source funeste qui le produit: n’en doutez pas,
N.T.C.F. c’est parce que vous avez offensé Dieu, que vous voyez aujourd’hui accomplir en vous à la lettre,
et dans presque toutes leurs circonstances, les menaces que Dieu faisait autrefois par la bouche de Moïse
contre les prévaricateurs de sa Loi: J’armerai contre eux, leur disait-il, les dents des bêtes farouches, et la
fureur de celles qui se traînent et qui rampent sur la terre. L'épée les percera au dehors, et la frayeur au dedans,
les jeunes hommes avec les vierges, les vieillards avec les enfants si vous ne m’écoutez point, et que
vous n’exécutiez point tous mes Commandements voici la manière dont j’en userai aussi avec vous: je vous
punirai bientôt par l’indigence... Je ferai que le ciel sera pour vous comme du fer et la terre comme d’airain,
tous vos travaux seront rendus inutiles. La terre ne produira point de grains, ni les arbres ne donneront point
de fruits; que si vous vous opposez encore à moi et que vous ne vouliez point m’écouter, je multiplierai vos
plaies sept fois davantage à cause de vos péchés. J’enverrai contre vous des bêtes sauvages qui vous consu-
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meront vous et vos troupeaux, qui vous réduiront à un petit nombre, et qui, de vos chemins, feront de déserts, à cause que la crainte que vous aurez de ces bêtes vous empêchera de sortir pour vaquer à vos affaires.
Ils se sont remplis et rassasiés, leur dit-il encore et après cela ils ont élevé leur coeur, et ils m’ont oublié;
et moi je serai pour eux, comme une lionne, je les attendrai comme un léopard sur le chemin de l'Assyrie.
je viendrai à eux comme une ourse à qui on a ravi ses petits. Je leur ouvrirai les entrailles et leur foie
sera mis à découvert, je les dévorerai comme un lion et la bête farouche les déchirera.
Les divines Écritures nous fournissent de fréquents exemples de châtiments pareils à ceux que nous éprouvons. Car sans nous arrêter ici aux différentes plaies dont Dieu frappa les Égyptiens avec leur Roi, à
cause de leur obstination invincible à vouloir retenir dans les fers son peuple malgré lui, qui peut ignorer
les punitions éclatantes que la révolte et l’ingratitude des Israélites attirèrent sur leurs têtes criminelles ?
Se soulèvent-ils contre Moïse par leurs murmures ? le Seigneur envoie aussitôt contre le peuple des serpents
dont la morsure brûlait comme le feu, et qui en blessèrent ou tuèrent plusieurs (Nombres, chap. XXI,
v. 6). Des petits enfants s’étant moqués d'Élisée, lorsqu’il faisait son chemin, ce prophète les regardant, les
maudit au nom du Seigneur: en même temps deux ours sortirent du bois, et s’étant jetés sur cette troupe
d’enfants, ils en déchirèrent quarante-deux (IVme livre des Rois, chap. II, v. 23, 24). Un homme envoyé de
Dieu, pour prédire au roi Jéroboam ce qui devait arriver longtemps après lui, n’exécute qu’en partie les
ordres qu’il en avait reçus et les viole dans un seul point, trompé par un vieux prophète, qui l’assure que
Dieu n’exigeait rien plus de lui, il croit à la parole de cet homme plutôt qu’à celle de Dieu; mais la désobéissance
et la crédulité ne tardèrent pas à être punies. Comme il était en chemin pour s’en retourner, un
lion le rencontra, qui le tua (IIIme Livre des Rois, chap. XIII, v. 24). Le roi des Assyriens fit venir des habitants
de Babylone, etc... et les établit dans la ville de Samarie, en la place des enfants d’Israël... Mais lorsqu’ils
eurent commencé à y demeurer, comme ils ne craignaient point le Seigneur, le Seigneur envoya
contre eux des lions qui les tuaient (IVme Livre des Rois. chap. XVII, v. 25).
Ce peu d’exemples que nous choisissons parmi bien d’autres, suffit pour convaincre, N.T.C.F., que dans
tous les temps, Dieu a puni les péchés des hommes par des supplices semblables à celui dont vous éprouvez
aujourd’hui toute la rigueur. Ne demandez donc plus d’où est venue la bête féroce qui fait tant de ravages
parmi nous. Ne vous mettez point en peine de savoir comment a-t-elle pu pénétrer jusqu’à vous; c’est le Seigneur
irrité qui l’a lâchée contre vous; c’est le Seigneur qui dirige sa course rapide vers les lieux où elle
doit exécuter les arrêts de mort que sa justice a prononcés. Tel est l’ordre immuable de cette justice éternelle
que l’homme ne puisse se révolter contre son Créateur sans soulever contre lui toutes les créatures: sa
révolte lui a fait perdre l’empire absolu qu’il lui avait donné sur tous les animaux; et cette même révolte a
donné une espèce de domination et de supériorité sur l’homme, puisque celui-ci est souvent livré à leur fureur
en punition de ses péchés: la voix de son crime semble les appeler pour venger l’injure faite à leur
maître commun. Il armera, nous dit l’Esprit saint, ses créatures pour se venger de ses ennemis... et tout
l’univers combattra avec lui contre les insensés qui n’auront pas craint de lui désobéir et de secouer son
joug.
Pères et mères qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre
leur vie, n’avez-vous pas lieu de craindre d’avoir mérité, par vos dérèglements, que Dieu les frappe d’un
fléau si terrible ? Souffrez que nous vous demandions ici compte de la manière dont vous les élevez; quelle
négligence à les instruire ou faire instruire des principes de la religion et des devoirs du Christianisme ?
Quel soin prenez-vous de leur éducation ? Au lieu de leur apprendre de bonne heure, et dès leurs plus
tendres années, à craindre Dieu et à s’abstenir de tout péché, à l’imitation de Tobie; au lieu de leur recommander,
comme faisait ce saint homme à son fils, d’avoir Dieu dans l’esprit tous les jours de leur vie, et de
ne jamais violer ses préceptes, d’être charitables en la manière qu’ils pourront, et de soulager les besoins
de leur prochain selon leur pouvoir; au lieu de leur inspirer de l’éloignement pour l’orgueil, pour les
moindres injustices et surtout une grande horreur pour ce péché que l’Apôtre défend de nommer; bien loin
de leur faire aimer l’état dans lequel Dieu les a fait naître, de leur faire regarder la pauvreté même comme
un trésor, lorsqu’elle est accompagnée de la crainte de Dieu, et de la pratique du bien, ne leur inspirez-vous
pas des sentiments tout opposés d’ambition, d’orgueil, de mépris pour les pauvres, de dureté pour les misérables
? On vous voit bien moins occupés de leur salut que de leur fortune et de leur avancement, pour lequel
tout vous paraît légitime, et ces passions naissantes que vous auriez dû arrêter et étouffer par des corrections
salutaires, vous prenez soin au contraire de les nourrir et d’en faire éclore le germe; heureux encore
si vous n’étiez pas les premiers à les pervertir et les corrompre par la contagion de vos mauvais
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exemples ! Après cela faut-il être surpris que Dieu punisse l’amour déréglé que vous avez pour eux par tant
de sujets d’afflictions et de douleur qu’ils vous préparent dans la suite de votre vie ?
Quelle dissolution et quel dérèglement dans la jeunesse de nos jours ! La malice et la corruption se manifestent
dans les enfants, avant qu’ils aient atteint l’âge qui peut les en faire soupçonner. Ce sexe, dont le
principal ornement fut toujours la pudeur et la modestie, semble n’en plus connaître aujourd’hui; il cherche à se donner en spectacle, en étalant toute sa mondanité; il se fait gloire de ce qui devrait le faire rougir. On
le voit s’occuper à tendre des pièges à l’innocence, à usurper un encens sacrilège et à s’attirer, jusque dans
nos temples, des adorations qui ne sont dues qu’à la divinité. Une chair idolâtre et criminelle qui sert d’instrument
au démon, pour séduire et perdre les âmes, ne mérite-t-elle pas d’être livrée aux dents meurtrières
des bêtes féroces qui la déchirent et la mettent en pièces ?
Ce n’est pas que nous regardions comme coupables toutes les personnes qui ont eu le malheur de périr
de cette sorte. Dieu peut avoir permis ces tristes événements pour des raisons qui regardent leur salut et
leur bonheur éternels; mais cela n’empêche pas que Dieu ne leur ait fait subir la peine due aux péchés de
leurs parents: Je suis, nous dit-il, le Seigneur votre Dieu, le Dieu fort et jaloux, qui venge l’iniquité des
pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération. (Exode, chap. XX, v. 5).
Prenons cependant bien garde, N.T.C.F., de ne pas rejeter les malheurs, dont nous sommes affligés, sur
le péché de certaines personnes, comme si les nôtres n’y avaient pas contribué. L’iniquité est généralement
répandue: aucun état, quel qu’il soit, ne peut se flatter d’en être exempt, l’abomination a pénétré dans le
lieu saint, on ne cesse de le profaner par l’abus des sacrements, par les irrévérences et les sacrilèges. Où
trouverons-nous le remède à tant de maux ? Dans un véritable et sincère repentir, dans les larmes de la pénitence.
Nous sommes effrayés, lorsque nous voyons le danger si près de nous, nous le grossissons même;
mais au lieu de pousser si loin nos frayeurs, tremblons plutôt sur nos péchés qui doivent faire le plus juste
sujet de nos craintes. Entrons dans le dessein de Dieu qui ne nous frappe que pour nous guérir; si nous cessons
de l’offenser, ses vengeances cesseront aussi. Sa colère fera place à ses anciennes miséricordes. Le
monstre redoutable qui exerce sa fureur contre nous, ou sera exterminé, ou Dieu le fera disparaître de nos
contrées pour ne plus revenir.
Loin de nous cette pensée folle que cet animal est invulnérable et indestructible; que les pasteurs et tous
ceux qui sont chargés du soin des âmes s’appliquent à dissiper, par de solides instructions, ces contes fabuleux
dont le peuple grossier aime à se repaître, et à bannir de son esprit tout ce qui ressent l’ignorance et la
superstition. Cet animal, tout terrible qu’il est, n’est pas plus que les autres animaux à l’épreuve du fer et
du feu; il est sujet aux mêmes accidents et à périr comme eux. Il tombera infailliblement sous les coups
qu’on lui portera, dès que les moments de la miséricorde de Dieu sur nous seront arrivés.
Hâtons-les, ces moments si désirables, par nos larmes et nos gémissements. Déjà cette miséricorde nous
a ouvert une ressource. Les États de la province, sensibles aux calamités de ce pays, ont accordé une gratification à celui qui l’en délivrera, et nous avons lieu d’espérer que plusieurs bras s’armeront pour nous secourir.
Mais soyons bien persuadés que ces moyens humains et tous ceux que nous sommes obligés d’employer
pour notre défense, n’auront d’autre succès que celui qu’il plaira à Dieu de leur donner. Supplions-le donc
très instamment de les bénir et de les faire réussir. Nous avons pour cet effet ordonné des prières publiques
dans les lieux qui commencèrent d’être infestés par cette cruelle bête; mais ses ravages s’étant multipliés, et
le mal croissant toujours, l’humanité, la religion, notre propre intérêt, tout nous oblige à prendre part aux
frayeurs et à la désolation de nos frères. Et quand nous n’aurions rien à craindre pour nous, pourrions-nous
n’être pas touchés du triste état où nous les voyons réduits ? Pourrions-nous refuser à l’histoire affreuse de
leurs malheurs les sentiments d’une compassion et d’une tristesse chrétienne, si la nature de leurs maux ne
nous permet pas de leur offrir des secours qu’ils ne peuvent attendre de nous, n’y aurait-il pas de l’inhumanité à leur refuser celui de nos prières? Tâchons de concourir à leur délivrance en la manière que nous
pouvons. Ne cessons point de la demander à Dieu; unissons-nous pour lui faire une sainte violence, qui ne
peut manquer de lui être agréable, dès que la charité pour nos frères en est le principe. Redoublons pour
eux nos supplications et nos prières, accompagnons-les de ces sentiments de foi et de componction capables
de les faire monter devant le trône du Seigneur et d’aller lui arracher des mains les fléaux dont il nous afflige.
A ces causes, l’on fera les prières de quarante heures, où l’on chantera le Domine non secundum peccata
nostra etc. avec le verset Ostende nobis etc., et l’oraison Pro quacumque tribulatione, qui commenceront
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dans notre cathédrale dimanche prochain sixième de janvier et nous ordonnons que dans toutes les églises
collégiales, paroissiales et des communautés séculières et régulières, exemptes, et non exemptes de notre
diocèse, les mêmes prières soient faites pendant trois dimanches consécutifs, à commencer au dimanche
après la réception de notre présent mandement; et que tous les prêtres du diocèse ajoutent à leur messe la
Collecte Pro quaecumque tribulatione, jusqu’à ce qu’il aura plu à Dieu de nous exaucer. Donné à Mende
dans notre palais épiscopal, le trente-un décembre mille sept cent soixante-quatre.
+ Gabriel-Florent, évêque de Mende.
De par Mgr. St.-Just. » (A.D. Lozère I 195). [Doc91] • « Collecte pro quaecumque tribulatione » signifie « prière pour toutes les épreuves. » Il
ne s’agit pas d’une quête.
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 31 décembre 1764.
Je vous suis obligé, monsieur, de votre attention à m'informer des maux que la bête féroce qui a ci-devant
désolé le Vivarais a déjà faits dans la partie de l'Auvergne où elle s'est réfugiée. Vous avez pensé avec
raison que le meilleur moyen de la détruire était d'engager par l'espoir d'une récompense les gens du pays
même à la poursuivre. Comme on augmentera sans doute l'encouragement en augmentant la gratification,
le Roi trouve bon que vous promettiez jusqu'à douze cent livres et elles seront payées sur le champ à celui
ou à ceux qui auront tué cet animal. L'expérience de ce qui s'est passé en Languedoc a fait connaître le peu
de succès que l'on devait attendre du détachement de troupes par lequel on lui faisait donner la chasse, et
l'on a pris le parti de le rappeler.
Je vous prie de continuer à me faire part de tout ce que vous apprendrez à ce sujet. »
En marge de la lettre: « M. le comte de St.-Florentin
Bête féroce qui dévore journellement des personnes en Vivarais, Gévaudan et qui est parvenue sur les
frontières d’Auvergne.
M. de Ballainvilliers » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc65]
Décompte des dépenses du diocèse: « Frais de la troupe de M. Duhamel 1596 l.
Pour frais de différentes chasses faites par les chasseurs de Marvejols et autres dépenses 455 l. 9 s.
Pour plomb fourni aux chasseurs de la Bête féroce 50 l. 12 s.
A l’exprès qui porta les ordres à M. Duhamel pour son changement de Langogne 24 l.
A un exprès envoyé à M. Duhamel à Langogne 3 l.
A un exprès envoyé à M. Duhamel à St.-Chély 3 l.
Pour l’accommodage de quelques fusils 3 l. 10 s.
A un exprès envoyé deux fois à St.-Chély et à Marvejols pour y porter le délogement des dragons
9 l.
Aux exprès envoyés dans les communautés pour y porter la lettre circulaire concernant la gratification accordée
par la province 45 l. 8 s.
Aux exprès qui ont porté des lettres circulaires pour la chasse générale 20 l. 6 s. »
(Pourcher). • Le total indiqué par Pourcher (744 livres 10 sols) ne correspond pas à la somme des
postes indiqués (614 livres 5 sols).
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66
1765
Achèvement de l'Encyclopédie. Le marquis de Morangiès est avisé par l'évêque de Mende
que le roi, mieux informé, lui rend sa confiance. Toutefois, l'âge et son état de santé ne lui
permettent pas de reprendre du service (Colin). Une notice intitulée Observations de M.
Holker inspecteur général des manufactures étrangères pour améliorer les bêtes à laine et
les pâturages indique qu’en cette année les moutons du Gévaudan sont en piteux état sanitaire,
le cheptel diminue surtout du fait de mauvaises techniques d'élevage: gros manque
d'hygiène dans les bergeries notamment avec les moutons obligés de se coucher sur le fumier
jamais nettoyé. Le manque de pâturages est aussi évoqué (Soulier, liste). Archives départementales
de la Lozère, Mende: St.-Alban, EDT 132 GG6.
Janvier – Juin Les justices de Chanteuges et Pinols ne rapportent aucun crime ou délit méritant peine afflictive
(A.D. P.-de-D. c. 1578).
Janvier Tradition selon Pourcher: « Un fort chasseur, disait-on, l’avait rencontrée dans une cour bien close; à ses cris des bons gaillards, ses
camarades, s’y rendirent. Ils sont munis de fusils et de poignards. Leurs armes à feu sont charmées, la
poudre est du sable, ou plutôt du lait caillé ! Alors, en vigoureux guerriers, ils saisissent leurs sabres, la
Bête leur montre les dents, déjoue leurs coups, saute la haute muraille et sans coup férir décampe. Ils la
poursuivent le sabre à la main; de temps en temps la Bête les attend et quand ils arrivent presque auprès
d’elle, d’un saut elle est loin et semble avoir l’intelligence de se moquer d’eux. » • Date très incertaine; fournie par Pourcher dans le contexte de Janvier 1765. Certains éléments (muraille, poursuite sabre au clair) font penser à la chasse de M. Duhamel.
London Magazine: « Mende, December 21. The wild beast, which hath ravaged several provinces, has been for some time in
ours. He was seen a few days ago near St.-Flour, ten leagues from hence, and he is now in our neighbourhood.
The day before yesterday he devoured a little girl who looked after cattle. A detachment of dragoons
has been out six weeks after him. The province has offered a thousand crowns to any person that will kill
him. » [Doc308]
L’année commence par cinq jours d’inondation suite à une crue de l’Allier (Aubazac).
Début janvier D’après le Journal Politique, la Gazette des Gazettes accrédite la thèse de la hyène en publiant,
en même temps que la nouvelle, la description scientifique de l’animal par Buffon, « un Naturaliste Moderne. » (Séité).
1-3 janvier Lettre de M. Duhamel, de Langogne, destinataire inconnu (M. Roussel ?): « Il est comme vous le savez, monsieur, des sensations d’âme que l’on ne peut exprimer; telle est celle que
j’ai ressentie à l’ouverture de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, qui m’a fait d’autant
plus de plaisir qu’elle m’a tiré de l’accablement affreux où j’étais de ne point recevoir de vos nouvelles.
Oui je vous le jure, monsieur, jamais rigueur de la maîtresse la plus aimée n’a laissé autant de douleur à
l’amant que votre silence m’a fait de peine. Bloigis qui est mon ami en a été témoin et peut vous dire, monsieur,
combien j’en étais affecté. Mais bien loin que cette façon de penser de ma part puisse vous déplaire,
j’ose me flatter, monsieur, que vous devez m’en estimer davantage, pour la raison que je n’y aurais pas été
aussi sensible si je vous étais moins attaché. Il était bien permis, monsieur, à l’amitié que je vous ai vouée
de se livrer à toute la douleur qu’elle ressentait de votre silence. J’en ignorais la cause et plus je cherchais à la découvrir, moins je pouvais la deviner. Mais le plaisir dont je jouis maintenant me fait oublier toutes
les peines passées, mes alarmes cessent, vous m’êtes enfin rendu et il ne me reste rien à désirer.
J’aurais été favorisé, monsieur, que ma mère ait eu l’honneur de vous trouver chez vous. Je ne lui avais
pas laissé ignorer toutes les obligations dont je vous suis redevable, et comme elle en partage bien sincère-
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ment la reconnaissance, rien ne l’aurait tant flattée que de pouvoir elle même vous en faire les remerciements.
Je joins ici, monsieur, copie de la lettre que j’ai l’honneur d’écrire à Mme de Launoye touchant cette
nouvelle année. Recevez, je vous prie également les souhaits les plus sincères de ma part pour tout ce qui
peut contribuer à votre félicité.
Personne ne peut mieux que moi, monsieur, vous donner un détail bien exact des ravages affreux que
continue de faire journellement dans ce pays le monstre qui y rôde. Car sur la demande que j’ai faite à M.
le comte de Moncan, commandant de la province de Languedoc, de marcher après cet animal avec un détachement
du régiment, le général a bien voulu m’en donner la commission, et je suis parti d’ici le 2 novembre
avec quarante dragons à pied et dix-sept à cheval pour me rendre à St.-Chély, petite ville du Gévaudan à dix-sept lieues d’ici, où je me suis établi avec mon détachement comme étant au centre des villages
dont cet animal ne s’écartait point.
Malgré les temps les plus affreux et le pays le plus difficile à parcourir, je chassais presque tous les
jours. Je passai même des nuits entières au franc bivouac dans la neige avec mes dragons à pied pour garder
des cadavres que cette cruelle bête avait dévorés, toujours espérant qu’elle reviendrait sur sa proie et
que je serais enfin assez heureux pour en délivrer le pays. Il y avait près de six semaines que je parcourais
les plaines, les bois et les rochers, sans avoir pu rencontrer cet animal, lorsque je reçus une lettre d’un curé à trois lieues de mon rendez-vous de chasse, par laquelle il me donnait avis qu’une fille de la paroisse avait été la veille étranglée par cette bête féroce et que d’après les ordres que j’avais fait passer dans tous les villages,
il aurait fait laisser le cadavre à la même place où il avait été trouvé, en attendant ma réponse.
Comme la lettre du curé ne me parvint que fort tard et que j’aurais inutilement fatigué ma troupe si je m’y
fusse porté avec elle, j’en détachai un maréchal des logis avec douze dragons à pied, avec ordre de se
rendre auprès du cadavre et d’y passer la nuit embusqué, avec son monde pour tâcher d’avoir cet animal
s’il reparaissait. Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en marche avec le reste de mon détachement
et je me portai d’abord à cinq lieues pour y battre les forêts de la Beaume où j’augurais que cet animal
pouvait être. Les paroisses que j’avais faites commander la veille et auxquelles j’avais assigné un rendezvous,
s’y trouvèrent bien exactement. Je commençai ma chasse et dans la seconde battue je trouvai enfin
l’animal que je cherchais depuis si longtemps. Et n’était l’imprudence de trois de mes dragons qui ne me
savaient point posté si près d’eux, j’aurais tué ce monstre à quatre pas, car il venait droit à moi et ne pouvait
m’apercevoir parce que j’étais appuyé contre deux arbres jumeaux dont l’épaisseur me couvrait totalement.
Mais au bruit que firent ces trois dragons en criant à la bête, et courant à toutes jambes, joint à mon
trompette que je vis venir derrière moi tant que son cheval pouvait aller, je crus que ces quatre dragons suivaient
la bête à vue, je quittai ma place pour courir au devant et tâcher de couper cet animal en le tirant
dans son clair. A peine eus-je fait cent pas, j’entendis du bruit derrière moi, je me retournai et j’aperçus le
monstre qui passait au pied de l’arbre que je venais de quitter. Représentez-vous, monsieur, quelle fut ma
douleur, j’avais trois balles dans mon fusil et jugez si tirant cet animal à quatre pas je l’aurais manqué: j’en
suis inconsolable, c’était le plus beau moment de ma vie. Après avoir essuyé tant de fatigues et de peines,
j’avais moi même la satisfaction de délivrer le pays du fléau qui le désole, je jouissais du plaisir de pouvoir
dire à mes dragons en reconnaissance du zèle avec lequel ils m’ont secondé dans toutes mes chasses: « Je
vous fais profiter de cent louis d’or » (parce qu’il y a 2400 livres que la province donne à celui qui tuera le
monstre), et que vous jugez bien que je pense trop délicatement pour ne pas les avoir abandonnés à mes
dragons. Je les leur avais même promis avant d’entrer en chasse.
Enfin, je fus obligé de tirer cet animal comme il entrait dans le fort du bois. Mon laquais qui n’était pas
fort éloigné avec mes chevaux me les amena sur le champ, je montai dessus et pour ne pas perdre de temps,
au lieu de recharger mon fusil je mis le pistolet à la main et je perçai le bois ventre à terre. Le malheur voulut
qu’à la sortie du bois je ne trouvai personne qui pût me dire de quel côté cet animal avait fui, et au lieu
de prendre à droite je pris à gauche. Mais l’animal tenait le chemin contraire. Deux des bas officiers de
mon détachement suivirent à cheval le sabre à la main cette bête pendant plus d’une demi-heure et de si
près qu’ils espéraient toujours de pouvoir la pourfendre, mais un maudit marais impraticable les força
d’abandonner leur proie. Ils en sont comme moi au désespoir, d’autant qu’en rentrant le soir je trouvai
l’ordre de S.A.S. Mgr le comte d’Eu pour venir ici avec ma troupe. Le prince me mandait que comme les États avaient mis à prix la tête de cet animal, les dix sols par homme que le pays donnait chaque jour à ma
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troupe devenaient onéreux et qu’en conséquence les États lui avaient demandé que je rentrasse. Je partis
conformément à l’ordre de S.A.S. et je rentrai ici avec ma troupe le 27 du mois dernier.
Quelle satisfaction pour moi si j’avais été plus heureux de pouvoir, en réponse à la lettre du prince, lui
annoncer mon arrivée à Montpellier pour le premier de l’an, avec le monstre que j’aurais détruit moi
même. J’y serais encore arrivé quatre à cinq jours avant la clôture des États; je vivrais mille ans que je ne
me consolerais point d’une fatalité aussi marquée.
Les cinquante sept dragons que j’avais avec moi, dont je ne saurais trop louer le zèle et la bonne volonté,
y ont mis le comble par la proposition qu’ils sont venus me faire. Ils m’ont représenté qu’il était bien
mortifiant pour eux, après deux mois de peines et de fatigues, d’être obligés d’abandonner à un autre la
gloire de délivrer le pays du monstre qui le ravage, que puisque ce même pays ne pouvait plus leur faire les
sols de haute paye, ils ne demandaient rien que la permission d’achever leur ouvrage et d’en croire à leur
honneur, qu’ils vivraient de la solde que le roi leur donne et que dussent-ils se mettre au pain et à l’eau, ils
se faisaient tous un point d’honneur de rendre un service aussi signalé et à l’humanité et principalement à
un pays où ils se trouvaient en quartier. Cette façon de penser m’a paru trop belle pour ne pas la mettre au
jour. J’ai en conséquence détaché un exprès au commandant de la province, dont j’attends la réponse. Il est
sûr que si j’étais assez heureux pour réussir dans cette commission, je pourrais en tirer les plus grands
avantages.
Comme j’ai très bien vu cet animal, je l’ai crayonné et une personne de cette ville m’a fait le plaisir de le
peindre. Je vous en envoie, monsieur, une estampe que je vous assure être bien exactement refaite (...) Si
j’osais vous prier de vouloir bien l’offrir de ma part à Mme de Tournoye, peut-être lui ferait-il plaisir de
voir le portrait de cet animal. J’avais envie d’en adresser une copie à S.A.S. mais je n’ai osé prendre cette
liberté.
Permettez, monsieur, que Mme Roussel trouve ici avec les assurances de mon respectueux attachement
pour elle, les souhaits les plus sincères pour tout ce qu’elle peut désirer de cette nouvelle année. » (Bulletin). • Qu’est-il advenu de ces crayonnés et estampes ? L’illustration [Bete17] (voir Index) en
est-elle dérivée ? • Nous avons une « Mme de Launoye » en début de lettre et une de « Tournoye » à la fin.
Erreur ou identité ?
1 janvier (Mardi, Nouvel-an, solemnité de Marie) Article du Courrier d’Avignon (Blanc). On tire la
Bête, mais elle n’est qu’effleurée. Sur place, on trouve une poignée de poil « très puant. »
(lettre, 02/01).
2 janvier (Mercredi) Jean Chatauneuf, 14 ans, est dévoré au Mazel (Grèzes) (Acte, 03/01), vers trois
heures de l’après-midi, alors qu’il garde le troupeau (Cubizolles). • Richard identifie Jean Chatauneuf au garçon dévoré le 12 au Mazel de Grèzes. L'âge et
le lieu correspondent mais cela contredit l'acte du 03/01 ci-dessous, qui indique clairement « le deuxième. »
Lettre des consuls de St.-Flour annonçant qu’on a revu la Bête, mais qu’elle n’a pas fait de
nouvelles victimes (A.D. P.-de-D. c. 1731). Lettre de M. de Vigier à M. de Ballainvilliers: « Depuis le malheur arrive à la nommée Chastang cet animal a été vu plusieurs fois dans les environs de la
montagne où cette malheureuse a péri; mais depuis cette époque elle n’a attaqué personne, elle a fait au
contraire de nouveaux ravages dans le Gévaudan et deux jeunes filles y ont été nouvellement dévorées.
Nous sommes fondés à croire qu’il y a plusieurs animaux de cette espèce vu la date de ces différents événements. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc73] • L'hypothèse de M. de Vigier n'est pas nécessairement correcte. Un animal sauvage peut
accomplir dans les temps donnés les périples attribués à la Bête, même si certains sont
extrêmes.
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Deux lettres, l’une de Marvejols et l’autre de Rodez, indiquent que la Bête a dévoré une
fille de St.-Côme en Rouergue. Cette dernière était célèbre pour sa rare beauté (Pourcher). • S’agit-il de St.-Côme d’Olt ? Si l’on conserve l’hypothèse d’un unique animal, cela supposerait
un déplacement de la Bête de 70km au minimum en une journée. Extrême,
mais pas impossible.
Lettre de Mende: « La Bête féroce dévora le 27 du mois dernier une fille de 19 à 20 ans à Boussefols, paroisse de Rieutortde-
Randon, à 2 lieues d’ici. Le lendemain, elle parut au bois de St.-Martin du Born, qui n’est éloigné de
nous que de 5 quarts de lieues. Elle épiait une fille de 12 ans et se préparait à s’élancer sur elle. L’enfant
l’ayant aperçue courut à son père, en criant: « Voici la Bête, mon père, défendez-moi. » Le père épouvanté
n’ayant pour arme qu’un gros bâton eu beaucoup de peine à défendre sa fille, en s’escrimant de son mieux
contre la Bête, qui la lui aurait enfin enlevée, si les bêtes à cornes que cet homme faisait paître ne fussent
venues à son secours. Ce combat avait duré près d’un quart d’heure pendant lequel cet homme tenait sa
fille d’une main et faisait jouer le bâton de l’autre. C’est de lui-même qu’on a su cette aventure dont il alla
faire le rapport à M. de Courbière, chevalier de St.-Louis, bailli et premier magistrat de notre ville. Ces
deux nouveaux événements effraient si fort nos habitants et ceux des lieux circonvoisins qu’ils n’osent voyager
ni marcher en campagne que par troupes. » (B.N, imprimés, réserve, LK2, n°786).
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 18/01: « Nous n’avons pas moins de honte que de chagrin, que la Bête féroce dont nous nous plaignons depuis si
longtemps vive encore, toujours errante dans nos cantons, et y continuant ses carnages. Ce n’est pas de
quoi donner une haute opinion du courage ni de l’adresse de ceux qui ont pris à tâche de nous en délivrer;
il ne se passe guère de jour qu’elle ne dévore quelqu’un. Hier on lui lâcha un coup de fusil; mais elle ne fut
qu’effleurée, et il ne resta sur la place qu’une poignée de poil que l’on trouva très puant. Si l’on n’a pu l’atteindre,
on l’a au moins mesurée des yeux; et l’on a reconnu qu’elle était positivement, ainsi qu’on l’avait
déjà remarqué, de la grandeur d’un veau d’un an: sa tête a un pied de largeur sur le devant: son poitrail est
aussi large que celui d’un cheval. On l’entend souvent hurler la nuit, et son cri est précisément comme celui
d’un âne qui brait. On a dit, il y a quelque temps, que ce cruel animal n’était pas seul, et qu’il y en avait un
autre; et cela se confirme plus que jamais. Un paysan de nos environs a assuré les avoir vus tous les deux
ensemble. On avait eu peine à croire, en n’en supposant qu’un, qu’il pût faire huit lieues dans une heure,
comme on en jugeait en combinant les différents endroits où on l’avait vu, et cru voir le même, dans cet intervalle;
mais s’il y en a deux, leurs diverses apparitions en tant d’endroits et en si peu de temps n’ont plus
rien de surprenant; et on n’a pas non plus à s’étonner des différences qui se trouvaient dans les descriptions
qu’on en a faites. L’un de ces animaux, selon le rapport du paysan qui dit les avoir vus ensemble, est beaucoup
plus petit que l’autre. Si malheureusement c’était sa femelle et qu’ils multipliassent, où en serionsnous
? Celui qu’on tira hier est le plus gros. Beaucoup de nos braves assurent que son regard est insoutenable;
et l’un d’entre eux distingué des autres par sa valeur, et qui l’a vu de fort près, dit que s’il y avait
des diables sur la terre, il croirait fermement que cet animal féroce en est un. » (Généal43) [Doc139]
Lettre de M. Marie à M. de Ballainvilliers: « 1765 (2 janvier)
Monseigneur
J’ai eu l’honneur de vous rendre compte par ma lettre du 24 décembre dernier des progrès que la bête
féroce, qui règne depuis si longtemps dans le Gévaudan, avait faits, sur les frontières de cette province. Ce
fut le 15 du mois de décembre qu’elle parut dans les bois de Margeride, près du lieu de la Fage, paroisse de
Védrines St.-Loup, élection, et subdélégation de St.-Flour, où elle égorgea la fille du nommé Chastang dudit
lieu de la Fage. Mais depuis ce temps là elle n’a plus reparu. Cependant elle a fait de nouveaux ravages
70
dans le Gévaudan. Elle y égorgé trois personnes dans différentes paroisses. L’officier qui commande la
troupe de dragons en la ville de St.-Chély a fait faire plusieurs battues, qui n’ont point eu de succès, et on
dit qu’il est rappelé avec sa troupe, pour aller rejoindre son corps en Languedoc. Les habitants de ce pays
là, qui l’accompagnèrent pour la chasse de cet animal, ont pris ses ordres, et sa manière d’agir, pour en arrêter
les progrès. J’ai déjà fait part de vos intentions, [parues ?] par votre dernière lettre du 26, dans toutes
les paroisses de cette subdélégation qui avoisinent la montagne de Margeride, et ai écrit à MM. les curés
pour les publier à leur messes paroissiales de dimanche prochain; pour que l’on puisse veiller à ce que
cette bête n’entre point dans cette province, ou à la dernière [situation ?] possible, la gratification promise
pourra les y engager, surtout les chasseurs de profession.
J’ai l’honneur d'être très respectueusement
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Marie
A Langeac le 2 janvier
1765 » (A.D. P.-de-D.) [Doc213]
3-4 janvier M. Duhamel reçoit des ordres du comte d'Eu pour reprendre la chasse (lettre, 20/01/65).
3 janvier (Jeudi) Enterrement de Jean Chatauneuf: « L'an mille sept cent soixante cinq et le deuxième du mois de janvier a été dévoré par la bête féroce Jean
Chatauneuf, du Mazel sur notre paroisse, âgé d'environ quatorze ans, et les débris ont été enterré le lendemain
au cimetière de cette paroisse, tombeau de ses prédécesseurs, en présence de Jean Maurin et de Jean
Bret qui ont déclaré ne savoir signer de ce enquis et requis. De Rochemure curé. » (Registre Paroissial de
Grèzes, greffe de Riom). [Doc35] • D’après Société, il est envisageable que l’acte dont nous disposons soit une copie comportant
une erreur de date.
Pourcher rapporte la tradition: « Le lendemain, la Bête vint mettre ses deux pattes sur le seuil de la croisée de la cuisine, car alors généralement
on n’avait pas de vitres. Elle regarda quelque temps ce qu’il s’y passait. Chatauneuf dit Ladignan,
père de l’enfant dévoré, quoique très fort, car une fois il avait apporté de La Viale, paroisse de Saugues, à
l’endroit appelé Pied-de-la-Table, en une seule fois, cinq quintaux de paille, n’osa pas la prendre par les
pattes. Et après un espace de temps qui ne dut pas être bien long, il dit à sa fille: « Marie-Anne, apporte la
hache. » A cette parole, la Bête comme si elle eut compris, décampa. »
4 janvier (Vendredi) Article du Courrier d’Avignon (Blanc). Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-
Florentin: « La Bête dévora un jeune garçon de la paroisse de Chaulhac et en attaqua un autre le 27. » (A.D. Hérault
c. 44)
Lettre de M. de l’Averdy, de Versailles, à M. de St.-Priest: « Monsieur, je vois avec peine par votre lettre du 28 du mois dernier que malgré les mesures qui ont été
prises jusqu’à présent pour détruire la Bête fauve qui ravage le Gévaudan, on n’a pu encore y parvenir. Je
ne puis néanmoins que les approuver et vous remercier des détails que vous voulez bien me donner à ce sujet.
Il y a tout lieu d’espérer qu’on parviendra enfin à se délivrer de cette espèce de monstre.
Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Le comte de l’Averdy. » (A.D. Hérault).
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6 janvier (Dimanche, épiphanie). Début des prières commandées par l'évêque de Mende. Le St.-Sacrement
est exposé dans toutes les églises du diocèse. A Mende la foule emplit la cathédrale
toute la journée. Lorsqu’on donne la bénédiction, une grande partie de la foule est
forcée de rester dehors (mandement, 31/12/64; lettre, 09/01). La Bête est vue à Faverolles
pendant la messe matutinale (lettre, 01/02). La Bête enlève un enfant vers 9 heures du matin
aux Vialets (Anterrieux). Le père sauve l’enfant de la Bête qui saisit le chien de la maison
et le porte à 200 pas sans lui faire d’autre mal (Relation, 04/04/65). • Je ne trouve pas Les Vialets, mais il y a un Valiette (Valhetes sur la carte de Cassini) un
peu à l'est, entre St.-Juéry et Morsanges.
Delphine Courtiol, femme Gervais, âgée de 30 ans, est tuée vers 10h heures du matin dans
son jardin à St.-Juéry (Fournels) (lettre et acte, 07/01). Le chien d’un berger et le bruit des
gens qui viennent à la messe font fuir la Bête (journal, 23/06). Une heure après, une fille
de 25 ans est dévorée à quatre kilomètres de là, dans le bois de Montclergue, près de Morsanges
(Maurines). La Bête lui arrache pratiquement toute la gorge et abandonne les morceaux
sur place sans les manger (lettres, 07/01 et 01/02).
7 janvier (Lundi, pleine lune) Lettre de Paris: « On mande du Bas-Languedoc que M. Duhamel, officier des volontaires de Clermont, détaché à la poursuite
de la Bête, vient de faire un dernier effort pour la faire périr; mais que son trop d’ardeur a fait échouer l’entreprise. Après avoir posté ses dragons à pied et à cheval, entendant crier à la Bête, au lieu de
rester à son poste comme il parut ensuite qu’il aurait dû faire, il courut pour aller à elle, ne soupçonnant
pas qu’elle vînt à lui; mais il eut aussitôt la douleur de la voir passer à l’endroit qu’il venait de quitter.
Deux dragons à cheval devant qui elle passa lui tirèrent leurs pistolets, et l’ayant manquée, la poursuivirent
le sabre à la main pendant trois quarts de lieue, croyant toujours pouvoir la sabrer, car les chevaux lui tenaient
pied et elle n’en était jamais qu’à 3 ou 4 pas; ce qui fait voir qu’elle ne va pas aussi vite qu’on
l’avait dit; mais une muraille se trouvant sur son passage, elle la franchit quoique assez haute et beaucoup
trop pour que les chevaux pussent la franchir de même. Après ce saut, elle se jeta dans un marais et de là
dans un bois voisin. Les dragons qui l’ont poursuivie disent qu’elle est grande comme le plus gros chien de
parc, extrêmement velue, de couleur brune, le ventre fauve, la tête fort grosse, deux dents fort longues qui
lui sortent des deux côtés de la gueule, les oreilles courtes et droites, la queue fort ramée qu’elle dresse
bien en courant. Cette chasse a été faite dans le courant de décembre.
Comme cette Bête a toujours montré une préférence pour la chair des femmes (car elle en a dévoré 42
depuis son apparition), on va faire habiller en femme quatre jeunes dragons, qui seront bien armés sous
leurs jupes et accompagneront les enfants qui gardent les bestiaux » (B.N.) • La lettre décrit la chasse de M. Duhamel le 22/12. Elle est reprise dans le Courrier du
25/01.
Lettre de M. d'Azémar, de Chaudes-Aigues, à l'intendant d'Auvergne: « A Chaudes-Aigues le 7ème janvier 1765.
Monseigneur
J'ai cru qu'il est de mon devoir d'instruire Votre Grandeur du dégât que cette bête farouche vient de faire
le 6ème du présent mois dans notre voisinage, où elle a égorgé dans le même jour une femme et une fille
dans deux endroits différents, et éloignés d'une demie lieue l'un de l'autre.
Le premier cas, monseigneur, est arrivé à un village qu'on appelle St.-Juéry, limite de l'Auvergne [et] du
Gévaudan. Une femme était vers les dix heures du matin dans son jardin pour y cueillir des herbes pour
mettre au pot. Cette bête l’y aperçut et fut à elle, la saisit par le col, lui a fait une ouverture aux mamelles,
et lui a mangé le foie.
Le second est arrivé le même jour à onze heures du matin dans un petit bois, qu'on appelle de Monclergue
situé sur la paroisse de Maurines pendant qu'on disait la grand-messe. Une fille passant dans le
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bois fut attaquée de [cette] bête, et fut égorgée comme la première. Les deux accidents sont arrivés à une
lieue de cette ville, ce qui jette l'épouvante dans tous le pays. Je [ne] crois pourtant pas qu’elle puisse faire
de longues résidences dans cette contrée, vu qu’il n’y a pas des forêts assez fortes pour lui servir d’asile, et
qu’elle a fait les ravages en passant et personne n’a pu me dire précisément de quel côté elle a passé. Voila
le simple récit qu’on m’en a fait et dont le tout est bien arrêté. Si Votre Grandeur veut bien me donner
quelque ordre pour prévenir les dangers je serai très exact à les faire exécuter.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Azemar. » (A.D. P.-de-D. c. 1731). [Doc214]
Enterrement de Delphine Courtiol: « Acte de décès, Delphine Courtiol, femme à Étienne Gervais, de St.-Juéry, décédée le six janvier mille sept
cent soixante cinq, enterrée le lendemain. Ses parents ont assisté à la sépulture.
D'APCHER, curé.
Avis. - La susdite Delphine Courtiol a été dévorée dans son jardin, au dit lieu, par une bête féroce inconnue
qu'on prétend être une hyène et qui, depuis le mois d'août qu'elle est dans ce diocèse, y a causé des ravages
affreux. On ne sait pas au juste le nombre de personnes qu'elle a dévorées mais suivant [ce ]qu'on en
dit plus de soixante ont été sa victime, sans parler de ceux qu'elle a attaqué. Elle s'en prend surtout au sexe
et aux vieillards. Elle en a encore dévoré dans l'Auvergne et dans le Rouergue. Mgr. l'évêque de Mende ordonne
actuellement des prières publiques pour sa destruction. Dieu veuille nous la procurer et nous délivrer
d'un si terrible fléau. J'écris ceci pour les siècles à venir. D'Apcher - Curé » (Mairie de Fournels, Registre
de St.-Juéry).
Marie-Jeanne Saltel, 11 ans, est tuée au Rieutort-d'Aubrac (Marchastel) (Acte, 08/01; relation,
04/04/65). • M. de Montluc, dans sa lettre du 26/01, date cette attaque du 10/01. Pic mentionne « un
petit garçon. » Louis indique une petite fille dévorée près de Nasbinals le 09 et un garçon
tué à Rieutort-Marchastel le 10. Confusion ?
8 janvier (Mardi) Le Courrier d’Avignon reprend la lettre de Mende du 26/12/64 (Généal43). La
Bête surprend à 50 pas de sa maison, près d'un petit bois, un adolescent de 14 ans, fils Limagne,
du Falzet (Chanaleilles). Elle lui coupe la tête et transporte le corps à 150 pas de
là, au milieu d'une prairie d'où elle peut voir venir le danger de loin. Avant qu'elle ait le
temps de dévorer sa victime, du monde arrive. Elle lui détache alors un bras et l'emporte
(lettre, 11/03). • Décapitation probablement sans témoins. • La date est calculée d’après la lettre du 11/03, qui indique « quatre jours » avant le combat
de Portefaix le 12/01. Pourcher, Pic, Louis et Crouzet la datent du 01/01, sans indiquer
d’autre source; Richard, du 24/12/64. Confusion possible avec Jean Chatauneuf
(voir 02/01) chez certains auteurs.
Enterrement de Marie-Jeanne Saltel: « Décès de Marie Jeanne Saltel de Rieutort.
L’an mille sept cent soixante cinq et le huitième janvier a été par nous enterrée Marie Jeanne Saltel du
village de Rieutort, âgée d’environ onze ans et qui a été dévorée par une bête féroce. Le reste du cadavre
enseveli dans le tombeau de ces prédécesseurs. La cérémonie faite en présence de Maître Pierre [Rue ?] vicaire
et de Pierre [Moulhiac ?] de ce lieu qui requis de signer ont signé; en foi de ce avons signé. Rue, vicaire.
Mouliac. [Gerbailles ?] curé. » (A.D. Lozère, Dumas) [Doc114] [Marchastel]
73
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le huit janvier 1765
Monseigneur
Je reçois dans l’instant la nouvelle que la bête féroce a dévoré deux personnes le six de ce mois du côté
de Maurines. M. d’Azemar qui m’apprend cette nouvelle me marque en même temps qu’il vous en donne
avis. Comme je connais parfaitement le local et que si elle demeure sur les lieux qui fournissent sa retraite
vers les bois qui y sont je la vois engagée entre deux rivières actuellement considérables par les pluies qui
viennent de tomber, je pars dans le moment pour lui faire donner une chasse qui nous peut mettre dans la
possibilité de la tuer. Je le désirerais beaucoup pour tout ce qu’elle a fait de ravage. Elle a dévoré nombre
de personnes en Rouergue tout à l’heure. Les dragons du détachement de M. Duhamel ne sont plus sur les
lieux. Il n’y a plus de troupe réglée chargée de cette [?]. Je ferai de mon mieux pour y suppléer. Cette bête
est plus dangereuse par les ruses que par sa force.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc215] • Nous n’avons pas d’autres nouvelles de cette chasse, qui dut être infructueuse.
9 janvier (Mercredi) D’après une lettre de Rodez de ce jour, la Bête s’est montrée en plusieurs endroits
du Rouergue, à Aubrac, à St.-Géniès, à Bonneval, à St.-Côme (attaque du 02/01) et à
Espalion (Pourcher). Lettre de Mende, reprise par le Courrier du 22/01: « La troupe de dragons des volontaires de Clermont Prince, qui était à St.-Chély, est actuellement à la
poursuite de la Bête féroce. En attendant le succès de cette nouvelle tentative, nous apprenons que ce cruel
animal continue ses carnages, et qu’il a tout récemment dévoré un homme entre St.-Chély et La Garde sur
la route de St.-Flour. M. notre évêque vivement et pastoralement sensible aux maux que ce terrible animal
fait à son troupeau, a fait un mandement pour ordonner des prières publiques, et dimanche dernier 6 de ce
mois le St.-Sacrement fut exposé dans l'église cathédrale. Le peuple, secondant le zèle de son pasteur, accourut
en foule: toute la journée l'église fut pleine; et lorsqu’on donna la bénédiction, cette église, quoique
très vaste, ne suffit pas, ni à beaucoup près, pour contenir tous les fidèles qui s’y rendirent: une grande partie,
et peu s’en fallait que ce ne fût la plus nombreuse, resta dehors. » (Généal43) [Doc140] • Théoriquement à cette date, les dragons ne sont pas encore de retour (voir 10/01) mais
peuvent être en route - à moins que l’auteur n’ignore qu’ils sont repartis entretemps. • L’attaque entre St.-Chély et La Garde n’est mentionnée nulle part ailleurs, et serait atypique
en ce qu’elle impliquerait la mort d’un homme adulte. • Voir la Gazette de Quebec du 16/05/65 pour des variantes de ces lettres.
10 janvier (Jeudi) A la demande de M. Lafont, M. Duhamel est de retour à St.-Chély (lettre, 20/01).
Le nombre de cavaliers est réduit à 11 (lettre, 16/02). Il bat les bois de St.-Juéry. Au retour
il apprend le meurtre de Nasbinals (Louis).
11 janvier (Vendredi) M. Duhamel laisse reposer sa troupe (lettre, 20/01). La Bête attaque trois
hommes adultes près du village des Laubies, au nord de St.-Amans. Au moment où les
hommes s'engagent sur le pont d'Arifattes, la Bête leur barre le chemin. Les trois hommes
se mettent aussitôt en défense, chacun brandissant une lance. La Bête se met à tourner autour
d'eux et esquive les coups de pointe. Elle finit par se retirer (Lettre, 18/01). • Cubizolles donne la date du 12/01. Cette anecdote est contestée par M. de La Barthe
(lettre, 01/04).
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12 janvier (Samedi) M. Duhamel reprend les chasses (lettre, 20/01). Vers 11 heures du matin (lettre,
11/03) la Bête attaque 5 garçons et 2 filles qui gardent ensemble leur bétail sur la Margeride
près du Villeret, paroisse de Chanaleilles. [Enfants01/04; Seuge] A 3 heures de
l’après-midi (lettre, 11/03) elle dévore un garçon de 15 ans au Mazel-de-Grèzes (ci-dessous;
lettre, 02/02). • L’article du 12/04, ainsi que la tradition, localisent le combat des enfants au pâturage de
la Coustasseyre. • Richard identifie la victime du Mazel à Jean Chatauneuf (voir 02/01).
Relation du combat établie par le curé de la paroisse à la demande du subdélégué de l'intendant
du Languedoc à Mende: « Détail des ravages que la bête féroce
A fait tant en Vivarais, qu'en Gévaudan
En Auvergne et en Rouergue.
Le 12 de janvier la bête féroce attaqua cinq petits garçons du village de Villeret, paroisse de Chanaleilles;
les trois plus âgés avaient environ onze ans, les deux autres n'en avaient que huit et ils avaient avec
eux deux petites filles à peu près du même age. Ces enfants gardaient du bétail au haut d'une montagne; ils
s'étaient armés chacun d'un bâton, au bout duquel ils avaient attaché une lame de fer pointue, de la longueur
de quatre doigts. La bête féroce vint les surprendre, et ils ne l'aperçurent que lorsqu'elle fut près
d’eux; ils se rassemblèrent au plus vite et se mirent en défense. La bête les tourna deux ou trois fois, et enfin
s'élança sur un des plus petits garçons; les trois plus grands fondirent sur elle, la piquèrent à diverses reprises
sans pouvoir lui percer la peau. Cependant à force de la tourmenter ils parvinrent à lui faire lâcher
prise; elle se retira à deux pas après avoir arraché une partie de la joue droite du petit garçon dont elle
s'était saisie, et elle mangea devant eux ce lambeau de chair. Bientôt après elle revint attaquer ces enfants
avec une nouvelle fureur; elle saisit par le bras le plus petit de tous, et l'emporta dans sa gueule; l'un d'eux épouvanté proposa aux autres de s'enfuir pendant qu'elle dévorerait celui qu'elle venait de prendre. Mais le
plus grand nommé Portefaix, qui était toujours à la tête des autres, leur cria qu'il fallait délivrer leur camarade
ou périr avec lui. Ils se mirent donc à poursuivre la bête, et la poussèrent dans un marais qui était à
cinquante pas, et où le terrain était si mou qu'elle y enfonçait jusqu'au ventre; ce qui retarda la course et
donna à ces enfants le temps de la joindre. Comme ils s'étaient aperçus qu'ils ne pouvaient lui percer la
peau avec leur espèces de piques, ils cherchèrent à la blesser à la tête, et surtout aux yeux; ils lui portèrent
effectivement plusieurs coups dans la gueule qu'elle avait continuellement ouverte, mais ils ne purent jamais
rencontrer les yeux. Pendant ce combat elle tenait toujours le petit garçon sous sa patte; mais elle
n'eut pas le temps de le mordre, parce qu'elle était trop occupée à esquiver les coups qu'on lui portait. Enfin
ces enfants la harcelèrent avec tant de constance et d'intrépidité qu'ils lui firent lâcher prise une seconde
fois, et le petit garçon qu'elle avait emporté n'eut d'autre mal qu'une blessure au bras par lequel elle l'avait
saisi, et une légère égratignure au visage. Comme la petite troupe ne cessait de crier de toutes ses forces,
un homme accourut et se mit à crier de son côté. La bête entendant un nouvel ennemi se dressa sur ses
pattes de derrière, et ayant aperçu l'homme qui venait à elle, elle prit la fuite et alla se jeter dans un ruisseau à une demi-lieue de là. Trois hommes la virent s'y plonger, en sortir et se rouler ensuite quelque temps
sur l'herbe; après quoi elle prit la route du Mazel et fut dévorer un garçon âgé de 15 ans de la paroisse de
Grèzes en Gévaudan. » [Doc06a/b] « Relation
du combat du petit Portefaix et de ses camarades
Soutenu contre la Bête féroce le 12 janvier 1765
Le douze janvier sept enfants du lieu du Villeret, paroisse de Chanaleilles, dont cinq garçons et deux
filles, gardant du bétail sur une des plus hautes montagnes du Gévaudan y furent attaqués par la Bête. Les
cinq garçons étaient Jacques Portefaix, âgé de douze ans, de la taille de quatre pieds six lignes; Jacques
Couston, âgé de douze ans et demi, de la taille de trois pieds onze pouces; Jean Pic, âgé d'environ douze
ans, de la même taille; Joseph Pannefieu, âgé de huit ans et demi, taille de trois pieds cinq pouces; Jean
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Veyrier, âgé de huit ans, de la même taille. Les deux filles étaient Magdelaine Chausse, âgée de neuf ans, et
Jeanne Gueifier. Ces enfants étaient armés chacun d'un bâton au bout duquel ils avaient attaché une lame
de fer pointue qu'ils avaient passée dans une gaine. Ils n'aperçurent la Bête que lorsqu'elle fut auprès d'eux.
Ils se rassemblèrent au plus vite, tirèrent la gaine de leurs petites armes, firent le signe de la croix, et se
mirent en défense. Portefaix qui les dirigeait, se plaça sur le devant avec Couston et Pic qui étaient les plus
forts. Il mit les filles au second rang, derrière les filles Pannefieu et Veyrier qui étaient les plus jeunes de la
troupe. La Bête vint à eux et les tourna plusieurs fois, ils tournaient eux même à côté d'elle. Elle saisit à la
joue Joseph Pannefieu, l'un des plus petits qui étaient sur le derrière. Les trois plus grands fondirent sur
elle, la piquèrent à diverses reprises; ils ne purent jamais lui percer la peau. Cependant en réitérant leurs
efforts, ils parvinrent à lui faire lâcher prise. Elle se retira à deux pas, emportant une partie de la joue
droite de Joseph Pannefieu qu'elle mangea devant eux. Elle vint ensuite les attaquer de nouveau avec plus
de fureur et les tournant toujours; elle renversa d'abord d’un coup de museau le plus jeune de ces enfants,
qui était Jean Veyrier. Portefaix, Couston et Pic l'éloignèrent, elle revint sur cet enfant et le blessa d'un
coup de dent aux lèvres; ils la repoussèrent encore. Elle fondit une troisième fois sur lui, le saisit avec la
gueule par le bras et l'emporta. Toute la troupe courut après, excitée par Portefaix qui, voyant qu'on ne
pouvait l'atteindre, fit passer Couston d'un côté, et passa lui même de l'autre pour que la Bête prît son chemin à travers un bourbier qui était à cinquante pas d'eux, ce qui leur réussit. La Bête s'engagea dans ce
bourbier au point qu'elle fut arrêtée dans sa course et que les enfants eurent le temps de la joindre. L'un
d'eux qui s'était très bien défendu au commencement du combat avait perdu courage, lorsqu'il vit avait vu
couler le sang de la joue de Joseph Pannefieu son cousin et le petit Veyrier dans la gueule de la Bête qui
l'emportait. Il avait d'abord proposé aux autres de s'enfuir et de lui laisser manger celui qu'elle tenait, mais
Portefaix courant à leur tête, leur cria qu'il fallait délivrer leur camarade ou périr tous avec lui, et tous le
suivirent, même celui qui avait une partie de la joue emportée. Lorsqu'il atteignit la Bête il leur dit qu'il ne
fallait plus la piquer par derrière, ayant déjà éprouvé qu'il n'était pas possible de la percer, mais qu'ils fallait
devaient s'attacher à la tête et surtout aux yeux ou à la gueule qu'elle avait continuellement ouverte. Ils
lui portèrent plusieurs coups dans la gueule et dans la tête; ils ne purent jamais rencontrer les yeux. La
Bête tenait toujours sous sa patte pendant le combat l'enfant qu'elle avait saisi, mais elle n'eut jamais le
temps de le mordre, étant occupée à éluder les coups qu'on cherchait à lui porter aux yeux ou à la gueule.
Elle saisit une fois avec les dents l'arme du petit Portefaix qui en fut faussée. Au dernier coup qu'il lui porta,
elle fit un saut en arrière, laissant le petit Veyrier dans le bourbier. Dès qu'elle l'eut lâché, Portefaix se
mit entre elle et lui pour qu'elle ne pût plus reprendre cet enfant, qui se releva derrière Portefaix et s'accrocha
au bout de son habit. La Bête se retira sur un tertre. Ces enfants furent l'y poursuivre et la mirent en
fuite. Il a été vérifié que l'homme dont on a parlé dans la première relation ne parut que lorsqu’elle était
déjà loin. » (A.D. Hérault) [Doc24]. • La peau de la Bête s'avère aussi difficile à percer au corps à corps qu'aux armes à feu. A
part la cuirasse, Parbeau suggère la grande mobilité et l’importante résistance à la douleur
des canidés comme explications possibles. • La Bête se roule dans l’eau après un combat (et de possibles blessures); voir les notes à
la description du curé Ollier le 03/01/66.
De nombreuses complaintes et poèmes furent composés en 1765 pour célébrer l'exploit de
Jacques Portefaix. Voir 04/65 pour un autre exemple. « Je célèbre un héros, dont la valeur utile
En eût plus fait, certes, qu'Ajax et Achille,
Si l'âge eût fécondé ses exploits éclatants;
Car alors à peine comptait-il bien onze ans.
Portefaix est son nom, dans un séjour champêtre
Sous de paisibles toits, le ciel l'a fait naître;
Il n'était que berger. Cet état avili
Semblait le condamner aux rigueurs de l'oubli.
Un monstre furieux désolait ce séjour,
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Et sans son audace l'eût banni pour toujours.
Objet trop renaissant de la terreur publique,
Monstre échappé, dit-on, des plages d'Afrique;
Assemblage inouï, d'autant plus redouté
Que ruse va de pair avec sa cruauté:
Aussi prompt que l'éclair dans sa course homicide,
Et signalant au loin la fureur qui le guide:
Dans tout le Gévaudan sème l'épouvante;
C'est par l'impunité que sa rage augmente;
Préparant en secret les coups qu'il veut porter,
Il s'élance au moment qu'on ne peut l'éviter.
A quelqu' excès de foi que l'on s'abandonne
Laissera-t-on languir le trésor de Pamone:
La culture des champs et les soins des troupeaux,
N'occuperont-ils plus les paisibles hameaux ?
Le travail l'emporte, nécessité oublie:
On sillonne les champs, les troupeaux prennent vie.
Par le commun danger sept enfants réunis
Veillent sur des moutons à leur garde remis,
Et parmi ces enfants, Portefaix se signale
En détruisant en eux la crainte fatale.
Sa noble fierté qui brille dans ses yeux,
Ce présage assuré d'un destin glorieux,
En impose aussitôt, fait fuir les alarmes,
A tout événement prépare des armes.
Il cherche à prévenir les pièges cachés
En vantant des bâtons les gros fers attachés;
Les bergers en circuit, filles et leurs fuseaux
Dans le centre placés, forment un camp nouveau.
Ils étaient dans leur camp, tout à coup une voix
S'écrie: O mes amis, c'est elle, je la vois.
Le monstre furieux approche, murmure,
Portefaix, seul en chef, tout le camp rassure:
Ne craignez rien, dit-il, je suis à votre tête,
Tandis que le monstre tourne droit, s'arrête
Et de même qu'un trait lancé d'un bras nerveux
S'élance, se saisit du plus jeune d'entre eux
L'entraîne et dans son sang croit assouvir sa rage.
Tout le camp, dont ce coup brise le courage,
Propose la fuite avec persistance;
Portefaix aussitôt méprise l'instance
Et déployant un coeur plus grand, plus affermi:
Non, dit-il, périssons ou sauvons notre ami.
Par ce généreux cri la troupe ranime,
Et on court en ordre arracher la victime
Qu'on trouve sanglante. Le monstre ne peut voir
Qu'à de tels ennemis il cède le pouvoir;
Lui dont l'horrible soif toujours le dévore
Jamais ne s'étanche que dans le sang encore.
Non seulement sa proie échappe à sa fureur,
Pour la première fois, il connaît la terreur.
De rage, de douleur ses regards étincellent;
Sept enfants mal armés l'entourent, le harcèlent.
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Chacun croit voir Dieu, dans son chef invincible,
Le monstre allait périr, lorsqu'une fuite prompte,
Dans le fond d'un ruisseau lui fait cacher sa honte,
Il s'y roule, se lave et s'élançant soudain
Désespéré, confus, prend un autre chemin. (Soulier)
13 janvier (Dimanche, baptême du seigneur) Plusieurs personnes sont mordues en Limousin par un
loup ou un chien enragé. Le père et deux voisins d'un enfant dévoré en gardant les brebis
aux environs de Durfort et de Sourniac (date non précisée) passent à St.-Flour (lettres,
14/01, 18/01). • Si ces attaques sont avérées, ce sont sans doute les plus occidentales recensées. Toutes
semblent très éloignées du territoire de la Bête et d’un trajet entre Grèzes le 12 et Lescure
le 14. La lettre de M. de Tournemire du 18/01 mentionne Marcillac-la-Croisille, à
mi-chemin de Mauriac et de Tulle, également en-dehors du territoire de la Bête. Sourniac
est à quelques kilomètres au nord de Mauriac, Durfort à quelques kilomètres à
l’ouest, à mi-chemin de Marcillac. Peut-être s’agit-il en fait de la « Bête du Limousin »
mentionnée dans le Courrier du 19/02. La mention de la rage ne semble pas correspondre à la Bête, mais il est simplement dit que les victimes pensent avoir été mordues
par un loup enragé.
Lettre de M. Duhamel: « Le 21 du mois dernier, le curé d’un village à trois [lieues] d’ici m’envoya un exprès pour m’informer que
la veille une jeune fille de sa paroisse qu’un besoin avait conduite dans le jardin, y avait été étranglée par
la Bête féroce, et que conformément aux ordres que j’avais fait passer dans tous les villages, il avait fait
laisser le cadavre à la même place, en attendant ma réponse. Comme la lettre du curé ne me parvint qu’à
trois heures après midi et qu’il était trop tard pour m’y rendre avec toute ma troupe que j’aurais inutilement
fatiguée, j’en détachai un maréchal des logis avec douze dragons à pied que j’y envoyai sur-le-champ
pour y garder le cadavre, avec ordre d’y passer la nuit au bivouac, embusqué avec son monde, de façon à
espérer d’avoir ce cruel animal, si comme c’est sa coutume il revenait sur sa proie. Le lendemain à la
pointe du jour, je me mis en marche avec le reste de mon détachement et je me postai d’abord à cinq lieues
d’ici dans les forêts de la Beaume, où j’augurais que ce monstre se serait peut-être réfugié. Les différentes
paroisses que j’avais faites commander la veille et auxquelles j’avais assigné un rendez-vous s’y trouvèrent
bien exactement rendues. Je commençai ma chasse et je fus assez heureux pour trouver enfin ce monstre
dans la seconde battue que je fis; n’était l’imprudence de trois dragons qui ne me savaient point posté si
près d’eux, cet animal venait droit à moi sans qu’il puisse me voir, et je l’aurais tiré à bout touchant. Mais
les trois dragons, dès qu’ils virent passer le monstre qui était trop loin pour qu’ils puissent tirer, firent la
sottise de courir après en criant beaucoup. Je crus bonnement qu’ils le suivaient à vue, je quittai ma place
pour me porter au-devant d’eux, espérant de couper ce monstre et de pouvoir le tirer dans un clair. A peine
avais-je fait cent pas, j’entendis du bruit derrière moi, je me retournai et je vis le monstre qui passait au
pied de l’arbre que je venais de quitter. Représentez-vous, monsieur, quelle fut ma douleur, je la sens encore
aussi vivement que dans le moment même, mais je ne puis vous la rendre. C’était le plus beau moment
de ma vie et je vivrais mille ans que je ne m’en consolerais point. Enfin je fus obligé de tirer cet animal de
fort loin et comme il entrait dans le fourré; mon laquais, qui n’était point fort éloigné, m’amena mes chevaux
tout de suite, je montai dessus et pour ne pas perdre de temps, au lieu de recharger mon fusil, je mis le
pistolet à la main et je perçai le bois ventre à terre. Le malheur voulut qu’en sortant du bois je ne trouvai
personne pour me dire de quel côté avait pris cet animal; je suivis la gauche du bois, mais le monstre suivait
le chemin contraire. Comme les hommes à cheval de mon détachement entouraient le bois en gardant
les hauteurs, deux fourriers aperçurent cette bête et la poursuivirent le sabre à la main pendant près d’une
demi-lieue, et toujours de si près qu’ils espéraient à chaque instant de la pourfendre, mais un marais impraticable
les força d’abandonner leur proie la nuit et je fus obligé de me retirer... Comme cet animal n’attaque
volontiers que les filles, les femmes ou les enfants, j’ai imaginé de disperser dans les villages ici aux
78
environs les dragons à pied que j'ai avec moi. En établissant deux dragons dans chaque village, ils occuperont
dix-huit villages. J'ordonnerai aux consuls de ces paroisses de faire prêter à ces dragons des coiffes et
des jupes et comme cette Bête rôde toujours autour des enfants qui gardent les troupeaux, il y a lieu de penser
que les dragons ainsi déguisés et accompagnant les enfants qui garderont les bestiaux, cette bête donnera
dans le panneau. Quoique déguisés en femmes les dragons n'auront pas moins leur sabre et leur carabine
bien chargée. » (Balmelle) • Pas de destinataire indiqué pour cette lettre.
14 janvier (Lundi, dernier quartier) La Gazette publie la lettre de Mende du 29/12/64 (Pourcher). La
Bête tue Pierre Marchet, 12 ans, au village de Lescure (La Chapelle-Laurent) (lettre, 20/01;
acte ci-dessous). « Pierre Marchet de Lescure, âgé de douze ans, a été dévoré par la bête féroce, mort et enterré par moi
soussigné le quatorze janvier mille sept cent soixante cinq en présence de Pierre Isabel de la Chapelle et de
François [Levet ?] de Souliac qui ont [déclaré ?] ne savoir signer de ce enquis. [Peu lisible] Curé. »
[Doc134] • La lettre du 20/01 donne un âge de 13 ans.
Géraud Récuse, métayer au domaine de Boulan (au nord de Mauriac), appartenant à M.
d'Estremont, bourgeois de Mauriac, prétend avoir été attaqué par la Bête le 13 en revenant
de Mauriac à une heure un peu tardive, et l'avoir mise en fuite avec son bâton après avoir
reçu une blessure au genou. M. de Tournemire, subdélégué de Mauriac, le fait venir pour
l’interroger (lettre, 18/01). Lettre de M. Vigier, consul de St.-Flour, à l'intendant d'Auvergne, à propos de cet incident et des agressions de la veille (lettre, 22/01): « Le père de cet enfant, qui est accouru à son secours, a eu une joue entièrement emportée, et deux autres
voisins qui étaient également accourus ont reçu des coups de griffe dans le visage ou sur les bras; ces trois
personnes ont passé ici hier dimanche pour aller chez Mme de Sourniac, pour se faire panser, croyant avoir été mordues par un loup enragé. » (A.D. P.-de-D. c. 1732).
Lettre du subdélégué Pagès de Vixouses, d'Aurillac, à l'intendant d'Auvergne: « ... il y a environ dix huit ans qu'il y en eut un [animal] semblable en ce pays-ci qui après y avoir fait
beaucoup de mal disparut de lui même ou à force de battues dans les bois ou de le poursuivre. Je parlais
hier même à un paysan qui n'était qu'un berger en ce temps là et qui fut attaqué à deux pas de sa porte par
cet animal. Il en porte encore la marque le long du visage et à la tête. Cet animal le mordit au sein dont il
lui emporta une partie, ce qui dénote que celui du Gévaudan est de la même espèce... » (A.D. P.-de-D. c.
1731). • Autre piste à explorer concernant une bête similaire.
15 janvier (Mardi) Article du Courrier d’Avignon (Blanc). Les gens des villages avoisinant Lescure
se groupent pour battre les bois, sans succès (lettre, 20/01). Lettre de M. de Ballainvilliers à M. d’Ormesson, informant M. de St.-Florentin de la prime (A.D. P.-de-D. c. 1731). Catherine
Boyer, 20 ans, est attaquée à la Bastide (Lastic, Auvergne) alors qu’elle étend du
fumier près du village. La Bête profite de ses mouvements pour s’approcher à son insu et
l’attaque par-derrière. Elle la blesse grièvement à la tête. Des gens du village sont témoins
de l’attaque et lui portent secours (Relation, 04/04/65; lettre, 09/02). • Pourcher, d’après Bès de la Bessière, date l’attaque de la Bastide du 14.
79 • M. Duhamel indique La Bastide, paroisse de Monchal. Je ne trouve pas Monchal; il
s’agit peut-être d’une erreur pour Monchamp, un peu au sud-ouest.
La Bête attaque un homme fort et robuste qui garde les vaches du village du Mazel
(Grèzes), armé d’un fusil qui fait faux feu sur la Bête. Il se défend à coup de bourrades. La
Bête tourne autour de lui avec tant de vitesse qu’il est obligé de tourner comme sur un pivot.
Il est prêt de tomber étourdi lorsqu’une de ses vaches vient à son secours; à grands
coups de tête sur la Bête, elle la fait fuir et la suit plus de 40 pas, ce qui donne le temps à
cet homme de se remettre. Le 11/03, il est décrit comme encore bien malade (Lettre,
11/03). Aux alentours de cette date, on écrit de Mende à propos de Portefaix: « L’évêque de Mende a donné ordre de récompenser tous ces enfants et de s’informer si ce petit déterminé,
qui avait enhardi les autres par ses discours et par son exemple, est susceptible d’éducation; sur ce qu’on
lui a rapporté que le courage était en lui accompagné de toutes les autres bonnes qualités, le prélat se propose
de le faire élever. » (B.N.)
Des dragons conduisent le métayer Géraud en prison pour une semaine (Louis). La Bête
dévore une fille au village du Villaret (St.-Chély-en-Rouergue), au-dessous du bois d’Aubrac.
Elle veut ensuite en attaquer une autre dans un autre village de la même paroisse,
mais en est empêchée par le père de la fille, qui vient à sa rencontre (journal, 23/06). • S'il y a un Villaret sur la paroisse de St.-Chély, je ne le trouve pas; le plus proche me
semble être Le Vilaret, paroisse de Crouzets, au sud-est. • La date est fournie d’après Richard. • Si l'attaque du Villaret est avérée, elle correspondrait à l'un des plus grands déplacements
de la Bête en une journée, de Lastic au Villaret en passant par Le Mazel, soit
88km minimum (à vol d’oiseau) dans la journée. Cette distance est tout à fait compatible
avec les capacités d’un loup (qui peut facilement couvrit 100 à 150km en 24
heures), même en tenant compte du terrain, mais il resterait à expliquer les raisons de
ces déplacements à la fois importants et fréquents. On ne peut cependant exclure des
imprécisions de date. Une alternative serait d’attribuer à un animal différent les attaques
des Hermaux, Prades d’Aubrac, St.-Chély d’Aubrac et St.-Côme d’Olt ainsi que
les apparitions à Aubrac, St.-Geniez d’Olt, etc.
17 janvier (Jeudi). A cinq heures du soir, un homme échappe à la Bête avec difficulté à Chapelin. M.
Duhamel est informé par exprès et envoie des ordres à trois villages voisins pour une
chasse lendemain matin (lettre, 20/01). • La localisation de cette attaque est imprécise. M. Duhamel est averti par « Chapelin à
trois lieues » de St.-Chély. Aucun autre toponyme n’est mentionné, ce qui laisse à penser
que Chapelin en est un, et non un nom de personne, mais je ne le localise pas, bien
qu’il semble s’agir d’une paroisse. Je ne connais pas d’autre document concernant cette
attaque.
18 janvier (Vendredi) M. Duhamel arrive sur les lieux à neuf heures et demie. Malgré les difficultés
du terrain et la grêle, il chasse jusqu’à la nuit, sans rencontrer la Bête (lettre, 20/01). Lettre
de M. Altaroche, de Massiac, à M. Montbriset, Brioude, l'informant de l'attaque de Lescure
du 14 (lettre, 20/01). M. de Ballainvilliers répond à la lettre de M. Vigier du 14; celui-ci
transmet la lettre à M. de Tournemire (lettre, 22/01). Lettre de M. de Tournemire à M. de
Ballainvilliers:
80 « A Mauriac le 18 janvier 1765
Monseigneur
J’ai rendu public l’ordre du Roi portant qu’il serait payé une somme de douze cent livres à celui qui tuerait
et vous rapporterait l’animal féroce qui a fait tant de ravage du côté du Gévaudan. Cette nouvelle à été
bientôt répandue et a fait l’entretien de bien du monde, principalement du paysan, toujours animé dans des
cas semblables par l’espoir de [?]. A cette nouvelle a succédé le bruit que cette bête s’était montrée aux environs
de cette ville dimanche dernier treize de ce mois, que entre jour et nuit, elle avait attaqué le fermier
du sieur d’Estremont en son domaine de Boulan, qui avait eu bien de la peine à se défendre, mais qui par
bonheur n’avait été blessé que fort légèrement à un genou.
Avant de questionner cet homme qui se nomme Geraud Récuse et qui est métayer au domaine de Boulan
appartenant au sieur d’Estremont, bourgeois de cette ville, je me suis informé si l’on pouvait compter sur
son témoignage; mais m’ayant été dépeint pour un ivrogne, ma confiance a beaucoup diminué; néanmoins
je l’ai envoyé chercher et voici, monseigneur, son récit. ‘Je passais dimanche dernier treize de ce mois entre chien et loup au commun de Fageole pour aller de
Mauriac au village de Boulan chez mon maître. Comme il avait beaucoup plu, j’entendis dans une espèce
de marais du bruit à quelque distance de moi et ayant jeté les yeux de ce côté là, j'aperçus une bête à peu
prés semblable au renard, qui venait droit à moi à son petit pas. Je m’arrêtai dès lors, et sitôt qu’elle fut à
la distance de trois à quatre pas de moi, elle s’éleva et s'élança sur moi. Du premier saut, elle me jeta mon
chapeau, mais étant retombée sur ses pattes et voulant de nouveau sauter sur moi, je lui appliquai un coup
de bâton à côté d’une oreille et en tombant sur ses pattes de devant, je ne sais si ce fut avec les griffes ou les
dents qu’elle me prit au genou, et ayant relevé mon bâton pour lui redoubler dans le temps qu’elle avait le
nez à terre, elle se recula précipitamment, prit son chemin et moi le mien pour me rendre à mon village.’
Cette bête était d’un poil rougeâtre, m’a dit cet homme, à peu prés comme poil de vache; et l’ayant questionné
sur toutes les différentes parties de [conformation ?] de cet animal, il m’a dit n’avoir pu remarquer
autre chose que le poil.
Il y a plusieurs personnes du côté de Marcillac la Crauzille en Limousin, c’est à dire à environ cinq
lieues d’ici, qui disent d’avoir été mordues par un loup enragé ou un chien. Elles se sont rendues chez Mme
de Sourniac qui donne un remède qu’elle a souvent éprouvé. L’aventure de Récuse a été d’abord soutenue
par les accidents de ceux ci. On a prétendu que la bête féroce avait fait tout le mal. L’un l’a dépeinte d’une
façon, l’autre d’une autre, mais ce qu’il y a de bien certain c’est que heureusement nous n’avons encore éprouvé aucun événement qui assure que cette Bête a pénétré dans ce canton. Tout le monde suspecte le témoignage
de Récuse parce qu’il est ivrogne et cette année les vins du Limousin sont fumeux. Cet homme est
parti quasi à la nuit des cabarets de Mauriac et l’on pense qu’il a voulu se donner un [?] en disant qu’il a
terrassé cette bête d’un coup de bâton. Il a cependant une blessure au genou, qu’il dit que cette bête lui a
faite, mais elle pourrait fort bien avoir été occasionnée par quelque autre cause. Voilà tout ce que je puis
avoir l’honneur de vous dire à cette occasion. Si j’apprends quelque chose de plus particulier, je serai exact à vous en rendre compte.
Je suis avec le plus profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Tournemire. » (A.D. P.-de-D.) [Doc216]
Le Courrier reprend la lettre de Marvejols du 02/01 (Généal43) et fait un long portrait souvent
imaginaire de la Bête: « Cet animal est inconcevable, c’est un loup-garou, c’est un
sorcier, c’est le diable en personne, etc. » (B.N.) Lettre de Mende, relative à l’attaque du
11/01, reprise dans le Courrier du 29/01: « Tant que la Bête féroce qui infeste nos contrées vivra, ce sera aux voyageurs et à tous ceux qui fréquenteront
la campagne à se prémunir contre elle; et ils seront fort heureux si les moyens de défense dont ils se
pourvoiront suffisent pour empêcher qu’ils n’augmentent le nombre de ses victimes. Trois hommes qui la
rencontrèrent ces jours derniers au pont appelé d’Arifattes dans la paroisse des Laubies de ce diocèse, se
trouvant sans armes à feu, et n’ayant chacun qu’un bâton avec une baïonnette au bout, eurent longtemps à
se débattre pour la repousser, ne s’en débarrassèrent qu’à grand-peine; et s’ils eurent le bonheur d’empê-
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cher qu’elle ne les atteignît, ils ne purent jamais l’atteindre, tant elle avait d’agilité et de souplesse pour éviter les coups qu’ils lui portaient. Sur la direction que prenaient les bâtons, elle réglait ses évolutions,
sautant en l’air, s’abattant à terre, se tournant, se retournant à droite ou à gauche; et tout cela si à propos
et avec tant de justesse, qu’on eût dit qu’elle raisonnait. Le gladiateur le plus exercé, le plus rusé et le plus
adroit n’aurait pas mieux fait ni si bien.
La compagnie de dragons est revenue de Langogne: elle est à St.-Chély. L’officier qui la commande se
donne tous les mouvements possibles et n’oublie rien pour nous délivrer de ce monstre. Nous espérons de
son zèle, de son courage et de la valeur de sa troupe qu’à la fin il réussira. » (Généal43) [Doc142]
19 janvier (Samedi) Lettre de M. Romeuf, correspondant d'une subdélégation, à M. Montbriset, l'informant
de l'attaque du 15 (lettre, 20/01). Catherine Boyer est admise à l’hôpital de St.-
Flour: « N°3: Catherine Boyer, fille à Pierre, tisserand du lieu de Sistrières, paroisse de Montchamp, âgée d'environ
20 ans, est entrée ce jourd'hui 19 janvier 1765 par un billet signé de M. Bigot de Vernières, curé du
consentement de Mgr l'évêque, pour y être pansée des blessures que l'animal anthropophage qui court dans
ce pays lui a faites.
Décédée le 27 mars 1765. » (Registre d'entrée de l'hôpital de St.-Flour).
20 janvier (Dimanche) A Plagnes (Bacon), une petite fille de 12 ans est attaquée avec sa soeur cadette.
Tenant l’aînée d’une patte, la Bête tente d’attraper la cadette de l’autre, mais elle esquive
le coup. L’aînée, grièvement blessée à la tête, s’accroche à un poteau du jardin, et
les habitants de la maison viennent à leur secours (Relation, 04/04/65). L’attaque a lieu à 5
heures du soir, la Bête s’élance dans le jardin malgré un mur. La soeur cadette a 8 ans. Un
autre enfant est présent. Les cris des enfants et le secours d’autres personnes la lui font
abandonner; l’enfant guérit de ses blessures. (lettres, 27/01; journal, 23/06). • Cubizolles donne l’âge de 15 ans à la victime du Bacon et précise qu’elle guérit. Pourcher
donne la date du 21/01 et l’âge de 15 ans, et signale également son rétablissement;
tout ceci confirmé par la lettre de M. Lafont du 02/02. Dans les autres sources, l’âge
donné est de 8 ou 11 ans.
Lettre de M. Montbriset à l'intendant d'Auvergne: « Le sieur Altaroche, correspondant de cette subdélégation à Massiac, m'a donné avis par sa lettre du 18
du présent que la Bête féroce qui se tient dans les bois de la Margeride, avait paru, ces jours passés, du
côté de la Chapelle-Laurent, et qu'elle y avait dévoré lundi dernier un jeune garçon de l'âge de treize ans,
du village de Lescure, paroisse de la Chapelle-Laurent. Par sa même lettre, il me marque qu'on a fait le
lendemain une battue générale dans ce canton, mais qu'on ne l'a pas trouvée. Le sieur Romeuf, correspondant à la vôtre, m'apprend aussi par une lettre du 19 que cette bête a dévoré, le 15 de ce mois, une fille du
village de la Bastide, paroisse de Lastic, et que, malgré les chasses journalières que l'on fait pour la détruire,
il n'est pas possible de la joindre. » (A.D. P-de-D. c. 1731)
M. Duhamel décide de disperser ses dragons sur les paroisses d’Aumont, le Puech, Beauregard,
Termes, Albaret-le-Comtal, Prunières, Les Cayres et Rimeize (lettre, 12/02). Il fait
battre un ban à la tête de la troupe avant qu’elle se sépare et en présence des principaux
habitants de St.-Chély par lequel il enjoint à ses dragons de payer exactement tout ce qui
leur sera fourni pour leur subsistance et leur défend à peine de la vie de rien prendre de
leurs hôtes ni de personne (lettre, 12/02). Lettre aux consuls: « Conformément aux ordres de Son Altesse Sérénissime Mgr. le comte d’Eu, et de M. le comte de Moncan,
commandant de la paroisse, il est ordonné aux consuls de la paroisse d’Aumont de faire fournir le logement à un maréchal des logis et sept dragons du régiment des volontaires de Clermont Prince, lesquels nous
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avons jugé nécessaire d’y établir afin de pouvoir continuer avec plus de succès la chasse de la Bête féroce
que nous sommes chargés de détruire. Comme l’on ne saurait employer trop de moyens pour parvenir à la
destruction d’un si cruel animal, nous en avons imaginé un dont le succès paraît certain et auquel M. le
comte de Moncan nous a autorisé. En conséquence, MM. les consuls feront fournir à un ou deux dragons,
ainsi que le maréchal des logis jugera à propos, des vieilles jupes et coiffes de femme, afin que ces dragons
déguisés en femme quoique bien armés puissent escorter et accompagner les enfants qui garderont les bestiaux.
Les dragons vivant de leur solde et n’étant à charge en rien au pays, je prie MM. les consuls d’avoir attention
de les loger dans les meilleures maisons, afin que ces hommes rentrant le soir soient au moins logés
de façon à pouvoir oublier les fatigues qu’ils auront eues dans la journée. Dans le cas où relativement à la
chasse que le maréchal des logis commandant le détachement aurait besoin d’un exprès pour me faire passer
des nouvelles, MM. les consuls lui en feront fournir et se conformeront en cela à la lettre qu’ils ont reçue
précédemment de M. Lafont.
Si contre mon attente, quelques particuliers avaient à se plaindre des dragons, ils peuvent avec
confiance s’adresser au maréchal des logis qui les commande, lequel leur rendra la justice la plus exacte.
Fait à St.-Chély, le 20 janvier 1765. » (Bulletin) [Doc26]
Ordres aux dragons: « Il est ordonné à un maréchal des logis du régiment des volontaires de Clermont Prince, de partir aujourd’hui,
vingt du présent mois, avec sept dragons à pied du dit régiment pour se rendre à Aumont où il établira
sa troupe jusqu’à nouvel ordre, dans les logements qui lui seront fournis par les consuls du dit lieu.
Ce maréchal des logis n’étant établi à Aumont que pour garder les passages de la Bête féroce et tâcher
de parvenir à la détruire, fera tous les jours chasser dans les bois qui sont aux environs d’Aumont et dirigera
la chasse de façon que sa troupe puisse se rencontrer avec celle qui est établie au Puech.
Ce maréchal des logis fera déguiser en femme un ou plusieurs dragons à son choix, qu’il enverra escorter
les enfants qui gardent les bestiaux. Il aura attention de prévenir ces dragons qu’ils répondent personnellement
de la sûreté des enfants. Toutes les fois que le maréchal des logis commandant à Aumont aura à
m’envoyer des nouvelles assez intéressantes pour mériter un exprès, il m’en enverra un sans perdre de
temps. Le consul est chargé de lui en fournir. Le maréchal des logis fera vivre d’ailleurs sa troupe au
moyen de sa solde, en bon ordre et dans la plus exacte discipline.
Fait à St.-Chély le 20ème janvier 1765.
Comme il m’est revenu qu’il y avait plusieurs étrangers déguisés en femme qui couraient les chemins et
les bois, et que sous prétexte de chasser la bête féroce il pourrait en résulter des inconvénients, si il en
passe dans l’arrondissement du poste, ils les feront arrêter et me les enverront à St.-Chély. » (Bulletin). « Il est ordonné à un fourrier du régiment des volontaires de Clermont Prince de partir aujourd’hui vingt
du présent mois, avec six dragons à pied, du dit régiment, pour se rendre à Prunières où il établira sa
troupe jusqu’à nouvel ordre, dans les logements qui lui seront fournis par les consuls du dit lieu.
Ce fourrier des logis n’étant établi à Prunières que pour garder les passages de la Bête féroce et tâcher
de parvenir à la détruire, il fera tous les jours chasser dans les bois qui sont aux environs de Rimeize, et il
dirigera la chasse de façon que sa troupe puisse se rencontrer avec celle qui est établie à Aumont.
Ce fourrier fera déguiser en femme un ou plusieurs dragons à son choix qu’il enverra escorter les enfants
qui gardent les bestiaux. Il aura attention à prévenir ces dragons qu’ils répondent personnellement de
la sûreté de ces enfants. Toutes les fois que le fourrier commandant à Prunières aura à m’envoyer des nouvelles
assez intéressantes pour mériter un exprès, il m’en enverra un sans perdre de temps. Le consul est
chargé de lui en fournir.
Ce fourrier fera d’ailleurs vivre sa troupe au moyen de sa solde, en bon ordre et dans la plus exacte discipline.
Fait à St.-Chély le 20e Janvier 1765.
Duhamel, capitaine aide-major, commandant le détachement.
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Comme il m’est revenu qu’il y avait plusieurs étrangers déguisés en femme qui couraient les chemins et
les bois, et que sous prétexte de chasser la Bête féroce il pourrait en résulter des inconvénients, si il en
passe à l’arrondissement du poste du fourrier, il les fera arrêter et me les enverra à St.-Chély.
Duhamel » (Bulletin).
Lettre de M. Duhamel au comte de Moncan, envoyée par exprès: « Mon général,
Je suis arrivé ici le dix de ce mois, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en rendre compte par ma dernière
lettre. J'ai laissé reposer ma troupe le 11, et depuis le 12 je n’ai discontinué de chasser. Le 17 de ce mois
Chapelin à trois lieues d’ici m’envoya un exprès pour m’informer que la bête féroce avait attaqué le même
jour, à cinq heures du soir, un homme de la paroisse qui avait eu toutes les peines du monde à échapper à
la cruauté de cette bête. J’envoyai en conséquence des ordres à trois villages voisins pour être le lendemain
rendus au lieu que je leur indiquai et j’y arrivai moi même avec tout mon détachement à neuf heures et demie
du matin. Malgré les difficultés du terrain et la grêle que j’essuyai, je chassai jusqu’à la nuit, mais sans
rencontrer le monstre.
J'ai pris le parti de disperser aujourd’hui mes dragons à pied dans les endroits où cette cruelle bête
passe le plus souvent et se tient d’habitude. La bonne volonté de mes dragons que rien ne rebute, jointe à
l’intelligence des bas officiers que j’ai mis à leur tête, me donnent les plus fortes espérances. Par les dispositions
de l’établissement que je viens de faire, toutes ces différentes troupes me communiqueront journellement
par des patrouilles qui se croiseront d’un poste à l’autre, en battant exactement tous les bois qui en
sont à portée. J’ai donné à chaque commandant de poste une instruction par écrit que j’ai signée, ainsi
qu’un ordre pour les consuls de chaque endroit où j’ai établi des dragons.
Indépendamment des dragons qui feront des patrouilles continuelles dans les bois aux environs de leur
poste, il y en aura d’autres qui déguisés en femme accompagneront les enfants qui gardent les bestiaux;
tous les habitants de ce pays espèrent beaucoup du succès de cette ruse. J’ai été moi-même les établir aujourd’hui.
La frayeur qui s'est emparée des paysans et qui augmente journellement jointe à leur mauvaise
volonté rend presque impossible les moyens de les faire marcher quand j'en ai besoin pour chasser. Ils ont
tant peur de cette bête féroce, que dès qu'on les a perdus de vue, ils se rassemblent tous et ne battent pas le
quart des bois. Il y a même quelques villages où depuis mon retour la bête a passé, et pas un d’eux n’est
venu m’en informer. Si le cas arrive encore, je vous prie de permettre, mon général, que j’envoie un fourrier
avec quatre dragons à cheval ou encore plus vivre un jour ou deux aux dépens des consuls de ces endroits.
Cela fera un exemple qui sûrement rendra tous les autres fort exacts.
Comme je ne suis occupé que des moyens de pouvoir détruire ce cruel animal, j’ai envoyé aujourd’hui à
cinq lieues d’ici chez M. le comte d’Apcher, pour le prier de vouloir bien me prêter trois ou quatre gros
pièges que Mme la comtesse de Fournels, sa soeur, m’a dit qu’il avait. Elle lui a même écrit pour les lui demander.
J’en aurai encore trois ou quatre autres de différentes personnes ici aux environs, et si quelqu’un
est dévoré par cette bête, comme elle vient toujours vers sa proie, je ferai tendre ces pièges autour du cadavre,
de façon qu’elle ne pourra s’empêcher de s’y prendre.
J’ai appris aujourd’hui, mon général, que plusieurs étrangers qui sur la nouvelle qu’ils avaient appris
que je me proposais de faire déguiser mes dragons en femmes, s’y étaient déguisés eux-mêmes et couraient
ainsi les chemins et les bois, sous prétexte de chasser la bête fauve. En attendant votre voyage, mon général,
vu les inconvénients qui peuvent en résulter, j’ai donné ordre aux bas officiers que j’ai disposés dans
les environs de faire arrêter ces personnes et de me les envoyer pour savoir qui elles sont, et d’où elles
viennent, car des vagabonds et gens sans aveu sous prétexte d’aller après la bête fauve, peuvent premièrement
ravager toutes les terres sur lesquelles ils chassent, ils peuvent sous ce déguisement et n’étant conduits
par personne qui en réponde, insulter les filles et même faire contribuer les voyageurs. Le public pourrait
croire que c’est ma troupe, et il serait bien malheureux pour moi qui n’ai que d’honnêtes gens avec moi que
je fais vivre dans la discipline la plus exacte et dont je réponds, qu’ils soient compromis par les indécences
qu’un tas de coureurs de cette espèce peuvent commettre impunément. J’ose espérer, mon général, que cette
représentation de ma part méritera votre attention et que vous voudrez bien m’autoriser à y mettre ordre
pour prévenir les abus les plus affreux qui peuvent en résulter. Cela m’a paru d’une si grande conséquence,
et pour la sécurité publique, et pour l’honneur de ma troupe même, que j’ai cru ne devoir point tarder de
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vous envoyer un exprès, afin de pouvoir plutôt remédier à ces courses vagabondes. J’ai également su que
certaines personnes se flattaient et disaient encore hautement que s’ils tuaient la bête féroce, ils ne me la
remettraient point, malgré le certificat que je leur donnerai comme quoi ils l’auraient tuée, pour qu’ils
puissent être payés de la gratification promise, mais qu’ils la porteraient eux-mêmes à Paris, ou dans les
autres villes du royaume, où bon leur semblerait. Je vous supplie, mon général, de vouloir bien m’envoyer
un ordre à cet égard, afin qu’en cas d’évènement, en abandonnant à la personne qui aurait tué cette bête la
gratification qui y est attachée, je jouisse au moins de la satisfaction de vous l’aller présenter moi même,
d’autant que si je ne la détruis pas moi même ou mon détachement, ce ne sera sûrement pas faute d’avoir
fait tout au monde pour y parvenir. » (Bulletin) • M. Duhamel confirme l'habitude qu'a la Bête de revenir sur ses proies à cette époque.
Cela ne paraît pourtant pas systématique, comme en témoigne le cas de Catherine Vally.
Lettre du même à M. de Ballainvilliers: « Monsieur
J'ai reçu à mon retour ici la dernière lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire par laquelle vous
me faites celui de me mander que vous avez donné des ordres dans toute votre généralité pour que je sois
instruit sur le champ par des personnes dignes de foi si le monstre que la Cour m’a chargé de détruire passait
en Auvergne, afin que je puisse y aller à sa poursuite avec tout mon détachement.
Si j’en crois, monsieur, quelques nouvelles publiques, il y a toute apparence que vos ordres ne sont point
bien exactement exécutés, car l’on m’assure ici que ce cruel animal est depuis plusieurs jours en Auvergne,
et cependant je n’en ai reçu aucun avis. J'écris en même temps à M. de Monluc, subdélégué à St.-Flour,
pour le prier de me mander ce qui en est.
Je vous envoie, monsieur, le détail exact de la figure de la bête féroce après laquelle je cours.
Cet animal est de la taille d'un taureau d'un an. Il a les pattes aussi fortes que celles d'un ours avec six
griffes à chacune de la longueur d'un doigt, la gueule extraordinairement large, le poitrail aussi fort que
celui d'un cheval, le corps aussi long qu'un léopard, la queue grosse comme le bras, et au moins de quatre
pieds de longueur, le poil de la tête noirâtre, les yeux de la grandeur de ceux d'un veau, et étincelants, les
oreilles courtes comme celles d'un loup et droites, le poil du ventre blanchâtre, celui du corps rouge avec
une raie noire large de quatre doigts depuis le col jusqu'à la naissance de la queue.
Voilà, monsieur, le monstre tel qu’il est et d’après la peinture que j’ai l’honneur de vous en faire, je
crois que vous penserez comme moi que cet animal est un monstre dont le père est un lion; reste à savoir
quelle en est la mère.
J'avais reçu, monsieur, des ordres pour rentrer avec mon détachement dans ses quartiers, mais huit jours
après y être rentré, S.A.S. Mgr le comte d'Eu m'a envoyé des ordres pour retourner à la poursuite de ce
monstre avec le même détachement. Je suis arrivé ici le 10 de ce mois, avec ordre de suivre cet animal partout
où il ira jusqu'à ce que je l'ai enfin entre les mains.
J’ai l’honneur d'être très parfaitement
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
A St.-Chély le 20 janvier 1765 » (A.D. P-de-D. c. 1731) [Doc72]
21-28 janvier La Bête dévore une femme entre Le Malzieu et St.-Chély (lettres, 31/01, 04/03). Elle
manque de dévorer une fille qui lave du linge au ruisseau de Montchamp (lettres, 30/01,
01-06/02). • Il y a un « Montchamp » un peu au sud d'Albaret-le-Comtal, au bord d'un cours d'eau.
Est-ce là qu’a eu lieu l’évènement ? • Voir la lettre de M. de Montluc du 30/01 pour les problèmes liés à cette attaque.
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21 janvier (Lundi, nouvelle lune) La Bête se jette sur une jeune fille qui est heureusement secourue
(relation, 12/04). • Il peut s’agir d’un doublon de l’attaque de Plagnes la veille.
La Bête dévore une petite fille à quatre lieues de St.-Chély (lettre, 13/02). • Pas d’autres documents concernant cette attaque, qui pourrait constituer un doublon.
22 janvier (Mardi) Le Courrier reproduit la lettre de Mende du 09/01 (Généal43); autre article
(Blanc). Jeanne Tanavelle, âgée d'environ trente-cinq ans, de Chabanoles (Lorcières),
s’étant rendue à Julianges, est dévorée à son retour. Elle semble s'être défendue avec un
couteau près d'une heure. La bête lui coupe la tête qu'elle transporte à deux cent pas de son
corps, lui mange entièrement la poitrine et le ventre, lui suce le sang jusqu’à la dernière
goutte et déchiquette ses vêtements (acte, 24/01; lettres, 02/02, 03/01/66). Le lieu de l’attaque
est appelé La Bisade (relation, 12/04). Pourcher rapporte sa tradition familiale: « La Pavieyre de Chabanoles, paroisse de Lorcières (Cantal), était venue à Julianges ourdir la chaîne
d’une étoffe, et elle eut fini un peu tard. En se retournant, elle fut attaquée par la Bête dans la plaine des
champs au-dessus du pré appelé Coumunial. Le père de mon grand-père et son aîné avaient été labourer, et
ils étaient rentrés un peu tard. De sorte que quand les boeufs eurent mangé, le père les fit conduire à
l’abreuvoir qui est au-dessous de la muraille au fond de ce pré de Coumunial par mon grand-père, qui avait
14 ou 15 ans. Les boeufs suivirent tranquillement le chemin clos; arrivés au petit communal appelé Les Cros
de la terre, où se réunit l’autre chemin d’en haut, les boeufs commencèrent à souffler, et le jeune homme à
avoir peur. Quand les boeufs furent près de l’abreuvoir, ils se retournèrent en beuglant et mon grand-père
les suivit jusqu’à l’écurie. Le lendemain, on trouva les débris du cadavre ainsi que le disent les documents. » [Bisade] • Nouvelle décapitation sans témoins. • Jeanne Tanavelle était l’épouse du nommé Delfaut, dit Pavier de Chabanoles, d’où les
différents noms et surnoms.
Lettre de M. Vigier à M. de Ballainvilliers: « A Mauriac le 22 Janvier 1765
Monseigneur
Depuis l’aventure arrivée au paysan le 13 courant et dont j’ai eu l’honneur de vous faire part le lendemain,
il n’a paru aucun animal féroce dans nos environs, ce qui fait croire au public que ce paysan a voulu
en imposer; cependant cet homme soutient fort et ferme la rencontre qu’il a eu. La blessure au genou est
certaine, je m’en suis assuré avec toute l’exactitude possible.
On assure de tous côtés qu’en Limousin il y a plusieurs loups d’une espèce singulière, et un peu plus
gros qu’un renard et fort allongés qui y font du ravage. Ils ont dévoré un enfant, et ont déjà blessé au visage
et aux bras ou aux jambes une douzaine de personnes.
J’ai fait passer à M. votre subdélégué la lettre dont il vous a plu de m’honorer le 18 courant.
Je suis avec un profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
M. Vigier » (A.D. P.-de-D.) [Doc217]
23 janvier (Mercredi) On retrouve le cadavre de Jeanne. Selon les documents, la tête ou le corps luimême
ont été à moitié enterrés.
86 • « à moitié enterré »: divers animaux sauvages peuvent agir ainsi. La formulation n'est
pas assez précise pour affirmer qu'il y a eu intervention humaine.
Au crépuscule, la Bête est de retour à Chabanoles. Ne trouvant plus les restes de Jeanne,
elle pousse des hurlements effroyables. Les jours suivants les habitants terrorisés n'osent
plus sortir de chez eux qu'accompagnés et armés (lettre, 03/01/66). • Nouveau retour de la Bête sur une proie morte.
24 janvier (Jeudi) La Bête passe à Pratviala. Un homme l’ayant vue prend son fusil, la suit, la voit
monter en haut d’une petite montagne et se poste si bien qu’en descendant elle passe à 10
pas de lui. Mais par malheur son fusil rate (lettre, 27/01). Enterrement de Jeanne Tanavelle.
On est obligé de l'ensevelir dans son suaire telle qu'elle est sans la déshabiller; la
consternation est grande à son enterrement (lettre, 03/01/66). Acte: « Le 24 janvier 1765, j’ai enterré dans le cimetière paroissial de Lorcières le corps de Jeanne Tanavelle,
morte le 22 dudit, ayant été dévorée par une bête féroce, âgée d’environ 35, habitante du lieu de Chabanoles,
paroisse de Lorcières, en présence de plusieurs de ses parents qui ont déclaré ne savoir signer de ce
enquis ledit jour et an que dessus. Ollier, chanoine curé. » [Doc305]
M. Duhamel est averti par un consul de Julianges de l’attaque de Chabanoles. Il s’y porte,
mais le cadavre est déjà enterré. M. Duhamel bat les bois des environs avec les paysans
qu’il a fait commander, ainsi que tous les bois jusqu’à St.-Flour, où il va coucher. Il n’y
trouve pas M. de Montluc, mais prie les consuls de l’informer de sa surprise de ne pouvoir être prévenu à temps (lettre, 25/01). La Bête se montre sur la paroisse de Lastic (lettre,
30/01).
25 janvier (Vendredi) La Bête est vue de nouveau sur la paroisse de Lastic (lettre, 30/01). Lettre de
M. Duhamel à M. de Ballainvilliers, datée de St.-Flour: « Ce cruel animal continue et augmente même ses ravages. Malgré les ordres que vous avez eu la bonté de
donner, monsieur, dans votre généralité, pour que je sois informé dès que cette bête féroce y paraîtrait, elle
y a cependant causé déjà plusieurs ravages et je n’ai pas été instruit d’un seul. Enfin, monsieur, c’est au
point qu’entendant dire par tout le monde, excepté de qui que ce soit d’Auvergne, que la Bête féroce y était
et y avait déjà dévoré plusieurs personnes, je pris le parti de m’y porter avec dix dragons à cheval pour
m’éclaircir de la vérité, doutant toujours que cela fût par la raison que ni M. de Montluc, subdélégué de St.-
Flour, ni aucun consul de l’Auvergne ne m’avaient donné le moindre avis. Comme je montais hier à cheval,
un consul du village de Julianges, en Gévaudan, vint m'avertir que la veille, une femme du village de Chabanoles,
de la généralité d'Auvergne, qui n'est qu'à une petite lieue du Gévaudan, avait été attaquée et dévorée
par la Bête féroce et que quoique cette femme ne soit point de son village, il venait m’en avertir,
parce qu’il avait appris des paysans, ses voisins, que ceux de la paroisse de cette femme n’auraient reçu aucun
ordre pour m’informer de ce qui arriverait chez eux. Je m'y portai sur le champ, mais le cadavre était
déjà enlevé et même enterré. J’en fus d’autant plus fâché que si l’on m’eût averti en toute diligence et qu’on
eût laissé le corps à la même place, ainsi que cela doit être, il y a à parier que cet animal ne m’aurait pas échappé, car il est revenu deux fois à la même place, ainsi que c’est sa coutume. Je battis tous les bois des
environs avec les paysans que j’avais fait commander, mais je ne fus pas assez heureux pour rencontrer
cette cruelle bête.
Je fis battre également tous les bois jusqu'à St.-Flour, où je vins coucher pour marquer à M. de Montluc
la surprise où j'étais de différents événements arrivés dans son département sans en avoir la moindre nouvelle.
Je ne trouvai pas M. de Montluc ici, mais je priai MM. les consuls de vouloir bien lui en écrire.
J’aurai l’honneur de vous représenter, monsieur, que je crois qu’il est indispensable que vous ayez la
bonté de donner vos ordres pour que le fourrage me soit fourni selon mes voeux, comme en Gévaudan.
87
Je pars à l’instant pour retourner à St.-Chély.
Duhamel. » (A. D. P.-de-D. c. 1731)
Le Courrier d’Avignon publie deux articles: « Ils l’avaient entourée et croyaient s’en rendre maîtres: ils la serraient de près et leurs chiens s’étaient mis
résolument à sa poursuite, mais la Bête, arrivée dans un bois, leur échappa sans qu’ils comprissent comment
elle avait pu le faire. » (Pourcher) « N’apprendrons-nous jamais que de tentatives inutiles pour détruire un animal qui réussit si bien lui même à la destruction de l’espèce humaine; et tant de gens armés contre lui de toutes pièces ne pourront-ils ce
qu’il peut lui seul contre plusieurs, et avec les seules armes que la nature lui a données ? On mande du bas-
Languedoc que l’officier chargé de poursuivre avec ses dragons la Bête féroce qui désole depuis si longtemps
le Gévaudan et les pays voisins avait tenté, avant de rentrer dans ses quartiers, de faire un dernier effort
pour la faire périr; mais que son trop d’ardeur pour le succès de son entreprise l’y avait fait échouer.
Après qu’il eut posté ses dragons à pied et à cheval, entendant crier à la Bête, au lieu de rester à son poste,
comme il parut par l’événement qu’il aurait dû le faire, pour être à portée de la tuer, il courut pour aller à
elle, ne soupçonnant pas qu’elle vînt à lui; et il eut la douleur de la voir passer à l’endroit qu’il venait de
quitter. Deux dragons à cheval devant qui elle passa lui tirèrent leurs pistolets; et l’ayant manquée, la
poursuivirent, le sabre à la main, pendant trois quarts de lieue, croyant toujours pouvoir la sabrer; car les
chevaux lui tenaient pied, et elle n’en était jamais qu’à trois ou quatre pas, ce qui fait voir qu’elle ne va pas
aussi vite qu’on l’avait dit; mais une muraille se trouvant sur son passage, elle la franchit, quoique assez
haute, et de beaucoup trop pour que les chevaux pussent la franchir de même. Après ce saut, elle se jeta
dans un marais, et de là dans un bois voisin. Les dragons qui l’ont poursuivie disent qu’elle est grande
comme les plus gros chiens de parc, extrêmement velue, de couleur brune, le ventre fauve, la tête fort
grosse, deux dents très longues qui lui sortent de chaque côté de la gueule, les oreilles courtes et droites, la
queue fort ramée qu’elle dresse beaucoup en courant. Elle est haute sur ses jambes et a de grandes griffes
fort larges. On dit que la peur n’a point de part à cette description; et les officiers du régiment de Clermont
assurent que les deux dragons sont les plus vaillants qu’il y ait dans ce corps. Cependant la description
qu’ils ont faite de cet animal féroce n’aide pas plus que celles qu’on avait déjà lues à en discerner l’espèce.
Il y a des parties qui tiennent de l’ours, d’autres qui ont rapport au sanglier, d’autres qui ne conviennent ni à l’un ni à l’autre. Cette chasse infructueuse a été faite dans le mois de décembre. On pense maintenant à
s’y prendre d’une autre manière. Comme la Bête est fort rusée, et que c’est par la ruse qu’elle s’échappe,
c’est par la ruse qu’on veut l’amorcer; et parce que c’est principalement au beau sexe qu’elle en veut, (car
elle a dévoré ou blessé 42 filles ou femmes depuis sa première apparition) on va faire habiller en filles
quatre jeunes dragons qui seront bien armés sous leurs jupes; mais l’amorcera-t-on par ce stratagème ?
C’est de quoi on est ici fort curieux. » (Généal43) [Doc141] • Voir la lettre du 07/01 pour l’origine probable de cet article.
Lettre de Marvejols: « J’ai parlé à un abbé, grand chasseur, qui a eu tout le temps de l’examiner; cet homme, très résolu de gagner
les 2000 livres promises par la province, trouve la Bête derrière un buisson, à dix pas de lui, la tient
couchée en joue pendant plusieurs minutes, sans oser tirer, et sur un simple mouvement des deux pattes de
devant, jette son arme, crie au secours et s’enfuit sans être poursuivi. Trois ou quatre aventures à peu près
semblables n’ont pas peu contribué à affermir les paysans dans la croyance où ils sont que c’est un sorcier
qui charme les armes à feu.
Ils sont d’autant mieux affermis dans cette idée, qu’ils citent pour garant un de leurs camarades à qui la
Bête a dit très distinctement: « Avouez, mon ami, que pour un vieillard de 80 ans ce n’est pas mal sauté. »
Ils lui attribuent tous les ravages que les loups cerviers ont fait en différentes provinces du royaume, en
différents temps, depuis 60 ans. Son agilité surprenante leur apparaît hors des règles de la nature, elle est
telle que j’ai mesuré des espaces de dix à douze pieds entre les traces.
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Ces bonnes gens pensent qu’il est inutile de chasser cet animal et impossible de le tuer. Ils ont absolument
renoncé aux armes à feu et leur seule défense consiste en des bâtons ferrés ou des instruments appelés
Paradou, qu’on emploie à faire des sabots. Ce préjugé vient, dit-on, de coûter la vie à un jeune homme de
25 ans. » (Pourcher) • L’histoire du « vieillard » est reprise en Avril. Le « jeune homme » est peut-être en fait
Jeanne Tanavelle, qui s’est défendue avec un couteau.
26 janvier (Samedi) Lettre de M. de Montluc à l'intendant d'Auvergne: « Depuis le jour des Rois où cette Bête féroce dévora à St.-Juéry, village limitrophe d’Auvergne, une
femme, et une heure après, dans la paroisse de Maurines, une fille, elle a passé tout de suite en Gévaudan
où elle dévora le jeudi de la même semaine une fille à Rieutort [d’Aubrac] et de là a pénétré dans les bois
d’Aubrac, et puis après dans le Rouergue, d’où elle a été chassée par plusieurs paroisses qui s’étaient assemblées à cet effet. Peu d’heures après, elle a reparu à Argens, paroisse limitrophe d’Auvergne d’où elle a été pareillement chassée et s’est jetée en Auvergne et a paru en premier lieu du côté de la Chapelle-Laurent à dix lieues de distance d’Argens. Ensuite, dans la paroisse de Lastic où elle a blessé très grièvement une
fille qui est actuellement à l’hôpital de St.-Flour. Maintenant on n’en sait aucune nouvelle. A peine l’a-t-on
vue dans tous les endroits où elle a fait des dégâts. Vous voyez par là, monseigneur, qu’il est très difficile de
pouvoir donner des nouvelles sûres à M. Duhamel. Il serait pourtant bien à désirer qu’on parvienne à la
destruction de ce monstre qui gêne beaucoup le commerce. » (A.D. P.-de-.D c. 1731). • Pic identifie « Argens » comme Sainte-Geneviève-sur-Argence, dans l’Aveyron. Cette
apparition dispute à Sourniac (13/01) le titre d’apparition la plus occidentale de la Bête.
La lettre XIV de L’Année Littéraire de Fréron pour 1765 rapporte une lettre de Marvejols
de cette date: « Lettre sur la Bête féroce du Gévaudan *.
On parle si diversement, monsieur, de ce terrible animal, que vous lirez avec plaisir une lettre à ce sujet
qui m’a été communiquée. Elle est d’un homme exact qui a discuté les faits sur les lieux mêmes, et qui
n’avance que ce qui lui a paru certain.
A Marvejols ** le 26 janvier 1765.
Tous les ravages qu’on a rapportés de [document incomplet]
* Contrée de France dans le Languedoc. Mende en est la capitale.
** Marvejols ou Marvège jolie ville, la seconde du Gévaudan. » [Doc310] • Le caractère fragmentaire du document ne permet pas d’en identifier les auteurs, mais
on sait que Fréron était en relation avec M. de La Barthe fils (01/04).
27 janvier (Dimanche) Vers dix heures du matin, des femmes d’un moulin situé sur le ruisseau des
Planchettes, affluent de la Truyère, entre Chabanoles et Feyrolettes, se rendent à Lorcières
pour y entendre la messe. [Planchettes] La Bête paraît couchée dans un champ, sur un
tertre; elle effraie les femmes, qui reviennent précipitamment sur leurs pas. Un berger qui
se trouvait là s’enfuit au village de Feyrollettes s’y réfugier et avertir les habitants afin de
la poursuivre. Les habitants s’arment, mais à leur arrivée, elle disparaît dans les bois sans
qu’on puisse savoir la direction qu’elle a prise (lettre, 03/01/66; Pic). • Il y a un « moulin de Feyrolettes » un peu au sud du village, sur le ruisseau des Planchettes;
la route entre Chabanoles et Feyrolettes coupe par ailleurs le même ruisseau un
peu en amont, à un endroit qui peut être décrit comme « entre » les deux villages.
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La Bête traverse tranquillement le village de St.-Poncy (lettres, 30/01, 01-06/02, 01/02).
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 05/02: « Il y a une foule de chasseurs qui battent la campagne pour chercher la Bête féroce; mais c’est en vain; et
depuis le mois dernier qu’elle fut manquée par les volontaires de Clermont, elle évite de se compromettre
avec la multitude. Comme elle est seule, car on lui ôte maintenant la compagne qu’on lui avait donnée, elle
se réserve pour les combats seul à seul; et si dans ceux-ci elle n’a pas toujours le succès qu’elle y cherche,
au moins n’y a-t-elle jamais du pire. Un particulier gros, grand et robuste, qui la cherchait le long du bois
avec un fusil très bien chargé, l’ayant tout à coup aperçue à 6 pas de lui, et la voyant comme à l’affût, paraissant
l’attendre et se disposer à l’assaillir, fut si déconcerté que n’osant faire usage de son fusil, ou peut être oubliant, dans le trouble où il était, qu’il en avait un, il n’eut de hardiesse et de force que pour crier au
secours, ce qui fit accourir bien des gens qui se trouvaient à portée; et la bête voyant que la partie n’était
plus égale, prit la fuite et se retira saine et sauve. Ce particulier a avoué que si elle s’était avancée vers lui
il serait tombé de faiblesse; et l’on doit lui savoir gré et lui faire un mérite de cet aveu, car, comme dit
quelque part un de nos auteurs, après le courage qui fait braver le danger, il n’y a rien de plus courageux
que d’avouer la poltronnerie. Quelques jours après, un paysan rencontra cette formidable Bête: il était à
cheval, et avait, comme ont tous à présent, une espèce de poignard au bout d’un bâton. Il mit pied à terre et
alla sur elle; mais il ne put jamais l’atteindre. Elle fit avec lui comme elle a toujours fait avec ceux qui ont
osé la combattre, et par un saut en arrière qu’elle faisait à chaque coup qu’il voulait lui porter, elle les évita
tous. Le 20 à cinq heures du soir, elle s’élança dans un jardin, malgré l’obstacle du mur qu’elle franchit
avec une légèreté surprenante: il y avait là trois enfants; elle y saisit une fille de onze ans et l’emportait,
mais le poids de sa proie qui lui rendit le mur plus difficile à franchir, le cris des enfants, et d’autres personnes
qui vinrent au secours de la fille, furent cause qu’elle la laissa tomber, et n’osa revenir pour la reprendre.
Le 22 elle mangea une femme au village de Julianges sous la montagne de la Margeride; et le 24
elle passa à Pratviala. Un homme l’ayant vue prit son fusil, la suivit et la vit monter au haut d’une petite
montagne. Il se posta si bien qu’en descendant elle lui passa à 10 pas; mais par malheur son fusil rata:
c’est la seconde fois que cela est arrivé; et il n’y a pas lieu de s’en étonner: les meilleurs fusils sont sujets à
rater quand on ne tire pas hardiment. » (Généal43) [Doc143a] • L’anecdote du « particulier » est à mettre en relation avec celle de l’abbé (25/01). Il y a
pu avoir plusieurs anecdotes de ce genre, ou une seule que la rumeur a multipliée (voir
25/01).
Même lettre ? Un cavalier ayant rencontré la Bête dans un bas chemin, lui fait rebrousser
chemin. Le cavalier croit la tenir, il se met à crier et appeler de venir à son secours. Personne
ne l’entend; mais il lui paraît qu’elle est interdite; elle marche devant lui paraissant
avoir peur, il peut l’observer à loisir, et déjà il croît avoir l’honneur et la récompense d’un
libérateur. Mais arrivée dans le village, la Bête d’un saut léger saute dans un jardin, où est
une petite fille de 11 ans, elle la saisit et l’emporte vers le côté opposé, heureusement elle
ne peut sauter la muraille avec son fardeau. Le cavalier a toute la peine du monde à délivrer
la petite, que la Bête lui reprend deux fois, et l’audace de la Bête l’a tellement terrifié
qu’il craint beaucoup pour lui-même. Enfin la Bête se sauve tranquillement à travers les
champs sans que personne ose lui faire la moindre opposition ni la moindre poursuite
(Pourcher). • S’agit-il d’une autre version de l’attaque du 20, ou d’une confusion de plusieurs incidents
? On ne peut en tout cas dater l’incident.
M. de l'Averdy, contrôleur général des finances, ordonne aux intendants du Languedoc et
d'Auvergne:
90 « ... Vous voudrez bien... faire afficher en Auvergne, ainsi qu'on va le faire en Languedoc, que le Roi accorde
une somme de 6000 livres à celui qui tuera cette bête, et à ordonner, lorsqu'elle sera tuée qu'elle soit
vidée et arrangée pour en conserver la peau et même le squelette, qui sera envoyé ici pour être déposée au
jardin du Roi. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Bête05]
28 janvier (Lundi, premier quartier) Les consuls de St.-Poncy voient de nouveau la Bête de fort près
dans le territoire de cette paroisse (lettre, 01/02). M. de Montluc se rend à St.-Chély pour
rencontrer M. Duhamel; ils décident d’une chasse générale le 7 février (lettre, 30/01). Un
enfant de 3-4 ans est enlevé dans une cour fermée à Venteuges et dévoré (Relation,
04/04/65). [Venteuges] • Pourcher fournit le 23 pour cette attaque, peut-être une erreur de lecture; même date
pour Bès de la Bessière (André).
29 janvier (Mardi) La Bête attaque deux paysans de deux différents villages de la paroisse de St.-Poncy
qui la repoussent (lettre, 01/02). Le Courrier reproduit la lettre de Mende du 18/01 (Généal43).
30 janvier (Mercredi) Le matin, la Bête est vue à Lastic. A Charmensac (St.-Just) la Bête attaque Marianne
Pradein, quatorze ans, « hardie comme un dragon, » alors qu’elle revient du village
de La Rochette. Elle a le courage de lutter contre la Bête dès qu'elle lui saute dessus. La
fille prend la Bête par la patte et la terrasse plusieurs fois, mais est mordue à la cuisse et
renversée, et la bête lui déchire le visage et le cou. Elle est secourue, mais la Bête s'enfuit
(lettres, ci-dessous et 01/02; registre et lettre, 09/02; relation, 04/04/65). Peu de temps
après, au-dessous du village de St.-Just, la Bête est vue de plusieurs personnes qui sauvent
une femme lavant son linge au ruisseau et que la Bête guettait.(01/02). • Il s'agit de Charmensac de St.-Just, un peu au nord-ouest de St.-Chély. • D’après l’acte de baptême retrouvé par M. Joubert, Marianne serait un surnom, et Anne
aurait eu presque 13 ans lors de l’attaque.
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « A St.-Flour le 30 janvier 1765
Monseigneur
La bête féroce s'étant montrée le jeudi et vendredi de la semaine dernière dans la paroisse de Lastic, je
fus à St.-Chély lundi pour voir M. Duhamel et [?] avec lui sur les moyens les plus convenables pour délivrer
ce pays ci de ce monstre. Comme le détachement se trouve actuellement écrasé de fatigue pour avoir fait
depuis longtemps la guerre à cet animal rusé, il m’a dit qu’il ne pouvait quitter St.-Chély qu’autant qu’il y
aurait le cadavre de quelqu’un qui aurait été dévoré et qu’il y eût de la possibilité en laissant le corps mort
exposé d’y tuer cette bête qui est errante et paraît tantôt à un endroit tantôt à l’autre. Elle traversa dimanche
dernier le village de St.-Poncy. Le lendemain les consuls et [garnisaires ?] la trouvèrent et la virent
de fort prés dans le territoire de ladite paroisse. Aujourd’hui elle a reparu à Lastic. Tout le public demande à force une chasse générale, voyant que malgré les travaux immenses du détachement des dragons que tout
le monde assure ne s'être pas épargné pour cela, on n’a pas pu parvenir à la détruire. En conséquence nous
avons concerté avec M. Duhamel de prendre le sept février prochain pour faire cette chasse. Il doit mettre
en mouvement la partie du Gévaudan nécessaire à cette opération et moi celle de l’Auvergne. J’ai écrit par
cet ordinaire à M. de Montbriset et à M. de Boissieu pour [concourir ?] dans les paroisses de leurs subdélégations
qui avoisinent la Margeride qui doivent se mettre en chasse. Elle sera faite de façon à ne pas fatiguer
personne, puisqu’on ne donne à chaque village que son terrain à battre. On peut espérer par là de la
tuer, même de la forcer, ou tout au moins l’obliger à quitter le pays comme elle a fait jusques ici où elle a été chassée.
J’ai l’honneur de vous dire que cette bête faillit à dévorer la semaine dernière une fille qui lavait du
linge au ruisseau de Montchamp, et qu’il manque actuellement une jeune fille à la paroisse de Lorcières.
91
On soupçonne beaucoup qu’elle peut l’avoir enterrée, comme elle avait enterré la tête de la femme de Chabanoles égorgée le 22 du présent. Du côté de St.-Chély elle y a fait beaucoup de dégât, et y a dévoré les
femmes et enfants jusques à la porte de leur maison et à leur jardin.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc218] • La lettre du 01-06/02 date l’incident de Montchamp du 30 même, et non de la semaine
précédente. Les incidents de St.-Just et Montchamp comportant des similarités, il y a dû
avoir confusion. Richard n'indique, pour le 30, que deux évènements sur la paroisse de
St.-Just. • Tel que rapporté par la lettre du 01-06/02, l’incident de St.-Just ne constitue pas véritablement
une attaque: la Bête, guettant une victime, est mise en fuite avant d’avoir pu
l’agresser. La description de l’incident de Montchamp dans la lettre de M. de Montluc
n’est pas assez précise pour qu’on puisse savoir s’il y a réellement eu attaque ou non.
La fille disparue de la paroisse de Lorcières n'est jamais retrouvée (lettre, 01/02-06/02).
[Lorcieres01/02] • Aucune date précise n'est fournie pour cette disparition, qui doit être antérieure au 30;
en dépit de la présence de la Bête dans les parages, il n'existe pas de preuve formelle
que la disparition y soit liée.
M. de Monluc écrit également à M. Marie pour l’informer de la chasse prévue (lettre,
09/02). M. de Ballainvilliers écrit à M. de Montluc, l’informant des ordres du roi pour les
chasses (lettre, 09/02).
31 janvier (Jeudi) M. Duhamel fait rentrer à St.-Chély les dragons installés dans d’autres villages
(lettre, 12/02). A Javols, l’enfant de huit ans d’un couple de fermiers de M. de La Barthe
joue aux quilles avec deux camarades devant la porte de M. de La Barthe. La Bête longe la
rivière, fond sur l’enfant qu’elle terrasse d’un coup de patte; et après l’avoir secoué pour le
retourner, le prend par le col et l’entraîne du côté par où elle est venue. Un paysan qui se
trouve sur l’autre rive aurait pu prévenir cet accident s’il n’avait pris la Bête pour un mâtin
du village. Il voit saisir l’enfant à 20 pas de lui, et n’hésite pas à se jeter dans la rivière.
Pendant qu’il la traverse pour couper plus court, des gens accourent aux cris des enfants.
Le berger met son chien sur la piste de la bête dont la course est un peu retardée par le
poids. A deux cent pas de la maison elle est contrainte d’abandonner sa proie par le mâtin
qui se contente d’aboyer sans oser l’attaquer. Le paysan arrive le premier, et trouve l’enfant
couché sur le ventre avec deux blessures au col dont la droite lui fait perdre beaucoup
de sang. Beaucoup plus considérable que la seconde, elle est située au-dessus de la clavicule,
profonde d’un pouce, la largeur dirigée de côté de l'oesophage. Le trou fait à la chemise
d’une toile neuve est rond et à peine perceptible (lettre, 01/04). Informé par la rumeur,
M. Duhamel envoie des dragons à Javols pour s’informer et les charge de lui amener
le fermier, s’il n’a pas averti le consul. 8 dragons arrivent chez le père, dont l’épouse est
alitée. Les dragons demandent des cordes pour le garrotter, et n’ayant pas pris de vivres
avec eux se font fournir et servir pendant toute la nuit sans payer (lettres, 03/02, 13/02,
16/02; relation, 04/04/65). Bès de la Bessière (sans date in Pourcher): « Le dernier janvier, à Javols, un enfant de 10 ans qui jouait aux quilles avec deux de ses camarades fut enlevé
et porté à 200 pas, sans recevoir aucun mal, parce que le chien de la maison et les gens du village coururent
après. »
92 • Contrairement à d'autres cas, il n'est pas mentionné que le chien a hésité à attaquer la
Bête; mais la version de M. de La Barthe (01/04) affirme le contraire. • La lettre du 03/02 daterait l’agression de Javols du 01/02, mais la confusion est peutêtre
due au fait que les dragons passent la nuit du 31/01 au 01/02 à demeure. Voir également
l’ordre de M. Duhamel du 01/02.
Lettre de Mende, reprise dans le Courrier du 12/02: « L’histoire moderne de notre pays n’est plus que le journal des opérations de la Bête féroce qui l’infeste,
ou de celles qu’on y fait par rapport à elle. Nous nous passerions bien d’être remarquables par de pareilles
anecdotes; et l’obscurité nous vaudrait bien mieux qu’une célébrité qui n’est fondée que sur des défaites.
Ce cruel animal dévora la semaine dernière une jeune femme entre Le Malzieu et St.-Chély, deux villes qui
ne sont qu’à une lieue l’une de l’autre. Quelques jours auparavant s’étant jeté sur sept ou huit enfants de
l’âge de 10 à 12 ans qui étaient attroupés au village de Villeret, paroisse de Chanaleilles dans ce diocèse, il
en saisit un et l’emporta. La plupart des autres voulaient s’enfuir, de peur que la Bête ne revînt sur eux,
pour les enlever de même; mais il y en eut un qui bien loin d’être de cet avis, leur dit qu’il fallait la poursuivre,
la tuer, s’il était possible, ou du moins la forcer à lâcher sa proie. Il avait au bout d’un bâton une
méchante lame de couteau: avec cette arme il se mit à la tête de ses camarades, courut après la Bête, et
l’ayant atteinte dans un gros bourbier d’où elle ne pouvait qu’avec beaucoup de peine se dégager sans se
décharger de sa proie, ce petit héros l’y assiégea; et avec le méchant fer dont son bâton était armé il lui
porta tant de coups sur le derrière, qu’il la força de lâcher prise. L’enfant enlevé n’a eu de blessures que
sur le visage; et on a assuré qu’elles n’étaient point mortelles: ainsi il aura le temps de reconnaître ce qu’il
doit à la courageuse amitié de son camarade » (Généal43) [Doc144] • L’attaque « entre Le Malzieu et St.-Chély » est peut-être officiellement confirmée par la
lettre de M. de St.-Priest du 04/03.
Février-Octobre Le Gentleman's Magazine évoque la Bête (G5).
Début février Ordonnance de M. de Ballainvilliers par voie d'affiche: « De par le Roi.
Simon-Charles-Sébastien Bernard
De Ballainvilliers, Chevalier, Seigneur de Vilbouzin et Dumenil, Conseiller du Roi en ses conseils, Maître
des Requêtes ordinaire de son Hôtel, Grand-Croix de l'Ordre Royal et Militaire de St.-Louis, Intendant de
Justice, Police et Finance en la Généralité de Riom et Province d'Auvergne.
Les cruautés exercées dans différents lieux de la province d'Auvergne par une Bête féroce, qui ne cesse
d'y faire des incursions fréquentes, et de laisser partout où elle passe des traces sanglantes de sa voracité,
ont ému et touché le coeur compatissant de Sa Majesté; Elle m'a ordonné en conséquence d'annoncer une
gratification de six mille livres, en faveur de celui ou de ceux qui parviendraient à détruire ce cruel animal;
inutilement a-t-on fait jusqu'à présent des battues et des chasses nombreuses pour attaquer et tuer ce
monstre; nous avons la douleur d'être instruit de son existence par le détail des cruautés qu'il continue; et
voulant satisfaire à la fois à ce qu'exigent de nous l'humanité et les devoirs de la place que nous occupons,
nous croyons ne pouvoir nous dispenser d'indiquer les moyens nécessaires pour parvenir à sa destruction.
Article premier.
Un nombre suffisant d'habitants des paroisses de notre généralité, qui sont exposées aux incursions de la
Bête féroce, seront tenus aux premiers ordres, qu'ils recevront de notre part par nos subdélégués, de se
transporter, armés, de la façon qu'il sera ci-après expliqué, dans les lieux qui leur seront indiqués, pour
donner la chasse audit animal.
93
II.
Ces habitants seront armés, les uns de baïonnettes et fusils, chargés de lingots, les autres de sabres,
d'autres de fusils et de sabres, et enfin ceux qui n'auront point la facilité de se procurer ces sortes d'armes
seront armés de fourches de fer, de piques, et autres armes offensives.
III
Ordonnons qu'il sera placé dans les villages les plus exposés deux hommes armés, et en état de défense,
pour combattre la Bête féroce, en cas que par l'effet de la chasse elle vienne à se jeter dans ces villages.
IV.
Pour parvenir à faire tomber la Bête féroce dans les embuscades qui lui seront tendues, ordonnons qu'il
sera commandé par nos subdélégués, un certain nombre de chasseurs, bien armés, à l'effet de battre la campagne
et les bois, se porter en avant, et chasser la Bête.
V.
Lorsque lesdits habitants se seront transportés au lieu et à l'heure qui leur auront été indiqués par notre
subdélégué, il sera nécessaire qu'ils se divisent par pelotons, composés au plus de cinq personnes, et assez
distants les uns des autres pour que l'arme à feu ne puisse blesser ceux qui composeraient un autre peloton.
Ces pelotons seront placés aux différents endroits par où la Bête pourrait s'échapper.
VI.
Ces différents pelotons demeureront à leurs postes, sans pouvoir courir sur ladite Bête, que dans un cas
de nécessité absolue.
VII.
Ne pouvant prévoir les lieux où la Bête féroce paraîtra, et par conséquent désigner les paroisses qui
peuvent être employées à chasser cette Bête, autorisons nos subdélégués à donner les ordres nécessaires,
suivant les circonstances: enjoignons aux dits habitants de se conformer à ce qui leur sera prescrit de notre
part par nos subdélégués.
VIII.
Dans le cas où ladite Bête serait tuée par aucun des dits habitants, il sera tenu de nous l'apporter aussitôt à Clermont, et de nous la représenter sans être en aucune façon mutilée, si ce n'est des coups qu'elle
pourra avoir reçu quand elle aura été attaquée.
IX.
Faisons défense à aucun des dits habitants, sous prétexte des dites chasses, et lors d'icelles, de tirer sur
aucune espèce de gibiers à peine de cinquante livres d'amende.
X.
Ordonnons que si on parvient à tuer ladite Bête féroce, il soit sur le champ dressé procès verbal sommaire
de la façon dont elle aura été attaquée et détruite; lequel procès verbal sera fait en présence de deux
notables, consuls, ou autres s'il s'en trouve, et fera mention du nom et qualité de celui qui aura tué ladite
Bête féroce.
XI.
Dans le cas où il s'élèverait quelque difficulté ou querelle entre ceux qui prétendraient avoir concourus à
la destruction de ladite Bête féroce, ordonnons que par provision elle nous sera conduite à Clermont par un
des consuls de la paroisse où elle aura été tuée, sauf à ceux entre lesquels la dispute se serait élevée à se retirer
devant le subdélégué du lieu, qui dressera procès verbal des dires des parties pour nous être envoyé.
94
Signé Bernard de Ballainvilliers.
Et plus bas, par Monseigneur; De St.-Estienne.
De l’imprimerie de L. P. Boutaudon, imprimeur du Roi. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc119] • Le total des récompenses atteint 9400 livres: 6000 du roi, 2000 de la province, 1000 de
l’évêque (voir 12/02), 400 du Gévaudan et du Vivarais. Voir en fin d’ouvrage pour
quelques équivalences en pouvoir d’achat. • A partir de cette date, aucun auteur ne semble plus mentionner la récompense de 600
livres promise par l'intendant d'Auvergne le 26/12/64, qui porterait la récompense totale à 10000 livres. L'a-t-il retirée après l'officialisation de la récompense royale ?
Les ordres de la Cour précisent que la chasse demeure ouverte à tous, y compris à M. Duhamel
et à ses dragons (Fabre). Le Journal Politique dément la thèse de la hyène (Séité).
1-6 février Lettre (sans références in Fabre): « La véritable Bête féroce cause toujours les mêmes ravages entre St.-Flour et Massiac. Elle traversa, le 27
janvier, le village de St.-Poncy, et les consuls la virent de fort près, dans le territoire de cette paroisse. Le
30 janvier elle a pensé dévorer une fille qui lavait du linge au ruisseau de Montchamp, et on soupçonne
qu'elle a tué une jeune fille qu'on ne retrouve plus à la paroisse de Lorcières, on craint même qu'après en
avoir dévoré partie, elle n'ait enterré le reste du corps, comme elle avait fait le 22 janvier de la femme du
nommé Chabannes.
Le 7 de ce mois, j'ai recommandé une chasse générale dans les paroisses des deux subdélégations qui environnent
les lieux où cette Bête a paru, et j'espère tout du zèle avec lequel s'y portent les gentilshommes et
les habitants de ces paroisses. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) • Le contenu de cette lettre la date d’après le 30/01 et avant le 07/02, et la rapproche de
celle de M. de Montluc le 30/01; « j’ai recommandé une chasse générale » peut confirmer
qu’il est également l’auteur de celle-ci. En revanche la date donnée pour l’attaque
de Montchamp contredit la lettre du 30/01. • Jeanne Tanavelle n’était pas « femme du nommé Chabannes, » mais habitait Chabanoles.
Ordres aux paroisses pour la chasse du 07/02: « Itinéraire que chaque paroisse du pays du Gévaudan doit tenir dans la chasse générale qui se fera jeudi
prochain, septième jour du mois de février, et qui sera répétée lundi onzième du même mois, si la Bête féroce
n’est pas mise à mort dans la première chasse. Savoir:
Les paroisses de Sainte-Colombe et de Prinsuéjols marcheront en front de bandière sur celle de la Chaze
et du Fau, et les doubleront tant que la journée durera en observant de mettre à la tête des chasseurs les
personnes les plus intelligentes, pour la conduite de la chasse qu’ils dirigeront vers St.-Chély.
Les paroisses de la Chaze et du Fau se replieront sur celles d’Aumont et des Bessons. La paroisse d’Aumont
battra le bois du Vivier, de Plagnes, de la Bessière et d’autres circonvoisins jusqu’à Rimeize.
La paroisse de Fontans se repliera sur celle de Rimeize et battra toute la campagne qui sépare ces deux
paroisses.
La ville et paroisse de St.-Alban battra tout le terrain de cette paroisse en commençant par la partie du
levant et celle du midi et dirigera la chasse vers le Malzieu et les bois de la Vialette.
La paroisse de Rimeize battra tous les bois des trois gorges du Crouzet et de Sarroulliet et d’Hauteville
et se portera ensuite en front de bandière, en parcourant la campagne qui se trouve en-deçà de la rivière
sur la paroisse de Prunières.
La paroisse de Prunières battra tous les bois et dirigera sa marche sur Vareilles et la côte du Malzieu,
qu’elle gardera toute la journée depuis Vareilles jusqu’à la Valette.
95
La paroisse de la Fage-Montivernoux commencera en se mettant en mouvement par battre tout le Faltre,
les bois de Lachant et dirigera sa marche sur la paroisse de la Fage-Basse, dite St.-Julien, ayant joint cette
paroisse elle viendra aboutir du côté de Trémouloux pour se rendre sur la rivière de Truyère.
La paroisse de Chauchailles commencera par battre toutes les côtes de la rivière du Bès jusqu’à Albaretle-
Comtal où ayant joint cette paroisse ils marcheront tous de front tant que le jour durera jusqu’à la paroisse
de St.-Juéry.
La paroisse de Termes commencera sa chasse par les bois de Fenestres et de Berc, et ira joindre la paroisse
du Bacon.
La paroisse du Bacon chassera droit devant elle pour diriger sa marche vers le Rocher Blanc, Arcomie
et la Béssière.
La paroisse d’Arcomie battra tous les bois du Rocher Blanc et ira terminer sa chasse jusqu’au Mazel et
Vareilles.
La paroisse d’Albaret-Sainte-Marie dirigera sa marche le long des côtes de La Roche, du château de La
Garde jusqu’au château de Longevialle, et battra toute la campagne intermédiaire pour arriver jusqu’à la
rivière où cette paroisse restera postée jusqu’à la nuit tombante.
La paroisse de Blavignac gardera les côtes depuis le château de La Garde jusqu’au Mazel.
La paroisse de St.-Pierre-le-Vieux battra tous ses bois et ira terminer sa chasse jusqu’à la rivière de
Truyère dont elle gardera les côtes jusqu’à la nuit.
La paroisse d’Arzenc battra toutes ces côtes ainsi que le terrain de sa paroisse et continuera à battre les
bois de Volpilière et les champs de Mortesagnes.
La paroisse de Noalhac battra tout son terrain, les bois de Chaffols et se portera ensuite sur le terrain de
Mont Alhérac et doublera la paroisse de Termes jusqu’à la nuit.
La paroisse de St.-Laurent battra tout son terrain, celui du village d’Anglars, et se portera sur le village
de La Font, où elle doublera en droite ligne la paroisse de Termes.
La paroisse de Fournels battra tout son terrain en dirigeant la marche vers le bois de las Garnasse, battra
la compagnie du Chaylar, du Branchal et du Bès et se portera ensuite dans le champ des Mortesagne;
exceptés les habitants de St.-Juéry qui battront toutes leurs côtes et les garderont jusqu’à la nuit. MM. du
Chambon et son frère sont priés de commander les habitants de St.-Juéry.
La paroisse des Bessons battra tout son terrain et la partie des Cheyssades, tout le terrain de Mazeirac,
La Chaumette et ira aboutir au village de Chassignoles où elle chassera dans les côtes jusqu’à la nuit.
La ville et la paroisse de St.-Chély chassera tout son terrain en commençant par la partie du levant et
viendra ensuite en dirigeant sa marche sur la rivière de Truyère.
La paroisse de Chanaleilles marchera de front en battant son terrain et se doublera avec la paroisse de
Grèzes avec laquelle elle viendra ensuite toujours battant devant elle, aboutir à la rivière de Truyère.
La paroisse de Saugues et ses annexes Esplantas et Servières battront tous leurs terrains depuis la rivière
de l’Allier jusqu’à la Besseyre-St.-Mary, sur laquelle paroisse ils doubleront jusqu’à la nuit.
La paroisse de la Besseyre-St.-Mary battra tout son terrain en dirigeant sa marche vers la rivière de
Truyère.
La paroisse de Cubelles battra tout son terrain et se portera ensuite vers la rivière de Truyère en tirant
vers le Nord.
La paroisse de Julianges, marchant de front, battra tout son terrain et viendra aboutir à la rivière de
Truyère.
La paroisse de St.-Privat battra tout son terrain et se doublera avec la paroisse de Julianges pour aboutir à la rivière de Truyère.
La paroisse de Chaulhac battra toutes ses côtes et viendra aboutir à la rivière de Truyère.
La paroisse de Nozeyrolles marchant de front battra tout son terrain et viendra aboutir à la rivière de
Truyère.
La paroisse de St.-Léger battra tout le vallon de sa paroisse et gardera les côtes de Truyère jusqu’à la
nuit.
La ville et la paroisse du Malzieu battra toute la campagne en commençant par la partie du levant, et
elle dirigera sa marche vers la rivière de Truyère qu’elle gardera jusqu’à la nuit, en formant une ligne depuis
le Malzieu jusqu’à St.-Léger.
96
La paroisse de Venteuges battra toute sa campagne en marchant de front et se portera jusqu’à la nuit
jusqu’à la Besseyre-St.-Mary.
La paroisse de Grèzes battra tout le terrain et marchant de front elle viendra aboutir à la rivière de
Truyère.
La paroisse de St.-Denis et La Villedieu son annexe commencera depuis St.-Denis, s’étendant vers la Villedieu
et embrassant tous les bois qui sont dans l’intervalle jusque vers Sainte-Eulalie, en formant un demi
cercle pour chasser la Bête féroce sur St.-Alban. Cette paroisse en se repliant pour retourner chez elle battra
du côté du village de Ferluguet.
La paroisse de Javols commencera par battre en prenant au dessus de Cambôt jusqu’au nord de la
Truyère, vis à vis Serverette et continuera en tenant la rivière de Truyère, en gardant le haut et le bas audessus
du bois du Mont où elle continuera jusqu’à la rivière de Javols, et après avoir passé cette rivière elle
se portera du côté du village de Tiracols, Bigose et se retirera en laissant le village de Buffeyrettes sur sa
droite par le village de Bouscas, en dirigeant sa marche du côté d’Aumont.
La ville et paroisse de Serverette se portera en logeant du côté de la fontaine du Mazel et battra tout ce
qu’elle trouvera devant elle jusqu’aux premières battues où aura commencé la paroisse de St.-Denis et se
retirera en battant toujours par le village de La Malige, Le Viala et La Roche Boirelac, en jetant la Bête féroce
du côté de Fontans et de St.-Alban. » (Bulletin) • Il s’agit probablement des ordres que M. Duhamel dit avoir recopié avec un maréchal
des logis pendant « une nuit et deux jours sans discontinuer » (lettre, 12/02). Le travail
de copie manuscrit dût en effet être monumental! Pas moins de 35 copies ont dû être
nécessaires. • L’ordre du 01/02 pour La Fage-St.-Julien est différent.
1 février (Vendredi) A 4 heures du matin, le fermier de M. de La Barthe est conduit à St.-Chély. M.
Duhamel le fait coucher en prison pour ne l’avoir pas averti de l’accident de son fils
(lettres, 03/02, 16/02). Lettre de M. Duhamel (à M. Lafont ?) (A.D. P.-de-D. c. 103a); autre
document (A.D. P.-de-D. c. 1732). Lettre de M. Vigier à M. de Ballainvilliers au sujet de
victimes de la Bête (A.D. P.-de-D. c. 1732). Ordre de M. Duhamel: « Il est ordonné à un fourrier du régiment des volontaires de Clermont Prince de partir sur le champ avec
dix dragons à pied du dit régiment pour se rendre à Aumont, où il s’informera s’il est vrai qu’il y ait eu hier
une fille d’attaquée auprès d’Aumont, par la bête féroce. Une personne digne de foi m’a assuré cette nouvelle
véritable et m’a même dit que cette fille était si grièvement blessée qu’elle en périrait. En conséquence,
le fourrier s’informera de la vérité, il se fera conduire par un guide que le consul d’Aumont lui fera
fournir, à la maison de cette fille et après avoir vérifié le fait, s’il le trouve vrai il fera arrêter le consul de
la paroisse dont est cette fille, ainsi que le père ou frère de la fille qui aurait dû m’en venir rendre compte
sur le champ et me les envoyer ici tout de suite escorté par quatre dragons.
Comme cette bête féroce revient ordinairement au même endroit où elle a attaqué quelqu’un, le fourrier
verra à s’embusquer la nuit avec ses dragons aux environs de la place afin de tâcher de détruire cet animal
et après avoir battu demain au matin les bois aux environs, ils rentreront ici avec la troupe.
Fait à St.-Chély le 1er février 1765.
Duhamel, commandant le détachement chargé de détruire la bête féroce. » (Bulletin) • Il semble qu’il s’agisse en réalité de l’attaque de Javols la veille (Javols est proche
d’Aumont). Dans ce cas, et sauf à modifier la chronologie indiquée par les autres événements,
la date du document, datant l’envoi des dragons du 01/02 et non du 31/01,
semble erronée. • L’ordre doit être mis en rapport avec le projet de M. Duhamel, le 20/01, d’envoyer des
dragons vivre aux dépens des consuls coupables de ne pas l’avoir averti. Noter que M.
Duhamel croit l’enfant mourant, mais n’hésite pas à ordonner l’arrestation du chef de
famille, en plus du consul. De fait, les dragons se sont fait nourrir sans payer, même si
M. Duhamel affirme par la suite avoir remboursé le père (lettre, 16/02).
97
Ordres à la paroisse de La Fage St.-Julien: « Pour parvenir à délivrer le public du cruel animal que nous sommes chargés de détruire et qui continue
de désoler le pays du Gévaudan et l’Auvergne, nous sommes convenus avec M. l’intendant de la généralité
d’Auvergne, de faire faire une chassé générale tant en Auvergne qu’en Gévaudan et nous en avons fixé le
jour à jeudi prochain, septième du courant. C’est pourquoi en conséquence des ordres de Son Altesse Sérénissime
Mgr. le comte d’Eu, tenant les États du Languedoc, et de M. le comte de Moncan commandant de la
dite province,
Il est ordonné à la paroisse de la Fage St.-Julien de se conformer exactement à l’ordre de la chasse cidessous
indiqué: la paroisse de la Fage St.-Julien sera assemblée à la pointe du jour jeudi prochain, septième
jour de ce mois et dirigera la marche, savoir: cette paroisse commencera par se joindre à Rimeize.
On amènera les chiens de parc avec leurs bergers qui auront attention de les tenir attachés et de ne les lâcher
qu’après la Bête féroce si on est assez heureux pour la trouver.
Il est défendu sous les peines les plus rigoureuses de tirer sur autre chose que sur la Bête féroce ou sur
les loups. MM. les consuls en préviendront leurs paroissiens, afin que personne n’en puisse prétexter son
ignorance. Comme il est instant de détruire ce monstre dont les ravages affreux augmenteront davantage si
on ne le mettait à mort avant la récolte des grains, chaque paroisse est prévenue que si cette bête n’est pas
tuée dans la chasse générale qui se fera jeudi prochain, nous en ferons une autre semblable lundi onze du
même mois de février.
Ordonnons en conséquence à chaque paroisse d’exécuter le même ordre de marche que ci-dessous sous
peine d’exécution militaire.
Comme cette chasse générale a pour objet le bien public et que pour en avoir le succès il est de la plus
grande conséquence de faire régner le meilleur ordre, nous osons nous flatter que tous les seigneurs des paroisses
ou autres personnes notables voudront bien se charger de la conduite de leur paroisse.
Fait à St.-Chély, le premier février 1765. » (Bulletin) • Il s’agit d’une modification de l’ordre du 01-06 concernant cette paroisse.
Avis imprimé de M. de Montluc: « A St.-Flour le 1 février 1765.
Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'il rôde depuis trois mois un animal étranger qu'on croit être un léopard,
de la grandeur d'un veau d'un an, la tête grosse, le museau pointu, le corps allongé et effilé sur le
train de derrière, le poitrail fort ample, son poil est d'un brun tirant sur le roux, avec une raie de quatre
doigts quasi noire sur le dos, depuis la tête jusqu'à la queue qui est ramue et longue jusqu'à terre, le poil du
poitrail gris blanc; ce monstre ayant fait un ravage considérable, le gouvernement du Languedoc a chargé
un détachement du régiment des volontaires de Clermont de lui donner la chasse, et en conséquence de
commander les paroisses et tout ce qui serait nécessaire pour parvenir à sa destruction, même de le suivre
en Auvergne s'il y passait sous le bon plaisir de M. l’intendant de cette province qui l’a autorisé. Comme ce
détachement se trouve actuellement harassé par les travaux immenses qu'ils ont faits pour le détruire, il a
déterminé d’après les voeux publics qu'il serait fait une chasse générale, quelque temps qu'il fasse, jeudi
septième du présent tant en Gévaudan qu'en Auvergne dans les paroisses nécessaires à cette opération;
cette Bête féroce errant actuellement depuis une quinzaine de jours dans les paroisses au-dessous de la
Margeride du côté du nord, il paraît nécessaire que les paroisses depuis les rives de l'Alagnon se mettent en
mouvement, elles recevront en conséquence des ordres de leurs subdélégués, et que chaque village batte
exactement son territoire menu par menu, car cette Bête se tient aussi tôt derrière un buisson, dans une
rase, fougère, etc. que dans le bois et fort difficile à débusquer, (il paraît que la finesse de sa vue et de son
ouïe, est le principe de sa ruse.) Vous voyez par-là que ce qu'on demande à chaque paroisse qui recevra des
ordres pour marcher n'est pas difficile à remplir puisque ça se réduit uniquement à faire battre à chaque
village son terrain, il n'y a que les paroisses limitrophes de la Margeride tant dans les subdélégations de
Brioude, Langeac et de St.-Flour, qui auront de plus tous les bois de la Margeride à battre, ce qui se peut
faire en une heure, ou tout au plus une heure et demie au petit pas, puisqu'il n'y a qu'à les traverser exacte-
98
ment devant soi en gagnant vers le midi, et s'arrêter à la vue du Gévaudan, observant de conserver la
chaîne pour prévenir les accidents qui pourraient arriver en tirant dans le bois.
Les paroisses du coteau de la Margeride du côté de midi, se mettront pareillement sur pied et chaque village
battra pareillement son terrain, tandis que les paroisses du Gévaudan barreront le haut de la Margeride
suivant les arrangements pris avec M. Duhamel, commandant le détachement marchant après la Bête
féroce, et il sera fait aussi une chaîne sur le grand chemin depuis le pont de Garabit jusques à La Garde,
par les paroisses d'Auvergne dans le même ordre qu'elles observent à l'atelier lorsqu’elles travaillent au
chemin. M. Duhamel aura la bonté de pourvoir au surplus de la chaîne. Il y a à espérer que d'après ces précautions
prises et tant de différents partis répandus dans la campagne, ce monstre sera tué, il peut même être forcé dans cette chasse. Comme il a pénétré deux fois en Auvergne par la même route, il est à présumer
qu'il fera sa retraite par le même endroit qui est très favorable à sa destruction, étant un pays découvert que
l'oeil observe de fort loin.
Il est ordonné aux habitants des paroisses de se mettre en chasse dès la pointe du jour indiqué pour cela,
et MM. les gentilshommes et principaux habitants des dites paroisses, sont très instamment priés de les faire
manoeuvrer et avoir l’attention de ne laisser prendre de fusil qu'à ceux qui ont une longue expérience de
s'en servir, il serait dangereux, vu la grande quantité du monde répandue dans la campagne qu'il n'y eût
quelqu'un de tué.
Tout le monde doit savoir que les ordonnances du Roi défendent expressément de tirer sur le gros et
menu gibier, il n'est permis que de tirer au loup comme animal nuisible, et même sans se déranger de l'objet
principal. On a fait la peinture du monstre pour qu'il soit connu, et qu'il ne soit point donné des fausses
alertes, et que l'on puisse faire connaître l'endroit où il aura passé, par des signaux en allumant du feu sur
la hauteur la plus voisine des villages où il aura fait route à l'entrée de la nuit. Vous devez savoir que M.
l’intendant d’Auvergne a ordre du Roi de faire donner 2200 livres à celui qui tuera le monstre, et les États
de Languedoc ont aussi mis à prix sa tête à une très grosse somme. Votre sûreté personnelle et celle du public
doivent engager tout le monde à manoeuvrer de son mieux et à se tenir exactement chacun à son poste
où l’animal peut venir se faire assommer.
Je suis très parfaitement,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
P.S. Je viens d'apprendre dans le moment que la Bête féroce a quitté la Margeride, et que mercredi 30
janvier elle a été au lieu de Charmensac, paroisse de St.-Just, où elle a attaqué une jeune fille de 14 ans qui
s'est longtemps débattue avec elle, même l'a terrassée plusieurs fois: mais ayant été mordue à la cuisse et
renversée, cette Bête lui à déchiré le visage et le col, au point qu'on n'espère pas qu'elle en revienne; le moment
d'après elle a passé au-dessous du village de St.-Just, et a été vue de plusieurs personnes qui ont heureusement
sauvé une femme qui lavait son linge au ruisseau, que cette Bête guettait. Ces faits là sont sûrs,
ce qui fait que dans les arrangements pris pour la chasse générale du 7 février, nous croyons devoir changer
les dispositions qui portent qu'il sera fait une chaîne tout du long de la grand-route de Garabit à La
Garde par les paroisses d'Auvergne qui travaillent à cette partie du chemin; elles seront au contraire employées
chacune à battre leur terrain village par village; et même un village où il y aurait vingt hommes,
par exemple, ferait très bien de se diviser en peloton de cinq hommes armés de fourches, haches, etc., qui
prendraient chacun un côté de leur territoire. En simplifiant ainsi cette opération, toutes les paroisses pourront
constamment, sans se déranger, chasser ainsi chaque jour depuis midi jusques à deux heures, qui est
un temps plus que suffisant pour que tout soit exactement fouillé jusques à ce que la Bête aura péri. M. l’intendant
qui m’écrit aujourd’hui à ce sujet me charge de prier les seigneurs de sa part, et pour l’amour du
bien public et l’avantage de leurs vassaux, de ne pas s’y opposer dans leurs terres, et de recommander surtout
de ne point tirer sur aucune espèce de gibier.
La chasse du jeudi 7 février se fera de grand matin. » (A.D. P.-de-D., c. 1732) [Doc66] • « Depuis trois mois, » date fort tardive dans l'histoire de la Bête, puisqu'elle fait remonter à novembre 64, fait peut-être référence aux premières attaques officiellement recensées
près de St.-Flour.
99 • La « peinture du monstre » a-t-elle survécu ? S’agit-il de la même représentation que
celle mentionnée dans la lettre de M. Lafont ci-dessous (02/02) ? • Voir la lettre de M. de Montluc du 09/07 pour les critiques de M. de Ballainvilliers et la
formule « de ne pas s’y opposer dans leurs terres. »
Lettre de M. de Montluc à l’intendant: « St.-Flour 1er février 1765
Monseigneur
La bête féroce qui a été errante depuis une quinzaine de jours dans les paroisses du côté du nord de la
Margeride, et qui comme j’ai eu l’honneur de vous marquer fut vue le dimanche et lundi dernier dans la paroisse
de St.-Poncy, le mardi attaqua deux paysans de deux différents villages de cette paroisse. Ils la repoussèrent.
Le mercredi [elle] fut vue à Lastic le matin et est venue le même jour 30 du mois égorger à soleil
couchant la fille dont fait mention le post scriptum joint a la lettre circulaire, dans ladite paroisse de St.-
Just à la distance de quatre grandes lieues, [ce qui] fait conjecturer à plusieurs qu’elle n’est pas seule.
Mais je suis du même sentiment que M. Duhamel que c’est toujours la même, puisqu’il est quasi démontré
que le jour des Rois elle fut vue au lieu de Faverolles pendant la messe matutinale et qu’elle égorgea à deux
grandes lieues de là à St.-Juéry une femme entre huit et neuf heures et de suite près de Maurines une fille à
dix heures du même matin où il y a plus d’une lieue. Tout cela vous fait voir, monseigneur, la difficulté qu’il
y a de suivre cette bête et combien on doit mettre du monde pour cela. J’ai l’honneur de joindre ici la lettre
circulaire que j’envoie dans les paroisses. Je crois que cette façon de faire manoeuvrer les paroisses est la
plus convenable et la plus capable de produire de bons effets. Nous avons l'expérience des chasses attroupées
du Gévaudan et souvent répétées, qui ont été toutes infructueuses. Notre terrain que je connais parfaitement
est très susceptible d'être battu dans la forme indiquée dans la lettre circulaire. La conjecture que
j’avais faite que cet animal reviendrait par le [rideau ?] du midi de la Margeride est justifiée par la marche
du mercredi dernier. Je désirerais de tout mon coeur pouvoir contribuer à la tranquillité du public qui est
tout à l’heure extrêmement alarmé de ce fléau. Soit la distribution des ordres, soit la foire de St.-Flour de
lundi prochain où beaucoup du monde se rend, n’ont pas permis d’accélérer plutôt la chasse.
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc74]
Supplément à la Gazette de Leyde: « Elle est de la grandeur d’un veau d’un an, sa tête a un pied de largeur sur le devant, et son poitrail est
aussi large que celui d’un cheval. Souvent on l’entend hurler la nuit: son cri est précisément comme celui
d’un âne, qui brait. » (Séité)
2 février (Samedi, présentation du seigneur) Cinq paysans allant à la messe à Rieutort-de-Randon
rencontrent la Bête. Elle se met ventre à terre, comme prenant l’essor pour les assaillir;
mais comme ils sont tous armés de gros bâtons, et qu’ils se disposent à en faire usage, elle évite un combat désavantageux et s’enfuit (lettre, 08/02). M. Duhamel renvoie le fermier
de M. de La Barthe après lui avoir payé largement ce qu’il a fourni à ses dragons (lettre,
16/02). M. de Lévignen, intendant d’Alençon, informe M. de l’Averdy que M. d’Enneval
consent à se rendre dans le Gévaudan (lettre, 05/02). Lettre de M. de St.-Florentin à M. de
Ballainvilliers au sujet de l’ivrogne de Mauriac (A.D. P.-de-D. c. 1732). Lettre du comte
d'Eu à M. Duhamel: « A Tournon, le 2 février 1765
Depuis un siècle, monsieur, je n’ai eu de vos nouvelles, quoique j’aie reçu quelques jours avant mon départ
de St.-Hyppolyte le portrait de votre monstre dont je vous souhaite de tout coeur la destruction entière.
Je vous remercie de la copie en attendant de vous féliciter sur la mort de l’original.
100
Me voici en chemin pour Paris, où je compte arriver le 8 ou le 10 de ce mois. Adressez-moi je vous prie
tout de suite une lettre, chez M. Lallemant, rue St.-André-des-Arts; et faites moi les détails de conter vos
aventures, les accidents, les espérances, les peines, les consolations et tous ces détails me feront plaisir, et
m’intéresseront beaucoup puisqu’ils vous touchent.
Mandez-moi ce que devient cette Bête, quels pays elle habite à présent, celui qu'elle parcourt le plus ordinairement,
si elle a été tirée, si elle a été blessée, si elle continue à dévorer, s'il est en effet venu beaucoup
de chasseurs des différentes provinces du royaume, ce que vous faites et votre détachement.
Plus: je vous prie de m'écrire une fois la semaine ne fût-ce que pour me dire: ‘nous avons couru là et là
sans rien voir ni apprendre.’
Villeceau a déjà accepté toute notre remonte consistant en 32 chevaux, dont 27 arriveront à Langogne
vers le 25 de ce mois, avec le comte de Villeceau, et les dragons qui les conduisent, vous pouvez vous arranger
en conséquence.
Je vous souhaite bonne fortune et déplorerais qu’elle échouât. J’ai essayé avec le mieux de percer jusqu’à
Langogne, en partant de St.-Hyppolyte, je me suis dirigé sur Aubenas, mais les neiges et les glaces
m’ont empêché de monter plus haut. Si le régiment reste cet été dans les mêmes quartiers, je compte vous
aider à faire quelques chasses. J’imagine que vous connaîtrez le pays: j’ai de la peine à croire qu’on puisse
tuer cette bête avant le beau temps, car j’imagine que l’affût n’est pas chaud. Portez-vous bien, et [donnezmoi]
de vos nouvelles, elles me feront toujours un très sincère plaisir.
D’Eu.
A monsieur, à faire passer tout de suit où il sera, M. Duhamel, capitaine aide-major au régiment des volontaires
de Clermont à Langogne. [Avec sceau de cire rouge à une tour crénelée.] » (Bulletin).
Lettre de M. Lafont, de Mende, à l’intendant: « Monseigneur... Ce cruel animal, le 12 janvier 1765, sur le soir, après avoir été mis en fuite par les enfants
du Villeret, dévora un jeune homme de 15 ans au Mazel, paroisse de Clauze-Grèzes. Le 21, elle blessa
cruellement une jeune fille du même âge au Bacon, qui fut secourue; elle s’est rétablie de ces blessures,
dont aucune n’a été dangereuse. Le 22, elle coupa la tête à une femme de Julianges, dans ce diocèse sur la
frontière d’Auvergne d’où elle était. Elle était venue ce jour-là à Julianges et périt en se retournant chez
elle.
J’ai vérifié que pendant le cours des mois de décembre et de janvier, elle a dévoré deux personnes en
Rouergue et trois en Auvergne. L’enceinte du pays qu’elle parcourt depuis deux mois dans ces deux provinces
et dans le Gévaudan qui est toujours son centre, est de plus de 40 lieues du Languedoc.
Je n’ai point encore pu voir depuis mon retour M. Duhamel. Je vais le rejoindre demain à St.-Chély. Il
avait crayonné la figure de la Bête, après une de ses chasses, où il l’avait rencontrée; il l’a faite peindre...
Je ne garantis pas la fidélité de son portrait. Je l’ai montré à plusieurs personnes qui l’ont vue; ils y
trouvent bien des rapports. Ils prétendent cependant tous qu’elle n’a pas la queue aussi longue qu’on l’a représentée,
ni le poil du dos aussi hérissé.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault) • Voir la lettre de M. Duhamel du 1-3/01/65 pour le portrait de la Bête.
Ordres de M. Duhamel aux consuls de Rimeize, Fontans, St.-Alban, Sainte-Eulalie, Lajo et
le Malzieu: « En conséquence des ordres de Son Altesse Sérénissime Mgr. le comte d’Eu, et de M. le comte de Moncan,
commandant en cette province.
Est ordonné aux consuls des lieux où passera le brigadier des dragons, porteur du présent ordre, de lui
faire fournir un guide pour se rendre aux autres villages où il doit également porter des ordres. Si le brigadier
porteur d’ordre ne peut pas venir coucher aujourd’hui à St.-Chély, le consul de la paroisse où il se
trouvera lui fera fournir un logement pour lui et du foin et de l’avoine pour son cheval, dont je tiendrai
compte.
101
Fait à St.-Chély, le 2ème février 1765.
Duhamel, commandant le détachement chargé de détruire la bête féroce.
J’ai reçu la dite lettre, Jean Pierre Pépin, consul à Rimeize. J’ai reçu l’ordre que vous avez envoyé pour
la bête. Favier, consul de Fontans. J’ai reçu l’ordre de M. Duhamel pour la chasse. Ce deux février à Ferluguet,
paroisse de Sainte-Eulalie. Jacques Molin, consul. » (Balmelle)
3 février (Dimanche) La Bête se montre à St.-Amans pendant la grande messe. Tous les paroissiens
sont assemblés dans l’église; mais comme ils ont eu la précaution d’enfermer leurs enfants à clef dans leurs maisons, elle ne trouve à qui s’en prendre et se retire sans faire aucun mal
(lettre, 08/02). L’enfant attaqué à Javols est sur pied (lettre, 01/04). Lettre de M. de La
Barthe fils à M. de St.-Priest, de Marvejols (il écrit également à M. Duhamel et à l’évêque
de Mende): « Monsieur, un enfant de mon fermier fut enlevé avant-hier devant la porte que j'habite et emporté à plus de
trois cent pas. Le chien de parc suivit heureusement la piste et lui fit lâcher prise. L'oesophage a été ouvert
et une fléchissure coupée; on croit cependant qu'il en échappera.
Pour achever d’ajuster le misérable père de cet enfant, 8 dragons arrivèrent chez lui, demandant des
cordes pour le garrotter, et reçurent selon leur louable coutume à discrétion pendant toute la nuit; à 4
heures du matin, il fut conduit en prison.
J’ignore les ordres qu’a donné M. de Moncan, mais il n’est pas croyable qu’il puisse tolérer les excuses
[sic; pour « excès » ?] que cette troupe commet. Depuis sa seconde irruption dans le Gévaudan, nos chasseurs
sont arrêtés, menacés, ce qui est directement opposé au bien de la chose.
Les dragons traitent le Gévaudan en vrai pays de conquête, exigent tout sans payer. Les chevaux qui sont
aussi peu nécessaires qu'une troisième roue à un chariot détruisent les récoltes, et je crois qu'il ne manque
plus que brûler pour avoir une vraie image de la guerre. Les plaintes se multiplient, et le paysan est au
désespoir.
Je suis peut-être le premier qui ait osé porter des plaintes dont je supprime le détail, mais la violence
commise chez moi m’y oblige. Un homme dont la femme est au lit, un enfant à l’extrémité, chargé du tracas
d’un grand domaine, peut-il avoir assez de sang-froid pour avertir une troupe à 2 lieues de chez lui et dont
le secours est visiblement inutile, comme il le sera toujours en pareille occasion ? D’ailleurs n’est-ce pas
aux consuls à avoir ce soin ? Mais quand même mon fermier serait-il coupable, les circonstances fâcheuses
où il s’est trouvé ne l’excusent-elles pas ? Et doit-il être puni comme un ennemi d'État le serait en temps de
guerre ?
Vous êtes, monsieur, le protecteur des habitants de la province et je vous prie d'avoir quelque égard à
ma lettre.
Je suis, monsieur avec respect votre très humble et très obéissant serviteur.
La Barthe, fils.
A M. le marquis de St.-Priest, intendant du Languedoc, à Montpellier.
Sceau: Marvejols. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « Comme vous ne doutez point, M. Lafont, du plaisir que j’aurais à pouvoir délivrer votre pays de ce
monstre qui le ravage, je ne m’occupe que des moyens les plus efficaces pour y parvenir. En conséquence,
j’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur, que j’ai concerté une chasse générale avec M. l’intendant d’Auvergne,
tant en Auvergne qu’en Gévaudan, dont le jour est fixé à jeudi prochain, septième du courant. Tous
vos habitants sont fort aises que j’ai pris ce moyen et ils en espèrent beaucoup ainsi que moi. Tout le monde
croit que c’est là l’expédient le plus sûr pour parvenir à détruire un aussi cruel animal. Et comme il est de
la plus grande conséquence de mettre à mort cette Bête féroce avant la récolte des grains, nous sommes
convenus qui si cette Bête n’était pas tuée dans la chasse générale que nous ferons jeudi prochain, nous en
ferons une autre semblable lundi, onzième du même mois.
102
Je souhaite bien sincèrement, monsieur, que toutes ces précautions ne soient pas infructueuses. Et pour
mieux en assurer le succès, j’ai adressé aux seigneurs des paroisses ou autres personnes notables une
prière par laquelle je les invite au nom de l’amour du bien public à vouloir bien se charger de la conduite
de leur paroisse, afin que le bon ordre qui est l’âme de cette chasse puisse y régner.
Si vos affaires vous permettaient, monsieur, d’être de la chasse de jeudi prochain, j’en serais bien flatté à tous égards. Je serais fort aise que vous soyez témoin vous-même des soins que je me donne pour mériter
et votre estime et celle de tout le pays.
J’ai l’honneur, etc.
Duhamel. » (A.D. Hérault c. 44)
4 février (Lundi) Lettre de M. de St.-Priest à M. Lafont: il lui indique plusieurs expédients contre la
Bête; il déplore les nombreux ravages qu’elle cause (Pourcher). M. Marie reçoit la lettre de
M. de Montluc du 30/01 (lettre, 09/02). Le comte de Lastic écrit à M. Duhamel (lettre,
12/02). Lettre (sans références in Pourcher): « Monsieur, j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré, le ..., par laquelle vous m’apprenez que le roi fera
payer une gratification de 6000 livres à celui ou ceux qui nous déferont de la Bête. »
5 février (Mardi, pleine lune). Le Courrier d’Avignon publie deux articles; l’un reproduit la lettre de
Marvejols du 27/01 (Généal43). Autre article: « La Bête féroce qui cause de si justes alarmes dans le Gévaudan, y en donne aussi de fausses, et quelquefois
de burlesques, comme il est arrivé en dernier lieu à St.-Géniès en Rouergue. On mande de ce pays-là
qu’un berger ayant vu, à l’entrée de la nuit, un gros animal auprès de son troupeau, et le prenant pour la
Bête féroce, se sauva à toutes jambes à la ville et tomba évanoui en arrivant chez lui. Quand il eut repris
ses esprits, il raconta son aventure: l’alarme fut générale: tout le monde se mit sous les armes; et le lendemain
on fut à la chasse. L’animal qui avait si fort effrayé le berger fut trouvé précisément à l’endroit où il
disait l’avoir vu. Mais cet animal prétendu féroce, était un animal domestique, l’un des plus dociles et des
plus pacifiques, fait pour souffrir de la part des hommes, et nullement pour leur nuire et s’en faire craindre:
en un mot c’était un âne. Cependant le berger ne laissait pas d’exiger qu’on tirât dessus: soit que la peur
lui faisant encore illusion il ne vit pas ni dans les oreilles de l’âne ni dans le reste de sa conformation l’extrême
différence qu’il y avait entre cet animal et celui pour lequel il l’avait pris; soit que le reconnaissant
pour ce qu’il était, il voulût néanmoins qu’on le punît de la frayeur qu’il lui avait donnée. » (Généal43)
[Doc143b] • La Bête s’était montrée près de St.-Géniès début janvier, voir 09/01. L’anecdote incite à
relativiser les témoignages.
La Bête paraît aux environs du bois du village de Lescure (La Chapelle-Laurent) (lettre,
07/02). Un berger voit la Bête s’en prendre à ses moutons sans vraiment leur faire de mal,
comme pour le provoquer, et la met en fuite avec un trident. Il participe par la suite à la
battue du 07/02. M. Gueyffier, de Brioude, averti de la battue à venir par M. de Montbriset,
se rend à Massiac pour rencontrer M. Altaroche (lettre, 10/02). Lettre de l’évêque de
Mende à Denachat, l’informant de la récompense royale (lettre, 19/02). Lettre de M. Lafont à l’intendant: « Monseigneur l’intendant, au moment où j’allais partir pour St.-Chély et faire remettre cette lettre [celle
du 02/02] à la poste, j’en reçois une de M. Duhamel dont j’ai l’honneur de vous envoyer copie. Vous y verrez
qu’il me marque avoir concerté avec M. l’intendant d’Auvergne une chasse générale tant en Auvergne
qu’en Gévaudan, et que le jour en a été indiqué à jeudi prochain pour la répéter le lundi suivant, en cas
qu’on ne parvienne pas à tuer la Bête, le jeudi.
Il m’invite à assister à ces chasses, je vole pour me rejoindre à son entreprise et la seconder en tout ce
qui pourra dépendre de moi. Dieu veuille la rendre heureuse!
103
Je suis, monseigneur, etc.
Lafont. » (Pourcher)
M. de l’Averdy adresse une lettre à M. de Lévignen, intendant d’Alençon: « Monsieur, je vois avec plaisir par la lettre que vous avez écrite le 2 de ce mois et dont j’ai rendu compte
au roi, que M. d’Enneval consent à se rendre dans le Gévaudan pour chasser la bête féroce qui y cause des
ravages. Vous pourrez l’assurer de nouveau que non seulement les frais lui seront exactement remboursés,
mais qu’il sera même récompensé par le gouvernement, s’il parvient à détruire l’animal.
Je vous autorise à lui faire délivrer d’avance en partant la somme que vous estimerez nécessaire pour les
frais de son voyage et celui de M. son fils qu’il emmène avec lui. A l’égard des six chiens limiers qu’il
compte faire passer là-bas pour cette chasse, je ne puis lui procurer le chariot ouvert qu’il demande, le roi
n’en ayant point pour son service. Il faut qu’il y supplée de quelque autre moyen. En supposant qu’il ne lui
soit pas possible de les faire arriver aussitôt que lui, cela ne doit pas l’embarrasser, parce qu’il aura sûrement
bien des dispositions et des renseignements à prendre sur les lieux avant de commencer sa chasse.
Je suis d’avis qu’il parte sur le champ avec M. son fils, même sans attendre son congé; et pour que rien
ne le retarde, je prends sur moi d’arranger cette affaire avec M. le duc de Choiseul. Je joins ici la note et la
route qu’il doit tenir et la lettre qu’il désire pour M. l’intendant du Languedoc, qui lui procurera sûrement
tous les secours dont il pourra avoir besoin.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44).
Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Priest, de Paris: « Monsieur l’intendant, M. d’Enneval, gentilhomme de la province de Normandie qui vous fera remettre
cette lettre, a bien voulu sur les instances que je lui ai faites se rendre avec M. son fils, capitaine au régiment
des recrues d'Alençon, dans le diocèse de Mende, pour y donner la chasse à la Bête féroce qui y cause
tant de ravages. Le talent qu'il a pour cette espèce de chasse, ayant détruit des loups toute sa vie, fait espérer
qu'il parviendra à vous en débarrasser, s'il est bien secondé.
Je ne doute pas que vous ne lui donniez pour cet effet tous les secours qui pourront dépendre de vous. Il
est disposé à ne point quitter qu’il ne soit parvenu à détruire la Bête, ou à lui faire abandonner le pays.
Je vous prie de l’aider et de le faire aider en tout ce que vous pourrez.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 41)
6 février (Mercredi) A deux heures, un garçon de 13 ans du village de Chabanettes (Termes), est
saisi par derrière par la Bête à la porte de sa maison. Il se retourne pour éviter qu’elle ne
lui déchire le visage de sa patte, et se sert de son chapeau comme d’un bouclier. Il est rapidement
secouru. M. Duhamel est averti (lettre, 09/02; relation, 04/04/65). • Cette attaque est probablement celle localisée ailleurs « entre St.-Chély et La Garde, »
ce qui est approximatif.
La Bête s’empare d’un enfant à la Bastide (Venteuges) et l’emporte; des gens s’en aperçoivent
mais la Bête est déjà hors du village, pénétrant dans un bois situé à cinq cent pas;
après avoir cherché, ils ne trouvent que la tête de la victime et quelques morceaux de ses
habits (Lettre, 11/03). Lettres de Mende: la Bête est toujours là; plus de douze cent
hommes la poursuivent (Courrier, 19/02). • L’enlèvement a des témoins, mais pas la décapitation.
7-11 février Tradition:
104 « Voici ce qui serait arrivé dans le temps de ces chasses [celles du 07-11/02].
Pailleyre dit Bégou de Pontajou, paroisse de Venteuges, s’était levé de grand matin; lorsqu’il fut sorti à la porte de sa maison, il reconnut que c’était bien la lune qui éclairait, mais qu’il n’était pas encore jour.
Il vit de sa porte un grand homme qui se trempait dans la rivière et puis il sortait et il se jetait à l’eau derechef
et il sortait encore. Pendant qu’il le regardait ainsi, car la rivière qui descend de Servières passe tout
près de sa maison, l’homme de la rivière s’apercevant qu’il était vu, d’un bond sortit de l’eau et fut changé
en Bête. Alors elle s’élança avec une telle fureur vers Pailleyre, qu’à peine il eut le temps de se fermer dedans.
Et sa frayeur fut si grande qu’il faillit ne pas en revenir. » (Pourcher) [Ponta01, 03/04]. • « Sur les Traces... » donne la date du 27/07/65 pour cet épisode. Selon certaines versions,
Pailleyre identifie Antoine Chastel. Paul Christian (liste) me signale qu’on peut
remonter dans tous ces cas au roman de Pourrat, cité ensuite par Pic. Dans ce cas, on
aurait affaire au mieux à une « source orale, » au pire à une affabulation.
Pourcher rapporte un document (sans références): « On leva une armée; 73 paroisses du Gévaudan, 30 de l’Auvergne et du Rouergue; ils convoquèrent le ban
et l’arrière-ban de louvetiers chasseurs, officiers, soldats, piqueurs, rabatteurs: 20000 combattants s’ébranlèrent,
subdélégués, consuls et notables en tête. La Bête fut traquée et poursuivie; vue par mille chasseurs,
dont chacun la dépeignait à sa manière. Elle fut tirée, blessée et s’échappa encore. Une autre chasse générale
aussi nombreuse que celle-là n’eut pas plus de succès. »
7 février (Jeudi) De grand matin, 73 paroisses du Gévaudan, environ 30 d'Auvergne, et plusieurs du
Rouergue sont en mouvement; presque toutes ont chacune à leur tête, outre leur consul,
une personne notable dirigeant les opérations que M. Duhamel ou M. Lafont (accompagné
de ses frères) leur ont indiquées. M. Lafont s’occupe du quartier le plus difficile, sur la
prière de M. Duhamel, qui craint beaucoup d’indocilité. Le pays est couvert d'un demi-pied
de neige. Le temps, quoique froid, est calme et serein; beaucoup de brouillard en Auvergne.
Sur les 10 à 11 heures, la Bête est lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières.
Elle s'était cachée dans une broussaille très épaisse d'où elle est débusquée par des
mâtins. [Malzieu06/07] Elle gagne les rives de la Truyère, dont le bord opposé se trouve
malheureusement dégarni, quoique selon les dispositions de M. Duhamel, il aurait dû être
gardé par les habitants de la ville et paroisse du Malzieu. Tirée, on la croit blessée. Le vicaire
de Prunières et dix de ses paroissiens (deux hommes seulement, lettre du 13/02) se
jettent dans la rivière (certains en tombent malades) et la traversent à pied, et presque à la
nage. [Malzieu08] Ils suivent la Bête pendant longtemps à la trace, la perdent ensuite dans
les bois. Elle est rencontrée, à une heure de l'après-midi, par le valet de ville du Malzieu et
quatre paysans de cette paroisse. Le fusil du valet de ville fait faux feu, un des paysans la
tire à balle forcée. La Bête tombe au coup sur ses deux pattes de devant en poussant un
grand cri que les cinq chasseurs entendent. Elle se relève promptement et passe la montagne
de St.-Privat; les chasseurs la poursuivent jusqu'à la nuit sans pouvoir l'approcher
d'assez près pour la tirer. Ils trouvent quelques gouttes de sang, mais le valet de ville ne
croit pas qu'il s'agisse de la Bête, qui n'en a pas laissé à l'endroit où ils l'ont tirée. Quinze
habitants de St.-Chély désertent la battue et s'enivrent au cabaret du village de La Garde.
M. Duhamel, qui s’est rendu sur les lieux après l’attaque de la veille, s'y rend pour les en
faire sortir: ils refusent de le faire. Un d'eux lui parle mal et le force à lui donner un coup
de plat de sabre qui casse sur son dos. M. Duhamel raconte le soir à M. Lafont, à son retour à St.-Chély ce qui s’est passé. Ils en confèrent avec les officiers municipaux, et il est
convenu que l’on fera conduire en prison quatre des plus mauvais sujets. La chasse est également
infructueuse en Auvergne; M. de Montluc parcourt le chemin de St.-Flour jusqu’au
Gévaudan et observe que les paroisses observent mal le plan de chasse. (lettres, 09/02,
13/02 et 16/02). Les paroisses commandées par M. Gueyffier ne peuvent pénétrer dans les
105
bois en raison de la neige et du brouillard. M. Gueyffier se rend à Lescure pour y faire la
battue, suite à l’incident du 05/02 (lettre, 10/02). [Malzieu01/03; Prunieres] • Nouvel exemple de résistance de la Bête aux armes à feu. En revanche, pas besoin de
dresseur ou de complot pour expliquer l’échec de la chasse, puisqu’il est observé que
certaines paroisses manoeuvrent mal et que d’autres ne peuvent entrer dans les bois.
Le comte d'Apcher et le prieur de la maison de Pébrac font une autre chasse le même jour,
sur les frontières de Gévaudan, dans les bois qui avoisinent les paroisses de Charraix, Pébrac,
Chazelles et Desges (lettre, 09/02). Durant la chasse, on bat le bois du Sauvage; dans
le même temps, la Bête dévore une fille de 14 à 15 ans à trois quarts de lieues de là (lettre,
11/03). • Le territoire de la chasse en Auvergne correspond effectivement à la frontière nord-est
du territoire de la Bête à l'époque, si l'on inclue l'attaque du 24/12/64. • La lettre du 11/03 date la chasse du 08/02, probablement une erreur. Je suppose ici qu’il
s’agit en réalité de la chasse du 07, mais il pourrait s’agir de celle du 10.
8-10 février Le Serre: « Tous les habitants de la commission se mettront en chasse dès la pointe du jour, lundi prochain, 11 du
présent mois de février et s'armeront en fusils, fourches, haches, etc. pour détruire la bête féroce qui ne
cesse de faire du ravage. Les paroisses du Gévaudan devront en faire de même, le même jour. » (G2) • Pas de date fournie pour ce document, mais il concerne la chasse du lundi 11, dont
l’exécution ne devait être décidée qu’en cas d’échec de celle du 07. • « Le Serre: » est-ce un toponyme (il en existe plusieurs dans la région) ? Si oui, où estce
? Serait-ce Le Serre de Chaliers (Cantal), dont un syndic était Étienne Chirac, oncle
de Rose de la Taillère ?
8 février (Vendredi) M. Duhamel et M. Lafont se rendent chez M. de Morangiès à St.-Alban. Le
comte leur confirme le résultat de la battue de la veille; présumant que la Bête pourrait se
trouver dans le voisinage du lieu où on l'avait tirée, il leur propose de faire faire avant la
chasse générale indiquée pour lundi, une chasse particulière d'un certain nombre de paroisses
voisines, et de la fixer à dimanche, le temps étant trop court pour qu'elle puisse être
exécutée le lendemain, samedi. En conséquence, M. Duhamel expédie des ordres pour 17
paroisses, qu'il fait porter par un détachement de ses dragons stationné à St.-Alban. Il en
part le soir pour prendre sa troupe à St.-Chély (lettre, 16/02). La Bête est vue le soir passant à 100 pas d’Aumont. On sonne le tocsin, des tireurs se rassemblent, ils suivent la trace
sur la neige, mais la nuit survient et il faut se retirer (lettre, 11/02). A Grandvals, la Bête
enlève un enfant devant la porte de sa maison. Le père accourt aux cris une hache à la
main, lui fait lâcher prise et la poursuit avec plusieurs paysans. Elle se jette dans le Bès,
qu’elle passe sur ses pattes de derrière. Un enfant est dévoré à Pennavayre près de là
(lettre, 17/02; Gazette, 15/03; lettre, 01/04). • Date d’après la lettre du 01/04, mais les attaques de Grandvals et Pennavayre sont également
rapportées le 9 (Gazette, 15/03) et le 14/02 (lettre, 17/02); il y a probablement eu
confusion. La lettre du 17/02 est sujette à caution, plusieurs éléments vérifiables qu’elle
rapporte étant erronés. Voir également 12/02 pour une possible confusion. • Pennavayre est situé un peu à l’ouest de Grandvals.
M. de St.-Priest écrit à M. de l'Averdy; il raconte le combat de Portefaix et propose une récompense
de 300 livres (lettre, 19/02). Il écrit également à M. de St.-Florentin (lettre,
106
24/02). M. de l’Averdy fait un très long rapport à M. de St.-Florentin sur les ravages de la
Bête (Pourcher). M. de St.-Florentin écrit à M. de Ballainvilliers que l'on a bien fait de
mettre Géraud en prison, et parle du rappel de M. Duhamel: « Cette punition pouvant servir à contenir ceux qui auraient envie de se servir d'un pareil stratagème pour
se procurer quelques gratification. » (A.D. P.-de-D. c. 1732).
M. de St.-Priest répond à une lettre de M. Lafont: « P-S.: C’est pour la première fois que j’ai été instruit des plaintes qu’on fait des dragons et qu’on m’annonce
comme générales; ce n’est assurément pas l’intention de M. de Moncan. On prétend même que les
dragons éloignent les braconniers qui voudraient aller à la poursuite de la Bête. C’est de quoi je vous prie
de vouloir bien m’instruire quoique je sois bien convaincu que M. Duhamel y mettra ordre. » (A.D. Hérault)
La Gazette de France du vendredi 4 janvier 1765 publie une lettre de Montpellier datée de
ce jour relatant le combat de Portefaix, basée sur le rapport du curé: « De Montpellier, le 8 février 1765.
La bête féroce qui désole le Gévaudan continue toujours d'y faire des ravages et d'y répandre la consternation.
Il se passe peu de jours que l'on n'apprenne quelque nouvelle affligeante. » [Doc07] • Qui saurait à quelle date paraissait la Gazette par rapport à la date indiquée ? Ici, celle
datée du 04/01 ne peut avoir été publiée avant le 08/02.
Lettre de Mende, reprise dans le Courrier du 19/02: « La Bête féroce continue de faire son funeste séjour dans nos cantons; et errant de l’un à l’autre sans s’en écarter, elle s’y rend de jour en jour plus remarquable en multipliant ses ravages. Enhardie par la longue
impunité dont elle jouit, elle ne craint pas de se montrer dans les lieux les plus fréquentés, aux bords des
bois, dans les hameaux, dans les villages, et sur les routes les plus battues. Il ne se passe presque aucun
jour que nous n’apprenions par des personnes dignes de foi quelque exploit de sa façon. Le jeudi 31 janvier,
elle surprit et enleva un enfant dans la paroisse de Javols. Le père se trouvant heureusement à portée courut
après elle, l’atteignit, et lui fit lâcher prise; mais l’enfant a été cruellement meurtri. Le 2 du courant,
jour de la Purification, cinq paysans allant à la messe à Rieutort de Randon, chef-lieu de la paroisse, la
rencontrèrent: elle se mit ventre à terre comme prenant l’essor pour les assaillir; mais comme ils étaient
tous armés de gros bâtons, et qu’ils se disposaient à en faire usage, elle évita un combat désavantageux et
s’enfuit. Le lendemain, dimanche, elle se montra à St.-Amans, paroisse de ce diocèse, dans le temps qu’on y
célébrait la grand-messe paroissiale, et que tous les paroissiens étaient assemblés dans l'église; mais
comme ils avaient tous eu la précaution de fermer à clef leurs enfants dans leurs maisons, elle ne trouva à
qui se prendre, et se retira sans avoir fait aucun mal. Toutes ces nouvelles rapportées à notre prélat, intriguent
sa sollicitude pastorale, et affligent son coeur paternel. Elles n’excitent pas moins le zèle de M. Lafont,
subdélégué de l’intendance du Languedoc et syndic de ce diocèse, homme d’un génie égal à son zèle;
et qui, depuis que ce cruel animal a commencé ses ravages dans le Gévaudan, n’a rien oublié pour tâcher
d’en délivrer le pays. Dans cette vue, il vient de prendre des précautions qu’il aurait déjà prises, si les États
de la province ne l’avaient appelé à Montpellier. Il a écrit une lettre circulaire à tous les consuls des communautés
de son ressort, afin que tous les habitants de chaque lieu s’assemblent pour une chasse générale;
et il a tellement à coeur le succès de cette chasse, qu’il veut se mettre lui-même à la tête des chasseurs, afin
qu’animés par sa présence ils se portent avec plus d’ardeur à seconder le désir qu’il a de terminer par la
mort de ce monstre les maux qu’il fait au pays et les alarmes qu’il y cause.. » (Généal43) [Doc145]
La Gazette de Hollande donne le témoignage des dragons:
107 « Elle est de la grandeur d’un gros chien de parc, extrêmement velue, de couleur brune, ayant le ventre
fauve, la tête fort grosse, deux dents très longues qui lui sortent de chaque côté de la gueule, les oreilles
courtes et droites, la queue fort ramée qu’elle dresse beaucoup en courant, les jambes longues et les pattes
garnies de griffes larges et fort allongées. Suivant cette description, cet animal féroce a des parties qui
tiennent de l’ours, d’autres du sanglier, et d’autres qui ne conviennent ni à l’un, ni à l’autre. » (Séité) • La description semble inspirée de la lettre de Paris du 07/01, avec des éléments additionnels.
9 février (Samedi) M. Duhamel revient à St.-Alban avec sa troupe. M. Lafont va à Javols voir l'enfant
du fermier de M. de La Barthe blessé le 1er (lettre, 16/02). Marianne Pradein est transportée à l'hôpital de St.-Flour. « N°4: Marianne Pradein, fille à Antoine et à Françoise Crespin, du lieu de Charmensac, paroisse de St.-
Just, âgée d'environ 14 ans, est entrée aujourd'hui 9ème février par un billet de M. de Molin, archiprêtre du
consentement de Monseigneur, pour y être pansée des blessures que le même animal ci-dessus lui a faites. »
(Registre d'entrée de l'hôpital de St.-Flour). • La référence « ci-dessus » dans le registre de l'hôpital concerne l'entrée de Catherine
Boyer.
Voir 12/02. Lettre de St.-Flour, reprise dans le Courrier du 26/02: « L'animal anthropophage, qui porte le trouble et la consternation dans le Gévaudan et dans l'Auvergne,
donne de l'exercice aux chirurgiens de notre hôpital et leur fournit à faire une sorte de cure qui leur est
nouvelle. Ils ont actuellement entre les mains dans cette maison deux jeunes filles que ce cruel animal a très
grièvement blessées. L'une nommée Catherine Boyer, âgée de 20 ans, fut attaquée le 15 janvier au village
de la Bastide, paroisse de Lastic à 2. lieues d'ici. Elle étendait du fumier auprès du village; à mesure qu’elle
se baissait pour le prendre, la Bête faisait des élans pour lui sauter dessus: dès qu’elle se redressait, la Bête
se retirait, de peur, comme on le suppose, que la fille l’apercevant ne se mit en défense. Enfin elle prit son
temps pour lui sauter par-derrière; et l’ayant jetée par terre, elle lui emporta d'abord avec ses griffes toute
la partie chevelue de la tête, lui rongea ensuite une partie de l'os coronal, et lui découvrit si fort l'os pariétal
gauche, que le péricrâne manque avec tout le haut de l'oreille. L’os occipital est à découvert, et l’oreille
emportée dans son entier. Les gens du village virent de quelle façon la Bête surprit cette fille, et y accoururent
sur le champ, sans quoi elle aurait été bientôt dévorée. Elle fut portée le 19 janvier à l’hôpital de
cette ville. L'autre fille, qu'on y a conduit aujourd’hui, est de la paroisse de St.-Just, et n'est pas aussi blessée
que la première; c'est une jeune personne de 14 ans, hardie comme un dragon, et qui eut le courage de
lutter avec la Bête dès qu'elle lui sauta dessus. L'animal lui porta un coup de griffes à l'oreille gauche, et la
lui détacha des muscles, la plaie continue jusqu'au bas du menton. Il lui en fit une autre au côté droit du
nez, et lui en emporta la pointe jusqu'aux os carrés avec la moitié de la lèvre supérieure; de sorte que cette
blessure forme un bec de lièvre. La jeune fille prit alors la Bête par la patte; et s’il y avait eu un prompt secours,
on croit qu'on l'aurait prise. Le père de cette enfant a déposé que toute jeune qu’elle est, elle lui aurait
coupé cette patte, si elle eût pu avoir son couteau, et qu’elle se serait beaucoup mieux défendue, si elle
avait eu quelque sorte d’armes. On fit avant-hier une chasse assez fameuse dans la montagne de la Margeride,
et dans les paroisses voisines; mais un brouillard épais qu’il fit dérangea beaucoup. Ainsi, tantôt
l’obscurité de la nuit, tantôt celle des brouillards, tantôt quelque autre empêchement dérobe à la vue et à la
poursuite d’un nombre infini de chasseurs armés de toutes pièces cette même Bête que des enfants et des
jeunes filles, sans la chercher, ont souvent l’occasion de voir et quelquefois la gloire de la combattre. »
(Généal43) [Doc150]
Les parents Rousset, propriétaires à Mialanette (Le Malzieu), envoient leur fille Marie-
Jeanne, 12 ans, chercher des braises au hameau de la Gardelle. Vers trois heures de l'aprèsmidi,
la Bête l'attaque à Vallat Chirac et lui coupe la tête. La Bête lui dévore la poitrine et
108
la décapite. Un paysan voit la Bête emporter la tête dans un bois; il la poursuit; la tête est
retrouvée à 400 pas de là une heure après, rongée à l'exception des yeux, de l'autre côté du
ruisseau, sur la route, près d'un rocher appelé Malapas; on trouve sa croix d’or avec la tête.
Le comte de Morangiès accourt avec les gens de sa maison dès qu'il est informé de l'accident.
Il s’adresse aux spectateurs: « Mes enfants, vous êtes aujourd’hui spectateurs: peutêtre
une autre fois servirez-vous de spectacle; je vous donne rendez-vous demain pour tâcher
de l’éviter. » M. Duhamel qui se rend chez M. de Morangiès pour la chasse du lendemain,
est averti par un exprès. Il envoie un maréchal des logis avec ses dragons à cheval, et
se rend lui-même à Mialanette avec les dragons à pied. Il y rencontre le comte avec une
centaine de paysans. Ils battent les bois des environs jusqu’à la nuit (lettre, 13/02). Plusieurs
chasseurs du Malzieu ont déplacé le cadavre et rapporté la tête. M. Duhamel fait
tendre des pièges dans les bois, on met la tête de l'enfant dans un de ces pièges, on laisse le
cadavre exposé à l'endroit où on l'a trouvé, et M. Duhamel embusque un maréchal des logis
et huit dragons dans le voisinage, à portée du fusil (Pourcher; lettre, 01/04; lettres,
13/02, 16/02; relation, 04/04/65). [Chiral01/03; Malapas01/04] • « Vallat Chirac » est probablement le « Ravin de Chiral, » que traverse la route entre
Mialanette et La Gardelle. Le rocher « Malapas » se situe de l’autre côté de la vallée, en
face de Vallat Chirac (information, plan et photographies de Mlle L. Boulet). • Le paysan voit la Bête emporter la tête de Marie-Jeanne, mais il semble que la décapitation
elle-même n'ait pas eu de témoins. • Pourcher fournit cette relation très en-dehors de son ordre chronologique, dans le
contexte de l’hiver 1766. • Pour M. de La Barthe (lettre, 01/04), Marie-Jeanne avait 15 à 16 ans et était jolie.
D’après son acte de naissance, elle avait 12 ans. Pour M. Duhamel (13/02) elle avait 15
ans.
Lettre de M. Marie à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
En conséquence d’une lettre de M. de Montluc, votre subdélégué à St.-Flour, datée du 30 janvier, et que
je n’ai reçue que le 4ème du présent, j’ai commandé par vos ordres, une chasse dans les bois de Margeride,
indiquée ce 7 dudit mois à 8 heures du matin pour sept paroisses de cette subdélégation, qui avoisinent lesdits
bois, et les habitants commandés avec des armes à feu, et à fer devaient parcourir lesdits bois, et les
battre pour faire la rencontre de la bête féroce, qui a tant fait de ravages en Gévaudan, et qui a commencé
d'entrer dans cette province par la subdélégation de St.-Flour. Si on a le bonheur de la rencontrer, on ne
manquera pas de faire tous leurs efforts, pour mériter la récompense promise à celui qui la tuera. Il n’est
question que de savoir si elle se sera réfugiée dans lesdits bois. Enfin les paroisses commandées poursuivront
leur route, jusqu’à ce qu’elles auront rencontré celles que M. de Montluc a commandées de sa subdélégation.
J’attends des nouvelles aujourd’hui ou demain des effets de cette chasse.
M. le comte d’Apcher, avec M. le prieur de la maison de Pébrac, ont fait une autre chasse le même jour,
sur les frontières du Gévaudan, et dans les bois qui avoisinent les paroisses de Charraix, Pébrac, Chazelles,
et Desges, qui sont toutes placées sur les limites de cette province. La chasse était ordonnée le même jour
en Gévaudan et la crainte que l’on ne fît passer cette bête en Auvergne a engagé ces messieurs pour le bien
public de faire la même chasse, soit pour la repousser, ou la tuer s’il était possible. L’on a pris toutes les
précautions les plus sûres, pour être en état de réussir, s’il était possible de la rencontrer.
J’ai fait passer par des exprès les affiches qui annoncent de votre part une gratification pour celui qui
tuera la bête féroce, et qui la rapportera à Clermont à Votre Grandeur, sans être autrement mutilée, que
des coups, qu’on lui donnera en la tuant, ou qu’elle pourra avoir auparavant reçus. Cette récompense de
6000. l devrait animer les gens de coeur, et les bons tireurs pour la mériter sans compter tant de petites reconnaissances
que l’on pourrait retirer dans le pays, après cette défaite. Tout le monde est sur ses gardes,
grands, et petits, et personne ne roule de nuit. Après que mes exprès porteurs de vos ordres et des affiches
109
seront retour des paroisses de cette subdélégation, où je les ai envoyés, je ferai un petit état de cette dépense
pour vous le faire passer, et pour vous informer et rendre compte de tout ce qui se sera passé.
J’ai l’honneur d'être très respectueusement
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Marie
A Langeac le 9ème février 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc219]
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 9ème février 1764 [sic]
1765
Monseigneur
J’ai été vivement affligé que la démarche que j’ai crue nécessaire pour le bien public, vous aie déplu.
Il me semble que personne ne peut ignorer, ni interpréter différemment, que ce sont les ordres du roi que
vous me chargez de faire exécuter; et il n’a été rien innové dans cette occasion de l’usage couramment établi,
que l’impression, n’ayant point assez de plumes à mon service, ni assez de temps pour le faire faire à la
main. L’imprimeur de St.-Flour me promit de me rendre les copies nécessaires en peu d’heures; en conséquence
je pris ce parti, et cela fut fait si à la hâte qu’il m’y fait dire une grande bêtise, ayant tronqué les
mots de s’y presser qu’il ne put probablement pas lire pour y substituer ceci: de ne pas s’y opposer. J’avais
copié fort fidèlement cet article de votre lettre du 30 janvier. Vous m’y marquez aussi de donner aide et assistance à M. Duhamel et dans les précédentes de le faire avertir si la bête paraissait en Auvergne, de faire
faire des chasses et battues, et il y est aussi dit en substance que comme les mouvements irréguliers de cette
bête exigeaient des ordres différents, vous vous en rapportiez à ma prudence.
C’est pourquoi je n’ai pas cru vous compromettre en remplissant les désirs du public, qui attendait beaucoup
d’une chasse générale. Celle du 7 n'a pas réussi. Je n'ai pas ouï dire qu'elle aie été vu en Auvergne. Il
faisait ce jour là un brouillard extrêmement épais.
Le six, veille de la chasse, cet animal féroce emporta à deux heures après midi un enfant à la porte de sa
maison entre St.-Chély et La Garde qui lui fut heureusement ôté sans avoir grand mal. M. Duhamel en
ayant été averti son détachement se porta de ce côté-là, des chasseurs qui en revenaient me dirent que pareillement
on ne l’avait pas trouvé. J’ignore s’il s’est fait voir dans les autres paroisses du Gévaudan dont
40 étaient employées à cette chasse. On me dit aussi que M. [Lafont ?] syndic du diocèse de Mende s’y était
rendu. Je fus tout du long du grand chemin de St.-Flour en Gévaudan pour voir manoeuvrer les paroisses
d’Auvergne et je m’aperçus qu’elles exécutaient mal le plan qu’on leur avait donné, marchant par bande
tout ensemble. Il serait à désirer qu’un peloton de cinq hommes tînt au moins cent toises de terrain, ils n’ont
pas à craindre à cette distance que la bête leur fasse du mal, elle est timide.
Sa ruse étonne si fort le paysan que c'est une opinion générale chez eux qu'il y a là dedans quelque chose
de surnaturel et souvent même il est entretenu dans cette idée par gens lettrés en qui il a confiance.
Enfin, monseigneur, la meilleure preuve que je puisse vous donner pour ma justification, c’est la bonne
foi avec laquelle je vous ai envoyé tout ce que j’ai fait à ce sujet, qui vous démontre que je n’ai jamais pensé
rien faire que d'après vos ordres.
J’ai fait porter en [?] votre avertissement sur les 6000 livres de récompense promise au destructeur de
cette bête.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc » (A.D. P-de-D c. 1732) [Doc77] • L’organisation de la chasse du 07/02, ou sa présentation, semblent n’avoir pas plu à M.
de Ballainvilliers. En l’absence de son courrier, nous pouvons identifier un point précis:
le fait que l’affiche, porteuse en théorie des ordres du roi, prie les notables de « ne pas
s’opposer » à la chasse, ce qu’ils ne seraient pas en droit de faire. • L’attaque du 06/02 est celle de Chabanettes.
110
10 février (Dimanche) Tenue de la chasse ordonnée sur les dix-sept paroisses; plus de deux mille personnes.
Le terroir de Mialanette est dans l'enceinte de cette chasse. M. Duhamel et M. de
Morangiès partent avant le jour. On bat longtemps les bois, le pays étant couvert de neige.
Chasse jusqu’à la nuit. On n'aperçoit aucune trace. M. de Morangiès, M. Lafont et M. Duhamel
reviennent par Mialanette; les dragons leur disent que la bête n'a pas reparu. M. Duhamel
fait remettre le cadavre de l'enfant à ses parents après avoir été exposé vingt quatre
heures (lettres, 13/02, 16/02). • Cette fois, la Bête n'est pas revenue sur le cadavre. Elle semblera dès lors plus prudente à cet égard.
M. Duhamel arrive au Malzieu le soir et y est bien reçu en dépit de l’opposition de certains
notables (lettres, 13-14/02). Lettre de M. Gueyffier à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur,
En conséquence des ordres que M. votre subdélégué de la ville de Brioude me remit de votre part, je me
suis transporté le cinq du présent à Massiac pour conférer avec M. Altaroche, sur les moyens que nous
avions à prendre pour la battue générale que nous fîmes le sept. Tous ceux qui avaient été commandé en
conséquence s’y rendirent exactement. Il ne nous fut pas possible de pénétrer dans les bois: la quantité de
neige et les brouillards qui n’ont cessé que d’aujourd’hui en ont été l’obstacle. Nous nous bornâmes à côtoyer
les bois et battre les bruyères voisines sans apercevoir aucune trace de la bête féroce qui parut le cinq
du présent aux environs des bois du village de Lescure, paroisse de la Chapelle Laurent où je m’étais rendu,
pour faire faire la battue des bois, et être à portéé de celles qui se sont faites dans les bois des paroisses
voisines. Selon le rapport qui m’a été fait par M. de Brion, cette bête féroce habite les bois de Rochefort,
Chalaide, Le Fayet, Sarroul et Ally. Ce berger qui avait vu la bête le cinq et qui se trouva à la battue me dit
qu’elle avait fondu sur son troupeau de mouton et en avait saisi un à qui il n’avait fait aucun mal, se
contentant de tirer cette bête à laine sur ses pattes pour attirer le berger qui le voyant venir a donné de son
trident, prit la fuite sans faire aucun mal. Je m’informai exactement de cette personne quelle était sa figure,
sa taille, son poil. Il m’assura qu’elle était d’une taille supérieure et plus en [?] que le loup, la tête plus
grosse et le museau moins pointu, le tour des oreilles rougeâtre, une raye noire depuis le cou jusques à la
queue et le poil à peu près que celui du loup.
M. votre subdélégué a dû, monseigneur, vous rendre comte de l’empressement que j’avais à me rendre
utile dans cette circonstance. Je me ferai toujours un devoir de continuer mon zèle si vous le trouvez à propos
et voulez confier me confier vos ordres. Je n’oublierai rien pour m’en acquitter avec succès.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Ch[evalier ?] [Gueyffier ?] ancien lieutenant des grenadiers au régiment de [Bresle ?]
A Brioude ce 10ème février 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc75] • Dans la lettre la Bête est localisée en Auvergne, près d’Ally et Celoux (sud-est de la
Chapelle-Laurent). Je ne parviens pas à situer les autres toponymes. • La lecture « Gueyffier » est de Fabre; la signature, peu lisible, me semble différente.
11 février (Lundi) A.D. Lozère, Mende: Le Malzieu, EDT 090 GG5. Autre grande chasse générale,
même terrain que le 7 (Relation, 04/04/65). • Louis indique 40000 hommes, soit cinq hectares par homme, et commente: C'est la battue
la plus importante jamais organisée par aucun pays du monde contre une bête féroce.
M. Lafont, dans sa lettre du 16/02, avance lui le chiffre de 20000; M. Duhamel, le
12, 30000.
111
Le temps est cruel, il tombe beaucoup de neige, et le vent est des plus violents. On chasse
depuis le matin jusqu'à la nuit, encore infructueusement. La Bête n'est vue nulle part. Un
loup est tué (lettre, 16/02). Altercation au Malzieu; le consul Astruc se montre insolent envers
un maréchal de logis et 15 dragons de M. Duhamel (lettre, 02/04). D’après une lettre
de Marvejols, la Bête est levée; un paysan la tire mais la manque. Les habitants d’un village
la poursuivent jusqu’au Py de Peyre (Fau-de-Peyre ?) mais la nuit survient et met fin à
la poursuite. La Bête passe la nuit auprès du village, poussant des cris semblables à ceux
d’un poulain (lettre, 17/02). • La lettre du 17/02, par ailleurs sujette à caution, est la seule à mentionner ces épisodes.
Enterrement de Marie-Jeanne Rousset: « Ce jourd’hui onze février mille sept cent soixante cinq a été enterrée Marie Jeanne Rousset de Mialanette
en cette paroisse, âgée d'environ douze ans, qui avait été en partie dévorée le neuf du présent par une bête
anthropophage qui ravage ce pays depuis près de trois mois. André Portal et Benoit Martin présents audit
enterrement. CONSTAND, curé. » (Registres du Malzieu, Greffe de Riom, cour d'appel) [Doc101]
Lettre du Bas-Languedoc: « Plusieurs gentilshommes sont partis, accompagnés d’un grand nombre de bons chasseurs, pour tâcher de
délivrer le Gévaudan de la Bête féroce qui le désole. M. l’intendant du Languedoc a envoyé dans différentes
villes des lettres et des affiches pour engager ceux à qui la nature a donné du coeur ou en qui l’amour de
l’argent le supplée à partir pour aller tuer ce monstre.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N. L2 c. 65).
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 22/02: « Si la Bête féroce dont nous nous plaignons depuis si longtemps vit encore, ce n’est pas faute de chasseurs;
il nous en vient de tous les environs; mais leur succès ne répond pas à leur nombre. Ils firent le 7 une
chasse générale, dont tout le fruit fut de voir cette Bête, encore ne la virent-ils que de fort loin. Le 8 elle
passa à cent pas d’un gros bourg appelé Aumont: on sonna le tocsin: des tireurs se rassemblèrent; ils suivirent
la trace sur la neige: mais il était tard; la nuit survint, et il fallut se retirer. On fera aujourd’hui une
autre chasse générale, qui ne réussira mieux qu’autant qu’on saura s’y mieux prendre; car il ne s’agit pas
de courir après une Bête si agile, il est question de l’entourer, ce qu’on peut faire aisément quand on est en
si grand nombre; on la réduit par ce blocus à se montrer de près et à passer à portée du coup devant quelqu’un
des postes qu’on multiplie autour d’elle. » (Généal43) [Doc149]
Un homme venant de Brioude à St.-Flour chercher des dispenses pour son mariage est attaqué
par une bête au Bois du Suc (St.-Poncy). Malgré sa peur il remarque que le pelage de
l'animal est celui d'un loup, à l'exception du poil fort hérissé entre les oreilles. Il assure
qu'en repoussant cette bête il a cassé son bâton armé d'une petite fourche, et croit que le fer
avait resté dans le corps de l'animal, qui a fuit, tout comme lui. Il fait voir à beaucoup de
monde son bâton de noyer qui a éclaté par le bout et porte du sang; on croit son histoire.
M. de Montluc écrit en conséquence à M. de Suc, chasseur, pour qu'il chasse l'animal dans
ses bois ou aux environs. M. de Montluc pense qu'il s'agit d'un loup, identique à l'animal
qui a affligé la paroisse de St.-Poncy depuis quelques temps, « même dans le temps où la
bête féroce faisait du ravage au loin. » (lettre, 13/02). • Ce témoignage peut renforcer l'hypothèse de plusieurs bêtes, et/ou celle accusant les
loups. Cependant, les attaques à St.-Poncy et aux alentours ne sont pas incompatibles
avec l'hypothèse d'un seul animal, et le témoignage indique une particularité de pelage. • Le Suc est un sommet à l’ouest de St.-Poncy.
112
12-20 février D’après des « bruits, » un berger est dévoré sur la paroisse des Bessons en Gévaudan
(lettre, 20/02). • Il peut s’agir des Bessons, un peu au sud-ouest de St.-Chély.
12 février (Mardi) Un marchand vient voir M. Duhamel à St.-Chély et lui dit avoir été attaqué par la
bête à une lieue de là. Il a eu de la peine à s’en défendre mais fut heureusement secouru.
L’homme est connu et digne de foi; sa description de la Bête correspond à ce que M. Duhamel
en a vu. Ce dernier part aussitôt avec sa troupe et bat jusqu’à la nuit tous les bois,
rochers, ravines et buissons à deux ou trois lieues à la ronde, mais inutilement (lettre,
13/02). Le temps oblige M. Lafont à séjourner à St.-Chély (Relation, 16/02). D'après le témoignage
de M. du Verny de La Védrines, gentilhomme verrier résidant à Nozeyrolles,
vers trois à quatre heures du soir, un de ses domestiques qui fend du bois à 50 pas de la
verrerie (lettre, 11/03), apercevant la Bête venant vers lui, crie au secours; au bruit de cette
voix, M. de La Védrines sort de sa verrerie, sans armes, mais voyant la Bête qui marche à
grands pas, il demande qu'on lui porte un fusil. Il lui tire dessus à 60 pas (lettre, 11/03), et
croit lui avoir cassé la patte arrière gauche. Le maître et le domestique poursuivent la Bête
dans le bois proche de la verrerie; ils trouvent du sang répandu sur la neige, mais comme la
nuit approche et qu'il y a du brouillard, il ne leur est pas possible de suivre la Bête (lettre,
04/03). [Chamblard; Planchettes2] • Richard situe l’attaque du marchand à Aumont. Faute d'horaire (et en supposant véridique
le témoignage de M. de La Védrines), on ne peut reconstituer d'itinéraire pour la
Bête ce jour-là. Il est tout aussi possible d'envisager un itinéraire nord-sud (St.-Poncy si
on lui attribue cette attaque, Nozeyrolles, Aumont) avec une attaque tardive à Aumont,
que de considérer que la Bête a attaqué à Aumont de jour et fini la journée aux alentours
de Nozeyrolles. • Le témoignage de M. de La Védrines sera remis en question par les Chastel et d’autres
témoins le 20/02. En revanche, la blessure infligée à la Bête sera identifiée, non sans
contestation, le 20/06/67 sur le cadavre de la « Bête de Chastel. » • La verrerie de M. de la Védrines était peut-être située au lieu des Planchettes, entre Auvers
et Chanteloube.
La Bête paraît dans la paroisse de St.-Rémy, élection de St.-Flour limitrophe du Gévaudan.
Elle tente d’y enlever un enfant, mais trois hommes parviennent à la chasser. Le curé écrit à Chaudes-Aigues (lettre, 20/02). • Il s’agit peut-être de St.-Rémy de Chaudes-Aigues, un peu au sud de Chaudes-Aigues,
près de Brion, Grandvals, La Fage, etc., lieux connus de prédation de la Bête. Voir
08/02 pour de possibles confusions d’attaques. La lettre du 20/02 étant la seule officielle,
je préfère cette date.
M. Duhamel écrit au comte de Lastic: « Monsieur,
J’aurais eu l’honneur de vous donner plus tôt de mes nouvelles, n’était l’espoir que j’avais que les deux
chasses générales, dont j’espérais beaucoup, me fourniraient l’occasion de vous mander quelques circonstances
intéressantes et peut-être même la destruction de la bête féroce; mais ces deux chasses ont été exécutées,
quoiqu’avec le meilleur ordre, sans produire l’effet qu’on en attendait, ainsi que j’ai eu l’honneur de
vous en faire part dans ma dernière lettre.
J’ai reçu aujourd’hui, monsieur, celle que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du 4ème de ce
mois. Je ne saurais trop vous remercier de toutes les marques d’estime et d’amitié que vous voulez bien
113
m’accorder et j’ose vous affirmer que vous [m’en] devez un peu en reconnaissance de celle que je vous ai
voué pour la vie.
Je vous aurais bien des obligations, monsieur, si vous pouviez engager les personnes qui ne conçoivent
pas pourquoi je ne puis pas encore parvenir à détruire le monstre qui ravage ce pays. Aucune elles mêmes
[ne] m’accompagnent dans les chasses que je fais journellement. J’espère que d’après sept à huit chasses
elle jugeront un peu plus sainement les difficultés qu’il y a de réussir. Comme le peintre de Mende ne m’a
pas consulté dans la copie qu’il a fait de l’estampe que j’ai eu l’honneur de remettre à Mgr l'évêque à mon
passage à Mende, j’en ai vu plusieurs de sa façon qui ne ressemblent du tout point à celle que j’ai eu l’honneur,
monsieur, de vous envoyer. Je vous certifie celle que je vous ai adressée parfaitement ressemblante, et
si bien que toutes les personnes qui ont été dans le cas de se battre contre la bête, ont parfaitement reconnu
l’original dans la copie.
Lorsque je vis cette bête je ne pus bien distinguer que sa tête, le corps et la queue; comme j'en étais à
plus de cent pas, je ne pouvais pas lui demander la patte pour bien compter les griffes, mais je sais qu'elle
en a six à chacune à n'en pouvoir douter. Premièrement, c'est qu'en la suivant à la piste avec M. de St.-
Laurent, nous les vîmes très bien empreintes, et d'ailleurs différentes preuves que j'en ai par la chevelure
qu'elle enlève d'un coup de patte, comme par exemple au village du Pouget où d’un coup de patte que cette
bête donna à un enfant, elle lui enleva toute la peau et la tête avec les cheveux en entier. J’ai vu l’enfant en
passant au Pouget, en revenant d’une chasse que je fis dans cette partie, et quoique je n’ai pas besoin de témoin
pour certifier ce que j’avance, MM. de La Vignole, St.-Sauveur, d’Estremiac et Michel étaient avec
moi et ont vu de même. Cet enfant reçut en même temps un autre coup de patte sur la poitrine, dont trois
griffes lui firent trois entailles aussi fortes qu’aurait pu faire le sabre le mieux tranchant.
L’exemple de la femme du village de Moine qui attaquée par cette bête fut heureusement secourue après
avoir eu cependant d’un coup de patte la moitié de la peau de la tête ramenée sur l’épaule. Je ne sais si les
personnes qui veulent contredire des faits aussi authentiques appellent cela faire la patte de velours.
Cette fille de Civergols, qui à coups de hache se battit pendant près d’un quart d’heure contre cette Bête,
eut bien le temps de lui compter les griffes, car elle n’eut peur qu’après le combat et dans la déposition
qu’elle vint me faire, elle m’assura bien que cette bête avait des griffes qu’elle sortait même de la longueur
d’un doigt, toutes les fois qu’elle s’élevait sur les pattes de derrière pour s'élancer sur elle.
Oui, monsieur, vous pourrez assurer avec confiance ce que j’ai l’honneur de vous mander. Je me manquerais à moi même si j’étais capable d’altérer l’exacte vérité. Il y a dix-neuf ans que j’ai l’honneur de servir
le Roi, j’ai toujours été assez heureux pour voir bien ce que je voyais dans toutes les campagnes que j’ai
fait et certainement je n’y vois pas moins bien maintenant.
Je serais inconsolable, monsieur, si j’avais négligé la moindre des occasions à pouvoir réussir; mais
bien loin d’avoir à me reprocher à moi même toutes les personnes de la première considération du pays et
même tous les honnêtes gens me rendent justice et conviennent bien que, si je n'ai pas encore été assez heureux
pour réussir, ce n'est pas faute de soins de ma part ni manque de bonne volonté dans la troupe que je
commande.
Que l’on choisisse dans toutes les troupes de Sa Majesté cinquante hommes de la meilleure volonté,
qu’on leur donne un écu par jour à chacun, qu’on les fasse venir ici pour y chasser la bête féroce après laquelle
je cours, si ces hommes font plus que mes dragons ne font quoique n’ayant pour vivre que leur solde,
je perd tout ce qu’on voudra et je prends pour caution de ce que j’avance tous les habitants du pays.
Quand cette bête était dans les environs de Langogne, tous les chasseurs d’ici et des environs disaient –
et ils en conviennent eux-mêmes – ‘Si cette bête venait ici, nous l’aurions bientôt détruite.’ Elle y est depuis
trois mois, ces mêmes chasseurs tirant très bien l’ont chassée tous les jours et n’ont jamais pu la rencontrer.
Ils sont cependant du pays même et ils se sont rebutés. Outre les chasseurs d’ici, il y a bien d’autres qui
cherchent journellement cette bête féroce, depuis qu’ils ont pour point de vue mieux que huit mille livres.
Quoi de plus fort que les deux chasses générales que je viens de faire faire; il y avait tant en Auvergne,
en Rouergue qu’en Gévaudan, au moins trente mille hommes sur pied, le même jour et à la même heure, et
cependant cette bête a échappé.
J’avais dispersé mes dragons dans les villages et dans les passages, dont cette bête paraissait faire ses
galeries. J’en avais à Aumont, au Puech, à Beauregard, à Termes, à Albaret-le-Comtal, à Prunières, aux
Cayres et à Rimeize; vous connaissez le local, monsieur, jugez s’il était possible de mieux garder le pays.
Dans chacun de ces villages il y avait chaque jour deux dragons qui déguisés en femme accompagnaient les
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enfants qui gardaient les bestiaux, pendant que les autres du même poste chassaient dans les bois des environs,
et se communiquaient continuellement par des patrouilles avec les dragons des postes voisin. Pendant
douze jours que mes dragons furent ainsi dispersés, cette bête ne parut point et le jour même que je fis rentrer
mon monde, elle attaqua auprès d’un de ces villages un enfant de neuf ans qui fut heureusement secouru.
J’ose dire, monsieur, ne rien laisser à désirer au pays quand aux soins que je me donne et aux fatigues
que j’essuie, pour tâcher de le délivrer du fléau qui le désole, et si quelque chose surprend les habitants,
c’est le zèle avec lequel mes dragons soutiennent en me suivant les fatigues les plus fortes, et cela par les
temps les plus affreux. Par modestie je ne devrais rien dire de tout ceci, mais j’y suis forcé pour vous mettre à même, monsieur, de détromper de toutes les manières ceux qui, dans l’éloignement et sans aucune
connaissance du pays répandent comme maladresse ou négligence de ma part de n’avoir pas encore détruit
cet animal. Rien ne peut me flatter davantage que les informations que je prie de faire dans ce pays pour
savoir s’il est possible de faire plus. Je fus par exemple obligé de passer une nuit et deux jours sans discontinuer
d’écrire, avec un maréchal des logis, pour expédier les ordres que j’envoyai à chaque paroisse touchant
les deux chasses générales qui viennent d’être faites. Enfin, monsieur, je vous prie de croire que s’il était possible de faire plus, je le ferais sûrement et il y aurait longtemps que j’aurais réussi s’il ne fallait
pour cela que beaucoup de soins et de zèle, mais il faut encore du bonheur. Le hasard peut faire qu’un
homme qui ne se sera jamais donné la moindre peine pour trouver cette bête, la rencontre et la tire. J’en serais
sûrement fort aise, pourvu que le public en soit délivré n’importe par qui, je n’ [en] aurai pas moins
fait tout au monde pour en avoir la gloire.
Vous me rendez bien justice, monsieur, quand vous croyez qu’une récompense pécuniaire ne me flatterait
point; quoi que sans bien, ayant mangé le peu que j’avais au service du Roi, l’honneur seul me conduit, et
malgré les dépenses indispensables dans lesquelles cette commission m’entraîne, je sais ne manger que du
pain, et ne boire que de l’eau plutôt que de demander de l’argent.
Si dix-neuf ans de service joints aux soins de l’aide-major de ce régiment-ci, que j’exerce depuis sa création,
si enfin le zèle avec lequel je m'emploie dans la commission dont je suis chargé, pouvaient me mériter
la croix de St.-Louis, j'en serais assurément bien flatté, surtout si l’on voulait joindre à cette grâce celle de
l’adresser à M. de La Vignole pour que je puisse recevoir le fruit de mes travaux au milieu du pays même
qui en est témoin.
M. Lafont, syndic du pays, qui a, comme vous le savez, la confiance de Mgr l'évêque de Mende, a fait ici
quelques séjours. Il a été témoin des deux chasses générales qui se sont faites et sur ce qu’ont bien voulu lui
dire en ma faveur toutes les personnes d’ici et des environs, il m’a promis d’en rendre compte à Mgr de
Mende et de l’engager à écrire pour moi à Mgr de Choiseul son parent. » (Bulletin). • La « fille » de Civergols dont il est question est la survivante de l'attaque des Cayres le
19/12/64, qui a livré à M. Duhamel une description détaillée. En revanche, « la femme
du village de Moine » ne m’est pas identifiable. • Indépendamment de leur nombre (M. Duhamel en compte 6; voir aussi 27/02), la question
des griffes de la Bête a son importance dans toute discussion de sa nature. 1) Elle
s'en sert comme moyen d'attaque, comme les félins, et à la différence des canidés. 2)
D'après cette lettre de M. Duhamel, elles sont rétractiles. 3) Leur longueur, inhabituelle
chez un animal sauvage, peut être une marque de domestication.
Autre lettre à l’évêque de Mende: « Monseigneur,
Les deux chasses générales dont j’avais eu l’honneur de prévenir Votre Grandeur ont été exécutées;
mais il n’en a pas résulté l’heureux succès qu’on devait en attendre. C’est même à regret, monseigneur, que
je suis obligé d’informer Votre Grandeur d’un nouveau malheur arrivé dans l’intervalle de ces deux
chasses.
Le neuf de ce mois, une fille âgée de 17 ans, du village de Mialanette, paroisse du Malzieu, fut attaquée
tout près de son village par la bête féroce et en fut dévorée. Comme j’avais la veille concerté avec M. Lafont
chez M. le comte de Morangiès une chasse particulière dans cette partie, j’étais en marche avec ma
troupe pour me rendre à St.-Alban, où je devais venir coucher, afin d’être le lendemain plus à portée d’opé-
115
rer. Un exprès que M. le comte de Morangiès me détacha, dès qu’il fut informé de ce nouvel accident, me
trouva en chemin. Il m’apprit que M. de Morangiès s’était déjà porté sur le terrain avec tout le monde qu’il
avait pu rassembler. Je fis partir sur le champ un maréchal de logis avec mes dragons à cheval, et lui ordonnai
de se rendre à toute jambe auprès de M. de Morangiès pour recevoir ses ordres, en lui annonçant
qu’avec les dragons à pied j’arriverais en aussi peu de temps que les forces leur permettaient de s’y rendre.
Effectivement, j’eus bientôt joint M. le comte de Morangiès et, quoi qu’il fît déjà nuit, je me portai avec M.
de Morangiès sur la place où cette malheureuse fille avait péri. J’y trouvai plusieurs chasseurs du Malzieu
qui, croyant bien faire, avaient fait changer de place le cadavre, et qui avaient ajouté à cette faute celle de
faire reporter auprès du corps la tête qui avait été trouvée à une portée de fusil de là. Je fus au désespoir
que par un zèle aussi mal entendu l’on m’eût ôté les moyens d’avoir cet animal par ruse, car je me doutais
bien que les pièges que je faisais apporter pour les tendre autour du corps et à la place où la tête avait été
trouvée, ne produiraient aucun effet, la tête et le corps ayant été déplacés. Cependant, pour n’avoir rien à
se reprocher, je fis tendre les pièges et je laissai un maréchal de logis avec un brigadier et huit dragons qui
y passèrent la nuit, mais inutilement. Le lendemain, je partis une heure avant le jour avec M. le comte de
Morangiès pour exécuter la chasse particulière que nous avions projetée et pour laquelle j’avais envoyé des
ordres à dix-sept paroisses. Malgré la difficulté du terrain et la quantité de neige que nous trouvâmes dans
les montagnes, nous ne laissâmes pas un seul buisson à battre et nous ne rentrâmes qu’à sept heures du
soir. M. Lafont, qui y était avec MM. ses frères et qui comme nous a essuyé les fatigues les plus fortes, peut
vous dire, monseigneur, que si je ne suis pas assez heureux pour parvenir à délivrer le pays du monstre qui
le désole, ce n’est pas faute d’y travailler jour et nuit. M. Lafont a été témoin du zèle et du courage avec lequel
ma troupe me seconde; j’ose espérer, monseigneur, qu’il voudra bien en rendre compte à Votre Grandeur,
trop heureux si, à force de soins et de peines, je puis parvenir au but dont le succès est si intéressant
pour le bien public et mériter son estime. » (Actes du congrès de la Fédération historique du Languedoc,
Mende, 1955).
Le Courrier d’Avignon publie la lettre du 31/01 (Blanc). Lettre de Montpellier: « Le monstre qui désole une partie du Gévaudan sera bien rusé et bien endiablé s’il échappe à tous ceux
qui ont juré sa perte. Une foule nombreuse de bons chasseurs, tant de ces deux pays que des contrées voisines,
vont se mettre à ses trousses, résolus de n’en pas abandonner la poursuite qu’ils ne l’aient mis hors
d’état de nuire. L’amour de la gloire et celui de l’or concourent à aiguillonner leur émulation et excitent
leur courage. Outre les 1000 livres que promet le diocèse de Mende et les 2000 livres que leur fait luire la
province du Languedoc, le roi en propose 6000 autres: c’est autant que neuf mille dont sera payé le coup
qui abattra le monstre fatal. On a affiché dans toutes les villes et bourgs de cette province un placard, dont
voici la teneur:
De par le roi et de Mgr. l’intendant de la province du Languedoc.
On fait savoir à toutes personnes que sa Majesté justement touchée du sort de ses sujets exposés au carnage
de la Bête féroce qui parcourt depuis quatre mois le Vivarais et le Gévaudan, et désirant arrêter le
cours d’un pareil fléau, s’est déterminée à assurer une récompense de 6000 livres à celui ou à ceux qui parviendront à tuer cet animal. Ceux qui voudront en entreprendre la chasse, s’adresseront avant toute démarche
au sieur Lafont, subdélégué de M. l’intendant à Mende, qui leur donnera les instructions nécessaires,
conformément à ce qui a été prescrit par le ministre de la part de sa Majesté.
J’ai, etc. » (Pourcher).
13 février (Mercredi, dernier quartier) M. Lafont repart pour Mende (relation, 16/02). D'après M. de
La Védrines, les Chastel, présents à la chasse, trouvent la Bête féroce et remarquent qu'elle
boite sur trois pattes (lettre, 04/03). • Première mention des Chastel dans le contexte de l'histoire de la Bête – et dans des circonstances
troubles (voir 20/02). Cependant nous n’avons pas de prénoms; les seules
précisions fournies sont: « chasseurs de profession, qui résident dans la paroisse de la
Besseyre-St.-Mary ». Aubazac, par exemple, propose de substituer à Jean Chastel et ses
116
fils Jean-Pierre Chastel et ses deux fils. Cette branche de la famille vivait cependant à
Darnes, non à la Besseyre même; et la présence même de Jean-Pierre à cette époque est
sujette à caution.
Ordonnance de M. de Ballainvilliers prescrivant une nouvelle battue (A.D. P.-de-D. c.
1732). Lettre de M. de Montluc à l’intendant: « St.-Flour le 13 février 1765.
Monseigneur,
La bête féroce fut lancée le 7, jour de la chasse, à deux lieues au dessus de St.-Chély; elle s'était cachée
dans une broussaille très épaisse d'où elle fut débusquée par des mâtins. On y tira dessus, on la crut blessée
si bien que deux particuliers la suivirent et gayèrent [guéèrent ?] la rivière de Truyère après elle, qui en
sont actuellement malades; elle fut passer à la montagne de St.-Privat tout en haut de la Margeride. Et le
samedi elle dévora une jeune fille près du Malzieu; on a veillé cette bête pendant deux nuits avec son cadavre.
Elle n'a point paru. Les dragons de Clermont l'ont aussi pratiqué inutilement en plusieurs occasions.
Ce que j'ai l'honneur de vous dire là-dessus, ce sont les bruits publics confirmés par plusieurs lettres de
ce pays là que j'ai vues.
Et lundi dernier un homme venant de Brioude à St.-Flour chercher des dispenses pour un mariage fut attaqué
par une bête au bois de Suc, paroisse de St.-Poncy. Ce que je lui en ai ouï raconter avait beaucoup
l'air de la vérité. Comme il assurait qu'en repoussant cette bête, il avait cassé son bâton armé d'une petite
fourche et qu'il croyait que le fer avait resté dans le corps de l'animal qui avait fui et lui de son côté s'était
pressé de se retirer, il a fait voir à beaucoup de monde son bâton de noyer qui avait éclaté par le bout et il y
avait du sang; on a cru son histoire. J'ai écrit en conséquence à M. de Suc, chasseur déterminé, pour lui apprendre
ces circonstances afin qu'il pût le chercher dans ses bois ou aux environs. Il peut se faire que cette
blessure l'empêche de courir; quoi que je ne pense pas que ce soit autre chose qu'un loup. Cet homme dit
que malgré sa peur il a remarqué que c'était le poil et le corsage [grosseur] du loup excepté qu'il avait sur
la tête le poil fort hérissé entre les oreilles; et j'ai ouï dire aussi par plusieurs personnes que cet animal a
roulé dans la paroisse de St.-Poncy depuis quelque temps et s’y est fait voir quasi tous les jours, y a attaqué
plusieurs personnes même dans le temps où la bête féroce faisait du ravage au loin.
Il est assuré par le rapport des personnes intelligentes que tous les chiens sentent le passage de cette
bête féroce mais qu'il y en a peu qui veuillent l'attaquer. Cependant le 31 janvier au lieu de Javols en Gévaudan
un chien de parc fit lâcher à cette bête un enfant qu'elle avait enlevé et même le chien culbuta plusieurs
fois la bête et la fit beaucoup crier. C'est un fait certain, malgré la quantité de fables qui se débitent.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc67]
M. Martin du Malzieu porte plainte auprès de M. Duhamel. Lettre de M. Duhamel au
comte de Morangiès: « Monsieur,
M. Martin m’a remis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. L’intérêt que vous prenez à ce
qui le regarde, monsieur, est un titre que je respecte trop pour ne pas lui rendre tous les services qui pourront
dépendre de moi. Je l’ai bien toujours regardé comme moins condamnable qu’à plaindre d’être à la
tête d’une communauté qui ne connaît que l’esprit de mutinerie, de cabale et d’indiscipline. J’ai été instruit
par lui de tous les projets qu’avaient formés messieurs du Malzieu et de l’indécence de leurs propos dont ils
n’ont cependant point osé me faire part, lorsque j’y passai en dernier lieu. Je ne puis même me plaindre de
la réception qu’ils me firent, car je demandai moi même que ma troupe fût logée dans les auberges pour
abréger la cérémonie, et cela fut fait sur le champ. Ils me proposèrent de reprendre mon ancien logement,
ou de m’en donner un autre si je ne le trouvais pas convenable. Mais je les remerciai et leur dis que comme
ceci n’était que l’affaire d’une nuit j’aimais mieux tout bonnement être logé dans une auberge que de causer
le moindre embarras chez un particulier. MM. les consuls et autres notables eurent encore l’honnêteté
117
de m’accompagner à mon auberge et me firent éclairer par un valet de ville, malgré tout ce que je pus faire
pour les prier de n’en point prendre la peine.
Je ne vous cacherai pas, monsieur, que s’ils eussent osé me manquer dans la moindre des choses, ils ne
l’auraient pas fait impunément et j’aurais mis en usage les ordres que j’ai de M. le comte de Moncan pour
punir par la prison ceux des particuliers qui auraient la témérité de refuser d’obéir aux ordres que je suis
chargé de faire exécuter. Mais tout se passa de leur part avec beaucoup d’honnêteté, et ils firent fort sagement,
je vous le jure.
Cependant comme j’ai été informé par M. Martin de toute l’indécence de leurs propos lors de la réception
des ordres que je leur envoyai pour la chasse générale, de la querelle qu’il y eut avec le sieur Lebrun et
de la réponse impertinente qu’osa faire à un de mes maréchaux des logis de mon détachement un consul de
cette ville et que le tout rassemblé mérite une punition, une punition exemplaire, j’ai cru devoir faire semblant
de n’en être pas instruit, afin de pouvoir les mieux tancer et d’en rendre compte à M. de Moncan auquel
j’ai envoyé un exprès, et dont j’attends la réponse. Comme j’ai eu soin de rendre un compte exact à M.
de Moncan de toutes les indécences de cette communauté et nommément de celles du sieur Lebrun, j’espère
qu’il me saura gré de ma prudence et m’enverra les ordres les plus sévères pour déprimer l’insolence de
ces habitants.
Comme vous êtes en relation, monsieur, avec plusieurs personnes de la Cour, je vous serais sensiblement
obligé si vous vouliez bien prendre la peine de me justifier dans ce pays là. Un quelqu’un qui s’intéresse à
ce qui me regarde et qui sait à n’en pouvoir douter le soin et les peines que je me donne pour parvenir à délivrer
ce pays-ci du monstre qui le ravage, m’écrit de Versailles et me mande que l’on est fort surpris que je
n’aie pas encore détruit cet animal, qu’on en murmure même comme s’il y avait de la négligence de ma
part. Comme je crois, monsieur, avoir fait et faire encore tout ce qu’un galant homme peut et doit faire
lorsque le bien public l’anime, je fais de cette critique tout le cas qu’elle mérite et je la méprise autant que
ceux qui la font sont méprisables eux-mêmes: je serais inconsolable si j’avais négligé la moindre des occasions à pouvoir réussir. Mais bien loin d’avoir à me reprocher à moi même, j’ose espérer que les personnes
de la première considération du pays et même tous les honnêtes gens me rendront justice et conviendront
bien que si je n’ai pas encore réussi, ce n’est ni faute de soins de ma part, ni manque de bonne volonté dans
la troupe que j’ai avec moi. Les difficultés du terrain dont on [n’]a nulle idée partout ailleurs fait croire
vraisemblablement qu’il en est de cette chasse comme de forcer un cerf ou un chevreuil. Je voudrais bien
tenir avec moi pendant quelques jours à la chasse et surtout dans ce temps-ci, tous ces agréables qui dans
un appartement bien parqueté ne trouvent rien de si aisé que de joindre cet animal et de le détruire. Comme
personne ne peut mieux que vous, monsieur, juger de la difficulté qu’il y a de réussir d’après les peines que
vous voulez bien vous donner vous-même, j’ose espérer qu’à vos moments de loisirs, vous voudrez bien en
vivant dans ce pays-là, détromper ceux qui ne connaissent rien de plus aisé que de réussir dans les chasses
dont ils ne sont point chargés, quelques difficiles qu’elles soient.
J’ose croire sans vouloir me flatter que si tous les petits maîtres qui ne doutent de rien avaient été chargés
de ma commission, en supposant qu’ils eussent fait autant, ils n’auraient sûrement pas fait plus. Et ce
qui prouve mieux que tout ce que je peux dire, combien il est difficile de joindre cette cruelle bête et de la
détruire, c’est que les deux chasses générales qui viennent d’être faites et pour lesquelles il y avait au moins
trente mille paysans le même jour et à la même heure, n’en ont cependant point délivré le public.
J’ai l’honneur d’être avec respect, monsieur... » (Bulletin) • L’informateur de M. Duhamel à Versailles est peut-être le comte d’Eu.
Lettre du même à M. de Seuroin, secrétaire des commandements de S.A.S. Mgr le comte
de Clermont: « J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, dont le contenu serait bien capable d’augmenter
mon zèle s’il était possible d’y ajouter. Il n’est rien de plus satisfaisant pour moi, monsieur, que de
savoir que S.A.S. veut bien agréer et mon zèle et la bonne volonté de la troupe que je commande. J’ai fait
part aux dragons qui composent mon détachement des marques de bonté que S.A.S. voulait bien leur accorder,
pour l’intérêt qu’elle prend à ce qu’ils font pour se rendre dignes de l’honneur qu’ils ont de lui appar-
118
tenir. Cette nouvelle leur a été aussi agréable qu’à moi-même, monsieur, c’est tout vous dire et dès ce moment
là toutes les fatigues passées ont été oubliées.
Vu les difficultés qu’il y a de joindre le monstre après lequel je cours depuis si longtemps, je serais tenté
d’imaginer que c’est un sorcier ou le diable en personne, si je pouvais y croire. Voyant que dans les chasses
particulières que je faisais journellement il n’était pas possible de rencontrer cet animal, j’imaginai qu’une
chasse générale tant [en] Auvergne qu’en Gévaudan opérerait peut-être enfin la destruction de ce monstre.
En conséquence, de concert avec M. l’intendant d’Auvergne, je fis faire le sept de ce mois une chasse générale.
Toute l’Auvergne, le Gévaudan et même le Rouergue fut en mouvement dès la pointe du jour. Il y avait
au moins trente mille hommes sur pied le même jour et à la même heure, mais malgré toutes les précautions,
cette cruelle bête trouva le moyen d’échapper.
L’espoir d’être plus heureux dans une seconde chasse générale me fit prendre le parti d’en faire faire
une autre le onze du même mois, elle eut le même succès que la première.
Cependant le meilleur ordre fut observé dans ces deux chasses; tous les seigneurs des paroisses et autres
personnes notables du pays voulurent bien ainsi que je les en avais priés dans l’ordre que j’avais fait passer
dans chaque village, se charger de la conduite de leur paroisse. Les personnes de la première considération
se firent un devoir de donner l’exemple au peuple et chacun s’y prêta avec tout le zèle possible.
Si j’avais l’honneur de détruire ce monstre et que je fusse le maître de suivre mon inclination, je n’aurais
sûrement rien de plus pressé que de le porter moi-même à S.A.S.; mais il y a un ordre, rien de plus mérité,
qui enjoint quiconque tuera cet animal, de le remettre au commandant de la province, qui est chargé de
l’envoyer au Roi, qui accorde deux mille livres en sus des cent louis d’or que donne la province.
Bien loin d’être assez heureux pour mettre à mort cet animal dans l’une de ces deux chasses générales, il
donna des preuves de sa cruauté dans l’intervalle d’une de ces chasses à l’autre. Le neuf de ce mois, il dévora
une fille âgée de quinze ans qu’il attaqua auprès de haies de son village. Lorsque j’ai appris la nouvelle
j’étais précisément en marche avec ma troupe pour me rendre chez M. le comte de Morangiès où je
devais coucher afin d’être plus à portée d’exécuter le lendemain une chasse particulière que j’avais projetée
la veille avec lui et pour laquelle j’avais fait commander dix sept paroisses.
Je me portai avec toute la diligence possible à l’endroit où était le corps de cette malheureuse, dont le
col et la tête avait été mangés. J’y trouvai M. le comte de Morangiès avec une centaine de paysans qu’il
avait fait assembler sur le champ et quoi qu’il fût presque nuit nous battîmes tous les bois des environs,
mais inutilement.
Je laissai un maréchal des logis avec huit dragons de garde au cadavre, bien embusqués, avec ordre d’y
passer la nuit pour tâcher de surprendre cet animal si il revenait sur sa proie, mais il n’y reparut point.
Le lendemain avant le jour, je partis avec M. le comte de Morangiès et nous chassâmes jusqu’à la nuit
sans rien trouver.
La seconde chasse générale s’exécuta le lendemain et cette bête n’y fut seulement pas aperçue; plusieurs
jours depuis s’étaient déjà passés sans que j’en eusse la moindre nouvelle. Enfin hier matin un marchand
vient chez moi pour me dire qu’il venait d’être attaqué par cette bête à une lieue d’ici, qu’il avait eu toutes
les peines du monde à s’en défendre et que s’il n’avait été heureusement secouru, il allait succomber, tant
cette bête lui avait fait de peur. Comme ce marchand est un homme digne de foi et qu’il est d’un âge à en être cru sur parole, que d’ailleurs il est connu, et que sur le portrait qu’il me fit de cette bête, je ne pouvais
pas douter qu’il ne l’eût bien vue puisqu’il me la peignait telle qu’elle est, et que je l’ai vue moi-même, je
partis tout de suite avec ma troupe et je battis jusqu’à la nuit tous les bois, rochers, ravines et buissons des
environs à plus de deux ou trois lieues à la ronde, mais inutilement.
Le 21, cette bête avait porté plus loin ses pas et put le même jour dévorer une petite fille à quatre lieues
de là. Enfin, monsieur, il faut être témoin de la difficulté qu’il y a de joindre cet animal pour en avoir une
idée concevable. Ce pays-ci fourmille de chasseurs qui tous tirent parfaitement, mais ils sont rebutés tous
tant qu’ils sont. Je suis le seul qui tienne bon avec ma troupe et qui espère toujours être plus heureux le lendemain
que la veille. Au reste si j’ai le malheur de ne pas réussir, je n’aurai au moins rien à me reprocher,
j’en appelle à tout le pays et rien ne peut me flatter davantage que les informations les plus amples que je
prie de faire à cet égard. Trop heureux, monsieur, si mon zèle quoiqu’infructueux peut en m’alliant la reconnaissance
et l’amitié de toute la province, me mériter l’estime et les bontés de S.A.S. que je vous supplie
de vouloir bien réclamer en ma faveur.
J’ai l’honneur... » (Bulletin)
119
14-21 février Une servante demeurant à l’Estival sort en fin de journée pour rentrer du bétail paissant
dans un pré devant sa maison. La Bête s’élance sur elle à huit pas et la prend par son tablier.
Ayant ramassé par hasard un petit bâton, la servante en frappe la Bête au nez et la
fait reculer. Après plusieurs tentatives la Bête s’enfuit; la servante la poursuit à coups de
pierre. Elle rapporte avoir eu l’impression de frapper sur du bois (lettre, 17/02). • Datation incertaine; fourni par Pourcher entre les évènements du 14 et du 21/02. Bien
que la lettre du 17/02 soit sujette à caution, l’anecdote est confirmée par la lettre de M.
de La Barthe (01/04).
14 février (Jeudi). Un enfant est dévoré au Pouget (Thoras) (André). M. Lafont est de retour à Mende
(relation, 16/02). Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « J’ai l’honneur de vous envoyer, monsieur, copie de deux lettres de M. Martin, lieutenant du maire de la
ville du Malzieu. J’y enjoins une autre de M. le comte de Morangiès, par laquelle il vous sera aisé de voir
que le sieur Martin n’a aucun tort dans tout ceci; mais qu’il est de la plus grande conséquence de réprimer
l’esprit de mutinerie et de désobéissance que plusieurs habitants de la ville du Malzieu ont affecté de faire
paraître dans cette occasion. M. Martin est venu me trouver hier au soir pour me porter plainte contre les
habitants de la ville du Malzieu et nommément le sieur Brun, fermier de Mgr. le prince de Conti, qui a insulté
publiquement le sieur Martin.
Comme le sieur Martin rentrait de la chasse à laquelle le sieur Brun avait trouvé au-dessous de lui d’aller,
celui-ci vint l’aborder et le tourna en ridicule de ce qu’il avait été assez bon pour aller se mouiller et se
fatiguer sur mes ordres; que pour lui, il avait les pieds chauds et que si tout le monde avait voulu le croire,
l’on en aurait fait autant.
Le sieur Martin trouva ce propos fort indécent, il lui en dit son avis et il y eut même des paroles très
vives de part et d’autre sans coup férir. M. Martin m’apprit également qu’à la réception des ordres que
j’avais fait passer, et dont j’ai l’honneur de vous envoyer copie, le conseil de la ville assemblé et toujours le
sieur Brun en tête, l’on voulait m’écrire pour me faire exhiber copie de mes ordres dont l’on doutait, qu’ensuite
l’on avait décidé qu’il fallait me faire la réponse suivante: « Nous avons reçu, monsieur, l’avis que
vous nous donnez pour la chasse générale touchant la Bête féroce; si la paroisse s’y prête, ce sera par pure
bonne volonté et non par vos ordres. »
Jugez, monsieur, jusqu’à quel point les gens de cette espèce osent pousser l’audace. J’aurais bien voulu
qu’ils m’eussent donné cette épure, mais toute réflexion faite, ils n’en firent rien.
M. Martin m’a également informé que lorsque j’arrivais au Malzieu, le 10 au soir, il y avait eu une autre
assemblée pour délibérer, savoir si l’on me logerait ou non. Vous voyez qu’il est instant, monsieur, de
mettre un frein à une impudence aussi forte.
J’écris en conséquence à M. le comte Moncan pour lui en rendre compte, et voulant rien faire pour ne
compromettre l’autorité du roi que M. le comte de Moncan ne m’envoie des ordres.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien vous joindre à moi pour lui demander un exemple authentique.
D’autant que les consuls eux-mêmes de concert avec le sieur Brun ont ameuté jusqu’aux filles et aux
femmes pour les mettre de leur partie. Le sieur Martin fait dresser une plainte pour l’envoyer à M. le comte
de Moncan touchant la mutinerie de ces habitants. Le sieur Martin m’a bien dit qu’ils voulaient envoyer un
exprès à Montpellier, mais il n’était pas encore parti hier au soir.
J’ai l’honneur, etc.
Duhamel. » (Pourcher). • Il n’est pas précisé ici si la réception des ordres de la chasse concerne le 07, le 11 ou les
deux. Richard (Traces) date l’altercation du 11.
15 février (Vendredi) La Gazette de Hollande émet l’hypothèse d’une « hyène » (Séité). Le Supplément à la Gazette de Cologne mentionne la Bête:
120 « Nous apprenons (...) que cette bête féroce morte et ressuscitée depuis deux mois, après tous les ravages,
qu’elle a fait dans quelques unes de nos provinces méridionales, a été enfin tuée dans le Limousin. » (Séité).
Lettre de Labrujère, de Barjac, à l’évêque de Mende: « Monseigneur l’évêque, nous avons vu dans les affiches le désir que le roi a d’arrêter le danger où le public
se trouve au sujet de cet animal qui a dévoré une quantité de monde sans pouvoir parvenir à tuer cette
Bête. J’ai l’honneur de représenter à Votre Grandeur que MM. d’Arcis, du Chambon et moi, qui ai l’honneur
de remplir une lieutenance de grenadiers royaux de la province depuis 18 ans, nous nous sommes proposés
de quêter cet animal et nous espérons par notre soin, et de la manière que nous nous proposons [d’]
en faire la chasse, parvenir à sa fin.
Pendant le cours des campagnes que j’ai faites au service de mon souverain, j’ai été forcé à manger ce
que la fortune m’avait donné, n’ayant retiré aucun succès de mon service pour me mettre dans l’état de
faire la plus petite dépense pour exécuter notre projet. Les deux autres messieurs sont aussi de bonne volonté,
mais ils ne sont pas plus heureux du côté de la fortune: si la province veut nous faire les avances de l’armement
qu’il faut pour nous mettre à l’abri du danger et les avances de la subsistance pendant le temps de
l’expédition, etc.
Je suis, monseigneur, etc.
Labrujère. » (Pourcher)
Lettre de M. Maigne, de Brioude, à M. de Ballainvilliers: « A Brioude le 15 février 1765
[Écrit d’une autre main: Distribution de l’ordonnance de M. l’intendant au sujet de la (sienne ?)]
Monseigneur
En l’absence de M. Montbriset j’ai reçu un nombre suffisant d’exemplaires de votre ordonnance au sujet
de la chasse de la bête féroce que je ferai afficher dans notre ville et ferai passer sur le champ dans les paroisses
de la subdélégation, avec deux paquets, l’un pour M. de Montluc, subdélégué à St.-Flour, et le second
pour M. de Boissieu à Langeac, que j’ai fait partir sur le champs par deux exprès.
J’ai l’honneur d'être avec un très profond [respect]
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Maigne » (A.D. P.-de-D.) [Doc220]
16-18 février Chasses aux environs des villages de Marcillac (Lorcières) et de La Fage (Védrines-St.-
Loup) (lettre, 03/01/66).
16 février (Samedi) La Bête attaque un berger entre Massiac et Bonnac (lettre, 20/02), à la Chapelle-
Laurent. Il est « mangé pas tout à fait » (lettre, 27/02). • Pic et Cubizolles indiquent le 17. • Remarquons que La Chapelle-Laurent n'est pas située entre Massiac et Bonnac.
Lettre de M. Lafont, de Mende, à l'intendant de Montpellier: « [rajouté dans l’en-tête: M. Soefve 24 février]
Monseigneur
J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire, par laquelle vous me faites celui de me
marquer qu’on s’est plaint qu’un enfant d’un fermier de M. de La Barthe ayant été cruellement blessé par
la Bête dont il faillit à être dévoré, huit dragons vinrent chercher le père qu’ils conduisirent en prison à St.-
Chély après avoir été toute la nuit chez lui à discrétion. Vous m’ordonnez de vous instruire de ce qui en est,
comme aussi s’il est vrai comme on s’en plaint que la troupe de M. Duhamel vit sans ordre et sans disci-
121
pline, qu’elle se répand partout foulant sans ménagement la récolte, se faisant fournir à discrétion partout
où elle passe les vivres et les fourrages dont elle à besoin sans payer, se faisant même faire cette fourniture
de force et maltraitant les habitants. Il vous a été encore rapporté que les dragons éloignent les braconniers
qui voudraient aller à la poursuite de la Bête; vous me chargez de vous instruire de ce qui en est, de parler à M. Duhamel et de me concilier avec lui pour faire remettre les choses dans l’ordre et réparer les torts qui
peuvent avoir été faits. Je vais, monseigneur, avoir l’honneur de vous rendre compte de tout ce que je puis
savoir sur ces différents objets, espérant de vos bontés que dans l’usage que vous trouverez bon de faire de
ces éclaircissements vous voudrez bien laisser ignorer qu’ils soient venus de moi.
En conséquence des ordres de M. le comte de Moncan j’avais écrit aux consuls des communautés où la
Bête féroce s’était montrée de se faire tenir sur les avis lorsqu’il arriverait quelque accident et d’en informer
sur le champ par un exprès M. Duhamel, qui s’y rendrait tout de suite avec sa troupe pour donner la
chasse à la Bête. J’eus l’honneur de vous informer au commencement du mois de novembre dernier de cet
arrangement en exécution dans lequel l’on fut d’abord assez exact à instruire M. Duhamel de tout ce qui se
passait, mais dans la suite on a négligé de le faire dans plusieurs occasions, au point que M. Duhamel a cru
devoir punir quelques uns de cette négligence, et qu’il s’en est plaint à M. le comte de Moncan, qui en
conséquence de ces plaintes me chargea quelques jours avant mon départ de Montpellier d'écrire de nouveau
aux consuls pour qu’ils fussent exacts à donner avis à M. Duhamel de tout ce qui arriverait. L’enfant
du fermier de M. de La Barthe ayant été enlevé au lieu de Javols et blessé par la bête et ayant été ensuite
délivré de la manière dont j’ai l’honneur de vous en informer dans mon autre lettre, M. Duhamel sur le
bruit qui s’en répandit envoya des dragons à Javols pour savoir ce que c’était et les chargea de lui amener
le fermier de M. de La Barthe au cas qu’il n’eut point averti le consul comme en effet il avait manqué de le
faire. Ces dragons n’ayant point pris de vivres avec eux se firent fournir du pain par le fermier et d’autres
choses et le conduisirent le lendemain à St.-Chély. M. Duhamel le fit coucher en prison pour n’avoir point
donné avis de l’accident de son fils. Il crut devoir donner cet exemple pour rendre les gens plus attentifs. Il
renvoya cet homme le lendemain matin après lui avoir payé largement ce qu’il avait fourni à ses dragons.
M. de La Barthe le fils en porta sa plainte à M. Duhamel; il en écrivit aussi en même temps à M. l’évêque
de Mende. Il prétendit encore que les dragons vivaient dans le désordre et l’indiscipline. Ni lui ni ceux qui
vous ont porté plainte contre cette troupe n’ont pas rendu à leur officier la justice qui lui est due. Il n’en est
peut être point dans les troupes du Roi qui aime plus la discipline ni qui la fasse mieux observer. Lorsque
quelqu’un de ces soldats à causé quelque désordre il l’en a sévèrement puni et réparé le tort qu’il pouvait
avoir fait. Toute la ville de St.-Chély s’accorde à dire qu’on n’y a jamais vu de troupe mieux contenue. Il est
vrai qu’ayant cru le mois dernier devoir la disperser et en placer des détachements dans divers villages où
les dragons étaient logés chez les paysans, quelques uns d’entre eux se firent nourrir en partie par leurs
hôtes qui leur donnaient des vivres par ménagement, peut être même par crainte mais sans toutefois que les
dragons les extorquassent par force ni qu’ils employassent aucun mauvais traitement. A mon arrivée à St.-
Chély M. Duhamel en ayant été instruit me pria très instamment de vérifier la chose. Il me dit que le jour
qu’il avait envoyé ces différents détachements il avait fait battre un ban à la tête de la troupe avant qu’elle
se séparât et en présence des principaux habitants de St.-Chély par lequel il enjoignit à ses dragons de
payer exactement tout ce qui leur serait fourni pour leur subsistance et leur défendit à peine de la vie de
rien prendre de leurs hôtes ni de personne. A mon retour j’ai passé dans les lieux d’où étaient venues les
plaintes et l’on m’y a certifié que quelques dragons avaient été nourris par leurs hôtes. Je l’ai mandé à M.
Duhamel. Je ne lui ai point nommé ceux qui se trouvaient dans le cas parce que l’objet est peu considérable,
que j’ai craint qu’il n’en résultât des nouvelles discussions et qu’il m’a paru qu’on devait moins s’occuper
du passé que de ce qui pourrait arriver à l’avenir. J’ai prié M. Duhamel de prendre les mesures les
plus efficaces pour obliger ses dragons à se conduire lorsqu’ils sont éloignés de lui comme ils le font sous
ses yeux. J’ai tout lieu de croire qu’il le fera. Si vous voulez que je pousse plus loin les recherches j'exécuterai
les ordres qu’il vous plaira de me donner. D’un autre côté lorsque M. Duhamel a marché avec sa
troupe, les gens de la campagne abusant de la discipline dans laquelle il la contenait n’ont pas fait difficulté
de la rançonner. L'hôte du village de St.-Denis où M. Duhamel fut obligé un soir de coucher fit payer à
ses dragons deux sols la livre du pain bis qu’il vend ordinairement quinze deniers et la douzaine d'oeufs à
huit sols quoique le prix commun soit de trois à quatre.
Il est vrai qu’au premier détachement, c’est à dire aux mois de novembre et de décembre, les dragons à
cheval qui étaient en plus grand nombre qu’au second où ils sont réduits à onze chevaux avaient d’abord
122
fait quelques dommages aux blés en courant à travers les champs, mais sur les représentations faites à M.
Duhamel il y pourvut. D’ailleurs, ce dommage n’a été ni pu être bien considérable. Il y a eu pendant tout le
mois de novembre et souvent en décembre de la neige qui couvrait et défendait les blés.
M. Duhamel est d'un zèle infatigable, ayant extrêmement à coeur de réussir dans son entreprise et d'avoir
des attestations avantageuses sur sa conduite. Sa troupe s’écarterait peut être; c’est assez le penchant des
troupes en général et surtout des troupes légères, mais elle est singulièrement contenue et il en sent sans
doute la nécessité. Elle se porte partout où le besoin le requiert de jour et de nuit avec la plus grande agilité
et exécute tous ses ordres avec la précision la plus exacte. Il partage les fatigues de ses dragons, leur fournit à ses frais les souliers, leur paie la halte partout où il la leur fait faire; il y est déjà pour bien de l’argent
et si cette chasse dure encore quelque temps elle sera très dispendieuse pour lui.
M. Duhamel est d'un caractère vif; peut être même employa-t-il en égard aux circonstances un peu trop
de sévérité dans l'affaire du fermier de M. de La Barthe, mais c'est une suite de la ponctualité qu'il met et
qu'il exige dans le service. L’on s’est plaint qu’il a donné quelques coups de plat de sabre à des paysans qui
manoeuvraient mal dans certaines chasses ou qui lui ont fait de mauvaises réponses lorsqu’il leur donnait
quelqu’ordre. J’ai vérifié qu’ils l’avaient poussé à bout. A la première chasse générale faite le jeudi septième
de ce mois, quinze habitants de St.-Chély lui désertèrent et furent s'enivrer au cabaret du village de
La Garde. Il fut pour les en faire sortir: ils refusèrent de le faire. Un d'eux lui parla même très mal et le força à lui donner un coup de plat de sabre qui cassa sur son dos. Il me raconta, le soir à mon retour à St.-
Chély ce qui s’était passé. Nous en conférâmes avec MM. les officiers municipaux et il fut convenu que sur
le nombre de quinze on ferait conduire en prison quatre des plus mauvais sujets. Cet exemple fit un tel effet
qu’à la chasse du lundi on n’eut à se plaindre de personne. J’avais pris pour ma partie aux deux chasses
générales le quartier le plus difficile sur la prière que m’en avait fait M. Duhamel qui craignait beaucoup
d’indocilité de ce quartier. Tout s’y passa avec beaucoup d’ordre mais je suis bien convaincu que la plupart
de ceux que je conduisais ne se seraient pas comportés aussi doucement s’ils n’eussent pas été contenus par
la crainte et que dans l’exhortation que je leur fis au commencement de chaque chasse je n’eusse pas fait
entrevoir des punitions contre ceux qui marqueraient la moindre mutinerie.
Il est certain que pendant que j'étais à Montpellier des dragons ont éloigné dans quelques occasions des
chasseurs qui étaient à la poursuite de la Bête d'où l'on à conclu que c'était par les ordres secrets de M. Duhamel.
Je lui en ai parlé: non seulement il s'est très fort défendu mais il m'a encore très étroitement prié
d'écrire dans les communautés pour dissiper le préjugé où le public pouvait être à cet égard et annoncer
que la chasse était ouverte à tout le monde, et que tous ceux qui l’entreprendraient munis d’un certificat de
ma part pouvaient être assurés de n'être point inquiétés. J’en ferai en conséquence un article particulier
dans la lettre que je me propose d'écrire après que j’aurai reçu les ordres que j’ai l’honneur de vous demander
dans la dépêche qui accompagne celle ci. Il aurait bien pu se faire que lorsque la Bête n’occupait
qu’une enceinte de dix à douze lieues M. Duhamel eût espéré de parvenir à la détruire avec le seul secours
de sa troupe mais aujourd’hui que les courses de cet animal s'étendent sur plus de quarante lieues de pays
il ne peut que sentir toute l’impossibilité d’un pareil projet, et au cas qu’il l’eût jamais formé il m’en a paru
certainement bien revenu. Il se borne ainsi qu’il s’en est expliqué avec moi à accompagner à Montpellier
avec un détachement de ses dragons ceux qui y porteront la bête au cas que d’autres personnes qu’eux parviennent à la tuer. Je dois à ce sujet vous rendre compte d’un arrangement fait par M. le comte de Moncan
dont vous êtes peut être déjà instruit. Étant chez lui la veille de mon départ de Montpellier l’on représenta
qu’il y aurait à craindre que dans le transport de la bête il n’arrivât des désordres sur la route. Là-dessus,
il me dit qu’il serait à propos de la faire escorter par des dragons et il me le marqua de même quelques
jours après. Si l’on est assez heureux que de pouvoir la détruire je la ferai vider et arranger comme vous me
le prescrivez et j’aurai l’honneur de vous l’envoyer sous cette escorte à moins de quelqu’autre ordre de
votre part auquel je me conformerai avec toute l’exactitude et toute l’attention dont je puis être capable.
M. Duhamel s'est plaint à moi à son tour que bien des personnes du pays qui, de leur côté, désireraient
tuer la bête, le voient avec peine ainsi que sa troupe et qu'il lui avait été assuré que certaines avaient excité
des paysans à porter plainte contre ses dragons pour qu'on les retirât. Il est vrai qu'il s'est formé bien des
petits partis pour la destruction de cet animal sur lequel l'on fait les projets de fortune les plus vastes. Je ne
suis pas à m'apercevoir de bien des petites rivalités. Comme je n’ai aucune vue particulière ni aucun intérêt
personnel dans tout ceci, et que tous mes voeux se bornent à voir ma patrie délivrée de la calamité dont elle
est affligée, je suis continuellement occupé à exciter et entretenir l'émulation et à écarter en même temps les
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contradictions qui peuvent s’opposer au bien de la chose. D’ailleurs je crois la présence des troupes très
nécessaires pour maintenir l’ordre dans un pays où non seulement tout le monde est en armes mais où encore
il arrivera vraisemblablement bien des étrangers armés eux mêmes. Il peut résulter de ces circonstances
des troubles qu’on ne saurait prévenir ou dissiper sans le secours des troupes.
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect,
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont
A Mende le 16 février 1765 » (A.D. Hérault c. 44) [Doc147]
Relation de la chasse du 07/02 par M. Lafont, de Mende: « Monseigneur, conformément à la lettre que j’eus l’honneur de vous écrire, je me rendis auprès de M. Duhamel
pour assister aux deux chasses générales qu’il m’avait marqué avoir concertées avec M. l’intendant
d’Auvergne, après avoir fait les dispositions qui nous parurent les meilleures; nous nous mîmes en chasse,
jeudi, le 7ème jour de ce mois, de grand matin. Soixante-treize paroisses du Gévaudan furent en mouvement;
presque toutes avaient chacune à leur tête, outre leur consul, une personne notable dirigeant les opérations
que M. Duhamel ou moi leur avions indiquées.
Cette chasse était encore composée d'environ 30 paroisses d'Auvergne, et de plusieurs du Rouergue.
Comme la Bête féroce avait fait, le mois dernier, des malheureux dans cette dernière province auprès de la
ville de St.-Géniès, j’avais écrit à M. de Sauveplane, subdélégué du département, pour lui faire part des
chasses projetées et l’inviter à s’y joindre, ce qu’il a fait.
Le pays était couvert d'un demi-pied de neige. Le temps, quoique froid, était calme et serein. Sur les 10 à
11 heures, la Bête fut lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières. Elle gagna la rivière de la
Truyère, dont le bord opposé se trouva malheureusement dégarni, quoique selon les dispositions faites et
ordonnées par M. Duhamel, il eût dû être gardé par les habitants de la ville et paroisse du Malzieu. Le vicaire
de Prunières et dix de ses paroissiens se jetèrent dans la rivière et la traversèrent à pied, et presque à
la nage, nonobstant la rigueur de la saison. Ils suivirent la Bête pendant longtemps à la trace, la perdirent
ensuite dans les bois qui ont beaucoup d'étendue. Elle fut rencontrée, à une heure de l'après-midi, par le valet
de ville du Malzieu et quatre paysans de cette paroisse. Le fusil du valet de ville fit faux feu, un des paysans
la tira à balle forcée. La Bête tomba au coup sur ses deux jambes de devant en poussant un grand cri
que les cinq chasseurs entendirent. Elle se releva promptement; ils la poursuivirent jusqu'à la nuit sans
pouvoir l'approcher d'assez près pour la tirer. Ces chasseurs vinrent nous trouver, le lendemain, vendredi, à
St.-Alban, chez M. le comte de Morangiès où M. Duhamel et moi nous nous étions rendus. Ils nous confirmèrent
tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire. Ils ajoutèrent qu'en suivant la Bête ils avaient
trouvé quelques gouttes de sang, mais le valet de ville crut que ce n'était point de cet animal, d'autant mieux
qu'il n'en avait point laissé à l'endroit où ils l'avaient tiré. Il prétendit que ce sang avait été répandu par un
paysan de la troupe que son sabot avait blessé au talon.
M. le comte de Morangiès présumant sur ce rapport que la Bête pourrait se trouver dans le voisinage du
lieu où on l'avait tirée, nous proposa de faire faire avant la chasse générale indiquée pour lundi, une chasse
particulière d'un certain nombre de paroisses voisines, et de la fixer à dimanche, le temps étant trop court
pour qu'elle pût être exécutée le lendemain, samedi.
En conséquence, M. Duhamel expédia des ordres pour 17 paroisses, qu'il fit porter par un détachement
de ses dragons qu'il avait à St.-Alban. Il en partit le soir pour y revenir le lendemain avec sa troupe qu'il fut
prendre à St.-Chély.
Le samedi, je fus au lieu de Javols voir un enfant de 8 ans que la Bête y avait enlevé devant la porte de
sa maison, le premier de ce mois, qu'elle entraîna pendant environ 200 pas, et qu'elle abandonna ensuite, étant poursuivie par un homme et par un chien. La Bête avait saisi avec les dents cet enfant par le col et le
blessa à côté de l’angulaire et sur la clavicule; heureusement ces deux blessures que j’y ai vues n’ont rien
de dangereux.
Dans le temps que j'étais à Javols, la bête coupa la tête et le col, vers les trois heures après-midi, à une
jeune fille d'environ quatorze ans, auprès du village de Mialanette, paroisse du Malzieu, et sur le chemin
qui y conduit; un paysan qui l'aperçut emportant cette tête dans un bois, y accourut avec les gens du vil-
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lage. Elle prit la fuite, l'on trouva la tête entièrement rongée aux yeux près auxquels la bête n'avait pas touché.
M. le comte de Morangiès qui demeure à demie-lieue de Mialanette, accourut avec les gens de sa maison
dès qu'il fut informé de l'accident. M. Duhamel s'y rendit dans le même temps, ils firent tendre des pièges
dans les bois, l'on laissa le cadavre exposé à l'endroit où on l'avait trouvé, et M. Duhamel embusqua des
dragons dans le voisinage et à la portée du fusil. Le lendemain dimanche, nous fîmes la chasse ordonnée
sur les dix-sept paroisses, dont les habitants guidés par leurs seigneurs ou leurs consuls vinrent tous aboutir,
en chassant, au lieu dont nous étions convenu. Il se trouva au point de réunion plus de deux mille personnes.
Le terroir de Mialanette était dans l'enceinte de cette chasse. L'on battit longtemps les bois, le pays était couvert de neige. L'on n'aperçut nulle part aucune trace: nous revînmes, M. le comte de Morangiès, M.
Duhamel et moi par le village de Mialanettes. Les dragons nous dirent que la bête n'avait point reparu. M.
Duhamel fit remettre le cadavre de l'enfant à ses parents après avoir été exposé vingt quatre heures.
Le lendemain lundi, l'on fit la chasse générale dans le même ordre que celle du jeudi, quoique le temps
fût cruel, qu'il tombât beaucoup de neige, et que le vent fût des plus violents. L'on chassa depuis le matin
jusqu'à la nuit, ce fut encore infructueusement. La Bête ne fut vue nulle part. Nous nous retournâmes à St.-
Chély, M. Duhamel et moi, où le mauvais temps m’obligea de séjourner le mardi et une partie du mercredi,
en sorte que je n’ai pu me rendre ici qu’avant-hier jeudi, après avoir même assez souffert dans la route.
Les deux chasses générales et particulières se sont faites dans le plus grand ordre. Il n'est arrivé aucune
sorte d'accident quoiqu'il y eût environ vingt mille hommes en mouvement. Les seigneurs les plus qualifiés
du pays ont été les premiers à donner l'exemple: M. le comte de Morangiès et M. son frère; M. le comte
d'Apcher et son fils, M. le comte de St.-Paul et autres étaient à la tête des gens de leurs terres. Le gibier a été partout respecté, du moins en Gévaudan. Les communautés, notamment celle de St.-Chély, ont témoigné
la meilleure volonté. Les principaux habitants de cette ville dirigeaient les paroisses de la campagne du voisinage,
et les faisaient manoeuvrer. J’avais encore de ces messieurs avec moi dans la partie que je m’étais
engagé de conduire, j’étais aussi secondé par mes frères qui m’ont accompagné dans toutes ces chasses.
La communauté du Malzieu a été la seule dont M. Duhamel ait eu lieu à se plaindre. Les principaux habitants
n’ont point imité ceux de St.-Chély. Ils n’ont pas cru devoir prendre part aux chasses et leur exemple
a été suivi par plusieurs personnes du peuple. L’ordre que M. Duhamel avait donné de garder les bords de
la rivière de la Truyère fut fort mal exécuté, le jeudi, de la part de la communauté du Malzieu; par l’évènement,
il eût été bien à désirer qu’on s’y fût conformé; si ces bords avaient été garnis lorsque la Bête fut lancée
du côté opposé et poursuivie à travers la rivière par le vicaire et les habitants de Prunières, il y aurait
eu lieu d’espérer qu’elle aurait été enveloppée et qu’on aurait prévenu le malheur arrivé deux jours après,
sur cette paroisse au lieu de Mialanette.
On n'aperçut que quatre loups à toutes ces chasses et il y en a eu un de tué le lundi.
J’ai reçu à St.-Chély les affiches que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser pour annoncer la récompense
de 6000 livres que sa Majesté veut bien accorder à celui ou à ceux qui tueront la Bête féroce. Je ne
perds pas un moment pour envoyer ces affiches dans les lieux principaux de mon département. La précaution
que vous avez trouvé bon de prendre, en exigeant que ceux qui voudront entreprendre des chasses
viennent avant toute démarche recevoir ici des instructions, préviendra les désordres qui auraient pu arriver.
Il serait à craindre que sous prétexte de ces chasses des mauvais sujets étrangers et peut-être même du
pays s’y répandissent par bandes et y commissent toutes sortes d’excès. Si vous le trouvez bon, je ne donnerai
des instructions qu’à des personnes qui me paraîtront hors de suspicion, auxquelles je délivrerai un certificat
comme elles se sont présentées devant moi, au moyen duquel elles pourront passer librement partout.
Et à l’égard de celles qui ne seront pas munies d’un pareil certificat, M. Duhamel les obligera de s’éloigner.
Il arrêtera même, ainsi que M. le comte de Moncan l’a déjà ordonné, ceux des chasseurs ou braconniers étrangers, qui auraient commis des désordres. Avant de prendre aucune mesure à cet égard, je suis
convenu avec M. Duhamel que j’aurais l’honneur de vous demander vos ordres. J’exécuterai exactement
tous les ordres qu’il vous plaira de me donner; j’ai l’honneur de proposer le même arrangement à M. le
comte de Moncan.
Je donnerai aux chasseurs non suspects des instructions relatives à celles dont vous avez la bonté de me
faire part et que le ministre vous a adressées. Je ne négligerai rien pour faire mettre en pratique tout ce que
vous me prescrirez à cet égard. Je crois seulement devoir avoir l’honneur de vous observer au sujet de l’article
3 de vos instructions portant qu’il serait à propos que dans chaque village exposé au passage de la
125
Bête, il y eût deux hommes armés en état de lui faire tête au besoin et que quoiqu’elle ait traversé dans deux
ou trois villages, ce n’est pas là qu’elle dirige sa marche. Ses routes ordinaires sont par les bois, surtout
dans les bois taillis et par des bas-fonds marécageux. L’étendue du pays qu’elle parcourt ne permet pas de
garnir tous les passages. D’ailleurs on ne pourrait y tenir constamment des chasseurs qu’autant qu’on les
payerait; et nous n’avons aucun fond pour cela. Tout ce que je crois qu’on peut faire à cet égard se réduit à
exhorter les braconniers qui entreprendront des chasses à s’embusquer de deux à deux dans les principaux
lieux de passage.
Il paraît de la plus grande importance de redoubler tous nos efforts pour tâcher de détruire ce cruel animal
avant le retour de la belle saison et avant que les blés ne commencent à pousser, parce que sa destruction
deviendra bien plus difficile lorsqu’ils seront d’une certaine hauteur. Ils lui serviront de retraite et l’on
ne pourra l’y aller chercher qu’en détruisant la récolte, d’où il peut résulter une disette. D’ailleurs on sera
encore plus exposé aux surprises de la Bête, lorsqu’elle aura la facilité de se cacher dans les blés; l’on se
trouvera dans le plus grand embarras par rapport aux bestiaux, qu’on n’osera plus mener à la campagne à
moins que quelques personnes ne se réunissent pour les garder, ce qui ne saurait avoir lieu en bien des endroits.
Dans ces circonstances, il nous a paru, à M. Duhamel et à moi, après avoir consulté une infinité de
personnes et avoir recueilli tout ce qui a été proposé de meilleur, qu’on pourrait ajouter aux mesures que
vous avez eu la bonté de me prescrire quelques autres arrangements. Ils consisteraient:
- en premier lieu, à obliger les gens de chaque village ou hameau à chasser tous les jours de dimanche et
fêtes, pendant quatre ou cinq heures dans l’étendue de leur territoire, en continuant de leur défendre de tirer
au gibier ni à autre chose qu’à la Bête, ou aux loups. Si vous approuvez cette chasse, il paraît à propos
qu’on en fasse un devoir à tous les habitants du pays; afin que personne ne s’y refuse, nous soyons autorisé à l’ordonner; vous voudrez bien me donner là-dessus vos ordres. J’ai aussi l’honneur d’en écrire à M. le
comte de Moncan.
- en deuxième lieu, comme on a plusieurs fois reconnu à la trace que la Bête s’approchait la nuit des villages
ou hameaux, qu’elle roulait autour des maisons et surtout des bergeries, il paraît à propos d’exhorter
les gens de la campagne à s’embusquer pendant la nuit autour de leurs habitations pour tâcher de la surprendre,
surtout dans les soirées où la lune donne.
- en troisième lieu, en faisant faire comme vous m’avez fait l’honneur de me marquer, des représentations
en femmes ou en enfants, qu’on placera dans les pâturages que la Bête fréquente le plus. On pourra
faire creuser tout autour de ces représentations des fosses profondes couvertes avec des planches disposées
en bascule pour que la Bête tombe dans ces fosses.
Si ces arrangements, monseigneur, vous sont agréables, j’écrirai une lettre circulaire aux administrateurs
de tous les communautés dans laquelle je commencerai par leur proposer le cinquième article des instructions
qu’il vous a plu de me donner, et je leur ferai part ensuite de tous les autres objets que je viens de
vous présenter.
Je reçois un exprès de M. Duhamel par lequel il me fait part d’une vive altercation entre M. Martin, lieutenant
de maire du Malzieu, et M. Brun, l’un des principaux bourgeois de cette ville, à l’occasion des
chasses qui viennent d’être faites. J’ai l’honneur de vous envoyer copie de sa lettre. Il m’en adresse en
même temps une pour M. le comte de Moncan, par laquelle il lui en porte plainte; ainsi que du peu de cas
que M. Martin lui a dit que les bourgeois du Malzieu avaient fait de ses ordres. Je ne puis savoir encore ce
qui s’est passé entre M. Martin et M. Brun. Tout ce que je puis dire, c’est en général: il règne parmi la plupart
des bons bourgeois du Malzieu un esprit d’indépendance qui dans tous les temps est de mauvais
exemple et qui dans les circonstances présentes ne peut que tirer à conséquence.
Il est bien singulier que lorsque M. le comte de Morangiès, officier général, M. le comte de St.-Paul, ancien
colonel, M. le comte d’Apcher et autres principaux seigneurs du pays, se mettent en mouvement sur les
ordres donnés par M. Duhamel, messieurs du Malzieu refusent de concourir au bien de la cause commune
par une délicatesse d’autant plus fâcheuse que la Bête, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous observer,
aurait peut-être péri dans la chasse de jeudi au passage de la rivière de La Truyère, si la partie des bords
de cette rivière eût été gardée comme elle devait l’être. Il paraîtrait bien à propos qu’on obligeât cette communauté à se comporter comme les autres. Celle de St.-Chély où il y a de si bons habitants qu’au Malzieu, a
donné un exemple bien différent. L’on vient de m’assurer que pour faire diversion aux plaintes, certains
principaux bourgeois du Malzieu s’étaient adressés au conseil de Mgr. le prince de Conti, leur seigneur. Si
leur conduite est bien connue de S.A.S., il y a lieu de croire qu’elle la désapprouvera.
126
J’ai l’honneur d’écrire à M. le comte de Moncan relativement à ce que j’ai l’honneur de vous marquer.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44). • Première apparition officielle du marquis d'Apcher, fils du comte, qui commanditera la
chasse durant laquelle la Bête sera finalement tuée. [Apcher01/02/05]
17 février (Dimanche) Arrivée de M. d’Enneval à Clermont-Ferrand, accompagné de son fils, d’un
valet, de piqueurs, de six limiers (Fabre) et de deux grands chiens du comte de Montesson
du Maine (Pourcher). M. de Ballainvilliers leur remet une estampe de la Bête (lettre,
27/02). • Il serait intéressant de savoir quelle « estampe » l'intendant a remis aux d’Enneval. Estce
une de celles qui nous sont parvenues, peut-être [Bete17] ? Les A.D. P.-de-D.
conservent, c. 1734, un « dessin à la plume représentant la bête déchirant un enfant, »
mais ce document semble plus tardif, et d'après Fabre, commandé par M. Antoine.
D’après Pourcher, un portrait, « très probablement le même (...) que l’intendant d’Auvergne
donna à d’Enneval (...) représente la Bête furieuse attaquée par deux dogues et
entourée de trois gentilshommes, bien empanachés, les souliers avec la ganse, d’une
main légère lui portant un coup de lance chacun. » Aucune illustration en ma possession
ne correspond à cette description.
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 26/02: « Le public nous pardonnera si nous l’entretenons si souvent des opérations de la Bête féroce qui erre dans
nos cantons: nous voudrions bien n’avoir plus rien à en dire; mais chaque jour elle fournit matière à
quelque nouvelle relation. Le 10 de ce mois elle fit périr et dévora en partie une fille de 19 ans près de la
ville de Malzieu. Le comte de Morangiès croyant que l’appétit d’une chair si tendre l’inviterait à venir en
faire un second repas quand elle aurait digéré le premier, passa la nuit à l’attendre auprès de ce qui restait
du cadavre; mais elle n’y parut point. Le lendemain 11 on fit une chasse générale pour tâcher de détruire
cette pernicieuse Bête. On la fit lever; un paysan lui tira; mais il la manqua. Les habitants d’un village la
poursuivirent jusques auprès d’un autre qu’on appelle Le Py de Peyre; mais la nuit qui survint termina cette
inutile poursuite. La Bête passa la même nuit auprès de ce dernier village, et s’y annonça par ses cris, fort
approchants, comme on l’a déjà observé, de ceux d’un âne, ou plutôt d’un poulain. Toute la noblesse du
pays assista à cette chasse qui était commandée par le comte de Morangiès, maréchal de camp. Le 14 la
Bête se rendit à Grandvals, elle y poursuivit un enfant, et l’atteignit devant la porte de sa maison; mais ses
cris ayant fait sortir son père, celui-ci empêcha qu’elle ne lui fît aucun mal, quoiqu’elle l’eusse déjà culbuté
par terre. Tous les habitants de ce village poursuivirent la Bête jusqu’à une petite rivière qu’elle passa
toute droite sur ses pattes de derrière, et tout de suite elle fut à un autre village qu’on appelle Pennavayre,
et y dévora un enfant sans aucun empêchement. Le temps est si mauvais depuis quelques jours, qu’on n’a pu
continuer la chasse; dès qu’il sera remis au beau, tous les chasseurs se mettront en campagne; l’appât de la
récompense, et l’amour de la gloire excitent l’émulation de tous ceux qui ont des fusils. Cependant on
s’étonne que tant d’hommes armés contre cette Bête, n’aient pu encore la faire périr, attendu, dit-on,
qu’elle n’est pas, à beaucoup près, aussi courageuse que cruelle; mais c’est peut-être ce qui la sauve en la
tenant éloignée des dangers qu’elle n’oserait braver. Ce qu’il y a de vrai, c’est que ceux qui lui ont opposé
quelque résistance, s’en sont assez bien tirés. Il y a quelque temps qu’une servante demeurant dans un endroit
appelé l’Estival, fut à l’entrée de la nuit pour serrer quelques bestiaux à corne, qui paissaient dans un
pré vis-à-vis sa maison; tout-à-coup la Bête s’élança sur elle de plus de huit pas de distance et la prit par
son tablier. Cette fille venait par hasard de ramasser un petit bâton; elle lui en donna un coup sur le nez qui
la fit reculer en arrière. La Bête revint plusieurs fois à elle, et cherchait à la tourner; mais elle mania si
bien son bâton, qu’elle s’en délivra; et l’ayant mise en fuite, elle la poursuivit à coups de pierre. Cette fille
a déclaré que lorsqu’elle lui donnait sur le nez, il lui semblait frapper sur du bois. » (Généal43) [Doc151]
127 • Cette lettre semble plutôt mal informée. La victime de 19 ans du 10 est probablement
Marie-Jeanne Rousset, 14 ans, le 09/02. Le comte de Morangiès n’a pas veillé le cadavre;
il protestera contre cette rumeur dans une lettre au Courrier d’Avignon (09/04). • Aucune autre source ne rapporte que la Bête fut tirée à la chasse du 11/02, ni ses apparitions
en terre de Peyre (Py pour Fau ?).
18 février (Lundi) La Gazette de France rapporte le combat de Portefaix (Séité). En passant par Massiac,
M. d’Enneval apprend la présence de la Bête dans les parages. Il envoie son fils à St.-
Flour, et se rend à la Chapelle-Laurent à pied, avec difficultés à cause de la neige (lettres,
21/07, 27/02). Lettre de Joas de Papoux à M. de St.-Priest: « Tuvel, le 18 février 1765.
Monseigneur, permettez qu'après avoir présenté mes très humbles respects à Votre Grandeur, j'ose me
donner l'honneur de vous donner avis du moyen que je me suis proposé de représenter pour détruire entièrement
le monstre affreux qui continue de troubler le repos général du public dans le royaume; lequel par
sa rapidité et ses ruses a le secret de se garantir de l'effet de la poudre et du plomb. En conséquence comme
cet animal furieux ne fait sa proie que du sexe, ainsi qu'il est dit par le bruit commun, il conviendrait pour
cet effet d'emprunter l'artifice pour que sa proie soit son véritable vainqueur. A cette cause, vu que ce
monstre est acharné audit sexe, il faudrait qu'en tous les lieux qu'il paraîtra, qu'on fît des femmes artificielles,
composées avec du plus subtil poison, et les exposer sur les avenues différentes sur des piquets
pliants pour inviter ce maudit animal à exécuter son indigne fureur et à avaler sa propre fin. En sorte que
pour composer ces femmes postiches, c'est d'avoir premièrement trois vessies de cochons et le col d'une brebis
ou mouton dépouillé à chaux vive.
Deuxièmement, la peau aussi d'une brebis et les boyaux, en observant de bien faire raser ladite peau
pour qu'il n'y ait ni poil ni laine. Ensuite avoir du sang des dites brebis ou agneaux avec de la bonne éponge pour en faire des pelotons qu'on attachera avec des petits morceaux de chair, pour mettre le tout
dans les dites vessies et boyaux étant dûment préparés et assaisonnés avec ledit poison et faire des dites
trois vessies la tête et les mamelles, et observer de faire peindre sur un papier ou un linge fin la figure d'une
femme, qu'on pourra coller superficiellement sur la vessie qu'on destinera pour la tête.
Troisièmement enfin, lesdits boyaux seront distribués sous ladite peau, à laquelle il serait bon qu'on y
laissât un peu de chair contre, aussi dûment poudrée du dit poison pour que ce monstre puisse trouver de
quoi mordre partout où ses cruelles dents donneront pour s'éterniser entièrement, ainsi que je le souhaite.
Voici, monseigneur, ce que votre serviteur a cru devoir représenter à Votre Grandeur pour le repos du
public à tous ces égards. Si vous jugez nécessaire, monseigneur, que la présence de votre serviteur soit utile
pour faire faire cette composition, je me transporterai sous vos ordres dans toutes les villes et lieux qui me
seront indiqués; suppliant Votre Grandeur de ne pas trouver mauvais l'avis de celui qui se dit, monseigneur,
de Votre Grandeur, etc.
De Joas de Papoux, chez M. de Cubière. » (A.D. Hérault c. 44).
19 février (Mardi gras, nouvelle lune) Le Courrier d’Avignon consacre cinq articles à la Bête
(Blanc); l’un reprend la lettre de Mende du 08/02 (Généal43). Autre article: « Les Bêtes féroces sont en vogue et fournissent de quoi parler à qui n’a pas autre chose à dire. Elles occupent
la scène sur divers théâtres; mais toutes n’y représentent pas aussi longtemps que celle qui erre dans
le Gévaudan. Il en a paru une dans le Limousin qui n’a fait que s’y montrer, et qui a péri sans s’être signalée
par aucun exploit mémorable. Un paysan lui a lâché un coup de fusil dans la gueule et l’a grièvement
blessée: la douleur irritant sa férocité, elle s’est jetée sur le canon du fusil, et l’a mordu avec tant de rage
que l’empreinte de ses dents est restée sur le fer; pendant ce débat, un autre paysan est survenu et l’a achevée.
Le bruit s’était d’abord répandu ici que cet animal était le même qui a infesté si longtemps quelques
cantons du Bas Languedoc, et qu’on suppose être une hyène; mais on a su depuis que celui qui a été tué
dans le Limousin était un loup d’une espèce particulière; et d’ailleurs on a appris par des lettres de Mende
du 6 de ce mois que la Bête féroce, hyène ou comme on voudra l’appeler, qui infestait ces quartiers-là, les
infeste encore; et qu’à cette date du 6 il y avait plus de douze cent hommes qui avec des armes de toute
128
sorte, des fusils, des hallebardes, étaient occupés à la poursuivre et animés d’un très sincère désir de la
tuer. A Bertins, paroisse de Nancy, une louve monstrueuse vint se jeter le 18 janvier sur de petits porcs
qu’une fille âgée d’environ 16 ans gardait dans un bois. La truie alla sur la louve pour défendre ses petits;
la louve se jeta sur elle et allait l’étrangler. La jeune fille accourut au secours de la truie; et la louve quittant
la truie s’élança sur elle et la renversa par terre: elle cria; sa mère l’entendit et accourut armée d’une
serpe. Elle en frappa la louve à la tête, l’étourdit, et lui fit lâcher prise; mais elle aurait eu son tour, si dans
le temps que l’animal féroce allait se jeter sur elle, elle ne lui eût porté un second coup et si bien assuré
qu’il lui fendit une partie du crâne et la tua sur le champ. » (Généal43) [Doc148] • Les mentions « loup d’une espèce particulière » et « louve monstrueuse » sont intéressantes
dans le contexte d’attaques contre l’homme.
A la messe, deux paysans qui ont vu la Bête la décrivent à M. d’Enneval à peu près comme
sur l'estampe remise par l'intendant (lettre, 27/02). La Bête est vue à La Voulte et Bonnac
(lettre, 21/02). M. de la Védrines fait un rapport à M. Marie (lettre, 04/03). Lettre de M. de
l'Averdy concernant la récompense des enfants du Villeret, adressée à M. de St.-Priest: « A Paris, le 19 février 1765
Monsieur,
Les détails que contient la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 8 de ce mois, concernant la
Bête féroce qui désole le Gévaudan, m'ont paru assez intéressants pour être mis sous les yeux du Roi. Sa
Majesté a été véritablement affligée des nouveaux ravages que cet animal a causé, mais la résistance et
l'espèce de petit combat qui lui a été livré par la jeune troupe, à la tête de laquelle était le nommé Portefaix,
a fixé particulièrement son attention. Elle approuve que vous lui fassiez délivrer une gratification de 300
livres ainsi que vous me l'avez proposé et elle vous autorise à faire distribuer une pareille somme à ses petits
camarades. Le Roi a admiré comment un enfant de cet âge a montré tant de courage et de fermeté, dans
une circonstance aussi dangereuse, et ce trait singulier a frappé sa Majesté au point qu'elle désire savoir à
qui cet enfant appartient et s'il a déjà reçu quelque éducation, ou s'il serait susceptible d'en recevoir une
convenable et d'être utilement formé à l'art militaire auquel ses talents naturels et ses dispositions semblent
le rendre propre. Procurez-moi je vous prie sans perte de temps sur le compte de cet enfant des éclaircissements
assez étendus pour que je puisse mettre le Roi en état de me donner ses ordres sur cet objet et d'en
faire prendre soin. Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très attentionné serviteur
de l'Averdy
M. de St.-Priest, intendant au Languedoc » [Doc04]
Lettre à l’évêque de Mende: « Monseigneur, j’ai reçu avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le cinquième de ce mois,
les avis imprimés concernant la récompense de 6000 livres qui vient d’être accordée par sa Majesté à ceux
qui pourront tuer la Bête féroce qui fait tant de ravages dans le Vivarais et dans le Gévaudan. J’en ai fait
afficher dans cette ville et j’en ai envoyé des exemplaires aux consuls des villes et principaux lieux de mon
département, afin qu’ils les fassent publier avec toute l’attention possible.
J’ai l’honneur, monseigneur l’évêque, de me dire votre très humble et très obéissant serviteur.
Denachat. » (Pourcher).
M d’Enneval fils est à St.-Flour. Lettre à l’évêque de Mende: « Monseigneur, en conséquence des ordres du roi, nous sommes arrivés mon père et moi à St.-Flour, en Auvergne,
pour prendre langue dans le pays et de là passer sur votre diocèse, dans le Gévaudan, pour travailler à détruire la Bête Féroce qui désole et ravage ce pays.
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Nous attendons en conséquence six chiens limiers, parfaits pour le loup, qui ne sont d’autres métiers, de
la taille de 26 à 27 pouces, et très mordants; avec ce secours et nos piqueurs, une trentaine de bons tireurs
choisis dans le pays, nous espérons réussir. Et je puis vous assurer, monseigneur, que nous ne partirons
point qu’elle n’ait succombé ou fui de ces lieux.
C’est un acte trop utile à l’humanité pour n’y pas donner toute son attention. Si vous voulez me permettre
de vous rendre compte de nos travaux et progrès à cet égard, j’aurais l’honneur de vous informer.
J’ai envoyé à M. Lafont, subdélégué de Mende, un paquet de la Cour où sont des ordres, pour qu’il ait la
bonté de prévenir les paroisses où se fait voir le plus souvent ce monstre, afin de nous y transporter sur-lechamp
et d’y trouver en même temps tous les secours dont nous pourrons avoir besoin, et de faire dire dans
les villages qu’au cas que la Bête fût tuée par quelque hasard imprévu, de nous la porter, où nous serions.
Ce n’est point pour frustrer celui qui la tuerait des récompenses et des gratifications qu’il aurait méritées,
au contraire, je les lui ferai payer, mais c’est pour voir l’espèce et la nature de cet animal. Il y a un chirurgien
commandé pour l’ouvrir sur-le-champ, et savoir de quel carnage elle se sera repue et autres choses
semblables, énoncées dans les ordres du roi dont je suis porteur.
Je suis, monseigneur, etc.
D’Enneval fils,
capitaine au régiment des recrues à Alençon. » (Pourcher).
Lettre du même à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai l’honneur de vous écrire pour vous donner avis que suivant les ordres du roi, nous sommes
arrivés mon père et moi à St.-Flour où nous comptons rester quelques jours pour prendre langue et nous informer
des ravages que cause l’animal féroce qui désole ce pays ici, et de là passer à Mende dans le Gévaudan,
afin de le poursuivre et de ne pas le quitter qu’il ne soit tué ou évadé de ce pays.
Auquel cas, je joins ici une lettre de M. le contrôleur général pour que vous ayez la bonté de nous faire
fournir par vos subdélégués tous les secours dont nous pouvons avoir besoin. Et comme les frais d’une route
de 200 lieues que nous venons de faire en poste, quatre personnes et six chiens, nous mettent dans le cas
d’avoir besoin d’espèces, je vous serais obligé de donner des ordres à M. votre subdélégué de Mende de
m’y compter ou à mon ordre 30 louis; le tout en faisant voir au préalable les ordres de la Cour dont je suis
muni à cet égard.
J’aurai l’honneur de vous informer, monsieur, des travaux et progrès que nous ferons successivement
pour parvenir à la destruction de cette Bête, qui fait des dégâts considérables dans cette partie du Gévaudan
ou aux environs.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval fils,
capitaine au régiment des recrues à Alençon. » (A.D Hérault). • Moriceau2 remarque que le trajet Argentan-Clermont « est loin d’atteindre les ‘200
lieues’ qu’annonce Jean-François. »
20 février (Mercredi, cendres) M. d’Enneval père rentre à Massiac. Un paysan lui rapporte les témoignages
de la veille (lettre, 21/02). M. Marie fait appeler les Chastel, qui contestent le rapport
de M. de La Védrines: en raison du très mauvais temps, ils ne sont pas allés à la
chasse le mercredi précédent, et n'ont pas vu la Bête. Plusieurs personnes rapportent que
M. de La Védrines n'a tiré son coup de fusil que sur un gros chien qui s'était perdu dans les
montagnes (lettre, 04/03). • Cette affaire constitue un mystère supplémentaire. On peut se demander quelles motivations
aurait eu M. de La Védrines pour citer des témoins dont il savait qu'ils contesteraient
une affirmation fausse; quelles motivations avaient les Chastel à contester un événement véritable; ou constater un quiproquo supplémentaire dans une affaire déjà
bien trouble.
130
M. de La Barthe, qui n'a pas vu la Bête et suit les évènements de Marvejols, écrit: « Il est bien décidé aujourd’hui qu’on ignore absolument comment est faite cette bête, très décidé encore
que personne ne l’a vue, quoique beaucoup de monde ait tiré dessus. Il est presque aussi presque certain
qu’elle n'a pas de griffes, car elle n’en a jamais fait usage. Toutes les plaies viennent des dents. La taille a
beaucoup baissé, suivant les dernières relations, auxquelles on est en droit d’ajouter plus de foi qu’aux précédentes;
ses jambes ont allongé, en un mot on ne sait absolument rien. Il me serait très aisé de vous
convaincre et même de démontrer tout cela dans une conservation de demi-heure et, si vous le voulez, je ferai
une dissertation à ce sujet. La conclusion sera que, eu égard à sa grande timidité, ce n’est qu’un loup
carnassier... Nous n’en doutons plus ici... » (Pic) • L’affirmation de M. de La Barthe sur les griffes de la Bête contredit ce qu’affirme M.
Duhamel et que révèlent les blessures des victimes.
M. de Montluc écrit à l'intendant d'Auvergne: « St.-Flour le 20 février 1765
Monseigneur
M. d’Enneval fils m’a remis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire. Je ferai tout mon possible
pour procurer à ces messieurs tous les secours qui dépendront de moi. Le public voit arriver ces messieurs
avec toute la satisfaction possible, et attend beaucoup de leurs talents.
Il y a apparence que M. d’Enneval père s’est arrêté à Massiac et au voisinage parce qu’il y est beaucoup
parlé de la bête qui roule de ce côté-là. Effectivement samedi dernier elle attaqua un berger entre Massiac
et Bonnac, mais je ne crois pas que ce soit autre chose qu’un loup qui a attaqué plusieurs personnes de ce
côté là, au lieu que la Bête féroce est à ce que je crois du côté du Gévaudan. M. le curé de St.-Rémy, paroisse
de l'élection de St.-Flour, limitrophe du Gévaudan, à deux lieues au dessous de Chaudes-Aigues, en
[?], me marque que [cet animal ?] avait paru dans sa paroisse le 12 de ce mois, qu’il avait manqué d’enlever
un enfant, que trois hommes avaient eu de la peine à le chasser. Depuis les bruits courants sont qu’il a
dévoré un berger dans la paroisse des Bessons en Gévaudan.
J’ai appris ces particularités à M. d’Enneval le fils.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc221] • Voir les 08, 12 et 14/02 pour une discussion de l’attaque de St.-Rémy. • Les « bruits » font état d’une attaque mortelle, non mentionnée par ailleurs, aux Bessons,
entre le 12 et le 20/02, mais on ne peut la considérer comme officielle sans autre
indication.
Lettre de Carelles, de Guillan, diocèse d’Aleth: « Monseigneur, suivant les nouvelles publiques et celles du pays où la Bête féroce habite, elle ne peut être
prise par aucune sorte d’armes.
Il faut par conséquent en venir à bout par quelque invention. Je prends la liberté de vous faire part d’une
qui ne peut manquer, si on la sait bien faire et qu’on la place bien. C’est une cage en fer qui doit avoir trois
cannes de long et deux de large à son ouverture. Une espèce d’airain accommodé de façon que quand cet
animal sera dedans, il ne puisse en sortir. On doit y placer dedans l’objet auquel il est le plus acharné ou ce
qu’il aime le plus à manger, l’assujettir à quelque arbre ou à quelque piquet, la couvrir de branchages
comme une tonne. La harce [herse ?] portée en haut par un fil d’archot, qui doit tenir superficiellement en
dedans la porte qu’en entrant elle touche ce qui arrête la porte, afin que la harce tombe tout à coup et place
deux morceaux de fer en forme de support qui embrassent ladite harce afin qu’elle ne puisse être levée par
aucun effort.
131
Je vous prie de me croire avec le profond respect, monseigneur, etc.
Carelles. » (Pourcher).
21 février (Jeudi) Bonavel, aubergiste à Chanac, conduisant quatre mules chargées de morue et
autres provisions de carême, est attaqué à la pointe du jour sur la route d’Aumont à St.-
Chély. Il a de la peine à se défendre; la fatigue le gagne lorsqu’il reçoit de l’aide du village
de Planes (Pourcher indique le Pêcher, de l’autre côté de la route au sud-est). Son fils, qui
le suivait de près, vient à son secours et le sauve de justesse. La Bête se dirige vers Le
Puech et le Fau. (lettres, 26/02, 01/03). • Cette attaque est démentie par M. de La Barthe (lettre, 01/04).
Le marchand avertit M. Duhamel à St.-Chély. Ce dernier se rend au Puech et au Fau avec
sa troupe, MM. de Lavignol, St.-Laurent, d’Estremiac, La Rochette et Michel. Ils battent le
terrain jusqu’à la nuit, dans la neige jusqu’à mi-jambe, inutilement. Une petite fille de 8
ans est enlevée devant la porte de sa maison au milieu du village du Fau (Brion.) Son père
court après, fait lâcher prise à la Bête, mais l’enfant est si cruellement blessée qu’elle
meurt le lendemain. D’après M. Lafont, c’est la première personne connue à avoir péri de
ses blessures (lettres, 01/03, 20/03; relation, 04/04). • Pourcher date du 24/02 l’attaque du Fau de Brion, la Gazette (15/03) du 21, la relation
du 04/04/65 indique le 21, le journal du 23/06 donne le 1er mars; la lettre de M. Lafont
du 20/03 donne quand à elle la date du 28/02 ! On préférera ici la date fournie dans la
lettre de M. Duhamel du 01/03, plus proche de l’événement.
Lettre de M. de Montluc à M. Lafont, de St.-Flour: « J’ai l’honneur de vous adresser, monsieur et confrère, un paquet pour M. l’intendant du Languedoc, que
je vous prie instamment de vouloir faire passer tout de suite à M. de St.-Priest; c’est à l’occasion de la Bête
féroce.
La Cour a envoyé et envoie exprès, en Auvergne, MM. d’Enneval, père et fils, gentilshommes de Normandie,
extrêmement versés pour la chasse du loup, pour détruire le monstre qui y fait du ravage ainsi
qu’en Gévaudan, avec des chiens admirablement dressés pour l’attaque de toutes sortes de bêtes. C’est
pourquoi le paquet contient des ordres de la Cour, que je vous prie de faire passer par le premier qui les
rendra plutôt que la poste.
J’ai l’honneur, etc.
Montluc,
subdélégué à St.-Flour. » (Pourcher)
Lettre de M. d’Enneval fils à M. Lafont: « M. Lafont, M. l’intendant du Languedoc vous écrira dans peu pour me remettre de l’argent. Dès que vous
en aurez reçu l’ordre, faites-moi, je vous prie, l’honneur de me le mander à St.-Flour.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval fils. » (A.D. Hérault).
Lettre de M. d’Enneval père, de Massiac (à M. de Ballainvilliers ?): « Du 21 février 1765 à Massiac
Monsieur Étant arrivé ici de bonne heure et m'étant informé de la bête en question on me fit rapport qu’elle devait être aux environs, ce qui me détermina à rester ici et envoyer mon fils à St.-Flour. Le même jour je fus à
pied avec un guide à la Chapelle Laurent où j’ai eu de la peine à arriver de jour à cause de la hauteur des
132
neiges. L’on me fit parler deux hommes qui l’avaient vue de près et suivant leur rapport elle a beaucoup et
presque tout de la figure que vous avez. Elle ne marque que quatre doigts à la piste comme un loup et peu
les ongles quoique pointus. Elle joue avec sa queue comme un chat lorsqu’elle veut se jeter sur quelque
chose. Hier à mon retour un paysan qui venait de la montagne dit que la veille on l’avait vue à [Voulte ?] et
qu’on l’avait vue aussi à Bonnac. Je resterai ici quelque temps jusqu’à ce que j’en sache des nouvelles
d’ailleurs. Je suis avec bien du respect, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur
D’Enneval. » (A.D. P.de-D.) [Doc117]
Lettre de Paris: « La Bête qui fait le sujet journalier de ces relations est ici celui dont on s’entretient le plus; tout ce qu’il y
a ou paraît y avoir du rapport attire la curiosité du public. On s’est avisé de la graver et quoique cette
image, faite d’après les descriptions qu’on a lues, n’aide pas plus à la faire connaître que les descriptions
mêmes n’en donnent que des idées confuses, tout le monde s’empresse de l’acheter et la presse, toute diligente
qu’elle est, ne suffit pas à beaucoup près pour la multiplier autant que le public le désire.
Que serait-ce de l’original, si on pouvait le prendre vivant et après l’avoir enfermé dans une cage de fer,
le transporter jusqu’ici? Sans parler du profit que feraient ses conducteurs à le montrer dans les villes de
province qui se trouveront sur leur route; le seul gain qu’ils feraient à le montrer à Paris les enrichirait
beaucoup plus que toutes les récompenses que le roi, la province du Languedoc et le diocèse de Mende ont
promises à celui qui le fera périr.
Mais par quelle ruse, par quel stratagème et avec quels filets pourrait-on le prendre vivant, puisque avec
des armes qui portent loin, tant de milliers de chasseurs mis à ses trousses n’ont pu l’atteindre, ou ne l’ont
qu’à peine effleuré, car ce fut là tout le fruit d’une chasse générale qui fut faite le 11 de ce mois ?
De près de 40000 hommes qui s’y trouvèrent, il n’y eut qu’un paysan qui eut occasion de tirer, et on ne
jugea qu’il avait atteint la Bête que par un cri qu’elle fit, quoique ce put être que l’effet de la peur que lui
fit le bruit plutôt que de la sensation que lui fit le coup... Il serait temps... car on compte que ce monstre a
déjà fait périr plus de cent personnes, dans le seul Gévaudan, outre quelques autres tant dans l’Auvergne
que dans le Rouergue. On dit que l’étendue du pays qu’il parcourt dans ses courses est plus de 40 lieues.
Les chasseurs en quelque nombre qu’ils soient ne sauraient en tant embrasser; mais c’est surtout dans le
Gévaudan qu’il se tient, ce sera là qu’on pourra l’investir et qu’il périra s’il périt. » (B.N. L2 c. 65).
22 février (Vendredi) La victime du Fau de Brion meurt de ses blessures (lettre, 19/03). La Bête attaque
une fille de 18 ans au village de La Molle (Termes). Sa troupe étant fatiguée de la
chasse de la veille, M. Duhamel ne s’y rend qu’avec une partie de son détachement, sans
succès (lettre, 01/03). Le Courrier d'Avignon publie deux articles, dont la lettre de Marvejols
du 11/02. Autre article: « La Bête féroce du Gévaudan continue ses ravages, malgré un nombre prodigieux de chasseurs qui se sont
mis à ses trousses. Le plus mémorable exploit qu’on ait fait contre elle est celui des enfants qui la combattirent
le mois dernier. Cette aventure, qui a un air fabuleux, est pourtant très vraie; et voici comment elle
est rapportée dans des lettres de Marvejols, jolie ville du Languedoc et la seconde du Gévaudan. Le 12 janvier,
dans la paroisse de Chanaleilles sous la montagne de la Margeride, sept à huit petits garçons étant à
la garde de leurs troupeaux, la Bête féroce sauta au milieu d’eux sans qu’ils l’eussent aperçue, en saisit un,
l’emporta à quelques pas et lui mangea une joue: les autres coururent à elle avec de petits poignards au
bout de leurs bâtons, et lui firent lâcher prise; mais elle ne quitta celui-là que pour se jeter sur un autre
qu’elle saisit par le bras et l’emporta. Alors les autres enfants craignant pour eux-mêmes voulurent s’enfuir;
mais l’un d’entre eux âgé de 11 ans les arrêta et leur dit qu’il fallait périr ou sauver leur camarade.
Ce discours les encouragea; et l’ayant à leur tête ils coururent après la Bête, qui avait déjà fait du chemin;
heureusement un marais où elle s’enfonça retarda sa marche, ce qui fit qu’ils l’atteignirent. Avertis par leur
petit commandant qu’il ne fallait pas la piquer sur le dos ni sur les flancs, ce qui serait inutile, mais aux
yeux et vers la gueule, ils dirigèrent là leurs coups et l’un d’eux lui ensanglanta la mâchoire. Cette piqûre,
les cris des enfants, les hommes qui les entendant accoururent, effarouchèrent la Bête; elle se dressa sur ses
pattes de derrière, examina les hommes qui venaient à elle, et décampa, laissant l’enfant sans un autre mal
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que celui qu’elle lui avait fait en l’emportant. L’évêque de Mende a donné ordre de récompenser tous ces
enfants et de s’informer si ce petit déterminé qui avait enhardi les autres par ses discours et par son
exemple, est susceptible d’éducation: sur ce qu’on lui a rapporté que le courage était en lui accompagné de
toutes les autres bonnes qualités, le prélat se propose de le faire élever. » (Soulier) [Doc120]
23 février (Samedi) M. de l’Averdy écrit à MM. d’Enneval qu’il va écrire à M. de Ballainvilliers
pour leur faire compter les fonds dont ils auraient besoin (lettre, 20/03). Lettre à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 23 février 1765.
Monsieur,
Vous avez vu M. d’Enneval, gentilhomme de la province de Normandie, que le Roi m’a donné ordre
d’envoyer à la poursuite de la Bête féroce qui ravage le Gévaudan. Je ne puis qu’approuver les ordres que
vous avez bien voulu donner à vos subdélégués de se concerter avec lui et de lui procurer tous les secours
possibles, mais je vous prie de lui faire également fournir l’argent dont il pourra avoir besoin. Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur
De l’Averdy.
M. de Ballainvilliers, intendant en Auvergne à Clermont-Ferrand. » (A.D. P.-de-D.) [Doc222]
A dix heures du soir, une femme du village du Vivier (ou du Croiset ?), paroisse d’Aumont,
occupée devant sa maison, entend du bruit sur la glace et se retourne; elle est saisie
par derrière par la Bête qui jette sa coiffe à terre, la mord à l’épaule gauche et lui déchire
sa robe et sa chemise: l’animal lâche prise à l’approche des gens qui accoururent au secours
et échappe à leur poursuite à la faveur de l’obscurité (Gazette, 15/03; lettre, 01/04). • Pourcher et la lettre de Marvejols du 01/03 datent l’attaque du 23, mais la Gazette du
15/03 mentionne une attaque similaire au Croiset (Aumont) le 24, information reprise
par M. de La Barthe dans sa lettre du 01/04, datée du même jour qu’une attaque contre
une fille se rendant à la messe, peut-être la même attaque que celle du lendemain 24. Il
s’agit probablement d’une confusion. Nous préférons ici la localisation et la date fournis
par la lettre du 01/03, plus proche de l’événement.
Lettre de Nouvel, curé de Pinet: « Monseigneur, j’ai lu ces jours passés l’avis que Votre Grandeur a envoyé au sujet de la Bête féroce, qui
fait tant de ravages dans le pays du Gévaudan ou du Vivarais. Sensible à l’exemple de notre bon roi à la
perte de ses sujets, et désirant contribuer à la destruction de cet anthropophage, je me crois obligé de faire
part à Votre Grandeur d’un moyen de la détruire. C’est de faire avec de la paille ou avec quelque autre matière
la figure d’une femme qu’on habillera avec des ornements de femme. On insérera dans cette figure des
foies de mouton ou de veau. Dans lequel foie, ou quelque autre chair dont on sait que la Bête carnassière
est friande, qu’on empoisonnera avec du vomica d’abord des pièces entières (on sait que le vomica est de la
grosseur d’un denier), puis d’autres broyés en plusieurs parties. En supposant que la Bête a quatre pieds,
on proportionnera la dose à la force et à la grosseur de l’animal, que s’il n’est pas à quatre pieds on enfoncera
du poison.
Enfin, on exposera plusieurs de ces femmes feintes, revêtues de leurs ornements ordinaires en plusieurs
endroits de la forêt. Et la vue d’une femme ne manquera pas d’attirer la Bête qui se donnera ainsi à ellemême,
sans exposer personne, la mort qu’elle a si bien méritée.
Si Dieu veut bien bénir le secret qu’il m’a inspiré, j’espère qu’on me fera quelque part de la récompense
que sa Majesté assure à ceux qui parviendront à détruire ce destructeur des hommes. Je suis un curé pauvre
et la plupart de mes paroissiens aussi.
Je suis avec le plus profond respect, monseigneur, de Votre Grandeur, etc.
Nouvel, curé. » (Pourcher).
134
24 février (Dimanche) Une fille âgée de 18 ans, du village de la Molle (Termes), allant à la messe,
aperçoit un loup qui vient à sa rencontre. Elle jette les cris usités pour faire fuir ces sortes
d’animaux; mais celui ci court à elle, lui saute à la tête, la jette au sol, lui fait deux trous à
la tête et lui déchire une épaule. Son père et plusieurs personnes qui l’avaient devancée
sont heureusement assez près pour entendre crier au secours; elle est secourue par un
homme et des mâtins et ne subit que quelques blessures peu dangereuses (lettres, 27/02,
01/04; relation, 04/04). A neuf heures du matin la Bête attaque deux enfants du Montel
(Javols), près d’une fontaine. L’un d’eux a une bassine avec laquelle il se défend. Un chien
de parc, fameux pour ses exploits contre les loups, saute sur la Bête et la prend au col,
mais la lâche tout de suite, saute en arrière, et refuse de retourner sur elle, peut-être en raison
d’une mauvaise odeur. La Bête le contemple un instant et le méprise. On lui enlève
l’enfant de la gueule; bien que grièvement blessé, il survit (lettres, 26/02, 01/03; Gazette,
15/03). • Pic situe l’attaque du Montel à Javols même, le 22/02. La lettre du 26/02 donne le 22/02
comme date, mais comporte probablement des erreurs. La Gazette du 15/03 donne le
25, à neuf heures du matin.
Lettre du comte de Bourbon, d’Anet: « Je vous remercie, monsieur, de l’attention que vous avez eue à m’envoyer le portrait de la Bête féroce qui
désole la province. Je veux bien le croire ressemblant quoique j’y soupçonne plus d’imagination que de
réalité; car je doute que la Bête ait eu la complaisance de se prêter assez longtemps aux regards du peintre.
Quoiqu’il en soit, il serait bien à désirer qu’on pût en purger le pays. Si les enfants dont vous me contez
l’histoire avaient eu plus de force, ils en auraient eu la gloire. C’est de bonne heure marquer du courage et
de l’intelligence.
Recevez, je vous prie, monsieur, l’assurance des sentiments que j’ai pour vous.
Le comte de Bourbon. » (A.D. Hérault).
M. Lafont écrit en faveur de Portefaix au contrôleur général (Pourcher). M. de St.-Priest
(ou son mandataire, M. Soefve) reçoit la lettre de M. Lafont du 16/02 (lettre, 16/02). Lettre
de M. de St.-Florentin à M. de St.-Priest: « J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 8 de ce mois, et je vous en remercie
des détails qu’elle contient sur les ravages que la Bête féroce continue de faire. J’en ai fait part au roi.
Sa Majesté a vu avec plaisir la résistance des sept enfants de la paroisse de Chanaleilles, qu’elle avait attaqués.
Sa Majesté a même cru devoir récompenser la fermeté avec laquelle le jeune Portefaix s’est conduit
en cette occasion, et vous voudrez bien lui faire toucher une somme de 100 livres que sa Majesté lui donne.
Je vous prie de voir si l’on ne pourrait pas faire quelque chose pour lui; comme lui faire apprendre un
métier ou lui donner quelque autre destination utile et proportionnée. Sa Majesté est disposée à cet égard.
Je suis, etc.
St.-Florentin
P.S. Je vous prie de voir et de me marquer si parmi ces enfants, il n’y en aurait pas quelque autre que
Portefaix qui mérite quelques petites gratifications. » (A.D. Hérault). • Cette lettre semble indiquer un manque de coordination entre M. de St.-Florentin et M.
de l’Averdy, qui a le 19/02 autorisé 300 livres de récompense pour Portefaix et autant à
ses camarades. Voir également 04/03.
25 février (Lundi) Lettre de M. de St.-Priest à M. de l’Averdy en faveur de Portefaix (lettre, 04/03).
Dans une lettre à M. Lafont, M. Montpeyrou compare le jeune Portefaix à Scipion et à
Pompée (Pourcher). La Bête passe à Grèzes; nombre de paysans s’arment, la suivent à la
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piste sur la neige jusqu’à la nuit et s’aperçoivent qu’elle traîne une jambe (lettre, 11/03).
[Grèzes] • Pourcher indique le 25 janvier pour cet incident, tout en donnant les mêmes références. • Que la Bête « boite » pourrait accréditer le récit de M. de La Védrines du 12/02.
26 février (Mardi) M. Lafont écrit à M. de St.-Priest en joignant plusieurs lettres et pièces (lettre,
02/03). Le Courrier publie trois articles. L’un raconte la chasse du 07/02 d’après une lettre
du Malzieu: Un grand nombre de chasseurs assurèrent avoir vu la Bête hors de la portée de
leurs fusils et chacun la dépeignait à sa manière. Un certain nombre se vantèrent de l’avoir
tirée. Un dit que, par un heureux hasard, l’ayant vue passer peu loin de lui, il fut saisi de
joie, car il se croyait sûr d’avoir l’honneur de délivrer le pays de ce monstre et la gloire et
la récompense de la tuer lui-même. Mais à mesure que la Bête l’approchait, la frayeur
s’emparait de tous ses membres, et soit qu’il ne dressa pas bien son fusil ou que la poudre
ne fut pas sèche, il ne prit ni une première ni une seconde fois (Pourcher). Les autres articles
reprennent les lettres de St.-Flour du 09/02 et de Marvejols du 17/02 (Généal43).
Lettre de Mende, publiée dans le Courrier d’Avignon du 08/03: « La Bête féroce continue ses ravages, malgré les mouvements que M. Lafont, subdélégué de M. l’intendant
et syndic du diocèse, ne cesse de se donner pour la détruire. Le 21 de ce mois le sieur Bonavel, aubergiste
de Chanac, conduisant à Aumont quatre mulets chargés de merluche et autres provisions de Carême, fut assailli
par ce cruel animal; et sans le secours de son fils qui le suivait de près, il en aurait été dévoré. Le lendemain
22 le monstre accrocha un jeune enfant à la paroisse de Javols; mais on le lui enleva de la gueule
dangereusement blessé. Il est arrivé à St.-Chély, ville de ce diocèse, plusieurs chasseurs de Normandie, sous
le commandement de deux gentilshommes de la même province, avec huit gros chiens danois. Ces messieurs
reconnaissent actuellement le pays, et commenceront ensuite leur chasse, dont on se promet un heureux
succès. » (Généal43) [Doc152] • D’après cette lettre, les d’Enneval sont à St.-Chély le 26/02 avec des chiens, ce qui
contredit plusieurs documents ci-dessous (lettre de M. de Montluc du 27/02; 02/03 selon
Louis pour l’arrivée des d’Enneval, autres documents où les d’Enneval disent attendre
encore leurs chiens au moins jusqu’au 10/03). On sait avec certitude que les
d’Enneval sont à St.-Chély le 04/03. • Les chiens danois chassent surtout à vue; leur odorat ne leur permet pas de suivre une
piste, ce qui sera confirmé par plusieurs épisodes par la suite. Mais ils sont par ailleurs
dits « limiers, » chiens réputés pour leur odorat aigu. • Le 19/02, M. d’Enneval fils dit attendre 6 chiens, et non huit. Le 20/03, M. Duhamel
parle de 6 chiens courants.
Gazette de Cologne: « Sa Majesté a promis deux mille écus à celui, qui tuera cette bête féroce, dont les feuilles publiques ont fait
mention tant de fois, car elle vit encore, quoiqu’on l’ait dite morte très souvent. » (Séité)
27 février (Mercredi, premier quartier) M. de St.-Priest répond au précédent courrier de M. Lafont
(lettre, 02/03). A huit heures du matin, un garçon de 15 ans, du village de Brassac, se rend à St.-Chély en suivant le chemin. La Bête, cachée sous un rocher à proximité, rampe vers
l’enfant. Son père, marchant à cent pas derrière lui, voit la Bête et l’effraie par ses cris. La
Bête fuit vers le bois de Sarroul, vers l’ouest. Averti, M. Duhamel part avec sa troupe, M.
de La Vignole et M. de St.-Laurent. Des témoins leur disent que la Bête s’est réfugiée dans
les bois bordant la route, mais c’est une erreur. Ils trouvent la Bête dans le bois de Sarroul,
entre les villages de Recoules et Ginestoux. Malheureusement elle ne passe près d’aucun
des tireurs à pied. Un fourrier de la troupe qui la poursuit à cheval la tire de loin avec une
136
carabine et un pistolet. La Bête est suivie à la piste jusqu’aux bois de Cirgue et de Plagnes,
où la nuit force la chasse à s’arrêter (Lettre, 01/03; Relation, 04/04/65). • Je ne trouve pas Cirgue; Recoules, Ginestoux et Plagnes sont situés au sud-est du Bacon.
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 27 février 1765
Monseigneur
La Bête féroce continue de faire du ravage dans le Gévaudan où elle a attaqué et blessé plusieurs personnes,
heureusement elle n’a point fait du mal en Auvergne quoi qu’elle y ait paru du côté de Chaudes-
Aigues sur la frontière du Gévaudan. En conséquence les MM. d’Enneval se proposent de partir demain
pour St.-Chély où ils comptent d'établir leur séjour comme l’endroit le plus propre pour remplir les opérations
dont la Cour les a chargé. Effectivement cet endroit est comme le centre du terrain que cette Bête a
parcouru dans les différentes courses qu’elle a faites. Presque toute cette semaine elle a demeuré dans le
voisinage. J’ai remis à ces messieurs tous les avis qui m’ont été donnés là dessus et continuerai d’en faire
de même.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc223] • Cette lettre confirme que les d’Enneval sont toujours à St.-Flour à cette date, et n’envisagent
d’en partir que le lendemain, ce qui est compatible avec une installation à St.-
Chély le 02/03.
Lettre de M. d’Enneval à son ami M. de Fontaine, de St.-Flour: « Nous sommes arrivés ici, mon cher ami, le mardi gras. En passant par Massiac, j'appris que cette Bête
devait être dans ces cantons. J'envoyai ici mon fils, et le même jour je fus à la Chapelle St.-Laurent, dans
les montagnes, à pied, les chevaux n'y pouvant aller à cause des neiges tombées ci-devant. Il y avait eu un
petit garçon mangé pas tout à fait. Le lendemain à la messe, deux paysans qui l'avaient vue la dépeignirent à peu près comme une estampe que nous a donné l'intendant de Clermont. Elle ne ressemble en rien à celle
que vous avez vue; elle est haute comme un veau d'un an, fort allongée de corps et de tête, les oreilles
courtes, elle est rousse de partout, excepté une raie brune sur le dos, la queue fort longue et dont elle joue
comme un chat qui cherche à se jeter sur sa proie.
Elle ne reste point en place et travaille continuellement dans dix lieues environ de tour. Elle est d'une légèreté
surprenante; j'ai été voir une de ses anciennes passées, il y avait vingt-huit pieds d'un saut à l'autre
en plat pays. Elle ne marque que quatre doigts à la patte, comme un loup, et les ongles sont pouelüs [pointus
?].
Cependant elle ne va pas toujours de même. J'ai été visiter aussi de vieux bâtiments d'une métairie abandonnée.
Il aurait fallu de la lumière; surtout la neige éblouissait. L'on m'avait dit qu'elle y logeait mais je
n'y trouvai que d'anciennes couchades. On a fait quantité de battues de tous côtés, jusqu’à 15 ou 20 paroisses
rassemblées.
Il y a encore ici deux blessées à l'hôpital. Une femme d'un certain âge, qui a le haut de la tête, la joue et
une oreille emportés; on croit qu'elle n'en reviendra pas. L'autre, une jeune fille, a le bras mangé. Elle tue
tout à fait en coupant le col net, et prenant toujours par derrière ou de côté, quand on n'est point secouru.
Dimanche dernier, une fille allant à la messe, elle lui sauta sur le corps, l'abattit et l'aurait dévorée, si
elle n'avait pas été aussitôt secourue par un homme et des mâtins. Enfin, tous les jours quelques nouvelles
découvertes. Mais comme il y a beaucoup de loups, peut-être leur donne-t-on le nom de Bête. Nous allons
nous fixer à St.-Chély et à La Garde, où l'on a remarqué qu'elle passe souvent pour traverser d'Auvergne
dans le Gévaudan.
137
Cette bête n'est nullement facile à avoir. Enfin, je ne perdrai courage qu'à la dernière extrémité. Nos
chiens ne sont pas encore venus et ne sont pas encore prêts d'arriver. Nous avons été bien reçus partout.
Nous dînons aujourd'hui chez l'évêque.
Je suis, etc.
D’Enneval. » (B.N.). • La lettre de M. d’Enneval pose quelques problèmes de datation. Pourcher la date
d'abord du 21, puis se corrige et la date du 27. • Le saut de vingt-huit pieds (plus de 9m) paraît totalement irréaliste, il est plus probable
que des traces intermédiaires ont été effacées. M. d’Enneval relève 4 griffes marquées
là où M. Duhamel en voyait 6. • Marianne Pradein est toujours à l'hôpital de St.-Flour à cette date. D’après les recherches
de M. Joubert, elle aurait survécu: on retrouve en 1777 une Marianne Pradein
marraine d’une Marianne Crespin (nom de famille de sa mère). • La lettre de l'abbé du Rochain du 10/03 indique que les chiens, à cette date, étaient à
Brioude. • « Nous dînons aujourd'hui chez l'évêque » laisse entendre que les d’Enneval descendent
ce jour-là jusqu'à Mende (et y passent probablement la nuit).
28 février (Jeudi) Les d’Enneval quittent St.-Flour pour St.-Chély (lettre, 27/02). A dix heures du matin,
une femme du village des Escures (Fournels) sort de chez elle pour aller à la messe; sa
servante lui propose de l’accompagner, de crainte qu’elle ne rencontre la Bête. A peine ces
femmes ont-elles fait 100 pas que la servante qui marche la première, s’étant retournée par
hasard, crie à sa maîtresse de prendre garde à la bête qui lui courait dessus et va immédiatement à son secours. La Bête surprise par les cris de la servante quitte la maîtresse après
lui avoir fait une forte contusion au bas des côtes et déchiré les habits, et saute sur la servante,
qui de son côté prend la bête à bras le corps; trois fois la servante tient la bête sous
elle et elle est résolue à la tenir plus longtemps, bien que blessée (la tête déchirée, la majeure
partie du cou dévoré). Sans une troisième femme qui survient avec une hallebarde,
les deux premières auraient été dévorées. M. Bonbernat du Chambon, demeurant à St.-Juéry, écrit à M. Duhamel pour l’informer et signale que la servante « est à toute extrémité. »
Elle meurt par la suite (lettres, 01/03, 04/04; journal, 23/06; relation, 04/04). • Le journal du 23/06 indique que toutes deux guérissent de leurs blessures. • Cette attaque est probablement liée à la rumeur rapportée par Pourcher: « Le bruit avait
volé comme l’éclair que deux femmes des Escures, paroisse de Fournels, en allant à la
messe, avaient été rejointes par un homme extrêmement bourru. Pendant tout le trajet
qu’elles furent en compagnie de cet homme, en voyant les longs poils de son estomac à
travers la fente de la chemise, elles étaient tellement saisies de frayeur que la respiration
leur manquait et qu’elles pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes, quand cet
homme les quitta brusquement; et dans la matinée on avait vu la Bête dans les environs.
C’était, disait-on, le loup-garou qui de rage voulait empêcher ces femmes d’aller à la messe. Quand on allait à la vérification de ce fait, on l’assurait vrai, mais elles
l’avaient seulement entendu raconter à des gens de tels endroits. Si on y allait encore,
on assurait toujours le fait vrai, mais c’était ailleurs (...) Un autre fait semblable s’éleva
du côté de Saugues: trois ou quatre femmes sortant de cette ville, disait-on, deux à
deux à cheval, trouvèrent non loin un pauvre homme portant un fusil rouillé; il leur dit
qu’il allait tuer la Bête. Une de ces femmes qui était en croupe ne savait pas se tenir à
cheval et lui demanda de l’aider à se redresser. Elle sentit sa main bourrue. Un peu éloignées, bientôt elle eut raconté aux autres ses impressions; ce qui fit qu’elles ne
pouvaient à peine maîtriser leur frayeur. Arrivées à Pompeyrenc, cet homme fut de
nouveau auprès d’elles et leur demanda si elles voulaient passer le bois du Favard. La
frayeur ne leur permit pas d’aller plus loin. Quelques instants après on vint annoncer
138
que la Bête était au bois du Favard. Si on demandait quelles étaient ces femmes, on
commençait par assurer que le fait était vrai, mais qui l’avait-il inventé ? On ne le savait
pas (...) » La seule mention officielle de la Bête dans les bois du Favard date du
12/06/65, durant une chasse. • Voir également la lettre de M. de La Barthe du 01/04.
Vers deux heures de l’après-midi, une petite fille âgée de 5 ans, du village de Chabriès
(Arzenc-d’Apcher) est enlevée par la Bête devant la porte de la maison et emportée dans
un pré, sans qu'on s'en aperçoive. Son frère, berger du village, allant faire paître son troupeau,
trouve la tête à 100 pas de là et la montre à un autre jeune homme, qui identifie la
tête de sa soeur. Ils vont aussitôt chercher avec les autres habitants du village les restes du
cadavre, mais ils ne trouvent que les jambes, le reste ayant été dévoré (relation, 04/04/65;
lettres, 01/03, 20/03). • Nouvelle décapitation sans témoin.
La Bête enlève une fille de Grandvals; elle est promptement secourue et n’a presque aucun
mal (lettre, 20/03). Elle reçoit des coups de griffe à la gorge (Fabre, Richard). • Problème: tout en donnant la date du 28/02, M. Lafont situe cette attaque le même jour
que celle du Fau-de-Brion, que d’autres documents incitent à dater du 21, et quelques
jours avant celle de Chabriès, ce 28... Cela ferait beaucoup d’attaques pour la même
journée (2 victimes aux Escures, 1 à Chabriès, 1 à Grandvals...). Il est possible que la
date du 28 soit erronée, mais je la conserve jusqu’à plus ample informé.
M. Duhamel reçoit le courrier de M. Bonbernat à six heures du soir. Malgré le temps, il
donne l’ordre à sa troupe de se tenir prête à marcher à la pointe du jour. Il va dîner chez M.
Groussat avec un officier de sa connaissance, M. de la Védrines (lettres, 01/03, 20/03). • Y a-t-il un rapport de parenté avec M. du Verny de La Védrines ?
Il y trouve les d’Enneval père et fils. Le consul du village de Chabriès vient l’informer de
l’attaque de l’après-midi. M. Duhamel n’envisage pas d’aller y chasser, mécontent de la
mauvaise volonté des paysans. M. d’Enneval croit qu’il vaut mieux attendre ses chiens, et
demande que les battues ne s’effectuent que sur son ordre et en sa présence, craignant que
la troupe en chassant n’effarouche la bête et l’éloigne. M. Duhamel obtempère. M. d’Enneval
dit avoir des ordres de la Cour, mais il ne les communique pas. M. Duhamel fait
donner contre-ordre à sa troupe (lettre, 01/03, 20/03). Apparition d’une Bête à Setpmont,
près de Soissons (lettre, 14/03). • Le Courrier du 26/04 donne des détails (non reproduits ici) sur cette Bête, un loup enragé.
Réponse de M. de St.-Priest à M. de La Barthe (Pourcher). Lettre de M. Vialard à M. de
Ballainvilliers: « Monseigneur
J’ai exactement fait remettre dans toutes les communautés de cette subdélégation sans frais et par occasion sans
[manque un mot ?] votre affiche qui accorde la gratification promise par le Roi aux destructeurs de la Bête
féroce qui fait tant de dégâts dans la haute Auvergne, et elle a été exactement publiée et affichée dans
l'étendue de cette subdélégation. Cette bête n’a point encore paru dans ce département.
Je prend la liberté de me dire avec le plus profond respect
Monseigneur
139
Votre très humble et très obéissant serviteur
Vialard
A [Lempe ?] ce 28 février 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc224]
Mars-Avril Lettre (sans références in Pourcher): « Il s’était répandu le bruit que cette cruelle Bête avait été tuer un pauvre garde de M. le duc d’Orléans,
mais je ne vois que trop la fausseté de cette nouvelle. » (A.D. Hérault) • Datation très imprécise; citée par Pourcher dans le contexte d’Avril 1765, mais première
mention de la rumeur en mars.
Mars Deux garçons d’Albaret-le-Comtal, en gardant leurs agneaux, sont déchirés mais du secours
arrive à temps. Un homme de Prunières est attaqué et déchiré (Pourcher). • Il est bien par ailleurs fait mention de deux victimes masculines près d’Albaret (André
Boussuge, un petit garçon du côté d’Andes), mais les situations semblent différentes.
Pas d’autre mention de l’attaque de Prunières. Datation incertaine, fournie par Pourcher
dans le contexte de mars.
1-9 mars La formulation de la lettre de M. d’Enneval du 09/03 laisse supposer une attaque mortelle
contre un petit garçon le même jour qu'une attaque contre une femme ayant reçu des blessures à la gorge, entre le 01/03 et le 09/03. M. d’Enneval situe l’attaque du garçon « du
côté d’Andes et La Voulte. » Cubizolles identifie Andes au village des Andes (Albaret-le-
Comtal); en revanche, je ne trouve pas « La Voulte » à proximité. Les seules victimes masculines
mentionnée par ailleurs entre ces dates sont le berger du 05/03, qui ne semble pas
avoir été blessé, et André Boussuge, à Albaret-le-Comtal, le 08/03, mais aucune « femme »
n'est recensée ce même jour (une petite fille est tuée). A moins qu'il n'y ait eu confusion de
date, il se peut donc qu'il faille compter une victime supplémentaire féminine, blessée
peut-être le 08/03, « du côté d'Andes et La Voulte, » en supposant que le petit garçon soit
André; ou une victime supplémentaire masculine tuée, peut-être le 04/03. Voir également
21/03.
1 mars (Vendredi) M. Duhamel envoie à Chabriès un maréchal des logis avec quelques dragons à
pied pour tâcher de découvrir la piste (lettre ci-dessous). Lettre de M. Duhamel au comte
de Lastic: « Monsieur,
Je ne suis pas encore assez heureux pour vous annoncer la destruction de la Bête féroce dont les ravages
continuent toujours malgré les chasses que je fais journellement pour la trouver. Le 21 du mois dernier elle
attaqua à la petite pointe du jour un marchand qui sortait d’Aumont pour venir à St.-Chély. Cet homme eut
toutes les peines du monde à s’en défendre et n’était le secours qu’il eut du village de Planes, il aurait péri
infailliblement car il m’avoua qu’il avait tant de peine que les forces commençaient à lui manquer. Comme
cet homme me dit que la bête avait dirigé sa marche sur le village de Puech et Le Fau, je m’y portai sur le
champ avec ma troupe. MM. de La Vignole, St.-Laurent, d’Estremiac, La Rochette et Michel m’y accompagnèrent.
Nous battîmes jusqu’à la nuit tous les bois, ravins, rochers, marais et buissons de cette partie, mais
inutilement. Cette bête avait porté plus loin ses pas et fut le même soir dévorer une fille au village du Fau
de Brion. Le lendemain elle attaqua une fille de dix huit ans au village de la Molle, paroisse de Termes.
Comme ma troupe était fort fatiguée de la chasse de la veille, parce qu’elle avait marché toute la journée
dans la neige jusqu’à mi-jambe, je m’y portai avec une partie de mon détachement, mais je ne fus pas plus
heureux que la veille. Je chassai également les autres jours sans rien trouver. Le 27, cette bête attaqua à
huit heures du matin, au-dessous des bois de M. de St.-Sauveur, un enfant du village de Brassac, qui n’est
qu’à un quart de lieue d’ici. Cet enfant venait à St.-Chély et suivait le chemin. Cette bête qui était cachée
sous un rocher assez près du chemin, se traîna sur le ventre et semblable à un chat qui veut prendre une
140
souris, elle allait s’élancer sur cet enfant lorsque son père qui le suivait à cent pas et qui venait aussi à St.-
Chély s’en aperçut. Il vint à toutes jambes au secours de son fils et à force de crier, la bête prit la fuite. Cet
homme remarqua que cette bête dirigeait sa marche vers le bois de Sarroul. Il vint m’en instruire dans
l’instant, et je partis tout de suite avec ma troupe. Tous messieurs de St.-Chély y vinrent avec moi. Nous battîmes
d’abord les bois de M. de St.-Laurent qui bordent le grand chemin de St.-Chély à St.-Flour, parce que
nous apprenions en route qu’on venait d’y voir entrer cette bête, mais l’on s’était trompé. Enfin, dans la seconde
battue, nous trouvâmes cet animal dans le bois de Sarroul. Le malheur voulut qu’elle ne passât point à aucun des tireurs à pied. Mes dragons à cheval la suivirent pendant près d’une demie-lieue. Un des bas
officiers de mon détachement lui tira même un coup de carabine, et un coup de pistolet, mais à plus de
soixante pas et galopant ventre à terre. Nous suivîmes la piste avec MM. de La Vignole et St.-Laurent jusqu’à
la nuit.
Le 28, à dix heures du matin, deux femmes du village des Escures qui vous appartient, monsieur, furent
attaquées par cette bête comme elles sortaient de leur maison pour aller à la messe. La première femme sur
laquelle cette bête se jeta n’eut que ses habits déchirés. La seconde femme qui voulut secourir sa compagne
eut plusieurs trous à la tête, des morceaux de chair enlevés et la moitié de la gorge coupée. M. Bonbernat
du Chambon qui demeure à St.-Juéry et qui m’a écrit hier cette nouvelle que je n’ai reçu qu’à six heures du
soir, me mande que la femme blessée est à toute extrémité. Malgré le temps affreux qu’il faisait hier, quand
je reçus cette nouvelle je donnai l’ordre à ma troupe de se tenir prête à marcher. Je fus de là chez Groussat
où je devais souper avec un officier de ma connaissance, M. de la Védrines. J’y trouvai MM. d’Enneval,
père et fils, qui viennent de Normandie, avec six chiens, sur lesquels ils comptent beaucoup pour la destruction
de la bête. Comme nous étions avec ces messieurs chez Groussat, le consul du village de Chabriès, paroisse
d’Arzenc, vint pour m’informer qu’hier 28 vers les deux heures après midi, un enfant du village de
Chabriès avait été enlevé par cette bête, devant la porte de sa maison et qu’elle l’avait dévoré. Comme M.
d’Enneval attend ses chiens qui ne sont pas encore arrivés, il me représenta qu’il croyait qu’il valait mieux
les attendre, crainte qu’en chassant avec ma troupe cela n’effarouchât cette bête et l’éloignât. Je lui répondis
que j’étais trop l’ami du bien public pour ne pas faire à cet égard tout ce qu’il lui paraîtrait convenable
et que je le priais encore d’être bien persuadé que j’irais avec grand plaisir au-devant de toutes les précautions
qu’il jugerait à propos que je prisse pour lui en faciliter la destruction. M. d’Enneval m’a bien dit
qu’il avait des ordres de la Cour, mais il ne m’a pas fait l’honneur de me les communiquer. Comme le
manque d’égard ne fait tort qu’à lui, j’ai cru devoir passer par dessus cette formalité, que je serais cependant
en droit d’exiger à tous égards, d’après les ordres que j’ai de Mgr le comte d’Eu. Nous soupâmes ensemble
et je fis sur le champ donner contre-ordre à ma troupe. Je n’ai envoyé seulement aujourd’hui qu’un
maréchal des logis avec quelques dragons à pied, pour tâcher de découvrir la piste, afin de pouvoir opérer
plus efficacement. Dès que les chiens de M. d’Enneval seront arrivés, je souhaite du meilleur de mon coeur
que ces chiens veuillent donner sur cette cruelle bête et que par leur moyen l’on parvienne à la mettre à
mort, pourvu que le public [soit] enfin délivré n’importe par qui. Tout le pays est bien témoin que je n’ai épargné ni soins ni peines pour l’en débarrasser. » (Bulletin)
M. de St.-Priest écrit à M. Lafont, d’après les ordres de la Cour, pour lui demander des renseignements
sur Portefaix dont les journaux parlent presque chaque jour. Il assure faire son
possible pour cet enfant (Pourcher). Le Courrier d’Avignon reprend la lettre du 21/02 (Séité).
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 12/03: « Notre fameuse Bête risque tout ce qu’elle a à perdre, qui est la vie; mais elle serait bien dédommagée du
côté de l’honneur, s’il y en avait pour les bêtes, et qu’elles y fussent sensibles; car on se prépare à la faire
périr d’une manière qu’un homme à sa place trouverait fort glorieuse. Deux gentilshommes de Normandie
sont arrivés avec huit chiens qui ont 28 pouces de hauteur, avec lesquels ils ont pris et fait périr nombre de
bêtes féroces. Ils disent que ces chiens sentent la voie de la proie 24 heures après qu’elle y a passé. Ce sera
un moyen pour la trouver; mais ce n’en serait pas un pour la prendre, si ces chiens étrangers y avaient la
même répugnance que ceux du pays; car quoique la plupart de ceux-ci soient accoutumés, de même que
ceux-là, à attaquer les loups et à s’en défaire, il est arrivé vingt fois qu’après avoir reconnu la Bête, ils
n’ont pas osé l’assaillir, quoiqu’on les en pressât. Cependant elle continue de son côté à donner divers assauts.
Le 23 elle attaqua au Vivier, paroisse d’Aumont, une femme qui heureusement fut secourue à propos.
141
Le 24 elle surprit deux enfants du Montet, paroisse de Javols, près d’une fontaine, où ils avaient été puiser
de l’eau. Un d’eux avait une bassine avec laquelle il se défendit: un chien de parc qui survint sauta sur la
Bête et la prit au col; mais tout de suite, il la lâcha et sauta en arrière. En vain plusieurs personnes qui arrivèrent
voulurent l’obliger à retourner sur elle; il fut revêche. La Bête le contempla un instant et le méprisa,
quoiqu’il ne fût point méprisable, car il est fameux par ses exploits contre les loups; et il en a terrassé
autant qu’il en a trouvé. Son rebut à retourner sur la Bête peut être un effet de la sensation que lui fit la
mauvaise odeur qu’elle exhale, lorsqu’il la mordit; et si cela est les chiens venus de Normandie, que les
loups et les autres bêtes féroces qu’ils ont assaillies ailleurs, n’ont pas accoutumés à une pareille odeur,
pourraient bien en être rebutés de même. » (Généal43) [Doc153] • Cette lettre semble confirmer la rumeur de l’arrivée des chiens avec les chasseurs; mais
la lettre étant de Marvejols, où M. d’Enneval ne semble pas s’être rendu, il est difficile
de déterminer où les chasseurs sont « arrivés » à cette date. • A défaut d’être « rebutés, » les chiens des d’Enneval ne se singulariseront pas par leur
flair durant leur séjour.
2 mars (Samedi) Lettre de M. de Ballainvilliers à MM. d’Enneval; il charge le receveur des tailles
de St.-Flour de leur accorder les fonds nécessaires (lettre, 20/03). Lettre: « A Clermont le 2 mars 65
Monsieur,
La bête féroce continuant ses ravages auprès de St.-Chély [en marge: distant de deux lieues des frontières
d’Auvergne] et y ayant attaqué et blessé nouvellement plusieurs personnes, MM. d’Enneval se proposent
d’aller s’y établir pour quelques temps pour être plus à portée de donner la chasse au monstre. Je
viens de leur écrire en conséquence de votre lettre que s’ils avaient besoin d’argent ils pouvaient [s’adresser
?] au receveur de St.-Flour comme le lieu le plus voisin de St.-Chély et j’ai en même temps prévenu le
receveur de mes instructions à ce sujet.
Je suis. » (A.D. P.-de-D.) [Doc225] • Le document en notre possession semble écrit à la hâte, avec abréviations, ajouts et ratures,
et ne présente pas les formules habituelles de politesse. Il me semble s’agir d’un
brouillon de M. de Ballainvilliers, peut-être pour une lettre à M. de l’Averdy. Cela correspond à son précédent courrier mentionné ci-dessus.
Lettre de M. de St.-Priest au ministre d'État, annonçant l’arrivée des d’Enneval (Pourcher).
Les d’Enneval et leur suite s'installent à St.-Chély-d'Apcher (Louis). • Voir 26-27/02 pour la datation de l’arrivée des d’Enneval à St.-Chély. La date fournie
par Louis est cohérente avec la correction apportée par Pourcher et la lettre du 27/02.
Publication d'une estampe chez Portal: « Portal (?) Breant sculpteur.
Portrait de la hyène, Bête féroce qui désole le Gévaudan, vue par M. Duhamel officier des dragons volontaires
de Clermont, détaché à la poursuite de cet animal dangereux.
Permis d'imprimer et distribuer ce 2 mars 1765. De Sartine.
Se vend à Paris chez Portal, rue St.-Jacques au dessus des Jacobins » [Bete17]
Lettre de M. de St.-Priest à M. Lafont, de Montpellier: « J’ai reçu, monsieur, votre dépêche du 26 du mois dernier avec les différentes lettres et pièces qu’elle renfermait.
142
Je commence par vous témoigner ma vive affliction de la continuation des ravages de la Bête féroce, depuis
le dernier compte que vous m’en aviez rendu, et je vois avec regret que ses entreprises deviennent plus
audacieuses, qu’elle les porte indifféremment sur toutes sortes de personnes, sans déclination de l’âge et du
sexe, et que même elle ne craint point d’abandonner la montagne et de pénétrer dans les villages, pour y
exercer son carnage sans être intimidée par les habitants. Il est bien à désirer qu’on vienne à notre secours
pour nous délivrer promptement et avant la monte des épis de blé d’un fléau aussi dangereux. Vous voyez
que la Cour s’en occupe sérieusement et on ne peut que louer le dessein et le zèle de MM. d’Enneval, qui
ont bien voulu quitter leurs provinces pour entreprendre cette chasse.
J’ai lu la lettre qu’il m’a écrite pour me prévenir des ordres de la Cour pour se rendre en Auvergne et de
là en Gévaudan, et pour me demander de lui faire compter d’abord 30 louis pour la dépense de sa route et
de celle de quatre personnes et de six limiers qu’il a amenés avec lui.
J’ai vu également la lettre que M. le contrôleur général m’a fait l’honneur de m’écrire, pour m’annoncer
la mission de cet officier, et qu’il l’a engagé lui-même d’entreprendre la chasse de la Bête, parce qu’il
connaît ses talents pour celle des loups et qu’il en a détruit un grand nombre toute sa vie. Il me prie en
conséquence de l’aider et de le faire aider en tout ce que je pourrai; mais il ne me prescrit point de lui faire
donner des fonds. Je suppose que M. d’Enneval, suivant qu’il me le fait entendre par sa lettre, est muni des
ordres de la Cour à cet égard. Je vous prie de vous les faire représenter, et de m’en envoyer une copie, signée
de vous; et, s’ils vous paraissent positifs, vous voudrez bien lui faire délivrer les 30 louis qu’il demande;
je vous en ferai rembourser. Vous me ferez le plaisir de lui donner d’ailleurs tous les secours et facilités
dont il aura besoin pour les opérations et pour ses chasseurs, et de vous conformer à la teneur des
ordres du roi, qu’il annonce. Je vois que vous lui avez déjà donné l’assurance que M. l’évêque de Mende
veut bien s’y prêter également. Je m’en rapporte entièrement à vous pour régler la manière dont vous m’annoncez
sa mission dans les communautés et pour qu’on l’instruise sur-le-champ des endroits où la Bête paraîtra.
Vous avez raison de penser que la chasse de MM. d’Enneval n’est point exclusive pour tout chasseur,
braconnier ou autre qui voudra entreprendre de détruire la Bête et qui même pourrait s’associer ou se former
en bande. Ce concours devient nécessaire pour le bien de la chose et d’ailleurs les ordres de la Cour,
dont je vous ai fait part, accordent cette liberté à tout le monde, et il n’y a rien de changé dans la lettre que
M. le contrôleur général m’a écrite pour m’annoncer la mission de cet officier.
Il doit être de même des arrangements que vous m’avez proposés par votre précédente et à laquelle j’ai
répondu le 27 février dernier, et qui doivent s’exécuter.
Enfin, monsieur, si quelqu'autre que la troupe de M. d’Enneval venait à tirer la bête il faut qu'elle vous
soit remise et si effectivement le chirurgien qu'ils ont avec eux peut convenir mieux que tout autre pour la
dépouiller et en conserver le squelette qui doit être mis au jardin du Roi il faut l'employer de préférence.
Cet arrangement doit subsister à moins que les ordres du Roi n'y soient contraires et vous ne devez point
vous dessaisir de l'animal jusques là.
J’augure que l’expérience que ces messieurs ont de la chasse aux bêtes fauves et surtout des loups emmènera
plus de succès que les précédentes, et je le désire de tout mon coeur. Je vous prie d’avoir la plus
grande attention à m’informer de ce qui se passera. J’ai conféré avec M. de Moncan et je n’ai rien d’autre à vous mander pour ce qui le concerne. Je suis, monsieur, etc.
De St.-Priest. » (A.D. Hérault c. 44).
3 mars (Dimanche) M. de St.-Priest répond à M. de Montpeyrou (25/02) en l’assurant de toute sa
protection en faveur de Portefaix (Pourcher).
4 mars (Lundi) La Bête tue et dévore Louise Hugon, 30 ans, à Ally (Auvergne) (Acte, 05/03; relation,
04/04/65). La Bête est repérée au sud de St.-Alban. Débusquée puis encerclée par les
chiens et les chasseurs, elle parvient à s'échapper (Boyac). Relation portant en tête le portrait
de la Bête gueule béante. Dans une lettre, M. de St.-Priest parle au ministre d’état
d’une femme dévorée entre St.-Chély et Le Malzieu (Pourcher). • L’attaque « entre St.-Chély et Le Malzieu » pourrait être celle du 31/01.
143
M. de St.-Florentin répond à la lettre du 24/02 de M. Lafont et lui annonce que sa Majesté
est toute disposée en faveur du jeune Portefaix et qu’elle le charge de lui donner non 100
livres, d’abord promises en gratification, mais bien 300 livres (Pourcher). M. d’Enneval écrit à M. de Ballainvilliers: « Monsieur
Nous attendons nos chiens avec la plus grande impatience mais il ne nous sera pas possible de chasser
dans ce pays si M. Duhamel et ses dragons y restent, attendu qu'ils font journellement des battues, et que
cela effarouche cet animal, au point de ne le pouvoir approcher. Ils le savent par expérience depuis 3 à 4
mois qu'ils y sont sans l'avoir pu atteindre. Ainsi je vous prie de vouloir bien donner des ordres, ou faire en
sorte qu'il rejoigne son quartier sans quoi nous serions obligé de nous en retourner dans notre pays, après
avoir dépensé inutilement de l’argent au roi.
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval
A St.-Chély ce 4 mars 1765
J’aurai l’honneur de vous informer de nos progrès. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc121]
Lettre de M. Marie à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
Il est vrai que M. du Verny de La Védrines, gentilhomme verrier résidant dans la paroisse de Nozeyrolles,
est venu le dernier jour du Carnaval, me faire son rapport que le mardi précédent qui était le 12 du
mois de février, la bête féroce avait passé au devant de sa verrerie, qu'un de ses domestiques, qui fendait du
bois, l'ayant aperçue venant vers lui, cria hautement au secours. Au bruit de cette voix le sieur de La Védrines
sortit de la verrerie sans armes, mais ayant vu la bête, qui marchait à grands pas, il demanda qu'on
lui portât un fusil, ce qu'on fit promptement. Il lui tira dessus d'assez loin, et il croyait que de ce coup il lui
avait cassé la jambe gauche de derrière, et pour me confirmer son rapport il me le fit témoigner par son domestique,
qui était avec lui. C'était environ les 3 a 4 heures du soir que cette action arriva. Le maître et le
domestique poursuivirent la bête dans les bois, qui étaient proche de la verrerie. Ils trouvèrent du sang répandu
sur la neige, et comme la nuit approchait, qu'il faisait du brouillard, il ne leur fut pas possible de
rencontrer aucun vestige par où cette bête avait passé, ce qui les obligea de se retirer. Et pour me mieux
confirmer sur la vérité de son rapport, le sieur de La Védrines me dit qu'il le prouverait par le témoignage
des sieurs Chastel, chasseurs de profession, qui résident dans la paroisse de la Besseyre-St.-Mary en Gévaudan,
voisine, et limitrophe de celle de Nozeyrolles, en Auvergne, qui se rendraient à Langeac le jour de
la foire du premier jeudi de Carême, prétendant que les Chastel étant à la chasse le lendemain mercredi 13
dudit mois, avaient trouvé la Bête féroce, et ils avaient remarqué qu'elle n'avait que trois jambes. Je fis appeler
les Chastel, le jeudi jour de foire. Après les avoir interrogés, ils m'ont dit que le rapport du sieur de
La Védrines n'était pas fidèle, qu'ils n'avaient pas été à la chasse le mercredi, qu'il faisait trop mauvais
temps, et qu'ils n'avaient point vu la Bête féroce. Ce même jour de foire à Langeac plusieurs personnes
m'ont rapporté que ledit sieur de La Védrines n'avait tiré son coup de fusil que sur un gros chien, qui s'était
perdu dans les montagnes. Mme de Boissieu, mère de M. votre subdélégué, qui fait sa résidence auprès de
la paroisse de Nozeyrolles, m’a confirmé la même chose. Après tant de témoignages, je n’ai point osé vous
rendre compte du rapport de M. de La Védrines, sans en être bien assuré. Cependant, ledit sieur de La Védrines
persiste toujours dans sa croyance d’avoir cassé une jambe à la bête féroce, que si l’on peut parvenir à la détruire il demande que ceux qui la prendront, en rendent témoignage, soit en Auvergne, ou en Gévaudan,
et il espère que Votre Grandeur voudra bien l’ordonner pour sa satisfaction.
J’ai l’honneur d’être très respectueusement
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Marie
A Langeac le 4ème mars 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc59]
144
Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Priest, de Versailles: « Monsieur, je vois avec douleur par la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 25 du mois dernier,
que les chasses qui ont été faites, le 7 et le 11 du même mois, à la suite de la Bête féroce qui désole cette
province, ont été infructueuses et que ce monstre n’a point encore été détruit. Je vous remercie du détail
que vous me donnez à cet égard et je vous prie de continuer à m’instruire de ce que vous apprendrez.
Je ne puis trop louer le zèle que vous marquez en cette circonstance, ni vous engager à donner tous vos
soins à un objet qui intéresse aussi essentiellement l’humanité.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault) • Voir le 09/03 pour une autre victime possible de ce jour.
5 mars (Mardi) La Bête traverse le troupeau du village de Trémoulouzet (Le Bacon), droit vers le
berger qui, armé d’une hallebarde, la met en fuite par son attitude résolue (Relation,
04/04/65). Relation: « Relation de la figure et des désordres commis par une Bête féroce qui ravage le Gévaudan depuis plusieurs
mois: avec la description d'un combat remarquable que plusieurs enfants soutinrent contre ce cruel
animal.
Dans le mois de juin dernier, une bête féroce parut dans le Gévaudan près Langogne. D’abord elle était
timide, et n’attaquait qu’avec faiblesse. Bientôt elle devint audacieuse et cruelle. La première personne
qu’elle attaqua fut un enfant de huit ans. Les boeufs qui arrivèrent à temps le secoururent. Quelques jours
après elle attaqua une femme près de Langogne, déchira ses habits, et ne lui fit d’ailleurs aucun mal.
Mais bientôt enhardie par la plus faible résistance, elle se jeta avec fureur sur ceux qu’elle attaquait; et
l’on compte plus de cinquante à soixante personnes qui ont été les malheureuses victimes de la cruauté.
[La relation reprend ensuite très fidèlement celle du curé de Chanaleilles]
Le 21, elle se jeta sur une jeune fille du même âge [15 ans], qui heureusement fut secourue à temps, et
dont les blessures, quoique considérables, ne se trouvèrent pas mortelles. Le lendemain elle attaqua une
femme à Julianges sur la frontière d’Auvergne, et lui coupa la tête.
Ce monstre, après avoir demeuré quelque temps du côté de Langogne, passa à St.-Chély et à St.-Alban,
petites villes éloignées de sept à huit lieues du susdit Langogne. On a même vérifié que pendant le cours des
mois de décembre et janvier, il a dévoré deux personnes dans le Rouergue, et trois en Auvergne. Ses courses
se prolongent dans une étendue de pays de plus de quarante lieues, dont le Gévaudan est toujours le centre;
et c’est dans ce pays qu’il commet le plus de dégâts.
M. le marquis de ....... ordonna à M. Duhamel, officier dans les volontaires de Clermont, de partir avec
cinquante dragons, pour donner la chasse à cet animal. Il fut en effet vigoureusement pourchassé pendant
plus jours: mais une fois particulièrement, il fut investi dans un petit bosquet, et y aurait été massacré, si M.
Duhamel n’eût quitté son poste; ce qui favorisa la fuite de ce monstre qui passa incontinent dans le lieu
même qui venait d’être abandonné. On le tira de loin, mais il fut manqué. Deux dragons à cheval le poursuivirent
le sabre à la main, et peut-être l’eussent-ils joint, s’ils n’eussent trouvé un mur très élevé que le
monstre franchit d’un seul saut, et qui arrêta les dragons.
Les États Généraux du Languedoc, assemblés à Montpellier, promirent alors une somme de 2000 livres à
qui le tuerait. Les diocèses de Mende et de Viviers y ajoutèrent 400 livres et depuis ce temps, Sa Majesté
instruite et touchée des ravages que causait cet animal, a ordonné une gratification de 6000 livres pour quiconque
le détruirait.
Ce monstre paraît moins redoutable par sa force que par son adresse; il est cependant de la grandeur
d’un veau d’un an, le poil rougeâtre, la tête grosse et plus brune que le corps, les yeux étincelants, la gueule
presque toujours béante, les oreilles courtes et droites, une raye noire de la largeur de quatre doigts tout le
long du dos, le poitrail blanc et fort large, la queue très longue et fort grosse, rougeâtre, excepté le bout qui
est blanc; les pattes de derrière fort grosses et fort longues, celles de devant plus courtes et couvertes d’un
145
long poil. Il a six griffes à chaque pattes; ce qu’on a reconnu par l’empreinte de ses traces sur la neige et
sur la terre molle.
Lorsque ce monstre est prêt d’attaquer sa proie, il hérisse son poil: il paraît les yeux étincelants, fait craquer
ses dents les unes contre les autres avec un bruit effroyable, et paraît avec une figure horrible et capable
de porter l’épouvante. Dès que les chiens le voient ou le sentent, ils prennent la fuite, sans donner un
coup de gueule. Le taureau seul ou le boeuf ont acquis le droit de lui tenir tête. Dès qu’ils l’aperçoivent, ils
lui courent sus, le poursuivent en mugissant, et ne le quittent point, qu’il n’aie abandonné le terrain. Plusieurs
personnes n’ont conservé leurs jours qu’en se réfugiant parmi les troupeaux; d’autres ont eu le courage
de se défendre; et cet animal qui n’est redoutable que par la ruse, n’a pu les entamer.
Ce monstre est d’une légèreté étonnante: il fait dans une heure un chemin immense, franchit d’un seul
saut les murs les plus élevés; il attaque toujours par derrière: d’abord en s’élançant dessus avec une rapidité
qui ne donne pas le temps de se reconnaître, il saisit ses malheureuses victimes vers la nuque du col, les étrangle et boit leur sang; de-là il sépare la tête du tronc; et lorsqu’il n’a point le temps de les dévorer, il
tâche de les enterrer, puis il vient les rechercher le lendemain. Il mange de préférence les bras et le sein.
Une femme fut trouvée déchirée de la sorte: le reste du corps était enflé. Une fille qui a eu le bonheur d’être
secourue à temps, rapporte qu’il l’avait d’abord saisie au col, et l’avait culbutée en lui mettant les pattes de
devant sur les épaules; elle dit de plus qu’il avait le souffle d’une puanteur infecte. Une tête a été retrouvée
séparée du corps, décharnée; et les dents du monstre empreintes sur le crâne.
Mais ce qui est le plus surprenant, c’est qu’on ne peut deviner d’où est venu ce monstre; car on n’a point
entendu dire qu’il ait fait des ravages ailleurs; et on ne peut se persuader qu’il soit né dans ce pays, ne s’y
trouvant aucune Bête féroce qui ait pu l’engendrer. Mais on augure seulement, qu’ayant beaucoup de ressemblance
avec le loup et quelque peu avec l’ours, il peut venir d’un ours avec une louve. En effet une
louve s’étant rendue pleine dans les montagnes des Alpes où l’on trouve des ours, a pu se réfugier en cet état dans les forêts de ce pays, et y mettre bas ce monstre qui ayant grandi et pris des forces, a exercé ses
cruautés; et ce qui confirme ce récit, c’est que des personnes ont assuré avoir vu deux de ces Bêtes à la fois,
l’une plus petite que l’autre; en second lieu, que cette Bête a fait des ravages dans deux endroits différents,
presque à la même heure du jour; et enfin que des personnes qui l’ont vue dans le mois de juin, l’ont trouvée
grossie du double, lorsqu’ils l’ont revue dans le mois de décembre.
Voilà ce que l’on sait de plus sûr touchant ce monstre. On espère que les soins que se donnent les chefs
de la province, joints aux récompenses promises par Sa Majesté, et aux chasses continuelles ordonnées par
MM. les intendants, nous délivreront bientôt de ce fléau.
Vu et approuvé ce 4 mars 1765.
Vue l’approbation, permis d'imprimer ce 5 Mars 1765. De Sartine.
De l'imprimerie de N. F. Valleyre le jeune, rue vieille Boucherie, à la Minerve. 1765. » (Fabre).
[Doc206] • Sur ce document, tiré du dossier Magné de Marolles, figure l’inscription manuscrite « [Crié ?] dans les rues pour la 1ère fois le dimanche 17 mars. » • La victime mentionnée le 21/01 n’est pas autrement identifiable; il peut s’agir de la « femme adulte » attaquée entre St.-Chély et le Malzieu, 21-28/01, d’une des victimes
de Plagnes du 20/01, ou d’une victime non mentionnée par ailleurs. • Le témoignage de personnes ayant vu la Bête aussi bien en juin (donc près de Langogne)
qu’en décembre (près de St.-Chély) n’est mentionné nulle part ailleurs. Il pourrait
s’agir de dragons ou de chasseurs. L’indication que la Bête a doublé de taille entre
temps est intéressante. La première mention de sa taille « typique, » celle d’un veau
d’un an, date du 23/11; avant, elle est dite « plus grosse qu’un loup. » Il y a de la marge
entre les deux.
Courrier d’Avignon: « Le pays d’où peuvent partir les nouvelles dont on est le plus curieux n’en fournit pour le présent aucune
intéressante. A la date du 18, qui est celle des dernières que l’on a reçues du Gévaudan, il y pleuvait continuellement
depuis quelques jours. » (Blanc)
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Enterrement de Louise Hugon: « Louyse Hugon épouse de Pierre Parin, meunier habitant du Montel en cette paroisse d’Ally * dévorée par
la bête féroce le quatre mars 1765 a reçu la sépulture ecclésiastique le lendemain en présence de Guilhaume
Crosmarie habitant du Montel et de Guilhaume Lacroix laboureur du lieu, qui ont déclaré ne savoir
signer de ce enquis * âgée d’entour 35 ans; le renvoi est approuvé. Cortevizant curé » [Doc115] • Le Monteil est un village un peu au nord d’Ally.
6 mars (Mercredi) Lettre du receveur de St.-Flour à M. de Ballainvilliers: « De St.-Flour le 6ème mars 1765
Monseigneur
Conformément à vos ordres du 2ème de ce mois je compterai à M. d’Enneval envoyé par le Roi pour
poursuivre et détruire la Bête féroce, l’argent dont il aura besoin, et j’aurai l’honneur de vous adresser copie
de sa quittance, ainsi que Votre Grandeur le désire.
J’ai l’honneur d'être avec un très profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lavergne » (A.D. P.-de-D.) [Doc226]
Publication d'une feuille à Bordeaux: « Relation et figure de la Bête féroce qui ravage le Languedoc.
La Bête féroce qui a paru dans le Gévaudan au mois de novembre dernier, et qui fait encore tous les
jours de si grands ravages dans cette province, ainsi que dans le Rouergue, où elle se montre si souvent, a
la gueule presque semblable à celle du lion, mais beaucoup plus grande, des oreilles qui, dressées passent
la tête de quelques pouces et se terminent en pointe; le cou couvert d'un poil long et noir, qui étant hérissé
la rend encore plus effroyable; outre deux rangées de grosses dents pointues, elle en a deux en forme de défenses,
comme les sangliers, lesquelles sont extrêmement pointues; ses jambes de devant sont assez courtes,
mais les pattes sont en forme de doigts et armés de longues griffes; son dos ressemble à celui du poisson
qu'on nomme requin et caïman, il est couvert d'écailles terminées en pointes, ses pattes de derrière sont
comme celles d'un cheval, et il s'y dresse dessus pour s'élancer sur sa proie; sa queue est semblable à celle
du léopard, et est même un peu plus longue; son corps qui est de la grosseur de celui d'un veau d'un an, est
couvert de côté et d'autre d'un poil ras, de couleur rousse, et il n'en a point sous le ventre.
Cette Bête qui fait tant de mal dans les lieux ci-dessus, a déjà dévoré plus de cinquante personnes, et
tous les jours on entend dire qu'elle a fait de nouveaux ravages, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. La rapidité
de sa marche et de ses courses est, dit-on, inconcevable; car on assure qu'elle fait huit lieues par heure.
La consternation est si générale dans toutes ces contrées, que les voyageurs ne marchent qu'en troupes, et
bien armés, sur-tout, de gros bâtons ferrés en pointes. Il faut bien qu'on regarde son apparition comme un
fléau du Ciel, puisque M. de Choiseul, évêque de Mende, a ordonné dans tout son diocèse des prières publiques,
pour demander au Ciel d'en être délivré. Ce digne prélat a commencé par faire exposer le Sacrement
dans sa cathédrale, où avant que de donner la bénédiction, on chante le psaume Miserere et le sub
tuum praesidium.
Après avoir mis en usage les remèdes divins, on ne néglige pas les remèdes humains pour se délivrer de
ce cruel animal, que des gens armés, de troupes même de dragons, ont vainement poursuivi jusqu'à présent,
puisqu'il est aussi rusé que cruel, et qu'il sait éviter tous les coups qu'on lui porte. M. l'évêque de Mende a
promis 1000 livres à quiconque pourrait tuer cet animal, et les États de la province de Languedoc par un
arrêté du 15 décembre 1764, ont fait publier que la province donnerait 2000 livres pour le même sujet; et il
y a des commissaires nommés pour faire compter la somme à celui qui sera vainqueur de ce fier ennemi.
En attendant qu'il se présente quelque héros qui entreprenne de combattre un pareil monstre, il faut,
chrétiens, en demander au Ciel la délivrance par les plus ferventes prières, et surtout par une sincère
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conversion. C'est le moyen le plus assuré de détourner la colère du Seigneur, irrité contre les hommes, qui
semblent aujourd'hui l'avoir entièrement abandonné pour se livrer à toutes leurs passions. »
Permis d'imprimer et distribuer, Bordeaux ce 6 mars 1765. » [Doc02] • Le curé Trocellier joindra plus tard à l'une de ses relations (DND) un autre document
basé sur les mêmes sources. L'image est différente, mais le texte est identique, à
quelques graphies près, et à une erreur sur la somme (6000 livres au lieu de 2000,
confusion avec la récompense royale) [Doc14]
7 mars (Jeudi, pleine lune) Lettre de Paris, reproduite dans le Courrier du 15/03: « Quand on attribuerait à la Bête féroce qui désole le Gévaudan autant d’intelligence qu’on lui attribue
d’agilité; et qu’on supposerait qu’avertie de la venue du Grand Louvetier de Normandie, elle aurait voulu
l’éviter; on ne pourrait pas, à moins qu’on ne lui attribuât encore des ailes, supposer avec vraisemblance
qu’elle ait paru le 1er de ce mois dans les environs de Soissons. Mais s’il n’est pas vraisemblable que ce
soit elle, comme quelque-uns l’ont cru, il est très vrai que c’en est une qui s’est déjà montrée sa rivale en férocité;
car on dit qu’elle a commencé par blesser grièvement deux hommes et une femme enceinte de huit
mois, qui en est morte peu après, et qu’on a ouverte pour procurer le baptême à son enfant, qui heureusement
a eu encore le temps de le recevoir. Il est fâcheux que l’apparition de ce nouveau monstre n’ait pas
précédé le départ de M. d’Enneval pour le Gévaudan; ce gentilhomme normand aurait sans doute commencé
par aller au secours de ses voisins; et peut-être que celui-ci ayant plus de rapport et de ressemblance
avec les loups qu’il est accoutumé de détruire, le succès qu’il y aurait eu aurait été assez prompt pour ne
guère retarder celui qu’on espère qu’il aura dans le Gévaudan. » (Généal43) [Doc 155] • La lettre de Paris du 09/03 conteste cette information sur la Bête de Soissons, mais une
autre du 14/03 la confirme.
8 mars (Vendredi) La Gazette de Hollande mentionne les échecs de « (cet) officier chargé de
poursuivre, avec ses dragons la Bête carnassière. » (Séité). Le Courrier d’Avignon publie
deux articles, dont la lettre du 26/02. Vers 9 heures du matin, la Bête dévore André Boussuge,
9 ans, à la fontaine du Fayet, près d'Albaret-le-Comtal, où il abreuvait ses bestiaux
(acte, 09/03). Elle attaque ensuite, vers midi, une fille de 8 ans dans un pâturage du Fayet;
elle coupe la tête de sa victime, dévore un bras et la poitrine puis, voyant arriver un groupe
d'hommes, s'enfonce dans la forêt et disparaît (lettres, 09/03, 20/03, 21/03; relation,
04/04/65). • Il est difficile de savoir si la décapitation elle-même a eu des témoins. • Cubizolles et Buffière donnent 10 ans à la petite fille.
La Bête apparaît auprès du village du Villeret (Chanaleilles). Tout le village s’assemble,
mais on se contente de la suivre de l'oeil jusqu’au bois du Poujet et d’Esplantas (Lettre,
11/03). A St.-Chély, M. Lafont tente de concilier les d’Enneval et M. Duhamel (Lettre,
19/03). • La date de l’entretien est fournie d’après Pic. Elle est cohérente avec le récit de la lettre
du 20/03.
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 8 mars 1765
Monsieur
J’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 2 de ce mois, par laquelle vous m'informez
des nouveaux ravages causés par la bête féroce dans les environs de St.-Chély. Je vous remercie de l’atten-
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tion que vous avez eu de m’en faire part et de donner des ordres pour qu’on fournisse à MM. d’Enneval
l’argent dont ils pourront avoir besoin. Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur.
De l’Averdy. » (A.D. P.-de-D.) [Doc227]
9 mars (Samedi) La Bête attaque une fille de vingt-cinq ans, près du château de Ligonès (Ruynes)
alors qu’elle revient des champs à 5 heures du soir (lettre, 30/03), portant une pelle et un
hoyau; la Bête, en embuscade, la décapite et emporte la tête (lettres, 10/03, 14/03) à très
peu de distance de son père qui accourt. M. de la Bessière, se trouvant à Ruynes, se transporte
aussitôt sur les lieux accompagné de son frère et de ses domestiques. La Bête n’a eu
que le temps de lui faire trois ouvertures à la jugulaire et de lui sucer le sang. M. de la Bessière
et ses gens gardent le corps toute la nuit dans l’espérance que la Bête se rapprochera
(lettre, 30/03). La victime se nomme Agnès Gastal (Moriceau). La Bête emporte une enfant;
son père la lui arrache et elle guérit de ses blessures (Gazette, 15/03). Le frère du
comte de Brioude lui écrit une lettre pour l’informer de la présence de la Bête au Ligones
(lettre, 10/03). • Les versions non officielles de l’attaque ne mentionnent que des blessures à la gorge,
non une décapitation. La présence de témoins à la décapitation (le père) n’est pas assurée.
M. Lafont s’entretient avec les d’Enneval. Le père part reconnaître les environs de Fournels;
le fils montre à M. Lafont des documents qui ne le satisfont pas. Vers cinq heures, il
apprend que les chiens des d’Enneval sont arrivés à La Garde. Il va l’apprendre à M. d’Enneval
fils, qui est déjà prévenu (lettre, 20/03). M. d’Enneval écrit à M. de Ballainvilliers: « Ce neuf mars 1765
Monsieur
Je vous suis sensiblement obligé de l’ordre que vous avez envoyé de nous délivrer de l’argent. Je compte
en avoir assez encore pour d’ici à plus d’un mois. La bête fait toujours parler d’elle et encore hier ayant
coupé la tête à une fille mangé le sein, épaule et un bras. On fut après mais elle était trop prés des grands bois.
Cela s’est passé auprès d’Albaret. Vous savez sans doute que depuis les premiers jours du mois elle avait
attaqué plusieurs femmes, filles ou enfants, une femme à qui elle a enfoncé les griffes à la gorge, le même
jour un petit garçon dévoré du côté d’Andes et La Voulte. Comme c’est à M. Duhamel qu’on vient faire ces
rapports je ne connais pas les lieux. J’attends nos chiens avec impatience. Nous avons pris des cantons l’un à La Garde, un à Fournels, un à Terme et l’autre à St.-Just. Il est venu bien des tireurs du Gévaudan, d’autre
du Languedoc, et ils sont à battre les bois tous les jours, les dragons de leur côté. Tout cela nous donnera
plus de peine, n’ayant aucun commandement sur eux. Je ferai de mon côté ce que je pourrai. Acceptez s’il
vous plaît les respects de mon fils. C’est avec ces mêmes sentiments que je suis très sincèrement
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval
M. de Loriac nous a envoyé trois gentilshommes de son côté, bons tireurs, qui se nomment MM. de La
Fayette. Je suis obligé de les défrayer n'étant pas riches. » (A.D. P-de-D c. 1732) [Doc237] • « M. de Loriac » est ailleurs orthographié « Auriac » ou « Oriac. » Ne s’agirait-il pas
d’Aurillac ?
Enterrement d'André Boussuge: « Sépulture d’André Boussuge du Fayet, dévoré par la bête féroce le huitième mars. L'an mille sept cent
soixante cinq et le neuvième mars a été enterré dans notre cimetière André Boussuge âgé d'environ neuf
ans, dévoré par la bête féroce le huitième, environ neuf heures du matin, surpris par cette bête, abreuvant
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les bestiaux à la fontaine dudit lieu. Ledit fils légitime et naturel est à Jean Boussuge et à Anne Brassac,
mariés au Fayet. Ont été présents ledit Jean Boussuge son père signé, Antoine Fraissé d’Albaret le Contal,
illiteré; et par moi Jean [Odoul ?] curé signé. Boussuge, Odoul curé. » (Dumas) [Doc113]
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « M. le contrôleur général et M. le comte de St.-Florentin
Clermont le 9 mars 1765
Monsieur
J’ai l’honneur de vous envoyer la copie d’une lettre que je reçois de M. d’Enneval, gentilhomme normand
que vous savez être envoyé en Auvergne et en Gévaudan pour chasser la bête féroce qui désole ces
deux provinces.
Quoique St.-Chély ne soit point de ma généralité, comme il n’en est distant que de deux lieues M. d’Enneval
a cru devoir s’adresser à moi pour vous faire passer ses plaintes. Il y a longtemps que je pense comme
lui à ce sujet et je crois, M., que vous trouverez juste sa demande. » (A.D. P.-de-D.) [Doc228] • Il s’agit probablement des suites de la lettre de M. d’Enneval du 04/03, se plaignant de
la présence des dragons.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 19/03: « On a fait un insigne anachronisme en datant du 1er de ce mois l’apparition d’une Bête féroce dans les environs
de Soissons. C’est une vieille histoire qu’il a plu à quelque nouvelliste de rajeunir à propos de celle
du Gévaudan, pour leur donner de la connexité en franchissant le long intervalle de temps qui s’est écoulé
entre l’une et l’autre. Selon ce qui se dit aujourd’hui, il y a sept à huit ans que cette Bête féroce parut dans
le Soissonnois. Elle était, à ce qu’on ajoute, assez semblable à celle du Gévaudan; moins cruelle cependant,
ou moins libre d’exercer sa cruauté; puisque, sans dévorer ni tuer personne, elle ne fit qu’en blesser
quelques-unes. Peut-être aurait-elle fait pire, si on lui en eût donné le temps; mais comme le Soissonnois est
voisin de la Normandie, le secours fut prompt; elle fut tuée par les mêmes gentilshommes normands qui sont
actuellement à la poursuite de l’autre; et le Roi, pour récompense, leur accorda six mille livres de pension.
Voilà ce qu’on dit maintenant; si ce correctif d’une nouvelle défectueuse n’est pas lui-même sujet à correction,
sinon dans toutes ses circonstances, au moins dans quelques-unes, c’est ce qu’on n’oserait assurer. »
(Généal43) [Doc156] • A-t-on des renseignements sur cette première « Bête de Soissons » et sur la chasse des
d’Enneval ? • Le fac-similé de Généal43 s’interrompt dans la dernière phrase.
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 19/03: « La Bête féroce a encore attaqué cinq à six personnes; mais on n’apprend pas que depuis quelques jours
elle en ait dévoré aucune. Elle aura dans peu de temps de terribles ennemis à ses trousses, et entre autres
les deux gentilshommes de Normandie, père et fils, dont on a déjà parlé, excellents chasseurs l’un et l’autre,
et les mêmes qui tuèrent il y a quelques années une autre Bête féroce, qui, selon la peinture qu’ils en font, était à peu près semblable à la nôtre; au moins lui ressemblait-elle en férocité, et avait fait de grands ravages
dans le Soissonnois. Le seul zèle du bien public est ce qui a amené ces messieurs chez nous. Ils n’ont
que faire d’une récompense telle qu’on la promet à ceux qui feront périr le monstre. Ils sont puissamment
riches, et jouissent de 30 mille livres de rente. » (Généal43) [Doc157]
10 mars (Dimanche) La Bête ne reparaît au Ligonès qu’après qu’on ait enlevé le cadavre et qu’on
se soit retiré (lettre, 30/03). En dépit d’un rendez-vous avec M. Lafont, M. d’Enneval fils
part rejoindre ses chiens à La Garde sans rien dire à personne. Après avoir conseillé la mesure à M. Duhamel, M. Lafont repart pour Mende, par Aumont et Serverette. Il laisse son
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frère Trophime le remplacer auprès des d’Enneval (lettre, 20/03). Lettre de M. de St.-Priest à M. Lafont, l’autorisant à remettre de l’argent à M. d’Enneval (lettre, 18/03). Lettre de
l'abbé du Rochain, comte de St.-Julien de Brioude, à M. de Ballainvilliers: « Monsieur,
Comme je sais que vous êtes curieux de savoir des nouvelles de la bête qui désole notre patrie, je vais
vous faire part de ce que me marque mon frère par une lettre que je viens de recevoir datée du 9.
La bête est dans les environs du Ligonès. Elle attaqua hier une fille de 25 ans à un demi quart de lieue
du Ligonès, qu'elle mit à mort. On l'a vue ce matin dans ces environs. Nous avons dans ce pays un grand
louvetier, ses chiens sont partis ce matin pour aller joindre leur maître à St.-Chély. M. du Ligonès qui est ici
avec sa femme partira lundi pour aller chez lui pour y recevoir les chasseurs et les engager a faire de leur
mieux pour détruire ces monstres, on nous assure qu’il y en a au moins deux.
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
L’abbé du Rochain
Comte de Brioude
Brioude le 10 mars 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc229] • Le comte indique que les chiens de M. d’Enneval sont partis le matin de Brioude...
Lettre de M. de l'Averdy à M. de St.-Priest: « Monsieur, les dernières nouvelles que vous m’avez données des entreprises de la Bête féroce qui désole le
Gévaudan, m’affligent plus que je puis vous le dire; et je vois avec beaucoup de peine qu’elle a perdu sa
première timidité et qu’elle attaque actuellement tous ceux qu’elle rencontre ou qu’elle peut surprendre. Il
est bien à désirer qu'on puisse se délivrer promptement de ce cruel animal, mais je vous avoue que je doute
qu'il soit facile d'y parvenir par des chasses générales, telles que celle qui s’est faite en dernier lieu. Elles
ne peuvent pas s'exécuter, quelques mesures que l'on prenne, avec assez d'ordre et il en résulte d'ailleurs un
dommage considérable pour les terres ensemencées, que les attroupements détruisent, et pour les habitants
de la campagne auxquels elles font perdre un temps précieux et leurs salaires. Ces considérations jointes à
la confiance que j’ai dans l’expédition et les talents de M. d’Enneval, que je vous ai envoyé, me font penser
qu’il convient pour le bien même de la chasse, qu’il soit chargé seul et en chef du commandement de cette
chasse, d’après les dispositions qu’il fera et n’y employant que le nombre d’hommes qu’il jugera nécessaire.
Je vous propose en conséquence de prévenir vos subdélégués de cette décision et de leur faire sentir
la nécessité dont il est, qu’ils secondent en tout ce qu’il dépendra d’eux, des dispositions qu’il arrangera, en
lui faisant fournir le nombre d’hommes et les secours dont il pourra avoir besoin.
A l’égard de la somme de 30 louis que ce gentilhomme vous a fait demander pour subvenir à sa dépense
et à celle de ses chasseurs, je vous autorise à la lui faire délivrer sur la caisse du trésorier de la province, et à lui faire toucher également celle dont il pourra avoir besoin par la suite.
Je suis très persuadé qu’il n’usera de cette ressource qu’avec prudence et je m’en remets à sa discrétion à cet égard. Je me charge de faire rembourser le trésorier des avances qu’il aura faites pour cet objet sur
les états que vous m’enverrez.
Je suis, etc.
De Laverdy
N.B. Je vous prie de vouloir bien faire passer à M. d’Enneval la lettre ci-jointe, mais elle a dû être telle
que dessus. » (A.D. Hérault c. 44).
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers:
151 « A Paris ce 10 mars 1765
[en bas de page] M. de Ballainvilliers, intendant en Auvergne à Clermont-Ferrand
Monsieur,
La bête féroce qui désole depuis longtemps le Gévaudan continue d’y exercer ses ravages et il est bien à
désirer qu’on puisse en délivrer le pays avant la belle saison qui rendrait sa poursuite plus difficile. Le peu
de succès de la chasse générale qui s’est exécutée dans le courant du mois dernier me fait craindre qu’on
ne puisse pas réussir à détruire ce monstre, si l’on ne prend pas d’autres mesures. Il me paraît en conséquence
indispensable de mettre quelqu’un à la tête de cette chasse qui puisse la diriger et la conduire, et
j’ai jeté les yeux sur M. d’Enneval que vous avez vu à Clermont et que le Roi a envoyé à cet effet dans vos
cantons. Je viens d’écrire à M. de St.-Priest de donner les ordres nécessaires pour qu’il soit chargé seul et
en chef, de toutes les opérations qui seront relatives à cette chasse, et pour qu’il lui soit fourni le nombre
d’hommes qu’il demandera et tous les autres secours dont il pourra avoir besoin. Je vous en préviens aussi,
afin que vous puissiez donner de votre côté les mêmes ordres et qu’il n'éprouve aucune difficulté soit de la
part de vos subdélégués ou des syndics des paroisses de votre département en cas que l’animal vienne s’y
réfugier.
Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur
de l’Averdy » (A.D. P.-de-D.) [Doc230]
Lettre de M. de St.-Florentin à M. De St.-Priest, de Versailles: « J’ai reçu, monsieur, les lettres par lesquelles vous avez bien voulu continuer de m’informer à ce qui
concerne la Bête féroce qui désole le Gévaudan et l’Auvergne. Il est fâcheux que les deux grandes chasses
que l’on a faites aient été inutiles. Les habitants du Malzieu sont d’autant plus répréhensibles de n’avoir
pas voulu se prêter aux opérations communes que l’événement a prouvé combien leur concours aurait été
nécessaire.
Je marque à M. le comte de Moncan de punir le principal auteur de cette résistance. Il serait d’autant
plus à souhaiter que l’on fît périr un animal aussi destructeur qui devient de jour en jour plus hardi et qui
attaque chez eux les habitants des villages. Ce que je vous ai marqué par rapport au jeune Portefaix et ses
camarades était la première idée que le roi avait conçue en leur faveur. Sa Majesté s’est déterminée depuis à les traiter plus favorablement et elle a donné à M. le contrôleur général ses ordres à ce sujet, desquels il
vous a fait part et auxquels vous devez maintenant vous arrêter.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (Pourcher)
11 mars (Lundi) M. Lafont distribue la récompense aux enfants du Villaret à Serverette: « Nous, curé de la paroisse de Chanaleilles, certifions que M. Lafont, subdélégué du diocèse de Mende, a
distribué en notre présence, en conséquence des ordres de Mgr. l’intendant, à Jacques Couston, Jean Pic,
Joseph Pannefieu, Jean Veyrier, Jeanne Gueffier et Magdelaine Chausse ou à leurs parents, tous du village
du Villeret sur notre paroisse, la somme de 300 livres qu’il a plu à sa Majesté de leur accorder pour récompense
de leur fermeté qu’ils ont marquée, le 12 janvier dernier, dans le combat qu’ils ont soutenu contre la
bête féroce.
A Serverette, où nous nous sommes rendus avec lesdits enfants et leurs parents, ce jourd’hui, onzième
mars 1765.
Bouniol, curé » (A.D. Hérault c. 44/184; 2 Mi 116/184).
M. du Ligonès quitte Brioude pour aller chez lui recevoir les d’Enneval (lettre, 10/03).
Vers dix heures du soir Marie Pounhet, 3 ans, de Malavieillette (Fontans) est enlevée devant
la porte de ses parents, sous un hangar de sa maison. La Bête l’emporte dans un bois à
trois cent pas en lui tenant la tête dans la gueule. Les deux cuisses sont rongées, la poitrine
152
mangée, le ventre percé, les entrailles répandues et le visage entaillé (acte ci dessous,
12/03, lettres, 13/03, 20/03; relation, 04/04). « Le 11 mars 1765, une petite fille de 5 ans du lieu de Malaviellette, paroisse de Fontans, fut prise dans un
hangar et presque entièrement dévorée. » (A.D. Lozère, Fontans, 4 E 063 1). • Les sources diffèrent sur l'âge de Marie Pounhet: 5 ans (ici) ou 3 ans et 3 mois (acte,
12/03). On préférera l'âge fourni dans l'acte d'enterrement, soit 3 ans. • M. Duhamel (04/04) note que Marie n’a pas été décapitée. Il revient sur ce fait dans sa
lettre du 13/03 à l’évêque de Mende: « Cette bête ne toucha point à la tête qui ne put se
trouver endommagée que par les trous qu’elle y avait fait avec les dents en emportant
cet enfant dans le bois car elle l’enleva en lui tenant la tête dans la gueule. »
M. Trophime Lafont, frère du subdélégué, se trouve à Fontans et envoie un exprès à M.
Duhamel. Il envoie avertir MM. d’Enneval à La Garde, mais ils sont absents (lettre, 13/03). • Les relations familiales des Lafont, telles que rapportées par M. Duhamel, sont étranges.
Dans sa lettre il parle de Trophime comme « père » Le père de M. Lafont se nomme
Claude; Trophime est l’un de ses frères, chargé de la liaison avec les d’Enneval. M. Duhamel
peut s’être trompé, ou la lettre avoir été éditée avec une erreur de lecture.
Vers cinq heures de l’après-midi, la Bête attaque un jeune homme de 19 à 20 ans près du
château de St.-Alban; il a plus de peur que de mal (lettre, 16/03). • En dépit de la différence de sexe, l'attaque de St.-Alban ne pourrait-elle pas être un doublon
de celle du 12/03 ? M. Lafont ne la mentionne pas dans la lettre du 19/03.
Lettre de Saugues [Saugues01/03]: « Depuis la fin de décembre, la Bête féroce n’a pas quitté les environs de cette ville, qui est à 9 grandes
lieues de Mende, la montagne de la Margeride entre deux. Dans les premiers jours de janvier, elle surprit à
Falzet, paroisse de Chanaleilles, un enfant âgé de 14 ans, près d’un petit bois à 50 pas de sa maison. Elle
lui coupa la tête et de peur d’être surprise à la faveur des arbres qui auraient pu lui cacher les survenants,
elle porta le corps à 150 pas de là, au milieu d’une prairie, d’où elle pouvait découvrir le péril de loin. Et
voyant venir du monde, elle arracha le bras de sa victime et l’emporta. Quatre jours après arriva le combat
des cinq petits enfants qui a fait tant de bruit. Ce combat se passa à 11 heures du matin, et à 3 heures aprèsmidi
du même jour, elle dévora un enfant de 3 ans au village du Mazel, paroisse de Grèzes.
Trois jours après, elle attaqua un homme fort et robuste qui gardait les vaches du même village du Mazel,
armé d’un fusil qui fit faux feu sur la Bête. Il se défendit à coup de bourrades. Alors la Bête tourna autour
de lui avec tant de vitesse que cet homme fut obligé de tourner comme sur un pivot. Il était prêt à tomber étourdi, lorsqu’une de ses vaches fut à son secours et à grands coups de tête sur la Bête, la fit fuir et la
suivit plus de 40 pas; ce qui donna le temps à cet homme de se remettre. Il en est cependant encore bien malade.
Le 6 février, elle dévora un enfant à La Bastide, paroisse de Venteuges. On ne s’en aperçut que lorsque
la Bête fut hors du village. On courut après, elle gagna un bois à 500 pas de là. On ne trouva que la tête de
l’enfant et quelques morceaux de ses habits.
Le 8, on fit une grande chasse, on battit un bois appelé Le Sauvage et dans le même temps qu’on battait,
la Bête dévorait une fille de 14 à 15 ans à trois quarts de lieue de là.
Le 12, elle attaqua à Auvers, le valet d’un gentilhomme verrier qui coupait du bois à 50 pas de la verrerie.
M. de La Védrines, c’est le nom de ce gentilhomme, accourut au secours avec son fusil. La Bête se retira à son approche; il la tira à 60 pas et lui blessa une jambe de derrière; on la dit à présent boiteuse. Plusieurs
bergers qui l’on vue, l’attestent.
153
Le 25, elle passa encore à Grèzes, nombre de paysans s’armèrent, la suivirent à la piste sur la neige jusqu’à
la nuit et s’aperçurent qu’elle traînait une jambe. Personne ne l’a plus vue depuis ce jour 25, jusqu’au
8 mars, et l’on se flattait d’en être délivré. Elle reparut ce jour au village du Villeret où se passa le combat
des enfants. Tout le village s’assembla, mais se contenta de la suivre de l'oeil jusqu’au bois du Pouget et
d’Esplantas...
On a cru reconnaître que la Bête dont on l’a vue souvent accompagnée, est un chevreuil; mais quelle apparence
qu’elle se soit associée à un animal d’espèce aussi différente ? » (Pourcher) « Quoiqu’on n’ait pas fait mention de notre ville dans les relations qu’on a publiées de la Bête féroce, il n’y
a cependant point d’endroit dans tout le Gévaudan où l’on ait été autant et si souvent à portée que nous
l’étions ici d’en donner d’exactes (...) Nous l’aurions bien volontiers dispensée de distinguer notre pays par
une si longue et si odieuse préférence. » (Blanc) • L’accalmie mentionnée dans la lettre entre le 25/02 et le 08/03 est démentie par les faits
en notre connaissance, mais les événements recensés ne sont pas proches de Saugues.
12 mars (Mardi) Malgré le mauvais temps, M. Duhamel se rend à Malavieillette à neuf heures du
matin avec M. Lafont frère, M. de La Vignole et M. de St.-Sauveur. Les dragons ont de la
neige jusqu’à mi-jambe et elle ne cesse de tomber; ils sont forcés de rentrer à trois heures
de l’après-midi par un vent très violent (lettre, 13/03). La Bête pénètre de nuit dans St.-Alban
et y attaque une fille qui est blessée mais est secourue (lettre, 20/03). Enterrement de
Marie Pounhet: « Enterrement Marie Pounhet
L’an mille sept cent soixante cinq et le onzième jour du mois de mars a été dévorée au lieu de Malaviellette,
paroisse de Fontans, et au devant la porte de sa maison paternelle à trois heures après midi, Marie
Pounhet, fille légitime à Antoine Pounhet, tisserand, de feu Jeanne Pesson, mariés, habitants dudit lieu, par
un animal anthropophage ou bête féroce dont on n’a pu jusqu’ici savoir au vrai le nom ni l'espèce et qui a
dévoré quantité de personnes dans le pays de Gévaudan et Vivarais depuis le mois de juin de l'année dernière,
1764, ayant même commencé à ravager ledit pays de Vivarais au commencement de ladite année. Il
court même par une funeste expérience que cette bête féroce exerce sa cruauté sur les petits enfants, filles
ou femmes un peu âgées, préférablement aux hommes vigoureux, les considérant sans doute comme mieux
en état de se défendre et lui résister. Mgr. l'évêque de Mende, rempli de zèle et de charité pour ses diocésains,
a ordonné au mois de janvier de la présente année 1765 des prières publiques dans tout son diocèse
pour obtenir de la miséricorde de Dieu la délivrance de ce fléau. Le Roi pénétré de compassion pour ses sujets
a promis une gratification de six mille livres à celui ou ceux qui parviendront à tuer ledit animal. Les États Généraux de la province du Languedoc se tenant en la ville de Montpellier, Mgr. l'archevêque de
Narbonne y présidant, ont aussi accordé la somme de deux mille livres et les deux pays de Gévaudan et Vivarais
ont conjointement décerné la somme de quatre cents livres, faisant les trois susdites sommes celle de
huit mille quatre cents pour animer le courage de ceux qui pourront réussir à détruire ladite bête féroce et
nous en délivrer, attendu qu’elle ne cesse de détruire le genre humain comme appert par ledit acte; ladite
Marie Pounhet ayant été rongée aux deux cuisses, le ventre percé d'où sortaient les entrailles et le visage
percé par les dents défensives de ce cruel animal, a été ensevelie dans le cimetière de Fontans le lendemain
douze dudit mois, avec les cérémonies prescrites par la sainte église, par nous curé soussigné. Présents ledit
Antoine Pounhet père à ladite défunte âgée de trois ans et trois mois. Signé par Trophime Lafont, François
Bosse, vicaire dudit Fontans signés, et autres. Pounhet, Lafont, Bosse vicaire, Terriere vicaire de St.-
Alban, Lhermet curé de Fontans. » (Registre Paroissial de Fontans, A.D. Lozère, c. 4E 063 1) [Doc98] [Fontans]. • L’acte ne mentionne pas les 1000 livres de récompense offertes par l’évêque. • On remarque deux signatures « Lafont » dont celle de Trophime.
154
Lettre de Mende à Paris (lettre, 16/03). Le Courrier d’Avignon publie deux articles, dont la
lettre de Marvejols du 01/03 (Généal43). Autre article: « Tout concourt à donner de la célébrité à la Bête féroce qui ravage le Gévaudan et les pays voisins. Elle a
rendu sa vie mémorable, à la manière des tyrans, par des carnages; sa mort, si elle périt sous les coups
qu’on lui prépare, la sera encore plus, par les circonstances dont elle sera décorée, et deviendra une mort
illustre dans nos annales. C’est par ordre du Roi que M. d’Enneval, Grand Louvetier du haras d’Exmes en
Normandie, et le plus grand chasseur au loup qu’il y ait dans cette province, se rend dans le Gévaudan
pour y chasser cette Bête si pernicieuse. Son fils l’y accompagne, et il y mène ses chiens qui sont des dogues
monstrueux d’une espèce singulière, avec lesquels il a détruit dans son pays autant de loups qu’il en a su à
20 lieues à la ronde, sans qu’aucun lui ait échappé. Il a fait préparer un chariot pour cette espèce d’équipage,
et il est parti en poste: il a un ordre du ministre pour commander 400 dragons qui sont dans ce payslà,
et tous les habitants des lieux où sera la Bête. » (Généal43) [Doc154] • Nulle autre source ne mentionne d’ordre pour les dragons, qui n’étaient pas 400 mais
40.
13 mars (Mercredi) Le matin, la Bête passe au Fayet. A Albaret-Sainte-Marie, elle sépare deux garçons
de six et douze ans, déchire les habits de l’aîné et le renverse d’un coup de museau à
la cuisse, saisit le plus jeune par la mâchoire et l’emporte à 100 pas. Les gens du village
viennent à son secours, il s’en sort avec une légère blessure (Relation, 04/04/65). [Albaret01/
02] • Nous disposons de quatre sources pour les événements de cette journée: la lettre de M.
Duhamel de ce jour, sa lettre du 16-31/03 et sa relation du 04/04, ainsi qu’une lettre de
Paris du 30/03. Cette dernière est très problématique. Bien qu’elle s’accorde avec la relation
du 04/04 pour l’attaque d’Albaret et l’apparition à Prunières, elle les date du 14 et
reconstitue pour la Bête un itinéraire tout différent, partant de St.-Léger le matin pour
finir à Chanaleilles le soir, en passant par La Bessière (combat de Jeanne Jouve), alors
que les autres documents permettent de reconstituer un itinéraire Le Fayet - Albaret -
Prunières le soir. Je suppose la lettre de Paris (non officielle) mal informée et base le récit
de la journée sur les documents de M. Duhamel. • D’après le journal du 23/06, la victime d’Albaret est une fille, dangereusement blessée,
qui guérit de ses blessures. • « Par la mâchoire » n’est pas clair: ce peut être celle du garçon, mais cela ne semble pas
une bonne prise; je pense plutôt que M. Duhamel signifie qu’elle a saisit le garçon dans
sa gueule.
Au village de La Brugère (Blavignac), elle coupe la tête à un cochon. Elle passe ensuite au
village de Mazeyrac (St.-Pierre-le-Vieux) où elle éventre un mouton (Relation, 04/04/65).
Elle est tirée par le brigadier des gardes du Malzieu (lettre, 16-31/03). Au soleil couchant,
la Bête est aperçue près de Prunières. Elle ne peut faire aucun mal parce qu’elle est aperçue à temps. Tout le village se met à sa poursuite jusqu’à la nuit; elle se dirige vers les
côtes de Hauteville (au sud). • La lettre du 30/03 indique au contraire: « Elle attaqua à Prunières un autre garçon
qu’on lui enlèva de force. »
Le vicaire de Prunières fait avertir M. Duhamel, qui prépare une chasse pour le lendemain
avec M. Lafont frère, le chevalier d’Iveil et d’autres chasseurs (lettre ci-dessous).
Lettre de M. de l’Averdy, de Compiègne, à M. de St.-Priest:
155 « Monsieur l’intendant, je viens de prendre les ordres du roi pour le remboursement des avances qui ont été
faites à M. Duhamel par le trésorier des États du Languedoc. Je vais en conséquence faire expédier une ordonnance
comptant de 2600 livres, montant des dites avances, que je vous ferai passer, afin de vous mettre à portée de terminer cette affaire.
Je suis, monsieur, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault)
Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « Pénétré, monsieur, de la plus vive reconnaissance des marques d’estime et d’amitié que vous voulez bien
me témoigner par la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire, j’ai celui de vous en adresser mes très
humbles remerciements. Comme l’on croit aisément ce que l’on désire et que dans la lettre que je reçois de
M. le comte de Moncan il ne me parle point de départ, qu’au contraire il me mande de poursuivre les opérations
que nous avons concertées ensemble, j’ose espérer, monsieur, que je ne serai pour rien dans la
course que le régiment va faire sur les bords du Rhône et que la Cour voudra bien me laisser employer ici
plus utilement le zèle qui me conduit et que je voudrais bien voir couronné d’un heureux succès. Trop heureux,
monsieur, si le Ciel exauce mes voeux et si je puis à force de soins et de peines parvenir au bonheur de
délivrer votre pays du monstre qui le désole. Peut-être au moment même où je me refais d’un espoir aussi
flatteur, les ordres de la Cour sont en route pour m’annoncer mon départ. J’en serais d’autant plus affligé
que je ressentirais pour la seconde fois combien il est douloureux d’être obligé de laisser un pays en proie
aux ravages les plus affreux, quoiqu’avec la meilleur volonté de le secourir.
Dans les lettres que vous avez eu la bonté de me faire passer, monsieur, j’en ai trouvé une de M. Delmas
qui m’annonce effectivement les ordres qu’il a reçu de M. le comte de Moncan pour se rendre à St.-Esprit
où tout notre régiment doit être rassemblé le 17, mais nos messieurs croient retourner incessamment dans
leurs quartiers. Je désire bien, monsieur, que cette croyance se réalise par l’espoir qu’elle me laisse de
pouvoir vous être utile plus longtemps et peut-être plus heureusement.
Oserais-je vous prier, monsieur, en assurant Mgr. de Mende de mon profond respect, de vouloir bien lui
témoigner combien je suis sensible aux marques de bontés qu’il veut bien m’accorder ? Si mon zèle quoi
qu’infructueux jusqu’à présent a pu me mériter l’estime et l’approbation de Mgr. de Mende, un suffrage
aussi respectable m’est trop précieux pour ne pas [le] recueillir avec le plus grand empressement. Je serais également trop flatté, monsieur, qu’à mon passage à Mende vous vouliez bien y joindre le vôtre, ces gages étant les seuls qui puissent adoucir la douleur que j’aurai de n’avoir pu réussir.
J’ai l’honneur d’être avec un sincère attachement,
Monsieur...
M. le vicaire de Prunières me fait donner avis dans l’instant qu’aujourd’hui au soleil couchant la bête
féroce a été aperçue tout auprès de Prunières, que tout le village s’est mis après et que cette bête avait dirigé
sa marche vers les côtes de Hauteville. Nous partons demain avec M. votre frère, le chevalier d’Iveil et
tous messieurs de St.-Chély dont le zèle mérite en honneur les plus grands éloges, pour tâcher de joindre ce
cruel animal. Dieu veuille que mes dragons nous la fassent tirer ou puissent la tirer eux-mêmes. » (Bulletin)
Lettre du même à l’évêque de Mende: « Monseigneur,
Quoique rien ne me fasse plus de peine que de n’avoir que de nouveaux malheurs à apprendre à Votre
Grandeur, je croirais manquer à ce que je lui dois si je n’avais l’honneur de l’en instruire. Le onze de ce
mois une petite fille, âgée de cinq ans, du village de Malaviellette, paroisse de Fontans, fut enlevée par la
bête féroce sur le pas de la porte de sa maison. Cette cruelle bête emporta cet enfant dans un bois à trois
cent pas de là, où elle lui mangea la poitrine, les entrailles, les reins et une cuisse, et contre son ordinaire,
cette bête ne toucha point à la tête qui ne put se trouver endommagée que par les trous qu’elle y avait fait
avec les dents en emportant cet enfant dans le bois, car elle l’enleva lui tenant la tête dans la gueule.
M. Trophime, père de M. Lafont, que je trouvai par hasard à Fontans dans le moment même de l’accident,
m’envoya un exprès pour m’en informer; M. son frère qui est ici en instruisit sur le champ M. d’Enneval
auquel il remit [lacune du texte] à La Garde, mais l’exprès ne l’y trouva point. Malgré le mauvais
156
temps, nous nous rendîmes le lendemain à neuf heures du matin sur le lieu avec M. Lafont; MM. de La Vignole
et St.-Sauveur m’accompagnèrent, mais la neige qui ne se discontinua point nous força de rentrer à
trois heures d’après midi. Outre la neige que les dragons recevaient sur le corps, ils en avaient jusqu’à mijambe
et un vent très violent ne permettait point de continuer la chasse plus longtemps.
J’aurai l’honneur d’assurer Votre Grandeur, monseigneur, que quoi que toutes les chasses que j’ai faites
jusqu’à présent soient infructueuses, j’ai toujours le même zèle et ma troupe la même bonne volonté. Je
n’épargne ni soins ni peines pour parvenir à délivrer le pays du monstre qui le désole.
Quoi que je n’ai point à me louer des procédés de MM. d’Enneval, je souhaite du meilleur de mon coeur,
bien sincèrement, que plus heureux que moi ils parviennent bientôt à détruire ce cruel animal et bien loin
de leur occasionner le moindre obstacle, je me ferai un devoir et un plaisir par amour pour le bien public
de leur procurer avec ma troupe toutes les facilités qui pourront dépendre de moi.
J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect, monseigneur, de Votre Grandeur le très humble serviteur. » (Bulletin)
14 mars (Jeudi, dernier quartier) La Bête est tirée dans la paroisse de Prunières par un paysan de ce
village (lettre, 16-31/03). • La lettre du 30/03 indique « la bourgeoisie du Malzieu se met en marche (...) inutilement. »
La Bête se montre à l’Estival. Une femme ouvrant à la pointe du jour la porte de sa maison
la voit à 4 pas de là et s’écrie à tous ses gens: « Si vous voulez voir la Bête, levez-vous. »
Ils la voient en effet, mais elle prend aussitôt la fuite. On avertit M. Boucharain, de l’Estival,
qui a sa maison à côté, l’un des meilleurs tireurs du pays. Il se lève, prend un domestique
avec lui, se met à la suivre sur la neige sur 4 lieues malgré un temps affreux; mais
son domestique se trouvant mal de fatigue, il est obligé d’abandonner (lettre, 17/03). • La présence de la Bête à l’Estival est cohérente avec les autres apparitions de la journée:
chassée à Prunières, elle franchit la Truyère, est vue à l’Estival, redescend vers La
Bessière, puis remonte vers Chanaleilles. Mais la mention de neige et d’un temps affreux
correspondent mal avec l’épisode de Jeanne Jouve faisant prendre le soleil à ses
enfants, à quelques kilomètres de là, à midi.
En milieu de journée au hameau de La Bessière (St.-Alban), la bête attaque Jeanne Jouve
et trois de ses six enfants dans leur jardin (lettre ci-dessous). [Jeanne01-04]. • La relation du 04/04/65 donne des détails de cette attaque qui diffèrent quelque peu de
ceux fournis dans la lettre ci-dessous. Je donne la préférence à cette dernière, plus
proche de l’événement chronologiquement et géographiquement. Dans sa relation, M.
Duhamel précise: « on craint beaucoup que la mère qui n’a eu d’autre mal que la
frayeur et ses habits déchirés ne périsse également, car elle n’a pour ainsi dire pris aucune
nourriture depuis ces événements. » On ignore la date exacte de la composition de
la relation; il semble peu probable que Jeanne, de faible constitution, aie jeûné du 14
mars au 3 avril, date de la dernière attaque recensée, mais l’entrée la concernant a pu être rédigée quelques jours après seulement. • La lettre de M. Lafont du 20/03 date l’attaque du 13/03.
A la tombée de la nuit, la Bête attaque et dévore sans obstacle un autre garçon dans la paroisse
de Chanaleilles (lettre, 30/03) [Chana]. • Information à prendre avec précaution, la lettre du 30/03 s’avérant peu fiable, mais non
incompatible avec les autres événements de la journée.
157
Le curé de St.-Alban rédige un rapport sur l’attaque pour l'évêque de Mende: « Copie
de la lettre écrite par M. Beraud cure de St.-Alban à Mgr. l'évêque de Mende à St.-Alban le 14 mars 1765.
Monseigneur
Je dois à Votre Grandeur le récit circonstancié du spectacle mémorable qu'une mère généreuse vient de
nous donner dans la paroisse, quoique avec le regret d'être incertaine si elle aura recueilli le fruit de sa
tendresse et de sa valeur.
Elle a défendu pendant peut-être une demi heure deux de ses enfants des attaques de la trop fameuse
Bête féroce, et elle lui en a arraché un troisième à plusieurs reprises mais blessé dangereusement.
Jeanne Chastang, femme de Pierre Jouve, est cette mère malheureuse qui méritait un meilleur sort.
Mère de six enfants dans son septième lustre, d'une faible et mince complexion, elle avait trois de ses petits
enfants autour d'elle à l'heure d'environ midi dans un jardin au devant de sa demeure à dix pas; elle faisait
avec eux son petit dîner en leur faisant prendre le soleil.
C’est au mas de la Bessière, domaine isolé au milieu de la paroisse entre Lajo et St.-Alban à égale distance
chemin de cette ville à Saugues, sur une hauteur.
Elle se retirait vers la maison et était déjà à la porte du jardin, un petit garçon de six ans devant elle, et à ses côtés une fille de neuf à dix ans qui portait dans ses bras un petit frère d'environ quatorze mois.
La mère prodiguait les tendres et vertueuses caresses à ses enfants que déjà la Bête sanguinaire menaçait
de près et comme dans son sein.
Elle entend tomber derrière elle une pierre de la muraille et se retournant elle voit sa fille prise par la
Bête au bras et renversée sous ses yeux avec le petit qui était entre ses mains.
Cette petite fille serre davantage ce petit enfant dans ses bras et s'attache à le conserver. La mère s'oubliant
elle-même et ne remarquant même pas le péril se jette courageusement sur la Bête et la force à lâcher
le bras de la fille qui se relève et s'efforce d'éloigner l'animal à coups de pieds, n'ayant pas la liberté
des bras.
Le féroce animal revient à la charge contre cette fille et son dépôt et le jette à la muraille; la mère les
couvre de son corps et les garantit.
Mais elle n'a pas le temps de prévoir et de craindre pour ce petit garçon qui se trouvait derrière elle; occupée à défendre les deux autres elle n'est appelée à lui que par le bond de l'animal qu’elle voit s'élancer
sur lui.
Elle se jette comme un éclair entre lui et la Bête. La Bête la prend de ses griffes par le bras et la renverse
et vole sur l'enfant qui invoque sa mère et l'aide par ses cris à se relever.
Le courage seul la dirige et lui inspire les expédients: elle s'élance de côté sur l'animal, le serre de ses
genoux et lui presse le col contre sa poitrine de ses faibles bras.
L'animal tombe, s'agite et secoue cette femme qui se relève et revient au combat. Le combat recommence
jusqu'à huit et dix fois; la mère reçoit des coups de griffe sur sa poitrine et autour de son corps, elle est serrée
violemment au bras, la coiffure lui est arrachée, elle est jetée à terre encore plusieurs fois.
Et le petit garçon étant porté vers le milieu du jardin, la mère accourt pour l'arracher de l'animal et le
fait lâcher.
Mais il est repris et la mère attaquée de nouveau et renversée, et l'enfant porté au bout du jardin.
La tendre mère se relève armée d'une pierre, vole sur la Bête et se mesure de nouveau avec elle en la
frappant sur la tête à coups réitérés.
Elle est encore renversée et son cher enfant emporté hors du jardin à travers les broussailles qui le
ferment de ce côté en un point où elles ne joignent pas exactement.
La mère atteint la Bête au passage et la prend par un pied de derrière mais elle ne peut la retenir.
Elle la suit par la demi ouverture de la haie et saute haut de près d'une toise aux pieds de son enfant que
la Bête tenait par la tête et s'efforce de le ravir à sa fureur.
Mais en vain: l'animal lui souffle avec véhémence au visage et sautant encore dans un pré y transporte
l'enfant que sa mère n'abandonne point.
158
Elle saute aussi mais l'enfant est transporté loin de cent pas. La mère court vers son cher objet, invoquant
le ciel, et ne pouvant faire parvenir ses cris jusqu'au domaine où est le reste de la famille.
Heureusement ses deux premiers fils se préparent dans le même moment à mener paître le troupeau et le
plus jeune âgé d'environ treize ans se trouve à la porte de l'étable, son espèce de hallebarde à la main, entend
les cris de sa mère et y répond en accourant, le chien avec lui.
Le dogue le prévient, assaille la Bête à la tête et la renverse à terre. L'enfant arrive, donne par derrière à
la Bête un coup de sa hallebarde qui n'entre point, mais la Bête lâche l'enfant et monte en un champ.
Le chien monte avec elle et l'attaque encore mais l'animal le rejette à quatre pas et disparaît.
Le petit garçon se relève couvert de son sang et court vers sa mère qui était arrivée sur le lieu, lui demandant
de le délivrer de cette Bête dans la gueule de laquelle il se croyait encore.
Elle n'a pas remarqué son autre fils qui était accouru sinon lorsqu'elle l'a vu auprès de la Bête la frapper;
sa tendresse l'exposait de nouveau.
Le petit garçon a le nez emporté jusqu'à la racine et les dents de la Bête enfoncées à cette racine assez
avant dans la tête pour faire craindre qu'il ne puisse point guérir; il a du reste la peau extérieure du crâne
emportée par devant et par derrière, non au milieu. La mère et sa petite fille n'ont aucune plaie.
Béraud curé de St.-Alban » [Doc21].
Voir Avril pour un poème composé sur le combat de Jeanne Jouve.
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « Le 14 mars 1765
M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général,
Monsieur
Je viens d'être instruit que la Bête féroce a paru le 9 de ce mois dans cette province, elle y a dévoré le
même jour une fille de 25 ans auprès du château de Ligonès à deux lieues de St.-Flour. Cette fille fut surprise
par cette bête qui était en embuscade. Elle lui sépara la tête du corps qu’elle a emporté. M. d’Enneval
doit incessamment chasser dans ces cantons et j'espère qu’avec les soins qu’il se donne on parviendra à détruire
cet animal. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc53] • Remarquons que si l’on suit les règles de grammaire moderne, c’est le corps et non la
tête qui a été emporté dans cette lettre.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 22/03: « Il n’y avait point d'anachronisme dans la date de l’apparition d’une Bête féroce dans le Soissonnois.
Cette date n’était que trop fidèle; l’apparition récente de ce cruel animal trop véritable; ses ravages sont
malheureusement trop réels, et même beaucoup plus considérables qu’ils n’avaient été représentés dans les
premières nouvelles qu’on en publia: voici le détail qu’on vient d’en recevoir. » (Généal43) [Doc158] • L’article se poursuit avec des détails sur la Bête de Soissons.
15 mars (Vendredi) Gazette de France: « Suivant les nouvelles qu’on a reçues du Gévaudan, les mesures prises jusqu’à présent pour délivrer le
pays de la bête féroce qui le ravage n’ont pas eu le succès qu’on en attendait. La première chasse générale
qui avait été concertée par le sieur Duhamel, capitaine des volontaires de Clermont, et l’intendant d’Auvergne,
se fit le 7 comme on l’avait annoncé. Soixante-treize paroisses du Gévaudan et trente de l’Auvergne
et du Rouergue formèrent un corps d’environ vingt mille chasseurs conduits par les subdélégués, les consuls
et les notables habitants. La bête fut lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières; elle passa à gué
la rivière de Truyère dont le bord opposé se trouva malheureusement dégarni quoique, suivant les dispositions
qui avaient été faites, il dût être gardé par les habitants du Malzieu. Le vicaire de Prunières et dix de
ses paroissiens se jetèrent dans la rivière, en traversèrent une partie à la nage malgré la rigueur de la sai-
159
son, et chassèrent l’animal pendant fort longtemps, en suivant les traces qu’il avait laissées dans la neige;
mais il se déroba à leur poursuite en se jetant dans des bois d’une grande étendue. A une heure après-midi,
la bête fut rencontrée par cinq habitants du Malzieu: l’un d’eux lui tira un coup de fusil à balle forcée: elle
tomba sur ses deux jambes de devant en poussant un grand cri; mais elle se releva promptement, et ils la
poursuivirent jusqu’à la nuit sans pouvoir l’atteindre d’assez près pour la tirer une seconde fois. Le 10, les
habitants de dix-sept paroisses se réunirent pour une autre chasse dans laquelle on ne put rencontrer cet
animal. Le lendemain, on fit encore une chasse générale, aussi nombreuse que la première, et qui n’eut pas
un plus heureux succès. Le 9, cette bête cruelle enleva un enfant à la porte de la maison de son père, le traîna
jusqu’à deux cents pas, mais fut obligée de l’abandonner à l’arrivée d’un homme qui la poursuivit avec
son chien: les blessures de l’enfant, quoiqu’assez graves, ne sont pas dangereuses. Le même jour, elle dévora
au village de Mialanette une jeune fille de quatorze ans; des habitants qui arrivèrent sur le lieu la
contraignirent de lâcher sa proie: on laissa le cadavre exposé dans l’espérance qu’elle y retournerait, mais
elle ne parut pas. Le 21, elle attaqua sur le grand chemin de St.-Chély à Aumont un muletier qui se défendit
longtemps et fut heureusement secouru. Le même jour, elle blessa dangereusement une jeune fille du Fau,
paroisse de Brion, et la traîna à quelque distance. Le 24, à dix heures du soir, une femme du village du
Croiset, paroisse d’Aumont, étant devant sa maison, fut saisie par derrière par cet animal qui lui enleva sa
coiffe, la mordit à l’épaule et lui déchira sa robe et sa chemise: il lâcha prise à l’approche des gens qui accoururent
au secours et échappa à leur poursuite à la faveur de l’obscurité. Enfin le 25, à neuf heures du
matin, il attaqua au milieu du village de Javols deux enfants qui puisaient de l’eau à la fontaine: un mâtin
sauta sur la bête et l’abattit, mais elle se dégagea et prit la fuite en voyant approcher des habitants, qui la
poursuivirent inutilement pendant quelque temps: on voulut mettre le chien à sa poursuite, mais il refusa de
donner.
Le Roi, ayant été informé de la bravoure avec laquelle le jeune Portefaix, à la tête de ses camarades,
avait attaqué la bête le 12 janvier dernier, et voulant récompenser cette action courageuse, a accordé
quatre cent livres de gratification pour cet enfant et trois cents livres à partager entre ses camarades. »
[Doc307]
Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Paris du 07/03 (Généal43). Un garçon de 14 ans,
du village du Pouget (Thoras), étant allé accompagner au Fraisse (Chanaleilles) une
femme qui avait peur de la Bête, est attaqué et dévoré à son retour, à deux portées de fusil
du Fraisse (lettres, 16-31/03, 20/03; relation, 04/04/65). • L’attaque du Pouget est datée du 14 par la lettre du 20/03. Voir également 23/04.
16-31 mars Lettre de M. Duhamel, sans lieu ni date (à M. Lafont ?): « J’ai l’honneur de vous représenter, monsieur, que je crois qu’il est instant de faire exécuter les chasses
particulières dans chaque paroisse, ainsi que nous les avons concertés ensemble. M. le comte de Moncan
non seulement les autorise, mais il croit même qu’elles ont lieu.
D’après les mesures et les précautions dont nous sommes convenus, monsieur, pour l’exécution de ces
chasses, il ne peut en résulter que tout le succès qu’on doit en attendre qui est la destruction de la bête féroce,
ou au moins son bannissement. Il y a même lieu d’espérer que si ces chasses sont bien exactement exécutées
dans chaque paroisse tous les dimanches de fêtes, cet animal périra bientôt s’il s’obstine à rester
dans le pays.
Deux raisons m’ont empêché de disperser mes dragons dans les villages, ainsi que M. de Moncan croit
qu’ils le sont depuis longtemps. La première est la difficulté qu’ils auraient de vivre à cause des lieux même
et la seconde l’arrivée de M. d’Enneval, auquel cette dispersion aurait sans doute fait ombrage, mais
comme voilà plus d’un mois que ces messieurs sont arrivés et que, quoi qu’ayant eu carte blanche, ils n’en
sont pas plus avancés, il me semble, monsieur, que vous avez fait les honneurs de votre pays en le mettant
pendant tout ce temps là sous la sauvegarde de leurs chiens qui ne gagnent pas plus que leurs maîtres à être
connus.
Au reste, monsieur, je ne disperserai mes dragons [que] dans les villages que vous le jugerez à propos
pour le bien de la chasse. En supposant que votre intention soit de multiplier les points, peut-être cette dis-
160
persion opérerait-elle un bon effet. D’ailleurs, quand à la façon de se conduire, je prierais MM. les curés
des villages où j’établirai des dragons de vouloir bien veiller à leur conduite et de m’informer de leur malversation
s’ils se mettaient dans le cas.
D’un autre côté, les paysans qui auront un dragon logé chez eux et pour lequel ils recevront par jour 7
sols, ne sont sûrement pas dans le cas d’y perdre, pour la raison que le dragon mangeant avec son hôte ne
lui dépense certainement pas 7 sols par jour. Comme je n’ai d’autre but que le bien public, vous jugerez de
tout ceci, monsieur, ce qui vous paraîtra le plus convenable et si me faisant l’honneur de me le mander je
m’y conformerai avec plaisir.
J’ai depuis quelques jours changé ma façon de chasser. Comme la bête féroce ne rôde volontiers que le
matin et le soir, je fais partir tous les jours un peu avant le jour un détachement qui va à une, deux et trois
lieues aux environs, rôder autour des villages, et à quatre heures d’après-midi il en repart un autre qui fait
la même chose, du côté opposé où a été le détachement du matin, qui rentre vers les onze heures et celui
d’après-midi tout à fait à la nuit.
M. le comte de Moncan me mande par la dernière lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire, qu’il n’a
reçu aucun ordre de la Cour pour le départ de notre régiment, qu’il lui a fait faire un mouvement vers le
Mont Lozère mais qu’il compte qu’il rentrera incessamment dans ses quartiers, et que jusqu’à ce qu’il reçoive
des ordres pour nous envoyer dans une autre province, il me laisse ici, où il espère toujours (pour la
raison qu’il le désire) que je resterai. Je lui envoie le détail circonstancié de tous les ravages que la bête féroce
a fait depuis le mois de juillet dernier qu’elle a paru dans ce pays jusqu’aujourd’hui. Comme le comte
de Moncan paraît curieux de ce détail qui, dans ce moment-ci, est une pièce intéressante et même rare, je
lui fait part par un exprès, ainsi qu’il le désire.
Pour éviter les frais de voyage d’un bon officier, j’ai l’honneur de vous adresser, monsieur, mes reçus
pour le sel et le tabac qui est dû à mon détachement pour le mois de mars. J’ose assez compter sur vos bontés
pour espérer que vous voudrez bien donner vos ordres afin que le tout me parvienne dans deux sacs bien
liés et cachetés, que je me charge de faire remettre, ainsi que l’argent que vous voudrez bien faire avancer à cet effet.
Il y a eu une erreur le mois dernier de la part de M. Randon, qui s’est trompé dans le modèle de reçu qui
m’a été adressé. Chaque dragon doit avoir par mois, suivant l’ordonnance du Roi, une livre de sel. Il est
vrai que je n’ai payé qu’à proportion de ce qui a été livré le mois dernier. Mais, afin que cela n’arrive plus,
comme je n’entends rien au minot, je m’explique dans le reçu ci-joint et je laisse en blanc l’article de l’argent
parce que je ne sais pas si c’est quarante sept sols qu’il faut ou moins. Je vous demande bien pardon,
monsieur, de vous ennuyer par ce détail, mais l’intérêt de ma troupe me force d’y entrer.
Le 13, la bête a été tirée par le brigadier des gardes du Malzieu et le lendemain la bête féroce a été tirée
dans la paroisse de Prunières par un paysan de ce village.
Le 15 de ce mois, un garçon du village du Pouget, paroisse de Thoras, a été dévoré par la bête féroce à
deux portées de fusil du village du Fraisse, où il avait été accompagner une femme de ce dernier village. »
(Bulletin).
16-18 mars M. d’Enneval bat certains endroits où on a vu la Bête, sans la voir lui-même et sans que
ses chiens trouvent la piste (lettre, 30/03).
16 mars (Samedi) Le comte de Morangiès envoie secrètement à M. Lafont un mémoire sur l’utilisation
de troupes contre la Bête (lettre, 02/04). Lettre de Paris: « Les lettres de Mende du 12 de ce mois, nous annoncent que le 11, sur les 3 heures après-midi, la Bête féroce
enleva au village de Malavieillette, paroisse de Fontans, une petite fille de 3 ans devant la porte de sa
maison, et deux heures après, elle attaque près du château de St.-Alban, appartenant au comte de Morangiès,
un jeune homme de 19 à 20 ans, sans lui faire heureusement d’autre mal que beaucoup de peur; soit
qu’il se soit défendu, soit qu’il ait été promptement secouru, ce que les lettres ne disent point.
A propos de cette cruelle Bête, on se rappelle que notre histoire fait mention d’une à peu près semblable,
qui existait il y a environ 200 ans et qui dévora plus de 150 personnes dans la forêt de Fontainebleau avant
qu’on pût la détruire. Ce qui rend plus concevable la longue durée des carnages de la nôtre. » (Pourcher)
161 • Possède-t-on d’autres renseignements sur cette « Bête de Fontainebleau » ? A relier à la
rumeur selon laquelle la Bête est enterrée en forêt de Fontainebleau.
17 mars (Dimanche, Laetare) La relation du 05/03 est criée à Paris dans les rues pour la première
fois (Doc206). • Voir 05/03; la « criée » est mentionnée dans une inscription manuscrite dans le dossier
Magné de Marolles.
Lettre de Marvejols: « Les neiges qui ne sont pas fondues, ont empêché M. d’Enneval, gentilhomme de Normandie envoyé par le
roi pour donner la chasse à la Bête féroce, de commencer ses opérations. La Bête continue ses ravages.
Le 14, elle se montra à l’Estival. Une femme ouvrant à la pointe du jour la porte de sa maison, la vit à 4
pas de là et s’écria à tous ses gens: « Si vous voulez voir la Bête, levez-vous. » Ils la virent en effet, mais
elle prit aussitôt la fuite. On avertit M. Boucharain, de l’Estival, qui a sa maison à côté, l’un des meilleurs
tireurs du pays. Il se leva, prit un domestique avec lui, se mit à la suivre sur la neige; ce qu’il fit 4 lieues de
chemin, malgré un temps affreux; mais son domestique s’étant trouvé mal de fatigue, il fut obligé de l’abandonner. » (B.N.)
Lettre de l’abbé des Chazes, de Paris: « Voulez-vous bien, monsieur, me faire le plaisir de faire remettre ce paquet à M. l’abbé de [Champ
Maur ?], je vous en serai très obligé.
Il paraît que vos chasseurs ne peuvent venir à bout de détruire votre vilaine bête qui cause tant de dégâts.
Nous faisons cependant les voeux les plus ardents pour sa mort parce que nous nous intéressons vivement à votre conservation. Je vois que vous n'êtes pas trop pressé de venir nous voir, cela n’est pas trop
bien à vous. Nous avons ici quatorze de vos confrères qui se trouvent cependant très bien du séjour de Paris.
Je suis persuadé que vous en serez très content aussi et moi encore plus puisque j’aurais le plaisir de
pouvoir vous renouveler les assurances de tous les sentiments de reconnaissance et de respect avec lesquels
j’ai l’honneur d'être
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
L’abbé des Chazes
Paris le 17 mars 1765
M. et Mme de [?] vous font mille compliments. » (A.D. P.-de-D.) [Doc231] • La lettre semble destinée à M. de Ballainvilliers (formule de politesse traditionnelle)
mais l’abbé des Chazes semble avoir avec lui une relation assez familière (« cela n’est
pas trop bien à vous. ») « Nous avons ici quatorze de vos confrères » indique-t-il une
réunion à Paris des intendants et autres grands fonctionnaires, ou simplement que beaucoup
d’entre eux séjournaient habituellement à Paris, et que M. de Ballainvilliers ferait
exception ? • « Les Chazes »: s’agit-il de celles rendues célèbres par la chasse de M. Antoine le
20/09/65 ? Était-ce là encore pratique courante que l’abbé séjourne à Paris ?
18 mars (Lundi) Lettre de M. de l’Averdy: M. d’Enneval est simplement envoyé en Gévaudan pour
aider M. Duhamel; ils doivent se concerter entre eux pour toutes les opérations et conduire
cette affaire à bonne fin. Le comte de Moncan écrit à M. Duhamel, lui donnant ordre de
rester (lettre, 02/04). Ordonnance de M. de St.-Priest:
162 « De par le roi,
Nous, Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, etc.,
Vu la lettre de M. le contrôleur général du 10 du présent mois, par laquelle il nous marque de faire délivrer à M. d’Enneval, gentilhomme de Normandie, envoyé par la Cour à la poursuite de la Bête féroce qui
ravage le Gévaudan, la somme de 720 livres, pour sa première dépense et de lui faire toucher les autres
fonds dont il aura besoin sur la caisse de la province pour en être le trésorier remboursé sur les états que
nous en enverrons à ce ministre,
Nous ordonnons que la dite somme de 720 livres sera payée à M. d’Enneval par le sieur trésorier de la
province, qui en sera remboursé de la manière ci-dessus prescrite.
Fait à Montpellier, le 18 mars 1765
De St.-Priest
Pour Monseigneur, Soefve.
Pour acquit de la susdite somme de 720 livres, ce 31 mars 1765.
D’Enneval. » (B.N. mss. fs. fr. 7847 f°13)
Réponse de M. Dumas, de Montpellier, à la précédente: « Monseigneur, j’apprends par la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ce jourd’hui, que vous
avez été chargé par M. le contrôleur général de faire fournir à M. d’Enneval, envoyé en Gévaudan par la
Cour pour tâcher de détruire la Bête féroce qui ravage ce canton, les fonds nécessaires pour la subsistance
de ce monsieur et de sa troupe, sur la caisse de la province dont ce ministre fera rembourser exactement M.
Mazade des avances qui auront été faites sur vos états et ordonnances. Et qu’en conséquence vous en avez,
monseigneur, délivré une sur moi de la somme de 720 livres, dont vous souhaitez que j’en fasse l’acquit,
ainsi que de celles que vous pourrez délivrer dans la suite.
Je me conformerai, monseigneur, à vos désirs et ordonnances: lorsque je les aurai acquittées, je les enverrai
au caissier de M. Mazade de Paris, pour qu’il s’en fasse rembourser.
Je suis, monseigneur, etc.
Dumas. » (A.D. Hérault).
Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le 10 de ce mois, par laquelle
vous m’autorisez à faire compter à M. d’Enneval, non seulement les 30 louis qu’il m’avait d’abord demandés,
mais même tout l’argent dont il pourra dans la suite avoir besoin, vous en rapportant à sa discrétion à
cet égard...
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (Pourcher).
19 mars (Mardi, solennité de Joseph) La Bête passe vers quatre heures du soir entre les bois de La
Garde et St.-Chély (lettre, 26/03) et attaque un jeune garçon qui est secouru (lettre, 02/04).
Le jeune garçon a dix ans (Cubizolles). De là la Bête passe à Albaret où sont les chiens et
une partie des gens des d’Enneval. Le garçon des chiens la suit avec un limier pour voir si
elle gîte quelque part. Elle est tirée sur la route par un paysan qui, en ayant eu peur, attend
qu’elle soit plus éloignée. Le garçon de chien rentre, laisse sortir les autres chiens pour
leur donner la soupe. Celui qui a suivi la Bête emmène les autres, et ils chassent jusqu’à
une demie-heure après le coucher du soleil. On a de la peine à les rompre. (lettres, 26/03,
29/03, 02/04). • La lettre de M. d’Enneval du 02/04 date l’attaque entre St.-Chély et La Garde, puis la
poursuite à Albaret, du 18, mais celle du 26/03 indique un passage de la Bête au même
endroit, sans attaque, le 19. Je suppose ici que les deux événements se sont bien pro-
163
duits le même jour, et retiens la date du 19 donnée par la lettre la plus proche de l’événement. • Je ne trouve pas de correspondant à « Monhüs » à proximité de La Garde et d’Albaret. • Cet événement permet de relativiser l’inefficacité des chiens de M. d’Enneval face à la
Bête.
Décès de Jean-Pierre Jouve (acte, 20/03). Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à
MM. de Montluc, Montbriset, Boissieux et Ollier: « MM. de Montluc
De Montbriset
De Boissieux
Ollier
A Clermont Ferrand le 19 mars 1765
M. d’Enneval, monsieur, étant chargé par le Roi de faire la chasse à la bête féroce qui désole depuis
longtemps le Gévaudan, il est nécessaire qu’il il a paru nécessaire de lui laisser commander seul et en chef
toutes les opérations qui peuvent être relatives à cette chasse. En conséquence vous aurez soin à la première
réquisition de lui faire fournir le nombre d’hommes qu’il vous demandera ainsi que tous les autres secours
dont il pourra avoir besoin. Il Vous préviendrez aussi les syndics des paroisses de votre département
de ne faire aucune difficulté, dans le cas où M. d’Enneval s’adresserait à eux mêmes, de fournir [autre mot
barré] de commander dans leurs paroisses les hommes et de lui procurer tous [?] les secours qu’il leur demandera.
Vous devez sentir toute l’importance qu’il y a de délivrer le pays de cet animal avant la belle saison, qui
rendrait sa poursuite [mot barré] beaucoup plus difficile, aussi je vous prie de donner tous vos soins pour
concourir en tout ce qui dépendra de vous au succès des chasses que M. d’Enneval se propose est chargé de
faire.
Ledit [jour et an] » (A.D. P.-de-D.) [Doc232]
Le Courrier d’Avignon publie les lettres de Paris et de Marvejols du 09/03 (Généal43). Le
Supplément à la Gazette de Leyde mentionne un « loup monstrueux » apparu « dans le
voisinage de Soissons » et commente: « Il semble que les Bêtes voraces fassent la guerre à ce royaume. » (Séité).
20 mars (Mercredi) De retour à Aumont, accompagnés de M. de Montluc (frère du subdélégué), les
d’Enneval sont avertis de nuit que la Bête a enlevé dans la soirée un enfant de 10 ans et l’a
dévoré à demi (lettres, 02/04, 08/04). M. Duhamel écrit à M. Genroin, secrétaire des commandements
de S.A.S. Mgr. Le comte de Clermont: « Monsieur,
J’ai l’honneur de vous envoyer un détail bien exact des ravages que la Bête féroce a fait tant ici qu’en
Auvergne et en Rouergue depuis qu’elle a paru dans ces parages. Quoi que plusieurs personnes me persécutassent
depuis longtemps pour avoir ce détail, je n’ai voulu le donner à qui que ce soit afin qu’il parvienne
de la première main à S.A.S. Les faits contenus dans ce détail sont tous marqués au coin de l’exacte
vérité et quoi que cette relation fasse peine à l’humanité, j’ose vous assurer, monsieur, que ce recueil
d’aventures tragiques n’est pas moins une pièce intéressante dans ce moment ci où chacun voudrait en
avoir une copie. Vous y verrez, monsieur, des traits singuliers des moeurs de cette bête féroce qui s’est éloignée
et s’est portée dans le fond des montagnes à sept ou huit lieues d’ici, mais il y a toute apparence
qu’elle en reviendra bientôt pour la raison que la grande quantité de neige dont les montagnes sont couvertes
et qui ne fond jamais, rend ce pays presque désert.
Il arrive ici journellement des étrangers de tous pays, qui, n’ayant aucune connaissance du local ni des
difficultés qu’il y a de joindre cet animal, croient que c’est la chasse la plus aisée et apportent avec eux
l’air le plus assuré de la réussite prochaine. Mais, après huit à dix jours de chasses au plus, tous ces Don
164
Quichotte effrayés par la difficulté du pays et dégoûtés par l’argent qu’ils dépensent en pure perte, s’en retournent
fort honteux et promettent bien de n’y plus revenir.
MM. d’Enneval, père et fils, gentilshommes normands, sont arrivés ici avec six chiens courants, à la fin
du mois dernier. Ces messieurs croyaient comme les autres et surtout avec leurs chiens qu’ils disent être excellents,
avoir cette bête en quinze jours; voilà plus de trois semaines qu’ils cherchent après et ils ne sont
pas plus avancés.
Ces messieurs ont débuté d’une façon tout à fait étrange. Un consul d’un village à deux lieues d’ici
m’avait envoyé un exprès pour m’informer que la bête féroce venait de dévorer un enfant dans la paroisse.
Je reçus cet avis à sept heures du soir. En conséquence, je donnai l’ordre à ma troupe de se tenir prête à
marcher le lendemain à la pointe du jour. Je me rendis ensuite dans une auberge de cette ville où était logé
un officier de ma connaissance qui m’avait prié à souper avec un gendarme de la garde qui est d’ici. MM.
d’Enneval venaient d’y arriver: l’officier qui nous donnait à souper m’annonça à ces messieurs et nous parlâmes
chasse. Dans l’instant arriva un autre consul pour m’informer d’un nouveau malheur, il me demanda
si je voulais qu’il commandât sa paroisse pour chasser le lendemain. Je lui dis que non parce que j’étais
trop mécontent de la mauvaise volonté des paysans, mais que je me rendrais demain avec ma troupe dans
cette partie et que j’en battrais tous les bois. Alors, M. d’Enneval fils dit qu’il ne devait se faire aucune battue
ni chasse sans qu’il ne l’ordonne et qu’il n’y soit. Le propos me parut trop plaisant pour ne pas le relever;
je lui demandai s’il avait des ordres pour m’expédier chasser et lui dis que je n’en connaissais que du
Roi qui puissent annuler ceux dont j’étais porteur. Il me répondit qu’il en avait du Roi même et qu’il me les
ferait voir. Je lui répondis que les ordres du Roi faisaient assez d’honneur à ceux qui les portaient pour ne
faire mystère de les montrer et que s’il en avait effectivement, j’étais fait pour qu’il me les communiquât.
L’on vint nous dire qu’on avait servi, nous nous mîmes à table et continuant de parler chasse, pendant le
souper, M. d’Enneval fils, qui prétend ne douter de rien, nous dit qu’il connaissait le pays et aussi bien que
les personnes du pays même.
Ces messieurs ne m’ont pas fait l’honneur de me venir voir. J’ose dire cependant qu’ils le devaient de
toutes les façons, premièrement par honnêteté et en second lieu par devoir, pour la raison que si j’eusse
voulu user de mes droits d’après les ordres dont je suis revêtu, j’aurais pu leur faire signifier qu’ils aient à
me représenter quels étaient les ordres dont ils se disaient porteurs, d’autant qu’ils n’ignoraient point ceux
que j’ai de Mgr le comte d’Eu, gouverneur de cette province, et de M. le comte de Moncan qui y commande.
Ces messieurs avaient d’autant plus de tort que je les avais prévenus par toutes sortes d’honnêtetés et que
j’avais fait les avances des meilleurs procédés.
Comme il s’agit ici du bien public, j’ai cru devoir mépriser une conduite aussi malhonnête de la part de
ces messieurs, d’autant que ceux qui ne me connaissent point m’auraient peut être fait le tort de croire que
c’était envie de contrecarrer ces messieurs dans leurs projets de chasse, et comme je me respecte trop moi
même pour penser aussi mal, j’ai employé au contraire les meilleures façons vis à vis de ces messieurs,
pour les mettre mieux dans leur tort et leur ôter le prétexte de dire, s’ils ne réussissent pas comme il y a
toute apparence, que la cause en est de ce qu’on les a évités. J’ai même dit au père, en présence des personnes
les plus respectables de cette ville, que je me ferais un plaisir et même un devoir par amour pour le
bien public de leur procurer avec ma troupe toutes les facilités qui peuvent dépendre de moi. Le père a l’air
d’un fort galant homme, mais le fils ne lui ressemble du tout point, car il est fort malhonnête et veut jouer
l’important ce qui lui réussira mal, surtout dans ce pays où les gens comme il faut se connaissent en procédés.
Le fils ne demandait pas moins que je rentrasse avec ma troupe ou qu’au moins il me fût défendu de
chasser. Il aurait été par trop plaisant que depuis cinq mois que j’essuie les fatigues les plus fortes à chasser
un animal dont la destruction me comblerait de gloire et de satisfaction, je fusse privé de l’espoir de
réussir pour plaire à un homme qui ne fait qu’arriver. Pouvait-on d’ailleurs sans injustice frustrer mon détachement
de l’espérance qu’il a que toutes les peines qu’il s’est donné et qu’il se donne encore tous les
jours, seront enfin couronnées par un heureux succès qui lui procurera la récompense des neuf mille francs
qui y sont attachés. Je me suis contenté de rendre compte des procédés de ces messieurs à M. le comte de
Moncan qui les a trouvés aussi étranges qu’ils le sont effectivement et qui m’a envoyé ordre de continuer
mes chasses à mon ordinaire, en y mettant l’honnêteté, pour le bien public, de ne point contrecarrer ces
messieurs dans les leurs et de les aider au contraire s’ils m’en priaient, ce que je ferai avec plaisir.
165
Outre la satisfaction personnelle que j’aurais de pouvoir parvenir à détruire ce monstre, j’en serais encore
plus flatté par le bien de ce que mon détachement en retirerait, car neuf mille francs sont une récompense
qui les mettrait tous à leur aise et en honneur, ils le méritent bien, car je ne saurais trop me louer du
zèle et de la bonne volonté avec laquelle ils me secondent.
Malgré la rigueur de la saison, je chasse aussi souvent que le temps me le permet et je puis dire que j’y
vais toujours ainsi que tous mes dragons avec la ferme confiance de réussir. Il ne faut qu’un moment pour être heureux, tout le pays est témoin des soins que je me donne et si quelque chose me console un peu des
fatigues que j’essuie, c’est d’en avoir mérité l’estime et d’en jouir. Je souhaite bien sincèrement, monsieur,
pouvoir vous annoncer par la première lettre que j’aurai l’honneur de vous écrire, qu’enfin le monstre n’est
plus et que c’est le détachement des dragons de S.A.S. qui l’a mis à mort.
J’ai l’honneur d’être avec un respectueux attachement,
Monsieur... » (Bulletin). • Les ordres de M. de Moncan sont peut-être ceux de sa lettre du 18/03.
Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Priest: « M. de St.-Priest,
Je vous avoue que je ne puis être entièrement de votre avis sur la nécessité de laisser subsister les choses
sur le pied où elles sont, relativement aux chasses de la Bête féroce. Nous avons la malheureuse expérience
que depuis quatre mois, les battues qui ont été faites n’ont opéré d’autres effets que d’effaroucher l’animal
au point de ne pouvoir plus l’approcher et qu’on n’a pas encore pu l’atteindre. Il serait à craindre qu’il tînt
encore longtemps si on ne prenait point d’autre mesures, et que d’ailleurs les chasses générales ne fissent
un tort considérable aux moissons et n’exposassent les gens de la campagne à perdre un temps précieux.
Ces considérations jointes à la confiance que j’ai dans l’expérience et les talents de M. d’Enneval m’ont
déterminé à vous proposer à le mettre à la tête de ces chasses. Cela n’empêche pas chacun de chasser en
particulier; mais il vaudrait mieux que tous les chasseurs se combinent avec M. d’Enneval, pour que des
opérations indirectes ne nuisent pas à la destruction de la Bête.
M. le duc de Choiseul a écrit de son côté à M. de Moncan pour le prier d’ordonner à M. Duhamel de ne
plus se mêler de cette chasse et de se retirer dans son quartier avec le détachement dont le commandement
lui avait été confié à cette occasion; ainsi, M. d’Enneval n’éprouvera par ce moyen aucun obstacle. Cela
n’empêchera pas au surplus ceux que vous avez invité de venir tenter cette chasse et de la suivre.
Mais il est essentiel qu’ils s’y prennent de manière à ne point nuire aux opérations de M. d’Enneval,
avec lequel (s’ils sont chasseurs) ils seront les premiers à se concerter; si, au contraire, ce n’était pas gens
entendant la chasse, il serait bien plus nuisible qu’utile de les laisser agir, puisqu’ils ne feraient qu’épouvanter
l’animal et le faire fuir. Je viens d’écrire au trésorier sur les avances des dépenses relatives à la
chasse de cet animal.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44)
Enterrement de Jean-Pierre Jouve (acte parfois difficile à lire en raison de ratures et
ajouts): « La Bessière ou Ferluc. Jean Pierre Jouve, fils de Pierre Jouve et de Jeanne * [Chastan ?] de Ferluc, habitants à la Bessière, âgé d’environ six ans, est mort le dix neuf mars mille sept cent soixante cinq, des blessures
qu’il avait reçu de la bête féroce le quatorze, et a été inhumé au cimetière de la paroisse le vingt mars
dudit an. Présents M. le vicaire [?] Ferriere p[rieur ?] vicaire. Béraud curé.
* Marlet correction apportée Béraud curé [?] vicaire » (Dumas) [Doc111]
Lettre de M. Barlon, de Beaucaire: « Monseigneur, des messieurs de cette ville qui voudraient faire le voyage de Marvejols pour aller à la
chasse de la Bête féroce qui fait tant de ravages, me pressent d’avoir l’honneur de vous représenter, s’il est,
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comme le bruit court ici, que le gentilhomme normand qui est arrivé à Mende a des ordres du roi pour se
faire la chasse ou duel, et s’ils ne seront pas obligés de se soumettre aux ordres de ce gentilhomme, s’ils entreprennent
ce voyage. M. de Beaulieu, ancien capitaine des hussards est du nombre de ceux qui ont cette
fantaisie, etc.
Je suis, etc.
Barlon. » (Pourcher)
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 20 mars 1765
Monseigneur
MM. d’Enneval ont reçu leurs chiens depuis peu de temps, et ils se sont divisés en plusieurs endroits en
Gévaudan sur la frontière de cette province du côté de Chaudes-Aigues. Ils ont abandonné St.-Chély à M.
Duhamel qui y est avec ses dragons.
Les bruits publics sont que leurs projets de chasse ne sont pas les mêmes et que cela occasionne du retardement
aux opérations de M. d’Enneval de qui le public attend plus tôt du secours. On rend à M. Duhamel
la justice qu’il a mis beaucoup d’activité et de bonne volonté pour détruire ce monstre; mais malheureusement
il a toujours échappé à sa poursuite, et fait beaucoup de ravage et a dévoré dans ce mois deux
personnes en Auvergne.
J’ai cru, monseigneur, devoir ne pas vous laisser ignorer ces circonstances qui me paraissent contraires
au bien de la chose. On ajoute que M. Duhamel ne quittera point St.-Chély que d'après les ordres du ministère
de la guerre.
Je [compte ?] demain d’aller voir M. d’Enneval pour savoir si je peux lui être de quelque utilité.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc » (A.D. P.-de-D.) [Doc233]
Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monseigneur, j’ai reçu par les deux exprès que j’avais envoyé à Montpellier à quelques jours d’intervalle
l’un de l’autre, les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Par la première, il vous a plu de
me faire connaître vos intentions sur les différents objets que j’avais eu l’honneur de vous proposer, relativement
surtout à M. Duhamel et à sa troupe. Par la seconde, vous avez bien voulu me donner vos instructions
sur la conduite que j’avais à tenir vis-à-vis de MM. d’Enneval, père et fils. Dans le même temps, j’ai
reçu par la poste une troisième lettre au sujet de la gratification de 300 livres qu’il a plu à sa Majesté d’accorder
au petit Portefaix personnellement, et une autre de pareille somme à ses petits camarades à se partager
entre eux. J’ai l’honneur de répondre en particulier à cette lettre par celle que j’ai celui de vous
adresser ci-joint, qui contient les éclaircissements que vous me demandez sur le compte de Portefaix et de
sa famille.
Avant la réception des deux premières, MM. d’Enneval père et fils s’étaient rendus de St.-Flour à St.-
Chély. M. d’Enneval le fils m’écrivit pour m’en informer. Il me marqua que leurs chiens n’étaient point encore
arrivés, et qu’ils les attendaient d’un jour à l’autre. Il me témoigna sa peine et celle de son père au sujet
des dragons, avec lesquels ils ne voulaient point se mêler dans leurs chasses, de crainte qu’elle n’en
fussent dérangées. Il m’adressa une lettre par M. le comte de Moncan, par laquelle il le priait de défendre à
M. Duhamel et à sa troupe de chasser. Je fis partir cette lettre par la poste. M. Duhamel me fit part à son
tour de ses griefs contre MM. d’Enneval qui refusaient de ce concerter avec lui et qui semblaient vouloir
faire une chasse exclusive, du moins à en juger par les propos que le fils lui avait tenus. Il me marqua qu’il
en avait porté ses plaintes à M. le comte de Moncan.
Dès que j’eus reçu par le retour de mon exprès la lettre que vous m’aviez adressée pour M. d’Enneval le
fils, je ne perdis pas un moment pour la lui faire passer à St.-Chély et je partis le lendemain l’y aller trouver.
Dans la première conférence que j’eus avec lui et avec M. son père, il fut d’abord question de ce que
vous leur aviez marqué au sujet des 30 louis qu’ils avaient demandés. Ils me dirent qu’ils n’avaient pas des
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ordres particuliers à ce sujet; qu’ils avaient cru que la lettre qu’ils avaient adressée de M. le contrôleur général,
par laquelle il vous priait de leur donner les secours dont ils auraient besoin, les autorisait à vous
faire cette demande; que d’ailleurs il venait d’y être pourvu; que M. de Ballainvilliers venait de leur écrire
qu’il chargeait le receveur des tailles de St.-Flour de leur compter tout l’argent dont ils auraient besoin. Ils
me montrèrent sa lettre en date du 2 de ce mois et une autre du contrôleur général du 23 février, à qui ils
s’étaient adressés depuis leur arrivée en Auvergne, pour se faire remettre des fonds. Il leur marquait qu’il écrivait à M. de Ballainvilliers de leur faire compter ce qu’ils demanderaient. Il est vraisemblable qu’à leur
passage à Clermont M. de Ballainvilliers leur avait fait la même réponse que vous et qu’en conséquence, ils
demandèrent à M. le contrôleur général des ordres positifs.
Ils me dirent ensuite qu’ils me communiqueraient le lendemain ceux dont ils étaient porteurs. Je les
priais de me faire connaître ce qu’ils désiraient que je fisse; et je leur témoignai tout mon empressement à
concourir à leurs vues, en tout ce qui pourrait dépendre de moi. Ils me renvoyèrent encore au lendemain,
pour me faire part des dispositions qu’ils se proposaient de faire. Ils finirent par me dire qu’ils ne pouvaient
absolument chasser avec les dragons, à cause des désordres qui pourraient en résulter; y ayant tout lieu de
craindre que si leurs gens parvenaient à tuer la Bête, les dragons ne tirassent sur elle après qu’elle serait
morte, qu’ils ne prétendissent l’avoir tuée eux-mêmes et qu’ils ne voulussent s’en emparer. Cela pourrait
arriver de même. Cependant je leur représentai combien il était intéressant pour le bien de la cause commune
d’agir de concert, et combien la mésintelligence pourrait être préjudiciable et rendre inutiles les opérations
réciproques. Ils me dirent qu’ils ne voyaient aucun moyen de conciliation et que si par la réponse
qu’ils attendaient de M. le comte de Moncan, la chasse n’était point interdite aux dragons, ils en écriraient
en Cour.
Après avoir quitté MM. d’Enneval, je vis M. Duhamel, qui me fit les plaintes les plus amères sur le
compte du fils. Il me dit qu’il avait eu pour eux les procédés les plus honnêtes auxquels le fils avait très mal
répondu; jusques à lui défendre publiquement les chasses et les battues avec ses dragons, prétendant être
autorisé à lui faire ces défenses par les ordres dont il était porteur, et dont il n’a jamais voulu lui faire part,
quelques instances qu’il lui eût faites et quelques assurances qu’il lui eût données de s’y conformer, dès
qu’il serait instruit de leur teneur. M. Duhamel m’ajouta que jusqu’à ce qu’ils lui auraient été communiqués,
il irait son train ordinaire. Je parlai à M. Duhamel relativement à ce que vous m’aviez fait l’honneur
de me marquer au sujet des emprisonnements qu’il avait fait faire. Il me répéta ce qu’il m’avait déjà dit cidevant:
qu’il n’avait fait en cela qu’exécuter les ordres de M. le comte de Moncan. Et il m’en fit voir une
lettre en date du 25 novembre par laquelle M. le comte de Moncan lui marquait de punir par la prison ceux
qui ne se conformeraient point aux ordres qu’il donnerait. Cependant nous convînmes qu’à l’avenir ces emprisonnements
cesseraient.
Ils ont même cessé depuis quelque temps, sans doute sur quelques représentations que je lui avais faites à mon précédent voyage à St.-Chély. Il me dit que s’il avait à se plaindre de quelqu’un, il se bornerait à en écrire. M. Duhamel est au fond un galant homme et il entend raison. Tout le monde a fait l’éloge de ses procédés
vis-à-vis de MM. d’Enneval, nonobstant les propos que lui tint le fils, qui sont tels que M. Duhamel
me les a rapportés, ainsi que les personnes qui y étaient présentes me l’ont certifié.
Le lendemain matin, MM. d’Enneval vinrent chez moi, ils me communiquèrent la copie d’une lettre écrite par M. le contrôleur général à M. Lavignen, intendant d’Alençon, que je fis copier et que j’ai l’honneur
de vous envoyer ci-jointe; tout se réduisit à cette pièce. Ils ne me firent rien voir de plus. Je leur demandai
quels arrangements ils trouvaient à propos de prendre et ce qu’ils voulaient que je fisse. Ils me
dirent qu’ils allaient commencer par s’établir entre le Gévaudan et l’Auvergne, aux lieux de La Garde,
d’Albaret-le-Comtal et de Termes. Ils me proposèrent d’écrire aux paroisses voisines de ces trois lieux et de
leur marquer:
Premièrement, que les habitants, lorsqu’ils entendraient chasser leurs chiens, sortissent de leurs maisons
avec des armes, vinssent à leur secours et tâchassent de tuer la Bête.
Secondement, que si la Bête faisait quelque malheur sur ces paroisses, les consuls leur dépêchassent un
exprès à celui des trois endroits dont ils seraient le plus à portée pour les en avertir.
J’écrivis en conséquence une lettre circulaire à quatorze communautés. Ils me demandèrent encore un
billet pour les consuls de toutes celles où ils se porteraient, afin qu’il leur fût fourni en payant deux chevaux.
Je leur remis ce billet. Toutes leurs demandes se sont réduites jusqu’à ces trois objets.
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Comme j’avais cru entrevoir dans les deux conférences que j’avais eues avec ces messieurs, qu’ils pouvaient
avoir dessein de rendre leur chasse exclusive, je leur donnai connaissance de l’affiche que vous avez
faite faire dans la province. Je leur fis observer que par cette affiche, la chasse était ouverte à tout le monde
et que par l’étendue du pays que la Bête parcourt, et la finesse et l’agilité de cet animal, il était bien nécessaire
qu’elle le fût, que j’avais déjà expédié plusieurs certificats à des chasseurs tant du pays qu’étrangers,
qui étaient venus prendre des instructions chez moi, et que je continuerai à en délivrer à tous ceux qui se
présenteraient. Ils ne m’objectèrent rien de contraire quoique je pus m’apercevoir que ce que je leur disais
ne les satisfaisait pas. Le fils se borna à me demander de lui faire porter la Bête au cas que quelque autre
que ses gens la tuasse.
Je ne lui laissai point ignorer que les ordres du ministre et ceux que vous m’avez fait l’honneur de
m’adresser, étaient que la Bête vous fût envoyée à Montpellier, pour être de là transportée aux Jardins du
roi, et que si l’on était assez heureux que de la détruire, je ne pouvais qu’exécuter ces ordres. Il me dit qu’il
en avait des postérieurs de sa Majesté, dont il me ferait part. Je lui répondis que lorsqu’il aurait eu la bonté
de m’en donner connaissance, je m’y conformerai avec la soumission que je leur devais. Il me dit qu’il me
les ferait voir.
Je cherchai ensuite à concilier les opérations de MM. d’Enneval avec celles de M. Duhamel; mais la
chose ne fut pas possible. Et, en effet, il paraît bien difficile qu’ils puissent chasser ensemble. Je représentai à MM. d’Enneval que les affaires dont j’étais chargé m’obligeraient de retourner dans peu de jours à
Mende, mais que je laisserais auprès d’eux mon frère qui m’avait accompagné à St.-Chély, qu’il suppléerait à mon défaut et leur donnerait toutes les facilités et les secours qui pourraient dépendre de lui. Ils me parurent
sensibles à cette attention. Nous nous entretînmes longtemps sur la figure et l’instinct de la Bête et
sur ce qu’on croyait qu’elle pouvait être. Je rendis à ces messieurs tout ce que j’avais pu en apprendre, et
plusieurs personnes, qui étaient présentes à notre conférence, leur dirent ce qu’elles en savaient; quelquesunes
même qui l’avaient vue, leur firent part des remarques qu’elles avaient faites. M. d’Enneval, le père,
après avoir recueilli tout ce qui venait d’être rapporté, parut embarrassé. Il se réduisit à dire qu’il ne saurait
se promettre que ses chiens y donnassent; mais que s’ils le faisaient, il était sûr de la détruire ou de
l’éloigner. Il ne témoigna rien sur la difficulté du pays. Mais je crois que ces messieurs s’en étaient fait une
idée différente, lorsqu’ils s’étaient engagés dans l’entreprise, et qu’ils ne s’attendaient pas à trouver autant
de montagnes, de bois, de marais et de neige, ni que la Bête parcourût autant de terrain.
Ce fut ce qui se passa à cette seconde conférence, après laquelle M. d’Enneval, le père, partit pour aller
reconnaître le pays du côté de Fournels. Et je dînai tête à tête avec M. d’Enneval, le fils. Il m’entretint
longtemps des ordres qu’il avait du roi, et il me dit qu’il ne les communiquerait et ne les ferait voir qu’à
moi seul. Il me le répéta plusieurs fois, et je lui répétai plusieurs fois à mon tour qu’il pouvait être assuré
que je n’abuserais pas de la connaissance qu’il m’en donnerait. A l’issue du dîner, je l’accompagnai chez
lui, où il devait me faire voir ces ordres. Il commença par me présenter une seconde fois la copie de la
lettre de M. le contrôleur général à M. de Lavignen, et celles qu’il avait reçues de ce ministre et de M. de
Ballainvilliers pour lui faire toucher de l’argent. Il me montra dans son portefeuille, au milieu d’un tas de
papiers, un ordre du roi, qui paraissait signé de sa Majesté, autant que je pus en juger. Dans le moment que
je comptais qu’il allait m’en faire la lecture, il referma son portefeuille, et sur ce que je lui dis qu’il m’avait
fait espérer de me donner connaissance de cet ordre, il me répondit que ce qu’il m’avait fait voir d’ailleurs
suffisait quand à présent. Cette réponse avait de quoi me surprendre, cependant je ne témoignai rien. Le
soir, j’appris sur les 5 heures que ses chiens étaient enfin arrivés à La Garde, à l’entrée du diocèse du côté
de l’Auvergne, à 1 lieue de St.-Chély, où des chasseurs, qu’il avait pris en Auvergne et qu’il m’avait dit
pendant le dîner avoir consigné dans cet endroit-là, les retinrent, sans doute, suivant ses ordres. Le public a
cru que ces chiens étaient depuis plusieurs jours dans quelque dépôt secret, et que mon arrivée à St.-Chély
les avait fait manifester; d’autant mieux que plusieurs personnes, qui avaient passé huit ou dix jours auparavant à St.-Chély, venant de Clermont, avaient dit que ces chiens étaient arrivés dans cette dernière ville et
qu’ils avaient été conduits à l’intendance, M. de Ballainvilliers ayant voulu les voir. Je fus pour apprendre à M. d’Enneval l’arrivée de ses chiens. Il en était déjà instruit et il me dit qu’il se proposait d’aller les
joindre à La Garde. Nous devions nous voir le matin du dimanche, cependant il partit sans rien dire à personne.
Je le fis moi-même ce jour-là pour revenir à Mende, prenant ma route par Aumont où la Bête s’était
faite voir, et par Serverette, où j’avais donné rendez-vous au petit Portefaix et à ses camarades.
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Avant mon départ, j’insinuai à M. Duhamel que, quoiqu’il eût des ordres pour chasser partout où il serait
bon, qu’il dirigeât ses chasses du côté opposé à celui que MM. d’Enneval tiendraient, de peur que ces
messieurs ne prétendissent que les leurs ne fussent dérangées par la présence de ses dragons.
Ces messieurs semblent avoir la plume légère, et il me parut que M. Duhamel sentit tout le désagrément
qu’il y aurait pour lui, s’il était obligé de se justifier sur quelque plainte, surtout si elle était adressée au
ministre. Je laissai mon frère à St.-Chély, pour aller joindre MM. d’Enneval, ainsi que cela avait été convenu
et leur rendre en mon absence tous les services qui pourraient dépendre de lui.
A mon retour, j’ai reçu par la poste un paquet de M. le comte de Moncan, contenant deux lettres, l’une
pour M. Duhamel et l’autre pour M. d’Enneval, le fils, que je leur ai envoyées par un exprès, avant de faire
partir celui qui vous porte cette dépêche. J’ai cru devoir attendre de savoir de l’un et de l’autre ce que M.
le comte de Moncan leur mandait.
M. Duhamel me marque que M. le comte de Moncan veut qu’il continue ses opérations, et M. d’Enneval
m’écrit qu’il lui témoigne désirer que M. son père et lui puissent s’arranger avec M. Duhamel, mais qu’ils
ne sauraient le faire, et que si les dragons chassent avec eux, ils écriront en Cour. Mon frère me mande
qu’il va joindre MM. d’Enneval qui l’en prient. Ils n'ont pas encore fait grand-chose. Ils auraient pu le
faire, la semaine avant-dernière, si leurs chiens étaient plutôt arrivés ou si, suivant l’opinion publique, ils
eussent été plutôt manifestés. Mais pour la semaine dernière, il leur était impossible de manoeuvrer par le
temps cruel qu’il a fait et la quantité de neige qui est tombée. J’en ai trouvé abondamment à mon retour et
dans certains endroits je n’ai passé qu’avec peine.
J’ai cru, monseigneur, devoir entrer dans tout ce détail pour vous faire connaître l’état des choses; il
pourra vous mettre à portée de juger de ce qu’on peut espérer de ceux qui se portent pour nos libérateurs.
Dans ces circonstances, je n’ai point prescrit, quoique vous eussiez bien voulu m’y autoriser, les chasses
que j’avais eu l’honneur de vous proposer sur chaque paroisse les jours de dimanches et de fêtes, en obligeant
chaque habitant de chasser pendant quatre ou cinq heures. Il m’a paru, monseigneur, qu’il était plus à propos d’attendre l’ordonnance que vous m’avez fait l’honneur de me marquer que vous rendriez à ce sujet,
s’il était nécessaire; il en a été rendue une par M. l’intendant d’Auvergne, dont j’ai l’honneur de vous
envoyer ci-joint la copie. Vous verrez qu’elle est relative aux instructions données par le ministre et dont
vous avez eu la bonté de me faire part. D’ailleurs, il y a moins aujourd’hui que jamais de passages fixes de
la Bête. Tous les lieux du terrain qu’elle parcourt sont pour elle des lieux de passage, et la plupart des gens
qui les habitent sont sans armes à feu, qui est la seule qu’on puisse employer avec succès, car cette Bête ne
se met point à portée de l’arme blanche, lorsqu’elle est d’une certaine force et en bonnes mains. Vous verrez,
monseigneur, par le détail que je vais vous faire de nos nouveaux malheurs, depuis ceux dont j’ai eu
l’honneur de vous rendre compte, que cette Bête se porte partout et qu’on est partout exposé.
Le 28 février, elle enleva une jeune fille de 8 ans devant la porte de sa maison au lieu du Fau, paroisse
de Brion. Son père courut après, fit lâcher prise à la Bête, mais l’enfant fut si cruellement blessé qu’elle
mourut le lendemain. C’est la première personne que je sache avoir péri de ses blessures. Le même jour,
elle enleva une autre fille de Grandvals; elle fut promptement secourue et n’eut presque aucun mal.
Quelques jours après, elle dévora une jeune fille de 8 ans du lieu de Chabriès, paroisse d’Arzenc-d’Apcher.
Elle l’avait prise dans le village, elle la porta dans un pré, où l’on ne trouva que quelques restes d’ossements.
Le 8, elle coupa la tête et le col dans un pâturage à une autre fille du même âge du lieu du Fayet, paroisse
d’Albaret-le-Comtal.
Le 11, elle enleva une autre petite fille d’environ 4 ans sous un hangar de sa maison au lieu de Malavieillette,
paroisse de Fontans; elle fut presque entièrement dévorée.
Le 12, elle fut de nuit au bourg de St.-Alban et faillit y dévorer, dans la rue, une fille qui reçut promptement
du secours.
Le 13, elle attaqua une famille entière au lieu de la Bessière, paroisse de St.-Alban. La mère défendit ses
enfants avec un courage admirable et digne des plus grands éloges. Nonobstant tous les prodiges qu’elle fit,
elle ne put empêcher que l’un de ses fils, auquel la Bête s’était le plus acharnée, ne fût dangereusement
blessé. Il est encore bien mal. Je crois devoir avoir l’honneur de vous envoyer ci-joint la copie de la lettre
que M. le curé de St.-Alban a écrit à Mgr. notre évêque pour lui faire le détail de tout ce que la tendresse
héroïque de cette mère la porta à entreprendre.
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Le 14, ce monstre passa une de nos plus hautes montagnes, quoique prodigieusement chargée de neige,
et fut dévorer un enfant auprès du lieu du Pouget, paroisse de Thoras.
Toutes ces horreurs nous préparent à des plus grandes, si, comme il n’est que trop à craindre, ce fléau
n’est pas détruit avant le mois de mai, c’est-à-dire avant que les blés commencent à s’élever. Comme il est
bien important de prendre d’avance des mesures pour mettre des obstacles aux facilités qu’aura alors la
Bête de faire beaucoup plus de mal, j’ai résolu de me rendre à Montpellier pour prendre vos ordres. Ce
voyage me paraît indispensable et je le ferai, s’il plaît à Dieu, après la séparation des États Particuliers et
assiette indiquée à la semaine prochaine et après avoir assisté à l’assiette d’Alais, où je suis commissaire
principal.
Il n’a paru jusqu’à présent que peu d’étrangers pour entreprendre la chasse de la Bête féroce. Le mauvais
temps qu’il a fait peut avoir suspendu le zèle de bien des personnes. Il ne s’est présenté, chez moi, que
deux chasseurs du Bas-Languedoc, qui m’ont été adressés par M. le marquis de Calvisson, un autre du Vivarais
et deux messieurs d’Avignon qui sont venus avec des chiens. Je leur ai donné des instructions nécessaires
et leur ai remis mes certificats.
J’en délivrerai suivant vos ordres à tous ceux qui se présenteront, sans entrer dans aucun examen particulier
sur leur compte... J’ose espérer de vos bontés ordinaires que vous voudrez bien faire usage qui vous
paraîtra le plus convenable de tout ce que j’ai l’honneur de vous marquer sur MM. d’Enneval et sur leur
mésintelligence avec M. Duhamel. Comme M. le comte de Moncan qui en est instruit ne m’a rien marqué à
ce sujet, je n’ai pas l’honneur de lui écrire par cet exposé, d’autant mieux que je vient d’être informé que
M. Duhamel lui en a expédié un par lequel il n’aura pas manqué de lui rendre compte des nouveaux malheurs
qui viennent d’arriver.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont.
P.S. Je vais chercher à exciter l’émulation de M. de Tilhac, inspecteur des fermes, qui a dans le pays une
quarantaine d’employés sous ses ordres, parmi lesquels il en est qui sont très bons tireurs. Il m’avait fait espérer
que lorsque le temps s’accommoderait, il entreprendrait avec eux la chasse de la Bête. Il vient de s’y
déterminer, et je lui ai donné les instructions nécessaires. Je lui ai surtout recommandé de diviser sa troupe
de quatre en quatre, ce qui formera dix bandes, de placer chaque bande autour des villages ou hameaux
que la Bête fréquente le plus, et de leur faire faire le guet pendant la nuit. L’on pourrait espérer quelque
succès de cette troupe, et je suis charmé qu’elle veuille agir.
20 mars. » (A.D. Hérault c. 44). • Au moment où M. Lafont écrit, Jean-Pierre Jouve est en fait déjà décédé. On remarque
qu’il date l’attaque du 13, non du 14. Il date également l’attaque du Pouget du 14 au
lieu du 15.
Dans l’autre lettre jointe, il informe M. de St.-Priest qu’on a présenté Jacques Portefaix à
l’évêque qui, après avoir reconnu son intelligence, a résolu de se charger de son éducation.
M. Lafont estime qu’on ne peut faire une meilleure oeuvre, car sa famille est très nombreuse
et pauvre; il espère que le petit Portefaix peut devenir un sujet distingué (Pourcher).
21 mars (Jeudi, nouvelle lune) M. d’Enneval ne peut se rendre sur les lieux de l’attaque de la veille
en raison du mauvais temps, mais y envoie des hommes. On garde le reste du corps, mais
la Bête n’y revient pas. La Bête revient du côté de Termes; les d’Enneval sont informés
qu’elle y a enlevé un mouton, relâché une demi-heure plus tard sans mal. Les d’Enneval y
vont à l'affût inutilement (lettres, 02/04, 08/04). Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « M. le contrôleur général et M. le comte de St.-Florentin
Le 21 mars 1765
Monsieur
J’ai été instruit par M. d’Enneval des ravages que la bête féroce continue de faire en Auvergne. Elle y a
dévoré une le 8 de ce mois une fille auprès d’Albaret et [mot barré] et lui a mangé le sein et une épaule et
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un bras après lui avoir séparé la tête. [??] après aller à la poursuite de cet animal qui s’est réfugié dans
des grand bois qui étaient près de là [correction illisible]. Depuis le commencement [correction barrée]
Depuis le commencement de ce mois elle a paru dans différents endroits de cette généralité et y a attaqué
plusieurs filles et femmes, entre autres une femme qu’elle a blessée grièvement auprès de la Voulte, et un
petit garçon qu’elle a dévoré aux environs d’Andes de la ville d’Andes. M. d’Enneval est actuellement à la
poursuite de cet animal avec ses chiens qui sont arrivé depuis peu et j’ai donné en conséquence de la lettre
que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 10 de ce mois les ordres nécessaires pour qu’il commande et
dirige en chef les chasses qui se feront pour détruire ce monstre [ajout: dans ma généralité]. [?] il me
mande avoir établi des chasseurs le choisi les endroits postes points fixés pour établir les chasseurs, [?] à
La Garde et St.-Just qui sont de ma généralité et à Fournels et à Termes en Gévaudan. Ils m’ajoutent qu’il
lui était arrivé des chass tireurs du Gévaudan et d’autres du Languedoc qui étaient occupés à battre les
bois tous les jours. » (A.D. P.-de-D.) [Doc234] • La lettre de M. d’Enneval mentionnée est celle du 09/03. • M. de Ballainvilliers semble plus précis sur la localisation des attaques d’Andes et La
Voulte (voir 01-09/03) mais on ne peut savoir s’il s’agit de sa propre interprétation de la
lettre de M. d’Enneval ou s’il dispose d’autres informations.
Lettre de M. de St.-Priest à M. Lafont: La chasse est libre à qui veut l’entreprendre. (Pourcher)
22 mars (Vendredi) Le Courrier publie deux articles; l’un reprend la lettre de Saugues du 11/03
(Pourcher), l’autre la lettre de Paris du 14/03 (Généal43). Les d’Enneval se rendent à Aumont
pour rencontrer la Bête à son passage. Vers 8 heures du matin on vient avertir le fils
qu’un coupeur de bois l’a vue et lui a tenu tête. De son côté le père la suit allant du côté de
St.-Alban. Au Cheylaret elle veut emporter un enfant qui est secouru. M. d’Enneval la suit
plus d’une grande lieue avec un limier à travers bois et rochers sans l’arrêter. Ses gens,
alertés, accoururent et le rejoignent pour continuer la chasse. Ils trouvent le comte de Morangiès,
qui est sorti avec tous ses gens, ayant vu passer la Bête auprès du château. La Bête
passe La Gardelle, traverse en dépit du relief accidenté et gagne Chanaleilles. La chasse
s’arrête à 6 heures du soir; un chien s’attarde. Les d’Enneval vont coucher au Malzieu
(lettres, 26/03, 29/03, 02/04, 08/04). [Malzieu04/05] L’intendant du Languedoc fait d’après
les rapports plus ou moins exagérés un long mémoire au ministre des Finances sur l’attaque
de la famille Jouve (A.D. Hérault). M. Hebert, de Verrières, près Sceaux, conseille à
M. de Ballainvilliers une ruse qu'il a vu réussir contre un fort loup cervier qui désolait les
environs de Bonnières (Fabre): « De Vervières ce 22 mars 1765
[en marge: Le 30 mars 1765 écrit à M. de Montluc pour l’instruire de ceci]
Monsieur,
Lisant tous les ordinaires, les gazettes, il y en a peu depuis trois mois, qui ne fassent mention de quantités
de massacres que fait la hyène qui est dans votre province. Je vais vous rapporter le fait d’un fort gros
loup cervier qui était il y a quarante ans ou environ à Bonnières, lequel y faisait aussi de grands ravages,
surtout sur les enfants. Mes affaires me faisant trouver en ce pays, je donnai avis aux habitants d'habiller en
fille un mouton en fille que l'on coiffa avec un bonnet de fille, l'on le plaça en un endroit commode et plusieurs
personnes armées s’y portèrent. L'animal n'a pas manqué de venir se jeter sur le mouton qui remuant, s'est
imaginé être un enfant. Pendant ce temps là, l'animal a été tiré et tué par ceux qui étaient posté. En conséquence
de ce fait, il n’y aurait point de difficultés, monsieur, que vous fissiez exécuter dans différents endroits
de votre département l’avis que j’ai l’honneur de vous donner. Observez qu’il sera bon de faire arranger
le mouton pour qu’il soit debout et qu’il imite la grandeur d’un enfant; pour ce, il n’y a qu’à faire
battre en terre deux bons pieux et y bien attacher le mouton, pour que la hyène ne le puisse emporter, ce qui
sera encore plus commode pour ceux qui seront embusqués.
172
Et comme il paraît qu’elle donne volontiers sur les enfants qui sont en bandes, on ne ferait pas mal de
former deux ou trois enfants avec de la paille et les habiller avec leurs habits ordinaires de campagne et les
mettre aux environs du mouton. Étant certain de ce que j’ai l’honneur de vous exposer je pense que vous ne trouverez pas mauvais, monsieur,
l’avis que j’ai l’honneur de vous donner. Tout l’univers doit être sensible à tant de massacres aussi
souvent répétés. Je désire de tout mon coeur et en bon citoyen que mon expédient puisse réussir et que vous
me fassiez la grâce, monsieur, de m’en donner avis. Je suis toute l’année à ma maison de campagne à Vervières
proche Sceaux du Maine par le bourg de la Reine, route d’Orléans. Je suis très respectueusement,
monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur Hebert. » (A.D. P.-de-D. c. 1732 et 5 BIB 3) [Doc68, 87]
Supplément à la Gazette de Leyde: « Voici ce que rapporte la Gazette de France d’aujourd’hui au sujet de la Bête féroce du Gévaudan (...) La
première chasse générale, qui avait été concertée par le sieur Duhamel, capitaine des volontaires de Clermont,
et l’intendant d’Auvergne, se fit le 7 Février (...) Soixante-treize paroisses (...) formèrent un corps
d’environ vingt mille chasseurs (...) La Bête fut lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières; elle
passa à gué la rivière de Truyère dont le bord opposé se trouva malheureusement dégarni, quoique, suivant
les disposition qui avaient été faites, il dût être gardé par les habitants du Malzieu... » (Séité)
23 mars (Samedi) M. d’Enneval fait re-battre les bois mais sans succès (lettre, 02/04).
24 mars (Dimanche) Lettre de Couderc, médecin de Béziers: « Monseigneur, touché de compassion comme un bon patriote qui souffre des malheurs de ses voisins, ce
sont les mêmes malheurs que je désire avec ardeur lui rendre moins durables, s’il est possible. Ce seul motif
m’engage, monseigneur, à présenter à Votre Grandeur un plan figuratif que j’ai imaginé pour prendre la
Bête féroce qui fait tant de ravages dans le Gévaudan, et de laquelle on n’a pu venir à bout, malgré les
soins qu’on s’est donné jusques aujourd’hui, par les ordres de Votre Grandeur. Ce plan est un octogone
composé de huit fosses et autant de guérettes sur la pointe des angles internes. On voit sur le plan les indications
qui y sont nécessaires. Je serais fâché de vous ennuyer par un long détail.
Heureux si mon plan pouvait vous plaire et qu’on en fît usage. Oui, monseigneur, mille fois plus heureux
de vous être utile, non seulement d’être l’auteur de la destruction de ce monstre, mais encore à être le plus
humble et le plus attaché à Votre Grandeur, monseigneur, votre très respectueux serviteur.
Couderc,
médecin en chirurgie. » (Pourcher).
D’après le plan (aux archives de Montpellier sur un carton carré de 12 centimètres), le projet
consiste en huit fosses et huit guérites entre-placées et formant une circonférence de
120 pieds et 40 pieds de diamètre. Les fosses devaient avoir 6 pieds de largeur et 8 pieds
10 pouces de longueur et 12 pieds de profondeur. Chaque fosse devait être fermée avec
une porte de planches, qui aurait eu un essieu au milieu, faisant bascule sur des pieux bien
fixés à droite et à gauche de la fosse. Entre chaque fosse, il devait y avoir une guérite faite
de broussailles, où un homme pouvait se cacher et manoeuvrer avec son fusil. Au point
central de la circonférence des fosses et des guérites devait être une guérite où trois enfants
pourraient jouer et folâtrer pour la proie (Pourcher).
25 mars (Lundi, annonciation) La Bête attaque deux hommes et une femme qui coupent du bois
près de Saugues. Elle attaque d’abord la femme, sans être intimidée par la hache qu’elle a
en mains. Les deux hommes la secourent, la Bête abandonne le combat et se rend près du
Mazel. Un homme et une fille y gardent un troupeau d’agneaux et de brebis. La Bête qui
en veut à la fille, s’ouvre un passage en rejetant à cinq ou six pas d’elle tous les animaux
qui l’embarrassent sans leur faire d’autre mal. Elle assaille la fille qui, quoique aidée de
l’homme avec qui elle est, a bien de la peine à s’en défendre. Ils sont secourus (lettre,
173
08/04). M. de St.-Priest donne à M. de l’Averdy des renseignements sur la victime du Faude-
Brion le 24/02 (Pourcher). Lettre de J. Bourgeois, curé de Bouconville: « Monseigneur, la Bête féroce qui ravage le Gévaudan me paraît, suivant la description qu’on a faite dans
les journaux ou gazettes, être un chat tigre; animal singulier et que je crois qu’on ne trouve autre part que
dans le Yucatan, presqu’île du Mexique, où il y en a un grand nombre. M. Nicole dans sa géographie, tome
2 page 391 édition de 1758, dit que ces animaux seraient très redoutables aux habitants s’ils ne se nourrissaient
de jeunes veaux sauvages qui se trouvent en abondance dans cette presqu’île. D’où je conclurai que
cet animal doit fuir naturellement le boeuf, la vache et même les gros chiens. Mais que faisant sa nourriture
favorite du veau, on pourrait la surprendre en lui exposant en pleine forêt ou en pleine campagne en différents
endroits un veau de six semaines ou de deux mois au milieu de plusieurs pièges tendus, soit poison répandu
sur le corps des veaux, en sorte cependant que le veau [ne] puisse être incommodé, soit ce que nous
appelons grippes-loup, soit en exposant des veaux morts vis-à-vis lesquels on aurait dressé une batterie de
plusieurs fusils avec cordages tendus. Ce qui pourrait s’exécuter par vos ordres. Que cet animal soit seul de
son espèce ou qu’ils soient deux, selon quelques relations, ils auraient donc été débarqués en France, probablement
par la Méditerranée, peut-être aussi par l’Océan.
Le désir de voir le Languedoc bientôt délivré de cet animal redoutable, est le seul motif qui m’a porté à
prendre la liberté de vous faire cette lettre, espérant que vous voudrez bien la recevoir comme le témoignage
d’un zèle patriotique.
J’ai l’honneur, etc.
J. Bourgeois, curé de Bouconville, diocèse de Reims,
bailliage de Sainte-Mennehoult, proche Sainte-Mennehoult » (Pourcher).
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 25 mars 1765
Je vous suis très obligé, monsieur, de vouloir bien continuer à m’instruire de ce que vous apprenez des
ravages que la bête féroce continue de faire. Je vois avec plaisir par votre dernière lettre que M. d’Enneval
a pris des mesures qui paraissent devoir assurer le succès de sa chasse. Je joins ici une lettre que je lui écris, et que je vous prie de lui faire parvenir.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin
M. de Ballainvilliers. » (A.D. P.-de-D.) [Doc235]
26 mars (Mardi) Tenue des États Particuliers du Gévaudan, salle du palais épiscopal à Mende. « Bête
Ravages causés par la bête féroce;
Réquisitions sur les mesures à prendre pour les arrêter.
Ledit sieur syndic [Lafont] a dit encore qu'il n'est aucun membre de l'assemblée qui ne soit vivement touché
des malheurs causés par la bête féroce qui ravage depuis environ huit mois le Gévaudan; que cette
cruelle bête, sur l'espèce de laquelle l'on est encore incertain, les uns l'ayant prise d'abord pour une hyène,
d'autres pour un loup, auquel il semble en effet, suivant tout ce qu'on en a remarqué, avoir plus de rapport
qu'à tout autre animal, d'autres enfin pour un monstre, a déjà fait périr dans le pays vingt six personnes et
en a blessé un plus grand nombre, indépendamment des désastres arrivés en Auvergne et en Rouergue;
qu'on s'est donné bien des soins pour le détruire et qu'on a fait exécuter des chasses presque continuelles à
plusieurs desquelles ledit sieur syndic a assisté et dont certaines ont été très nombreuses, les habitants de
plus de cent paroisses du Gévaudan, de l'Auvergne ou du Rouergue ayant été mis en mouvement tout à la
fois, que les premières chasses ont été faites par des tireurs du pays qui ont été envoyés par Mgr. l'évêque
de Mende et M. les commissaires du diocèse sous la direction dudit sieur syndic; qu'à l'une de ces chasses
l'on a fait changer d'établissement à la bête, qu'elle a quitté les cantons de Langogne et du Vivarais par où
elle avait commencé ses ravages et qu'elle s'est portée du côté de St.-Chély où elle est actuellement, parcourant
une trentaine des paroisses du voisinage; qu'ensuite M. Duhamel, capitaine dans le régiment des vo-
174
lontaires de Clermont, s'est rendu à St.-Chély par ordre de M. le comte de Moncan, commandant de la province,
avec un détachement de cinquante six dragons de ce régiment; qu'il n'a cessé de faire de jour et de
nuit des courses continuelles avec ses dragons; qu'il a rencontré plusieurs fois la bête; que lui ou ses dragons
l'ont tirée dans quelques occasions, qu'elle l'a été aussi dans d'autres par des habitants du pays mais
qu'on ne s'est point aperçu qu'elle ait reçu aucune blessure, si ce n'est à une des chasses générales exécutée
le 7 février où elle fut tirée par un paysan et laissa quelques gouttes de sang sur la neige; qu'en dernier lieu
M. d’Enneval, gentilhomme de Normandie renommé pour la chasse du loup, a été envoyé avec M. son fils
dans le pays par la Cour pour la destruction de la bête et que l'entière direction des chasses et de toutes les
autres opérations relatives à cet important objet vient de lui être confiée, qu'il a commencé depuis environ
quinze jours ses travaux avec six chiens qu'il a amené avec lui; qu'il paraît que ce ne peut être que par des
moyens extrêmement multipliés qu'on pourra parvenir à détruire ce cruel animal dont l'instinct est singulièrement
rusé et l'agilité inconcevable; que dans ces circonstances il est à propos que MM. les curés, consuls
et notables des communautés où il s'est fait voir recherchent tous les expédients qui leur paraîtront propres à procurer la délivrance du pays, et qu'ils en fassent part à M. d’Enneval en lui donnant toutes les connaissances
locales et les facilités qui pourront dépendre d'eux; que si l'assemblée le trouve convenable, elle
pourra délibérer de charger ledit sieur syndic de leur en écrire pour les en prier.
Sur quoi l'assemblée pénétrée de douleur a chargé ledit sieur syndic d'écrire dans les communautés que
la bête parcourt et dans celles où elle pourra encore se jeter pour prier MM. les curés, consuls et notables
de s'occuper des moyens qui leur paraîtront les plus efficaces pour la destruction de cette bête, de faire part
de tous ceux qu'ils pourront imaginer à M. d’Enneval et de lui donner toutes les connaissances locales et facilités
dont il pourra avoir besoin pour remplir l'objet de sa mission, comme aussi elle a chargé ledit sieur
syndic de faire les plus fortes instances auprès dudit sieur d’Enneval pour l'engager à faire usage de toutes
les connaissances que son expérience en fait de chasse lui a acquises et à donner la plus grande activité à
ses opérations afin de procurer la prompte délivrance du pays, et Mgr. l'évêque de Mende a été supplié de
bien vouloir lui continuer sa protection dans une circonstance aussi malheureuse.
Après quoi le Te deum a été récité et la bénédiction a été donnée par Mgr. le Président. » (A.D. Lozère,
Mende: Délibération des États du Gévaudan, C 806) [Doc309]
Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Priest: « Monsieur, vous avez très bien fait d’ordonner à votre subdélégué de faire sur-le-champ la distribution des
deux sommes que le roi a bien voulu accorder au nommé Portefaix et à ses camarades, afin de ne point retarder
l’effet des grâces de sa Majesté. Je viens d’écrire au trésorier des États de remettre à vos ordres les
25 louis que votre subdélégué a avancés pour cette distribution afin d’opérer son remboursement.
Lorsque vous aurez reçu les éclaircissements que je vous demandais concernant le petit Portefaix, vous
me ferez le plaisir de me les faire parvenir.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
Lettre de M. de l’Averdy à M. Mazade de St.-Bresson: « M. de St.-Priest a fait distribuer, monsieur, en conséquence des ordres du roi une somme de 600 livres,
que je vous prie de lui faire remettre par votre caissier à Montpellier. Je vous adresserai incessamment une
ordonnance de pareille somme sur le trésor royal en remplacement.
Les chasses ordonnées pour la destruction de la Bête féroce qui désole le Gévaudan donnent lieu à des
dépenses journalières, auxquelles il est nécessaire de pourvoir sur-le-champ. Pour faciliter ce service, je
vous prie de donner ordre également à votre caissier de fournir à M. l’intendant les fonds dont il pourra
avoir besoin.
Je vous en ferai tenir compte sur l’état que vous m’en fournirez, etc.
De l’Averdy. » (B.N).
175
D’après Pourcher, M. d’Enneval (père ou fils) envoya copie de cette lettre pour impressionner
un destinataire inconnu, en précisant: « J’ai l’original entre mes mains. Martin
d’Enneval. » • La note attribuée à M. d’Enneval mentionne comme prénom « Martin, » qui ne correspond à aucun des noms connus des d’Enneval.
M. de St.-Priest écrit à M. Lafont deux lettres, l’une à propos de Portefaix, l’autre concernant
les d’Enneval (lettre, 02/04). Ordonnance: « Ordonnance de 600 livres
Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finance en la province du Languedoc.
Vu la lettre de M. le contrôleur général du 19 février dernier, par laquelle le ministre nous a instruit
qu’il a plu au roi d’accorder au nommé Portefaix, jeune enfant du Gévaudan, une gratification de 300
livres pour le récompenser de la fermeté, du courage et de l’intelligence qu’il a montrés en se défendant
contre la Bête féroce, avec la petite troupe d’enfants qu’il commandait; et pareille somme de 300 livres à
ses camarades à diviser entre eux; et attendu que le sieur Lafont, notre subdélégué à Mende, a déjà fait
l’avance de partie des dites deux sommes et qu’il doit remettre le surplus au sieur prieur de Bagnols-les-
Bains, oncle de Portefaix.
Nous ordonnons que la délivrance des dites deux sommes de 300 livres revenant ensemble à 600 livres,
sera faite audit sieur Lafont par le sieur trésorier de la province, qui en sera remboursé sur l’état que nous
adressons au ministre de toutes les dépenses relatives au même objet, conformément à ce qui nous a été
marqué en dernier lieu par M. le contrôleur général.
Fait à Montpellier, le 26 mars 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Lafont. » (B.N. mss. fs. fr. 7847. f° 14)
Lettre de M. d’Enneval à M. de Ballainvilliers: « A St.-Chély ce 26 mars 1765
Monseigneur
Je ressens par votre dernière lettre et celle que vous adressez par M. de Monluc tous les soins que vous
voulez bien vous donner pour notre réussite. Le dix neuf cette bête a passé entre ici et La Garde sur les
quatre heures du soir. Elle passa d’ici à Albaret où étaient nos chiens et une partie de nos gens. Le garçon
fut après avec un limier pour voir si elle restait à quelque endroit. Elle fut tirée en foulant la route par un
paysan qui en ayant eu peur attendit qu’elle fut plus éloignée. Le garçon l’ayant quittée se faisant tard, en
laissant sortir les autres chiens pour leur donner la soupe, celui qui en avait eu connaissance n'étant pas éloigné de sa voix, amena les autres et chassèrent jusqu’à demi-heure de nuit qu’on eut de la peine à les
rompre. C’est la première preuve que j’ai eue que les chiens la chasseraient. Le vingt deux que nous nous étions transportés de ville à Aumont, mon fils à son particulier en eut connaissance. Un paysan le vint avertir
qu’il l’avait vue de très près et même lui avait tenu tête. Dans ce même temps étant dispersés en quête,
j’attendis des clameurs à un village où elle avait pris un enfant par le bras mais qui fut secouru. J’y fut et la
suivit avec un limier plus de deux lieue à travers champs, bois et rochers sans qu’elle voulût se remettre.
J’ai trouvé chemin faisant M. le comte de Morangiès qui revenait de la poursuivre, ayant été vue sous son
château. Elle gagna les bois de La Gardelle et de là à Chanaleilles. Depuis ce temps là nous n’en avons pas
entendu parler ni M. de Morangiès qui se donne tous les soins possibles pour en entendre parler. Nous étions presque tous à jeun le jour de cette chasse mais le lendemain nous fûmes bien récompensés chez M.
de Morangiès. Je ne perdrai point courage, monsieur; je vous suis sensiblement obligé de toutes vos attentions
mais il me fâche de faire de la dépense infructueusement. Enfin je fais comme le pilote qui attend un
bon vent. Mon fils et moi avons l’honneur d’être très respectueusement
176
Vos très humbles serviteurs
D’Enneval
Nous allons rester quelques jours à Termes, Fournels, La Garde, jusqu’à ce que nous ayons des nouvelles. » (A.D. P.-de-D.) [Doc236] • Les relations entre le comte de Morangiès et les d’Enneval semblent encore cordiales.
M. de St.-Priest écrit à M. Lafont pour lui vanter les talents de M. d’Enneval et son intelligence à la chasse. Il lui fait part de ses incertitudes sur les prétentions de M. d’Enneval et
de M. Duhamel. Il ajoute qu’il ne peut pas se permettre de se rendre à Montpellier (Pourcher).
Lettres de Mende (Lettre, 04/04; Courrier, 12/04). Le Courrier d’Avignon souligne: « Il ne se passe rien en France ni dans l’univers dont nos curieux soient aussi empressés d’être instruits
qu’ils le sont de ce qui se passe dans le Gévaudan. » (Bierre) « Tant que cette cruelle Bête vivra, elle fera (...) la matière des conversations journalières, comme fait la
guerre tant qu’elle dure; et la relation d’un nouvel exploit de sa part aura la même vogue que pourrait
avoir celle d’une bataille. » (Séité).
27 mars – 19 mars 1766 78 loups sont tués en Gévaudan (André).
27 mars (Mercredi) Les habitants de la paroisse de Prunières tirent deux coups de fusil sur la Bête
près de St.-Alban, après l’avoir poursuivie longtemps à travers leur paroisse. Les coups de
fusil sont tirés de fort loin. Elle se blottit à chaque coup et pousse un cri au dernier (lettre,
02/04). Décès de Catherine Boyer à l'hôpital de St.-Flour (registre, 19/01; acte, 28/03).
Lettre de Robin de Bordeaux: « Monseigneur, il y a bien longtemps que j’aurais eu l’honneur de vous écrire au sujet de la Bête qui mange
le monde dans le Gévaudan, mais j’ai cru qu’on parviendrait à la détruire. Je viens d’apprendre que tous
les efforts qu’on a pu faire ont été inutiles et que l’on offre une récompense à celui qui pourra parvenir à sa
défaite. Si vous voulez me faire la grâce de me promettre ce que vous jugerez à propos, je vous enverrai un
plan pour l’attirer où on voudra et à peu de frais et aisé à exécuter. Il y a quinze ans que je fais la chasse
aux renards et aux autres bêtes par le secret que j’ai, ce qui fait que je suis au fait de tromper toutes sortes
d’animaux. J’ai eu l’avantage de travailler pour M. de St.-Martial de Montpellier.
J’ai l’honneur, etc.
Approuvant l’escritu ci-dessus, Robin
Adresse: Robin chez M. Mézin, négociant. Rue de la Rousselle à Bordeau. » (Pourcher)
Lettre de M. Lafont: « J’apprends dedans le moment que M. de comte de Moncan s’est déterminé à rappeler le détachement des
volontaires à Clermont que commande M. Duhamel et qu’il doit s’acheminer au St.-Esprit; au moyen de
quoi toutes les discussions avec MM. d’Enneval cessent.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (Pourcher)
28 mars (Jeudi) La Bête revient sur la paroisse de Prunières, où on lui donne de nouveau la chasse.
Elle se jette sur celle du Malzieu, où un des employés des fermes la tire encore, mais de
trop loin pour l’atteindre (lettre, 02/04). Enterrement de Catherine Boyer: « Catherine Boyer, fille à Pierre, tisserand, du lieu de Sistrières, paroisse de Montchamp, venue à l'hôpital
le dix neuf janvier mille sept cent soixante cinq pour y être pansée des plaies que l'animal anthropophage
qui court dans le Gévaudan et l'Auvergne lui avait fait y est décédée le vingt sept mars mille sept cent
soixante cinq après avoir reçu les sacrements de l'église. Son corps a été inhumé le lendemain vingt huit du
177
dit mois dans le cimetière du dit hôpital. Présents Pierre Ponsonailles et Jean Raynal pauvres du dit hôpital
qui ont déclaré ne savoir signer de ce requis les dits jour et an. La dite fille âgée d'environ vingt ans. Signé
Vassal. » (Registre de décès de l'hôpital de St.-Flour 1737-1792).
29-30 mars La Bête est poursuivie aux environs de Feyrollettes par quelques habitants et des bouviers,
avec fusils et hallebardes mais sans succès (lettre, 03/01/66).
29 mars (Vendredi, premier quartier) Vers deux heures de l’après-midi, François Fontugne, âgé de
près de 9 ans, du Cheylaret (Javols), revient de Longuesagne avec sa soeur, âgée d’environ
17 ans; la Bête les attaque à La Croix de Vale (Croix-Blanche), à deux portées de fusil du
Cheylaret. François est saisi par une épaule et emporté parmi les bois, malgré la petite résistance
de sa soeur. Des habitants du Cheylaret accourent avec le chien du parc. Ils
trouvent François dans un lieu appelé Fontfreiges, couché sur le dos, les entrailles d’un
côté et le foie de l’autre. Le poumon et le coeur sont dévorés, sans aucune trace de sang.
Tout l’intérieur de la poitrine et le cou sont rongés; la peau par-derrière est pendante jusqu’au
dos. Le reste du corps est couvert de blessures (acte, 30/03; relation, avril; lettre,
02/04). • Je ne sais pas situer La Croix de Vale ni Fontfreiges.
Vers deux heures et demi, la Bête attaque à un quart de lieue un jeune berger, âgé d’environ
14 ans; celui-ci l’ayant aperçue, il s’appuie contre un arbre, et avec sa petite hallebarde,
pare les coups et les assauts de la Bête. Il remarque entre autres choses que la Bête a
quatre griffes à chaque patte. Enfin, elle se jette sur son troupeau et attaque un des plus
beaux moutons. Le berger est obligé de battre en retraite et de se retirer à Javols à reculons,
la Bête le poursuivant toujours (lettre, 02/04; relation, 04/04/65). • Lors de cette attaque, la Bête semble montrer sa prédilection pour les victimes humaines
de préférence au bétail.
Averti, le curé de Javols envoie le frère de François avertir M. Duhamel. La cadavre de
François est embusqué durant la nuit par MM. d’Aumont et MM. Blanquet, en vain; la
pluie venant, ils enlèvent le corps et se retirent (lettre, 02/04). Article satirique dans la
presse anglaise (article du Courrier d'Avignon, 26/04). Lettre de M. d’Enneval fils, de
Termes: « Monsieur, nous n’avons point entendu parler de la Bête depuis le 22 que nous l’avons chassée et suivie
jusqu’à 6 heures du soir, que nous étions presque tous à jeun. Nous la trouvâmes auprès d’Aumont à 2
lieues d’ici sur la route de Mende, sur les 8 heures du matin; mais elle voulut point s’arrêter, passa à travers
les rochers, les champs et les bois, fut gagner St.-Alban, où nous trouvâmes M. le comte de Morangiès
et ses gens qui, l’ayant vue passer auprès du château, la poursuivaient; de là, elle fut à La Gardelle et de là à Chanaleilles, où la nuit nous prit; nous couchâmes au Malzieu.
Le 19, elle avait passé entre La Garde et St.-Chély; de là à Albaret, où nous avions les chiens. On la suivit
et les chiens la chassèrent fort bien jusqu’à une demi-heure de nuit, qu’on eut bien de la peine à ravoir
les chiens. Elle avait été tirée par un paysan qui aurait dû la tuer, mais il en eut peur, et la laissa éloigner
davantage pour la tirer.
Les chiens ne demandaient pas mieux que de la chasser; mais comme elle a trop d’avance, la difficulté
est de la rencontrer à propos. Elle n’a tué personne, que je sache, depuis quelque temps; mais elle n’en a
pas moins attaqué, excepté depuis le 19.
Je ne sais si je vous ai mandé que je n’avais pu parler qu’à M. Cromeau à Paris. J’attendis longtemps
M. le contrôleur général, mais il me fit dire qu’il était occupé à la commission, qu’il ne rentrerait que très
tard, et que nous partirions le lendemain de bonne heure. J’en reçus des lettres très obligeantes pour tous
les secours nécessaires. Je n’ai point encore pris d’argent, en ayant encore, quoique je sois obligé de dé-
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frayer trois gentilshommes pauvres, mais bons chasseurs, qui sont venus d’auprès d’Aurillac à la recommandation
de leur seigneur.
Nous nous ennuyons fort, en attendant des nouvelles de cette Bête; je ne sais où elle a pu passer son
temps, sans faire parler d’elle.
J’ai, etc.
d’Enneval. » (B.N.) • M. d’Enneval fils oublie l’attaque du 20 à Aumont et n’est pas encore averti de celle du
jour.
Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « M. de la Bessière ne m’a pas laissé ignorer, monsieur, les nouvelles marques d’amitié dont vous avez bien
voulu me combler en dernier lieu, en faisant valoir en pleine assemblée et mon rôle et la bonne volonté de
ma troupe pour délivrer votre pays du monstre qui le ravage. Cette nouvelle obligation dont j’ai l’honneur
de vous être redevable et pour laquelle je vous prie de recevoir tous mes remerciements, serait bien capable
de me faire redoubler de zèle si c’était possible d’ajouter à celui qui me conduit; mais j’ose dire qu’il est à
son comble et si quelque chose peut adoucir un peu la douleur que j’ai de le voir infructueux jusqu’à présent,
c’est le témoignage que vous avez bien voulu rendre, monsieur, qu’au moins il n’y va point de ma
faute, si les soins que je me donne pour réussir ne sont pas encore couronnés d’un heureux succès. » (Bulletin)
30 mars (Samedi) Des chasseurs et paysans repèrent la Bête, la poursuivent mais la perdent de vue
dans un bois. La pluie tombe avec violence (Traces). M. de Ballainvilliers transmet à M.
de Montluc les conseils de M. Hébert (lettre, 22/03). Arrivée de deux chasseurs de Montpellier.
M. Duhamel écrit à M. Lafont pour lui fournir le nom du consul ayant insulté ses
dragons: M. Astruc, premier consul du Malzieu (lettre, 02/04). Il écrit également à l'évêque
de Mende: « Monseigneur, comme nous sommes dans un temps où tout honnête homme doit en faire preuve, et que mes
dragons en même temps qu'ils se font un point d'honneur de bien servir leur Roi n'ont pas moins à coeur de
rendre à l'Etre Suprême tout ce qui lui est dû, j'avais écrit au père capucin qui est du couvent de Langogne
et qui prêche au Malzieu, pour le prier de vouloir bien prendre la peine de venir ici passer un jour ou deux
pour y confesser mes dragons qui le connaissent et dont il a la confiance. Ce révérend père m'a répondu,
monseigneur, qu'il serait enchanté de seconder la bonne intention de ma troupe, mais que les pouvoirs que
Votre Grandeur lui avait donnés n'étaient que pour le Malzieu et qu'il ne pouvait sans votre approbation se
rendre à St.-Chély. Je vous supplie, monseigneur, de vouloir bien lui accorder cette permission, afin que
ceux de mes dragons qui souhaitent se confesser à lui puissent exécuter leur bonne volonté. Comme leur
chef, je leur donnerai l'exemple et ils pensent tous trop bien pour ne pas me suivre. J’ose espérer, monseigneur,
que le motif de la demande que l’ai l’honneur de faire à Votre Grandeur lui paraîtra trop louable
pour ne pas y avoir égard et qu’elle voudra bien par le retour de mon exprès, me faire l’honneur de
m’adresser la permission dont a besoin le révérend père Théodore, que je lui ferai passer sur le champ.
J’ai l’honneur d’être avec un profond respect,
Monseigneur... » (Bibliothèque Municipale d'Amiens, mélanges.)
Cette lettre fait certainement suite à la suivante, fournie sans date in Bulletin: « Comme nous sommes dans un temps, Mon Révérend Père, où tout honnête homme doit en faire preuve, et
que mes dragons en même temps qu’ils se font un point d’honneur de bien servir leur Roi, n’ont pas moins à
coeur de rendre à l’Etre Suprême tout ce qui lui est dû, je vous aurais une obligation infinie, si vous vouliez
avoir la bonté de leur en faciliter les moyens [en] prenant la peine de venir demain ici et d’y rester
quelques jours pour entendre leur confession. Comme leur chef, je leur donnerai l’exemple, et ils pensent
tous trop bien pour ne pas me suivre.
179
Une personne qui a l’honneur de vous connaître, mon révérend père, m’a fait votre portrait et m’a dit
que vous aimiez le militaire. J’en suis d’autant plus charmé que c’est la véritable façon de penser qu’il faut
avoir pour convertir les militaires mêmes.
Venez donc, mon révérend père, gagner des âmes à Dieu, la gloire vous en est réservée et j’espère que le
motif de ma demande vous paraîtra trop louable pour ne pas vous y prêter. Je vous attends ici demain, vous
y trouverez votre logement prêt et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour reconnaître le mieux qu’il me
sera possible le service que je vous prie de vouloir bien rendre à ma troupe.
J’ai l’honneur d’être très parfaitement, mon révérend père, votre très louable et très obéissant serviteur.
Duhamel. » (Bulletin)
M. de St.-Florentin écrit à M. de St.-Priest pour divers arrangements avec M. d’Enneval
(A.D. Hérault). Lettre de M. de St.-Florentin à M. de St.-Priest: « A Versailles, le 30 mars 1765.
J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire en m'envoyant l'extrait de celle que
vous avait écrite M. de Morangiès. Le roi à qui j'ai rendu compte des faits qu'elle contient a cru devoir récompenser
le courage avec lequel la femme de Pierre Jouve a défendu ses enfants; et sa Majesté m'a chargé
de vous marquer qu'elle voulait lui accorder une gratification de 300 livres. M. le contrôleur général doit
pourvoir au payement de cette somme.
On ne peut mieux, etc.
St.-Florentin » (Pourcher). • Voir le 01/04 et le 10/04 pour le cheminement de la récompense de Jeanne Jouve.
Acte de décès: « François Fontugne du Cheylaret, fils légitime et naturel à Jean Pierre et de feu Catherine Brun, mariés
dudit lieu, âgé d'environ neuf ans, fut dévoré hier, sur les deux heures après midi vingt neuvième mars mille
sept cent soixante quatre cinq. Venant avec sa soeur de chercher d'estame de Longuessagne il fut saisi par la
bête féroce qui désole tout ce pays-ci près de la croix qu'on appelle de Vale. Il fut emporté dans une pièce
qu'on appelle Fontfreiges, le crâne de la tête tout rongé, le poumon et le coeur mangés avec toute la poitrine
et le col, les intestins jetés sur les cuisses, enfin réduit en un état d'horreur. Les susdits restes m'ont été portés
ce matin, que nous avons ensevelis selon l'usage ordinaire. Présents Jacques Vali, Mathieu Teissier, dudit
Cheylaret, illiterés, Jean Pierre Brun de Javols et Jean François Tichit du Cros signés avec nous. Tichit,
Trémoulet, Curé. » (Registre de Javols, A.D. Lozère EDT 076 GG 6). [Doc106] • Estame: ouvrages de fils de laine (Pesch) ou « estomba »: coudrier pour faire des aiguillons
(Cubizolles) ? • Le Cros est un hameau juste au nord de Javols.
Lettre de Paris, publiée dans le Courrier d’Avignon du 09/04: « Selon ce que l’on mande du Malzieu, dans le diocèse de Mende, une fille âgée de 30 [ans], se retirant, le
9 de ce mois, à 5 heures du soir, fut attaquée auprès de Ruynes, en Auvergne, par la Bête féroce, et quoique
forte et robuste, armée même d’une pelle et d’un hoyau, elle fut égorgée à très peu de distance de son père
qui venait après elle.
M. de la Bessière, avocat en parlement établi au Malzieu, mais se trouvant à Ruynes, lieu de sa naissance,
se transporta aussitôt sur les lieux accompagné de son frère et de ses domestiques. La Bête n’avait
eu que le temps de lui faire trois ouvertures à la jugulaire et de lui sucer le sang. M. de la Bessière et ses
gens gardèrent le corps toute la nuit dans l’espérance que la Bête se rapprocherait; mais elle ne parut que
le lendemain dans l’endroit, après qu’on eut enlevé le cadavre et qu’on se fut retiré.
Le 14, jour qu’elle attaqua les enfants de la Bessière, elle avait diversement bataillé. Ayant passé la rivière
de Truyère à St.-Léger, en Gévaudan, elle attaqua à Albaret-Sainte-Marie un jeune garçon à la porte
180
de sa maison et l’aurait dévoré, si le curé et d’autres habitants ne l’eussent intimidée. Furieuse d’avoir
manqué son coup et d’être encore poursuivie dans sa retraite, elle attaqua, terrassa et égorgea autant
d’animaux qu’elle rencontra. Elle mit en pièce un cochon et un mouton de pure rage, sans les dévorer ni
même les goûter. Continuant sa marche et toujours furieuse, elle attaqua à Prunières un autre garçon qu’on
lui enleva de force. Elle repassa la rivière de Truyère et se rendit sur les 3 heures à La Bessière, paroisse de
St.-Alban, où se passa la scène furieuse dont il a été tant parlé. Le même jour à l’entrée de la nuit, elle attaqua
et dévora sans obstacle un autre garçon dans la paroisse de Chanaleilles.
La bourgeoisie du Malzieu se mit en marche, le lendemain, pour la poursuivre, mais ce fut inutilement.
M. d’Enneval n’a pas été plus heureux, du moins jusqu’au 18, puisqu’on marque qu’à cette date, il avait
battu depuis deux jours certains endroits où on avait vu la Bête, sans la voir lui-même et sans que ses chiens
eussent encore trouvé la voie.
Cependant tout le monde est dans la consternation, les foires et les marchés sont presque déserts; personne
n’y va seul et le peu de ceux qui y vont, s’attroupent pour y aller. » (B.N.)
31 mars (Dimanche de la passion, Rameaux) M. d’Enneval signe l’acquit de 720 livres de M. de
St.-Priest (Ordonnance, 18/03). A midi, on vient avertir M. d’Enneval que la Bête a attaqué
un enfant dans un village entre Fournels et Termes. L’enfant est secouru après s’être défendu
avec sa pique, au bout de laquelle on retrouve de la bourre. Une chasse est lancée, comprenant
le vicaire, et les chiens donnent, mais la Bête s’échappe vers le Mont Alhérac. M.
d’Enneval récupère les chiens, dont l’un a poursuivi la Bête longtemps (lettre, 02/04).
Avril Correspondance Littéraire: « La Gazette de France s'occupe, depuis quelques mois, à consacrer dans ses fastes des exploits d'une nouvelle
espèce. A chaque ordinaire, on trouve un récit pathétique des ravages de la bête féroce dans le Gévaudan,
et des actions héroïques et mémorables que les entreprises de cet animal furieux occasionnent. Aujourd'hui,
c'est une mère qui défend avec un courage incroyable trois de ses enfants; d'autrefois, c'est une
troupe de cinq enfants qui met la bête féroce en fuite. Le plus âgé d'entre eux, l'illustre Portefaix, n'ayant
pas tout à fait onze ans, fait des prodiges de valeur, et fournit à la Gazette de France le sujet d'un article
plein d'héroïsme. Comme les auteurs de la Gazette ne sont que des historiens, on pourrait leur demander
sur la foi de qui ils rapportent tant de merveilles: car, remarquez que tous les exploits du jeune Portefaix
cessent d'avoir lieu, s'il s'y trouve un témoin digne de foi. Ce témoin apparemment l'aurait dispensé, par ses
secours, de donner tant de preuves d'une intrépidité au-dessus de son âge. C'est donc sur le témoignage de
cinq enfants qu'on raconte ces hauts faits ! Ajoutez à ces cinq enfants les enfants qui rédigent la Gazette de
France et les enfants qui ajoutent foi à ces pauvretés, et vous aurez bien des enfants. Quoi qu'il en soit, un
poète inconnu vient de publier un poème épique en deux chants, intitulé Portefaix (poème héroïque, Amsterdam
et Paris, 1765, in-8°). Ce qu'il y a de plus recommandable dans ce chef-d'oeuvre, c'est son étendue: elle
se réduit à une feuille de cinq pages et demie. M. de Buffon, qui n'a pas tout à fait autant de goût pour le
merveilleux que les auteurs de la Gazette de France, prétend que l'histoire de la bête féroce du Gévaudan
est celle de plusieurs gros loups qui disparaîtront au retour de la belle saison: c'est ainsi que l'antiquité fabuleuse
attribue à un seul Hercule les travaux de plusieurs héros. Le peuple, victime de ces ravages, prétend
au contraire que la bête féroce n'est autre chose qu'un sorcier déguisé qu'il est inutile de chasser. Un
paysan, honnête homme et digne de foi, a même déposé juridiquement que cet animal, en faisant un saut
prodigieux à côté de lui, lui a dit en passant, à l'oreille: « Convenez que, pour un vieillard de quatre-vingtdix
ans, ce n'est pas mal sauter. » (Tome sixième) • Le scepticisme de la Correspondance, quoique de bon sens au fond, se nourrit beaucoup
d'un manque d'informations, et d'un certain mépris de citadin lettré pour le peuple des
campagnes. • La prédiction de Buffon sera démentie par les faits. • L'histoire de la « Bête-vieillard de quatre-vingt dix ans » est reprise par plusieurs
sources. A-t-on conservé des traces officielles de cette « déposition juridique ? » La première
mention de l’anecdote remonte au 25/01 – mais entretemps le vieillard a « pris »
dix ans de plus !
181
Le poème dont il est question est le suivant. Il fut publié avec un poème sur Jeanne Jouve: « La hyène combattue ou le triomphe de l’amitié et de l’amour maternel, en deux poèmes héroïques. A Amsterdam,
et se trouve à Paris, chez Dufour, Libraire, Quai de Gêvres, au Bon Pasteur. M. DCC. LXV.
Le triomphe de l’amitié
Non loin d'une contrée agréable et fertile,
Où l'art rend sans effort la nature docile,
Le jeune Portefaix avait reçu le jour.
Un monstre furieux désolait ce séjour.
Objet renaissant de la terreur publique.
Monstre échappé, dit-on, des rives de l'Afrique.
Assemblage inouï, d'autant plus redouté,
Qu'il sait unir la ruse avec la cruauté;
Aussi prompt que l'éclair dans sa course homicide,
Et signalant au loin la fureur qui le guide.
Par le commun danger sept enfants réunis,
Veillent sur ces troupeaux à leur garde remis.
Deux d'entre eux sont du sexe à qui les destinées
Réservent de la paix les douceurs fortunées:
Sexe aimable et prudent, dont le sensible coeur
Du tumulte des camps a toujours fui l'horreur.
De même que l'on voit dans un riant bocage,
Sept jeunes arbrisseaux prêter leur faible ombrage;
Tandis qu'un seul d'entre eux, qui domine sur tous,
Du fougueux aquilon brave déjà les coups:
Tel, parmi ces enfants, Portefaix se signale;
Il veut détruire en eux une crainte fatale.
Cette noble fierté qui brille dans ses yeux,
Ce présage assuré d'un destin glorieux,
En impose, et bientôt dissipe les alarmes.
A tout événement on prépare des armes;
Au bout de longs bâtons des fers sont attachés.
On cherche à prévenir tous les pièges cachés.
Chaque soldat armé paraissant immobile,
Pour découvrir au loin, en sera plus utile.
Les bergers en circuit, deux filles, le troupeau,
Dans le centre placés, forment un camp nouveau.
Chant II.
Argument.
Songe de Portefaix. La hyène attaque les bergers (...) Ils choisissent pour chef Portefaix. Généreuse intrépidité,
que celui-ci montre. Combat soutenu contre la hyène. Issue du combat.
Assez souvent du Ciel la volonté suprême,
En précède l'effet, et s'annonce elle même.
Avant ce jour de crainte où nos jeunes bergers
Rassemblés dans le camp, pressentent leurs dangers,
Un songe décevant; une trompeuse image,
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Offrit à Portefaix le plus flatteur présage.
Un spectacle nouveau vient frapper ses regards
Il voit briller des fers, flotter des étendards.
Le bouclier d'Achille à ses yeux se présente;
Il veut le soulever, mais le poids l'épouvante.
Toujours la résistance irrita le désir;
Portefaix de l'armure ose enfin se saisir;
A ses débiles mains ce poids immense cède.
Sans doute en ce moment un Dieu propice l'aide.
Admirant en secret ce qu'il ne connaît pas,
Ce chef-d'oeuvre de l'art a pour lui des appas.
Tandis qu'il le parcourt, l'aurore vigilante
Précédant du soleil la course renaissante, Éveille le berger, et détruit une erreur,
Dont il lui reste à peine un souvenir trompeur.
J'ai dépeint des enfants généreux, intrépides,
Dont la tendre amitié va faire autant d'Alcides.
Ils étaient dans leur camp... tout à coup une voix
S'écrie: ô mes amis, c'est elle, je la vois,
L'hyène approche.. à ces mots, tout le camp qui murmure,
Voit dans Portefaix seul, un chef qui le rassure.
Portefaix dont l'orgueil n'a point séduit le coeur,
Pour sauver ses amis, accepte cet honneur.
Ne craignez rien, dit-il, je suis à votre tête.
Le monstre tourne au loin, considère, s'arrête,
Et de même qu'un trait lancé d'un bras nerveux,
Il s'élance, il saisit le plus jeune d'entre eux,
L'entraîne, et dans son sang croit assouvir sa rage.
Tout le camp, dont ce coup dissipe le courage,
Par son chef, désormais avec peine arrêté,
Dans le malheur d'un seul croit voir sa sûreté.
On propose la fuite; avec crainte on avance:
Portefaix à l'instant relève leur constance,
Et déployant un coeur plus grand, plus affermi,
Non, dit-il, périssons, ou sauvons notre ami.
A ce généreux cri la troupe se ranime,
On court en ordre au monstre arracher la victime;
Il la laisse sanglante, et s'indigne de voir
Qu'à de tels ennemis il cède le pouvoir;
Lui, dont l'horrible soif, qui toujours le dévore,
S'étanche avec plaisir dans un sang jeune encore.
Non seulement sa proie échappe à sa fureur,
Pour la première fois il connaît la terreur.
De rage et de douleur ses regards étincellent;
Quatre enfants mal armés l'entourent, le harcèlent,
Le monstre s'en émeut, quoique leurs faibles bras
Ne puissent d'un coup sûr lui lancer le trépas.
Un long poil hérissé sert au cruel, d'égide.
La valeur, elle seule, à ce combat préside,
L'union l'accompagne, et le sang froid la fuit:
Mais que peut la valeur, quand la force trahit ?
Chacun croit voir un dieu dans son chef invincible;
Frappons, frappons aux yeux, c'est son endroit sensible, (...)
183
Le triomphe de l’amour maternel
Poème héroïque
Assez et trop longtemps par un funeste sort,
Au loin l'hyène répand le carnage et la mort,
Toujours le Gévaudan est la sanglante enceinte,
Que ce monstre a choisie pour y semer la crainte.
Auprès de ses foyers, asiles de paix,
L'habitant consterné doit frémir désormais,
Sans choisir le moment, où la nuit la plus sombre,
Enhardit aux forfaits et leur prête son ombre.
Le monstre se signale en tout temps, en tous lieux;
Redoutant peu le nombre et la clarté des cieux.
Chastan Jouve est son nom: Le Rouget sa patrie:
Quelle mère ? Ah ! déjà mon âme en est attendrie.
Ce nom, fait pour passer à la postérité,
Tire un nouvel éclat de son obscurité.
Tel que l’astre fécond, source de la lumière,
Dès l’instant, où du jour il ouvre la barrière,
Sur un nuage épais faisant agir ses feux,
En azur le plus beau change un ciel ténébreux:
Telle aussi la vertu, par l’éclat de son lustre,
Sait tirer de l’oubli le nom le moins illustre;
Et que je pleins les coeurs qui n’ont jamais senti
Combien par cet éclat un nom est ennobli!
Sous de champêtres toits, à ses devoirs livrée,
D’une famille chère en tout temps entourée,
Chastan Jouve un matin, hâtait par ses travaux
Les trésors du printemps, à peine encor éclos.
Trois enfants, dont un d'eux commençait sa carrière,
Se nourrissait du lait de la plus tendre mère,
Assis à ses côtés, tous trois chéris, heureux,
Signalaient leurs transports par de paisibles jeux.
Enfants infortunés, quel destin vous menace ?
On approche... fuyez... ah ! ... tout mon sang se glace,
C'est l’hyène redoutable... Elle vient, fuyez tous;
Que dis-je ? il n'est plus temps, et le monstre est sur vous.
Qui des trois deviendra sa première victime ?
A ce monstre cruel il faut un double crime;
C'est l'aîné qu'il choisit, celui qui dans ses bras
Porte un frère au berceau, qu'il n'abandonne pas.
A ce spectacle affreux leur mère frémissante,
Vole au monstre, et trompant sa fureur renaissante,
Plus prompte encor que lui, forte par son amour,
Arrache ses deux fils qu'il reprend tour à tour.
De ces tristes enfants déjà le sang ruisselle,
Et le sang maternel avec le leur se mêle.
Des vêtements épars, déchirés et sanglants,
184
Du plus affreux combat sont d’assurés garants.
Le monstre enfin lassé de tant de résistance,
D'une mère à son tour, croit lasser la constance;
Et le troisième enfant, du combat spectateur, Épargné jusqu'ici, va sentir sa fureur.
Sa tête, par le monstre à l'instant engloutie,
Ne laisse désormais plus d'espoir pour sa vie:
Plus d'espoir ? ... Quel arrêt pour une mère en pleurs,
Qui gémit, qui mourra de ses propres douleurs !
Peut-être il vit encore.... Elle ose, au moins, le croire,
Elle ose à son bourreau disputer la victoire,
Et ne consultant plus qu'un coeur désespéré,
S'élance sur le dos de ce monstre altéré:
Là, lui pressant les flancs qui palpitent de rage,
Trop d'efforts redoublés épuisent son courage,
Elle chancelle, tombe, et sa plaintive voix
Semble implorer le Ciel pour la dernière fois.
De son fils entraîné par le monstre indomptable,
La mort, plus que jamais, paraît inévitable:
Et quelle mort, hélas ! ... Cependant un berger
Paraît, et peut encor suspendre le danger.
Le monstre est attaqué, mais dans sa course agile
Il franchit un terrain qui devient son asile;
C’est là, que sans quitter cet objet de pitié,
Cet enfant malheureux qui ne vit qu’à moitié,
Il veut en consommer l’horrible sacrifice;
Sans espoir de retard il faut qu’il s’accomplisse:
Lorsqu’un chien courageux, et le premier de tous,
Qui de l’hyène farouche ose affronter les coups,
Dans son retranchement l’attaque avec audace;
Au nouvel agresseur le monstre faisant face,
Laisse là sa victime, et d’un coup mesuré, Écarte un combattant à craindre et rassuré,
De ce séjour sanglant il prend enfin la fuite,
Traînant en d’autres lieux la terreur à sa suite.
O mère courageuse, à ton coeur éperdu,
Ce fils que tu pleurais, ce fils est donc rendu !
Dans quel état ? Ô Ciel ! ... Quand j’en frémis moi-même, (...)
Un Roi qui des vertus lui-même est le modèle,
A transmis à la tienne (I) une gloire nouvelle:
Père d’un peuple heureux, ses regards bienfaisants
Dans ses moindres sujets lui font voir ses enfants.
(I) Le Roi, instruit de l’action généreuse de cette mère, lui a accordé une gratification, ainsi qu’au jeune
Portefaix. » (Soulier, Lagrave). [Doc05, 07, 96]
Selon le Mercure historique, le London-chronicles explique à ses lecteurs: « Le 28 mars, à 10 heures du matin, il arriva un courrier de Paris avec la fâcheuse nouvelle que la bête féroce,
ayant été attaquée, le 15 de ce mois par toute l'armée du Roi consistant en 120000 hommes, cet ani-
185
mal avait, d'un seul regard, mis cette armée en fuite et, en outre, avait englouti toute l'artillerie et dévoré
25000 hommes... » (G5) • L’article du London-Chronicles est-il une reprise de celui du 29/03 ? S’agit-il du
même ?
1 avril (Lundi) Lettre de La Barthe fils, de Marvejols, à Fréron, publiée le 16 par le Courrier
d'Avignon: « Il y a neuf mois, monsieur, que le Gévaudan est désolé, et il y a long temps que toute l’Europe est étonnée
que l’animal qui nous rend si célèbres ait pu vivre 24 heures. J’ai vu à Montpellier des Anglais, des Polonais
et des Allemands, assurer que dans leur pays un pareil monstre aurait été détruit dans la minute; mais
j’ai entendu avec peine plusieurs habitants de cette province se vanter qu’ils n’auraient besoin en pareil
cas d’aucun secours étranger. Je pourrais aujourd’hui leur répondre qu’avec cinquante dragons commandés
par un officier de la meilleure volonté, qui fait la guerre avec sa paye et souvent à ses dépens, avec le
secours des meilleurs chasseurs du Gévaudan, et de plusieurs personnages d’Auvergne et de Languedoc,
avec le zèle de quelques citoyens estimables qui ont pris des gens à leur solde, enfin avec l’expérience de
MM. d’Enneval qui du fond de la Normandie ont conduit des chiens admirables, il y a tout à parier que
dans un espace de seize lieues carrées, cette Bête ne pourra être tuée que par hasard. L’espoir des récompenses,
ou l’amour du bien public, les soins et l’activité du syndic du diocèse, le zèle même vraiment patriotique
de M. le comte de Morangiés, peuvent-ils suppléer la nature du terrain parsemé de petits bosquets très
clairs, plein de hauteurs et de fonds marécageux dans lequel elle ne peut être entourée à moins que la
chasse ne fût plus que générale ?
Le succès de celles du 7 et du 11 février fut tel qu’on l’avait prévu. Les paysans de quarante villages secondés
par ceux d’Auvergne, ayant les uns et les autres à leur tête MM. Duhamel et Lafont, après avoir battu
le terrain qui leur avait été indiqué, ne réussirent qu’à mettre la Bête debout. Ce furieux animal essuya,
dit-on, le jeudi un coup de fusil, et le vendredi il alla enlever à Grandvals, frontière d’Auvergne, un enfant
devant la porte de sa maison. Le père accourut aux cris une hache à la main, fit lâcher prise, et poursuivit
la Bête avec beaucoup de paysans. Elle se jeta dans le Bes, rivière assez considérable qu’elle passa sur ses
pieds de derrière, sans doute parce que le volume d’eau était trop petit pour nager, et trop grand pour pouvoir
marcher à l’ordinaire. Cet événement regardé comme quelque chose d’assez extraordinaire fit presque
oublier que fort près de cet endroit un enfant fut dévoré. Le samedi elle causa des regrets bien plus vifs au
sujet d’une jeune et jolie fille âgée de 15 à 16 ans, dont on trouva la tête entièrement séparée du corps à
demi dévorée dans un petit bois auprès du Malzieu. On doit se rappeler avec plaisir les paroles de M. le
comte de Morangiès adressées à la foule de personnes accourues avec lui: « Mes enfants, vous êtes aujourd’hui
spectateurs: peut-être une autre fois servirez-vous de spectacle; je vous donne rendez-vous demain
pour tâcher de l’éviter. » Un éloge serait plus faible que la simple expression de ce trait d’humanité.
Je suppose, monsieur, le public instruit du détail des ravages arrivés depuis l’époque des deux chasses
générales. L’objet de cette lettre est moins de les rappeler que de hasarder des conjectures raisonnables sur
un animal qu’on ne connaîtra peut-être jamais. Son génie, sa finesse, son agilité et sa force ont étonné tout
le monde; son apparition subite dans la forêt de Mercoire cause un de ces problèmes qu’il sera toujours
très difficile de résoudre.
Il est très certain qu’aucun homme jusqu’ici n’a été attaqué dans la rigueur du terme. L’histoire des trois
paysans dont les nouvelles publiques ont parlé, prouve seulement que l’auteur de ce conte a quelquefois assisté à une salle d’armes; celle du paysan à qui elle arracha le manteau; celle du voiturier de Chanac, et
quantité d’autres qu’il est inutile de rapporter, inventées par une espèce de vanité, ou grossies par la peur,
doivent être reléguées au pays des fables.
Mais l’inclination de cette Bête à dévorer les filles et les femmes, même de préférence aux petits garçons,
est une chose sur laquelle il n’est pas possible de douter. La petite fille d’un village auprès de La Garde qui
cueillait des herbes dans son jardin, avec un frère et une soeur plus jeunes qu’elle, plusieurs femmes dévorées,
la servante de l’Estival qui se défendit long temps avec un bâton, la bergère qui ne put la mettre en
fuite qu’au troisième coup de hache porté sur son museau, et quantité d’autres que je passe sous silence,
186
forment à cet égard une espèce de démonstration. J’y ajoute deux preuves assez récentes dont je crois que
les papiers publics n’ont pas fait mention.
Une fille âgée de 20 ans allant entendre la messe de paroisse aperçut, dit elle, un loup qui venait à sa
rencontre. Elle jeta les cris usités pour faire fuir ces sortes d’animaux; mais celui ci la joignit en un instant
et sauta sur sa tête. Son père et plusieurs personnes qui l’avaient devancée étaient heureusement assez près
pour entendre crier au secours: on y vola; et la Bête s’enfuit après avoir fait quelques blessures peu dangereuses.
Le même jour elle attaqua à deux grandes lieues de distance au Croiset près d’Aumont une femme occupée à la porte de sa maison. Dans le mouvement qu’elle fit pour voir ce qui pouvait occasionner un bruit assez
considérable sur la glace, la Bête s’élança sur sa tête, jeta ses coiffes à terre; et avant qu’elle fut entrée,
eut le temps d’atteindre l’épaule gauche, et d’emporter une pièce de la robe. Les cris ou les chiens la mirent
en fuite.
Cette préférence est d’autant plus remarquable que le sentiment des animaux qui distinguent les femmes
des hommes, ne peut être attribué à ceux qu’on nous dépeint comme les plus terribles. Ils dévorent indistinctement
tout ce qui se présente quand ils chassent; mais il semble qu’il soit principalement attribué à
ceux que l’on ne redoute pas. Le singe, l’ours, l’âne, le mulet et le chien en donnent des preuves peu équivoques.
Selon quelques auteurs, le loup a l’odorat encore plus fin. Serait-ce dans le goût qu’il faudrait
chercher celui qui distingue à cet égard la Bête du Gévaudan ? et la chair des femmes serait-elle réellement
plus délicate; cette préférence viendrait-elle encore du génie de cet animal qui le porte à attaquer la partie
la plus faible ? Cette opinion s’accorde assez avec sa façon de chasser; les précautions qu’elle a de courir
sur les hauteurs pour découvrir sa proie de plus loin, et le soin qu’elle paraît avoir d’éviter les hommes nécessairement
répandus dans la campagne en très grand nombre. On juge ses yeux très perçants, par la difficulté
que l’on a de le trouver, et par les marches qu’on lui a vu faire de très loin quand il a aperçu les chasseurs.
Le terrain considérable que cette Bête parcourt est-il une preuve de cette grande légèreté qu’on lui attribue,
ne doit-on pas la rapporter uniquement à sa force depuis qu’on est sûr qu’elle a été poursuivie et atteinte
en très peu de temps par des chiens de parc ? Il n’est pas bien étonnant que ne se reposant presque
jamais, elle ait été trouvée dans la même journée à plusieurs lieues de distance. D’ailleurs personne ne lui a
vu sauter des murailles ou franchir des fossés; l’histoire de celles d’une cour élevées d’une toise qu’elle
sauta pour s’échapper est une fable aussi bien prouvée que celle de Javols au sujet du fils de mon fermier
qu’elle avait, disait-on, enlevé malgré l’obstacle de deux murs de trois pieds de hauteur. Cet événement,
quoique moins effrayant que beaucoup d’autres, mérite d’autant plus de détail, qu’ayant été bien approfondi
il fait disparaître beaucoup de miracles, et fournit de preuves dont on ne se doutait pas.
Cet enfant jouait à la boule devant la porte de sa maison avec deux autres moins âgés que lui. La Bête
qui avait pu découvrir de très loin cette petite troupe, longea la rivière, fondit sur l’aîné qu’elle terrassa
d’un coup de patte; et après l’avoir secoué pour le retourner, le prit pas le col, et l’entraîna du même côté
par où elle était venue. Un paysan qui se trouvait à l’autre bord de l’eau aurait pu prévenir cet accident s’il
n’avait pris la Bête pour un mâtin du village. Il vit saisir l’enfant à 20 pas de lui, et n’hésita pas à se jeter
dans la rivière. Pendant qu’il la traversait pour couper plus court, des gens étaient accourus aux cris des
enfants. Le berger mit son chien sur la piste de la bête dont la course avait été un peu retardée par le poids.
Ce fut à deux cent pas de la maison qu’elle fut contrainte d’abandonner sa proie par le mâtin qui se contenta
d’aboyer sans oser l’attaquer. Le paysan arriva le premier, et trouva l’enfant couché sur le ventre avec
deux blessures au col dont la droite lui faisait perdre beaucoup de sang. Celle-ci beaucoup plus considérable
que la seconde, était au-dessus de la clavicule, sa profondeur d’un pouce, et la largeur dirigée de côté
de l'oesophage. Le trou fait à la chemise d’une toile neuve était rond et à peine perceptible. L’enfant trois
jours après fut en état de marcher.
Voilà, monsieur, un détail très exact qui prouve que cette Bête n’a pas assez de force pour enlever un
poids de soixante livres, et le porter comme on l’avait cru jusqu’alors; qu’elle ne coupe pas la tête en un
clin d'oeil, et que la manoeuvre est exactement celle du loup. En second lieu, qu’elle n’a point de griffes, et
qu’enfin elle est armée de deux dents beaucoup plus longues que les autres, formant des espèces de défenses
pointues et fort menues.
La timidité de cet animal que les cris ou les menaces d’un bâton ont souvent effrayé au point de lui faire
abandonner sa proie, est assez difficile à concilier avec l’histoire du paysan qui eut assez de peine à dé-
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fendre deux de ses enfants, quoique armé d’une hache, et avec les aventures de Portefaix, des enfants du
Montel, et de cette mère courageuse qui fit des efforts incroyables pour garantir trois de ses enfants, à
moins qu’on ne lui suppose un génie bien singulier et une très grande connaissance du danger. On avait cru
jusqu’ici que son plus ou moins de hardiesse venait du plus ou du moins d’appétit; mais outre qu’on est persuadé
qu’il se nourrit de la pointe des blés et de gibier, il est très décidé qu’il mange le menu bétail, et qu’il
laisse la plupart des cadavres entiers après en avoir sucé le sang et dévoré les tétons avec certaines parties
de la tête, ce qui suppose plus de cruauté que d’appétit vorace.
On a été étonné à Paris et même on a douté de l’aventure du petit Portefaix, ou du moins des principales
circonstances qui lui donnent un air de roman. Peut-être les nouvelles publiques que je n’ai pas lues ontelles
affaibli l’idée qu’on doit avoir de la bravoure, de la présence d’esprit, et du jugement de cet enfant.
Rassemblé avec six camarades dans un pacage il voit venir la Bête fondre sur sa troupe et blesser l’un
d’eux. Il arrête les autres qui voulaient s’enfuir, et tous de concert l’attaquent avec des bâtons armés de
lames de couteau. Portefaix partage alors sa troupe pour empêcher l’animal de tourner un bourbier, et ordonne
de diriger les coups aux yeux et à la tête. La Bête embarrassée du poids, et de cette attaque vive,
lâche sa proie et est mise en fuite. C’est en conséquence des plus exactes informations que M. l’intendant a
par ordre du Roi fait distribuer au chef et à la troupe une gratification qui fait présumer qu’elle sera la
source de plusieurs autres grâces.
Je ne rapporterai pas l’histoire du Montel. Les gazettes en ont fait mention. Elle démontrerait que la
Bête du Gévaudan est véritablement un loup carnassier, s’il était possible de le prouver par le témoignage
des enfants, de ceux qui accoururent à leur secours, et de la hardiesse du chien qui l’attaqua et la terrassa à plusieurs reprises; mais celle de la Bessière, la plus étonnante peut-être de celles qui sont arrivées jusqu’ici,
caractérise l’acharnement de cet animal, et porte les particularités les plus intéressantes.
Représentez-vous, monsieur, une mère chargée d’un enfant de quelques mois, en ayant assez près d’elle
deux autres plus âgés. La Bête fond sur l’aîné comme un éclair. Elle accourt après avoir posé le plus jeune à terre et vient [tenter ?] de le dégager. L’animal furieux ne se rebute pas, le prend, le traîne malgré les efforts
de la mère jusqu’à la muraille du jardin en terrasse sur le chemin, et d’un coup de museau l’y précipite.
Cette femme saisit alors une cuisse de la Bête qui en se retournant lui mord le bras, lui fait quitter
prise, saute sur l’enfant, et dans un instant le blesse assez considérablement au visage pour qu’on n’ait pu
le sauver.
Si cette hardiesse est difficile à concilier avec la timidité que cet animal a souvent fait paraître, que
peut-on assurer sur son espèce ? Faut-il le ranger dans la classe des monstres, des loups, des hyènes, ou des
loups cerviers: le plus ou le moins de partisans que chaque opinion peut avoir, n’est pas en état d’éclairer
quelqu’un qui cherche la vérité. L’impression qu’il a fait sur la plupart de ceux qui l’ont vu; la trop grande
distance où étaient les autres; les marques équivoques et toujours contredites des différentes pistes qu’on a
trouvé; la contradiction des personnes attaquées; tout cela ne sert qu’à répandre plus d’obscurité. Vous savez
mieux que moi que pour bien voir il faut du sens froid, une grande attention, et la portée des yeux proportionnée à l'objet; j'ose assurer que ces trois conditions ne se sont jamais rencontrées à la fois. Depuis la
description insérée dans la Gazette de France, toutes les parties du corps ont successivement changé de
configuration. La couleur du poil tirant sur le fauve a jauni de plusieurs nuances; le corps s'est rapetissé et
a grossi a différentes reprises; les jambes et la queue ont allongé outre mesure, la tête s'est élargie et a crû
prodigieusement en longueur, les oreilles, le dos ont souffert des changements; et si on continue à voir, il
faudra croire que cet animal a été uniquement formé pour nous livrer à la dispute. Une estampe dessinée en
Gévaudan le représente avec un corps énorme monté sur des jambes de basset et puis une queue, Dieu sait !
le tout [fortifié ?] et flanqué d’une langue effrayante, et de griffes capables de déchirer un éléphant en un
clin d'oeil.
Les monstres (s'il en existe dans les accouplements libres) doivent être si rares qu'il faudrait une certitude
entière pour pouvoir ranger la Bête du Gévaudan dans cette classe; à supposer même qu’elle fût échappée d’une louve et d’un chien, il serait à présumer que la douceur de l’un aurait compensé la férocité
de l’autre. Le loup cervier en second lieu, le plus terrible peut-être de toutes les fauves, a des marques distinctives
sur lesquelles il n’est pas possible de se méprendre, telle est la coupe du visage, telles sont les
oreilles et les rayes brunes transversales de la peau.
Si c'était une hyène d'où serait-elle venue sans s'être annoncée par quelques ravages depuis les frontières
de la Géorgie ou de la grande Tartarie (car si faut-il qu’elle vienne d’Asie.) Aurait-elle traversé plus
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de 20 degrés de longitude pour prouver que c'est dans le Gévaudan seul qu'elle trouve la chair humaine de
son goût ? Doit-on présumer qu'elle a échappé à son conducteur; et ce voyage mystérieux peut-il établir
une présomption raisonnable ?
On a remarqué qu'après toutes les longues guerres il a paru des loups carnassiers dans différents pays. Il
y a quelques années qu'on en tua plusieurs qui dévoraient les habitants de la campagne de Genève. Vous
avez entendu parler de ceux du Soissonnois; et ne peut-on pas penser que la Bête qui désolait le Lyonnais
en 1756 était de la même nature, quoique le Père Tolomas, Jésuite, dans une belle dissertation, l'ait rangée
dans la classe des hyènes ? Il est à observer qu'elle disparut subitement, et ne donna que le temps de former
sur son espèce des conjectures très équivoques. Celle qui parut dans le Limousin en 1699, dont la description
est insérée dans un livre qu’on ne lit pas, et dont l’existence est démentie par des informations exactes,
est assez conforme à celle qui ravage le Gévaudan quant à la férocité. Serait-ce un paradoxe insoutenable
de croire de la même espèce ces loups cerviers, qui selon Larrey, infestaient en 1700 la forêt d’Orléans ? Ils
pourraient bien n’être de ce genre que dans les gazettes qu’on accuse cet auteur d’avoir trop servilement
copiées.
Je finis, monsieur, par vous prier d’observer que la Bête du Gévaudan n’a point de griffes, ou du moins
qu’elle n’en a point fait jusqu’ici le plus petit usage, elles sont cependant le caractère le plus distinctif des
fauves les plus carnassiers. Qu’en second lieu, ses manoeuvres sont exactement celles du loup, dont la timidité,
la finesse et l'odorat, ne peuvent être révoqués en doute. La façon d'emporter sa proie, sa force pour
courir longtemps, et la structure de sa gueule, seront pour moi des preuves qu'on ne pourra détruire que par
des observations très exactes. En attendant cette époque utile à l’histoire naturelle, il est à souhaiter que le
gouvernement prenne les mesures les plus promptes pour délivrer d’un fléau aussi terrible un pays qui s’est
toujours fait gloire, en contribuant aux charges de l'État, d’avoir un droit certain à la protection du Roi.
J’ai l’honneur d’être, etc. » (Courrier d’Avignon n°. XXXI, 16/04/65) [Doc122] • En relation avec l'article de la Correspondance ci-dessus, la lettre de M. de La Barthe
fils semble être l'indice de la généralisation du scepticisme citadin. Ses arguments reflètent
déjà bien les controverses que nous connaissons aujourd'hui. Il sous-estime peutêtre
la cohérence des témoignages. Un indice important à relever: « il est très décidé
qu'il mange du menu bétail. » On a vu dans des témoignages antérieurs que la Bête attaquait à l'occasion des animaux; M. de La Barthe semble suggérer une pratique plus généralisée. • La lettre s’ouvre sur des compliments inattendus à M. Duhamel. Ironie ? • Quelques anecdotes rapportées semblent difficilement identifiables: « (l’histoire) du
paysan à qui elle arracha le manteau; » (démentie), « la petite fille d’un village auprès
de La Garde » (confirmée). • Les réflexions de M. de La Barthe sont parfois pertinentes et toujours d’actualité, mais
des imprécisions laissent à penser qu’il ne possède que peu de renseignements directs.
Son récit de l’attaque de Javols, en revanche, est particulièrement digne d’intérêt, car il
a pu bénéficier de témoignages directs et circonstanciés. Son analyse des limites physiques
de la Bête est intéressante. • M. de La Barthe réfute des événements, comme l’attaque de Bonavel, pour lesquels
nous disposons de confirmations officielles. • L’hypothèse d’un « monstre » désigne ici un hybride.
Lettre de l’intendant du Languedoc à M. Lafont appelant Portefaix à Mende. M. Duhamel écrit au curé de Javols à propos de l’attaque du 29 mars (lettre, 02/04). Il reçoit les ordres
de M. de Moncan relatifs à son départ (lettre, 02/04). Le prieur de Bagnols-les-Bains, oncle
de Portefaix, se rend à Mende à la demande de M. Lafont (lettre, 02/04). Lettre de M. de
l'Averdy, de Paris, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai mis sous les yeux du roi, à mon dernier travail, la lettre que vous avez pris la peine de
m’écrire, le 22 du mois dernier. Sa Majesté a vu avec peine les nouveaux désordres que la Bête féroce
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cause dans le Gévaudan et elle a été particulièrement touchée des efforts surnaturels de la femme du nommé
Pierre Jouve. Le roi m’a autorisé en conséquence, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
Lettre de Paris: « On est encore dans l’incertitude sur l’éducation à donner à Portefaix. » (Pourcher)
La Gazette de France publie un récit du combat de Jeanne Jouve (sans date in Lagrave, du
mois de mars, après l’annonce d’une récompense): « Le 14 de ce mois, une femme du Rouget, étant vers le midi avec trois de ses enfants sur le bord de son jardin,
fut attaquée brusquement par la bête féroce qui se jeta sur l’aîné de ces enfants, âgé de dix ans, lequel
tenait entre ses bras le plus jeune, encore à la mamelle. La mère épouvantée alla au secours de ces deux enfants
et les arracha tour à tour de la gueule de cet animal qui lorsqu’on lui en ôtait un se saisissait de
l’autre: c’était surtout le plus jeune qu’il attaquait avec le plus d’acharnement. Dans ce combat, qui dura
quelques minutes, cette femme courageuse reçut, ainsi que ses deux enfants, plusieurs coups de tête de
l’animal qui déchira et mit en lambeaux leurs vêtements. Enfin, voyant qu’on lui enlevait ces deux proies, la
bête féroce alla se jeter avec fureur sur le troisième enfant, âgé d’environ dix ans, qu’elle n’avait pas encore
attaqué et dont elle engloutit la tête dans sa gueule. La mère accourut pour le défendre: après avoir
fait des efforts inutiles pour arrêter cet animal, elle monta à califourchon sur son dos où elle ne put pas se
tenir longtemps: pour dernière ressource, elle chercha à saisir la bête par une des parties de son corps
qu’elle jugea le plus sensible, mais les forces lui manquant tout-à-fait, elle fut obligée de lâcher prise et de
laisser son enfant à la merci du monstre. Dans ce moment, un berger, apercevant cet animal qui emportait
l’enfant, accourut armé seulement d’un bâton au bout duquel il avait attaché une lame de couteau: il porta
quelques coups à la bête, mais sans pouvoir lui faire aucun mal: elle sauta par-dessus une haie et un tertre
de dix pieds de haut tenant toujours l’enfant dans sa gueule: le berger avait avec lui un mâtin de la plus
haute taille qui courut après la bête, la joignit à trente pas de là et donna dessus, ce qu’aucun chien n’avait
encore osé faire. Elle laissa alors tomber sa proie, et, se retournant vers le chien, elle l’enleva d’un coup de
tête, sans le mordre, et le fit tomber à vingt pas de là; après quoi elle prit la fuite. L’enfant qu’elle avait
laissé a la lèvre supérieure emportée, le cartilage du nez entièrement mangé, une joue déchirée et, ce qu’il y
a de plus dangereux, toute la peau de la tête est enlevée et tombant à droite et à gauche sur ses épaules. Il y
a tout à craindre pour sa vie. Qu’on se figure l’état de sa malheureuse mère à cet horrible spectacle; elle
arriva accablée encore de lassitude, le visage baigné de larmes, de tendresse et de douleur, et le coeur partagé
entre la joie d’avoir sauvé deux de ses enfants et le désespoir de voir le troisième si cruellement déchiré.
Cette digne et respectable mère s’appelle Jeanne Chastang, femme de Pierre Jouve: elle est âgée de
vingt-sept à vingt-huit ans, d’une complexion très faible et même d’une mauvaise santé: avant cette action
elle jouissait déjà de l’estime publique pour sa sagesse et ses bonnes moeurs.
Le Roi, informé de la belle et courageuse action de cette femme, a ordonné qu’il lui soit donné une récompense. » [Doc23]
2 avril (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie deux articles (Blanc). Dans la paroisse de Grèzes un
berger voyant la Bête venir dans sa direction se cache dans les broussailles. La Bête joue
avec les moutons (lettre, 08/04). M. Astruc est arrêté (ci-dessous). M. Lafont (l’un des
frères du syndic) rencontre les d’Enneval lors d’une chasse; ils lui confient songer à leur
départ d’ici un mois (lettre de M. Duhamel au comte de Moncan ci-dessous) Lettre de M.
Lafont au comte de St.-Priest, de Mende: « Monseigneur, j’ai reçu par le retour de l’exprès que j’avais eu l’honneur de vous dépêcher à Montpellier
les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 26 du mois passé. Je commence par répondre à celle qui concerne le petit Portefaix. Dès l’avoir reçue, j’en ai donné connaissance à M. le prieur de Bagnols-
les-Bains, son oncle. En conséquence, il s’est rendu ici hier. Il m’a représenté qu’il lui était absolument
impossible de quitter sa paroisse jusqu’au lendemain des fêtes, que sur ce que je lui avais dit de se te-
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nir prêt à partir avec son neveu, dès que j’aurais reçu vos ordres, il avait cherché à se procurer un sujet qui
tînt sa place pendant le temps pascal, mais qu’il n’avait pu en avoir aucun, ce qui le mettait dans la nécessité
de demeurer sur sa paroisse jusqu’au lendemain des fêtes, et qu’il partirait certainement alors pour aller
vous présenter son neveu. Je lui compterai lors de son départ les 300 livres qu’il a plu à sa Majesté d’accorder à cet enfant. Je ferai recevoir pour mon remboursement de cette somme et des autres 300 livres que
j’ai déjà payées à ses camarades le montant de l’ordonnance de 600 livres que vous m’avez fait l’honneur
de m’envoyer sur M. le trésorier de la province.
Dans l’autre lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, j’en ai trouvé une de M. le contrôleur général
pour M. d’Enneval, le père, et votre ordonnance pour lui faire toucher 30 louis.
J’ai fait partir sur-le-champ un de mes secrétaires pour lui porter cette somme, ainsi que la lettre de M.
le contrôleur général, et je lui ai offert conformément à vos ordres de lui faire compter à l’avenir l’argent
dont il aurait besoin, à mesure qu’il me le demanderait. J’ai l’honneur de vous envoyer copie figurative de
sa réponse, quoiqu’il ne m’y parle point de la lettre de M. le contrôleur général. Il ne l’a pas moins reçue, il
a mis son acquit à votre ordonnance dont je ferai recevoir le montant à M. le trésorier de la province.
J’ai reçu par le dernier courrier la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire au sujet du rappel
du détachement de M. Duhamel et en même temps, M. le comte de Moncan m’a fait l’honneur de m’en
adresser une pour M. Duhamel, contenant ses ordres à ce sujet, que je lui ai fait remettre.
Quelques jours auparavant, M. le comte de Moncan m’avait envoyé une lettre de M. le comte de St.-Florentin
contenant une réprimande de la part de sa Majesté à la communauté du Malzieu, sur la conduite que
les principaux habitants ont tenue à la première chasse générale; et une lettre de cachet pour faire conduire
aux prisons de Mende, jusqu’à nouvel ordre, le consul, qui à la seconde chasse tint de mauvais propos à un
maréchal des logis et à quinze dragons de M. Duhamel. Le nom de ce consul était en blanc dans l’ordre de
sa Majesté et M. le comte de Moncan me chargeait de le remplir après m’en être assuré. Comme la plainte
a été portée par M. Duhamel, je lui ai écrit pour lui faire part des ordres de M. le comte de Moncan et lui
demander le nom de ce consul. Il m’a marqué par sa lettre du 30 mars que c’était M. Astruc, premier consul
du Malzieu. J’ai tout de suite rempli l’ordre de ce nom et je l’ai remis à M. Cancé, exempt de la brigade de
maréchaussée de Mende, pour le mettre à exécution, ce qu’il vient de faire. Il a remis aux maires et consuls
la lettre de M. le comte de St.-Florentin, qui a été lue en conseil de ville, et a conduit ce matin aux prisons
de cette ville, M. Astruc, premier consul. Il écrit à M. le comte de Moncan et il m’a prié de lui faire adresser
sa lettre par l’exprès que je lui ai envoyé.
Vous verrez, monseigneur, par la copie de la lettre que M. d’Enneval, le père, m’écrit qu’il trouve sa
commission difficile à remplir. Un de mes frères que je vous ai marqué avoir laissé auprès de lui, qui est
venu ici la semaine dernière pour assister à nos États Particuliers, et qui a dû le rejoindre aujourd’hui, m’a
dit qu’il lui avait témoigné être fâché de l’avoir entreprise. Vous y verrez encore qu’il prétend que ses
chiens donnent à la Bête. Mon frère et quelques autres personnes m’ont assuré que lorsqu’ils avaient trouvé
la trace, ils avaient paru vouloir la suivre. M. le comte de Morangiès qui a chassé avec eux, et qui leur indiquait
une trace toute fraîche de cette Bête, qui venait de passer auprès du lieu de St.-Alban où il demeure, a
dit, lorsqu’il est venu ici la semaine dernière pour assister à nos États Particuliers, qu’il avait remarqué
que ces chiens ne donnaient point à cette trace et qu’ils passaient sans s’en apercevoir. Quoi qu’il en soit, il
est certain que jusqu’à présent ces chiens n’ont point été encore détachés. L’on croit que d’Enneval ne veut
pas les lâcher après la Bête, soit parce qu’il craint que s’ils parviennent à la joindre, ils ne périssent par la
dent cruelle de cet animal, ne pouvant pas les appuyer à cause des marais et des montagnes dont ce pays est
coupé et des bois dont il est couvert, soit encore parce que ces chiens peuvent se détourner en suivant
quelque lièvre, car il est certain qu’ils y donnent.
Je le crois un peu découragé, ce qui ne me surprend pas bien; des gens du pays le sont. Le peu de succès
des chasses réitérées que certains d’entre eux ont faites, les a rebutés. Les étrangers l’ont été encore plus.
Ils viennent avec la meilleure volonté, chassent pendant quinze jours ou trois semaines, et après avoir essuyé
bien des fatigues, s’en retournent chez eux très dégoûtés.
Nous n’avons plus dans le pays que deux messieurs d’Avignon dont j’ai eu l’honneur de vous parler;
deux autres de Montpellier arrivés samedi et un du Vivarais. Ceux qui étaient venus de Massillargues, auxquels
M. le chevalier de Bonafoux de Calvisson et un autre gentilhomme s’étaient joints la semaine avantdernière,
ont repris le chemin du Bas-Languedoc.
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La prévention peut être mal fondée, mais cependant générale, sur le peu de succès à espérer des opérations
de MM. d’Enneval, le découragement de bien de nos habitants, le peu de secours que nous tirons des étrangers, les motifs pressants de détruire cette cruelle Bête avant la belle saison, m’avaient déterminé à
entreprendre le voyage de Montpellier, surtout devant me rendre à Alais qui n’en est éloigné que de 12
lieues. L’objet principal de ce voyage était de vous proposer divers projets. Le premier était celui d’obtenir
un corps un peu plus considérable de troupes, et vous me faites l’honneur de me marquer que leur secours
vous paraîtrait bien nécessaire. Ce n’est pas que les soldats soient de bons tireurs, mais ils serviraient principalement à garder les passages les plus ordinaires de la Bête et à faire manoeuvrer les habitants. M. le
comte de Morangiès a envoyé, il y a quelque temps, un mémoire à ce sujet à M. le duc de Choiseul, où il lui
proposait d'employer un corps de troupes de mille à douze cent hommes. Il s’est ouvert à moi par lettre, le
16 du mois passé, et m’a adressé sous le secret son mémoire. Lorsqu’il est venu ici, la semaine dernière
pour assister à nos États Particuliers, je lui ai fait part du dessein où j’étais d’aller à Montpellier et je lui ai
demandé son agrément pour vous communiquer son projet et ses démarches. Il a bien voulu me le donner.
Comme ce voyage ne doit point avoir lieu, j'ai l'honneur de vous envoyer la copie de son mémoire.
M. le duc de Choiseul ne lui a encore rien répondu, quoiqu’il y ait déjà près de deux mois qu’il lui ait écrit. Mais M. Duboy, premier commis de la guerre, à qui il avait communiqué ses vues, lui a marqué qu’on
ne pouvait pas mieux faire que de suivre les dispositions qu’il indiquait pour la destruction de la Bête, si on
déterminait à y destiner un corps de troupes, et qu’on ne pourrait encore mieux faire que de le mettre à la
tête de ce corps. En effet, en supposant qu’on donnât ce commandement à un autre officier général qui fût
aussi distingué par ses talents que l’est M. le comte de Morangiès, celui-ci aurait, à mérite égal, les avantages
sur tout autre, de connaître le pays et le génie de ses habitants et de s’en faire mieux obéir par la
considération dont il y jouit. Il n’est pas douteux qu’il ne ménageât mieux le peuple et les campagnes que
ne le ferait un étranger, ce qui paraît mériter la plus grande attention.
Le second moyen que je devais avoir l’honneur de vous proposer, était de faire transporter ici, s'il était
possible, des arsenaux de St.-Hyppolyte ou d'Alais, des fusils et de les distribuer à nos habitants avec la
poudre, des lingots, ou des balles.
J’ai déjà eu l’honneur de vous faire observer que le pays était en général dépourvu d’armes à feu, qui
sont cependant les seules par lesquelles on peut détruire la Bête. Elle ne se met jamais à portée de l’arme
blanche et quoique presque tous nos habitants en aient quelqu’une de cette espèce pour leur défense, l’on
ne saurait espérer qu’ils se trouvent en occasion de l’employer avec succès contre un animal qui est autant
sur ses gardes. D’ailleurs, la distribution des fusils se ferait avec connaissance, et il serait tenu un état pour
les redemander dans la suite à ceux à qui on en aurait livré. L’on emploierait ceux qui seraient armés de fusils à garder les lieux de passage, à s’embusquer pendant le jour dans les pâturages et à faire le guet pendant
la nuit autour des habitations.
En troisième lieu, il paraîtrait nécessaire d’ordonner la compascuité dans chaque lieu, village ou hameau,
jusques à la destruction de la Bête, et que tous les troupeaux seraient réunis et paîtraient en commun
sous la garde dans chaque pâturage de deux ou trois hommes, armés chacun d’un fusil. Ces hommes seraient
gagés dans chaque village, ou à défaut, les habitants iraient garder leurs bestiaux à tour de rôle.
Cette dépaissance commune qui a déjà lieu presque partout pour les bêtes à laine et qui paraît bien désirable
pour les bêtes à cornes, aurait deux avantages. Le premier serait celui de prévenir les malheurs, qui
arriveront infailliblement et fréquemment dans la belle saison, si l’on ne prend ces précautions. Le second
serait d’avoir moins de pâturages à garder tout à la fois, et par conséquent de pouvoir plus facilement embusquer
dans chacun des chasseurs pour surprendre la Bête, qui vraisemblablement roulera ordinairement
comme l’année dernière autour des pâturages. Si on continue à faire paître les bestiaux séparément, il y
aura trop de pâturages à garder pour y placer des chasseurs, et peut-être dix mille hommes ne suffiraient
pas pour cette opération. D’ailleurs l’on ne peut espérer d’engager les habitants à cette dépaissance commune
qu’autant qu’elle leur sera ordonnée.
En quatrième lieu, il semblerait à propos, surtout si l’on peut avoir des troupes, d’employer continuellement
une centaine des meilleurs braconniers du pays divisés par pelotons de quatre au plus dont les uns
s’embusqueraient dans les pâturages, les autres rouleraient dans la campagne, occupés à donner la chasse à la Bête. L’on trouverait aisément un pareil nombre de braconniers en Gévaudan; mais la difficulté est de
pourvoir à leur salaire pour les faire subsister et les dédommager du temps qu’on leur ferait perdre sur leur
travail. Ce salaire serait nécessairement de 25 à 30 sols et donnerait lieu tous les mois à une dépense d’en-
192
viron 5000 livres. Il n’est pas possible que ce pays dans l’état de misère et d’accablement où il se trouve
puisse la supporter.
En cinquième lieu, plusieurs gentilshommes et autres bons habitants de la ville de Mende se proposent
d’aller à leurs frais et avec leurs domestiques donner la chasse à la Bête à la fin de ce mois, ou au commencement
du mois prochain; quelques autres des principaux lieux du diocèse veulent en faire autant. Il serait
bien bon que ce projet s’exécutât partout dans le même temps et pour mettre tout à la fois en mouvement
tous nos principaux habitants. Peut-être serait-il à propos que je fusse autorisé à leur écrire une lettre d’invitation
de votre part, que j’adresserais à MM. les maires et consuls de chaque lieu, auxquels je pourrais
marquer que vous m’avez ordonné de vous envoyer les noms de tous les notables qui se porteraient à cette
chasse. J’aurais lieu d’espérer qu’en prenant ces différentes mesures, le concours serait général.
D’ailleurs, je me chargerais de leur faire trouver partout des logements et des vivres en prenant quelques
jours à l’avance.
Enfin, comme il n’y aura plus de troupes dans le pays, si l’on ne se détermine pas à en envoyer, et que
tous nos habitants sont en armes, peut-être serait-il à propos pour parvenir à arrêter les désordres qui
pourraient arriver de faire venir en Gévaudan, où il n’y a qu’une seule brigade de maréchaussée, trois ou
quatre autres brigades qu’on pourrait prendre en Vivarais ou ailleurs, de mettre ces brigades sous le commandement
de M. Dulac, lieutenant de prévôt du département, homme connu et estimé dans le pays, et d’interdire
aux brigades la chasse de la Bête pour prévenir les discussions et les rivalités. En sorte que la maréchaussée
n’eût autre chose à faire que de veiller au maintien du bon ordre.
Telles étaient les différentes vues que je devais avoir l’honneur de vous proposer au voyage que j’avais
projeté de faire à Montpellier et qui n’aura point lieu conformément à vos ordres. Mais j’ose vous supplier
d’agréer que je me rende en qualité de commissaire principal à l’assiette d’Alais, soit pour y remplir ma
commission soit à cause de quelques affaires qui y intéressent notre diocèse notamment par rapport à notre
contribution à la côte de St.-Pierre près St.-Jean de la Gardonnenque, et au travail qui se fait sur cette côte.
L’absence ne sera pas longue, il n’y a qu’une journée et demie d’ici à Alais et le voyage sera tout au plus
de cinq ou six jours. D’ailleurs, monseigneur, je ne fais part de mes différents projets qu’à vous seul pour
en faire tel usage que votre bonté ordinaire pourra vous inspirer. Vous voyez les motifs qui m’engagent à
les proposer. Je réclame des secours pour un pays qui va en être le plus dépourvu au moment qu’il en aura
le plus de besoin, et si mon zèle n’est point assez éclairé dans le choix des moyens de procurer ces secours,
je puis du moins avoir l’honneur de vous assurer qu’il sera infatigable dans l’exécution des mesures qu’il
vous plaira de me prescrire.
Depuis la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, le 20 mars, la Bête s’est fait voir journellement
quelque part. Les habitants de la paroisse de Prunières, qui ne cessent de chasser sous la conduite de leur
vicaire, lui tirèrent deux coups de fusil, mercredi 27 mars, sur la terre de St.-Alban, après l’avoir poursuivie
longtemps à travers leur paroisse. Les coups de fusil furent tirés de fort loin. Elle se blottit à chaque coup et
poussa un cri au dernier; ce qui arrive ordinairement pour peu qu’on la touche.
Le lendemain jeudi, elle revint encore sur la paroisse de Prunières, où on lui donna de nouveau la
chasse. Elle se jeta sur celle du Malzieu, où un des employés des fermes lui tira encore, mais de trop loin
pour l’atteindre.
Le surlendemain vendredi 29 mars, elle dévora un enfant de 10 ans au lieu du Cheylaret, paroisse de Javols.
Vous verrez, monseigneur, par la copie de la lettre de M. d’Enneval qu’il m’y parle de ce dernier malheur,
des mesures qu’il prit lorsqu’il en fut informé, qui furent sans succès.
La retraite des troupes lui donnera de nouvelles facilités pour manifester ses talents; du moins aura-t-il
toute la liberté qu’il a pu désirer pour le faire. D’ailleurs il n’y a point eu de nouvelles difficultés entre M.
Duhamel et lui, et, relativement aux arrangements que je leur avais proposés, chacun a chassé de son côté.
Ils ne se sont jamais trouvés mêlés, ni par conséquent à portée d’avoir aucune discussion.
J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monseigneur, etc.
Lafont
A Mende, le 2 avril 1765.
M. de Ribes, syndic d’Alais, m’a marqué que l’assiette de ce diocèse était indiquée au mardi après Quasimodo,
c’est-à-dire au 16 avril. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. Lafont à M. de Moncan:
193 « Sur la seconde lettre dont vous m’avez honoré, vous m’avez adressé un paquet pour M. Duhamel. Je le lui
ai envoyé hier 1er avril par le dragon qu’il m’avait dépêché et il a dû lui être rendu hier au soir. Nous ne
pouvons qu’extrêmement regretter cet officier qui a fait ainsi que sa troupe une chasse continuelle à la bête,
s’est livré aux plus grandes fatigues, a essuyé le plus souvent le plus cruel temps et a fait des dépenses
considérables. S’il n’a pas réussi, ce n’est certainement pas sa faute, il s’y est pris de toutes les façons.
Nous croyons pouvoir assurer que s’il n’a pas fait cesser le mal, il en a du moins bien diminué les progrès. » (Bulletin).
Lettre de M. Duhamel à M. de Moncan: « Mon général,
J’ai reçu hier au soir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire avec l’ordre de partir le 7 de
ce mois pour me rendre au St.-Esprit avec mon détachement. Quoi qu’il soit bien malheureux pour mon détachement
et pour moi, mon général, après cinq mois de peines et de fatigues d’être obligé d’abandonner
l’espoir de jouir du fruit de ses travaux et de se voir rappelé dans la saison la plus favorable, après avoir
essuyé toutes les horreurs de l’hiver, je m’y croirai bien dédommagé si j’ai pu, par la façon dont je me suis
conduit, parvenir à mériter votre estime.
J’ose me flatter d’emporter avec moi celle de tout le pays, j’en ai reçu les témoignages les plus flatteurs à l’assemblée de l’assiette qui s’est tenue dernièrement à Mende, dans laquelle Mgr l’évêque de Mende, M.
le comte de Morangiès, M. le marquis de Brion, M. Lafont, syndic du pays et toute l’assemblée enfin, fit
l’éloge du zèle, de la bonne volonté et de la discipline de ma troupe dans les termes les plus satisfaisants
pour moi. Mgr l’évêque de Mende m’a même fait offrir par M. Lafont les attestations les plus amples de sa
part à cet égard. Des suffrages aussi respectables me dédommagent beaucoup de la douleur que j’emporte
avec moi de n’avoir pas eu le bonheur de parvenir à détruire la bête féroce, quoi qu’ayant fait tout au
monde pour y réussir.
Je ne saurais trop me louer du zèle et de la bonne volonté avec laquelle mes dragons m’ont secondé. Je
désirerais bien que la Cour y eût égard et les en dédommageât, car ces malheureux sont tout nus, ils ont usé
en chassant journellement tous leurs effets et je ne sais comment ils pourront faire pour se ré-équiper à
leurs dépens.
Je les ai aidé tant que j’ai pu, car j’ai payé de mon argent tous les souliers qu’ils ont usés et pour qu’ils
puissent soutenir les fatigues journalières que je leur faisais essuyer, je me suis mis pour ainsi dire au pain
et à l’eau, en ne dépensant que deux louis par mois pour me nourrir et mon domestique, afin d’être plus en état de les secourir. Comme cette façon de penser ne pouvait que me faire honneur, je ne m’en suis même
pas caché et tout le monde en a été témoin. C’est d’après cette conduite, mon général, qu’il vous est aisé de
juger de toute la douleur que j’emporte en partant sans avoir réussi. Je pars, pénétré, mon général, de
toutes les marques de bonté dont vous avez bien voulu me combler. Daignez me les continuer, je vous en
supplie, elles seront toujours pour moi un gage bien précieux du souvenir le plus flatteur.
J’ai l’honneur d’être avec respect, mon général...
Duhamel.
Depuis le dernier rapport que j’ai eu l’honneur de vous envoyer, mon général, il y a eu un autre enfant
dévoré le 29 du mois dernier, dans la paroisse de Javols, en Gévaudan, à deux lieues d’ici. M. Lafont, commissaire
du pays et frère du syndic, a vu aujourd’hui MM. d’Enneval qui cherchaient la bête féroce. Ils lui
ont avoué bonnement qu’ils désespéraient de pouvoir le joindre et qu’après ce mois ci ils prendraient le
parti de s’en retourner. Il est bien malheureux pour moi que la Cour, par complaisance pour ces messieurs
qui sont déjà rebutés, me prive de l’espoir de réussir après avoir été pendant cinq mois d’hiver dans la
neige jusqu’aux genoux et avoir essuyé les fatigues les plus fortes. » (Bulletin).
Lettre de M. Duhamel à M. Lafont: « J’ai reçu, monsieur, avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, celle de M. le comte de
Moncan, contenant l’ordre de mon départ. J’en ai été aussi surpris qu’affligé. Je devais d’autant moins m’y
194
attendre que la dernière lettre que M. le comte de Moncan m’avait fait l’honneur de m’écrire en date du 18
de mois dernier m’annonçait tout le contraire. Il est bien malheureux pour mon détachement et pour moi,
après cinq mois de peines et de fatigues et avoir essuyé toutes les horreurs de l’hiver, de se voir forcé de
rentrer dans une saison qui n’offre que de l’agrément à continuer une chasse dont le succès était si intéressant
pour ma gloire et si avantageux pour le bien être de mon détachement. J’espérais que la Cour, touchée
de tout ce que ma troupe avait fait jusqu’à présent, y aurait eu plus d’égards. Cet événement augmente de
beaucoup les regrets que j’ai de n’avoir jamais voulu consentir à laisser insérer dans les papiers publics les
courses journalières et les fatigues qu’essuyait mon détachement. Enfin, monsieur, obéir et se taire sont les
principes de notre métier; je suis plus qu’un autre fait par état pour m’y conformer, mais je désirerais bien
que la Cour au moins dédommageât mes dragons des effets qu’ils ont usé, car ils sont tout nus et dans l’impossibilité
de se ré-équiper à leurs dépens. Je les ai aidé autant qu’il a été en mon pouvoir, j’ai payé exactement
de mon argent tous les souliers qu’ils ont usés et pour les soulager encore davantage et pouvoir être
en état de leur faire soutenir les fatigues journalières qu’ils essuyaient, je me suis mis pour ainsi dire au
pain et à l’eau pendant tout le temps que j’ai été ici, ne dépensant que deux louis par mois pour me nourrir
et mon domestique, afin d’avoir plus d’argent à leur distribuer.
C’est d’après cette conduite, monsieur, qu’il vous est aisé de juger de toute la douleur que j’emporte en
partant sans avoir réussi. Je suis bien fâché, monsieur, que la rigueur du sol y ajoute encore celle de me
priver du plaisir de vous voir à mon retour, cela s’appelle être malheureux de toutes les façons. Comme rien
ne peut me flatter davantage, monsieur, que d’avoir pu mériter par ma conduite le suffrage de Mgr de
Mende et le vôtre, je vous serais sensiblement redevable si avant votre départ vous vouliez bien engager
Mgr de Mende à certifier le précis de ma conduite, ainsi que le zèle et la bonne volonté de ma troupe.
Quelle obligation ne vous aurais-je pas également, monsieur, si vous vouliez mettre le comble à toutes les
marques d’amitié dont j’ai l’honneur de vous être redevable, en y ajoutant celle de prier Mgr de Mende
d'écrire à Mgr le duc de Choiseul en faveur de mon détachement. Une lettre de votre part, monsieur, à M. le
comte de Moncan pour lui certifier le zèle et la bonne volonté dont vous avez été témoin dans ma troupe, à
laquelle l’on ne peut reprocher que d’avoir été malheureuse, pourrait lui être très favorable auprès de M. le
comte de St.-Florentin, à qui M. de Moncan en enverrait sûrement copie. Je ne vous dis rien, monsieur, du
dernier malheur arrivé dans la paroisse de Javols, le 29 du mois dernier, parce que M. votre frère vous rendra
compte, monsieur, des chasses de M. d’Enneval et vous jugerez d’après cela combien il est cruel pour
moi de me voir rappelé par la Cour, par complaisance pour deux étrangers qui sont déjà rebutés et qui ont
avoué à M. votre frère qu’ils désespéraient de réussir.
Je serai obligé, monsieur, de laisser à l’hôpital de votre ville le fourrier de mon détachement qui a été
blessé, il a été ici on ne peut pas plus mal pansé, mais j’espère que grâce aux ordres que vous voudrez bien
donner pour qu’on en aie soin, il sera bientôt guéri.
J’ai prié M. votre frère, monsieur, de vouloir bien me faire compter 600 livres dont j’ai besoin tant pour
payer ma troupe pendant les six premiers jours de ce mois, que pour payer les chirurgiens, médecins, cordonniers,
auberges, chevaux de voitures et autres faux frais, dont la liste est toujours fort longue à la veille
d’un départ.
Recevez, monsieur, tous mes regrets d’être obligé de vous quitter, je les sens beaucoup mieux que je ne
peux vous les rendre et si quelque chose peut les adoucir, c’est l’espoir dont je me flatte que vous voudrez
bien me faire l’honneur de me continuer votre amitié, qui sera toujours pour moi un gage bien précieux du
souvenir le plus flatteur. » (Bibliothèque Municipale d'Amiens, mélanges).
Lettre de M. d’Enneval père à M. de St.-Priest: « Monsieur, je vous suis sensiblement obligé de ce que vous avez bien voulu nous faire toucher. Je n’en
avais pas encore besoin jusqu’à ce moment, quoique je sois obligé de défrayer trois gentilshommes, bons
chasseurs, qui n’ont pas de moyens, et que M. d’Aurillac a envoyés. Cette maudite Bête n’est point facile à
rencontrer, elle va toujours sans s’arrêter. Depuis nos chiens arrivés, elle n’avait fait d’autres meurtres à
ma connaissance qu’au Fayet et un autre à Fontans. Elle a bien fait des attaques; mais les malheureux ont été secourus. Le 18 mars, elle attaqua un jeune garçon entre ces bois ici de La Garde et St.-Chély; il fut secouru.
De là elle passa à Albaret où une partie de nos gens étaient. Elle fut suivie et nos chiens en voulaient
bien. Elle fut du côté de Monhüs, un paysan qui l’aurait dû tuer, en ayant eu peur, la laissa aller et la tira
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de loin. Il fallut rompre à une demi-heure de nuit, avec bien de la peine. Le 22, à Aumont, où nous nous étions rendus pour la rencontrer à son passage, le matin sur les 8 heures, on vint avertir mon fils qu’un coupeur
de bois l’avait vue. Il prit un lender et la suivit. Pendant ce temps étant en quête, je la suivais allant du
côté de St.-Alban. Elle avait voulu emporter un enfant à un village de Cheylaret. Je la suivis plus d’une
grande lieue à travers bois et rochers sans l’arrêter. Nos gens, que j’avais mandés, accoururent et me joignirent,
nous continuâmes de la chasser. Nous trouvâmes M. le marquis ou comte de Morangiès, qui était
sorti avec tous les gens. Elle passa La Gardelle et quoiqu’il y ait des montagnes et ravins affreux, elle traversa
et fut gagner Chanaleilles. Nous vînmes coucher au Malzieu, n’ayant tous ni bu ni mangé de tout le
jour. Le lendemain, je fis refaire ce bois-là, mais nous ne trouvâmes ni eûmes connaissance de rien. Le 20,
nous étant de retour à Aumont, on nous vint avertir la nuit, qu’elle avait enlevé, le soir, un enfant de 10 ans
et l’avait dévoré à demi. On garda le reste du corps, mais elle n’y est pas revenue. J’y envoyais, le lendemain,
ne pouvant y aller à cause du mauvais temps. Elle revenait du côté de Termes. Et dimanche, jour des
Rameaux, à midi, étant à dîner, on vint m’avertir qu’elle avait attaqué un enfant à un village entre Fournels
et Termes, l’enfant fut secouru, se défendant lui avait sentir sa pique; parce qu’on rapporte de la bourre au
bout. Nous sortîmes tous jusqu’au vicaire, même les chiens après, qui la rapprochaient. Elle monta du côté
de Montaleyrac. Nous reprîmes les chiens, excepté un qui fut longtemps après et qu’on me ramena, sans un
moment heureux de pouvoir l’entourer quelque part, ou que les chiens soient donnés au moment qu’on la
pourrait voir. Il sera difficile d’en venir à bout. Elle marche toujours et est jusqu’à huit jours absente. Je
crois qu’elle peut aller passer ce temps vers la forêt de Mercoire. Tout le monde se porte avec zèle à sa destruction.
Vos ordres, monsieur, n’y ont pas peu contribué; vous pouvez compter que je ne négligerai rien de
mon côté.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval. » (A.D. Hérault c. 44). • L’attaque de La Garde est ici datée du 18/03 au lieu du 19/03. La date du 22 fournie par
M. d’Enneval vers le milieu de sa lettre est bizarre, située entre le 18 et le 20, où est indiqué
leur « retour » à Aumont, mais elle semble confirmée par sa lettre du 29/03. Une
autre solution consiste à considérer la date du 20 comme une erreur pour une autre date
entre le 23 et le 29, mais cela nécessiterait une corroboration. • On remarque que M. d’Enneval n’est pas sûr du titre du seigneur de Morangiès: comte
ou marquis ?
Lettre du curé Trémoulet, de Javols, à M. Duhamel: « Monsieur,
Conformément à la lettre que vous me fîtes l’honneur de m’adresser, le 1er avril, au sujet de la paroisse
de Javols, le 29 mars, voici le détail le plus exact et le mieux circonstancié qu’il m’est possible de vous
fournir. François Fontugne, du lieu du Cheylaret, paroisse de Javols, venait du lieu de Longuesagne, de
chercher d’estame, avec une soeur à lui, âgée d’environ 17 ans; ces deux enfants, à peine arrivés à un endroit
qu’on appelle La Croix de Vale, furent saisis d’une peur qui leur glaça tous les membres, à deux ports,
tout au plus, de fusil du Cheylaret. Dans l’instant, François Fontugne, âgé [de]près de 9 ans, fut saisi par
une épaule et emporté parmi les bois, malgré la petite résistance de sa soeur. Cette cruelle exécution fut
aperçue des habitants du Cheylaret, qui s’y rendirent avec le chien du parc. Et voici dans quel état ils trouvèrent
le pauvre malheureux: il était couché sur le dos, les entrailles d’un côté et le foie de l’autre. Le poumon
et le coeur étaient dévorés, sans aucune trace de sang. Tout l’intérieur de la poitrine avec le col étaient
rongés; la peau par-derrière était pendante jusqu’au dos. Le reste du corps était couvert de blessures. Tel
est l’état où cet enfant fut trouvé dans un lieu appelé Fontfreiges, dans le terroir du Cheylaret à 2 heures
après-midi.
Sur les deux heures et demi, la Bête féroce fut attaquer, à un quart de lieue, un jeune berger, âgé d’environ
14 ans; mais celui-ci l’ayant aperçue, s’appuie d’un arbre, et avec sa petite hallebarde, pare les coups
et les assauts de la Bête.
Dans ce petit combat, il se passe plusieurs traits qui vous amuseraient, mais qui sont trop longs. Ce berger
remarqua entre autres choses que la Bête avait quatre griffes à chaque patte. Enfin, elle fut se jeter sur
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son troupeau et lui partagea au milieu un des plus beaux moutons. Il fut obligé de battre en retraite et de se
retirer à Javols à reculons, ayant toujours le loup qui le poursuivait. Voilà deux traits arrivés le même jour
dans la paroisse de Javols. A peine en fus-je instruit que je dépêchais le frère de François Fontugne pour
vous en donner avis.
Je ne manquerai pas de faire part de vos ordres aux consuls de Javols. Il est peu de jours qu’on ne voie
le monstre en question, dans un lieu ou dans l’autre.
Il est bon de vous dire que le cadavre de l’enfant dévoré resta exposé sur l’endroit, presque toute la nuit,
et que les MM. d’Aumont avec les MM. Blanquet y restèrent en embuscade. S’il arrivait quelque nouveau
malheur, j’aurais moi-même le soin de vous faire avertir incessamment.
J’ai l’honneur d’être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Trémoulet, curé. » (Annuaire de la Lozère).
3 avril (Mercredi) Vers 5 heures du soir, deux petits garçons de dix et onze ans gardent quelques
vaches entre Bergougnoux et Vialgose (Fontans). La Bête attaque l’aîné en lui posant ses
pattes de devant sur les épaules. Il se défend avec une baïonnette; la Bête attaque alors le
plus jeune, Jacques Gibilin. Elle le saisit à la gorge et le traîne dans un bois épais à 200
toises de là. Jacques est dévoré. Le frère aîné court à Bergougnoux, on se met à la poursuite
de la bête, mais trop tard (acte, 04/04; relation, 04/04; lettre, 09/04). Le chien de parc
met la Bête en fuite (lettre, 06/04). • D’après la lettre de M. d’Enneval du 07/04, la victime est une fille d’environ 13 ans;
pour le Courrier, la victime a 12 ans et son frère aîné 14.
Le comte de Morangiès est averti et envoie dix hommes passer la nuit auprès du cadavre.
La bête paraît vers une heure du matin et revient trois fois en une heure, mais quoique bien éclairée par la lune, elle reste trop éloignée pour pouvoir être tirée (relation, 04/04). • C’est le document le plus clair que nous ayons qui témoigne que la Bête soit revenue
sur un cadavre.
Lettre de Duparquet, de St.-Esprit, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai l’honneur de vous adresser ci-inclus un mémoire contenant un projet de chasse contre la
Bête féroce qui ravage le pays du Gévaudan. Vous recevrez aussi par le même courrier une boîte contenant
le modèle d’une lance. Je serais bien flatté, monsieur, que vous voulussiez employer mon zèle; du moins de
rendre compte au ministre de ma bonne volonté.
Permettez-moi, monsieur, de vous demander si le ministre n’a pas encore donné ses ordres pour faire
payer les officiers réformés relevés en Languedoc ? Les six derniers mois de l’année dernière, etc.
Votre très humble, etc.
Duparquet, lieutenant colonel,
Commandant réformé du régiment de la Sarre.
Projet présenté par le sieur Duparquet, lieutenant colonel, commandant réformé du régiment de la Sarre
pour former une chasse sûre contre la Bête féroce qui ravage le Gévaudan.
Le sieur Duparquet, ayant par 34 années qu’il a servi le roi, recherché avec empressement tout ce qui
pourrait l’éclairer et le mettre par conséquence en état de rendre utile son zèle, a l’honneur de mettre sous
les yeux de M. le vicomte de St.-Priest, intendant du Languedoc, les connaissances qu’il a acquises, surtout
en faisant la guerre en Canada avec les ruses sauvages. Il présente suivant ces mêmes connaissances un
modèle de lance [Pourcher lit: « sauce » !] inconnu et un projet de chasse pour détruire l’animal féroce
qui ravage le Gévaudan. Le sieur Duparquet ne craint point d’avance que son projet ne soit certain et immanquable,
s’il obtient la confiance d’en avoir la direction.
197
Ce n’est point par un esprit de prééminence que le sieur Duparquet agit; c’est comme un bon citoyen et
un fidèle sujet du roi. Il ambitionne seulement d’être utile et dans ce sentiment, il offre de joindre ses lumières
au zèle des personnes qui sont déjà nommées pour travailler à la destruction de cette Bête féroce.
Si cet animal est tel qu’on le dépeint, le dos chargé d’écailles, le sieur Duparquet assure qu’il faut indispensablement
faire usage de balles d’acier, le plomb devant s’aplatir sur son cuir. En conséquence, il demande
de fournir une troupe de douze chasseurs, dont l’adresse et l’intrépidité sont à toute épreuve, et le
sieur Duparquet en répond. D’ailleurs, il observe que le pays que cet animal ravage lui est très connu; ce
qui est très essentiel à cause des marais et des différentes routes que peut prendre la Bête. L’on sera peutêtre
surpris que le sieur Duparquet présente comme l’arme la plus sûre une lame dont il joint le modèle,
mais il observe que la manière de s’en servir augmente la force. C’est ce que le sieur Duparquet a appris en
faisant, comme il l’a dit ci-dessus, la guerre avec les sauvages, et il avance de plus que la lance [même correction
que ci-dessus] dont se servent les sauvages n’est pas à beaucoup près si meurtrière que son modèle.
D’ailleurs, le sieur Duparquet soutient que l’animal blessé peut être atteint par les lanciers et que ces
lances sont des armes plus sûres qu’un fusil armé d’une baïonnette, qui par le choc peut casser par la
crosse au premier coup.
Le sieur Duparquet, sans vouloir contredire les opérations qui ont été faites jusqu’à présent, prend la liberté
de dire qu’elles ne pouvaient être qu’infructueuses. Il représente que cet animal ne peut être détruit
que par la ruse et que par des chasseurs qui connaissent ce genre de chasse.
Si l’empressement du sieur Duparquet à consacrer ses connaissances est agréé, il demande que la province
du Languedoc ou le pays du Gévaudan fasse la dépense de douze lances suivant le modèle et de la
quantité de balles d’acier qui sera jugée nécessaire, de plus qu’il soit accordé à ses chasseurs une subsistance,
observant qu’il se propose de tenir bois, montagnes et entourer les marais jour et nuit; car il avance
que c’est le seul moyen d’atteindre cet animal. Attendu que [si ?] l’on met dans les opérations la moindre
interruption, cet animal qui est rusé profite de ce moment, surtout la nuit, pour faire ses approches. Le sieur
Duparquet demande au reste qu’il lui soit permis dans le cas où il serait employé, de prendre suivant les occasions
le nombre d’hommes nécessaires pour faire ses blocus. » (Pourcher).
Une illustration de la Bête porte la note suivante: « A Alais
Je pense aussi qu’il y aurait lieu de faire courir cette estampe de la Bête et de la multiplier, on la dit fidèle.
La première raison serait que chacun serait moins épouvanté à son approche et moins sujet à se méprendre.
La deuxième, qu’en cas que les dogues danois et autres n’y donnassent pas, attendu sa mauvaise odeur,
on pourrait tenter de les exercer en la faisant courir, et exécuter en carton d’après ceci, et en appliquant un
appât. On vient d’envoyer des chiens d’Angleterre qui n’ont pas de sentiment et courent bien.
Mais le parti le plus pressant me paraît celui des armes les moins dangereuses aux paysannes et les plus
propres à affronter et à terrasser de près la Bête destructière. » (A.D. Hérault c. 44)
4-13 avril La Bête attaque près de St.-Chély un homme robuste qui se défend longtemps contre elle;
mais après beaucoup de ruses, elle le terrasse et le dévore (lettre, 13/04). • Aucun autre document ne semble mentionner un homme adulte dévoré par la Bête près
de St.-Chély entre le 04/04 et le 13/04. Si elle était confirmée, cette attaque serait d'une
importance capitale.
4 avril (Jeudi saint) Un piqueur du comte de Montesson (lettre, 26/04) trouve la Bête dans les bois
du comte de Morangiès. Les chiens la rejoignent malgré une avance de deux heures, mais
M. d’Enneval n'a pas le temps de l'encercler; elle quitte le bois et les chiens la suivent. On
trouve en la poursuivant un crâne, des ossements humains et beaucoup de sang, sans pouvoir
identifier la victime (lettres, 07/04, 11/04, 13/04). La Bête est accompagnée d’un autre
animal (lettre, 27/04). Des paysans disent à M. d’Enneval que les chiens suivent un lièvre;
il les rompt, mais en perd un (lettres, 07/04, 08/04). Deux chasseurs passent à côté de la
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Bête sans la voir, bien qu’ils pensent avoir identifié ses déjections contenant du blé vert.
Tapie entre les rochers à cent pas d’eux, elle les regarde passer, sans bouger au coup de feu
que l’un tire sur un corbeau. Lorsque les chasseurs se sont éloignés, elle quitte son repère
et est alors vue par deux paysans malheureusement hors de portée (lettre, 06/04). Le soir à
Mézéry (St.-Denis-en-Margeride), la Bête attaque Annez Giral, 12 ans, dite « Dauphine. »
Elle la décapite et lui mange un morceau de la poitrine (acte, ci-dessous; lettre, 09/04).
Tradition (d’après une lettre de St.-Denis ?): « D’après la tradition, c’est après l’office du soir que la malheureuse enfant, âgée de 13 à 14 ans, fut saisie
par la Bête féroce à 2 ou 3 hectomètres du village de Mézeri et qu’elle la transporta à quelques centaines
de pas plus loin dans un endroit qu’on appelle Lapleigne. C’est là que la terrible Bête, malgré les efforts
des gens du village qui étaient accourus, eut le temps dans sa rage d’en arracher le coeur et le foie. » (Pourcher)
Actes: « Annez Dauphine, ainsi nommée, du lieu de la Roche-Redon, paroisse de St.-Alban, est morte, dévorée par
la bête féroce, le 4ème avril 1765, et a été ensevelie dans le cimetière de St.-Denis. Présents: Jean Rabeyrolles,
Guillaume Escudier et autres personnes illettrées, par moi Blanquet, curé. » (Registre paroissial de
St.-Denis) « Agnès Giral de la Roche, fille d’environ douze ans, a été dévorée par la bête féroce au lieu de Mézéry paroisse
de St.-Denis le quatre avril mille sept cent soixante cinq et enterrée en ladite paroisse de St.-Denis.
Ferriere [?] vicaire. Béraud curé. » (Dumas) [Doc112] • Il y a plusieurs « La Roche » près de St.-Alban, mais je ne trouve aucun « La Roche-Redonde. » Il y a un « La Roche » à l'ouest de St.-Denis, non loin de lieux-dits « La Sogne
Redounde, » « Les Radoundos, » etc. • Il n’est pas dit clairement si la décapitation a eu des témoins. • D’après la lettre de M. d’Enneval du 07/04, la victime de Mezery est un enfant de 10 à
11 ans; d’après la lettre du 09/04, la victime était âgée de 12 ans. • La lettre de Marvejols du 06/04 précise qu’Agnès était « extrêmement jolie. »
Enterrement de Jacques Gibilin: « L’an mille sept cent soixante cinq et le trois avril environ les cinq heures du soir fut égorgé par la même
bête féroce dans un pré tout auprès du village de Bergougnoux, paroisse de Fontans, Jacques Gibilin âgé
de dix ans, fils à autre Gibilin et de Marianne Savajol, mariés habitants du lieu de Tiracols, paroisse de Javols;
ledit Jacques Gibilin demeurant en qualité de vacher chez le rentier de M. Mestre d’Aumont audit
Bergougnou. Auquel Jacques Gibilin nous curé soussigné avons donné la sépulture ecclésiastique dans le
cimetière dudit Fontans le quatre dudit mois d’avril en présence de M. François Bosse vicaire dudit Fontans
et d’Antoine St.-Latger du Cros. Signés Antoine et Pierre Savajol de Chabannes, oncle et cousin du défunt
qui ont dit ne savoir signer de ce requis. Bosse, vicaire; St.-Leger; Lhermet, curé de Fontans signés. »
(A.D. Lozère, IVE) [Doc99] • « Rentier »: fermier (Moriceau2). • Cubizolles lit « Gorse » le nom du vicaire de Fontans.
Lettre de M. de St.-Priest, de Montpellier, à M. de l’Averdy: « Monsieur, j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré sous la date du 26 mars et par laquelle vous me
mandez que vous ne sauriez être entièrement de mon avis sur la nécessité de laisser subsister les choses sur
le pied où elles étaient, relativement aux chasses de la Bête féroce, et que comme nous avions la malheu-
199
reuse expérience que depuis quatre mois les battues qui ont été faites n’ont opéré d’autres effets que d’effaroucher
l’animal, au point de n’en pouvoir plus approcher et qu’on n’a pas encore pu l’atteindre, il serait à
craindre qu’il ne tînt encore longtemps, si on ne prend pas d’autres mesures et que d’ailleurs les chasses
générales ne fissent un tort considérable aux moissons et n’exposassent les gens de la campagne à perdre
un temps précieux. Ces considérations jointes à la confiance que vous avez dans l’expérience de M. d’Enneval
vous ont déterminé à le mettre à la tête de ces chasses et vous me chargez, dans le cas où il en estimerait
nécessaire de les ordonner, que néanmoins cet arrangement n’empêcherait aucun de ceux qui se sont rendus
en Gévaudan de chasser en particulier, mais qu’il vaudrait mieux que tous les chasseurs se combinassent
avec M. d’Enneval.
J’aurai l’honneur de vous observer, monsieur, comme je l’ai fait ci-devant, que vous crûtes devoir proscrire
les chasses générales. J’en avais donné l’ordre sur-le-champ et j’ai lieu de croire qu’il n’en a été faite
aucune depuis. J’écris encore par ce courrier à mon subdélégué pour qu’il n’ait à en prescrire que dans le
cas où M. d’Enneval les croirait nécessaires, et qu’il les requerrait. J’ai rendu à cet effet une ordonnance, il
n’y est fait aucune mention d’armement par la raison que le port d’armes regarde uniquement dans cette
province, le commandant militaire, qui l’a toléré dans cette circonstance cruelle. Et je crois que c’est tout
ce qu’on peut faire dans un pays tel que le Gévaudan, où il serait dangereux de donner la liberté d’introduire,
y en ayant déjà beaucoup plus qu’il n’en faut. M. d’Enneval n’éprouvera non plus aucune difficulté
de la part des troupes, car M. de Moncan, d’après les ordres de M. le duc de Choiseul, en a retiré le détachement
qu’il aurait peut-être été utile d’y laisser, quoique bien peu nombreux pour veiller à la sûreté et
l’ordre public, en lui défendant toutefois de chasser. Je mande à mon subdélégué de ne rien négliger pour
engager les chasseurs particuliers à se concerter avec M. d’Enneval, et surtout d’éviter avec toute l’attention
imaginable qu’ils ne puissent nuire à ses chasses. Il a offert au surplus à cet officier tous les secours et
facilités qui pourraient dépendre de lui et je fais des voeux bien sincères pour qu’il réponde aux espérances
que vous avez conçues de son expérience et de ses talents. Je suppose qu’il vous instruit directement de ses
opérations et vous pouvez compter que je les seconderai de mon mieux. Mais dans le cas où on parviendrait à nous défaire de ce monstre, est-ce à M. d’Enneval qu’il doit être remis, comme il en a la prétention, ou
dois-je me conformer à ce que vous m’avez mandé à cet égard pour en faire préparer la peau et le squelette
de façon qu’il puisse être transporté au Jardin du roi ? C’est sur quoi je vous prie de me donner des ordres.
J’ai l’honneur, etc.
De St.-Priest. » (Pourcher)
Lettre de M. de l’Averdy, de Paris, à M. de St.-Priest: « Monsieur, je vous communique une lettre que je reçois de M. l’abbé Bourgeois, curé de Bouconville, diocèse
de Reims. Elle contient des détails qui me paraissent assez intéressants pour vous en donner connaissance
et à M. d’Enneval, à qui je vous prie de la remettre. Il pourra peut-être faire quelque usage des
moyens qui sont indiqués pour surprendre cet animal.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher) • Voir le 25/03 pour la lettre de l’abbé Bourgeois.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 12/04: « Dans le détail qui a été publié des combats que livra et que soutint la Bête féroce du Gévaudan dans un
jardin près de St.-Alban, la curiosité du public trouvait à dire qu’on n’eût pas nommé la femme qui a fait
tant d’honneur à son sexe, et donné des exemples si touchants de ce que peut l’amour maternel, par les courageux
efforts qu’elle a faits pour empêcher que ses enfants ne fussent dévorés par cette cruelle Bête. Le public
avait raison; dans le récit des faits héroïques, on ne doit point omettre les noms des héros ou des héroïnes
qui en ont été les auteurs: ce serait leur en dérober la gloire. Soit qu’on ait su en Gévaudan que cette
omission était blâmée, soit qu’on ait compris qu’elle méritait de l’être, on vient de la réparer. Selon les dernières
nouvelles qu’on a reçu de ce pays-là, cette tendre et généreuse mère, si digne que son nom soit connu
et transmis à la postérité, s’appelle Jeanne Chastang: elle est femme de Pierre Jouve, digne aussi qu’on
200
fasse mention de lui, quand ce ne serait que par le discernement qu’il a montré dans le choix qu’il a fait
d’elle. Elle est âgée de 27 à 28 ans, mais beaucoup moins robuste qu’on ne l’est communément à cet âge; étant au contraire d’une complexion très faible, et même d’une mauvaise santé; ce qui rend les efforts encore
plus admirables, et donne plus de relief au courage maternel qui l’en a rendue capable. C’est ainsi que
la poule, toute faible et timide qu’elle est de sa nature, plus courageusement mère qu’aucune autre mère,
parce qu’elle l’est plus tendrement, brave et attaque les animaux les plus redoutables pour la défense de ses
poussins. Ce qu’on ajoute dans ces dernières lettres, qu’avant ces traits héroïques de maternité, Jeanne
Chastang jouissait de l’estime publique dans son pays par sa sagesse et ses bonnes moeurs, est très naturel à
croire. Une bonne mère est ordinairement bonne épouse, bonne citoyenne, honnête femme, et bonne chrétienne.
Le Roi informé de la courageuse action de celle-ci, a ordonné qu’on lui donnât une récompense.
Elle en a déjà reçu une très grande par la satisfaction qu’elle a eu de sauver la vie à quelques-uns de ses
enfants; et sa joie sera parfaite si celui qui a été le plus maltraité peut revenir du mauvais état où il se
trouve. La Bête qui l’a si cruellement déchiré, a fait ensuite bien d’autres carnages. Les lettres de Mende du
26 portent que depuis douze jours elle a dévoré quatre personnes; qu’elle ne fait que rouler autour des villages,
qu’elle y entre même et va saisir les enfants jusque sur le seuil des portes de leurs maisons. Plusieurs
sont morts de leurs blessures, entre autres une fille de service qui allait à la messe avec sa maîtresse. Cette
fille voyant sa maîtresse attaquée se jeta à corps perdu sur la Bête, la tint assez longtemps contre terre
entre ses bras, demandant du secours et disant qu’elle sacrifiait volontiers sa vie, pourvu qu’on tuât le
monstre. Pendant ce temps-là, la maîtresse s’enfuit; et la Bête voyant approcher deux hommes, fit un effort
et se débarrassa de la fille, après l’avoir si grièvement blessée qu’elle en est morte. Tous ces nouveaux faits
augmentent les alarmes parmi les gens du pays, qui craignent fort que le temps de la moisson n’arrive avant
qu’ils soient délivrés de ce fléau; et leur crainte n’est que trop fondée, puisque les chasses n’ont eu jusqu’à
présent aucun succès, et qu’il n’y a qu’une rencontre fortuite qui puisse y faire réussir; car la Bête que
trouvent si souvent ceux qui ne la cherchent pas, n’est jamais trouvée de ceux qui la cherchent; et l’odorat
des chiens d’ailleurs si subtil est comme émoussé par rapport à elle. » (Généal43) [Doc159] • Le nombre de quatre personnes dévorées entre le 14 et le 26 mars ne correspond pas à
notre relevé trois tuées, une blessée. L’attaque de la servante remonte au 28 février.
Lettre de M. Lafont à M. Duhamel: « J’avais prévenu vos désirs, monsieur, et j’avais eu l’honneur avant l’arrivée de votre exprès d’écrire à M.
le comte de Moncan par celui que je lui ai dépêché dans les termes que vous souhaitez. Je vous envoie copie
de l’article de ma lettre qui vous concerne. Si je ne m’y suis pas mieux exprimé, c’est que je n’ai pas su
mieux faire, car personne ne saurait avoir meilleure volonté que moi, ni n’est plus porté à vous rendre toute
la justice qui vous est due et à votre détachement.
Je ne saurais faire espérer que Mgr. notre évêque se déterminât à écrire à M. de le duc de Choiseul
parce qu’ainsi que je vous l’ai déjà fait connaître, il est depuis longtemps dans l’usage de ne pas demander
des grâces; mais vous pouvez compter sur les attestations les plus amples et les plus avantageuses de sa
part, en un mot telles que vous les souhaitez.
Votre fourrier pourra rester à notre hôpital tout le temps dont il aura besoin pour son rétablissement et
j’aurai soin de recommander avant mon départ qu’on en prenne tout le soin possible.
Je marque à mon frère de vous faire compter les vingt cinq louis d’or dont vous avez besoin. Vous voudrez
bien lui en remettre votre reçu, dans lequel vous aurez la bonté de prier M. de Fages de Langogne, de
me rembourser cette somme. Mon secrétaire vous remboursera à vous même, à votre passage ici, les cinquante
une livre douze sols pour les frais des exprès que M. le comte de Moncan veut que je vous rende.
Je ne vous dis plus rien de tous mes regrets, ils sont relatifs à tous ceux que vous méritez et aux sentiments
que je vous ai voués. Si quelque chose peut diminuer ces regrets, ce sont les assurances que vous voulez
bien me donner de me conserver toujours quelque part dans l’honneur de votre souvenir et dans vos
bontés. Personne ne sera jamais plus empressé que moi à les mériter par tout ce qui pourra y contribuer et
par l’inviolable et respectueux attachement avec lequel je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble et
très obéissant serviteur.
201
Lafont.
A Monsieur,
Monsieur Duhamel,
Capitaine aide major, commandant les volontaires de Clermont. » (Bulletin 1969) • Cette lettre est suivie d’une copie de la lettre de M. Lafont à M. de Moncan du 02/04.
Relation de M. Duhamel (datation incertaine, correspondant à la dernière attaque mentionnée,
le 03/04): « Détail des ravages que la bête féroce a fait tant en Vivarais qu’en Gévaudan, en Auvergne et en
Rouergue.
Mois de juillet 1764 - La première victime des cruautés de la bête féroce qui a parue dans le pays de Gévaudan à la fin du mois de juin dernier et qui continue d’y faire journellement les ravages les plus affreux,
fut une fille âgée de 14 ans, du village des Hubacs, paroisse de St.-Étienne-de-Lugdarès en Vivarais, qui fut
dévorée le 3 juillet 1764, au coucher du soleil.
Mois d’août - Une fille du village de Masméjan d’Allier, paroisse de Puylaurent en Gévaudan, âgée de
15 ans, fut dévorée le 8 août à cinq heures du soir.
A la fin du mois d’août, un garçon du Cheylard-l’Evêque, âgé de 15 ans, fut dévoré dans la paroisse de
Chaudeyrac en Gévaudan.
Mois de septembre - Un autre garçon du dit lieu du Cheylard, dans le terroir de Pradelles, même paroisse
de Chaudeyrac, fut également dévoré au commencement de septembre.
Une femme, âgée de 35 ans, du village des Estrets, paroisse d’Arzenc en Gévaudan, fut dévorée le 6 septembre, à sept heures du soir.
Un garçon âgé de 12 ans, du village des Choisinets, paroisse de St.-Flour-de-Mercoire en Gévaudan, fut
dévoré le 16 septembre, à six heures du soir.
Une fille âgée de 12 à 13 ans, du village des Thors, paroisse de Rocles en Gévaudan, fut dévorée le 28
septembre, à quatre heures et demie du soir.
Mois d’octobre - Une fille âgée de 20 ans, du village d’Apcher, paroisse de Prunières en Gévaudan fut
dévorée le 7 octobre. Un garçon âgé de 15 ans du village du Pouget en Gévaudan, eut la peau de la tête enlevée
et reçut trois coups de griffes sur la poitrine, le 8 octobre.
Un garçon âgé de 12 ans, du village des Cayres, paroisse de Rimeize en Gévaudan, fut blessé dangereusement à la tête le 10 octobre.
Un garçon du village de Contendrès, paroisse de Sainte-Colombe en Gévaudan, âgé de 13 à 14 ans, fut
dévoré le 15 octobre.
Une fille âgée de 20 ans, du village de Grazières, paroisse de St.-Alban en Gévaudan, fut dévorée le 29
octobre.
Mois de novembre - Une femme âgée de 50 ans, du village de Buffeyrettes, paroisse d’Aumont en Gévaudan,
fut dévorée le 25 novembre, à cinq heures du soir.
La bête féroce après avoir rongé le col de cette femme jusques aux épaules, en emporta la tête qui fut
trouvée le lendemain dans un fossé, à un quart de lieu de la place où cette femme avait péri; cette tête qu’un
paysan me rapporta avait été partagée en deux d’un coup de gueule et elle était en dedans comme en dehors
aussi proprement nettoyée que l’ivoire.
Mois de décembre - Une fille du village de la Fage, paroisse de Védrines-St.-Loup en Auvergne, fut dévorée
le 19 décembre.
Une fille âgée de 12 ans, du village du Puech, paroisse du Fau en Gévaudan, fut dévorée le 20 décembre, à 10 heures du soir. Cette fille étant allée pour un besoin dans son jardin qui tenait à la maison fut
saisie par la bête féroce qui, après lui avoir rongé le col jusqu’aux épaules, en emporta la tête qui fut trouvée
dans un bois, à une portée de fusil de là.
Une fille âgée de 21 ans, du village de Pradt en Rouergue, fut dévorée le 22 décembre.
Un garçon, âgé de 16 ans, du village de Chanaleilles en Gévaudan, fut dévoré le 24 décembre.
Une fille du village de Rieutort-de-Randon en Gévaudan, fut dévorée le 26 décembre.
202
Mois de janvier 1765 - Le 6 janvier, jour des Rois, la bête féroce enlevait un enfant, environ les 9 heures
du matin, au village des Vialets, paroisse d’Anterrieux en Auvergne. Le père de cet enfant la tira de la
gueule de cette bête, qui forcée d’abandonner sa proie, prit le chien de la maison à travers le corps et le
porta à 200 pas sans lui faire aucun mal.
Le même jour, à dix heures du matin, cette bête dévora une femme âgée de 30 ans, du village de St.-Juéry,
paroisse de Fournels en Gévaudan; de là elle fut à la paroisse de Maurine en Auvergne où elle dévora
entre les villages de Monclerc et de Montfau, une fille âgée de 25 ans de ce dernier village. Il est remarqué
que cette bête lui arracha pour ainsi dire toute la gorge et qu’elle laissa sur la place tous les morceaux de
chair sans les manger.
Une fille âgée de 12 à 13 ans, du village de Rieutort d’Aubrac, paroisse de Marchastel en Gévaudan, fut
dévorée le 7 janvier.
[Interruption correspondant à l’attaque du Villeret le 12; le texte est identique à la relation du curé]
Un enfant âgé de 14 ans, fut dévoré à la Chapelle Laurent en Auvergne, le 14 janvier.
Une fille âgée d’environ 20 ans, du village de la Bastide, paroisse de Monchal en Auvergne, fut déchirée
par cette bête mais elle fut reconnue à temps et portée à l’hôpital de la ville de St.-Flour, le 15 janvier.
Une fille de 12 ans, du village de Plagnes, paroisse de Bacon en Gévaudan, fut attaquée par cette bête le
20 janvier, qui dans le temps qu’elle la tenait d’une patte, voulut prendre sa soeur cadette de l’autre; celle ci
esquiva le coup, mais la première fut grièvement blessée à la tête, et si elle ne se fut prise à un poteau qui était dans le jardin, elle aurait été emportée par la bête qui fut obligée de la lâcher au bruit que firent les
personnes de la maison qui vinrent au secours.
Une femme âgée de 30 ans, du village de Chabanoles en Auvergne, revenant du village de Julianges en
Gévaudan, ces deux villages sont à un quart de lieue l’un de l’autre, fut attaquée à moitié chemin par cette
bête, qui après lui avoir rongé le col jusqu’aux épaules, en emporta la tête et fut l’enterrer à 200 pas de là
le 22 janvier.
Un enfant de 3 ou 4 ans, de la paroisse de Ventuéjols en Gévaudan, fut enlevé par la bête féroce dans
une cour fermée et fut dévoré le 28 janvier.
Une fille âgée de 15 ans, du village de Charmensac, paroisse de St.-Just en Auvergne, fut attaquée le 30
janvier par la bête féroce en revenant du village de La Rochette. Cette fille eut la tête et le visage déchiré et
fut blessée au bras; elle fut portée à l’hôpital de la ville de St.-Flour, où l’on espère qu’elle guérira de ses
blessures.
Un garçon, âgé de 10 ans, du village de Javols, en Gévaudan, jouant aux quilles avec deux de ses camarades
devant la porte de sa maison, fut enlevé par la bête féroce et porté à 200 pas de là, mais il n’eut
qu’une légère blessure parce qu’il fut secouru à temps le 31 janvier.
Mois de février - Un garçon âgé de 13 ans, du village de Chabanettes, paroisse de Termes, en Gévaudan,
fut saisi et embrassé par derrière par la bête féroce. Cet enfant s’étant retourné comme la bête allait lui déchirer
le visage avec sa patte, il se couvrit de son chapeau dont il se fit un espèce de bouclier qui l'empêcha
d’être blessé, joint au prompt secours qu’il reçut, le 6 février.
Le 7 février, il y eut une chasse générale de 72 paroisses en Gévaudan, 40 en Auvergne et 20 en
Rouergue. La bête féroce fut trouvée dans la paroisse de Prunières en Gévaudan et suivie par le vicaire de
ce village qui gaya [guéa ?] la rivière avec cinq à dix paysans en poursuivant cette bête.
Une fille, âgée de 15 ans, du village de Mialanette, paroisse du Malzieu en Gévaudan, fut dévorée à 30
pas de son village, le 9 février. Cette bête, après avoir rongé le col, emporta la tête qui fut trouvée une
heure après dans un bois à 400 pas de là.
Le 10 février, je fis faire une chasse particulière de 17 paroisses.
Le 11 février, il y eut une seconde chasse générale semblable à la première, qui n’eut pas plus de succès.
Une fille âgée de 8 ans, du village du Fau, paroisse de Brion en Gévaudan, fut enlevée le 21 février par
la bête féroce du milieu du village. Cet enfant fut délivré par les personnes qui coururent à son secours,
mais la nuit suivante il mourut de ses blessures.
Une fille âgée de 18 ans, du village de la Molle, paroisse de Termes en Gévaudan, fut blessée par la bête
féroce qui lui fit deux trous à la tête et lui déchira une épaule, le 24 février.
Un garçon âgé de 15 ans, du village de Brassac en Gévaudan, venant à St.-Chély sa paroisse, allait être
dévoré par cette bête si son père qui le suivait à 100 pas ne s’en fut aperçu et n’eut épouvanté par ses cris
la bête féroce, à l’instant même qu’elle allait saisir son enfant. Le 27 février, le même jour, cette bête fut
203
chassée par mon détachement et fut trouvée entre les villages de Recoules et Ginestoux en Gévaudan. Un
fourrier de ma troupe qui la suivait à toute jambe de cheval, lui tira même, mais de fort loin, un coup de carabine
et un coup de pistolet. Cette bête fut suivie à la piste jusqu’aux bois de Cirgue et de Plagnes, où je
fus obligé de l’abandonner, à cause de la nuit qui m’empêcha d’aller plus loin.
Le dernier février, une femme du village des Escures, paroisse de Fournels en Gévaudan, sortant de chez
elle pour aller à la messe, sa servante lui proposa de l’accompagner, crainte qu’elle ne rencontre la bête féroce.
A peine ces femmes avaient-elles fait 100 pas que la servante qui marchait la première s’étant retournée
par hasard cria à sa maîtresse de prendre garde à la bête féroce qui lui courait sus et fut à l’instant à
son secours. Cette bête épouvantée par les cris de la servante quitta la maîtresse après lui avoir fait une
forte contusion au bas des côtes et déchiré les habits et sauta dessus la servante qui de son côté prit la bête à bras le corps; trois fois la servante tint la bête sous elle et elle était résolu à la tenir plus longtemps quoi
qu’elle ne cessât d’en être déchirée, si elle n’avait su qu’il n’y avait point d’hommes, dans le village qu’elle
venait de quitter pour lui donner du secours. Cette fille eut la tête déchirée et la majeure partie du col dévoré,
et sans une troisième femme qui survint avec une hallebarde, les deux premières auraient été dévorées.
Le même jour environ midi, une fille âgée de 5 ans, du village de Chabriès, paroisse d’Arzenc en Gévaudan,
fut enlevée par la bête féroce, devant la porte de la maison, sans qu’on s’en aperçût; son frère, berger
du village allant faire paître son troupeau, trouva la tête à 100 pas de là et l’ayant montré à un autre jeune
homme, celui ci lui dit que c’était la tête de sa soeur, aussitôt, ils furent chercher avec les autres habitants
du village les restes du cadavre, mais ils ne trouvèrent que les jambes, le surplus ayant été dévoré.
Mois de mars - Une femme âgée de 30 ans, du village et paroisse d’Ally en Auvergne, fut dévorée le 4
mars.
Le 5 mars, la bête féroce traversa le troupeau du village de Trémoulonset, paroisse du Bacon en Gévaudan;
elle fut droit au berger qui, armé d’une hallebarde, la fit passer outre par sa bonne contenance.
Le 8 mars, cette bête coupa la tête et arracha un bras à un garçon âgé de 10 ans, du village du Fayet,
paroisse d’Albaret-le-Comtal en Gévaudan.
Le 9 mars, une fille du village de Ruynes en Auvergne, eut la tête coupée et la gorge mangée.
Le 11 mars, sur les dix heures du soir, cette bête a dévoré la poitrine, les entrailles, les reins et une
cuisse d’un enfant âgé de cinq ans, du village de Malaviellette, paroisse de Fontans en Gévaudan. Il est à
remarquer que contre la coutume cette cruelle bête ne coupa point la tête de cet enfant.
Le 13 mars, la bête féroce passa le matin au lieu du Fayet où elle aurait dévoré un enfant le 8 sur le
midi, de là, elle fut au village d’Albaret-Sainte-Marie en Gévaudan, où ayant trouvé deux garçons sur le
chemin, l’un âgé de six ans et l’autre de douze, elle les sépara en passant au milieu d’eux et s’étant retournée
après avoir déchiré les habits à celui de 12 ans et l’avoir renversé d’un coup de museau à la cuisse, elle
saisit celui de 6 ans par la mâchoire et l’emporta à 100 pas, sans lui faire d’autre mal qu’une légère blessure,
parce que les gens du village vinrent au secours de cet enfant. De là, cette bête fut au village de La
Brugère, paroisse de Blavignac, où elle coupa la tête à un cochon. Ensuite, elle passa au village de Mazeyrac,
paroisse de St.-Pierre-le-Vieux, où elle éventra un mouton et dirigea sa marche sur le village de Prunières,
où elle ne put faire aucun mal, parce qu’elle fut aperçue à temps et qu’on se mit à sa poursuite jusqu’à
la nuit, sans pouvoir la joindre.
Le 14 mars, environ les deux heures après midi, une femme du village de La Bessière, paroisse de St.-Alban
en Gévaudan, étant sortie à dix pas de distance de la porte de sa maison, avec trois de ses enfants, survint
la bête féroce qui saisit le plus jeune d’entre eux, âgé de 6 ans. La mère se jeta à corps perdu sur la
bête et fit tous ses efforts pour lui arracher son enfant qu’elle tenait dans la gueule et ne pouvant y réussir
elle prit le parti de monter à califourchon sur la bête, qui d’un coup de tête qu’elle lui donna dans la poitrine,
la culbuta sans lâcher prise; cette femme étant tombée, saisit la bête par une patte et l’obligea à lâcher
son enfant; mais dans l’instant même la bête sauta sur le second enfant âgé de 10 ans et l’emporta. La
femme courut après en appelant au secours sans être entendue des gens qui étaient dans la maison. Heureusement
qu’un autre fils de cette femme qui gardait le troupeau, averti par les cris de la mère, vint armé
d’une hallebarde et suivi de son chien qui était un gros mâtin, ce qui obligea cette bête à franchir d’un saut
un tertre de 15 pieds de hauteur, toujours tenant l’enfant dans la gueule. Enfin, le berger et son chien ayant
joint la bête féroce, elle lâcha l’enfant qu’elle avait tout déchiré et de suite d’un coup de tête elle enleva le
matin à douze pieds de hauteur et prit la fuite. Cet enfant est mort de ses blessures, le 20 de ce mois, et l’on
204
craint beaucoup que la mère qui n’a eu d’autre mal que la frayeur et ses habits déchirés ne périsse également,
car elle n’a pour ainsi dire pris aucune nourriture depuis ces événements.
Le 15 mars, un garçon âgé de 14 ans, du village du Pouget, paroisse de Thoras en Gévaudan, étant allé
accompagner au village du Fraisse, paroisse de Chanaleilles, une femme qui avait peur de la bête, en fut
attaqué et dévoré à son retour à deux portés de fusil du dit village du Fraisse.
Le 29 mars, un garçon, âgé de neuf ans, du village de Cheylaret, paroisse de Javols en Gévaudan, revenant
avec sa soeur âgée de 17 ans, du village de Longuesagne, distant d’une lieue de leur maison, fut surpris
par la bête féroce qui se jetant dessus le garçon, le prit par une épaule et l’emporta dans un bois assez près
de là, la frayeur que la vue de cette bête avait causé à la fille, l'empêcha de secourir son frère. Mais les habitants
du village de Cheylaret s’étant aperçu du combat vinrent au secours et suivirent la bête, mais ils arrivèrent
trop tard. Ils trouvèrent en arrivant au bois ce garçon, couché sur le dos, les entrailles d’un côté et
le foie de l’autre, le poumon avec le coeur mangé sans aucune trace de son sang, tout l’extérieur de la poitrine
et le col rongé et la peau par derrière pendante jusqu’au dos, le reste du corps était couvert de blessures.
Le même jour, sur les deux heures et demi après midi, la bête féroce fut attaquer à un quart de lieu de là,
un jeune berger âgé d’environ 14 ans; mais celui ci l’ayant aperçue, s’appuya d’un arbre et avec sa petite
hallebarde para les coups et les assauts de la bête qui furieuse de ne pouvoir pas lui sauter dessus, se jeta
au milieu du troupeau dont elle partagea en deux le plus beau mouton.
Le 3 avril, vers les cinq heures du soir, la bête féroce dévora dans un pré, près de Bergougnoux et Vialgose,
un enfant de 10 ans, de la paroisse de Fontans en Gévaudan. Ce garçon était avec son frère aîné, âgé
de 2 ou 3 ans de plus que lui, et faisait paître des bestiaux. La bête féroce attaqua en premier lieu l’aîné de
ces deux frères et lui portant ses deux pattes de devant sur les épaules. L’enfant avait entre ses mains un bâton
avec une lame de couteau au bout, dont l’animal en voulant le prendre se piqua lui-même, ce qui le fit
quitter sur le champ et sauter sur son frère autre moins âgé qui était à son côté, le prit par-dessous le menton
avec sa gueule et l’emporta dans un bois fort épais, éloigné d’environ 200 toises. Cet enfant eut en fort
peu de temps tout le sein, depuis les tétons jusqu’au menton, dévoré et même la langue. Le frère aîné, qui
s’était échappé, courut au village de Bergougnoux pour avertir que la bête emportait son frère, on vint tout
de suite après elle, mais il n’était plus temps. L’enfant était mort.
M. le comte de Morangiès étant averti de cet accident arrivé dans sa terre, dix de ses gens furent passer
la nuit dans le bois auprès du cadavre. La bête féroce commença à paraître vers une heure après minuit,
mais de loin et hors de portée de fusil. Elle revint trois fois dans une heure de temps et quoi qu’on la vit très
bien à la faveur du clair de lune, il ne fut jamais possible de lui tirer parce qu’elle resta toujours trop éloignée. » (Bulletin; Balmelle)
5 avril (Vendredi saint) Le Courrier d’Avignon relate l’épisode du loup de Soissons (Blanc). Le
chien des d’Enneval revient sans dommages (lettre, 07/04). La Bête attaque quatre enfants
dans un pâturage au lieu de Donnepau (Arzenc-de-Randon). Elle en saisit un. Les trois
autres qui ne sont armés que d’un bâton ne peuvent le défendre, bien que frappant de
toutes leurs forces sur la tête de la Bête: l’un d’eux y casse son bâton. La Bête ne lâche
prise qu’après avoir dévoré la moitié du corps de leur camarade. Les trois enfants, dont
l’un est âgé de 14 ans, assurent avoir bien remarqué que la Bête a le ventre ouvert par
quelque blessure et qu’il en sort un boyau pendant de quatre travers de doigts (lettre,
09/04). La victime est un garçon de 10 à 12 ans (Courrier, 23/04). • Dans la description des enfants, s'agit-il vraiment d'une blessure, de mamelles de
chienne, du pénis de la Bête, ou de la sangle détachée d'une cuirasse ? • La victime est peut-être une fille; voir 17/04. • Cette attaque constitue un retour de la Bête sur son « ancien » territoire de chasse, où
elle va réapparaître à plusieurs reprises.
La Bête blesse également grièvement une fille de 15 ans à l’épaule (lettre, 27/04). Un enfant
dévoré dans la paroisse de St.-Alban (journal, 23/06).
205 • L’attaque de St.-Alban est peut-être un doublon de la mort d’Annez Dauphine (paroisse
de St.-Alban) la veille; néanmoins, la lettre de M. de Montluc du 08/04 parle de trois
personnes dévorées aux environs de St.-Alban le 4 et le 5: probablement Annez Giral et
deux autres, qui pourraient être celles ci-dessus; la victime d’Arzenc semble trop éloignées
de St.-Alban pour être comprise dans le compte.
M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy (lettre, 14/04). Ordonnance de M. de St.-Priest: « Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finance en la province du Languedoc.
M. le contrôleur général nous ayant fait connaître les intentions de sa Majesté sur ce qui doit être observé
par rapport aux opérations et aux chasses dont M. d’Enneval est chargé de la part de la Cour, pour parvenir,
s’il est possible, à détruire la Bête féroce qui ravage depuis longtemps le Gévaudan.
Nous, en conformité des ordres de sa Majesté, enjoignons aux maires et consuls des communautés du
pays du Gévaudan et de celles des départements voisins de nos subdélégués, dans lesquelles la chasse et la
retraite de la Bête pourraient conduire ledit sieur d’Enneval, de se conformer exactement à la première réquisition
qui leur en sera faite, et sans aucun délai, aux ordres et instructions qui leur seront donnés par le
sieur Lafont et nos autres subdélégués, pour seconder les opérations et les chasses du dit sieur d’Enneval,
et de lui entendre et obéir en tout ce qu’il leur prescrira à cet égard, et sur ce fait, sans pouvoir s’en écarter
sous quelque prétexte que ce soit, à peine de désobéissance aux ordres du roi et d’être punis sévèrement.
Défendons à toute personne de nuire aux opérations du dit sieur d’Enneval.
Fait à Montpellier, le 5 avril 1765.
De St.-Priest. » (A.D. Hérault c. 44).
6 avril (Samedi, pleine lune) Les d’Enneval battent les bois du comte de Morangiès et les rochers
de Prunières, sans rencontrer la Bête (lettre, 07/04). Certificat de St.-Chély: « Nous maire, consuls et principaux habitants de la ville de St.-Chély certifions que M. Duhamel capitaine
aide major du régiment des volontaires de Clermont commandant la troupe chargée de faire la chasse de la
Bête féroce qui désole le pays de Gévaudan depuis le commencement du mois de juillet dernier, s’est donné
des soins infinis pour la destruction de cet animal, qu’il a été journellement à la chasse quelque cruel temps
qu’il ait fait, qu’il a lui même et plusieurs bas officiers et dragons de sa troupe passé les nuits auprès des
cadavres qui ont été dévorés pour y attendre la Bête féroce et que s’il n’a pas réussi ce n’est ni sa faute ni
celle de sa troupe qui à l’exemple du commandant a donné des preuves du plus grand zèle, qui n’a été infructueux
que à cause de la brièveté des jours et dont l’arrivée de la belle saison nous faisait regarder le
succès comme infaillible. Nous attestons de plus qu’il a maintenu la plus exacte discipline dans sa troupe
pendant tout le séjour qu’il a fait en cette ville, en foi de quoi lui avons donné le présent certificat à St.-
Chély le 6ème avril 1765. [suivent quelques mots illisibles, puis des signatures parmi lesquelles:] De Panafieu
maire; Dallo, curé; Bès la Bessière notaire; La Vignole; Du Cayla, premier consul; Pellisse, second
consul; Duroc; Montel; Laval; St.-Just. » [Doc20].
Lettre de M. Duhamel au comte de Clermont (sans date in Bulletin): « Monseigneur,
J’ose prendre la liberté d’adresser à Votre Altesse Sérénissime la copie des attestations que j’ai été assez
heureux pour mériter de la part de toute la noblesse du Gévaudan, pour les soins que je me suis donnés
pour délivrer ce pays du monstre qui le ravage. Je supplie très humblement votre Altesse Sérénissime, monseigneur,
de vouloir bien me faire la grande [faveur] de lire ces certificats, qui lui prouveront que si je n’ai
pas été plus heureux, ce n’est ni faute de soin de ma part, ni manque de bonne volonté dans ma troupe, et
que j’ai bien certainement fait tout au monde pour me rendre digne de l’honneur que m’avait fait votre Altesse
Sérénissime en me chargeant d’une commission dont le succès était si intéressant pour le bien public,
si glorieux pour moi et si avantageux pour le bien être de mon détachement. J’espérais qu’après avoir es-
206
suyé pendant près de six mois toutes les horreurs de l’hiver en chassant journellement cette bête féroce, la
Cour voudrait bien me laisser finir mon ouvrage, et je ne m’attendais pas à me voir rappelé au commencement
d’une saison qui n’offre que de l’agrément à continuer une chasse aussi importante; quelque vive que
soit la douleur que j’en ressens, monseigneur, je me croirai trop heureux si j’ai pu par mes soins quoiqu’infructueux,
mériter l’honneur de l’estime de Votre Altesse Sérénissime, dont j’ose réclamer les bontés en faveur
de mon détachement.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, le très
humble et très obéissant serviteur. » (Bulletin)
Lettre de M. de St.-Priest, de Montpellier, à M. Lafont: « J’ai reçu, monsieur, par votre exprès la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 2 de ce mois, et
je vous remercie du mémoire que vous y avez joint; vous m’en avez parlé dans une de vos lettres, et je vous
avoue que quoique je crois que ce qu’il se propose fût un très bon parti à prendre que de le suivre dans tous
les points, je doute qu’on [sic].
J’ai toujours le même regret de voir le peu de succès des chasses contre la Bête féroce et qu’elle continue
ses ravages. Il faut espérer que, la saison devenant plus belle, M. d’Enneval agira plus efficacement
qu’il n’a fait encore. La Cour a la plus parfaite confiance en son expérience. Vous en avez dû juger par ma
dernière lettre et par l’ordonnance que je vous ai adressée.
Il ne fait pas sans doute part au ministre des difficultés auxquelles il ne s’était pas attendu et il entretient,
sans doute, par sa correspondance en droiture avec le ministre, dans l’opinion qu’il a de réussir. Il
faut donc le laisser agir. L’intention du ministre étant qu’il dirige les chasses.
Je vous ai fait connaître aussi la façon de penser de M. le contrôleur général sur les chasses générales
qu’il regarde comme inutiles, et même comme pernicieuses pour les récoltes; je ne suis dès lors point d’avis
qu’on les fasse. Je ne pourrai donc consentir à les permettre qu’autant que M. d’Enneval les demanderait
lui-même; et je vous prie de vous borner à ne prescrire que ce qui est porté dans mon ordonnance, où j’ai évité de parler d’armement des communautés, attendu qu’il regarde le commandant de la province. Vous
aurez même attention s’il est question de donner des ordres aux paroisses de ne le faire qu’autant que M.
d’Enneval vous requerra par écrit.
Il ne faut pas vous flatter de pouvoir avoir des troupes, parce qu’il n’en reste presque point dans la province,
et que leur service est indispensable dans les quartiers où elles sont. M. le comte de Moncan m’a assuré
qu’il n’en déplacerait aucune sans des ordres positifs de la Cour. Je ne négligerai cependant aucune
de vos observations dans le compte que je dois prendre, et quand à la demande que vous me faites de vous
faire délivrer des armes des milices tirées des magasins de St.-Hypolite et Alais pour armer les paysans, je
ne pourrai le faire qu’autant que j’y serai autorisé par M. le duc de Choiseul et par M. le contrôleur général.
Vous pourriez, même sans parler de moi, inspirer à M. d’Enneval, sur qui est ouvert que toutes les
chasses roulent, d’en faire sentir la nécessité.
Je ne doute pas, supposé que je reçoive des ordres, que vous preniez toutes précautions imaginables pour
assurer la remise des armes que vous auriez distribuées, et j’approuve très fort votre voyage à Alais.
Si je savais quelque chose de plus à vous commander et qu’il fût question de se concerter sur quelque objet,
je n’hésiterai pas à vous engager de venir à Montpellier, où je serais personnellement charmé d’avoir le
plaisir de vous voir; mais je crois votre présence nécessaire en Gévaudan, où tout le monde, ainsi que moi,
vous rend la justice que vous méritez si bien.
Je vous prie de charger quelqu’un pendant votre absence de m’informer exactement de ce qui se passera
par rapport à la Bête féroce et de continuer votre attention sur le même objet, lorsque vous serez de retour.
Je suis, etc.
De St.-Priest. » (A.D. Hérault c. 44).
Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur l’intendant, M. l’abbé Portefaix, prieur de Bagnols, se dispose à partir, mardi prochain,
pour se rendre à Montpellier et avoir l’honneur de vous présenter son neveu, etc.
207
Je suis, etc.
Lafont. » (Pourcher)
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier d’Avignon du 16/04: « On n’est pas encore au bout du journal des opérations de la Bête féroce, quoiqu’il soit déjà bien long, et
qu’il le fût bien davantage si on y avait mis tout ce qui pouvait y entrer. Elle continue à fournir de quoi l’allonger.
Le 3 de ce mois elle attaqua et tua un enfant de 12 ans à Bergougnoux paroisse de Fontans. Le
chien du parc qui survint empêcha qu’elle ne le dévorât, et sauva en même temps la vie à son frère âgé de
14 ans qui, quoique armé d’une petite lance, s’en était vainement servi pour la défense de son cadet, et
n’aurait pas sans doute mieux réussi à se défendre lui-même. Le 4 elle dévora à Mézéry, paroisse de St.-Denis
sous la montagne de la Margeride, une fille de seize ans extrêmement jolie, et dont l’aspect aurait adouci
la férocité d’un rhinocéros; mais cette Bête n’en est pas un; et la plupart de ses opérations sont autant de
preuves que la nature lui a donné un instinct diamétralement opposé à celui qu’on attribue à cet animal. Le
même jour, deux messieurs qui chassaient dans ce terroir-là, trouvèrent de la fiente qu’ils crurent être de
cette Bête. Elle était composée de blé naissant extrêmement lié et entrelacé, vert comme s’il venait d’être
cueilli, et mêlé avec beaucoup de sang. Si c’est par goût et par fantaisie pour diversifier sa nourriture, ou
par ressource quand la chair lui manque, ou pour le besoin de se purger dans les indigestions qu’elle lui
cause, qu’une Bête si carnassière prend le vert, c’est ce qu’il n’est pas aisé de deviner ni fort important de
savoir. Mais ce qui aurait fort importé, c’est que ces deux messieurs, qui l’ont chassée tout l’hiver sans
avoir la satisfaction de la rencontrer, eussent su ce jour-là qu’elle était à cent pas d’eux, et qu’elle les regardait
passer sans bouger d’entre les rochers où elle se trouvait, car elle ne s’en écarta qu’après qu’ils
furent à plus de cinq cent pas de l’endroit d’où elle les avait si tranquillement observés. Tout cela fut remarqué
par deux paysans, qui hors de portée de bien discerner la Bête ne la reconnurent que lorsqu’elle
sortit d’entre les rochers. Mais ils n’avaient pas laissé de s’apercevoir que cette Bête qu’ils ne discernaient
pas encore, avait entendu sans s’émouvoir un coup de fusil qu’un de ces messieurs tira à un corbeau fort
près des rochers où elle se reposait; ce qui prouve que si elle est peureuse, comme on le dit, ce n’est pas le
bruit qui lui fait peur. » (Courrier d’Avignon n°. XXXI, 16/04/65) [Doc122d]
7 avril (Dimanche de Pâques) M. Duhamel quitte St.-Chély avec ses dragons. Il arrive à Mende le
soir même, pour rejoindre son régiment à Pont-St.-Esprit (Gard). Ses états de dépenses, du
04/11/64 au 07/04/65, sont de 302 livres 15 sols pour loyer, casernes, corps de garde, écuries,
grenier à foin, et 2226 livres 5 sols 9 deniers pour fournitures à St.-Chély, frais de
chasses particulières, et médicaments aux personnes blessées par la Bête (Pourcher, Fabre,
Crouzet, Cubizolles). Près de Fraisse-l’Estrade (Chanaleilles) la Bête attaque un jeune
homme et une jeune fille qui gardent des vaches. Le garçon se défend très bien mais se
trouve en difficulté quand un berger accourt avec ses chiens, et met la Bête en fuite (lettre,
08/04). La Bête dévore Gabriele Pelicier, environ 17 ans, dans un pâturage de La Clauze
(Grèzes). On trouve le reste du corps dans un bourbier (acte, 08/04; lettre, 09/04). Lettre de
La Fageole (sans date in Pourcher): « Une petite fille de la Clauze de Grèzes, canton de Saugues, après avoir fait sa première communion alla
garder ses vaches à la Champ-de-la-Dame. Son père l’accompagna et resta avec elle presque tout le soir;
mais un peu avant le coucher du soleil, son père lui dit: « Je ne crois pas que la Bête soit dans l’endroit, tu
diras seule tes prières; je commence de marcher; tu viendras bientôt rentrer. Le père la quitta en l’encourageant.
Mais aussitôt que le père eut disparu, la Bête s’approcha de la fille et la tua. Probablement ses
vaches voulaient la défendre, car le lendemain, on les vit presque toutes tachées du sang que la Bête avait
soufflé.
Lorsque la Bête l'eut mangée en partie, elle arrangea au milieu d'un bourbier si bien ses os, sa tête coupée,
qu'elle couvrit de ses habits et son chapeau, que quand on vint la chercher avant qu'il fût nuit, on la
crut endormie; la Bête avait disparu. »
208 • Une lettre de Marvejols du 14/04 rapporte une autre tradition concernant la mort de Gabriele.
Une complainte parut sur Gabriele: « A l'abri d'une terre close,
Sur le penchant d'un coteau,
Une petite fille de La Clause,
Gardait ses vaches et ses veaux.
Le sept avril, jour de Pâques,
Et de sa première communion,
Elle au Grand des monarques,
Témoignait son amour profond.
Son coeur, palpitant de tendresse,
Vers Jésus, son désir absolu,
S’enflamme, s’élance et se presse,
Heureuse du Dieu des vertus.
Jésus, que vois-je sur la terre,
Où je serais trop captive ?
Vous, l’unique bien que j’espère,
Oh ! écoutez ma voix plaintive !
Ah ! sans tarder davantage,
Jésus, soyez mon meilleur sort;
Que mon corps par un naufrage
Rende mon âme au divin port.
Son père, qui l’avait suivie,
Apercevant sa chère fille
De piété et d’amour attendrie,
Lui dit du ton le plus tranquille: ‘Je ne crois pas que la Bête
A La Champ-de-la-Dame
Ose troubler ce jour de fête,
Devant le Dieu de ton âme.
Pour te laisser à l’oraison,
Je rentre en joie parfaite.
Viens vite à la maison,
Où de tes parents tu es la fête.’
Quand à vingt pas de l’horizon,
L’infortuné disait son bonheur
De sa fille la religion,
La Bête lui causait grand malheur.
209
D’un saut brusque par derrière,
La petite, dont l’âme remplie
Du Dieu béni de sa mère,
Fut aussitôt privée de la vie.
D’une dent furieuse, la Bête,
Sur la fondrière voisine,
Fait craquer les os de la tête,
Lui déchire la poitrine,
Elle lui dévore la chair,
De rage, lui ronge les os;
De ses habits tout est couvert
Et la tête de son chapeau.
Tout est si bien arrangé
Que de loin paraît endormie;
Et nul de l’animal étranger
N’eût mieux caché la furie.
Tous bons habitants de Grèzes,
Au vrai récit de ce malheur,
Prient que le courroux s’apaise
Du Dieu maître et vainqueur. » (Pourcher) [Clauze]. • Fabre estime que la communion se faisait bien avant 17 ans et qu'on n'aurait en tout cas
pas envoyé Gabriele garder des animaux ce jour-là; mais l'acte de sépulture de Jeanne
Bastide (17/06/67) précise qu'elle était âgée de 19 ans, « ayant fait sa première communion
cette année. » D’autres historiens confirment la possibilité de communions tardives. • La « mise en scène » macabre est souvent citée comme preuve d'une intervention humaine,
mais les témoignages à ce sujet proviennent de sources non officielles, ce qui
leur ôte de leur force. • La décapitation et la présence d’éventuels témoins (la soeur) ne sont avérées dans aucun
document officiel.
M. de St.-Priest répond à M. Duparquet (03/04) en appréciant favorablement son projet et
rendant louange à sa grande expérience (Pourcher). Lettre de M. d’Enneval à l'intendant
d'Auvergne, relative au 04/04: « Monseigneur
Vous avez sans doute été instruit des meurtres et attaques que fait de temps en temps la maudite bête, elle
a enlevé et dévoré une fille d’environ treize ans le trois à Bergougnoux proche St.-Alban. Le lendemain, un
des piqueurs l’a trouvé rentrée dans les bois de Morangiès. Nous n’eûmes pas le temps de l’envelopper
qu’elle était déjà sortie. Les chiens la suivirent, elle passa dans sa fuite par un carnage où nous trouvâmes
un crâne et des ossailles humaines et beaucoup de sang. Je ne sais où elle avait fait cette capture. Le même
jour elle dévorait au soir encore un enfant d’environ dix à onze ans à St.-Denis. On m’a voulu dire qu’elle
en avait encore tué un hier à Marziel paroisse St.-Denis mais je n’en suis pas sûr. Nous aurions perdu un de
nos chiens à cette chasse mais il revint le lendemain sans être endommagé. Nous avons pris le parti de rester
dans le voisinage de St.-Alban, Prunières et Serverette et ici pour tâcher de la rencontrer en faisant la
tournée. Nous l'affûtons le jour que nous n’en avons point de connaissance dans les collines et sur les rochers
où elle a coutume de passer. Sans un moment heureux elle n’est pas facile à rencontrer. Nous bâtîmes
hier les bois de Morangiès et les rochers de Prunières mais nous ne la trouvâmes pas. Je crois qu’à la fin
210
nous serons obligés de nous servir de poison si elle était friande de quelque chose, enfin je ne négligerai
[rien] pour sa destruction. Tous ceux qui ne la cherchent point la rencontrent et nous n’avons pas encore
pu avoir ce bonheur. Mon fils vous présente ses civilités. J’ai l’honneur d’être avec bien du respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval
Au Malzieu
ce 7 avril 1765
M. de St.-Priest m’a fait toucher ici de l’argent ainsi je n’en ai pas pris à St.-Flour.
Il me fâche bien que notre dépense soit infructueuse. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc61] • Dans la lettre de M. d’Enneval, la victime du 03/04 est en fait probablement Jacques
Gibilin. La victime du lendemain est Annez Giral. L’attaque mentionnée le 06/04 à « Marziel » est probablement un doublon de l’attaque d’Annez Giral à Mézéry.
8 avril (Lundi) M. de St.-Priest écrit encore à M. Duparquet (Pourcher). Une fille est tuée près de
Chaudeyrac et un petit garçon blessé (lettre, 11/04; date d’après Richard). [Chaudeyr] • Nouveau retour de la Bête au coeur de son ancien territoire.
M. Duhamel passe à Mende avec son détachement, allant rejoindre son régiment à St.-Esprit
(lettre, 09/04). Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Florentin sur la continuation des
ravages de la Bête dans le Gévaudan et les paroisses voisines (A.D. Hérault). Enterrement
de Gabriele Pelicier: « Le septième avril même année que dessus, a été dévorée par la bête féroce Gabriele Pelicier de la Clauze
sur cette paroisse, âgée d'environ dix-sept ans, et les débris ont été enterrés le lendemain au cimetière de
cette paroisse tombeau de ses prédécesseurs. Présents Jean Cubizolles du susdit village et Benoit Bret,
clerc, qui ont déclaré ne savoir signer de ce enquis et requis. De Rochemure, curé. » (Registre de Grèzes.
Greffe de Riom, Cour d'Appel). [Doc34] • La version de l’acte de décès de Gabriele fournie par Pourcher diffère, citant notamment
Jean Brès, de Grèzes, comme témoin.
Lettre de M. de St.-Priest, de Montpellier: « Monsieur, je ne doute pas que M. d’Enneval ne vous instruise directement de ses opérations et de ses espérances
pour détruire la Bête féroce. Et de mon côté, je vais avoir l’honneur de vous faire part des nouvelles
que mon subdélégué m’en a donné par sa lettre du 2 de ce mois. Il paraît que le plus grand nombre
des chasseurs ou braconniers qui s’étaient rendus des différents cantons de la province pour en tenter la
destruction, se sont retirés après quinze jours ou trois semaines de chasse, étant dégoûtés des fatigues qu’ils
ont essuyées. Il ne reste plus sur les lieux que deux chasseurs d’Avignon, deux autres arrivés depuis peu de
jour de Montpensier et un du Vivarais.
Depuis le 20 mars, la Bête n’a cessé de se faire voir dans quelque endroit et surtout du côté de Prunières.
Les habitants sont toujours en alerte, et lui donnent la chasse, ayant à leur tête leur brave vicaire.
Ils lui tirèrent deux coups de fusil, le 27, près de la terre de St.-Alban. Elle se blottit à chaque coup et elle
poussa un cri au dernier; ce qui arrive ordinairement pour peu qu’on la touche. Ces deux coups furent tirés
d’assez loin. Le lendemain, elle reparut encore aux approches du Prunières; on lui donna la chasse. Elle se
réfugia du côté du Malzieu. Un commis des fermes lui tira un coup de fusil, mais il ne porta pas à cause de
l’éloignement. Le 29, elle dévora un enfant âgé de 10 ans au lieu du Cheylaret, paroisse de Javols.
La saison avance, les épis croissent et les alarmes sont plus vives sur les malheurs auxquels on va être
exposé, si elle n’est détruite.
211
Je suis, etc.
De St.-Priest. » (A.D. Hérault) • Lorsqu’il cite la lettre de M. de St.-Priest, Pourcher ne fournit pas le destinataire. Plus
loin, il parle d’une lettre de M. de St.-Priest, de ce jour, à M. de l’Averdy « sur les difficultés
de prendre la Bête. » Il est possible qu’il s’agisse de la même.
Lettre du frère de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
Vous devez être surpris de n’apprendre depuis quelque temps aucune nouvelle de la chasse que les MM. d’Enneval
ont ordre de donner à la bête féroce. Ces messieurs engagés dans des pays où ils ne trouvent ni encre
ni papier pour écrire n’ont pu faire parvenir jusques à vous le détail de leurs manoeuvres. Mon frère deux
jours après que nous avons eu joint ses messieurs a été obligé de partir. C’est ce qui m’engage à prendre la
liberté de vous en écrire ce que j’en sais, ayant passé quinze jours avec eux.
Nous étions aux environs d’Aumont en Gévaudan lorsqu’on vint nous avertir que la bête y avait dévoré
un enfant. La pluie continuelle qui tombait nous ayant empêché d’y aller nous mêmes, on dépêcha les piqueurs
qui ne purent rien découvrir. On fit même garder le cadavre toute la nuit et rien ne parut.
Le lendemain même jour nous fûmes informés à Termes où nous étions que la bête avait paru aux environs
et enlevé un mouton qu’elle lâcha demi-heure après sans lui avoir fait aucun mal. Nous fûmes à l’affût
dans cet endroit mais inutilement. Le lendemain on vint nous dire qu’elle avait failli à dévorer un enfant si
on ne lui avait donné du secours. Nous nous mîmes aussi tôt à sa poursuite mais avec aussi peu de succès
qu’auparavant. Ce n’est pas que les chiens ne donnassent mais la multitude des spectateurs et le grand vent
qu’il faisait les détournèrent. Un seul qui s’attacha à sa poursuite fut [rappelé ?] longtemps après par un
[?] qui le croyait égaré. Nous avons été dans ce pays là quelques jours sans en entendre parler. De là nous
nous sommes transportés à La Garde où j’ai laissé ces messieurs. A peine arrivé ici je viens d’apprendre
que cet animal a dévoré dans deux jours, le 4 et le 5 du courant, trois personnes aux environs de St.-Alban,
que les piqueurs l’avaient détourné dans un bois mais que dans l’intervalle qu’on appela du monde pour
l’investir il s’échappa sans qu’on le vît, que les chiens commençaient bien à le suivre mais que des paysans
ayant dit à ces messieurs qu’ils suivaient un lièvre on avait couru après pour les rompre. Trois cependant continuèrent à le suivre. Un même y passa la nuit et on le retrouva le lendemain dans un village. Nous allons au
premier jour mon frère et moi rejoindre ces messieurs et nous serons instruit exactement de ce qui se passera.
J’ai l’honneur d’être avec respect
Monseigneur
Votre très humble et obéissant serviteur
De Montluc
A St.-Flour ce 8 avril 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc238]
Lettre de Saugues, reprise dans le Courrier d’Avignon (19/04): «Les chasseurs de Normandie n’ont pas encore pénétré de nos côtés. On les y attend avec d’autant plus
d’impatience qu’il n’y a guère de cantons aussi fréquentés par la Bête féroce qu’ils cherchent, et peut-être
aucun où elle s’enhardisse davantage: elle vient dans les villages, et passe si près des maisons, qu’il ne lui
reste plus que d’y entrer; ce qui ne manquerait pas d’arriver si elle y trouvait les mêmes occasions et les
mêmes facilités qu’elle trouve dans nos campagnes. Il y a 15 jours qu’errant dans une forêt elle y rencontra
deux hommes et une femme qui coupaient du bois: elle alla, selon sa coutume, droit à la femme, sans être
intimidée par la hache qu’elle avait en main: elle sut cependant s’en servir pour sa défense; et les deux
hommes la secondant par l’usage qu’ils firent des leurs, la Bête abandonna le combat, et se rendit près d’un
village qu’on nomme le Mazel. Un homme et une fille y gardaient un troupeau de brebis et d’agneaux qu’il
fallait traverser pour aller à eux. La Bête féroce qui en voulait à la fille s’ouvrit un passage à travers les pécores
en jetant à cinq ou six pas d’elle toutes celles qui l’embarrassaient sans leur faire d’autre mal. Elle
assaillit la fille qui, quoique aidée de l’homme avec qui elle était, eut bien de la peine à se défendre; et
212
n’aurait peut-être pas évité la mort, ni même son aide, s’ils n’eussent été secourus; car la Bête n’avait jamais
paru si furieuse. Mais la frugalité que dans sa fureur même elle a observé à l’égard des brebis et des
agneaux, prouve évidemment à ceux qui ont cru que c’était un loup de la plus grosse espèce, qu’ils en ont
fort mal jugé. Que si ce fait ne suffit pas pour les détromper, en voici un autre encore plus convainquant. Le
2 de ce mois un petit garçon gardait un autre troupeau d’agneaux et de brebis dans une prairie près de son
village; cet enfant ayant vu venir la Bête de fort loin eut la précaution de se cacher dans des broussailles de
façon qu’elle ne l’aperçut point. Arrivée au milieu de ce troupeau abandonné, au lieu de faire ce qu’aurait
fait tout loup de quelque espèce, grosse, petite ou moyenne, qu’on le suppose, elle ne fit que le singe: voyant
les agneaux bondir sur le gazon, elle se mit à bondir comme eux; et parce que les brebis plus sérieuses ne
bondissaient pas de même, elle en punit une, non en la mangeant, mais seulement en lui coupant la queue.
Ce badinage fut aperçu par des gens du village, qui ne voyant pas le petit berger, et craignant qu’il n’eût été dévoré, accoururent fort alarmés; mais l’enfant se montra sain et sauf après que la Bête voyant cette
troupe approcher eût pris la fuite. Hier elle attaqua auprès du Fraisse un jeune homme et une fille qui gardaient
des vaches. Le garçon combattit le mieux qu’il put pour sa propre défense et pour celle de sa compagne;
mais il eût beaucoup risqué, de même qu’elle, si le berger, homme fort et robuste, n’eût accouru
avec ses chiens, ce qui mit la Bête en fuite. Elle n’alla pas bien loin, et satisfit mieux sa rage; car elle dévora
une fille de la Clauze âgée de 20 ans qui gardait des vaches. Ce cruel animal ne s’écarte guère de la paroisse
de Chanaleilles et de celle de Grèzes; il passe de temps en temps la montagne de la Margeride pour
aller faire quelque incursion du côté de St.-Alban. Les travaux de la campagne languissent. Le laboureur ne
trouvant personne qui ose garder ses vaches de peur de la Bête, est obligé de faire lui-même cette fonction,
au préjudice des autres qu’il aurait à faire. » (Généal43) [Doc160] • Le premier incident est datable du 25/03, le second du 02/04. • La version de cette lettre fournie par Pourcher présente quelques différences de forme.
9 avril (Mardi) La Bête paraît à Serverette (lettre, 11/04). L’abbé Portefaix et Jacques se rendent à
Montpellier (lettre, 06/04) avec deux chevaux et un homme à pied (état, 15/04). Lettre de
M. Lafont à l'intendant du Languedoc: « Monseigneur,
J’ai reçu les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, les 5 et 6 de ce mois. La première
contenait l’ordonnance que vous avez rendue au sujet des chasses de la Bête féroce, dont la direction et les
opérations sont aujourd’hui confiées à M. d’Enneval. Je suis informé qu’il doit être ici aujourd’hui ou demain
pour faire sa visite à M. l’évêque de Mende et que M. son fils ne l’accompagnera pas, étant un peu indisposé à St.-Alban. Je lui ferai part de votre ordonnance dont je lui remettrai une copie signée de moi, je
lui demanderai un mémoire sur ce qu’il trouve à propos que je notifie aux consuls des communautés et je
leur écrirai une lettre circulaire qui y sera relative.
Je crois même qu’il est à propos que je leur envoie en même temps une copie de votre ordonnance, signée
de moi; car il ne serait pas extraordinaire que MM. d’Enneval ne se plaignissent de ce que je n’en aurais
pas donné suffisamment connaissance, quoique j’en eusse rappelé les dispositions dans ma lettre.
J’aurai soin, conformément aux intentions du ministre et aux ordres que vous m’avez donnés de recommander
dans cette lettre qu’on ne fasse rien qui puisse nuire aux chasses de M. d’Enneval. Lorsqu’il sera
ici, je ferai auprès de lui les représentations les plus instantes pour qu’il donne à ses opérations tout le
mouvement et l’activité que les circonstances exigent. Elles sont plus cruelles que jamais et dans cinq jours
la Bête a fait périr quatre personnes.
La première fut dévorée mercredi dernier, 3 avril. C’était un garçon de 10 ans qui gardait avec son frère âgé de 11 ans quelques vaches dans un pâturage du lieu de Bergougnoux, paroisse de Fontans. Son frère le
défendit mal quoique armé d’une baïonnette, après en avoir donné à la Bête quelques coups qui ne purent
pénétrer, il prit la fuite, saisi de frayeur. Le lendemain 4, elle coupa la tête et le col à une jeune fille de 12
ans dans un pâturage du lieu de Mézéry, paroisse de St.-Denis, et lui mangea une partie de la poitrine. Le
vendredi 5, elle attaqua quatre enfants dans un pâturage au lieu de Donnepeau, paroisse d’Arzenc. Elle en
saisit un. Les autres trois qui n’étaient armés que d’un bâton ne purent le défendre, quoiqu’ils frappassent
213
de toutes leurs forces sur la tête de la Bête et que l’un d’eux y cassa son bâton. Elle ne lâcha prise qu’après
avoir dévoré la moitié du corps de leur camarade.
Le consul qui est venu m’instruire de cet accident m’a dit que ces trois enfants, dont l’un est âgé de 14
ans, assuraient avoir bien remarqué que la Bête avait le ventre ouvert par quelque blessure et qu’il en sortait
un boyau pendant de quatre travers de doigts. Avant-hier, le jour de Pâques, elle a dévoré une fille
d’environ 20 ans, dans un pâturage du lieu de La Clauze, paroisse de Clauze-Grèzes, l’on a trouvé le reste
du corps dans un bourbier.
Voilà, monseigneur, bien des malheurs dans peu de temps. Ce monstre n’avait point encore montré autant
de fureur. Vous observerez que tous ces malheurs sont arrivés dans les pâturages, quel présage pour
l’avenir pendant la belle saison !
Comme la paroisse d’Arzenc, où l’accident du vendredi est arrivé, se trouve dans le voisinage de la forêt
de Mercoire, où la Bête avait son premier établissement et que depuis qu’elle l’a quitté, au mois d’octobre
dernier, tout le monde y est dans la sécurité, j’ai écrit à MM. les curés de 23 paroisses de ce canton pour les
prier d’exhorter leurs paroissiens à se tenir sur leurs gardes, à se mettre en état de défense lorsqu’ils iront à la campagne et à y accompagner leurs femmes et leurs enfants.
Puisque vous voulez bien agréer mon voyage à Alais, je partirai samedi pour m’y rendre et y ferai le
moins de séjour que je pourrai, pour revenir ici en diligence, suivant vos ordres, par les mêmes que je prendrai
avant mon départ. Je serai informé par des exprès qu’on me dépêchera à Alais de tout ce qui pourra
passer ici de nouveau pendant mon absence, et dès que je les aurai reçus, je ne perdrai pas un moment pour
vous en rendre compte, au moyen de quoi il ne pourra y avoir aucun retardement.
M. Duhamel est passé ici hier avec son détachement, allant rejoindre son régiment au St.-Esprit.
Si M. d’Enneval arrive ici, j’aurai l’honneur de vous faire part par le courrier de demain de ce qu’il
m’aura proposé et des arrangements dont je serai convenu avec lui.
J’ai l’honneur de joindre ici un autre paquet, contenant les états des répartitions de l’indemnité pour
qu’il vous plaise de les autoriser.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44).
M. d’Enneval arrive à Mende. Il est reçu par les notables et logé à l’Évêché. Il rencontre
M. Lafont; ils discutent des mesures à prendre. M. d’Enneval annonce son intention d’organiser
une chasse le 21 (lettre, 13/04). Lettre du comte de Morangiès au Courrier d’Avignon
(qui la reprend le 23/04): « A St.-Alban près Mende le 9 avril 1765.
J’ai été aussi surpris que fâché, monsieur, de me voir cité dans quelques-unes de vos gazettes à l’occasion
des chasses que l’on a faites en Gévaudan pour tâcher de détruire la Bête féroce, qui y fait depuis plusieurs
mois de grands ravages. On vous a mal informé de certains faits. Il n’est point vrai, par exemple, que
j’aie passé la nuit auprès du cadavre d’une jeune fille de quinze ans qui avait été dévorée par ce cruel animal.
J’accompagnai seulement M. Duhamel, commandant le détachement de dragons destiné à poursuivre
cette Bête. Il y laissa quelques dragons, et nous revînmes ensemble. On fit le lendemain, et le surlendemain
deux chasses très nombreuses: j’y assistai comme citoyen; mais je n’ai rien dirigé ni rien commandé; le
seul M. Duhamel s’est donné tous les soins nécessaires pour ces différentes opérations. Il en a tout le mérite,
et on ne saurait assurément faire assez l’éloge de son intelligence et de son zèle. Quand il s’agit du
bien général et de la cause commune, tous les citoyens qui pensent convenablement doivent se regarder
comme égaux; c’est dans cet esprit que je concours aux chasses qui sont ordonnées avec tous mes concitoyens.
Animé du même zèle que je leur suppose, j’aspire à la seule gloire de me rendre utile; et dans une
occurrence semblable tout le monde doit commander et obéir avec une égale satisfaction, quand les positions
l’exigent. Vous sentez, après ce détail de ma façon de penser, que je ne puis qu’être mortifié que vos
relations aient fait de moi une mention trop particulière. Je veux bien que l’on sache que je vais, et que
j’irai, tant que je pourrai, avec le zèle le plus décidé partout où j’imaginerai pouvoir être utile; mais je suis
peiné d’être cité pour des choses dont, en les supposant même véritables, le mérite ne vaudrait pas la peine
d’être publié. Tout ce qu’on peut faire de mieux en pareil cas, c’est de remplir exactement le devoir d’un
bon citoyen; et l’accomplissement de ses obligations ne fait jamais un mérite de distinction pour personne.
214
Comme je ne veux pas être soupçonné de vous avoir donné aucun avis relatif à moi, vous me ferez plaisir de
rendre publique ma façon de penser, telle que je viens de vous l’exposer, afin que tout le monde sache que
mon zèle est aussi pur que vif. Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Le comte de Morangiès, maréchal de camp. » (Généal43) [Doc162] • Le comte réagit à l’article du Courrier du 17/02. • La veille de cadavre dont il est question est certainement celle de Marie-Jeanne Rousset
(09/02).
La Gazette de Leyde rapporte un combat, peut-être celui de Jeanne Jouve: un « jeune garçon » secourt une mère et ses enfants, « attaqua la Bête qui avec ses pattes de devant parait
les coups de bâton qu’il lui portait. » (Séité) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du
30/03 (Blanc).
10 avril (Mercredi) A la pointe du jour, on fait une battue dans les rochers des environs de Prunières.
Il sort deux animaux, un très gros, et un beaucoup plus petit que le piqueur de M.
d’Enneval ne reconnaît de loin que pour deux loups. Il rate le plus gros à cause du très
grand vent qu’il fait, et de la grêle (lettre, 11/04). Pendant ce temps, la Bête attaque un garçon
près d'Arzenc-de-Randon; elle ne parvient qu'à le blesser grâce à l'arrivée immédiate
des parents (Louis). • La Bête est toujours dans son « ancien » territoire.
Ordonnance: « Marie-Joseph-Emanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d'Alivet, Renage, Beaucroissant et
autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de justice,
police et finance en la province du Languedoc.
Vu la lettre à nous adressée par M. le contrôleur général, le premier de ce mois par laquelle ce ministre
nous instruit qu'il a plu au roi de l'autoriser à faire payer, à titre de secours, à la femme du nommé Pierre
Jouve, rentier du domaine de la Bessière, dépendante de la paroisse de St.-Alban, la somme de trois cents
livres, en considération des marques surnaturelles de courage qu'elle a données, malgré sa faible complexion,
pour défendre ses enfants en bas âge des attaques de la Bête féroce qui ravage le Gévaudan.
Nous ordonnons que la délivrance de ladite somme de trois cents livres sera faite à la femme du nommé
Pierre Jouve, par le sieur trésorier de la province, qui en sera remboursé sur l'état que nous adresserons au
ministre de toutes les dépenses relatives au même objet, conformément à ce qui nous a été marqué précédemment
par M. le contrôleur général.
Fait à Montpellier, le 10 avril 1765
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve » (Pourcher). • Les féministes remarqueront l'emploi systématique de « la femme de Pierre Jouve » au
lieu de « Jeanne Jouve. »
11 avril (Jeudi) M. d’Enneval père repart pour St.-Alban (lettre, 13/04). Lettre à l’intendant d’Alençon: « Monsieur, je n’ai que de mauvaises nouvelles à vous apprendre: cette Bête continue ses ravages de plus
en plus. Elle a dévoré, le 3, à Bergougnoux, paroisse de Fontans, un petit garçon de 12 à 13 ans. Le 4, à St.-
Denis, proche de la montagne de la Margeride, une fille de 13 ans. Nous l’avions suivie d’ici; les chiens la
rapprochèrent, quoiqu’elle eût environ deux heures d’avance, l’atteignirent et elle se trouva entourée, se
défendant fort et ferme.
215
Les paysans vinrent au bruit, et l’auraient détruite s’ils s’y étaient bien pris et l’eussent enveloppée. Elle
se débarrassa des chiens, quoiqu’ils la mordissent, gagna un bois d’où elle les renvoya l’un après l’autre,
en faisant de vives parties dessus. Il n’y en eut qu’un qui ne se trouva que le lendemain; ce fut le soir de ce
jour-là qu’elle passa sa rage sur cette fille, nous n’avions pu la joindre ce jour-là.
A Chaudeyrac, auprès d’Arzenc, proche Châteauneuf, une petite fille tuée et un petit garçon endommagé.
Avant-hier, elle parut, suivant les rapports, à Serverette, sur la route d’ici à Mende.
On s’assembla hier à la pointe du jour, on fit une battue dans les rochers des environs de Prunières. Il
sortit deux animaux, un très gros, et un beaucoup plus petit que mon piqueur ne reconnut de loin que pour
deux loups. Il rata le plus gros à cause du très grand vent qu’il faisait, et des grêlées qui ne nous ont pas
abandonnés.
On fera, la semaine prochaine, une chasse, si cette Bête reparaît aux environs. Je pense que nous serons
obligés peut-être à l’avenir de recourir au poison, si elle veut revenir à sa proie; puisqu’elle ne se présente
pas de bonne grâce, il faudra user de trahison. Sitôt qu’il y aura de bonnes nouvelles à vous envoyer, je ne
perdrai point de temps. J’ai oublié que, le 7, il y eut une fille dévorée à La Clauze, paroisse de Grèzes, âgée
de 19 ans.
J’ai, etc.
d’Enneval. » (B.N.)
La Gazette de Québec fournit, d’après la Gazette de Paris du 23/11/64, le contenu de la
lettre de M. de La Barthe: « Paris, November 23. The following is an extract of a letter from Marvejols in the Gévaudan, dated
November 1: “A wild Beast has appeared for these two months past in this province, in the neighborhood of
Langogne and the forest of Mercoire, which occasions a great consternation. It has already devoured
twenty persons, chiefly children, and particularly young girls; and scarce a day passes without some accident.
The terror it occasions prevents the woodcutters from going to work in the forests, so that wood is become
very scarce and dear. It is only within this week past that anybody could get a good view of this formidable
animal. He is much higher than a wolf, low before, and his feet are armed with talons. His hair is
reddish, his head large, long made, and the muzzle of it shaped like that of a greyhound, his ears small and
straight, his breast is wide, and of a gray color, his back streaked with black, and his mouth, which is large,
is provided with a set of teeth so very sharp, that they have taken off several heads as clean as a razor could
have done. He is of amazing swiftness, but when he aims at his prey he crouches so close to the ground that
he hardly appears to be bigger than a large fox, and at the distance of one or two toises he rises upon his
hind legs and springs upon his prey, which he always seizes by the neck or throat. He is afraid of oxen,
which he runs away from. The consternation is universal throughout this district, and public prayers are
offered upon this occasion. The marquis de Morangiès has sent out 400 peasants to destroy this fierce
Beast, but they have not yet been able to do it.” Paris Gazette
De Paris, le 23 de novembre. Le suivant est un extrait d’une lettre de Marvejols dans le Gévaudan, datée
le premier de novembre: « Il a paru depuis deux mois, dans cette province, une bête féroce, dans le voisinage
de Langogne et de la forêt de Mercoire, qui cause beaucoup de consternation. Elle a déjà dévoré vingt
personnes, la majeure partie desquelles étaient des jeunes filles; à peine se passe-t-il un jour sans qu’il arrive
quelque accident. La terreur que cette bête cause empêche les bûcherons d’aller travailler aux forêts,
de façon que le bois devient bien rare et bien cher. Ce n’est que depuis une semaine qu’on a pu voir cet animal,
de façon à pouvoir l’examiner distinctement. Il est bien plus haut qu’un loup, il est bas du devant,
ayant les pattes armées de griffes. Il est d’un poil rougeâtre, il a la tête grande, le corps long, le museau fait
comme celui d’un lévrier, les oreilles droites et petites, la poitrine large et d’une couleur grisâtre, des raies
noires au dos, la bouche grande, avec des dents si affilés qu’il a coupé plusieurs têtes aussi ras qu’un rasoir
aurait pu le faire. Il est d’une vitesse étonnante, quand il attend sa proie, il se couche par terre de façon
qu’il ne paraît pas plus grand qu’un gros renard, et quand elle se trouve à la distance de deux toises il se
mate sur les jambes de derrière et il saute dessus, en saisissant toujours la proie au cou ou à la gorge. Il
craint et fuit les boeufs. La consternation qu’il cause est générale par tout dans ce district, et on y fait des
216
prières publiques à cette occasion. Le marquis de Morangiès a envoyé 400 paysans pour détruite cette bête
féroce, mais ils ne purent pas encore y réussir. » [Gazette de Paris.] » (www.quebecgazette.com)
12 avril (Vendredi, dernier quartier) Trois lettres de l’intendant du Languedoc. Par la première, il
fait part à M. de St.-Florentin des arrangements convenus à Mende entre M. d’Enneval et
M. Lafont, et lui annonce une réussite des plus avantageuses. Dans la seconde, adressée à
M. d’Enneval, il lui promet son aide et sa protection et lui adresse les plus pressants encouragements.
Dans la troisième il répond à M. Lafont en le remerciant des détails et le
prie de continuer constamment à lui communiquer régulièrement tout ce qui peut l’intéresser
sur la Bête (A.D. Hérault). Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Paris du 04/04
(Généal43). Notice imprimée (réutilisant le même en-tête que le placard de mars): « Relation générale et circonstanciée de tous les désordres commis par la Bête féroce qui ravage le Gévaudan
et les pays circumvoisins; avec une description curieuse, fidèle et exacte des chasses qui ont été faites
pour délivrer le pays d'un si cruel animal; le récit des combats que différentes personnes soutinrent contre
cette Bête féroce; l'aventure du jeune Portefaix à la tête de ses camarades; celle de plusieurs autres enfants;
l'action merveilleuse et touchante d'une tendre mère à la vue du danger qui menaçait trois de ses enfants;
et les gratifications que sa Majesté leur a fait donner pour récompenser leur bravoure.
Tout le monde a entendu parler de cette Bête féroce que l’on croit être une hyène, qui ravage depuis si
longtemps le Gévaudan, près de Langogne et tous les environs. Plusieurs lettres particulières avaient annoncé
la destruction de ce cruel animal, ce qui commençait à répandre dans les esprits une soudaine joie;
mais on a appris depuis que ce n’était qu’un loup qui avait été tué dans le Limousin.
La première personne qu’elle attaqua fut une femme près de Langogne, mais des boeufs qui arrivèrent à
temps la secoururent, et elle n’eut d’ailleurs aucun mal, que ses habits déchirés.
Cette Bête est la terreur des chiens: dès qu’ils la voient ou la sentent, ils prennent la fuite sans donner un
coup de gueule. Le taureau seul ou les boeufs ont acquis le droit de lui tenir tête. Dès qu’ils l’aperçoivent,
ils lui courent sus et ne la quittent point qu’elle n’ait abandonné la place. Plusieurs n’ont conservé leurs
jours qu’en se réfugiant parmi les troupeaux.
Elle attaqua, le 12 janvier dernier, cinq petits garçons du village du Villeret, paroisse de Chanaleilles.
Le plus âgé avait environ 11 ans, les autres n’en avaient que 7 à 8. Ces enfants gardaient du bétail en haut
de la montagne (à la champ appelé Las Coutasseyres). Ils étaient armés chacun d’un bâton au bout duquel
ils avaient attaché un fer pointu. La Bête vint les surprendre et se jeta sur un des plus petits. Les autres fondirent
sur elle avec intrépidité et lui firent lâcher prise. Mais en quittant, elle arracha une partie de la joue
droite de celui qu’elle avait saisi et se mit à manger devant eux ce lambeau de chair; puis elle retourna à la
charge, se jeta sur le plus petit de tous et l’emporta dans sa gueule. L’un d’eux épouvanté proposa de se
sauver pendant qu’elle dévorerait celui qu’elle venait d’emporter. Mais le plus grand nommé Portefaix dit
qu’il fallait délivrer leur camarade ou périr avec lui. Ces enfants ranimés par le jeune Portefaix se mirent à
poursuivre la Bête, qui s’était engagée dans un marais, dont la terre était molle. Ils la harcelèrent avec tant
de vigueur qu’ils parvinrent à lui faire lâcher le camarade, qui n’eut qu’une légère égratignure au visage.
Comme cette petite troupe ne cessait de crier de toutes ses forces, un homme parut; ce que voyant l’animal,
il prit la fuite et tourna ses pas du côté du Mazel, où il dévora un jeune garçon de 15 ans. Le roi, informé de
la bravoure du jeune Portefaix, lui fit donner 400 livres de gratification et 300 livres pour partager entre
ses camarades.
Le 21, elle se jeta sur une jeune fille qui fut heureusement secourue à temps et évita la mort que cette
Bête allait lui faire subir. Le lendemain, elle coupa la tête à la femme Delfaut dit Pavieyre dans un champ
appelé La Bisade, qui venait de Julianges. Elle passa ensuite à St.-Chély, et à St.-Alban, et gagna le
Rouergue et l’Auvergne, où elle dévora plusieurs personnes. Ses ravages se prolongent dans une grande étendue dont le Gévaudan est toujours le centre, et c’est là où elle commet les plus grands dégâts.
M. Duhamel, officier des volontaires de Clermont, eut ordre de partir avec 56 dragons pour chasser cet
animal. Il fut en effet vigoureusement pourchassé. Une fois surtout deux dragons le poursuivirent le sabre à
la main et l’auraient massacré, s’ils n’eussent trouvé un mur très élevé qu’il franchit d’un seul saut, ce qui
lui fit échapper à la mort.
217
Ce monstre est d’une légèreté étonnante, il fait dans une heure un chemin immense, franchit d’un seul
saut les murs les plus élevés. Ses yeux sont étincelants, il fait craquer ses dents les unes contre les autres. Il
est moins redoutable par sa force que par son adresse. Il est cependant de la grandeur d’un veau d’un an, le
poil rougeâtre, la tête grosse est plus brune que le reste du corps, la gueule toujours béante, les oreilles
courtes et droites, une raie noire de la largeur de quatre doigts tout le long du dos, le poitrail blanc et fort
large, la queue très longue et fort grosse, rougeâtre excepté le bout qui est blanc, les pattes de derrière fort
grosses et fort longues, celles de devant plus courtes et couvertes d’un long poil. Il a six griffes à chaque
patte, ce qu’on a reconnu par l’empreinte de ses pattes sur la neige et sur la terre molle.
On ne peut se figurer d’où est venu ce monstre, car on n’a point entendu dire qu’il ait fait des ravages
ailleurs et on ne trouve dans ce pays aucune bête féroce qui ait pu l’engendrer. On augure seulement
qu’ayant beaucoup de ressemblance avec le loup et quelque peu avec l’ours, il peut venir d’un ours avec
une louve qui, s’étant rendue pleine dans les montagnes des Alpes où on trouve des ours, a pu se réfugier en
cet état dans les forêts de ce pays, et y mettre bas ce monstre qui, ayant grandi et pris des forces, a exercé et
ne cesse de laisser partout où il passe des marques de sa cruauté.
Les États Généraux du Languedoc ont promis une somme de 2000 livres à qui la tuerait; les diocèses de
Mende et de Viviers y ont ajouté 400 livres, et sa Majesté, instruite et touchée des ravages que causait cet
animal, a ordonné une gratification de 6000 livres pour quiconque la détruirait.
Dans la première chasse générale concertée par le sieur Duhamel et l’intendant d’Auvergne, qui se fit le
7 février, cette Bête, après avoir échappé à toute poursuite, fut rencontrée par cinq habitants du Malzieu à
quelque distance de la rivière de la Truyère qu’elle avait passée à la nage. L’un d’eux lui tira un coup de
fusil à balle forcée et elle tomba sur ses deux pattes de devant en poussant un grand cri, se releva promptement
et prit la fuite. La nuit en empêcha la poursuite et favorisa son évasion.
Les 10 et 11 du même mois, on fit d’autres chasses, qui n’eurent pas un succès plus heureux.
On vient d’apprendre par une lettre de Montpellier qu’un enfant de 8 à 9 ans, nommé Barrandon, habitant
de Bergougnoux, voyant sa soeur saisie par la Bête féroce se jeta au-dessus avec une valeur incroyable,
lui arracha sa proie et la mit en fuite. Cette action toute merveilleuse qu’elle est, l’est encore moins que
celle dont voici le détail:
Une femme du Rouget, nommée Jeanne Chastang, âgée de 27 ou 28 ans, d’une complexion faible et
même d’une mauvaise santé, étant un jour sur le bord de son jardin avec trois de ses enfants, fut attaquée
par la Bête féroce qui se jeta sur l’aîné, âgé de 10 ans. Il tenait entre ses bras le plus jeune encore à la mamelle.
La mère épouvantée vole à son secours, et les retire tour à tour de la gueule de ce cruel animal. Ils
en reçoivent plusieurs coups de tête, leurs vêtements sont mis en pièces. La Bête irritée de se voir enlever
ses deux proies, se jette avec fureur sur le troisième, âgé d’environ 6 ans et à qui elle n’avait pas encore
touché, lui engloutit la tête dans la gueule. La mère accourut et après de vains efforts pour arrêter l’animal,
elle monte à califourchon sur son dos où elle ne put se maintenir longtemps. Enfin pour dernière ressource,
elle saisit la Bête par l’endroit qu’elle jugea le plus sensible, mais les forces lui manquant tout à coup, elle
fut obligée de lâcher prise et de laisser son enfant à la merci du monstre.
Le berger apercevant l’animal avec l’enfant dans sa gueule, le poursuit, armé seulement d’un bâton ferré
et lui porte plusieurs coups inutiles. L’animal saute dessus une haie et un tertre de 10 pieds de haut, tenant
toujours l’enfant dans sa gueule. Le berger avait avec lui un mâtin de la plus haute taille, qui courut après
la Bête, la joignit à 30 pas de là et donna dessus, ce qu’aucun chien n’avait encore osé faire. Elle laissa
alors tomber sa proie et se retournant vers le chien, elle l’enleva d’un coup de tête sans le mordre et le fit
tomber à 20 pas de là, après quoi elle prit la fuite.
On trouva l’enfant ayant la lèvre supérieure emportée, le cartilage du nez entièrement mangé, une joue
déchirée et toute la peau de la tête enlevée et tombant à droite et à gauche sur les épaules.
Qu’on se figure l’état de cette malheureuse mère à cet horrible spectacle. Elle arrive accablée de lassitude;
le visage baigné de larmes de tendresse et de douleur et son coeur partagé entre la joie d’avoir sauvé
ses deux enfants et le désespoir de voir le troisième si cruellement déchiré.
Le roi fut informé de la belle et courageuse action de cette triste mère, et lui fit donner une récompense.
Voilà tout ce qui s’est passé depuis le commencement des ravages de cette Bête féroce. On espère que les
soins que se donnent les chefs de la province joints aux récompenses promises par sa Majesté et aux
chasses continuelles ordonnées par MM. les intendants nous délivreront bientôt d’un cruel fléau.
218
Lu et approuvé, le 11 avril 1765.
Vu l’approbation et permis d'imprimer, ce 12 avril 1765.
De Sartine.
De l'imprimerie de N. Fr. Valleyre le jeune, rue vieille Boucherie, à la Minerve. » (A.D. Hérault, B.N) • La relation comporte comme on peut s’y attendre plusieurs erreurs factuelles.
Lettre circulaire de M. Lafont, de Mende, aux consuls des communautés ravagées par la
bête: «Mgr. le contrôleur général, messieurs, ayant fait connaître à Mgr. l’intendant les intentions de sa Majesté
au sujet des chasses dont M. d’Enneval est chargé de la part de la Cour et dont la direction lui a été confiée
pour parvenir à détruire la Bête féroce qui désole ce pays, Mgr. l’intendant a rendu, le 5 de ce mois, une ordonnance
dont je vous envoie ci-joint copie. Je ne saurais assez vous recommander de vous y conformer,
ainsi que vos habitants à qui vous en donnerez connaissance, et d’exécuter et faire exécuter exactement tout
ce qui vous sera prescrit.
Relativement aux arrangements que M. d’Enneval se propose de prendre et dont il m’a fait part lorsqu’il
est venu ces jours derniers, vous devez, s’il arrive quelque nouveau malheur sur votre paroisse ou qu’il y ait
quelque personne d’égorgée ou de blessée par la Bête féroce, lui en donner sur-le-champ avis par un exprès
que vous lui dépêcherez du côté de St.-Alban, du Malzieu et de Prunières.
M. d’Enneval ayant projeté de faire dans ce canton sa principale résidence, je vous prie d’être très exact à donner promptement ces avis.
M. d’Enneval demande encore qu’on laisse les cadavres des personnes qui auront péri à la place où on
les aura trouvés. En conséquence, vous aurez soin d’empêcher qu’on ne les enlève et vous les ferez garder
jusqu’à l’arrivée de M. d’Enneval ou de quelqu’un de sa part, pour rester exposés autant de temps qu’il
trouvera à propos.
M. d’Enneval se propose de faire, le dimanche 21 du présent mois d’avril, une battue d’un certain
nombre de paroisses pour tâcher de ramener la Bête féroce dans les gorges de Prunières et dans les bois du
comte de Morangiès, où il se trouvera des tireurs postés. Il désire que MM. les curés, vicaires et notables
des paroisses veuillent bien, chacun dans la leur, disposer et conduire cette battue que M. d’Enneval se propose
de faire à 1 ou 2 lieues à la ronde des lieux que je viens de vous indiquer. Et pour cet effet, que les habitants
entendent la première messe et qu’ils s’assemblent sur les 10 heures pour commencer l’opération
vers les 11 heures; et ceux des paroisses voisines plus tôt, en faisant les uns et les autres, chacun dans son
canton, des battues dans les bois et rochers où la Bête pourrait s’arrêter, se rabattant sur le lieu où je viens
de vous dire qu’il y aura des tireurs postés, et prenant toutes les précautions possibles pour ne pas laisser échapper la Bête féroce en arrière, et, pour cela, M. d’Enneval pense qu’il faut qu’on marche de distance
en distance et non par pelotons.
Comme M. d’Enneval ne pouvait se fixer sur celles des paroisses qui doivent faire cette battue, et qu’il
soit indispensable qu’il prît auparavant des éclaircissements sur les lieux, nous sommes convenus que lorsqu’il
se serait déterminé sur celles qu’il trouverait à propos d’employer, il y enverrait des ordres par des
exprès.
En conséquence, si la vôtre se trouve du nombre qu’il appellera, vous en serez informés de sa part et
alors vous vous conformerez à tout ce que je vous marque au sujet de cette opération, et à ce que M. d’Enneval
pourra vous prescrire de plus; en invitant MM. les curés, vicaires et notables de vouloir se joindre à
vous pour disposer et conduire vos paroissiens.
M. d’Enneval, en s’occupant premièrement et avant tout autre objet de la destruction de la Bête, croit
aussi devoir le faire de celle des loups qui pourront être rencontrés dans cette battue.
J’ai l’honneur d’être très parfaitement, messieurs, votre très humble serviteur.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44).
13-14 avril La Bête paraît aux environs de la Fage et de Marcillac (Lorcières) (lettre, 03/01/66).
219 • Quoique pas impossible, la présence de la Bête en ces lieux à ce moment semble étrange, puisqu'elle semble être momentanément revenue sur son ancien territoire, près
de Chaudeyrac. Indice d’une possible multiplicité ?
13 avril (Samedi) Battue (Crouzet). Sont convoqués des chasseurs d’Avignon, de Valence, de
Montpellier et de Nîmes (Cubizolles). Les Portefaix arrivent à Montpellier (état, 15/04).
M. Lafont part pour Alais (lettre, 09/04). Lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin
et de l’Averdy: « M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général
Le 13 avril 1765
Monsieur
M. d’Enneval vient de m'instruire des nouveaux ravages qu'a fait la Bête féroce au commencement de ce
mois. Elle a dévoré le 3 de ce mois une fille de 13 ans près de St.-Alban. M. d’Enneval y alla et un de ses piqueurs
la trouva dans le bois de Morangiès; on n'eut pas le temps de l'envelopper, elle quitta le bois et les
chiens la suivirent. On trouva en la poursuivant des ossements humains et beaucoup de sang, on ne sait qui elle a dévoré.
Le même jour au soir elle dévora le soir un enfant de 10 ans dans la paroisse de St.-Denis.
[Ajouté en marge] et depuis elle a attaqué près de St.-Chély un homme robuste qui s'est défendu fort
longtemps contre elle [un mot barré, un mot peu lisible] elle l’a dévoré après beaucoup de [ruses ?], elle l'a
terrassé et dévoré.
M. d’Enneval est actuellement aux environs de St.-Alban, Prunières et Serverette près St.-Chély, et il chasse
tous les jours dans les cantons endroits où cette Bête a coutume de se montrer,sans pouvoir la rencontrer;
son projet est de tâcher de l’empoisonner si il ne peut réussir autrement à la détruire, mais ce moyen me paraît
avoir bien des inconvénients et n'être pas sûr pour se défaire de cet animal
[Ajouté en marge] Heureusement ses chiens y donnent et l’ont suivi plusieurs fois et j'espère qu’avec ce moyen
qu’il parviendra bientôt à la destruction de se monstre surtout étant aidé de beaucoup de chasseurs qui
l’ont été joindre. » (A.D. P.-de-D. c. 1731) [Doc240] • Il semble y avoir dans cette lettre confusion entre plusieurs éléments relatifs aux 03-
04/04. La fille de 13 ans dévorée près de St.-Alban est sans doute Annez Giral, de la paroisse
de St.-Denis, le 04/04, tandis que « l'enfant de dix ans » est sans doute Jacques
Gibilin, paroisse de Fontans, dont l'attaque le 03/04 a motivé la chasse du lendemain.
Voir 04-13/04 pour l’attaque de St.-Chély.
Lettre de M. de Ballainvilliers au frère de M. de Montluc: « Copie de la lettre écrite à M. le chevalier de Montluc par M. de Ballainvilliers le 13 avril 1765.
Je vous rends bien des grâces, M., de votre attention à me donner le détail des soins que MM. d’Enneval
se donnent pour parvenir à détruire la bête féroce. Je vois que vous n’avez pas épargné vos peines pour y
concourir. J’ai marqué à M. de Montluc de quelle manière on avait détruit un loup cervier qui dévorait
beaucoup de personnes à Bonnières. Dès que l’on ne peut réussir en suivant cet animal, il faut tenter les
moyens de l’attirer et l'expédient que je lui ai marqué est très facile à pratiquer et il a déjà réussi dans une
autre occasion, mais il faudrait établir le même piège dans tous les villages qui sont exposés aux incursions
de l’animal. Il me paraît fixé aux environs de St.-Alban, et vous pourriez vous distribuer pour que chacun de
vous eût un piège à surveiller.
J’ai trouvé joint à votre lettre un mémoire sur les moyens de cerner cet animal en formant une chaîne
carrée de 20 mille hommes. Ce projet est fort aisé dans la spéculation, mais il est totalement impraticable.
On ne trouverait pas 20 mille hommes dans une étendue de 10 lieues. Quand on les trouverait ils ne suffiraient
pas dans un pays coupé, montagneux, où il y a des valons profonds, des roches, et des côtes inaccessibles.
Comment gouverner un corps aussi considérable de gens indisciplinés à qui l’on ôte tout espoir de
récompense, à qui l’on ne fait entrevoir que des peines très rigoureuses, qu’on fait marcher à leurs frais et
qu’on fait coucher à la belle étoile ? Encore serait-il très incertain qu’on prît l’animal ! Si l’on ne récompensait
point ces chasseurs il serait du moins bien juste de les défrayer. On ne pourrait leur donner moins
220
de 20 s. par jour, il en coûterait cent mille livres et il pourrait arriver qu’il périrait beaucoup de personnes
ou par accident ou de maladies contractées dans cette course.
Je vous renvoie ce mémoire qui me paraît ne devoir pas mériter attention. Je vous serai bien obligé de
continuer à m’apprendre la suite de vos opérations.
Je suis etc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc239] • Le « mémoire » dont il est question est peut-être celui que M. de Montluc, dans sa lettre
du 20/04, attribue à un M. Robert.
Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
M. d’Enneval s’est rendu ici, le mardi au soir, 9 avril, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer.
Son fils, qu’il a dit être un peu indisposé, est resté à St.-Alban. Je lui ai fait part de votre ordonnance dont il
m’a demandé copie, que je lui ai remise. Je l’ai prié de me faire connaître ce qu’il se proposait de faire,
pour que je puisse écrire en conséquence aux consuls des communautés. Il m’a demandé en premier lieu de
leur recommander au cas qu’il arrive de nouveaux malheurs de l’en avertir sur-le-champ et de laisser les
cadavres exposés aux lieux où on les aura trouvés.
En second lieu, il se propose de faire, le dimanche en huit, une chasse sur un certain nombre de paroisses,
et il m’a prié d’écrire en conséquence.
Il avait paru d’abord être opposé à ces chasses, et je ne serais pas éloigné de penser que ce n’ait été sur
ses représentations, ou plutôt sur celles de M. son fils, que M. le contrôleur général les a désapprouvées.
Cependant les opérations qu’ils projettent doivent aujourd’hui commencer par là. Comme vous m’avez fait
l’honneur de me marquer de ne point prescrire ces chasses qu’autant que M. d’Enneval les demanderait
lui-même et qu’il me requerrait par écrit, j’ai eu soin de me faire remettre un mémoire écrit de sa main,
dont j’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint copie.
En conséquence, j’ai écrit aux consuls des communautés où la Bête s’est faite voir, une lettre circulaire,
dont j’ai l’honneur de vous adresser aussi une copie.
Vous y verrez, monseigneur, que conformément à vos instructions, je n’y parle que de battue, que je
n’emploie nulle part le mot de chasse, et que je ne dis rien au sujet de l’armement; quoique M. d’Enneval
propose dans son mémoire qu’on marche avec des fusils ou autres armes. Il pourra, s’il veut, le marquer
dans la lettre qu’il doit écrire à celles de ces communautés qu’il trouvera à propos d’appeler à cette chasse à laquelle je ne serai point vraisemblablement à portée d’assister, parce que quelque diligence que je me
propose de faire, je ne serai point assez tôt de retour d’Alais.
M. d’Enneval est dans le dessein, si les autres tentatives ne lui réussissent point, d’empoisonner avec de
la noix vomique ou de l’opium des charognes ou même des cadavres de ceux qui viendraient à périr de la
dent de la Bête.
Je ne lui ai pas laissé ignorer que j’avais dès le commencement usé de cet expédient et que je l’avais cessé
sur les inconvénients auxquels il avait paru qu’il pouvait être sujet. D’ailleurs, je ne lui ai point fait làdessus
d’autres objections et je n’en ferai sur rien qu’autant que ce qu’il exigerait serait contraire aux
ordres et aux instructions que vous m’avez donnés.
M. d’Enneval est reparti pour St.-Alban, avant-hier jeudi. Tout le monde lui a fait accueil pendant son
séjour ici.
M. l’évêque de Mende l’a logé à l’évêché. Il lui a offert, ainsi qu’il en avait été prié, de la part de la noblesse
et des principaux habitants assemblés chez lui, leur secours et leur ministère pour la destruction de
la Bête. Et il lui a dit qu’il ne croyait point de trop prendre sur lui que de lui faire la même offre au nom des
gentilshommes principaux et habitants de tout le pays.
M. d’Enneval a répondu que les messieurs de Mende se trouvant éloignés des endroits que la Bête parcourt,
il ne voudrait point les exposer à des courses pénibles. Tous lui ont dit que ce ne serait point un obstacle,
que les chasses devant aujourd’hui se faire sous sa direction et que le pays attendant de lui sa délivrance,
ils étaient prêts à le seconder à leurs frais en tout ce qu’ils pourraient, qu’ils iraient le rejoindre
partout où il serait dès qu’il voudrait bien les appeler et qu’ils suivraient tous les ordres qu’il trouverait à
221
propose de donner. Ils l’ont prié de me faire savoir lorsqu’il serait à propos qu’ils se missent en marche, et
qu’ils voleraient à lui au premier avertissement que je leur donnerais.
J’ai peine à croire qu’il fasse usage de ces offres quoiqu’elles soient certainement bien sincères et qu’il
ait été à portée de juger par lui-même de toute la bonne volonté de ceux qui les ont faites.
Il ne reste plus de chasseurs étrangers dans le pays; tout s’est retiré, mais d’autres offrent de venir. La
confrérie des chasseurs de St.-Hubert, en la ville du Puy, m’a écrit pour se rendre en Gévaudan, en troupe.
Je vous supplie de vouloir bien me faire savoir vos intentions au sujet de ces offres et ce que je dois répondre.
J’ai pressenti là-dessus M. d’Enneval, mais je n’ai pu en tirer aucune explication satisfaisante.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44).
Pourcher rapporte (sans date) une anecdote peut-être liée à la proposition des chasseurs du
Puy: « La ville voulut avant leur départ leur donner à ses frais des soirées; mais à la troisième, la salle s’effondra
et comme par une fatalité, les plus intrigants furent les plus grièvement blessés, ainsi toute idée de
chasse pour le Gévaudan fut anéantie. » • La lettre de Langogne du 14/05 indique que 40 hommes des Chevaliers de St.-Hubert
sont en chasse.
14 avril (Dimanche) Lettre de M. de l’Averdy, de Versailles, à M. de St.-Priest: « Monsieur, je réponds à la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 5 de ce mois. Lorsque la Bête
féroce qui ravage le Gévaudan sera tuée, vous pouvez la faire remettre à M. d’Enneval, comme il le désire,
si toutefois son intention est de l’apporter ici sur-le-champ et si vous estimez qu’il n’y ait aucun danger
qu’elle pourrisse avant que d’arriver, parce que la curiosité du roi sera plus promptement satisfaite par ce
moyen. Si vous pensez au contraire que cet animal ne puisse pas se conserver pendant un trajet aussi long,
vous voudrez bien le faire préparer et empailler avec soin et le remettre également ensuite à M. d’Enneval
pour l’apporter ici.
Je serais d’avis aussi qu’il emmenât en même temps l’homme qui l’aura tuée, s’il y a lieu.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault)
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 23/04: « Depuis que la Bête féroce nous fait sa guerre, il en est des relations qu’on publie de chacune de ses opérations
comme de celles qu’on envoie des autres théâtres de la guerre sur les événements qui s’y passent.
Plus ces événements sont frappants plus les premières nouvelles qu’on en donne sont imparfaites. La vive
impression qu’a fait le principal fait oublier ou négliger les accessoires. On annonça bien, il y a quelque
temps, que cette cruelle Bête avait dévoré à La Clauze une très jolie fille âgée de 16 ans; mais dans l’empressement
qu’on eut de publier ce fait, on ne s’avisa pas de dire, si on le savait, ou on ne se donna pas le
temps d’apprendre, si on l’ignorait, que ce fait avait été accompagné de circonstances, qui étant aussi
vraies que des personnes très dignes de foi l’assurent, ne devaient pas être omises. Cette aimable fille avait
avec elle une de ses soeurs, qui voyant la Bête la première lui cria: prends garde à toi, tu as un gros loup derrière.
Elle n’eut pas achevé ces paroles, que le prétendu loup s’était déjà saisi de sa soeur. Elle courut, en
poussant de hauts cris, au village qui n’était qu’à quelques pas de là. Mais tout en courant, inquiète sur le
sort de sa soeur, elle se tourna pour voir ce qu’elle devenait. Et que vit-elle ? La tête de cette aimable soeur
tombant par terre, tandis que le corps était encore debout. L’impression que lui fit cet horrible spectacle fut
si forte, qu’elle en eut sur le champ l’esprit totalement aliéné; de sorte que voyant accourir les gens que ses
premiers cris avaient attirés, elle se mit à fuir d’un autre côté, en leur disant: Que vous ai-je fait ? Pourquoi
voulez-vous m’assassiner ? On ne sait pas si depuis elle s’est remise, ou si son aliénation dure encore. Ces
jours derniers on tira à la Bête, mais de fort loin, trois coups de fusil, dont l’un cependant l’accula, ce qui
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toutefois n’empêcha pas que le même jour elle ne parût à deux lieues de là, et qu’arrivant auprès d’un troupeau,
elle ne bondit et ne gambadât de fort belle humeur avec les agneaux. Les procédés de cette Bête sont
incompréhensibles, et augmentent de beaucoup les difficultés qu’on avait déjà, par la seule inspection de sa
figure, de discerner son espèce. Elle montre des instincts opposés, et dont l’assemblage ne convient à aucune
des espèces d’animaux qui nous sont connus. Aussi plusieurs de nos paysans ne croient pas que ce soit
une Bête, mais quelque Diable qui en a pris la figure; et tant sur ce qu’ils lui voient faire que sur ce qu’on a
inutilement fait pour la détruire, ils la tiennent pour un être subtilement raisonnant, immortel, invulnérable,
qu’il faut chasser avec l’eau bénite, et qu’il est non seulement inutile, mais risible de poursuivre avec le fusil.
Cependant ce Diable-là mange de fort bon appétit; et et ce qui lui convient encore moins, il mange de
fort belles filles, qu’à juger en Diable, il gagnerait bien plus à tenter et à s’en servir pour tenter les
hommes. » (Généal43) [Doc161] • Pourcher remarque à propos de cette lettre: « L’auteur a dû confondre avec quelque
autre fait que nous ignorons aujourd’hui; ou peut-être la mère ou la soeur à cette terrible
nouvelle furent exaspérées et on exagéra ainsi leur premier mouvement de surprise. » • L’épisode du « jeu avec les agneaux » est peut-être celui du 02/04, mais il n’est pas signalé
par ailleurs que la Bête a été tirée ce jour-là. Elle a en revanche été tirée près de
Prunières peu de temps auparavant, les 27-28/03. Il y a pu avoir confusion.
15 avril (Lundi) Lettre de M. Goudard, d’Aubenas, à l’évêque de Mende: « Monseigneur l’évêque, vous êtes exactement instruit des ravages que la Bête féroce continue dans le Gévaudan.
Toutes les chasses qu’on a faites jusqu’à présent ont été inutiles, parce que ne s’entend point. Les
soldats, chasseurs, paysans, etc. qui vont à la poursuite de ce cruel animal se distribuent tumultueusement
et sans ordres dans les bois, et ne connaissant pas d’autres plans dans leur marche que l’absurdité de la récompense
qui les anime. Il serait essentiel de conseiller les moyens qui pourraient concourir à la destruction
d’un animal dont la férocité sanguinaire serait bien plus dangereuse si, subsistant encore trois mois, il
avait la ressource de pouvoir se cacher dans les seigles, les prairies ou d’échapper dans le vaste bois de
Bauson, en Vivarais. Cette dernière retraite serait inaccessible et tous les jours seraient marqués par
quelque nouveau carnage.
Tout le monde convient, monseigneur, que la Bête qui dévore le Gévaudan a plus d’agilité et de ruse que
de force. Elle se montre et s’expose journellement pour surprendre sa proie, qu’elle va chercher jusque
dans les villages et les hameaux voisins des bois qu’elle habite. Ce n’est pas précisément dans sa retraite
qu’il faut la poursuivre, la harceler et l’irriter. Il serait prudent de partager les chasseurs et paysans dans
les différentes habitations qui sont à la portée des bois, et former une enceinte qui embrasse tout le circuit.
En supposant qu’il y ait 40 ou 50 villages et hameaux à garder, il serait aisé de partager les chasseurs et
habitants en bandes de 10, 15 et 20 hommes qui, sans se fatiguer et embusqués, attendraient la Bête de pied
ferme. On sait par expérience que la Bête vient rôder autour des habitations pour surprendre et dévorer les
enfants. On pourrait pour attirer la Bête faire sortir plusieurs enfants de 10 à 12 ans, à l’entrée des villages;
ils ne s’écarteraient jamais des maisons, pour pouvoir s’y réfugier dans le besoin. L’animal ne manquerait
pas de donner dans le piège et les chasseurs en embuscade seraient à portée de faire une décharge
assurée qui abattrait l’animal; si on le manquait dans un village, il périrait dans une autre embuscade. Il
est certain que cette cruelle Bête est forcée de se montrer et de s’exposer pour assouvir sa faim. Ainsi, on
peut se promettre que dans quelques jours elle périrait, si on exécute le projet que je propose. D’ailleurs les
différents partis de chasseurs et paysans étant réunis et associés dans les villages pour avoir part à la récompense,
elle serait commune à tous ceux qui seraient embusqués dans le même village qui aurait le bonheur
de tuer l’animal. Ce qui éviterait même des contestations que l’on doit prévenir.
Je serais bien flatté, monsieur, si l’expédient que je propose pouvait avoir le succès que je désire.
L’intérêt de l’humanité et du bien public a toujours animé mon zèle. Je ne le bornerai pas à une simple
spéculation épistolaire, si mes infirmités et mon âge plus que sexagénaire me permettaient d’aller sur les
lieux pour contribuer à l’exécution d’un projet que vous communiquerez à M. Lafont, syndic du Gévaudan,
s’il mérite votre approbation.
223
J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monseigneur, etc.
F. Goudard. » (Pourcher). État des dépenses du voyage des Portefaix: « État de ce qu’il en a coûté à M. le prieur de Bagnols-les-Bains pour son transport à Montpellier avec le
petit Portefaix, son neveu.
1° Pour le louage et la nourriture de deux chevaux pendant trois jours pour arriver à Montpellier, ci 15
2° Pour le séjour à Montpellier d’un des chevaux pendant un jour et le retour, trois jours en tout, ci 7,
10.
3° Séjour du cheval qui a été gardé pour le retour de M. le prieur pendant trois jours, ci 7, 10.
4° Retour du même cheval, trois jours, ci 7, 10.
5° Nourriture de M. le prieur, de son neveu et de l’homme à pied qui l’a accompagné pour sa route jusqu’à
Montpellier à raison de 6 livres par jour pendant trois jours, ci 18.
6° Nourriture de M. le prieur et de son neveu à Montpellier, depuis le samedi, jour de leur arrivée, jusqu’au
mardi, 16 avril, cent sols, ci 15.
7° Nourriture de M. le prieur pour son retour, ci 9.
Total 78
J’ai reçu de Mgr. l’intendant du Languedoc la somme de 78 livres pour le montant du présent mémoire.
A Montpellier, le 15 avril 1765.
Portefaix, prieur. » (Pourcher).
Ordonnance: « Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finance en la province du Languedoc.
Vu l’état annexé à la présente ordonnance des frais de voyage, de séjour à Montpellier et de retour du
dit Portefaix, prieur de Bagnols-les-Bains, qui a conduit à Montpellier le petit Portefaix, son neveu, ledit état montant à 78 livres ensemble des ordres de M. le contrôleur général, suivant lesquels nous sommes autorisés à faire faire l’avance par le sieur trésorier de la province des dépenses relatives à la Bête féroce, et
dont il sera remboursé sur les états que nous arrêterons.
Nous ordonnons que ladite somme de 78 livres sera payée audit sieur Portefaix sur son acquit au dos de
la présente, pour en être le sieur trésorier général de la province remboursé sur l’état que nous arrêterons
des dites dépenses, conformément aux ordres de M. le contrôleur général.
Fait à Montpellier, le 15 avril 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Portefaix, prieur. » (B.N. ss. fs. fr. 7847 f° 16).
16 avril (Mardi) L’abbé Portefaix repart de Montpellier (état, 15/04). M. de St.-Florentin écrit à M.
de l’Averdy sur le meurtre du vendredi saint (Pourcher). La Bête attaque un homme à cheval
auprès de Chaudeyrac. Elle s’élance contre lui et saute par deux fois avec fureur sur la
croupe de son cheval; il est obligé d’en descendre bien vite et poursuit la Bête avec un bâton
ferré. Mais elle évite tous les coups que cet homme robuste lui porte; il doit se retirer
(lettre, 27/04). La Bête voit un homme endormi à la campagne: elle s’approche, mais un
autre homme accourt en criant. Le dormeur s’éveille et la Bête se retire (lettre, 21/04). • Cette anecdote peut être rapprochée de celle rapportée par Pourcher, à la datation incertaine: « Le nommé Peyralier, de La Clause, paroisse de Grèzes, défrichait un coin de
bruyère à Boissonnet, sur la montagne, pour y semer du blé. Un jour, son petit lui avait
apporté le dîner, et il s’amusait auprès de son père qui dormait. Un berger était en face
de l’autre côté du ravin, et très heureusement il vit venir la Bête droit à l’enfant. Alors
224
il appela de toutes ses forces le père qui se leva promptement en disant à la Bête: « Cruelle Bête. » Et soit qu’elle eut entendu le berger soit qu’elle fut surprise par les
cris de Peyralier, elle s’en retourna aussi vite qu’elle était venue. Mais quand elle fut
descendue à la champ de La Narce, elle y marchait avec une telle précipitation qu’elle
faisait sauter l’eau comme les ailes d’un moulin. » Dans ce cas, il faut constater pour
cette journée deux attaques éloignées, l’une près de Chaudeyrac, l’autre à La Clause.
Des chasseurs de Langogne, Châteauneuf-de-Randon et Chaudeyrac battent les forêts alentours
en vain (Louis). • La Bête est toujours dans son ancien territoire, mais va en repartir.
Portefaix, pupille du roi Louis XV, est admis en pension chez les Frères de la Doctrine
Chrétienne, ou Frères Ignorantins, de Montpellier (Soulier). Courrier d’Avignon: « Si on n’était aussi persuadé qu’on l’est, et qu’on a sujet de l’être, du zèle pour le bien public qui a armé
tant de chasseurs contre la Bête féroce du Gévaudan; et si on ne connaissait d’ailleurs l’intérêt propre
qu’ils ont à se délivrer et à préserver les personnes qui leur appartiennent du danger où les expose la vie
d’un monstre qui a privé tant de pères de leurs enfants, tant de maris de leurs femmes, tant de maîtres de
leurs domestiques, et porté la désolation et le deuil dans tant de familles, on serait porté à croire qu’ils ont
pris à tâche non de le poursuivre, mais d’éviter sa rencontre, en voyant le peu de succès qu’ils ont eu jusqu’à
présent. Et quand même, ce qu’on ne peut supposer sans autant d’absurdité que d’injustice, ils auraient
affecté de fuir la Bête et de passer d’un côté, tandis qu’ils la croyaient d’un autre, il y aurait encore
lieu de s’étonner, comme on s’en étonne en effet, qu’une rencontre fortuite ne les ait pas mis dans l’occasion
de la voir et dans la nécessité de la combattre, comme s’y sont trouvés tant d’autres, garçons, filles,
femmes, enfants, qui n’avaient garde de la chercher. Mais ce qui paraît un paradoxe incroyable ne laisse
pas d’être vrai. Ce cas fortuit si souvent arrivé lorsqu’il ne pouvait qu’être pernicieux et funeste, n’a jamais
eu lieu lorsqu’on a été en état de s’en prévaloir et de le rendre profitable. Les chasseurs qui des provinces
voisines s’étaient rendus dans le Gévaudan, n’ont pas été plus heureux que ceux du pays; quoiqu’ils n’aient
rien oublié pour trouver la Bête et la combattre, ils n’ont pas même pu la voir; c’est ce qui a fait qu’ennuyés
et rebutés de se morfondre inutilement à la chercher, ils sont retournés la plupart chez eux. Cependant
elle continue de se montrer à qui ne la cherche pas. Elle attaqua sur la fin de mars un berger, qui heureusement
sut se défendre, et n’en souffrit d’autre mal que d’avoir les habits tout déchirés. La Bête ne pouvant
le vaincre se jeta sur une de ses brebis et la tua; passa à une seconde et en mangea une partie. Bien
des gens croient qu’il y a de l’exagération dans ce qui se publie au sujet de cette Bête; et la multiplicité des
faits qui s’en racontent leur fait imaginer qu’on lui attribue fabuleusement tout ce qu’ont jamais fait les diverses
Bêtes carnassières qui ont paru en divers temps non-seulement en France, mais dans le reste de l’Europe,
de même qu’on approprie à Hercule Thébain les exploits de tous les Hercules de la fable. Bien loin
cependant qu’on ait attribué à la Bête dont il s’agit des faits qui lui soient étrangers, on n’a pas même fait
mention de tous ceux qui lui sont propres; et supprimant plusieurs de ses attaques qu’un prompt secours
avait rendues inutiles, on n’a relevé que celles qu’un funeste succès, ou quelque circonstance singulière
rendait plus remarquables. Le public pourra voir quel jugement il doit porter sur cette fameuse Bête en lisant
la lettre suivante en forme de dissertation, écrite de Marvejols par M. de La Barthe fils, en date du 1er
de ce mois. » (Courrier d’Avignon n°. XXXI) [Doc122]
Le Courrier rapporte alors la lettre de M. de La Barthe (voir 01/04); plus loin il fournit
celle de Marvejols du 06/04.
17 avril (Mercredi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy; entre autres choses il l’avertit qu’il a
fait donner à M. d’Enneval un acompte de 300 livres (Pourcher). Lettre de M. d’Enneval,
de St.-Alban (destinataire non indiqué in Pourcher, sans doute M. de St.-Priest):
225 « Monseigneur,
Je viens de recevoir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire avec le projet de M. le curé du
diocèse de Reims. Il m’a paru singulier; premièrement, il admet que cette Bête est un chat-tigre. Il n’y a aucune
vraisemblance suivant les rapports, ni pour la grosseur, ni pour la couleur, ni pour la vitesse dont elle
se sert pour arpenter tant de pays. Au sujet de son instruction pour le détruire, je ne comprends pas comment
on peut mettre du poison sur le dos d’un veau; le mauvais temps, pluies ou neiges sont contraires à
cette opération, battant et emportant la qualité du poison. D’ailleurs, quelle sorte de poison ? Car il ne faut
pas qu’il ait ni goût ni amertume. Ce n’est pas encore la difficulté; il faudrait bien des veaux pour disperser
dans des forêts, rochers ou plaines pour les faire rencontrer à cette Bête qui n’a eu mangé ce qu’elle tue, et
n’y revient qu’avec défiance. J’avoue qu’un corps humain qu’elle aura dévoré en partie peut être assaisonné
d’un poison exprès, dont elle se trouverait fort mal, si elle voulait y venir. C’est ma dernière ressource.
J’ai fait mettre déjà quelque moutonnaille.
Vous avez su par M. Lafont que cette bête avait dévoré quatre personnes, la semaine sainte. Il m’a assuré
chez lui qu’il allait vous en instruire. Depuis ce temps-là, il n’est arrivé aucun incident que je sache;
quoique nous examinions les bois circonvoisins tous les jours, nous [n’] en avons aucune connaissance, ni
même par le public. On fera une battue, dimanche prochain, à environ une lieue et demie de circuit des environs
des gorges de Prunières. Il y aura une chaîne de tireurs et quelques-uns dans les endroits de passage...
Je vous informerai de ce qui s’y passera. La peine ne me coûte rien, mais je plains les dépenses infructueuses.
J’ai l’honneur, etc.
d’Enneval. »
Autre lettre du même à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
Depuis la semaine sainte pendant laquelle la maudite bête tua et dévora trois filles et un garçon et notre
dernière chasse, il n'est arrivé aucun accident que je sache, et quoique nous visitions tous les jours et affûtions
autour des bois voisins nous n’avons aucune connaissance ni par le public d’elle. Il se fera une battue
dimanche prochain d’environ lieue et demie de circuit des gorges de Prunières, des passages de Malzieux et
Morangiès où les tireurs composeront une chaîne. Tous les batteurs se rassemblant aux centre. On [n’] épargnera point les loups s’il s’y en trouve.
M. de St.-Priest m’a envoyé un projet de détruire cette bête. Il l’a reçu de M. le contrôleur général. C’est
un curé du diocèse de Reims qui lui en a fait part. Il prétend d’abord que c’est un chat tigre à qui il fait passer
les mers venant du Mexique. Il dit qu’il faut exposer des veaux d’un an dans les forêts, bois ou plaines,
tous vivants, leur mettre du poison sur le dos. Je dis à cela que quoique la chose soit possible le poison perdrait
sa qualité par les eaux, pluies ou mauvais temps. D’ailleurs comment lui faire tenir et quel poison, car
il ne faut pas qu’il ait du dégoût ou amertume, et que cette bête n’est friande que des morceaux qu’elle attaque
et n’en rapproche qu’avec méfiance. J'avoue qu’un corps qu’elle aura dévoré en partie peut être assaisonné
d’un poison dont elle pourrait se trouver mal. C’est ma dernière ressource. J’ai déjà fait mettre
quelques moutonailles à cet effet en plusieurs endroits.
Mon fils vous assure de ses civilités.
J’ai l’honneur d’être
avec un profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval
A St.-Alban
ce 17 avril 1765 » (A.D. P-de-D c. 1732) [Doc245] • Le décompte des victimes connues de la semaine sainte donne: Jacques Gibilin le 03/04
(le garçon), une victime non identifiée le 04/04 (que la lettre ne compte probablement
pas), Annez Giral le 04/04, un enfant de sexe non identifié le 05/04, Gabriele Pelicier le
226
07/04. Pour accorder ce décompte avec la lettre, on peut supposer que l'enfant tué le
05/04 était une fille. • La mention « il n'est arrivé aucun accident » semble indiquer que M. d’Enneval n'est pas
au courant des attaques autour de Chaudeyrac.
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers: « A Paris ce 17 avril 1765.
Monsieur,
Je vois avec une vraie peine les nouveaux ravages que la bête féroce a fait au commencement de ce mois
dont vous venez de me donner le détail par votre lettre du 13. Il est bien à désirer qu’on parvienne enfin à
détruire ce monstre et je fais les voeux les plus sincères pour le succès des soins que M. d’Enneval donne à
cette chasse.
Je suis
Monsieur
Votre très humble et très affectionné serviteur.
De l’Averdy
M. de Ballainvilliers, intendant en Auvergne à Clermont Ferrand. » (A.D. P.-de-D.) [Doc246]
18 avril (Jeudi) Au pâturage de La Vachellerie (Paulhac), Martial Charrade, un vacher de 13 ans
demeurant au Besset, est saigné « comme aurait fait un boucher»; les joues, un oeil, la poitrine
et les cuisses mangées, les genoux disloqués (acte, 20/04; lettres, 27/04, 30/04,
01/05). • Coïncidence ? C'est le second Martial du Besset travaillant à Paulhac tué par la Bête, le
précédent étant Martial Matthieu, le 30/12/64. La marraine de Martial Charrade se nommait
Louise Mathieu (Dumas). Il y a pu avoir confusion; Martial Matthieu n’a pas été
retrouvé dans les registres paroissiaux.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier d'Avignon du 26/04: « Les journalistes anglais s'égayent à nos dépens, mais à l'anglaise, au sujet de la Bête féroce du Gévaudan.
On lit dans une de leurs feuilles du 29 mars qu'une armée française de 120 mille hommes a été défaite
par cet animal, qui après en avoir dévoré 25 mille et avalé tout le train de l'artillerie, s'est trouvé le lendemain
vaincu par une chatte dont il avait mangé le petit chaton. On ne voit point sur quoi peut tomber ce
sarcasme; mais ce que l'on voit bien clairement et ce qu’on apprendrait là, si l’on ne le savait d’ailleurs,
c'est que l'art de railler avec sel, et de badiner avec grâce, n'est pas, du moins communément, l'art des écrivains
anglais; l'air pesant du climat et l'humeur sombre de la nation s'y opposent. Quoi qu’il en soit, la Bête
du Gévaudan continue ses ravages et l’on apprend presque chaque jour qu’elle a dévoré quelqu’un. On a
eu avis que M. d’Enneval a vu cette Bête et l’a suivie plusieurs fois: ses chiens ont donné dessus avec beaucoup
d’ardeur; mais il n’a pu encore l’approcher d’assez près pour l’attaquer. Cet animal marche sans
cesse, n’a point de retraite connue, et disparaît quelquefois pendant huit ou dix jours sans qu’on en entende
parler. Ces circonstances, jointes au mauvais temps, et aux difficultés des chemins, en rendent la chasse difficile;
mais il y a tout lieu de croire que M. d’Enneval, secondé par tous les gentilshommes du voisinage,
parviendra enfin à délivrer le pays de ce fléau redoutable. Cependant si la Bête féroce du Gévaudan y dure
longtemps, malgré tout ce qu’on fait pour la détruire, et si on y compte les maux qu’elle fait par les jours,
quelquefois même par les heures et les moments de sa durée, on peut au moins s’assurer que ces maux cesseront
lorsqu’elle cessera de vivre. Il n’en est pas de même du loup enragé qui a paru dans le Soissonnois. » (Généal43) [Doc164] • Voir également Avril pour la presse anglaise. • L’article se poursuit avec des détails sur la Bête de Soissons.
227
19 avril (Vendredi) La Bête égorge un enfant dans la paroisse de Paulhac et fait de son cadavre un
vrai squelette (lettre, 28/04). • Doublon probable avec la disparition mentionnée la veille.
Le Courrier publie la lettre de Saugues du 08/04 (Pourcher). La Bête blesse dangereusement
un garçon à la paroisse de Jauvillard; il est secouru (journal, 23/06.) • Pourcher ne parvient pas à identifier « Jauvillard, » à moins qu’il ne s’agisse de Paulhac.
Je pencherais plutôt pour une déformation de Javols. Marie-Hélène Soubiran suggère
Chaudeyrac, où des attaques ont eu lieu le 16. Il s’agit en tout cas d’une paroisse.
20 avril (Samedi, nouvelle lune) Archives départementales de la Lozère, Mende: Javols, EDT 076
GG6. Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 20 avril 1765
Monseigneur
Mon frère a eu l’honneur de vous rendre compte de ce qu’il a vu dans les 15 jours qu’il a passé avec
MM. d’Enneval en Gévaudan à la poursuite de la bête féroce. Ce que j’en ai vu par moi même me fait beaucoup
craindre que ces messieurs malgré toute leur intelligence, leur activité et la [bonté ?] de leurs chiens
ne parviendront point à la détruire. Ils en désespèrent eux mêmes. Cette bête est tout le long de la journée
debout, suit les chemins qui mènent d’un village à l’autre, passe à côté des bois sans vouloir s’y fixer. Par
toutes les courses qu’elle fait il est à présumer qu’elle a beaucoup d’haleine et qu’elle percera toujours en
avant quand les chiens la suivront. Elle continue ses ravages en Gévaudan, cependant je n’en ai ouï rien
dire de cette semaine. On assure qu’il doit y avoir demain une chasse générale en Gévaudan ce qui probablement
nous la jettera en Auvergne comme il est toujours arrivé. J’en ai averti les paroisses de la frontière
de se tenir sur leurs gardes. Je leur ai aussi fait savoir qu’ils eussent à obéir exactement à tout ce que M
d’Enneval leur prescrirait pour ce service, et leur ai aussi appris ce que vous me marquez du mouton déguisé
sous les habits d’un enfant. Il est très difficile de surprendre cette bête. J’ai l’honneur de vous renvoyer
ce mémoire fait par M. [Robert ?]. M. Duhamel m’a assuré l’avoir vu passer à travers la chaîne plusieurs
fois et je l’ai ouï dire de même à d’autres, et qu’elle avait laissé passer la chaîne sans vouloir partir; et de
plus l’exécution de son projet me paraît très difficile à remplir. » (A.D. P.-de-D.) [Doc241]
Lettre de M. Mygueri, curé de Tarare, à M. de La Barthe: « Monsieur,
J'ai lu avec plaisir dans le Courrier d'Avignon votre lettre du 1er de ce mois; j'avais vu dans les papiers
publics une partie des cruautés que la trop fameuse Bête avait exercé dans votre pays. J'y avais aussi vu des
choses qu'elle n'avait jamais faites ni tentées, et cela ne me surprenait point parce que je n'ignore pas combien
les hommes sont crédules et combien ils se plaisent à exagérer le merveilleux. Mais ce qui me surprenait
c'était de voir les nouvelles publiques métamorphoser cette Bête en toutes sortes de façons, lui donner
une quantité de figures différentes et souvent opposées les unes aux autres: l'appeler souvent un monstre,
quelquefois un loup cervier, plus souvent une hyène, sans que personne osât la qualifier simplement de
loup. Vous vous êtes élevé au dessus du sentiment commun en la faisant regarder comme un loup ordinaire,
et vous en avez donné des preuves suffisantes pour quiconque ne court pas après le merveilleux. Pour moi je
vous avoue que je n'ai jamais pensé qu'elle fût d'un autre genre, et voici sur quoi j'étais fondé !
En 1756, nous eûmes dans le Lyonnais une bête qui se distinguait par des cruautés semblables. Personne
n'est plus capable d'en rendre compte que moi. Je restais alors à St.-Bel à un quart de lieue de Savigni.
C'était le centre de ses cruelles expéditions. Je l'examinais de près, et souvent j'étais appelé pour rendre
service aux malheureuses victimes de sa cruauté, cruauté qui ne vous est pas inconnue: vous en parlez à la
fin de votre lettre, et c'est uniquement ce qui m'a déterminé à vous écrire.
Comme la vôtre, elle se distinguait par sa cruauté; elle préférait les filles aux garçons; elle prenait
presque toujours sa proie par surprise. Comme la vôtre, elle respectait les hommes; néanmoins, ici comme
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chez vous, on disait tantôt qu'elle avait renversé un homme des plus grands et des plus forts, tantôt qu'elle
avait attaqué un cavalier bien armé, parce que les personnes, étant ivres, s'étaient faits par la chute des
meurtrissures, ils appelaient la Bête à leur secours. Comme chez vous, on la faisait tantôt grosse, tantôt petite,
tantôt légère, tantôt pesante, tantôt armée de griffes, tantôt sans griffes. Ici elle avait dix ongles; mais
quand j'examinais sur la terre grasse les traces qui donnaient lieu à cette erreur c'était le pied de derrière
qui avait été mis presque sur la trace de celui de devant. Elle avait l'ongle du milieu un pouce plus long que
les autres, mais après l'examen c'était une petite pierre sortie de sa place qui avait donné lieu à cette erreur.
On l'appelait bête, loup-cervier, hyène, etc... Le père Tolomas donna dans cette imbécillité. Mais nous
qui l'avons vue plusieurs fois sans effroi et sans crainte, de loin et de près, nous savons et nous attestons que
c'était un loup ordinaire. C'est le sentiment de tous ceux qui l'ont vu. Cet animal fut apparemment tué par
les domestiques de M. de la Romillère, seigneur voisin. Un cheval mort à peu de distance de son château
donna lieu aux domestiques de tuer deux loups. Depuis cette époque la bête n'attaqua personne...
A Tarare en Lyonnais, le 20 avril 1765
Mygueri, curé. » (Crouzet).
Enterrement de Martial Charrade: « Martial Charrade du Besset âgé d'environ treize ans, fut dévoré avant hier par la Bête féroce qui mange
le monde dans les tènements de Vachellerie, paroisse de Paulhac, où il s'était loué pour vacher; et aujourd’hui
vingtième avril mille sept cent soixante cinq les restes de son corps ont été portés et inhumés dans le
cimetière de cette paroisse, tombeau de ses ancêtres, en présence de Jean Charrade son père, et d'Antoine
Charrade son frère, journaliers du dit Besset, et illiterés de ce enquis, les jour et an que dessus. Fournier,
curé. » (Registre de la Besseyre. Greffe de Riom, cour d'appel). [Doc44]
21 avril (Dimanche) M. d’Enneval fait faire une battue de vingt paroisses (lettre, 27/04), dont
quatre du côté d’Aumont (lettre, 24/04), environ 10000 hommes (lettre, 26/04). La Bête est
trouvée sous un rocher, par un jeune homme âgé d'environ dix-huit ans, de la paroisse
d'Aumont, armé d'un vieux sabre. La Bête ne veut pas décamper, gronde et grince des
dents; saisi de peur, il crie au secours. Le curé (M. Trocellier ?) qui est le plus proche,
armé d'un pistolet, accourt, mais la Bête a pris la fuite (lettres, 27/04, 30/04). Lettre de
Marvejols, reprise dans le Courrier du 30/04: « Nous n’avons pas ouï dire que la Bête féroce ait exercé dans le cours de cette semaine aucun acte d’hostilité
contre le genre humain. Mardi seulement elle y parut disposée à l’égard d’un homme qu’elle vit endormi à la campagne: elle allait à lui, et ce n’était pas sans doute pour le bercer. Mais un autre homme qui était près de là accourut en criant; le dormant s’éveilla, et la Bête se retira. M. d’Enneval fait faire aujourd’hui
une chasse générale, dont on désire beaucoup plus la réussite, qu’on n’ose l’espérer après le peu de
succès qu’ont eu celles qu’il déjà faites. Tant de vains efforts, tant d’inutiles poursuites de la part d’un tel
chasseur, destructeur de tant de loups, devraient seules suffire pour détromper ceux qui ont cru et qui persistent à croire que cette Bête en est un. Mais indépendamment de cette preuve qui nous paraît décisive, la
Bête porte avec elle dans ses allures, dans son instinct, dans sa figure, dans le son de sa voix et dans son
odeur une réfutation si évidente du préjugé qui la confond avec les loups, qu’il n’y a que ceux qui ne l’ont
ni vue, ni ouïe, ni sentie qui puissent s’y méprendre. Dans ses allures et dans son instinct on voit l’opposé
de ce qu’on remarque dans les loups. Elle s’abstient des brebis; et loin de manger les agneaux, elle bondit
avec eux: les loups pratiquent-ils une pareille abstinence? et en vit-on jamais aucun dans un pareil badinage
? Dans sa figure, on voit un museau plus allongé, des oreilles plus rondes et plus larges, une tête plus
grosse, et un poil de couleur, de longueur et de forme différentes de celles du poil du loup. Son cri, loin de
ressembler au hurlement du loup, y est totalement opposé; et l’odeur qu’elle exhale est d’une puanteur
qu’on ne reprocha jamais à celle qui transpire du corps du loup, quoique celle-ci ne sente pas l’ambre. »
(Généal43) [Doc165]
22 avril (Lundi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy pour lui faire connaître le voyage de M.
d’Enneval à Mende le 09/04 (A.D. Hérault). D'après trois illustrations d'époque, un jeune
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garçon de 12-13 ans est dévoré à Prunières [Bete08, Bete11a/b, Bete25]. M. de St.-Priest
répond à M. Goudard (15/04) en le félicitant beaucoup; il regrette dans les embarras où il
se trouve de ne pas incontinent pouvoir exécuter son projet (Pourcher). La Bête attaque
aux Couffours-Hauts une fille de onze ans et un garçon de seize qui gardent des bestiaux.
Ils se débattent longtemps contre elle, la petite fille se parant du garçon. A force de tourner,
elle saute sur le garçon, le culbute, lui mord le col par-derrière, un peu la joue et le
bras; la petite fille lui pique le derrière avec un mauvais petit outil. A leurs cris, arrive un
de leurs parents âgé d’environ 28 ans, grand et vigoureux, armé d’une hache, dont il veut
frapper la Bête; mais elle esquive adroitement les coups. Enfin, abandonnant la partie, elle
va rejoindre une autre bête, fort petite, qui à son arrivée lui flaire la gueule et lui lèche les
lèvres. Les blessures du garçon ne sont pas mortelles (lettres, 27/04, 30/04, 07/05). M. Bès
de la Bessière rapporte: « Traqué de tous côtés, le monstre semble ne pas devoir échapper aux poursuites; les chasses restent cependant
infructueuses et le 23 [sic] avril, au lieu de Couffours, la Bête tenait sous sa patte un garçon de 15 ans,
prête à le dévorer, lorsque survint un homme qui lui fit lâcher prise.
Elle s’en fut à une cinquantaine de pas de là, auprès d’une louve portant un gros ventre et prête à mettre
bas; elles se caressèrent mutuellement. De suite, les gens du Malzieu avertis furent à la chasse avec le sieur
d’Enneval, mais leurs chiens ne reconnurent point les pas de la Bête, car, emmenés au lieu précis, ils ne
montrèrent aucun sentiment; l’un des piqueurs, de colère en prit un par le museau et lui fit donner contre
terre sur les pas de la Bête » (Bull. 1884, 196) • M. d’Enneval, recueillant le témoignage des victimes, identifie le second animal
comme une louve qu’il a déjà reconnue comme accompagnant la Bête (lettre, 01/05).
Lettre d’Avignon, reprise dans le Courrier du lendemain: « La modestie de M. le comte de Morangiès, maréchal de camp, lui fait désapprouver qu’on ait fait mention
de lui dans notre feuille, au sujet des chasses qui se sont faites dans le Gévaudan pour extirper la Bête féroce
qui ravage ce pays-là; et son amour de la vérité lui fait désavouer la part qu’on lui donne à quelques
faits particuliers où il n’en a eu aucune. Nous n’avions ni inventé ce que ce respectable seigneur désavoue,
ni deviné ce qu’il a fait, ni cru, et moins encore voulu l’offenser en le nommant. C’était à ceux de ses concitoyens
ou de ses voisins qui, en nous le citant, nous ont engagé et autorisé à le citer, à savoir de lui s’il voulait
l’être. Ils nous auraient épargné le chagrin que nous avons de lui avoir déplu, ainsi qu’il nous le témoigne
par la lettre suivante qu’il nous a fait l’honneur de nous écrire, et qu’il a voulu que nous insérassions
dans notre feuille. »
L’article se poursuit par la lettre du comte de Morangiès du 09/04 (Généal43) [Doc162]
23 avril (Mardi) Battue de 12 paroisses (lettres, 27/04, 07/05). Vers 8 heures la Bête paraît sur la
paroisse de Prunières. M. d’Enneval en avertit M. Lafont et part en chasse avec son fils
(lettre, 24/04). M. d’Enneval traverse la Truyère avec un piquier et un chien et va battre
tout le territoire de Prunières à la tête des habitants (lettre, 28/04). Au lever du soleil, une
louve est lancée sur la paroisse d’Arzenc. Poursuivie par les gens d’Arzenc, Giraldès et La
Panouse dont un dénommé Valentin (Courrier, 07/05) avec leurs chiens pendant deux
heures, elle se débat à diverses reprises avec les chiens et se défend si vigoureusement
qu’elle met deux de ces chiens hors de combat. On lui tire plusieurs fois des coups de fusil
dans la poursuite, elle arrive presque forcée auprès de La Panouse. Elle y est enveloppée et
percée de plusieurs coups de baïonnette. Vers 7 heures du soir M. Lafont reçoit la lettre de
M. d’Enneval, puis un homme de la paroisse de La Panouse arrive chez lui et lui dit avoir
tué, le matin, la Bête du côté de La Panouse, et qu’elle lui a été enlevée par des paysans
qui la portent à Mende. M. Lafont monte tout de suite à cheval pour aller à leur rencontre.
Il trouve ces paysans à deux heures de Mende. Il les fait arrêter au premier village et y voit
230
l’animal. Il reconnaît aisément que ce n’est qu’une louve. Il la fait porter à Mende, où ils
arrivent vers 11 heures du soir. M. Lafont fait autopsier la louve et la fait préparer par M.
Blanc, chirurgien, en présence de M. de la Brageresse, médecin de la ville (lettre, 24/04).
Vers la même époque, la Bête tue un fils de Panon du Pouget (Thoras) (Pourcher). • Pas de traces d’une attaque près de Thoras autre que celle du 14/03. Confusion ? Pour
Aubazac, il s’agirait d’un enfant Pascou tué le 29/04.
M. de Montluc rencontre un habitant d’Aumont qui a participé à la chasse du précédent dimanche
(lettre, 24/04). Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 14/04 et
celle d’Avignon de la veille (Généal43). Autre article: « Malgré toutes les peines que se donnent dans le Gévaudan plusieurs citoyens zélés pour le bien public, et
nonobstant tous les soins aussi fatiguants qu’industrieux que prend M. d’Enneval pour détruire la Bête féroce;
ce monstre, par une fatalité qu’on ne conçoit pas, existe encore, et réitère presque chaque jour, aux
dépens de l’espèce humaine, les cruelles et sanglantes preuves de son existence. On écrit de ce pays-là que
le 3 de ce mois sur le soir la Bête enleva un garçon de 10 ans à Bergougnoux, paroisse auprès de St.-Alban,
l’emporta dans un bois et l’y dévora. Le 4 M. d’Enneval, accompagné de plusieurs autres chasseurs, la
trouva rentrée dans les bois de Morangiès, mais elle n’y resta pas assez longtemps pour qu’on pût l’entourer.
En la poursuivant avec les chiens, on tomba, à deux lieues de là, sur un reste de cadavre, des ossements,
un crâne humain tout frais, et du sang récemment répandu de la largeur d’un mouchoir. On ne sait
où elle avait fait cette capture. Le même soir, elle dévora une fille de 13 ans à la paroisse de St.-Denis, et
lui mangea tout le bas de la tête et la poitrine. On veilla les débris de ce corps; mais la Bête n’y revint pas.
Le 6 elle dévora un garçon de 10 à 12 ans à Chedonne, paroisse d’Arzenc, et le 7 une fille de 20 ans à La
Clauze, paroisse de Grèzes. Cette maudite Bête tient plus de douze grandes lieues et marche toujours; ce
qui fait qu’elle n’est pas facile à joindre. Elle a été cependant tirée quelques fois, elle le fut dernièrement
par un paysan qui aurait pu la tuer et l’aurait tuée en effet s’il s’était possédé; mais dans la peur qu’elle lui
fit il la laissa aller trop loin avant que de lâcher le coup. M. d’Enneval attend avec impatience quelque moment
heureux. Il a fait placer des tireurs dans les collines et sur les rochers par où la Bête a coutume de
faire sa route. Si le hasard pouvait l’amener à portée de l’endroit où il se sera placé lui-même, comme il a
la main très sure et très experte, l’histoire tragique du Gévaudan finirait là; les habitants de cette province
n’auraient plus qu’à informer le public de leur délivrance, et qu’à signaler du moins par leurs acclamations
et leurs éloges leur reconnaissance envers leur illustre libérateur. » (Généal43) [Doc163] • L’attaque indiquée le 6 est en fait celle de Donnepau le 5; celle du 7 donne Orgresse
pour Grèzes.
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 23 avril 1765.
Je vous remercie, monsieur, des détails que vous voulez bien m’envoyer sur les ravages que la Bête féroce
ne cesse de faire. Je vous serai très obligé de continuer à m’instruire de ce que vous en apprendrez. Il
serait bien à désirer que l’on pût parvenir à délivrer le pays de ce fléau.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin
M. de Ballainvilliers. » (A.D. P.-de-D.) [Doc242]
24 avril (Mercredi) On vient avertir les d’Enneval que des paysans ont vu la Bête au petit jour; ils
sortent, les paysans ont pris le devant; ils ne trouvent rien (lettre, 27/04). Relation des médecins
de Mende: « Nous Claude Privat Bonnel de la Brageresse, docteur en médecine de la faculté de Montpellier, et Antoine
Blanc lieutenant de M. le premier chirurgien du Roi, certifions que M. Lafont, subdélégué et syndic du
231
diocèse et pays de Gévaudan, nous a chargé entre onze heures et minuit le 23 avril 1765 de la vérification
d’un animal qu’on portait dans ce moment et que nombre de paysans d’Arzenc, de Giraldès et de la Panouse
avaient chassé, poursuivi et tué, assurant qu’ils l’avaient reconnu pour le même qui avait dévoré un
enfant à un village de leur voisinage quinze jours auparavant, et que toutes les circonstances et sa figure les
engageaient à croire que c’était la bête féroce qui fait tant de ravages dans ce pays depuis le mois de juin
dernier.
L’examen que nous en avons fait tant à l'intérieur qu’à l'extérieur ne nous permet pas de douter de son
espèce et qu’elle ne soit une véritable louve. La tête, le museau, les oreilles, les yeux, la longueur du corps,
la queue, la proportion des jambes, la couleur du poil fauve aux quatre jambes entremêlé de noir sur le dos,
la tête et la queue, plus blanchâtre pourtant autour du col et sur le poitrail qu’il n’a coutume de l'être au
commun des loups, l’ont fait reconnaître pour tel à tous ceux qui l’ont aperçu. L’anatomie exacte que nous
en avons fait, l’inspection des viscères, de la poitrine et de tout le bas ventre, en tout très conformes aux
mesures et aux proportions si exactes et si bien décrites dans la célèbre histoire naturelle de MM. de Buffon
et d’Aubenton que nous avions en main pour nous diriger dans une pareille recherche, ne nous permettent
pas d’avoir le moindre doute sur l'espèce de cet animal. L’examen de sa matrice à l’intérieur, et de ses mamelons à l'extérieur, nous fit voir que c’était une louve qui n’avait jamais porté; les dents canines placées
de deux en deux au nombre de huit en tout, dont quatre fort longues et fort pointues qui en touchaient chacune
une moins longue et placée du côté des incisives et les séparaient de ces dernières, dont quatre en haut
et autant en bas; les molaires étaient en forme de coin dont la base était dans l'alvéole, et le tranchant en
haut fort saillant et relevé par des pointes assez aiguës: leur nombre était de seize, de quatre en quatre.
Leur blancheur et leurs pointes qui n’étaient pas du tout émoussées, dénotaient que l’animal était jeune et
d’environ deux ou trois ans au plus.
Il serait inutile d’entrer ici dans un plus grand détail dès qu’on assure que c’est un véritable loup qu’on
connaît dans tout le pays et qui a été tué par deux coups de lance, baïonnette ou quelqu’autre instrument de
cette nature, dont l’un pénétrant par le flanc droit avait partagé le rein de ce côté en deux parties et fait une
fente superficielle au rein du côté opposé. L’autre venant du côté gauche avait pénétré dans la poitrine
jusques dans le ventricule gauche du coeur, et a donné occasion à un épanchement de sang considérable.
L’on a trouvé des marques d’un coup de fusil, mais qui avait été sans doute tiré de trop loin pour tuer l’animal,
les grenailles n’ayant pas pénétré au delà de la peau où l’on les a trouvées du côté gauche et très éparpillées; il y en avait une des plus grandes qui l’avait entièrement percée et pénétré jusqu’à un des lobes
du poumon, mais pourtant incapable de tuer l’animal si les deux coups de baïonnette ne fussent survenus.
Comme celui-ci n’a rien que de commun à son espèce, nous n’osons pas assurer, malgré la croyance de
ceux qui l’ont apporté, que c’est le véritable animal qui fait tant de ravages. Mais comme ce dernier pourrait
bien être de la classe des loups, en être même un véritable, qui a pris goût pour la chair humaine et qui
ne néglige aucune occasion de s’en procurer, il y aurait de notre part une incrédulité mal placée, de soutenir
que ce n’est pas la bête carnassière qui désole le Gévaudan. Le rapport de bien des personnes qui en ont été attaquées, ou qui l’ont vue dans ses moments d’hostilité, l’exemple des pays qui ont souffert de pareilles
calamités et qu’on a presque toujours observées avoir été produites par des loups carnassiers bien vérifiés
après leur mort, doit nous rendre prudents à ne pas décider si vite ni pour ni contre la prétention de ceux
qui ont chassé et tué celui dont il s’agit. C’est au temps et à la seule cessation des meurtres et des ravages
de cet animal anthropophage à prouver si elle sera bien ou mal fondée.
On pourrait pourtant tirer quelque induction en leur faveur par trois chiffons de linge d’une toile semblable à celle dont nos paysans font leurs chemises, dont un de ces chiffons était de plus d’un pied de long,
sur trois ou quatre pouces de largeur, par deux pièces de drap rougeâtre de la grandeur chacun de la
paume de la main et chacun composé de deux pièces cousues ensemble, de l'espèce de celui dont les filles
de certains cantons du pays ont coutume de faire leurs chemises et tabliers, et par nombre d’osselets trouvés
dans son estomac ou dans le canal intestinal, dont les uns étaient visiblement de lièvre et les autres
d’agneau entremêlés avec beaucoup de poil de lièvre. Trois de ces osselets également couverts de ce poil ou
entremêlés avec les chiffons dont on a parlé nous ont paru être les extrémités cartilagineuses de quelques os
humains soit par leur rapport avec de pareils os, soit par leur épaisseur et leur diploé [couche spongieuse
intermédiaire située entre les lames osseuses compactes, formant la surface interne et externe des os de la
voûte du crâne – Cubizolles] qui y étaient très analogues; l’un était de quatre ou cinq lignes de diamètre et
les deux autres avaient plus d’un pouce, arrondis et couverts d’un cartilage fort lisse d’un côté, et de l’autre
232
spongieux et à facettes. Quoique les loups soient très avides et qu'on trouve quelquefois dans leurs entrailles
bien des choses qui semblent n'avoir aucun rapport avec leurs aliments, on serait bien en peine, s'ils
n'ont dévoré quelque cadavre humain et partie de ses habits, de pouvoir comprendre où celui qui a fait le
sujet de notre vérification pourrait avoir rencontré les matières dont on a trouvé les débris mal digérés dans
ses entrailles. A Mende le vingt quatre avril mille sept cent soixante cinq.
Bonnel de la Brageresse. Blanc. » (A.D. Hérault c. 44) [Doc132] • Remarquons que la dernière victime de sexe féminin recensée, que la louve aurait pu
dévorer, remonte au 8 avril, quinze jours auparavant.
Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur, M. d’Enneval m’a marqué que la Bête avait égorgé le 18, un enfant de 12 à 13 ans sur la
paroisse de Paulhac, et lui avait mangé les joues et la poitrine; que, le 21, il avait fait faire la battue proposée
sur un certain nombre de paroisses; qu’un batteur avait rencontré la Bête sous un rocher, qu’à son approche
elle avait tenu ferme en grinçant les dents, qu’il en avait été si effrayé qu’il avait appelé à son secours;
que M. le curé d’Aumont était survenu, armé d’un pistolet; que la Bête avait pris la fuite et que M. le
curé n’avait pu lui tirer. C’est à cela que se réduisent tous les évènements de la chasse.
M. d’Enneval m’ajoute que, le 22, la Bête avait attaqué un jeune garçon de 16 ans et une fille, auprès
des Couffours, paroisse du Malzieu, qu’elle avait saisi le garçon par-derrière et l’avait blessé au col; qu’un
homme l’avait délivré et avait mis la Bête en fuite.
Hier 23, la Bête a paru vers les 8 heures du matin sur la paroisse de Prunières, et M. d’Enneval, en me
l’annonçant, me marque qu’il part avec son fils pour lui donner la chasse.
Dans le moment que je reçus, hier sur les 7 heures du soir, la lettre de M. d’Enneval, un homme de la paroisse
de La Panouse arriva chez moi et me dit avoir tué, le matin, la Bête du côté de La Panouse, et qui lui
avait été enlevée par des paysans qui me la portaient. Je montai tout de suite à cheval pour aller à leur rencontre.
Je trouvai ces paysans à deux heures de chemin d’ici. Je les fis arrêter au premier village et j’y vis
la Bête. Il me fut aisé de reconnaître que ce n’était autre chose qu’une louve.
Je la fis porter ici, où nous arrivâmes sur les 11 heures du soir. Comme ces paysans ont prétendu que cet
animal était le même que celui qui, le vendredi saint, avait dévoré un enfant sur leur paroisse, certains disant
l’avoir vue alors, l’un même d’entre eux assurant lui avoir tiré; que d’ailleurs bien des personnes sont
dans le préjugé que la Bête féroce n’est proprement qu’un loup; qu’enfin bien des gens soutiennent en avoir
vu deux, l’une plus grande que l’autre et la plus petite ressemblant à un loup, j’ai cru à tout évènement devoir
faire éventrer cette louve et la faire préparer par M. Blanc, chirurgien, en présence de M. de la Brageresse,
médecin de la ville, suivant le procédé donné par M. Sauvage à M. le comte de Moncan, qu’il m’a
adressé.
J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint le rapport dressé par M. de la Brageresse et par M. Blanc. Vous
y verrez qu’on a trouvé dans les intestins plusieurs os, mais ils sont si rongés qu’il n’a pas été possible de
distinguer si c’était des ossements humains ou de quelque bête. On lui a trouvé encore trois chiffons de
linge fort grossier que nous avons reconnu être d’une chemise de femme et de la partie de la chemise qui est
sur la gorge. L’on y a aussi trouvé deux lambeaux d’étoffe rouge, qui nous a paru de celle dont on fait les
tabliers des femmes à la campagne.
Ces découvertes nous avaient d’abord donné quelque confiance, mais différents chasseurs nous ont ensuite
assuré qu’il était fort peu [extra]ordinaire de trouver de l’étoffe, du linge, du cuir, des cordes dans les
excréments des loups. Un de ces chasseurs m’a dit en avoir éventré deux, dont les intestins contenaient les
mêmes choses et tout le monde convient que les loups mangent ce qu’ils trouvent. De sorte qu’il paraît
qu’on ne peut tirer induction favorable de ces découvertes, ni fonder là-dessus aucun espoir. Si ce n’est
point la Bête féroce comme j’ai tout lieu de croire, nous ne tarderons pas à être éclaircis. Ce qu’il y a de
certain c’est que ce ne peut être celle que M. d’Enneval me marque avoir été aperçue hier du côté de Prunières, à peu près à la même heure que celle qui m’a été portée fut tuée à La Panouse. Celle-ci avait été
lancée au lever du soleil sur la paroisse d’Arzenc, poursuivie par les gens de cette paroisse avec leurs
chiens mâtins pendant deux heures. Elle se débattit à diverses reprises avec les chiens et se défendit si vigoureusement
qu’elle mit deux de ces chiens hors de combat. On lui tira plusieurs fois des coups de fusil
233
dans la poursuite, elle arriva presque forcée auprès de La Panouse. Elle y fut enveloppée et percée de plusieurs
coups de baïonnette.
Avant de la vider, son odeur naturelle était insupportable. Elle a la mâchoire très forte quoique petite, et
des défenses bien longues et bien aiguës. Comme il n’y a que le temps qui puisse répandre des lumières sur
cette capture, Mgr. l’évêque de Mende et MM. les commissaires du diocèse se sont bornés à faire compter
aux paysans la gratification qu’ils ont coutume d’accorder à ceux qui tuent des loups, et ils les ont fait défrayer
de leur voyage en les assurant que s’il était justifié dans la suite que ce fût la Bête féroce qui a fait
tant de ravages dans nos montagnes, ils prendraient des mesures pour leur procurer les autres gratifications
promises.
Comme cet évènement fait déjà beaucoup de bruit, je crois dans cette rumeur devoir vous en rendre
compte par un exprès, pour que vous soyez plus promptement instruit de la vérité des choses. D’ailleurs, je
ferai conserver cette bête qu’on achève d’embaumer.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44).
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 24 avril 1765.
Monseigneur
Mon frère est parti ce matin pour aller joindre les MM. d’Enneval comme il leur avait promis; il m’a dit
qu’il serait exact à en donner des nouvelles sans quoi nous ne sommes pas plus instruits que ceux qui en
sont à cent lieues loin, nous n’en savons rien de croyable et qu’on ose débiter que lorsqu’il vient quelqu’un
comme il [faut ?] de ce pays là.
Je pense que ce qui s’oppose le plus à la destruction de cette bête c’est le peu de confiance qu’a le paysan
dans les armes à feu. Il se contente de porter pour sa défense une dague ou baïonnette au bout de son
bâton, et sûrement cette bête est trop rusée pour se laisser blesser avec cela. Il y a beaucoup de villages où
il n’y a pas de fusils. Si vous aviez la bonté d’y en faire distribuer cela pourrait se faire aisément sans risquer
de les perdre, et cela les convaincrait de la nécessité de cette arme pour parvenir à détruire cette bête.
Je vis hier quelqu’un qui venait d’Aumont qui me dit qu’il s’était fait dimanche dernier une chasse dans
quatre paroisses du côté d’Aumont où la bête faisait journellement du dégât et qu’on l’avait vu ce jour là
sans pouvoir la tirer, et que les MM. d’Enneval étaient à St.-Alban. Grâces à Dieu elle a épargné l’Auvergne
depuis du temps; comme le Gévaudan est généralement couvert de petites [pinées ?] et le terrain
plus uni et moins pierreux qu’en Auvergne, elle paraît s’y plaire d’avantage. Mais si malheureusement elle
n’est pas détruite avant que les blés ne soient grands elle sera fort dangereuse dans la [planaise ?] d’Auvergne
si elle se porte de ce côté là.
Mon frère m’a dit qu’il engagerait MM. d’Enneval à mettre en pratique les ruses que vous avez mandées
et toutes celles connues par les chasseurs pour la destruction de la sauvagine.
De la façon dont j’ai vu les chiens de MM. d’Enneval en vouloir de cette bête, j’aurais toute la confiance
possible en eux si on pouvait leur faire lancer. Mais je suis persuadé que jusques à cette heure la bête a eu
toujours trois ou quatre heures d’avance sur les chiens dans le 1er [?] qu’ils l’ont chargée et que la grande
difficulté est à la joindre à propos.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc243]
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 03/05: « Dans le moment où l’on se disposait à donner un détail des nouveaux ravages qu’a fait la Bête féroce
dans nos quartiers, on a reçu l’heureuse et ravissante nouvelle qu’elle n’était plus en état d’en faire. On
vient de recevoir avis par un exprès, qu’enfin hier matin, à la Panouse près de Saugues, le nommé Valentin,
fermier d’une métairie de M. de Randon, la tua de deux coups de fusil, et qu’on la portait tout de suite à
Mende où elle dut arriver sur les 8 heures du soir. On ajoute que pour l’avoir vue de près on n’en est pas
234
plus éclairci sur son espèce: on est seulement détrompé de l’idée qu’on avait de sa grosseur: on la supposait
plus grosse qu’un loup; et cette erreur naissait partie de la peur des spectateurs, partie de la sienne ou
de sa colère, qui hérissant son poil grossissaient sa taille; mais quand on l’a vue morte, et aussi hors d’état
de sentir de la crainte que d’en inspirer, on a reconnu qu’elle était un peu plus petite qu’un loup. Ses griffes
qu’on avait exagérées, de même que sa taille, ont été trouvées moins grandes qu’on n’avait dit. L’ignorance
où l’on est encore sur son espèce prouve évidemment que ceux qui la croyaient un loup s’y trompaient; car
se pourrait-il que parmi tous ceux qui l’ont vue de près depuis qu’elle a été tuée, il n’y en eût aucun qui eût
vu des loups ? Quoi qu’il en soit, loup, hyène, ou tout ce qu’on voudra, ce pernicieux animal dont aucun
loup, ni aucune hyène, ni aucune Bête féroce n’égala jamais les ravages, et ne fit une aussi longue ni aussi
funeste guerre au genre humain, ne nous fera plus aucun mal, grâce au courage et à la dextérité du vaillant
et à jamais mémorable Valentin, digne par le service qu’il a rendu au public de l’envie de tous ceux qui ont
tâché de le lui rendre, et qui en y apportant le même zèle n’ont pas eu le bonheur d’y avoir le même succès.
Ils ne laisseront pas de partager avec lui nos éloges et notre reconnaissance; et entre ceux qui méritent d’y
avoir part, nous saurons distinguer ceux qui en sont les plus dignes. Tel est entre les étrangers M. d’Enneval,
et entre ceux du pays M. Duhamel et M. Lafont, notre incomparable syndic qui s’est donné tant de fois
et a fourni tant d’expédients pour nous délivrer de ce fléau. » (Généal43) [Doc166]
Lettre du Malzieu, reprise dans le Courrier du 07/05: « l'anthropophage qui désole la partie septentrionale de notre diocèse vit encore; nous n’avons été trompés
que quelques moments par la nouvelle qui nous avait annoncé sa mort. Ceux qui imputent, ainsi que nous
l’avons su par divers avis, la longue durée de sa vie et de ses ravages, à la nonchalance, au peu de courage
ou à la maladresse des habitants, leur font tort à tous ces égards. On n’a rien négligé ni rien épargné pour
se délivrer de ce fléau; on s’y est porté avec la résolution la plus ferme et avec le zèle le plus ardent; on y a
employé la vigilance la plus attentive, et les moyens les plus industrieux, de même que les plus fatigants. On
a fait au plus fort de l’hiver plus de trente chasses générales à travers les neiges, les glaces, les boues et
toutes les incommodités tant de la saison que de la nature des terrains que l’on parcourait. Depuis quelque
temps on est presque tous les jours dans le même exercice sous les ordres de MM. d’Enneval père et fils. Le
4 de ce mois leurs chiens poursuivirent la Bête jusques à la nuit; il y en eut un même, et c’était le meilleur,
qui ne reparut que le lendemain après l’avoir combattue, sans autre succès toutefois que de l’avoir détournée.
Il est étonnant que des chasses dirigées par des chefs si expérimentés ne réussissent pas mieux que
celles qui s’étaient faites sans eux; mais ce qui met leur habileté comme celle de tous les autres chasseurs
en défaut, c’est d’une part l’agilité et les ruses de la Bête qu’ils poursuivent, et de l’autre les obstacles que
leur opposent les bois, les gorges, les rochers, les rivières et les montagnes inaccessibles qui coupent le terrain.
Voilà ce qui a sauvé jusqu’à présent cette cruelle Bête, et l’a mise en état de continuer ses sanglants
exploits. Le 19 de ce mois elle égorgea un enfant dans la paroisse de Paulhac et fit de son cadavre un vrai
squelette. Le 21 jour de chasse générale, elle parut à Aumont à 4 lieues de Paulhac. Le 22 elle reparut à un
autre village à trois lieues d’Aumont, et y attaqua un garçon de 18 ans; mais elle n’eut que le temps de le
blesser, un paysan armé d’une hache l’ayant secouru, et une petite fille d’environ 10 ans qui était avec ce
garçon ayant toujours frappé la Bête d’un bâton dans le temps qu’elle le tenait sous ses pattes. Contrainte
de lâcher prise, elle s’éloigna à peu de distance, se dressa sur ses pattes de derrière, fit quelques singeries
avec celles de devant; et s’en alla ensuite joindre et caresser une autre Bête plus petite, qui avait été spectatrice
du combat, peut être en qualité d’apprentie. Le 23 les habitants de Prunières la virent (la maîtresse
Bête cela s’entend) et aussitôt on posta des sentinelles. M. d’Enneval traversa la rivière de Truyère avec un
piqueur et un chien, et fut battre tout le terroir de Prunieres à la tête des habitants de cette paroisse. Le
même jour des paysans tuèrent une Bête qu’ils prirent et qu’ils donnèrent pour la fameuse; mais quand on
l’a vue, on a reconnu que c’était une louve. L’autre vit donc encore; et ce qui est désolant pour nous, c’est
qu’on ne peut, dans les approches de récolte, continuer de la chasser sans faire des dégâts très pernicieux
dans nos campagnes. » (Généal43) [Doc167]
25 avril (Jeudi) La Bête attaque à une lieue de Langogne un garçon robuste qui se défend vigoureusement
avec un bâton et la met en fuite (lettre, 27/04).
235 • Nouveau retour sur l’ancien territoire.
Lettre de M. de La Barthe à M. Séguier mentionnant la louve de La Panouse (A.D. Gard.
Mss. Séguier. Cod. 138, fol. 16). Lettre circulaire imprimée de M. Lafont, de Mende,
adressée aux consuls des communautés: « Depuis le moment, messieurs, que la Bête féroce a paru dans le Gévaudan, l’on n’a cessé d’appréhender
qu’elle n’y multipliât son espèce sur laquelle on n’est point encore d’accord. Les uns croyant que cette Bête
n’est autre chose qu’un loup devenu anthropophage, les autres la regardant comme un animal différent,
ayant néanmoins divers rapports avec le loup.
Dans ces craintes et ces incertitudes, il paraît de la plus grande importance de s’attacher plus que jamais à détruire les portées des loups. Mgr. l’évêque de Mende et MM. les commissaires du diocèse m’ont
chargé de vous prier de faire en sorte qu’on se donne dans votre communauté les plus grands mouvements
pour parvenir à cette destruction, quoiqu’ils soient persuadés qu’il n’est pas nécessaire d’exciter l’émulation
de vos habitants. Ils ont cependant délibéré d’accorder cette année double gratification à ceux qui me
présenteront des louveteaux, morts ou vifs, en portant le corps tout entier, et je suis autorisé à leur donner 6
livres pour chaque louveteau au lieu de 3 qu’on a payées les années précédentes.
Je dois encore vous informer que ceux qui parviendront à tuer des louves pleines seront non seulement
gratifiés pour la bête qu’ils me représenteront toute entière, mais encore en égard au nombre des louveteaux
dont la portée se trouvera composée.
Je vous prie d’annoncer ces gratifications dans votre communauté; je ne puis que désirer qu’on soit si
empressé à les mériter, que je serai à les payer.
Je suis très parfaitement, messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont, syndic. » (A.D. Hérault c. 44).
Quittance: « Quittance
De 300 livres pour M. le trésorier
de la province faite par Pierre Jouve
et Jeanne Marlet, mariés,
rentiers au lieu de La Bessière,
paroisse de St.-Alban.
25 avril 1765.
L’an mille sept cent soixante-cinq et le vingt-cinquième jour du mois d’avril avant midi, par devant nous
notaire royal et témoins soussignés, furent présents et constitués en personnes Pierre Jouve et Jeanne Marlet,
mariés, habitants rentiers au lieu de La Bessière, paroisse de St.-Alban diocèse de Mende, lesquels de
gré ont déclaré et reconnu avoir eu et reçu ci-devant, peu avant les présentes, de M. maître Étienne Lafont,
syndic du dit diocèse et subdélégué de l’intendance du Languedoc absent, M. maître Trophime Lafont, son
frère, ici présent pour lui, stipulant et acceptant la somme de 300 livres de gratification, accordée par sa
Majesté à la femme du dit Jouve à titre de secours, en considération des marques surnaturelles de courage
qu’elle a données, malgré sa faible complexion, pour défendre ses enfants en bas âge des attaques de la
Bête féroce qui ravage le Gévaudan, selon la lettre de Mgr. le contrôleur général, du premier du courant, et
l’ordre de Mgr. l’intendant de cette province, du dixième, de laquelle somme de trois cent livres lesdits mariés
comme bien payés et contents et satisfaits par les mains et deniers de mon dit sieur Lafont, subdélégué,
en ont quitté et quittent M. le trésorier de la province avec promesse de n’en faire plus demande sous l’obligation
de leurs biens soumis à toutes cours requises et nécessaires. Fait et récité en la ville de Serverette, étude de nous notaire et présences de sieur Joseph Chabanel, marchand de la ville de St.-Alban et François
Hypolite Airald, sieur du Montel, procureur du dit Serverette, signé avec ledit sieur Trophime Lafont lesdits
mariés illettrés comme ont dit de ce requis et de nous notaire royal soussigné.
Lafont; Chabanel; du Montel; Airald notaire royal. Ainsi signé à l’original dûment contrôlé au bureau
de Serverette par M. Airald, commis qui a reçu 2 livres 2 sols pour les droits.
Collationné sur l’original par nous reçu et retenu.
236
Airald notaire royal.
Je déclare que M. le trésorier de la province du Languedoc m’a remboursé les 300 livres contenues en la
quittance ci-dessus.
Lafont, subdélégué. » (B.N.) • Ce document pose le problème du nom de jeune fille de Jeanne: Chastang ou Marlet ?
Voir index.
Lettre de M. de l’Averdy, de Paris, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire concernant le petit Portefaix. Je suis
très sensible au détail dans lequel vous être entré avec moi à ce sujet et j’approuve très fort les arrangements
que vous avez pris pour son éducation qui, je crois, rempliront les vues de sa Majesté.
Je suis, monsieur, votre etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
Lettre de Joseph Nicolas Balthazard de Langlade du Cheyla à sa femme: « Depuis ton départ nous avons faits deux chasses à la bête. A la première nous la rencontrâmes sur la
Margeride du côté de Grèzes. On lui tira trois ou quatre coups de fusils mais de très loin, à la seconde elle
a été tirée du côté de St.-Alban par les gardes de M. de Morangiès à ce que l'on m'a assuré, et qu'elle avait
laissé du sang. Dieu veuille que cela soit vrai et qu'elle en périsse car vraisemblablement il ne sera plus
question de faire des chasses à cause de la crue des blés à qui l'on ferait beaucoup de mal. M. d'Enneval
vint dîner ici il y a quelques jours, il paraît fort rebuté et se dispose je crois à repartir bientôt. J'ai eu aussi
M. le comte de Morangiès; il fut bien fâché de ne pas te trouver ici. Il fut dîner et coucher en partant d'ici
chez M. d'Ombret... » (A.D. Haute Loire, 24-J-187). • Il est difficile de savoir à quelles chasses il est fait allusion. Les deux dernières chasses
avant cette lettre étaient le 21 et le 23/04 mais les lieux et évènements ne semblent pas
correspondre.
26 avril (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Paris du 18/04 (Généal43). Lettre
d'un piqueur du comte de Montesson à son maître, du Malzieu: « Je vous donne avis de toutes les chasses que nous faisons dans ce pays-ci, lesquelles ne nous ont point
réussi. Le 19 mars, nous avons eu connaissance de cet animal et même fait des poursuites. Le 22 au village
nommé Aumont, nous l’avons poursuivi 3 lieues, qui en valent au moins 6 de notre pays du Maine.
Le 4 avril, je l’ai détourné dans les bois de M. le comte de Morangiès. Si tous les tireurs eussent été au
rendez-vous, notre affaire était bien bonne. J’ai été le seul qui ait eu le bonheur de le détourner.
Il s’est fait une chasse générale par ordre de M. d’Enneval, où il y avait au moins 10000 hommes, le 21
avril.
Le 23 du même mois, autre chasse générale. Nous avons eu des chasseurs de tous les pays: d’Avignon, de
Valence, de Montpellier et de Nîmes; tous ces gens-là s’en sont retournés; cette chasse les a totalement rebutés.
Nous aurions grand besoin de monde un peu connaisseur dans ce pays-ci.
Cet animal continue toujours ses carnages. Il attaque même les hommes à cheval. J'ai trouvé dans mes
quêtes plusieurs personnes dangereusement blessées; tant filles que femmes et garçons.
Nos six chiens se portent bien. Je suis escorté tous les jours par un gentilhomme d’Auvergne. Le mauvais
temps continue toujours, les neiges, la grêle, la foudre, les vents, et les pieds mouillés, et réduit à coucher
sur la paille !
Je vous prie, monsieur, si vous n’êtes pas parti pour le Gévaudan, d’oublier ce voyage, car c’est un pays
abominable: très mauvaise nourriture, nous ne prenons que des bouillons rafraîchissants faits de mauvais
beurre. On ne trouve point de boeuf dans le pays.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.).
237
27 avril (Samedi) Lettre de M. d’Enneval fils à l'intendant d'Alençon: « Depuis une lettre que j’avais eu l’honneur de vous écrire, où je vous mandais que la Bête avait tué quatre
jeunes gens depuis le jour des Rameaux jusqu’au 7 du présent mois, nous n’avions eu aucune connaissance
de cet animal ni par ouï-dire, ni par nos travaux.
Le 18 avril, elle tua un vacher d’environ 12 ans, à 3 lieues d'ici, le saigna, comme un boucher ferait un
veau, lui mangea les joues, un oeil, les cuisses et lui disloqua les genoux.
Le 21, je fis faire une battue d’environ 20 paroisses où elle fut trouvée sous un rocher par un batteur, âgé de 18 ans, armé d'un vieux sabre, il en eut peur et s’écria au secours, parce qu’elle grondait et lui montrait
les dents. Son curé, qui était le plus proche, vint avec un pistolet; elle s’enfuit en rétrogradant les tireurs.
Le 22, elle attaqua un garçon d’environ 15 ans et une fille de 12 qui gardaient leurs bestiaux ensemble.
Ils se débattirent longtemps contre elle, la petite fille se parant du garçon. A force de tourner, elle sauta sur
le garçon, le culbuta, lui mordit le col par-derrière, un peu la joue et le bras; la petite fille lui piquait le
derrière avec un mauvais petit outil. A leurs cris, arriva un de leurs parents âgé d’environ 28 ans, grand et
vigoureux, armé d’une hache, dont il voulait frapper la Bête; mais elle esquivait adroitement les coups. Enfin,
abandonnant la partie, elle fut rejoindre une autre bête, décidée louve, fort petite, qui à son arrivée lui
flaira la gueule et lui lécha les lèvres. Je tiens ce détail de ces gens-là. Ce n’est pas de ce moment que j’ai
remarqué que cette Bête s’accompagnait d’une petite, car la dernière fois que nous l’avons chassée, elle
n’était pas seule. Un jour que mon valet la rata, à cause du mauvais temps, elle était encore accompagnée.
Le 23 nous fîmes une battue avec environ 12 paroisses. Le même jour, il fut tué une petite louve qui ne
pesait que 40 et quelque livres sur les bords de la battue. Les paysans la voyant fuir lui mirent leurs chiens
de parc après, et la tuèrent au milieu d’eux à coups de baïonnettes. Ils la portèrent au subdélégué à Mende
qui la fit ouvrir en public. On lui trouva dans le corps quelques chiffons d'étoffes et de linge, du poil et des
os qu'on jugea être de lièvre.
Voilà le rapport du subdélégué. Je n’ai pas jugé à propos de la faire apporter, voyant que ce n’était pas
notre principal objet. On soupçonnait que ces paysans, avides de meilleures récompenses, auraient pu lui
fourrer ces sortes de drogues avec quelque baguette par la gueule dans l’estomac
Le 24, on vint nous avertir que des paysans avaient vu cette Bête au petit jour; nous sortîmes, les paysans
avaient pris le devant, nous ne trouvâmes rien.
Mardi prochain, 30 avril présent mois, nous ferons une battue de plus de 40 paroisses qui, partant en
ordre, les plus éloignées avant les autres, se rejoignant ensemble et se rabattant sur une ligne de tireurs, envelopperont
plus de 10 lieues de circuit.
Dieu veuille qu’elle réussisse. J’ai défendu qu’on enlevât les premiers corps morts, jusqu’à ce que je m’y
fus porté. Je ne fus pas assez à temps au dernier pour l’assaisonner, il était déjà enlevé.
Je suis, etc.
d’Enneval, fils. » (B.N., Recueil Magny; A.D. P.-de-D. c. 1732). • La lettre de M. d’Enneval est ici fournie d’après Pourcher. Fabre en donne des extraits
parfois sensiblement différents. • L’accusation d’avoir introduit les bouts de tissus dans l’estomac de la louve de La Panouse
est réfutée par Pic d’après les termes de l’autopsie: trois des osselets étaient entremêlés
avec les chiffons.
Lettre de Langogne, reprise dans le Courrier du 07/05: « La Bête féroce qui se fit connaître auprès de cette ville le mois de juin de l’année dernière, et qui y demeura
jusqu’au mois d’octobre suivant, après y avoir fait de grands ravages, nous menace de revenir dans
ses premières habitations. Le 5 de ce mois elle parut dans la paroisse d’Arzenc près Châteauneuf de Randon;
et après avoir blessé considérablement une fille de 15 ans à l’épaule, elle dévora un enfant de 10 à 12
ans. Le 16 elle attaqua un homme à cheval auprès de Chaudeyrac, et aux environs des mêmes endroits, où
l’année dernière pendant les mois d’août et de septembre elle dévora deux garçons de 15 à 16 ans. Cet
238
homme ainsi attaqué par cette Bête qui s’élança contre lui, et qui sauta par deux fois avec fureur sur la
croupe de son cheval, fut obligé d’en descendre fort vite; et étant armé d’un bâton ferré comme une lance,
fut à la Bête, abandonnant son cheval qui avait eu peur, et la poursuivit; mais cette Bête rusée, évita tous
les coups que cet homme robuste lui porta, et l’obligea enfin de se retirer. Depuis cette époque, on n’en
avait plus entendu parler; mais on vient d’apprendre qu’elle a paru il y a deux jours, à une lieue d’ici, où
elle a attaqué un garçon fort robuste qui s’est défendu si vigoureusement avec un seul bâton, qu’il l’a obligée
de s’enfuir. Ces nouvelles ont répandu une nouvelle terreur dans nos cantons, de sorte que les habitants
ne sortent plus qu’avec les armes qu’ils avaient prises ci-devant, lorsque la Bête y faisait ses ravages. Tous
nos citoyens en état de la poursuivre se préparent à la chasser, et l’on espère que les hostilités de ce cruel
animal finiront dans l’endroit où elles ont commencé. On croit avoir d’autant plus lieu de s’en flatter qu’il y
a dans ce pays quantité de très bons tireurs, et grand nombre d’excellents chasseurs. Mais on en a aussi et
de meilleurs encore dans le Gévaudan; et le peu de succès qu’ils ont eu doit mêler ici un peu de crainte à
l’espérance dont on se berce. » (Généal43) [Doc168]
28 avril (Dimanche, premier quartier) M. de St.-Priest écrit à M. Lafont pour l’engager fortement à
hâter la destruction de la Bête (B.N.) Lettre de M. de La Barthe à M. Séguier mentionnant
la louve de La Panouse (A.D. Gard. Mss. Séguier. Cod. 138, fol. 16). Lettre de Paris, reprise
dans le Courrier du 07/05: « Le bruit s’était répandu, d’après quelques lettres qu’on avait reçues du Gévaudan, que la fameuse Bête,
dont il est tant parlé et depuis si longtemps, avait été tuée le 23 de ce mois. On détaillait les circonstances
de sa mort, et on nommait l’homme qui avait fait ce beau coup. Mais cette nouvelle a été presque aussitôt
contredite par d’autres, venues du même pays et datées du 24; car voici comment on s’exprime dans celles
de Malzieu, diocèse de Mende. » (Généal43) [Doc167]
L’article se poursuit en citant la lettre du Malzieu du 24/04. Lettre de Marvejols, également
reprise dans le Courrier du 07/05: « Tout ce qu’il y a d’habitants de tout âge de tout sexe et de tout état, tant dans cette ville que dans les pays
circonvoisins, sont autant d’exemples confirmatifs de l’axiome qui dit, que l’on croit aisément ce que l’on
désire. Comme il n’y avait personne ici ni dans toutes les contrées voisines de la nôtre qui ne désirât ardemment
que la Bête féroce, qui pendant six mois y a fait de si horribles ravages, fût mise par quelque heureux
coup hors d’état de les continuer, la nouvelle qui annonça qu’elle avait été tuée le 23 par le nommé Valentin,
fermier de M. de Randon, fut si généralement prise pour vraie, que nos meilleures têtes, non plus que
les plus légères, nos plus graves personnages, non plus que ceux qui ne font rien moins, ne s’avisèrent pas
même de soupçonner qu’elle pût être révoquée en doute; et avec la même promptitude qu’on la crut, on se
hâta de la communiquer au près et au loin, à tous ceux avec qui on était en correspondance. Cette nouvelle
cependant n’a été fondée que sur un qui pro quo. Des paysans virent le 23 de grand matin une Bête qu’ils
prirent pour celle que nos chasseurs ont si souvent et si vainement poursuivie. Ils la suivirent longtemps
avec quelques autres qui se joignirent à eux. Après qu’ils eurent beaucoup couru, trois chiens l’atteignirent
et l’attaquèrent. Valentin arriva des premiers et lui porta, non un coup de fusil, comme on l’avait dit, mais
un coup de lance, et la tua. Sans s’arrêter à la considérer, ce qui l’aurait peut-être empêché de prendre le
change et de le donner aux autres, il dit à deux de ses frères de la prendre, de passer à sa maison pour la
montrer à sa femme, et de partir tout de suite pour Mende, tandis que lui-même prendrait le devant pour y
aller porter la nouvelle de son exploit. Il y arriva longtemps avant les autres, et annonça partout que la
Bête était morte; que c’était lui qui l’avait tuée; et qu’elle allait arriver. Il en fit une peinture telle à peuprès
qu’on la trouve dans les descriptions qui en ont été publiées; mais qui n’avait aucune ressemblance
avec la Bête qu’il avait tuée, et qu’on reconnut pour une louve lorsqu’elle arriva. Il est étonnant que des
paysans s’y soient mépris dans un pays où il y a beaucoup de loups et de louves, et où les gens de cet état étant plus souvent que les autres à portée d’en voir, devraient par conséquent être plus capables de les discerner.
Cette méprise de leur part donne lieu de croire qu’il s’en est fait beaucoup d’autres semblables, et
qu’on a souvent pris pour la Bête dont il s’agit, tantôt des loups, tantôt des renards, peut-être même
quelques fois de gros chiens, quand on ne les voyait que de loin, ou à travers quelque milieu qui empêchait
239
de les voir à découvert: c’est aussi sans doute ce qui a fait débiter, contre toute vraisemblance, qu’on
l’avait vue dans un même jour, dans une même matinée, quelquefois même dans une même heure à plusieurs
endroits trop éloignés les uns des autres, pour qu’elle pût paraître dans tous en si peu de temps. » (Généal43)
[Doc168]
Lettre de Mende, reprise dans le Courrier du 07/05: « On apporta ici mardi au soir une petite louve que les habitants d’une paroisse avaient tuée dans la chasse
qui avait été ordonnée ce jour-là. Pour éblouir les yeux des personnes qui sont chargées de la récompense,
ils avaient farci l’individu de cette louve de débris de coiffure en dentelles, rubans, etc., ce qui fit croire que
c’était la fameuse Bête qui désole depuis si longtemps ce pays; mais on est revenu de l’erreur, ce cruel animal
existe, et ne donne que trop de fatales preuves de son existence, puisqu’il a encore dévoré deux personnes,
et qu’il se trouve actuellement du côté de Mercoire. » (Généal43) [Doc168]
L’article se poursuit en citant la lettre de Langogne du 27/04. Lettre de M. Bruguière, curé
de Langogne, en réponse à M ..., de Normandie, qui lui a écrit au sujet de la Bête: « Monsieur, je n’ai différé à vous répondre depuis quelques jours que parce que je voulais vous donner des
nouvelles positives de cette Bête fameuse. Elle parut dans ce pays, il y a environ onze mois; elle y séjourna
trois ou quatre; après quoi, elle parcourut plusieurs paroisses voisines, et s’est enfin fixée du côté de St.-Alban,
où elle a continué ses ravages; elle dévora sept enfants des environs de cette ville.
Le nombre de ceux qu’elle a pareillement dévoré dans les autres endroits est indéterminé, mais il est
considérable. Cet animal attaque principalement les personnes du sexe: on s’escrime à en chercher quelque
raison pour y donner du merveilleux. Vous savez, monsieur, que ce goût a été de tous les temps et il règne
encore. La raison la plus naturelle est que ce sexe est le plus faible et oppose moins de résistance, en second
lieu, ayant une plus grande quantité de sang, est plus propre à désaltérer sa soif insatiable.
On donne des noms extraordinaires à cette Bête. Il me paraît par ce qu’en disent ceux qui l’on vue que
ce doit être un loup. Le premier regard l’a toujours désigné sous cette dénomination. Il est vrai que dans ses
attaques, elle a paru tantôt avec des raies blanches, tantôt avec d’autres marques plus extraordinaires et
toujours d’une grosseur énorme. Vous en comprenez la raison et elle est sensible: que ne voit-on pas avec
les yeux de la peur ?
On a tué ces jours derniers un animal que l’on a transporté à Mende. Plusieurs disent que c’est celui qui
nous faisait la guerre; d’autres disent que ce n’est qu’une louve. J’y vais demain pour m’assurer de la vérité.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on n’en dit plus rien depuis quelques jours.
L’histoire du comte de... est un conte; vous en verrez le désaveu de la part même de ce seigneur dans Le
Courrier d’Avignon.
Les faits sont trop multipliés pour que j’ai l’honneur de vous en faire un détail circonstancié. Le plus mémorable
est celui du jeune Portefaix. Il est inséré dans toutes les feuilles périodiques; ainsi il est inutile de
vous le rapporter. Nous avons dans ces cantons deux filles qui ont résisté avec un courage admirable et qui échappèrent par ce moyen.
M. d’Enneval est du côté de Saugues dans le Haut-Gévaudan, frontière d’Auvergne. Il a fait plusieurs
chasses sans réussir. Je ne serais point surpris qu’il ne fut pas si heureux qu’il l’a été en Normandie. Notre
pays est coupé par beaucoup de montagnes, de bois, de rivières, et la chasse, surtout quand elle embrasse
plusieurs lieues de terrain, est très difficile.
Voilà, monsieur, ce que l’on peut dire de plus raisonnable sur cet animal dont l’origine est incertaine. Si
celui qui est à Mende se trouve être le monstre qui nous a si longtemps alarmés, que s’il n’est pas loup doit être présumé en provenir, et il en tient pour la plus grande partie, je vous en donnerai avis de Mende même.
J’oubliais de vous dire que sa vitesse est assez surprenante, mais non telle que le peuple la raconte.
J’ai l’honneur, etc.
Bruguière, curé. » (B.N.) • « L’histoire du comte de... » est certainement l’anecdote réfutée par le comte de Morangiès
dans la Gazette (voir 09/04).
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Cette lettre reçut la réponse suivante (sans date ni auteur in Pourcher): « Recevez mes remerciements de la complaisance avec laquelle vous avez bien voulu satisfaire aux différentes
demandes que j’ai pris la liberté de vous adresser au sujet de la Bête féroce qui désole votre province.
On ne peut rien ajouter à votre procédé, non plus qu’à la manière intéressante et agréable dont votre
lettre est écrite.
Si tout le monde en Gévaudan avait pensé et raisonné aussi sensément que vous le faites sur cette Bête,
la renommée n’en aurait pas publié partout tant de fables, tant de récits impertinents, faux ou exagérés,
dont il [ne] faut chercher la cause, comme vous le dites fort bien, monsieur, que dans ce goût que les
hommes en général ont pour le merveilleux. Il semble même que pour peu qu’un fait soit hors du commun,
on se plaise à le surcharger de circonstances encore plus extraordinaires.
Pour moi, ma méthode dans ces sortes de cas est de ne croire qu’aux choses bien avérées et bien discutées,
sinon mon jugement demeure suspendu. D’après ces principes, vous jugez bien, monsieur, que je n’ai
pas ajouté une foi entière à toutes les histoires et les détails qu’on a publiés au sujet de cet animal. J’ai cru,
quand au fond, quelques relations de ses exploit meurtriers en rejetant ou doutant de certaines circonstances.
Quand à son espèce, la conjecture que c’était une hyène, échappée, disaient les uns, de la ménagerie
du roi de Sardaigne ou selon d’autres à un conducteur qui la menait à la foire de Beaucaire, cette
conjecture, dis-je, étant détruite, je serais assez apporté à adopter celle qui le range dans la classe des
monstres et qui le fait provenir d’un ours et d’une louve, qui a pu venir pleine des montagnes du Dauphiné
dans les forêts du Gévaudan où elle aura mis bas. Cependant, je ne serais pas fort étonné que ce prétendu
monstre se trouvât enfin, comme vous le dites, n’être autre chose qu’un vrai loup, malgré les descriptions
singulières qu’on a faites de son poil et de sa figure; descriptions qui ont [si] fort varié qu’on ne sait encore à quoi s’en tenir.
A l’égard de son extrême vitesse dont on a tant parlé et que vous paraissez révoquer en doute, comme
tout le reste, il est certain qu’il n’y a encore là-dessus rien de bien assuré. Il est bien vrai que M. d’Enneval,
dont j’ai vu plusieurs lettres, tant à ses amis qu’à M. l’intendant d’Alençon, parle dans une de ses lettres
d’un saut de 28 pieds en pays plat et mesuré par lui-même sur la neige et d’un autre saut par-dessus une
haie de 17 à 18 pieds. D’un autre côté, suivant ce que je viens de lire tout nouvellement dans une lettre fort
longue et fort détaillée de M. de La Barthe, fils, de Marvejols, que M. Fréron a insérée dans son année littéraire,
on assure qu’en plus d’une rencontre elle a été poursuivie et atteinte par des mâtins. En un mot, tous
les récits qu’on en a fait sont pleins d’incertitudes et de contradictions.
Ce qui me paraît le plus étrange de cet animal et que je regarde comme une chose inouïe et sans
exemple, c’est qu’il ait échappé depuis 9 mois à toutes les mesures qu’on a prises pour sa destruction, à
tant de battues composées de plusieurs milliers de paysans, tant d’autres moins nombreuses et de chasses
particulières exécutées avec toute l’ardeur et le zèle que doit inspirer aux paysans le puissant appas d’une
récompense considérable, et aux gens d’un certain ordre, l’amour du bien et de la gloire de la détruire. Je
sais que la science du chasseur est déroutée dans un pays tel que le vôtre, coupé de bois, de montagnes et
de marais; mais cette raison n’est pas suffisante pour faire cesser mon étonnement, car enfin, n’est-il pas
bien singulier que de plusieurs paysans qui l’ont rencontrée, et dont quelques-un même l’ont piquée avec de
mauvais bâtons armés de lances, de couteaux, le hasard ait voulu qu’aucun ne se soit trouvé armé d’un fusil
? Avouez, monsieur, que si les animaux étaient susceptibles d’ambition et de passion pour la gloire, ce
brave loup, si c’en est un, devrait être bien content de lui-même ! Et si les loups se mêlaient d’écrire l’histoire,
qu’il jouerait un beau rôle dans leurs fastes, et que celui de l’espèce humaine n’y serait pas brillant.
D’un côté, sa tête mise à prix, des armées entières contre lui, la force, la ruse, des moyens de toute espèce,
le poison même, employés pour le combattre. De l’autre, un loup seul devenu la terreur de plusieurs
provinces, étonnant toute l’Europe de ses exploits, paraissant se multiplier pour ainsi dire par son activité
infatigable, trompant ses ennemis par les manoeuvres les plus hardies et les mieux concertées et remportant
sur eux des victoires journalières.
Je ne doute pas pourtant qu’il ne succombe bientôt, il y a assez longtemps que son règne dure pour que
la fin en soit prochaine, mais il y a à parier qu’il sera plutôt tué dans une rencontre fortuite par quelque
lourdaud de paysan que dans les chasses et les battues, et c’est ce qui me fâche pour M. d’Enneval que je
voudrais pour beaucoup qui en eût l’honneur, étant de la même province que lui et le connaissant assez
241
pour lui désirer un succès aussi flatteur que la fortune, si elle n’était aveugle, semblerait devoir déférer à
ses talents connus pour la chasse du loup et à son zèle pour la destruction de ces animaux nuisibles.
Quelque longue que soit déjà cette lettre, souffrez, monsieur, que je vous entretienne encore un moment
pour vous faire part d’une idée qui m’est venue il y a déjà longtemps, qui, si je ne me trompe, aurait pu hâter
la défaite de cet ennemi redoutable. J’aurais voulu que dans chaque bourg ou village du canton où il a
coutume de se montrer le plus souvent, les habitants se fussent accordés entre eux pour établir une garde de
sept ou huit hommes, plus ou moins à l’instar des gardes militaires qui se seraient relevés de même toutes
les 24 heures, dont on aurait tiré des sentinelles pour mettre en embuscade pendant le jour sur toutes les
avenues de l’endroit.
Si cela s’était pratiqué exactement depuis quelques mois, lorsque l’on a vu que les battues ne réussissaient
pas, n’est-il pas vraisemblable qu’ayant ordinaire de chercher sa proie autour des villages et dans
les villages mêmes, il aurait pu donner dans le piège ? Au reste, cette idée n’appartient pas à moi seul; elle
est si naturelle, qu’elle est encore venue à d’autres avec qui je me suis rencontré.
J’ose vous prier, monsieur, s’il se passe quelque chose de nouveau concernant cette Bête fameuse, de
vouloir bien m’en faire part et surtout de m’informer de sa défaite et des particularités que vous en saurez
lorsque cet évènement, si désiré, aura lieu.
J’ai l’honneur d’être, etc. » • D’après le curé Bruguière, la Bête serait apparue près de Langogne à la fin mai 1764.
29 avril-8 mai Plusieurs auteurs, à la suite de Fabre, signalent entre ces dates plusieurs victimes autour de
Nozeyrolles. Ces informations proviennent toutes d’une lettre de M. de Verny de la Védrines,
que Fabre date par erreur de mai 1765, mais dont un acte officiel permet d’établir
la date de mai 1767.
29 avril (Lundi) Le curé Bruguière se rend à Mende (lettre, 28/04).
30 avril (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 21/04 (Généal43). A la
pointe du jour, MM. d’Enneval exécutent une chasse générale malgré la pluie, les nuages
et de la neige jusqu’à mi-jambe (lettre, 03/05) Le rocher de La Garde, auprès de La Croixde-
Fer, est le centre et le rendez-vous de cette chasse, et les 56 paroisses commandées
forment un cercle de 6 lieues de rayon. Les paroisses les plus éloignées partent entre deux
et quatre heures avant les autres, et se joignent en battant leur terrain à celles qui sont plus
proches du centre. En raison de la neige et du froid, les chasseurs sont finalement obligés
d’abandonner leur poste (lettre, 11/05; Courrier, 21/05). Trois coups de fusils sont tirés sur
un animal, sans doute un loup; on ne sait pas s’il est touché (lettres, 01/05, 03/05, 04/05).
La Bête est levée sur la paroisse de la Besseyre-St.-Mary, mise en retard par le mauvais
temps; des chasseurs de Saugues qui s’en retournent chez eux la rencontrent. On la tire, on
la suit à cheval, mais la nuit et le bois de Servières la dérobent à leurs poursuites (lettres,
30/04, 04/05) [Servières01/02]. • Le « rocher de La Garde » est probablement le Truc de La Garde, entre St.-Privat du Fau
et Chanaleilles, mais je ne trouve pas de « Croix-de-Fer » à proximité.
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « Le 30 avril 1765
M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général
Monsieur
M. d’Enneval me mande du Gévaudan que le 18 de ce mois la bête féroce avait tué un vacher de 12 à 13
ans qu’elle saigna ainsi que l’aurait pu faire un boucher, lui mangea les joues, un oeil, la poitrine, les
cuisses et lui déjointa les 2 genoux.
Le 21 M. d’Enneval se transporta sur les lieux et vérifia le fait, et fit faire une battue composée
[environ ?] de 20 paroisses. Un batteur âgé d’environ 16 à 18 ans trouva la Bête féroce couchée sous un
rocher aux environs d’Aumont, lieu peu distant des frontières de ma généralité. Cet homme était sans
242
armes, précaution qui il me semble aurait dû être prise. La bête féroce ne voulut point sortir de dessous le
rocher et gronda en grinçant les dents contre le batteur qui, saisit de peur, cria au secours, disant qu’il était
mort. Le curé qui était le plus proche voisin accourut à son secours avec un pistolet, mais n’ayant pas
[visé ??] la bête féroce prit la fuite.
Le 22 elle attaqua aux Couffours, paroisse du Malzieu, distant de 4 lieues de St.-Flour, un garçon d’environ
12 ans et une fille. Un parent vint à leur secours qui, ayant une hache à la main, en voulut frapper de
plusieurs coups la bête féroce, mais les coups ne portèrent pas et la bête prit la fuite. Le garçon avait déjà reçu plusieurs
blessures [derrière ?] le col, mais elles ne sont pas assez dangereuses pour qu’il en périsse.
Le 23 M. d’Enneval a fait une battue, et quelques jours après plusieurs autres qui n’ont eu aucun succès.
Les paroisses qui ont été commandées n'étant point dans ma généralité je n’ai pu donner aucun ordre particulier
mais comme la bête féroce commence ses errances dans des lieux très voisins et qu’il est a craindre
qu’elle n’entre en [?] en Auvergne, j’ai redoublé de soins et de [prudence ? plusieurs mots illisibles] même
remettre en usage des ruses [désuètes ??] dans le détail desquelles je n’entrerai point. J'espère que l’on
parviendra enfin à détruire ce monstre dont les errances deviendraient beaucoup plus [multipliées ?] si en
n’en voyait pas la fin avant que les blés eussent pris leur croissance. » (A.D. P.-de-D.) [Doc244]
Lettre de M. de Montluc (frère) à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
Depuis la lettre que M. d’Enneval a eu l’honneur de vous écrire nous n’avons eu aucune connaissance
de la bête. A notre retour de la chasse générale qui s’est faite dans la partie du Gévaudan où elle a accoutumé
de rouler et qui n’a pu être bien exécutée à cause de la pluie, neige et brouillard qu’il a fait presque
toute la journée, nous avons appris qu’elle venait d'être mise debout par la paroisse de la Besseyre-St.-
Mary que le mauvais temps avait retardée, et que les messieurs de Saugues qui l’ont rencontrée en s’en retournant
la suivaient à cheval.
Nous espérons que lundi, jour indiqué au même canton pour une autre battue, sera plus heureux, pourvu
qu’il ne pleuve pas, par toutes les précautions que M. d’Enneval se propose de prendre pour poster les tireurs.
En attendant nous ferons des chasses particulières touts les jours et nous allons aussi tenter le piège
du mouton.
Si la bête venait à égorger quelqu’un M. d’Enneval a du poison tout prêt pour assaisonner le cadavre
qu’on laissera le plus longtemps qu’il se pourra sur la place.
On a trouvé dans les entrailles de louve qui pesait environ trente six livres, qui fut tuée à coups de baïonnette à La Panouse, paroisse d’Arzenc le lendemain de l’autre battue, des morceaux de linge et d'étoffe et
quelques petits os qui ont été jugés être de lièvre. On ne sait si c’est la compagne de la bête qui fut vue
après un carnage la caresser et lui lécher les lèvres qui étaient pleines de sang. Le bruit court ici que ces
gens en vue d’une meilleure récompense ont enfoncé tous ces linges avec une baguette. Sitôt que j’aurai
d’autres nouvelles j’aurai l’honneur de vous en rendre compte. J’ai l’honneur d’être avec respect
Monseigneur
Votre très humble et obéissant serviteur
Chevalier de Montluc
Au Malzieu ce 30 avril 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc248]
Mai Le London Magazine mentionne la Bête (G5). M. Gravois de St.-Lubin, maître de mathématiques à Versailles, communique à la Cour un secret inventé par lui-même: « Une salle, cage ou bosquet soit en bois, en fer ou corde, qui sera à jour de toute part; cette salle sera ainsi
construite: elle sera partagée en deux parties, la séparation sera à jour; une partie sera pour recevoir la
Bête dont les portes et planches supérieures seront à coulisses et en état d'arrêter à l'instant la Bête entrante
en les laissant tomber; l'autre partie sera pour mettre les hommes qui seront dans une tranchée pour
lâcher le tourniquet sur lequel le cap de corde sera détenu. » (Fabre).
1-12 mai Un enfant gardant des bêtes à cornes près du château de Cheminades, voit venir à lui la
Bête. Seul et sans espoir de secours, il court à un des taureaux qu’il garde, lui saisit la
243
queue et s’y tient fortement attaché. Le taureau fait face à la Bête, la combat, la borne avec
ses cornes et sauve ainsi son petit gardien (lettre, 12/05).
1 mai (Mercredi) Les piqueurs de M. d’Enneval, sortis de grand matin avec leurs chiens (lettre,
11/05) battent les bois de St.-Alban et les rochers de Prunières et dans ces derniers détournent
la Bête (lettre, 03/05). Vers onze heures (lettre ci-dessous) ils en informent M.
d’Enneval qui, accompagné de la bourgeoisie de la paroisse, va investir le bois de Réchauve,
appartenant au comte de Morangiès (lettre, 11/05). Peu d'habitants de St.-Alban s'y
rendent parce qu'ils n'ont pas été prévenus et que c'est jour de foire à St.-Alban (lettre,
18/05). M. d’Enneval n’a pas le temps de faire entourer le bois par les tireurs. Son fils
lâche trois chiens limiers qui suivent la Bête par le chemin qu’elle a pris en sortant des ces
bois, mais voyant qu’elle gagne la montagne, il les rappelle (lettre, 03/05). Les chiens se
perdent dans les bois du Sauvage (lettre, 04/06). A six heures et demie du soir, M. Marlet
de La Chaumette (St.-Alban) voit d’une de ses fenêtres dans un pâturage éloigné de sa
maison d’environ 250 pas, dans lequel il y a ses bêtes à cornes gardées par un berger, âgé
d’environ 15 ans, un animal qu’il croit être la Bête. Elle est assise sur ses pattes de derrière
et regarde fixement le berger. M. de La Chaumette appelle tout de suite ses deux frères
dont l’un est un ecclésiastique. La Bête l’entend, se lève, marchant à découvert dans le pâturage.
Les trois frères sortent au plus vite de leur maison, armés chacun d’un fusil dont ils
savent très bien se servir, étant parmi les chasseurs les plus renommés du pays; celui de M.
de La Chaumette, l’aîné, est à deux coups, l’un des canons chargé d’un lingot et l’autre de
trois balles. Ceux des deux autres sont à un coup chargés d’un lingot chacun. L’aîné et son
frère le laïque s’embusquent sur une hauteur au-dessus du pâturage. Lorsque l’ecclésiastique
voit que ses frères ont pris poste, il entre dans le pâturage, se met à la poursuite de la
Bête et cherche à la pousser vers eux. Elle prend néanmoins d’abord un chemin différent,
mais un berger et deux paysans, qu’elle aperçoit, la font rétrograder et tomber entre les
mains des tireurs. Le cadet la tire le premier avec son lingot à 67 pas de distance. Il l’abat
sur le coup, elle se roule deux ou trois fois, ce qui donne le temps à son frère de franchir
une broussaille et de la tirer, pendant qu’elle se relève, à 52 pas, avec ses trois balles. A ce
second coup la Bête tombe contre un rocher, se relève brusquement et se dissimule derrière
un arbre qui la couvre et empêche M. de La Chaumette de lui tirer son second coup
de fusil. Elle s’enfuit, répandant beaucoup de sang, prenant toujours la descente. François
Roche, de Chinchazes, voit qu’elle essaye une fois de prendre la montée, mais qu’elle n’en
a pas la force et elle rétrograde. On la suit jusqu’à 9 heures du soir. Les premières traces de
sang laissées sont aperçues à 50 pas de l’endroit où elle a été tirée. Il jaillit du côté droit à
environ 3 pieds de la piste avec autant d’abondance que celui d’un cheval qu’on a saigné
au col. Les rochers par où la Bête passe en sont teints. La nuit oblige MM. de La Chaumette
et d’autres personnes qui étaient avec eux, à se retirer et à renvoyer leurs recherches
au lendemain. Les gens du comte de Morangiès, qui était absent, vont coucher chez M. de
La Chaumette. Un exprès envoyé par le consul de St.-Alban avertit les d’Enneval vers 10
heures (relation et lettre, 03/05). Ils partent à minuit avec les bourgeois du Malzieu (lettre,
11/05) mais sont retardés par la pluie. Une louve pleine de sept louveteaux est tuée dans
les bois de St.-Denis (lettre, 03/05). [Chaum01/02, Bete24] • La Chaumette se situe un peu au sud-est de St.-Alban. • Louis indique une relation de la chasse par Jacques Lafont, Boyac une par Trophime Lafont.
Y en-eut-il deux, ou est-ce une confusion ? Aucun document en ma possession ne
permet d’établir avec certitude quel frère de M. Lafont était présent. • Une nouvelle fois, la Bête est indubitablement atteinte, par des tireurs de qualité et divers
calibres, en différents endroits du corps, mais de manière non mortelle (du moins
pas immédiatement).
Lettre de M. d’Enneval à M. de Ballainvilliers:
244 « Monsieur
Je crois vous avoir mandé que les dernières connaissance de la bête que nous avions eues ayant été absente
depuis la semaine sainte n’avaient recommencé que le dix huit qu’elle tua un garçon à Paulhac, à
deux à trois lieues d’ici. Elle le saigna comme aurait fait un boucher, lui arracha un oeil, lui mangea les
joues, les cuisses et lui disloqua les deux genoux. Le vingt et un je fis faire une battue de douze paroisses où
elle fut trouvée sous un rocher par un jeune homme âgé d’environ dix huit ans, sur la paroisse d’Aumont. Il était armé d’un vieux sabre. Elle ne voulait pas décamper, lui grondant et grinçant les dents. Étant saisi de
peur et s'écriant au secours, son curé qui était le plus proche, armé d’un pistolet y [document déchiré; accourut
?] mais elle avait pris la fuite. Le [texte déchiré: vingt] aux Couffours sur les extrémités de cette paroisse,
elle attaqua un garçon d’environ seize ans et une fille de dix ou onze ans qui gardaient leurs bestiaux.
Ils se débattirent longtemps, la petite fille se cachant derrière son frère. Enfin elle culbuta le garçon,
lui fit plusieurs blessures au derrière du col, au bras et aux joues malgré que la petite fille lui piquât mais
faiblement le derrière avec un petit outil. Un de leurs parents arriva au bruit armé d’une hache, lui en voulut
frapper quelques coups mais elle les esquivait adroitement. Enfin elle quitta la partie et s’en retourna
rejoindre un autre animal beaucoup plus petit que j’ai jugée louve qui vint aussi au devant d’elle, la caressa
et lui léchait la gueule. C’est d’eux mêmes dont je tiens ce détail. Ce n’est pas de ce moment que j’ai reconnu
que cette bête marchait accompagnée, la dernière chasse elle l’était encore. Le vingt trois nous fîmes
une battue d’environ vingt paroisses. Il y eut sur les extrémités de ce circuit une petite louve tuée pesant
quarante et quelques livres. Elle fut portée à Mende où le subdélégué la fit ouvrir en public par un chirurgien.
On lui trouva quelques chiffons d'étoffe linge, du poil et des os qu’on jugea de lièvre. C’est du subdélégué
dont je tiens ces rapports. On soupçonne beaucoup que ces paysans en vue d’une meilleure récompense
lui avaient enfoncé ces drogues avec quelques baguettes. Le vingt quatre on nous donna une alerte
mais nous y étant portés nous n’eûmes aucune connaissance. J’ai commandé une battue d’environ quarante
paroisses. Nous la fîmes hier, il avait plu toute la nuit et tombé grêle et neige d’un demi pied sur le haut de
la montagne. Il y eut un animal tiré trois coups, très gros mais je ne suis pas sûr que ce soit la bête. On est
venu à onze heures ce matin nous donner une alerte. Nous y avons été mais la bête avait vidé. J’attends
quelque occasion. » (A.D. P.-de-D.) [Doc247]
2 mai (Jeudi) Les chasseurs partent de grand matin et sont rejoints par MM. d’Enneval, encore
accompagnés de la troupe de chasseurs de Beaucaire, conduits par M. de Beaulieu et M. de
Boschet. M. d’Enneval se fait conduire à l’endroit où elle a été tirée. Ayant pris un de ses
meilleurs limiers, le chien lui donne la piste tout de suite et le mène par monts et par vaux.
Il trouve effectivement à dix endroits différents du sang, mais les branches de la forêt par
où la Bête est passée ne semblent pas en porter, ce qui lui fait juger qu’elle ne peut être
blessée que sous la gorge ou sous le poitrail. La chasse se déplace jusqu’aux bois de St.-
Denis et d’Apcher, qui sont battus par plus de deux cent paysans. La grêle et la neige ne
discontinuent pas; les chasseurs sont obligés de revenir infructueusement après avoir travaillé à pied depuis la pointe du jour jusqu’à 6 heures du soir, sans manger ni boire. Ils reviennent
coucher à St.-Alban, où en arrivant on leur rapporte qu’un très gros animal a voulu,
pas plus d’une heure auparavant, attaquer un berger ou son troupeau à Ponges (Fontans)
(lettres, 03/05, 04/05). La Bête dévore également au Pépinet (Venteuges), vers cinq heures
du soir, une femme de 40 ans qui garde les bestiaux. Des témoins à proximité accourent,
mais elle est déjà morte. Le gosier n’est que coupé, non emporté; la Bête enlève également
une joue. Le comte de Morangiès se trouve à Saugues, chez M. d’Ombret; un exprès dépêché
par le curé de Venteuges lui apprend le nouveau carnage. On veille inutilement autour
du cadavre (lettre, 03/05, 04/05). • La malheureuse victime du Pépinet voit son âge varier de 32 à plus de 50 ans selon les
sources; l’heure de l’attaque varie de 3 à 5 heures.
Lettre de Joas de Papoux à M. de St.-Priest:
245 « Monseigneur, Votre Grandeur ayant bien voulu honorer votre serviteur d'une réponse très flatteuse sur
les moyens que je proposais prendre pour la destruction de cette Bête féroce, ce qui m'enhardit, monseigneur, à vous présenter par icelle le second avis, qui pourrait être plus efficace, que le précédent. En conséquence,
vu et considéré que jusqu'à ce jour les plus rigoureuses poursuites n'ont rien opéré contre cet insigne
monstre et que malgré toutes ses ruses et rapidité, il n'est pas sans avoir quelque intervalle de repos étant même fort long, lorsqu'il n'est pas poursuivi, je pense qu'il se laissera surprendre, en observant de lui
donner la chasse en la forme ci-après. Voici quel serait mon dessein:
Premièrement, de se pourvoir environ de vingt-cinq hommes seulement, des plus intrépides et les faire
déguiser de la manière suivante.
Secondement, avoir s'il est possible une peau de lion, d'ours, de léopard, de cerf, de biche, d'un veau,
d'une chèvre, d'un sanglier, d'un loup mâle et d'une femelle, avec deux moutons.
Troisièmement, en revêtir douze ou quinze et plus s'il se peut sous les susdites peaux, et les autres avec
des petits gilets et de longues culottes bien garnies avec des plumes de différentes couleurs et leur faire
faire pour tous des bonnets de carton en forme de casques garnis aussi avec des plumes et y entremêler de
petites lames de couteaux.
Quatrièmement, oindre tous ces dits vêtements avec du miel, et odoriférer le tout de musc. Ensuite avoir
environ douze onces de graisse de chrétien ou de chrétienne, s'il est possible avec du sang de vipère, mêler
le tout ensemble et le partager pour que lesdits en aient chacun dans une petite boîte.
Cinquièmement, enfin, armer lesdits hommes d'un pistolet d'Urson à deux coups, chargé de trois balles
carrées, mordues par la dent d'une femme ou d'une fille, y joindre un petit lingot de fer aussi carré; et
oindre les dites balles et lingots de cette graisse; plus d'un bon couteau de chasse et d'une patte de fer à
trois griffes oints de même avec ladite graisse. Moyennant quoi, étant lesdits hommes capables de bien
jouer leur rôle sous l'attitude de bien se contenir, un seul pourrait être vainqueur de cette bête cruelle en
parcourant dans les bois ou forêts de trois à trois, se tenant les uns des autres à la distance de trente à quarante
pas, formant un triangle, en observant de garder un grand silence. Dieu bénira l'entreprise.
A cette cause, je supplie Votre Grandeur, monseigneur, que si vous me jugez capable de commander
cette brigade, je me rendrai sous le bon plaisir du Roi, mon maître, par vos ordres, toute fois que Votre
Grandeur jugera à propos de faire mettre à exécution le projet que Dieu m'a inspiré, comme étant fidèle sujet
de sa Majesté et de Votre Grandeur avec un profond respect, etc.
De Joas de Papoux.
A Nîmes, le 2 mai 1765, étant dans la maison de M. Troussel, avocat, vis-à-vis la rue des Marchands à
Nîmes. » (A.D. Hérault c. 44). • Le « pistolet d'Urson » ne serait-il pas un pistolet d'arçon ?
3 mai (Vendredi) Lettre de Paris destinée à M. d’Enneval. M. d’Enneval écrit à M. de St.-Priest
(Pourcher). Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 24/04. Les habitants de
Saugues partent en chasse, mais il fait un temps affreux toute la journée. Les d’Enneval renoncent à se rendre à Ponges en raison de la grêle et de la pluie (lettres ci-dessous). Tôt le
matin, le consul de Venteuges avertit M. d’Enneval, qui s’y rend sur-le-champ (lettre cidessous)
pour empoisonner le cadavre de la victime (lettre, 11/05). • D’après le comte de Morangiès, M. d’Enneval ne s’est pas rendu lui-même au Pépinet,
mais y a envoyé un piqueur.
M. d’Enneval père dîne à St.-Alban avec les soeurs du comte de Morangiès. Le comte arrive
chez lui juste après son départ (lettre ci-dessous). Relation de la chasse à M. Lafont
par son frère: « Le mercredi premier mai à six heures et demie du soir, M. Marlet de La Chaumette, paroisse de St.-Alban,
vit d’une de ses fenêtres dans un pâturage éloigné de sa maison d’environ 250 pas dans lequel il y avait ses
bêtes à cornes gardées par un berger, âgé d’environ 15 ans, un animal qu’il crut être la Bête féroce. Elle était assise sur ses pattes de derrière et regardait fixement le berger. M. de La Chaumette appela tout de
246
suite ses deux frères dont l’un est un ecclésiastique. La Bête l’entendit, se leva, marchant à découvert dans
le pâturage. Les trois frères sortirent au plus vite de leur maison, armés chacun d’un fusil dont ils savent
très bien se servir, étant des chasseurs des plus renommés du pays; celui de M. de La Chaumette, l’aîné, était à deux coups, l’un des canons chargé d’un lingot et l’autre de trois balles. Ceux des deux autres étaient à un coup chargés d’un lingot chacun.
M. de La Chaumette, l’aîné, et son frère le laïque furent s’embusquer sur une hauteur au-dessus du pâturage.
Lorsque l’ecclésiastique vit que ses frères avaient pris poste, il entra dans le pâturage, se mit à la
poursuite de la Bête et chercha à la pousser vers eux. Elle prit néanmoins d’abord un chemin différent, mais
un berger et deux paysans, qu’elle aperçut, la firent rétrograder et tomber entre les mains des tireurs. M. de
La Chaumette, le cadet, lui tira le premier avec son lingot à 67 pas de distance. Il l’abattit sur le coup, elle
se roula deux ou trois fois, ce qui donna le temps à M. son frère de franchir une broussaille et de lui tirer,
dans le temps qu’elle se relevait, à 52 pas tous bien comptés. Son coup de fusil était celui du canon chargé
de trois balles, à ce second coup la Bête tomba contre un rocher, se relevant brusquement elle fut donner
contre un arbre qui la couvrit et empêcha M. de La Chaumette de lui tirer son second coup de fusil. Elle
s’enfuit, répandant beaucoup de sang, prenant toujours la descente.
Le nommé Roche François, du lieu de Chinchaze, paroisse de St.-Alban, vit qu’elle essaya une fois de
prendre la montée, mais qu’elle n’en eut pas la force et qu’elle rétrograda. On la suivit jusqu’à 9 heures du
soir. Les premières traces de sang qu’elle laissa furent aperçues à 50 pas de l’endroit où elle avait été tirée.
Il jaillissait du côté droit à environ 3 pieds de la piste avec autant d’abondance que celui d’un cheval qu’on
a saigné au col. Les rochers par où la Bête a passé en sont teints. La nuit obligea MM. de La Chaumette et
autres personnes qui étaient avec eux, à se retirer et à renvoyer leurs recherches au lendemain.
Les gens de M. le comte de Morangiès, qui était absent, furent coucher chez M. de La Chaumette. Ils
partirent tous, hier jeudi, de grand matin et furent joints par MM. d’Enneval, que le consul de St.-Alban
avait informé de ce qu’il venait d’arriver. Ces messieurs étaient encore accompagnés de la troupe de chasseurs
de Beaucaire. Ils trouvèrent la piste de sang et celle de la Bête, que M. d’Enneval décida être la même
que celle qu’il chassait. Il en a rendu compte à la Cour et a communiqué à M. de La Chaumette sa lettre
dans laquelle il marque avoir trouvé du sang à onze endroits différents, n’ayant pas pu reconnaître celui
qui s’était répandu sur le gazon.
Toutes ces circonstances et les talents de MM. de La Chaumette, qui sont l’élite des tireurs du pays
semblent devoir nous flatter que Dieu aura voulu mettre un terme à nos malheurs; c’est ce que les suites feront
connaître. M. de La Chaumette a tiré et tué une quantité de loups, il assure que la bête qu'il a tirée hier
n'y a qu'un faible rapport. Il la dit exactement comme elle est dans le portrait qu'en fit tirer M. Duhamel:
fière dans sa démarche, plus grosse qu'un veau d'un an, le devant extrêmement renforcé et bien levrettée sur
le derrière, le museau pointu et allongé, l'oreille plus petite que celle d'un loup et droite, la gueule béante et
d'une grandeur prodigieuse, une raie noire tout le long du dos, jusqu'à la naissance de la queue, qu'il dit
telle qu'on nous l'a dépeinte si souvent. Il ne l'avait jamais vue, mais il m'a dit que sa grosseur la ferait distinguer
sur toutes sortes de bêtes fauves connues dans le pays.
M. de La Chaumette lui en a tiré en profil au défaut de l’épaule, longeant sur le col du côté droit, M. son
frère à travers du corps sans savoir positivement où a porté le coup. Celui de M. de La Chaumette marquait
très bien, car on vit la Bête ayant le col ensanglanté. Il en est si sûr lui-même, qu’il croit que s’il n’y en a
pas deux, l’on n’en entendra plus parler. Sa sécurité est fondée sur son savoir-faire qu’on ne peut pas révoquer
en doute.
J’y ajoute d’autant plus de foi que ce monsieur est rempli de candeur et incapable d’en imposer.
D’ailleurs, plusieurs autres personnes ont été témoins de ce que je viens de vous rapporter. » (A.D. Hérault
c. 44) • « Le portrait qu'en fit tirer M. Duhamel »: s'agit-il de l'illustration mentionnée les 01-
03/01 ?
Lettre de M. d’Enneval fils, de St.-Alban, à l’intendant d’Alençon:
247 « Monsieur l’intendant d’Alençon,
Le 30 du mois passé, nous nous transportâmes à la pointe du jour pour faire exécuter la battue dont j’ai
l’honneur de vous faire part, mais ce jour-là fut si pluvieux et nébuleux qu’il y avait de la neige jusqu’à mijambe
dans la montagne de la Margeride, cependant cela n’empêcha pas les malheureux paysans de l’exécuter
avec toute l’exactitude possible. Il y eut un fort gros animal de tiré de trois coups, mais nous ne nous
sommes point aperçu qu’il ait été touché.
Le 1er mai, nos gens firent les bois de St.-Alban et les rochers de Prunières et dans ces derniers détournèrent
la Bête; nous n’eûmes pas le temps de les faire entourer par les tireurs. J’y lâchai trois chiens limiers
qui la suivirent par le chemin qu’elle avait pris en sortant de ces bois et voyant qu’elle gagnait la
montagne, je les rompis; mais le soir sur les 7 heures, elle fut vue par M. de Martel, seigneur de La Chaumette,
qui était alors à la fenêtre de sa chambre.
La Bête, suivant son rapport, était assise sur son cul, regardant son vacher et attendant vraisemblablement
le moment favorable de lui sauter dessus. Il cria à l’un de ses frères que la Bête était là tout près, qu’il
prît son fusil et qu’il l’accompagnât pour prendre le devant du bois de La Chaumette, tandis que son frère
l’abbé irait par-derrière la faire fuir de l’autre côté; tout ceci réussit à souhait. Aux approches de l’abbé, la
Bête s’enfuit tout doucement pour entrer dans leur bois. M. de La Chaumette, l’aîné, la tira à 52 pas de distance
d’un coup de fusil chargé à 3 balles, elle tomba au coup. Son second frère, M. Marlet, la tira à 67 pas
en se relevant d’un coup de fusil chargé d’un lingot et la reculbuta; elle recula ensuite dans les bois où ils
la suivirent et s’aperçurent qu’elle faisait beaucoup de sang; elle fut même vue par un paysan nommé François
Roche qui s’en aperçut aussi. Il dit qu’elle avait le cou tout en sang. Ils la suivirent tous longtemps,
croyant la trouver morte à peu de distance; mais voyant que la nuit avançait et que leurs recherches étaient
inutiles, ils nous dépêchèrent un exprès à 10 heures du soir. La pluie tombait très fort et nous ne pûmes
nous y rendre qu’à la pointe du jour, le lendemain matin, où nous trouvâmes ces messieurs avec beaucoup
de paysans et de chiens de parc, qui la suivaient encore.
Mon père se fit conduire à l’endroit qu’elle avait été tirée et ayant pris un de ses meilleurs limiers à la
Bête, le chien la lui ayant donnée tout de suite et le menant par monts et par vaux à travers bois et montagnes,
où il trouva effectivement à dix endroits différents du sang, aux uns plus, aux autres moins, il ne
s’aperçut point que les branches de la forêt par où la Bête passait en fussent teintes. Ce qui lui fit juger
qu’elle ne pouvait être blessée que sous la gorge ou sous le poitrail.
Nous marchâmes de cette façon jusqu’aux bois de St.-Denis et d’Apcher, qui furent battus par plus de
deux cent paysans. La grêle et la neige ne discontinuaient point et nous fûmes obligés de nous en revenir infructueusement
après avoir travaillé à pied depuis la pointe du jour jusqu’à 6 heures du soir, sans manger
ni boire, et nous revînmes coucher à St.-Alban, où en arrivant on nous rapporta qu’un très gros animal
avait voulu, il n’y avait pas plus d’une heure, attaquer un berger ou son troupeau à Ponges, paroisse de
Fontans.
Nous avions résolu d’y aller ce matin, mais il ne fait que grêler et pleuvoir. Il est venu de Provence ou du
Languedoc plusieurs personnes qui se sont jointes à nous.
Nous comptons faire, lundi prochain, une battue de dix paroisses pour savoir ce qu’est devenue cette
Bête. Le premier de ce mois, il y a eu encore une louve de tuée dans les bois de St.-Denis qui elle était
pleine de sept louveteaux.
Depuis ma lettre écrite, on vient de m’avertir que la Bête a tué hier, 2 du mois, une fille du lieu de Pépinet,
paroisse de Venteuges, proche de l’abbaye de Sainte-Marie, âgée de 40 ans. Mon père part dans le moment
pour aller vérifier le fait. Ce pays est dans la consternation et le découragement.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N., A.D. Hérault) • L’ordre de tir des frères de La Chaumette change entre la lettre de M. Lafont et celle-ci.
Lettre de M. de Morangiès à M. Lafont: « Mon premier soin en arrivant de Saugues est de vous apprendre, monsieur, les événements de ces jours
passés.
Mercredi dernier au soir, le sieur Marlet de La Chaumette, bourgeois de la paroisse de St.-Alban, et ses
frères, ayant aperçu de leurs fenêtres la bête féroce, coururent par des chemins différents sur son passage.
248
En effet ils lui lâchèrent deux coups de fusil qui tous deux l’atteignirent; le fait ne saurait être révoqué en
doute puisqu’elle perdit une très grande quantité de sang, à la trace duquel on la suivit jusqu’à la nuit, qui
se trouva malheureusement trop prochaine. Indépendamment de cette preuve de sa blessure un paysan du
voisinage la rencontra qui pouvait à peine se traîner. On eut beau le lendemain à la pointe du jour chercher à la retrouver, tout fut inutile. Enfin MM. d’Enneval que l'on avait eu soin de faire avertir arrivèrent et donnèrent
comme à leur ordinaire de jactance et de l'inutilité la plus désolante.
La raison pour laquelle on ne trouva point la Bête féroce malgré les grandes blessures qu’elle avait reçu
est funeste et malheureusement trop prouvée, puisque me trouvant hier à Saugues chez M. d’Ombret, j’y vis
arriver un exprès dépêché par le curé de Venteuges, pour apprendre le nouveau carnage fait par la Bête féroce
qui à coupé le sifflet d’un seul coup de dent à une fille de cinquante ans passés qui gardait les bestiaux
autour d’un village de cette paroisse. Cette pauvre victime se trouvait cependant fort à portée de gens qui
accoururent mais elle était déjà morte. Le gosier ne fut que coupé et point emporté et d’un second coup de
dent, le monstre enleva une joue. C’est ainsi que cette histoire tragique nous fut racontée par un témoin qui
se disait oculaire. On a veillé inutilement autour du cadavre. Ce matin les habitants de Saugues ont été à la
chasse, mais il a fait un temps si affreux toute la journée dans ce pays là que je doute qu’ils aient pu y résister
longtemps.
M. d’Enneval le père est venu dîner aujourd’hui avec mes soeurs, je suis arrivé chez moi au moment qu’il
venait d’en sortir. A la nouvelle du malheur arrivé dans la paroisse de Venteuges, il n’a su prendre d’autre
parti que celui d’envoyer un piqueur empoisonner le cadavre. Je n’en attends pas un grand succès.
Je suis trop voué à l'humanité et au patriotisme pour n'être pas sensiblement affecté de la durée de ce
cruel fléau et la chose me paraît trop intéressante pour que je ne me croie pas obligé de dire la vérité sur la
conduite de MM. d’Enneval. Je ne vous en ferai cependant pas un détail qui pour le faire juste devrait être
si fort chargé d’imputations qu’il aurait l’air d’un libelle, mais il me suffira de vous assurer que toutes les
paroisses du côté de Saugues ainsi que celles de ce canton ci, sont si indignées des mauvaises manoeuvres
de ces chasseurs que je crains beaucoup que quand il les convoquera de nouveau les habitants refusent de
marcher. Il est en effet rebutant pour un peuple qui ne trouve à vivre que dans un travail journalier d'être
employé des jours entiers à des chasses fort éloignées, pénibles et toujours infructueuses par l'absurdité des
projets et des mesures de ces messieurs qui encore ont l'indécence de ne point payer de leurs personnes, de
se refuser à l'exemple qu'ils doivent donner et de penser plutôt à un gain sordide et que tout condamne, qu'à
la réussite de leur mission. Le sort de notre malheureux pays se décide au Malzieu par ces aventuriers au
milieu des pots et des verres et de concert avec tous les crapuleux de cette folle cité. J’en appelle aux informations
que vous pouvez vous en procurer si vous voulez; cela crie vengeance et vous qui êtes homme public êtes obligé, permettez moi de vous le dire, de dévoiler aux yeux des puissances l'effronterie de ces Normands,
qui n'ont d'humain que la figure. » (A.D. Hérault c. 44 doc. 269) [Doc116] • La version transcrite ici est une copie. • Il nous manque les états intermédiaires de la dispute entre M. de Morangiès et les d’Enneval,
depuis le 26/03 où les relations étaient encore cordiales.
Lettre de M. de Montluc à l’intendant d’Auvergne, de St.-Alban: « La bête a été tirée et blessée par MM. Marlet, seigneurs de La Chaumette; ils prétendent qu’elle ne ressemble
pas à un loup... Dans le pays-ci, on est si fort épouvanté que tout ressemble à la bête. Ces messieurs
qui l’ont tirée m’ont assuré qu’elle ne ressemble pas à un loup, que la tête, le poitrail et la queue étaient
bien différents... » (A.D. P.-de-D. c. 1733)
4 mai (Samedi) Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur, peu de jours après qu’on m’eût apporté la louve qu’on avait prise pour la Bête féroce, mais
que je n’avais [pas] regardée comme telle, le monstre se fit voir en différents endroits.
M. d’Enneval fit exécuter, mardi 30 avril, une seconde chasse composée d’un grand nombre de paroisses;
je n’en fus averti que lorsqu’elle se faisait; si j’en avais été prévenu, je n’aurais pas manqué de m’y
trouver, comme je l’avais fait à celles que M. Duhamel avait dirigées. Cette seconde chasse de M. d’Enne-
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val fut encore sans succès. Le temps était mauvais et le peuple bien fatigué, y ayant eu des paroisses qui
avaient 4 lieues à faire pour se trouver au rendez-vous indiqué par M. d’Enneval. Il m’a marqué qu’on
avait tiré à cette chasse trois coups de fusil à un animal (qui était probablement un loup) et qu’on ne sait
point s’il fut blessé. L’on m’a rapporté que le monstre avait été vu ce jour-là du côté de Saugues et que
quelques personnes l’avaient poursuivi pendant quelque temps. S’il ne se passa rien d’intéressant le 30
avril, il n’en fut pas de même le lendemain 1er mai. Sur les 6 heures du soir, la Bête parut à un pâturage de
M. de La Chaumette, près de sa maison, à une demie lieue de St.-Alban. Elle en voulait à un berger, qui
gardait des bêtes à cornes dans ce pâturage. M. de La Chaumette l’ayant aperçue de sa fenêtre, sortit avec
ses deux frères armés chacun d’un fusil. Elle fut tirée deux fois, terrassée à chaque coup de fusil, bien blessée
et suivie jusqu’à la nuit à la trace de sang qu’elle rendait abondamment.
MM. d’Enneval furent le lendemain reconnaître cette trace avec leurs chiens; ils étaient accompagnés
d’une troupe de chasseurs, qui s’est rendue depuis peu dans le Gévaudan, conduits par M. de Beaulieu, ancien
capitaine des hussards et M. de Boschet de la ville de Beaucaire; l’on chassa tout le jour sans rien découvrir.
J’ai l’honneur de vous envoyer une relation de tout ce qui se passa à ce sujet. Elle a été dressée par un
de mes frères, qui sur le premier avis qu’il a eu de cet évènement, s’est rendu sur les lieux et, après les informations
les plus exactes, tout ce qu’il rapporte vient de m’être aujourd’hui confirmé par des lettres de M.
de Morangiès, et de M. d’Enneval le fils, et de M. de Boschet.
Dans le temps qu’on cherchait sur les paroisses de St.-Alban et de St.-Denis, avant-hier, 2 mai, le
monstre qu’on espérait trouver mort quelque part, une fille, âgée d’environ 40 ans, fut, à cinq heures de là, égorgée vers les 5 heures du soir dans un pâturage du lieu de Pépinet, paroisse de Venteuges, auprès de la
ville de Saugues. Des gens qui étaient dans le voisinage furent trop tard à son secours et lorsqu’ils mirent la
Bête en fuite, elle avait coupé la gorge à cette fille et lui avait mangé une joue.
Je ne sais s’il n’y aurait pas lieu de douter que cette Bête fût la même que celle qui avait été blessée la
veille. Après la quantité de sang qu’on a reconnu que celle-ci avait perdu, elle devait nécessairement être
bien affaiblie. Ce dernier évènement met le comble à la consternation publique. L’on croit plus que jamais
qu’il y a plusieurs bêtes féroces dans le pays et dans la crainte où l’on est depuis longtemps qu’elles ne s’y
multiplient, Mgr. notre évêque et MM. les commissaires du diocèse m’ont chargé d’annoncer double gratification
pour ceux qui détruiront les portées des loups. Et j’ai envoyé en conséquence une lettre aux consuls
de toutes les communautés. J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire.
M. d’Enneval marque avoir indiqué une chasse à après-demain lundi. Je partirai demain pour aller le
rejoindre, et j’aurai l’honneur de vous rendre compte de ce qui s’y sera passé. Dieu veuille que le temps
cruel qu’il fait depuis deux jours, n’y cause pas du dérangement !
J’ai l’honneur, monseigneur, etc.
Lafont.
P.S. La chasse ordonnée par MM. d’Enneval pour après-demain n’est pas le seul motif de mon voyage.
J’y ai d’autres objets à remplir relativement à diverses plaintes portées contre ces messieurs: notamment
par la lettre que je viens de recevoir de M. le comte de Morangiès. Je n’ai l’honneur de prévenir là-dessus,
monseigneur, que vous seul et je ne rendrai compte qu’à vous seul à mon retour de ce que j’apprendrai, implorant
d’avance vos bontés ordinaires pour que tout ce dont j’aurai l’honneur de vous informer ne paraisse
pas être venu de moi. » (A.D. Hérault c. 44).
5 mai (Dimanche, pleine lune) M. Lafont quitte Mende pour St.-Alban (lettre, 09/05).
6 mai (Lundi) A la pointe du jour M. Lafont se rend à La Chaumette. Il questionne séparément
M. de La Chaumette et d’autres personnes d’un village voisin qui confirment le récit fait à
son frère. Il se rend ensuite à St.-Alban. M. Lafont part avec le comte de Morangiès qui
conduit les gens de sa paroisse. Au cours de la battue quelques paysans lèvent un animal à
Fraissinet-Chazalet (nord du Malzieu) qui s’enfuit aux Dux, et qu’ils prétendent être la
Bête; ils avertissent les chasseurs au moment de la réunion avec les d’Enneval accompagnés
des habitants du Malzieu, des trois frères de La Fayette, du chevalier de Montluc,
frère du subdélégué de St.-Flour, et de deux ou trois domestiques ou piqueurs. Les chiens
prennent la piste et sont lâchés, appuyés par M. d’Enneval fils à cheval. La Bête s’enfuit
dans les bois de Fraissenet-Langlade (est du Malzieu, nord de St.-Alban). M. de Morangiès
250
complimente les chiens mais regrette qu’ils ne soient pas appuyés, tout en ménageant sa
monture. Un paysan la tire à vingt pas, et M. de La Fayette à quinze pas; il croit l’avoir
blessée, elle boite, mais sort du bois suivie par deux des chiens. Vers trois à quatre heures,
confrontée à une tempête, la chasse se divise: le comte de Morangiès vers St.-Alban (au
sud), M. Lafont sur la paroisse de Chanaleilles et les bois du Sauvage jusqu’à la paroisse
de St.-Paul (sud-est), M. d’Enneval fils avec les habitants du Malzieu (est). Avant de quitter
M. d’Enneval fils M. Lafont le questionne sur leur chasse à La Chaumette; il confirme également la relation de son frère. Lorsque les d’Enneval s’en retournent au Malzieu, les
deux chiens qui s’étaient mis en poursuite manquent. La Bête et les chiens sont vus sur les
paroisses de Sainte-Eulalie et St.-Denis, aux bois de Mézéry; l’un des chiens se présente
vers le soir à la Villedieu (sud-sud-est). M. d’Enneval est informé et y envoie immédiatement
son domestique (lettres, 09/05, 18/05, 04/06). • Toujours la même résistance de la Bête aux balles même lorsqu'elle est touchée. • Voir la lettre de M. d’Enneval fils, 04/06, pour un épisode possible de cette chasse.
M. de St.-Priest répond évasivement à de Joas de Papoux. Il écrit à M. Lafont, le remerciant
des détails fréquents qu’il lui envoie, et le prie instamment de faire son possible pour
la destruction de la Bête (Pourcher). Lettre d'un délégué (M. de Montluc ?) à M. de St.-Florentin
(date non précisée dans Fabre, après la chasse du 6): « J'ai l'honneur de vous mander que j'ai cru nécessaire de prier MM. d’Enneval de faire battre les bois, ravins
et rochers les plus proches de l'endroit où la Bête fut tirée le 6. Il serait bien à désirer d'y trouver la
preuve que les habitants du pays sont délivrés d'un monstre qui fait tant de ravages. » (A.D. P-de-D. c.
1733).
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 17/05: « Il est certain que la Bête féroce fut blessée le 1er de ce mois; on croyait même qu’elle mourrait de ses
blessures; cependant une fille de 33 ans a été dévorée le 2 à la paroisse de Venteuges. Reste à savoir si
c’est la même Bête qui a dévoré cette fille, ou si c’est une autre. On fait aujourd’hui une chasse générale. »
(Généal43) [Doc169]
7 mai (Mardi) S’en retournant à Mende, M. Lafont change de route et prend par les paroisses de
Sainte-Eulalie, St.-Denis et La Villedieu pour se renseigner. Il passe à St.-Denis une demie
heure après M. d’Enneval qui ramenait son chien. Inquiet pour l’autre, M. Lafont rendu à
Mende dépêche un exprès à M. d’Enneval pour l’informer et le prier de lui faire savoir s’il
a recouvré le chien, lui offrant s’il reste sans nouvelles d’écrire dans toutes les communautés
du voisinage et de faire ramener le chien. L’autre, retrouvé à St.-Alban, porte trois morsures à son collier mais n’est pas blessé (lettres, 09/05, 18/05). La Bête attaque une fille
qui garde des vaches auprès du Bacon-Vieux. M. de Rochemure, curé d’Arcomie, ayant été
averti, se met à la poursuite de la Bête avec ses paroissiens et ceux du Bacon, et la poursuit
jusqu’au coucher du soleil. On lui tire six coups de fusil, et le nommé Philibert lui en tire
un à 30 pas, chargé à balle: la Bête ne fait que plier sous ce coup. Grezet, dit le Marquis,
charpentier, excellent chasseur, lui tire à 13 pas un coup de fusil chargé d’un lingot. La
Bête tombe, fait un tour et se relève tout de suite. La même Bête avait attaqué un garçon de
16 ans, défendu par les vaches qu’il gardait (lettre, 01/06; Courrier, 11/06). • Toujours la même résistance de la Bête aux balles lorsqu'elle est touchée. • Voir également 09/05 et 12/05 pour une possible confusion de dates.
Le Courrier d’Avignon publie les lettres de Paris, Marvejols et Mende du 28/04 (Généal43).
Lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy:
251 « A Clermont le 7 mai 1765
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous envoyer le détail que je viens de recevoir de M. d’Enneval au sujet des battues qu’il
a faites pour chasser la commandées et qui ont été faites pour donner la chasse à la bête féroce.
Le 22 du mois dernier des paysans ont dit avoir vu un animal qu’ils ont jugé être une louve, qui elle est
venu joindre la bête féroce, la caresser et lui lécher la gueule. M. d’Enneval ajoute qu’il s’était déjà aperçu
qu’elle marchait accompagnée et il serait à craindre que cette bête n'étant pas un monstre produisît de son
espèce.
Le 23 on fit une battue d’environ 20 paroisses de circuit, et on tua à La Panouse à coups de baïonnettes
une louve qui fut portée à Mende. Le subdélégué la fit ouvrir, et on lui trouva dans le son corps des chiffons,
du poil, et des os ossements qu’on a jugé être de lièvre, mais on soupçonne que ce sont les paysans qui ont introduit
dans le corps de cet animal tout ce qu’on y a trouvé dans l'espérance d’avoir une meilleure plus forte
récompense. » (A.D. P.-de-D. c. 1733) [Doc60] • Le document présenté par les A.D. P.-de-D. pour la lettre de M. de Ballainvilliers est un
brouillon portant plusieurs ajouts et corrections. • « Un monstre » peut ici recouvrir deux sens: 1) une aberration (non reproductible); 2)
un hybride stérile (comme le tigron). M. de Ballainvilliers, on le verra plus tard, connaît
l'oeuvre de Buffon.
8 mai (Mercredi) M. de St.-Florentin écrit une longue lettre à M. de l’Averdy par laquelle il lui
raconte ce qui s’est passé à La Chaumette le 01/05. Le même jour, M. de l’Averdy écrit à
M. de St.-Priest en lui témoignant son empressement à recevoir la nouvelle de la destruction
de la Bête, et le prie de faire passer au plus tôt à M. d’Enneval la lettre de Paris (voir
03/05) (Pourcher). Il grêle tant que la campagne en est couverte (lettre, 14/05). Lettre du
Gévaudan reprise dans le Courrier du 21/05: « Notre pays est une source intarissable de nouvelles, les unes plus fâcheuses, les autres moins; mais dont
aucune n’est agréable, puisqu’elles roulent toutes ou sur des désastres, ou sur de vains efforts pour les faire
cesser. Plus ces efforts sont accompagnés de zèle, de courage, d’industrie et de tout ce qui devrait les
rendre efficaces, plus il est affligeant de les voir toujours infructueux. Dans une chasse générale qui fut
faite avant-hier, une Bête, soit celle qu’on cherchait, soit quelque autre, car on ne put pas la bien discerner,
fut levée et poursuivie l’espace de trois lieues; mais sans aucun succès, à moins que deux des chiens de M.
d’Enneval, qui s’acharnèrent tellement à la poursuivre, qu’hier à midi ils n’étaient pas encore venus rejoindre
leur maître, ne l’eussent enfin atteinte et assez heureusement combattue pour nous en délivrer; ce
qui est moins à espérer, qu’il n’y aurait à craindre pour ces deux chiens, si jusqu’à ce moment-ci ils
n’avaient pas reparu; ce que nous n’avons encore pu savoir. Il se pourrait bien qu’au bout de leur poursuite,
au lieu d’une seule Bête féroce, ils en eussent eu deux à combattre, la principale, et cette autre la coadjutrice,
qu’on a vu quelquefois avec elle; auquel cas la partie n’aurait peut-être pas été égale. Quoi qu’il
en soit, et quelle que fût la Bête que dans cette dernière chasse on a levée et poursuivie, il est certain au
moins que celle qui fut blessée le 1er de ce mois par M. de La Chaumette, et qui parut l’être si grièvement,
ou n’en est pas morte et n’en a même guère été malade, ou n’est pas la même qui aimait tant à dévorer des
jeunes gens de l’un et de l’autre sexe, principalement du féminin; puisque dès le lendemain 2 une fille de 33
ans fut dévorée sur les trois heures après-midi dans la paroisse de Venteuges à trois quarts de lieue de
Saugues. » (Courrier, 21/05) [Doc128]
9 mai (Jeudi) Le consul de Termes informe M. d’Enneval qu’on y a tiré la Bête ce jour (lettre cidessous)
mais de 300 pas, trop loin pour l’atteindre (lettre, 14/05). • Termes n’est pas très éloigné du Bacon-Vieux où la Bête fut tirée le 07/05. Il peut y
avoir eu confusion. Voir également 12/05.
252
M. de St.-Priest réitère ses demandes à M. Lafont et répond à la lettre de M. d’Enneval du
03/05 (Pourcher). Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « J’ai assisté à la chasse que M. d’Enneval le fils ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en informer m’avait
marqué avoir été ordonnée pour lundi dernier. Je partis d’ici la veille et le lundi à la pointe du jour je fus à
La Chaumette sur la paroisse de St.-Alban visiter le lieu où la Bête avait reçu deux coups de fusil, et ceux
où elle avait laissé des traces abondantes de sang. Je n’y en trouvai pas plus et la chose n’était pas possible
après les pluies fréquentes survenues dans l’intervalle, mais M. de La Chaumette et d’autres personnes d’un
village voisin que je questionnai séparément me répétèrent ce qu’il avait dit à mon frère. Je me rendis à St.-
Alban, j’en partis avec M. le comte de Morangiès qui conduisait les gens de sa paroisse pour aller joindre
MM. d’Enneval en battant à droit et à gauche jusques au sommet d’une de nos plus hautes montagnes. Dans
cette battue quelques paysans firent rétrograder un animal qu’ils prétendirent être la Bête féroce qui descendait
de cette montagne et qui regagna la hauteur à leur approche. Ils vinrent nous en avertir au moment
que nous joignions au sommet de la montagne les habitants du Malzieu, les gens qui accompagnaient MM.
d’Enneval, et leurs chiens. Les personnes qu’ils ont avec eux actuellement sont trois frère appelés MM. de
La Fayette, d’Auvergne, qu’ils ont amené au mois de février dernier, M. le chevalier de Montluc, frère de
M. le subdélégué de St.-Flour, qui est venu les joindre, et deux ou trois domestiques ou piqueurs. L’on mit
les chiens au tour d’un rocher où les paysans qui disaient avoir fait rétrograder la Bête prétendaient qu’elle
avait passé. Ils ne donnèrent pas d’abord, mais à quelque distance de là ils prirent le pied; alors on les lâcha
tous. M. d’Enneval le fils, qui était d’un autre côté, arriva et appuya ses chiens en montant sur le cheval
d’un des chasseurs. Nous suivions tous d’assez près. L’on aboutit à un bois d’où on leva un gros loup, peut être même la Bête féroce, car bien des personnes sont toujours dans l’opinion que les malheurs qui nous arrivent
sont causés par un ou plusieurs loups. L’on vit sortir cette bête du bois suivie par deux des chiens de
M. d’Enneval. Elle vint au sommet de la montagne, et plongea ensuite toujours poussée par ces deux chiens.
Quelques personnes qui étaient avec M. le comte de Morangiès et moi l’aperçurent dans un grand éloignement,
et au moment qu’elle allait prendre la descente nous la prîmes nous même. M. d’Enneval le fils survint
et nous dit que M. de La Fayette avait tiré cette Bête dans le bois d’assez près, étant à cheval, qu’il
croyait l’avoir blessée, lui ayant paru qu’elle boitait. Nous cherchâmes vainement sans et ne pûmes rien découvrir.
Nous nous séparâmes sur les trois à quatre heures en plusieurs bandes et prîmes des chemins opposés.
M. le comte de Morangiès avec les gens de sa paroisse dirigea sa marche vers St.-Alban, je battis avec
plusieurs paysans de la paroisse de Chanaleilles les bois du Sauvage jusques au soir et fus aboutir à la paroisse
de St.-Paul; M. d’Enneval le fils fut rejoindre les habitants du Malzieu et M. son père, que je ne rencontrai
point dans cette chasse parce qu’il chassait un peu au dessous des endroits que je parcourus. Les
différents pelotons ne parvinrent à aucune découverte. MM. d’Enneval s’en retournèrent au Malzieu avec
quatre de leurs chiens; les deux qui s’étaient mis à la poursuite manquèrent. Le lendemain m’en retournant à Mende, j’appris qu’on avait vu ces deux chiens sur les paroisses de Sainte-Eulalie, de St.-Denis, et de la
Villedieu, suivant la Bête de près sans être appuyés de personne. Je crus devoir changer de route et prendre
mon chemin par ces paroisses. Lorsque je fus à St.-Denis j’appris qu’en effet une bête ressemblant à un gros
loup suivie par deux chiens que personne n’appuyait avait paru sur cette paroisse aux bois de Mézéry, au
dessous desquels une fille ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en informer avait été dévorée le Vendredi St.,
que cette Bête venait du côté de Sainte-Eulalie, que l’un des chiens s’était jeté à l’entrée de la nuit à la Villedieu,
qu’on l’y avait retiré, qu’on en avait donné avis à M. d’Enneval qui y avait tout de suite envoyé son
domestique et qu’il avait passé à St.-Denis [une] demie-heure avant mon arrivée ramenant ce chien. Fort
intrigué sur le sort de l’autre, lorsque j’ai été rendu ici j’ai dépêché un exprès à M. d’Enneval pour l’informer
de ce qui m’était revenu et le prier de me faire savoir s’il avait recouvré le chien qui manquait avant
hier, lui offrant au cas qu’il n’en eût pas de nouvelles d'écrire dans toutes les communautés du voisinage
pour en avoir et le lui faire conduire de l’endroit où il aurait été retiré. Il vient de me marquer par le retour
de mon exprès que ce chien s’était retrouvé à St.-Alban, qu’il paraissait qu’il avait été mordu au collier
mais qu’il n’avait pas été blessé. Il m’ajoute qu’il vient d'être informé par le consul de Termes qu’il avait
tiré ce matin la Bête mais qu’il ne l’avait point touchée.
Avant de quitter M. d’Enneval le fils à la chasse de lundi je le questionnai sur ce que M. son père et lui
avaient reconnu à La Chaumette le lendemain que la Bête y eut été tirée deux fois; il me confirma tout ce
qui est porté par la relation de mon frère que j’ai eu l’honneur de vous envoyer.
253
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lafont
A Mende le 9 mai 1765 » (A.D. Hérault c. 44) [Doc19]. • L’attaque des bois de Mézéry semble en réalité avoir eu lieu le Jeudi St., et non le vendredi.
10 mai (Vendredi) Un berger gardant son troupeau près du château de la Beaume est attaqué par la
Bête, mais un voyageur du pays, arrivant là fort à propos, le secourt et l’aide à se défendre.
La Bête, repoussée, quitte le combat et va se coucher à 30 pas, mais ils vont à elle, lui
jettent un bâton, l’atteignent et la font crier. Elle se lève et va se coucher 40 pas plus loin.
Le château est averti, mais malheureusement, trois tireurs qui l’habitent sont à la chasse.
On les fait chercher et ils chassent la moitié du jour aux alentours, mais inutilement (lettre,
12/05). Lettre de M. de l’Averdy, de Versailles, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 29 du mois dernier, la copie du
rapport qui a été dressé par le médecin et le chirurgien qui ont visité la louve que plusieurs paysans du Gévaudan
ont tuée.
Je vous remercie des détails que vous m’avez donnés, en même temps que des nouveaux ravages de la
Bête féroce dont il eût été bien à désirer qu’on eût délivré le pays, ainsi que le bruit s’en était répandu.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault)
11 mai (Samedi) Battue de 50 paroisses (Moriceau). Vers deux ou trois heures de l'après-midi,
quatre petits garçons d'Auvers gardent les vaches dans les bois de la Tenezere, proche de
leur village; le plus vieux est âgé de quatorze ans, et les trois autres ont de dix à douze ans.
La Bête surgit. Le plus grand, armé d'une baïonnette, défend ses petits camarades. La Bête
tire les habits de l'un, mais le plus grand lui porte plusieurs coups qui la font reculer, et un
plus petit, encouragé par la hardiesse du plus grand, porte un coup de bâton sur le museau
de la Bête qui la fait « fortement tousser; » elle se sauve dans les bois (lettre du 15/05). • Ces agressions marquent le début de la période où la Bête se cantonne à la région des
Trois Monts. Jusqu'au 20 septembre, son territoire couvrira une ellipse entre Les Chazes
(si l’on accepte l’identification du loup de M. Antoine avec une Bête), Saugues, Le
Malzieu, St.-Just, Ruynes et Pinols.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 21/05: « La Bête féroce du Gévaudan continue ses ravages, et l’on continue à la chasser avec une ardeur et une
industrie si dignes d’un heureux succès, et si propres à le procurer, qu’on ne peut assez s’étonner qu’elles
ne puissent y parvenir. On écrit du Malzieu que MM. d’Enneval toujours studieux à employer tous les
moyens imaginables pour détruire cet animal carnassier, ordonnèrent pour le 30 avril, et exécutèrent avec
autant de sagacité que de prudence une chasse générale de cinquante-six paroisses sur un plan qu’ils dressèrent
avec le secours des personnes orientées, et qui était si bien concerté que la Bête ne pouvait échapper
si elle se fût trouvée dans le vaste terrain qu’il renfermait. Le rocher de La Garde auprès de La Croix de fer
au-dessus des deux villages de la paroisse du Malzieu, était le centre et le rendez-vous de cette chasse; et
les cinquante-six paroisses commandées formaient un cercle dont les lignes aboutissaient centralement audit
rocher. Pour exécuter la chasse sur ce plan, les paroisses les plus éloignées au nord, au midi, à l’orient,
et à l’occident, partirent deux, trois, quatre heures avant les autres, se joignirent en battant leur terrain à
celles qui étaient plus proches du centre, et parvinrent de tous les côtés au rendez-vous, après avoir battu
plus de six lieues en tirant par une ligne droite au centre, ce qui embrasse tout le terrain que la Bête a ordi-
254
nairement parcouru depuis qu’elle a paru dans cette partie du diocèse de Mende. Cependant par le jour le
plus rude, et dans la neige jusqu’à demi jambe, les chasseurs gardèrent leurs postes jusqu’à ce que le danger
de perdre la vie par le froid qui les avait saisis, les eût obligés d’abandonner la ligne centrale où ils étaient postés. Cet animal plus rusé qu’on ne peut le croire, ne parut que sur le soir à la rencontre des chasseurs
de Saugues qui s’en retournaient chez eux. On le tira, on le suivit; mais la nuit et le bois de Servières
le dérobèrent à leur poursuite. Le 1er mai les piqueurs de MM. d’Enneval étant sortis de grand matin avec
leurs chiens pour battre certains bois de la paroisse du Malzieu, découvrirent la voie de la Bête, en donnèrent
avis à MM. d’Enneval, qui, accompagnés de la bourgeoisie de ladite paroisse, allèrent investir le
bois de Réchauve, appartenant au comte de Morangiès, où les chiens avaient indiqué la Bête, et où on avait
trouvé des traces de son passage. Le poste fut gardé jusqu’au soir; mais toujours sans succès. Le même jour
la Bête s’étant réfugiée dans le bois de La Chaumette, paroisse de St.-Alban, M. de La Chaumette lui tira
deux coups de fusil, et la blessa. MM. d’Enneval avertis de cette rencontre partirent à minuit avec les bourgeois
du Malzieu, et battirent environ six lieues de chemin, guidés par la trace du sang qu’ils aperçurent
dans plusieurs endroits; et cela pendant toute la journée du 2 mai, dans la neige, à travers les frimas, les giboulées
et la pluie, dans le temps que cette cruelle Bête, qui se multiplie ou qui vole, dévorait sur les trois
heures du soir une fille de 33 ans dans la paroisse de Venteuges à trois quarts de lieue de Saugues. Le
consul de l’endroit alla en donner avis le lendemain de grand matin à M. d’Enneval qui s’y rendit sur le
champ pour infecter de poison le cadavre de cette fille, et le laisser exposé dans l’espérance d’empoisonner
la Bête si elle revenait à sa proie. C’est ainsi qu’on s’est souvent défait des tyrans et d’autres ennemis publics,
trop rusés et en trop bon état de défense pour pouvoir exterminer à force ouverte. » (Soulier)
[Doc127]
12 mai (Dimanche, dernier quartier) Battue de 50 paroisses (lettre ci-dessous). Le matin, un berger
désarmé dans sa cabane, voyant la Bête près de là, lui jette son chapeau pour l’épouvanter;
elle prend la fuite (lettre, 14/05). • Le comportement de « la Bête » envers le berger suggère plus le comportement normal
d’un loup.
Battue; deux loups sont tirés à 60 pas (lettre, 18/05). Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « Dans la battue qui s'est faite aujourd'hui, M. de Rochemure avec deux autres particuliers de la paroisse
de Grèzes ont tiré trois coups sur un animal qu'ils ont assuré être la Bête du Gévaudan, sans le blesser, et
un jeune homme qui en fut blessé il y a quelque temps nous a dit que c'était la même qui l'avait dévoré. »
(A.D. P.-de-D. c. 1733). • On remarque ici que l’emploi du verbe « dévorer » n’exclue pas qu’on ait pu survivre à
l'agression. • Cet épisode ressemble à celui indiqué le 07/05. Confusion ?
Une lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 21/05, mentionne « notre fameuse
Bête » (Blanc): « La blessure que reçut la Bête féroce le 1er de ce mois n’a opéré en elle qu’une copieuse hémorragie, dont
elle avait peut-être besoin pour sa santé, ce qui peut lui avoir tenu lieu de ces saignées de précaution qui se
font assez communément dans cette saison. Non seulement elle vit encore, mais se porte bien; et si cette
crise a un peu diminué ses forces, comme il est très naturel, elle lui a laissé tout l’appétit qu’il faut pour les
réparer. Deux jeunes bergers l’ont tout récemment éprouvé autant qu’il a dépendu d’elle; et si elle n’a pu
s’en repaître, ce n’a été qu’à son grand regret. Un de ces enfants gardant des bêtes à cornes près de Cheminade,
château à deux lieues d’ici, vit venir à lui cette Bête vorace fort empressée d’en faire sa proie. Seul et
sans espoir de secours, il se fit, ou par instinct ou par jugement une ressource qui lui réussit. Il courut à un
des taureaux qu’il gardait, lui saisit la queue et s’y tint fortement attaché. Le taureau fit face à la Bête fé-
255
roce, la combattit, la borna avec ses cornes, la mit en fuite et sauva ainsi son petit gardien qui n’eut pas le
moindre mal. L’autre jeune berger gardant avant-hier son troupeau auprès du château de la Beaume, fut
encore attaqué par la même Bête, excitée par le même appétit ou par un plus grand encore; mais un voyageur
du pays arrivant là fort heureusement pour cet enfant, lui aida à se défendre. La Bête repoussée quitta
le combat et fut se coucher à 30 pas, ou de lassitude, ou dans l’espérance que le voyageur continuant son
chemin lui laisserait la liberté de retourner à l’assaut contre le berger. Mais il n’eut garde: ils allèrent à
elle, lui et l’enfant; et quand ils en furent assez près ils lui jetèrent un bâton, la seule arme qu’ils avaient,
l’en atteignirent et la firent crier, ce qui leur fit juger que le coup ne l’avait pas chatouillée. Elle se leva et
fut se coucher à 40 pas plus loin. On fut au château pour en donner avis; mais par la même fatalité qui a
jusqu’à présent sauvé cette Bête de tout ce qu’on a entrepris pour la détruire, trois bons tireurs qui habitent
ce château se trouvèrent à la chasse. On alla les chercher, mais inutilement, quoique ils eussent chassé la
moitié de la journée tout auprès du même endroit. Il se fait aujourd’hui une grande chasse composée de 50
paroisses, et d’un nombre prodigieux de bons tireurs. » (Courrier, 21/05) [Doc128]
13 mai (Lundi) M. de St.-Priest fait savoir à M. de l’Averdy l’infructuosité des chasses exécutées
contre la Bête (Pourcher). Lettre de M. d’Enneval à M. de Ballainvilliers au sujet d’une
chasse vers Auvers (A.D. P.-de-D. c. 1733).
14 mai (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie un article (Blanc). Lettre de M. de Ballainvilliers à
M. de Montluc (A.D. P.-de-D. c. 1733). M. Hébert suggère un nouveau procédé à M. de
Montluc: « De Verrières près de Sceaux le 14 mai 1765
Monsieur, Étant à Paris, la réponse à la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, avec le projet que j’ai eu l’honneur
de vous donner pour la hyène, m’est parvenue. Je vous suis très obligé de votre complaisance ainsi que
de ce que vous me promettez de m’en donner des nouvelles après sa destruction. J’ai vu dans la dernière
Gazette de France que cette malheureuse bête féroce n’était pas encore détruite mais que ce n’est, selon la
description de connaisseurs, qu’une louve. Et comme il me paraît qu’elle n’a pas encore donné dans le
piège que j’ai eu l’honneur de vous indiquer, en voici un autre que si vous le faite mettre à exécution il est
certain qu'il réussira. C'est de faire faire un rond qui contienne six ou sept tireurs dans lequel les hommes
soient assis, ayant des cornettes sur leurs têtes et des tabliers de femmes sur leurs épaules, ayant les jambes
enfoncés dans le trou du rond, le tablier cachera leurs habits, et dans le milieu du dit rond y mettre quatre
ou cinq enfants qui chantent, dansent et jouent à la manière des enfants de la campagne. Par ce moyen il ne
pourra arriver aucun danger aux dits enfants étant sous la garde des tireurs qui seront rangés en rond. Je
suis très sincèrement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Hébert » (A.D. P.-de-D. c. 1732) [Doc69]
Lettre du Malzieu, reprise dans le Courrier du 28/05: « Nous avons toujours et de plus en plus à louer les moyens que l’on prend pour nous délivrer de la Bête féroce,
et toujours à déplorer le peu de succès qu’on y a. MM. d’Enneval exécutèrent le 6 une chasse générale
semblable à celle du 30 avril. Ils se rendirent à 5 heures du matin sur la montagne avec nos habitants;
et très bien secondés par toutes les paroisses commandées, ils battirent plus de 6. lieues de terrain. Leurs
chiens trouvèrent la voie de la Bête auprès du Villeret, paroisse de Chanaleilles, lieu de la naissance du petit
Portefaix, la suivirent à plus de trois quarts de lieue, la rencontrèrent enfin dans un bois, l’y attaquèrent
avec tout le feu imaginable, et la colletèrent si bien qu’ils l’obligèrent d’en sortir. M. de La Fayette la tira
de cheval dans un bois taillis, ce qui sans doute la lui fit manquer. Elle fut se réfugier au bois du Sauvage
où les chiens la poursuivirent au point qu’il en resta deux à ses trousses, dont l’un fut ramené le lendemain,
et l’autre fut trouvé dans un village où la chasse avait été exécutée huit jours auparavant, portant sur son
collier les empreintes des dents de la Bête. Le 9 on écrivit de Termes à M. d’Enneval qu’on l’y avait tirée le
même jour, mais de 300 pas, et par conséquent hors de portée pour pouvoir l’atteindre. Le 12 on fit une
autre chasse générale avec le même zèle et aussi peu de succès que les précédentes. Le matin du même jour,
dans le temps que les chasseurs allaient se mettre en campagne, un berger qui était sans armes dans sa ca-
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bane, voyant la Bête près de là lui jeta son chapeau pour l’épouvanter, et y réussit si bien qu’elle prit la
fuite; tant on a eu raison de dire qu’elle était timide; mais c’est sa timidité même qui fait sa défense, en la
précautionnant contre le danger. Si elle était assez courageuse pour le braver, il y a longtemps qu’elle aurait
péri. Dans l’intervalle de ces deux dernières chasses, le 8 de ce mois, il tomba, pour surcroît de calamité,
une si grande quantité de grêle que la campagne en était couverte. Elle était de la grosseur d’une noix,
mais diversement configurée; en rond, en carré et en cône, dont la base était taillée en pointes de diamant,
ce qui la rendait d’autant plus propre à endommager la récolte. » (Généal43) [Doc171] • La relation semble présenter des inexactitudes concernant la chasse du 06/05.
Lettre de Langogne, reprise dans le Courrier du 24/05: « Lorsque la Bête féroce reparut il y a quelques jours dans nos environs, nous crûmes que la gloire de la
faire périr nous était réservée; et quoique nous ne fussions nullement bien aise qu’elle se fût ainsi rapprochée
de nous, ayant été des premiers à éprouver combien elle est méchante voisine, nous étions néanmoins
flattés de l’idée que si ce voisinage nous exposait à de nouvelles insultes de sa part, il l’exposait aussi ellemême à tomber sous nos coups, et nous mettait à portée de rendre au public un service digne de toute
l’émulation qu’il inspire, et qui procurera un nom immortel à ceux qui le lui auront rendu. Mais c’est vraisemblablement à d’autres qu’à nous que cet honneur est destiné. Le nouveau séjour que cette pernicieuse
Bête a fait dans notre contrée a été fort court; et elle en était déjà loin quand sur le bruit de sa nouvelle apparition,
nous nous disposions à courir après elle. Dans les pays où elle a reparu en s’éloignant du nôtre,
on met tout en oeuvre pour s’en défaire. On a fait du côté de Saugues des chasses générales, dans une desquelles
un homme de qualité qui la vit, la poursuivit avec tant d’ardeur, qu’un de ses chevaux creva sous lui
en la suivant de fort près. La société des Chevaliers de St.-Hubert de la ville du Puy, composée de 40
hommes, s’est rendue sur les lieux pour joindre ses efforts à ceux des autres chasseurs; mais le fâcheux est
que plus ils sont en nombre, plus ils font du bruit; et que la Bête, qui est aussi rusée que méchante, avertie
par ce bruit s’enfuit loin et se cache dans des endroits inaccessibles, où elle se tient pendant qu’on fait les
battues, et d’où elle ne sort qu’après que la chasse est finie. Alors voyant le champ libre elle revient à son
carnage ordinaire. » (Généal43) [Doc170]
15 mai (Mercredi) M. de l’Averdy fait part à M. de St.-Priest qu’il est dans la plus grande peine
sur l’infructuosité des chasses (Pourcher). Le plus âgé des garçons attaqués à Auvers le 11
est interrogé par M. Marie, qui écrit à l'intendant d'Auvergne: « 15 mai. - J'ai l'honneur de vous informer que le samedi onze du présent, entours les 2 à 3 heures du soir,
quatre petits garçons du village d'Auvers, paroisse de Nozeyrolles, limitrophe du Gévaudan, gardant les
vaches dans le Bois de la Tenezere proche de leur village, dont le plus vieux de l'âge de 14 ans, et les autres
trois de l'âge de 10 à 12 ans, ont été attaqués par la bête féroce. Le plus grand garçon qui avait un bâton
assez long au bout duquel était une baïonnette fut fort courageux pour se défendre, et ses petits camarades,
l'un desquels fut poursuivi par la bête qui commençait à le prendre par les habits. Mais le plus grand porta
sur la bête plusieurs coups de sa baïonnette, la faisant reculer, et un autre des petits encouragé par la hardiesse
du plus grand, ayant un bâton à la main, lui en porta un coup sur le museau qui la fit fortement tousser,
c’est l’expression de ces jeunes enfants, et après ce coup la Bête se sauva dans le bois. Les quatre petits
garçons en furent ainsi délivrés.
Ce rapport m'a été fait ce jourd'hui par le plus grand accompagné de son père. A Langeac, 15 mai. »
(A.D. P.-de-D. c. 1733). [Doc54]
Quittance de M. d’Enneval à M. Lafont: « J’ai reçu, par le courrier d’ici à Mende, les 20 louis que vous lui avez remis pour moi.
Ce 15 mai 1765.
D’Enneval. » (Pourcher)
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16 mai (Jeudi, Ascension) Battue de quarante paroisses; les chasseurs ne voient ni n’entendent
parler de rien (lettre, 18/05). Une louve et huit petits sont tués à Mourennes (Venteuges)
(lettres, 23/05). M. de l’Averdy remercie M. de St.-Priest de la peine qu’il prend pour le
mettre exactement au courant de ce qui se passe en Gévaudan et d’avoir fait passer sa
lettre à M. d’Enneval (Pourcher). La Bête attaque à 60 pas d’un village un berger de 30 ans
qui se défend et bat en retraite. Entré dans la première maison du village, il s’évanouit de
peur (lettre, 25/05). • Cette attaque peut être un doublon d’autres anecdotes similaires.
Lettre de Mende, publiée dans le Courrier d’Avignon du 28/05: « Il y a depuis quelque temps suspension d’hostilités de la part de la Bête féroce, du moins à l’égard de
l’espèce humaine; ou si elle en a exercé quelqu’une, il faut qu’elle l’ait fait bien secrètement, puisque nous
qui sommes ordinairement des premiers à l’apprendre, nous n’en avons rien ouï dire. Mais la trêve, si elle
est réelle de sa part, n’est pas réciproque du côté de nos chasseurs; et quoique plusieurs de ceux qui étaient
venus du Languedoc, du Dauphiné, de la Provence et du Comtat se soient retirés, les nôtres et ceux des
pays circonvoisins persistent, animés par l’exemple et dirigés par les leçons de M. d’Enneval, qui se donne
les plus grands mouvements et emploie les moyens les plus industrieux pour nous délivrer de ce monstre.
Dans une battue qu’il fit faire le 6 de ce mois par 28 paroisses, la Bête fut trouvée dans les bois de Chanaleilles,
et de là vint se jeter dans ceux des Dux et de Fraissinet, où elle fut tirée par un paysan, qui l’ayant
ratée deux fois, la tira pour la troisième, les chiens de M. d’Enneval la chassant ardemment et au mieux. M.
de La Fayette, gentilhomme d’Auvergne, qui s’est rendu dans ce pays pour la chasser aussi, la tira à 15
pas; c’était d’aussi près qu’il fallait pour rendre le coup mortel s’il l’eût atteinte, mais il avoue qu’il la
manqua. Ses chiens cependant l’atteignirent, l’arrêtèrent et la mordirent souvent. Elle gagna du côté de St.-
Denis; et le soir on vit encore les chiens à ses jarrets dans ces bois-là et à Villedieu où ils la laissèrent à la
nuit fermée. Depuis ce temps elle n’a point donné lieu à parler d’elle, quoiqu’on en ait parlé et donné plusieurs
alertes en disant qu’on l’avait vue, car il a été vérifié que c’étaient des loups. Si elle passait encore
un certain temps sans se montrer, elle dont les apparitions étaient si fréquentes, il y aurait sujet de croire ou
qu’elle a changé de climat pour trouver dans quelqu’autre le repos dont on ne la laissait pas jouir ici, ou
qu’elle a cessé de vivre. » (Généal43) [Doc172]
Article dans la Gazette de Québec: « Rhodez, January 9.
The wild Beast, which hath so long ravaged the Gévaudan, has appeared in Rouergue, Aubrac, Geniès,
Bonneval, St.-Côme, and Espalion. He has devoured, in the wood of St.-Côme, four leagues from hence, a
shepherdess eighteen years of age, who was celebrated for her beauty.
Mende, January 9. The troop of Volunteer Dragoons of Clermont Prince, which was quartered at St.-
Chély, is in pursuit of the wild BeaWhile we have waited the success of this new attempt, we have heard that
the animal continues his ravages, and has lately devoured a man between St.-Chély and La Garde. Our
bishop has issued a mandate for public prayers on this occasion, and on Sunday last the Host was exposed
in the cathedral church. The people seconded the zeal of their pastor, went thither in crowds, and the
church was filled the whole day.
De Rhodez, le 9 de janvier.
La bête sauvage qui a depuis si longtemps ravagé le Gévaudan, a paru en Rouergue, en Aubrac, à Geniès, à Bonneval, à St.-Côme, et à Espalion. Elle a dévoré une bergère âgée de dix-huit ans, et célèbre pour
sa beauté, dans le bois de St.-Côme, à quatre lieues d’ici.
De Mende, le 9 de janvier. La troupe de dragons volontaires de Clermont Prince, qui était en quartiers à
St.-Chély, est en poursuite de la bête sauvage. En attendant le succès de cette entreprise, nous apprenons
que cet animal continue ses ravages, et qu’il a dévoré un homme depuis peu, entre St.-Chély et La Garde.
Notre évêque a fait sortir un mandat ordonnant de faire des prières publiques à cette occasion, et l’Hostie
258 était exposée dimanche dernier dans l’église cathédrale, le peuple a secondé le zèle de son pasteur, le
monde y alla en foule, et l’église était remplie pendant toute la journée. » (www.quebecgazette.com)
17 mai (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 06/05 (Généal43).
18 mai (Samedi) Lettre de M. de Morangiès, de St.-Alban, à M. Lafont: « M. Lafont, je voudrais avoir des nouvelles agréables à vous apprendre des succès de MM. d’Enneval. Les
peuples ne marchent plus qu’avec peine à leurs ordres et finiront par s’y refuser tout à fait. Mais ce n’est
point pour vous faire de nouvelles représentations à ce sujet que je vous parle d’eux, c'est seulement pour
vous porter mes plaintes de leurs calomnies et de leur rage.
Ils disent hautement, à qui veut l’entendre, qu’ils ont écrit au ministre contre la communauté de St.-Alban,
qui a, disent-ils, refusé de marcher. Le fait est absolument faux; j’en atteste la vérité même et j’en appelle à tous les honnêtes gens. Il est vrai cependant, qu'un jour que M. d’Enneval prit envie d'aller dans
mon bois de Réchauve et de faire marcher dans la minute nos habitants, il y en eut peu qui s'y rendirent,
parce qu'ils n'avaient pas été prévenus et que c'était un jour de foire de St.-Alban même j’étais absent ce
jour-là.
Les plaintes de M. d’Enneval ont l'air d'avoir été dictées par les enragés du Malzieu à la Croix-Blanche,
parmi les flacons et les pots. D’ailleurs, j’ai à me plaindre moi-même, non seulement que M. d’Enneval ne
m’ait jamais rien communiqué sur ses chasses, mais encore qu’il n’ait jamais daigné donner des instructions
claires pour la paroisse de St.-Alban, dont il a seulement fait avertir le curé et jamais le consul. Il est
bien clair qu’il cherche l'occasion de nous nuire. J’y ai peut-être plus de part que personne, cela ne
m'étonne pas infiniment; parce que j'ai affiché aux yeux de ce Normand l'amour de ma patrie, le zèle pour
l'humanité, la droiture et la délicatesse dont mon coeur est pénétré. Comment pourrait-il sympathiser avec
des sentiments si différents ? Je vous serai, au demeurant, bien obligé de prévenir M. l'intendant à ce sujet,
afin de m'éviter le désagrément d'être forcé de mettre sous les yeux de la Cour et de tout le royaume la
conduite de cet imposteur, ce que je ferai sûrement, s’il m’attaque, moi ou mes emphytéotes. Cette défense
ne m’embarrasse point, je vous assure, mais je serais peiné d’en venir là.
Il y a plusieurs jours que la Bête n’a fait de ravages; Dieu aurait-il permis sa destruction naturelle dans
quelque coin !
Faites-moi le plaisir de rappeler à M. l'intendant qu'il a eu la bonté de me faire espérer une réparation
authentique, sévère contre les consuls de Villefort pour les impertinences réitérées qu'ils m'ont faites. Si
elles demeurent impunies le désordre et la mutinerie augmenteront dans ce canton à un point très dangereux.
Je vous prie de ne point oublier cet article intéressant.
J’ai l’honneur, etc.
De Morangiès » (A.D. Hérault c. 44) • La chasse aux bois de Réchauve dont parle le comte de Morangiès est celle du 01/05. • « la Croix-Blanche » semble être l’auberge du Malzieu où les d’Enneval se sont établis
(Pourcher; voir [Malzieu04/05]). • Voir 28/10/64 pour le terme « emphytéotes, » que M. de Morangiès semble apprécier. • Pas de traces de l'affaire des consuls de Villefort; on ne peut savoir si elle était ou non
liée à la Bête.
Lettre de M. d’Enneval fils, du Malzieu: « Je crois, monsieur, qu'il est arrivé quelque sinistre événement à la Bête en question; depuis le 2 de ce
mois, jour qu’elle tua cette fille d’environ 40 ou 50 ans, nous n'avons pas appris qu'elle ait fait aucune attaque,
meurtre ou blessure, ce qui me pourrait donner à penser que les blessures qu'elle a reçues, la veille,
par M. de La Chaumette le même jour que nous fîmes une battue à St.-Alban, où je suis sûr d'avoir trouvé
beaucoup de sang, le lendemain, dans la poursuite que j'en fis, pourraient lui avoir occasionné quelque
aventure; ceci joint au poison dont j’avais assaisonné le cadavre; quoique cependant, on ne m’a pas rendu
compte qu’elle y eût goûté. Ensuite deux coups de fusil qu'on lui tira à la chasse du 6 de ce présent mois,
l’un par un paysan à 20 pas, après l’avoir ratée deux fois, arrêtée; l’autre par M. de La Fayette, gentil-
259
homme d’Auvergne, l’un de nos meilleurs tireurs, à 15 pas, mais à cheval, arrêtée; après quoi mes chiens
l'atteignirent, la mordirent plusieurs fois au vu de maints chasseurs; mais malheureusement le grand vent et
le mauvais temps nous firent perdre la chasse et nos chiens ne revinrent que le lendemain, dont l’un avait
trois crocs à son collier.
Le dimanche 12, nous refîmes une battue dans laquelle on nous vint donner une alerte: c’étaient deux
loups qui furent tirés à 60 pas. On vint souvent nous en donner de pareilles, mais jusqu’à ce que la Bête attaque,
blesse ou tue quelqu’un, je n’ai pas lieu de croire qu’elle existe encore. Nous fîmes encore une battue,
d’environ 40 paroisses, le 16, où nous ne vîmes ni entendîmes parler de rien.
Demain, nous en ferons encore une et si dans quelques temps nous n’en recevons aucune nouvelle positive,
il y aura tout lieu d’espérer qu’elle aura péri dans quelque ravin ou rocher, jusqu’où elle aura pu aller.
J’aurai soin de vous informer de ce qui se passera à l’avenir.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval, fils. » (B.N.). • M. d’Enneval fils ne semble pas au courant des attaques commises entre le 3 et le
11/05, alors même que celle du 11/05 a été transmise à M. Marie le 15. Cela indique au
minimum des difficultés de communication entre responsables.
19 mai (Dimanche, nouvelle lune). Chasse dans les environs de plusieurs paroisses du Gévaudan
et de l'Auvergne: Paulhac, St.-Privat-du-Fau, Julianges, Le Malzieu, Lorcières, etc. (lettre,
03/01/66). Un loup blessé sur la paroisse de Venteuges va mourir en Auvergne, non loin de
là. Une femme est dévorée dans les bois de Servillanges, dans l’enceinte de la chasse. Le
corps a été traîné sur une certaine distance dans des broussailles abondantes. La victime a
eu la tête tranchée et emportée si loin qu'elle n'est pas retrouvée, une épaule disparue, le
bras et le haut de la poitrine rongés. On la retrouve à la nuit; on ne sait quand l’attaque a
eu lieu (lettres, 23/05). D’après la tradition, la victime se nomme Barlier. Elle avait été
garder les agneaux de sa maison dans sa propriété appelée Déjulhère, sans crainte, car elle
savait qu’il se faisait tout autour une grande battue (Pourcher). Elle avait 45 ans (journal,
23/06). Lettre de Simon Simon [sic], habitant à Villeneuve de Venteuges, sans date: « Quand le soir, la fille n’arrive pas, on va la chercher mais on ne la trouve pas dans la propriété avec les
agneaux. En la cherchant, on entend des pleurs; alors, on se dirige vers ces cris de douleur et on trouve le
tronc du cadavre planté contre une muraille, couvert de son manteau. On décide de garder le cadavre toute
la nuit. Et pendant que tout le monde est ainsi dans l’émoi, la bête vient rôder autour de la maison Barlier
en faisant entendre des pleurs imitant parfaitement les cris d’une personne. Enfin, le cadavre est empoisonné
par d’Enneval lui-même ou par un de ses piqueurs... » (B.N.) • Nouvelle décapitation sans témoins. • Buffière suppose que Simon Simon est un contemporain de Pourcher.
20 mai (Lundi) Averti, M. d’Enneval (fils et/ou père ?) se rend sur-le-champ à Servillanges et empoisonne
le reste du cadavre, tout en croyant cela inutile, car les paysans décident de garder
le cadavre durant la nuit en installant des loges à proximité (lettres, 23/05). Une battue
a lieu entre Servillanges et Saugues. Vingt demoiselles armées y participent. La Bête traverse
la Truyère vers l’est, passe auprès d’un homme qui dort sans l’attaquer, et s’échappe à la faveur d’un orage (lettres, 25/05, 27/05; Courrier, 11/06). M. de l’Averdy répond très
brièvement à la lettre de M. de St.-Priest du 13/05, probablement parce qu’elle contient
des plaintes contre M. d’Enneval (Pourcher).
21 mai (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Gévaudan du 08/05, celle de Paris du
11/05 et celle de Marvejols du 12/05 (Généal43). La Bête traverse le village de Mazeyrac
(St.-Pierre-le-Vieux), et y enlève un enfant. Poursuivie par les habitants, elle abandonne
l'enfant et s'enfuit. L'enfant est blessé au dos, mais sans gravité (lettre, 23/05). [St-Pierre]
260 • St.-Pierre-le-Vieux se trouvait en face de Verdezun, au sud de la Truyère, et apparaît sur
les cartes de Dezauche et de Cassini. Il y a de nos jours à cet emplacement une église et
un cimetière, mais plus d'agglomération; il existe cependant encore une « commune de
St.-Pierre-le-Vieux » regroupant plusieurs villages.
22 mai (Mercredi) La Bête passe près du Malzieu. On la tire à 20 pas; avant que M. d’Enneval fils
soit de retour, elle franchit la Truyère à la nage aux portes de la ville et remonte vers le
nord. On la poursuit en vain jusqu'à la nuit (Lettres, 23/05).
23 mai (Jeudi) Battue infructueuse, à laquelle participe le frère de M. Lafont (lettre, 24/05). La
Bête est tirée près de Saugues par M. du Mazel, cadet, mais elle repasse la Truyère et
gagne la Margeride (lettre, 27/05). Quelques paysans du Malzieu tirent la Bête inutilement.
M. Hunal d’Orfeuille, paroisse d’Albaret, tire sur la Bête (lettres, 24/05, 25/05) de 15 à 18
pas un coup de fusil chargé de deux lingots. La Bête tombe sous le coup, mais une minute
après elle se relève par un bond et décampe (lettre, 01/06). • Orfeuille se situe près d'Albaret-Sainte-Marie. • La lettre de Paris du 01/06 et l’article du Courrier du 11/06 datent le coup de feu d’Orfeuille
du 20; on préfère ici la date « officielle » du 23.
On la voit passer dans la paroisse de Chaulhac, puis de Juliange (lettre, 25/05). On retrouve
dans le bois de Servillanges la tête complètement rongée de la victime du 19/05
(lettre, 24/05). Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur l’intendant... M. d’Enneval... a fait des chasses le 12, le 16, le 19 de ce mois, non seulement
elles ont été sans succès, mais que pendant que la dernière s’exécutait, dimanche dernier 19 mai et dans
l’enceinte de cette chasse, la Bête féroce égorgea et dévora en partie une fille de 45 ans qui gardait du bétail
dans le bois de Servillanges, paroisse de Venteuges; sur laquelle elle avait dévoré une autre le 2 de ce
mois, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en informer. Ce malheur était le dernier que ce monstre eût fait
depuis une quinzaine de jours, et on n’en entendait plus parler.
En sorte que M. d’Enneval commençait à se flatter que la Bête aurait disparu, ou qu’elle serait peut-être
morte dans quelque coin des blessures qu’elle avait reçues, le 1er du mois de M. de La Chaumette. L’accident
arrivé dimanche l’a beaucoup affecté, autant que j’ai pu en juger par la lettre qu’il m’a écrite...
La Bête avait traîné cette fille un assez long espace par des broussailles fort épaisses, ainsi qu’on le reconnaissait à la trace du sang et à l’abattis qu’elle avait fait d’une partie de ces broussailles que cette Bête
doit avoir bien de force pour avoir fait passer par des endroits aussi difficile un corps aussi lourd que l'était
celui de cette fille, dont elle a mangé la poitrine et la tête, qu'on n'a point encore retrouvée. Il m’ajoute
qu’il ne paraît pas qu’elle soit revenue au cadavre... Avant-hier mardi, la Bête traversa le village de Mazeyrac,
paroisse de St.-Pierre-le-Vieux et y enleva un enfant qu’elle saisit par le dos et qu’elle porta à une centaine
de pas où elle le laissa, étant poursuivie par les gens du village. L’enfant a été blessé au dos, mais on
ne croit pas que cette blessure soit dangereuse.
Hier mercredi, elle passa tout après du Malzieu, après avoir traversé à la nage la rivière de La Truyère.
L’on courut après et on la suivit jusqu’à la nuit sans pouvoir l’atteindre.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. d’Enneval fils à l’intendant d’Alençon: « Dans le temps, monsieur, qu’il y avait lieu d’attendre que la maudite Bête pouvait être morte de ses blessures, étant certain qu’elle avait été touchée au gros sang, qu’elle avait encore essuyé plusieurs coups de
fusils, les chiens l’avaient mordu plusieurs fois et l’ayant menée très loin; depuis n’ayant fait aucune attaque,
blessure ni meurtre, ni parler d’elle certainement pendant 19 jours, nous avons été tous bien surpris,
lorsque, lundi dernier, on me vint annoncer que, dimanche au soir par où nous faisions une battue, il y avait
261
eu une fille d’environ 50 ans dévorée au bois de Servillanges, paroisse de Venteuges, où la dernière avait été tuée, le 2 du courant.
J’y fus sur-le-champ et empoisonnai les restes du cadavre, ce qui, je crois, ne serait pas inutile. Mais les
paysans malgré tout vont la nuit la garder et faire des loges auprès.
Cette fille a eu la tête emportée si loin qu’on ne peut la retrouver, une épaule avec le bras mangé et enlevés,
tout le haut de la poitrine rongé. On ne sait à quelle heure cela s’est passé, parce qu’on la retrouva
avec le flambeau.
Il y eut à la battue de jeudi dernier une louve tuée avec ses petits à Morennes, paroisse de Venteuges et,
dimanche dernier, un loup qui fut mourir sur une paroisse d’Auvergne la plus proche de cette paroisse.
Hier, sur les 4 heures, à mon retour, je trouvai ici une grande alerte: on venait de courir la Bête, soit-disant,
qui poursuivie d’ailleurs avait été tirée à 20 pas. Elle passa la rivière tout près de la ville et regagna
la montagne.
Il est bien malheureux que cela ne réussisse pas mieux. Demain nous refaisons une battue et dernière des
fêtes de la Pentecôte.
Voilà le dix-neuvième loup tué depuis notre arrivée dans ce malheureux pays, tant grands que petits,
sans compter les mal tirés.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval, fils. » (Pourcher) • Problème de datation: Pourcher et Cubizolles datent la lettre de M. d’Enneval fils du
22/05, mais l’épisode de la chasse près du Malzieu (« hier sur les 4 heures ») la date du
23. Cubizolles lui donne M. de St.-Priest pour destinataire, avec les références A.D. Hérault
c. 44 ainsi que P.-de-D. c. 1733.
M. d’Enneval père écrit (« à Saugues, par Malzieu ») une lettre très similaire (sans date in
Pourcher; le destinataire, quoique non clairement exprimé, serait M. de St.-Priest): « Monsieur, dans le temps qu’il y avait tout lieu d’espérer que la maudite Bête pouvait être morte de ses
blessures, étant certain qu’elle a été frappée à beaucoup de sang et essuyé plusieurs coups de fusil à portée,
n’ayant fait parler depuis le premier du mois jusqu’au 20 du présent, nous avons été tous bien surpris, lorsqu’on écrit, lundi dernier, pour m’annoncer que la Bête avait tué une fille âgée d’environ 50 ans, au village
et bois de Servillanges, paroisse de Venteuges, à quatre heures d’ici; j’y fus aussitôt et empoisonnai le reste
du cadavre, ce que je crois inutile, parce que les gens y vont à la fois, malgré qu’on en ait fait défense et y
font des loges comme après la battue de l’Ascension. Il y a eu une louve de tuée et huit petits, suivant le
rapport qu’on m’en a fait, et dimanche, il y a eu aussi un loup de bien blessé sur la paroisse de Venteuges,
qui a été mourir sur une d’Auvergne.
Hier, à mon retour sur les 4 heures, j’ai trouvé beaucoup de monde qui venait de pourchasser la Bête
soi-disante, qui, étant poursuivie, avait été tirée à 25 pas par un bon tireur, et est venue passer ici la rivière
aux portes de cette ville. Cela ne l’empêcha pas de regagner la montagne.
Nous recommençons, lundi, une battue en la seconde fête de la Pentecôte.
Je suis avec bien de respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
D’Enneval.
P.S. Pardon du mauvais papier. Mon fils vous présente ses civilités. Cette fille a eu la tête coupée et emportée
si loin qu’on ne l’a pas retrouvée, une épaule avec le bras arraché et dévoré et le haut du corps. »
(Pourcher) • Les d’Enneval ne mentionnent toujours pas les attaques entre le 3 et le 11/05. • M. d’Enneval n’est pas encore informé qu’on a retrouvé la tête de la victime ce même
jour. • En dépit des ressemblances, il y a quelques discordances entre les deux lettres: chacun
des d’Enneval indique que c’est lui qui s’est rendu à Servillanges et a empoisonné le cadavre.
Ils y sont probablement allés tous deux, et se sont répartis la tâche du courrier
après s’être entendus sur les termes généraux.
262
Lettre de M. de Montluc (date non précisée dans Fabre, après le 23): « L'espérance que M. d’Enneval avait donné de la mort de la Bête féroce vient de s'évanouir, et la lettre
que je reçois de lui en date du 23 de ce mois m'apprend qu'elle continue ses ravages avec plus de fureur que
jamais. » (A.D. P-de-D. c. 1733).
L’abbé Peytavin, curé de St.-Julien-du-Tournel, tente de prouver que la Bête n’est qu’un
ou plusieurs loups carnassiers en dressant une longue liste des personnes dévorées par les
loups dans sa paroisse, surtout au village de Serviès: « ... Ce pays a essuyé au siècle dernier une calamité pareille à celle d'aujourd'hui. J'ai été informé qu'on
avait conservé à la paroisse de St.-Julien-du-Tournel d'anciens registres mortuaires qui constatent nombre
de malheurs causés par une ou plusieurs bêtes féroces pendant plusieurs années. J'ai cherché à m'assurer
du fait auprès du curé qui m'a envoyé l'expédition des actes mortuaires de vingt cinq personnes. Je crois devoir
en joindre ici une copie; vous y verrez, monseigneur, que certaines de ces personnes ont été dévorées
par des loups, que tantôt le meurtre a été fait par un seul, tantôt par plusieurs. Ces animaux durent faire
d'étranges ravages puisque la seule paroisse de St.-Julien perdit vingt cinq personnes; vraisemblablement
celles du voisinage essuyèrent de pareils désastres... Leur durée au siècle dernier ne peut que donner bien
des alarmes sur celle que peut avoir le fléau qui nous afflige, surtout si, comme on l'éprouva alors, les loups
devenaient carnassiers et que le nombre s'en multipliât... » (A.D. Hérault) • Crouzet fournit quelques renseignements sur cette « Bête de St.-Julien. » • « Tantôt par plusieurs »: les attaques du Gévaudan, elles, n’ont jamais été le fait que
d’un animal à chaque fois. • Voir également 1763, 03/06/65.
24 mai (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Langogne du 14/05 (Généal43). A 8
heures du matin (récit ci-dessous) Marguerite Martin, grande et forte fille de 20 ans, est attaquée
tandis qu'elle garde des vaches sur la paroisse de St.-Privat-du-Fau. Deux bouviers
entendent ses cris, accourent et la délivrent avec beaucoup de mal. Ils affirmeront qu'un
homme seul n'aurait pu y parvenir. Marguerite a la gorge percée. Le prieur de St.-Privatdu-
Fau est appelé pour la confesser sur place. La Bête monte vers le village d'Amourettes
et se jette sur une fillette de dix à onze ans devant de nombreuses personnes. Les villageois
lui font lâcher prise avant qu'elle puisse blesser sérieusement la fillette. • Amourettes apparaît sur la carte de Cassini au nord du Mazet, au lieu d'à l'est sur les
cartes contemporaines. Erreur ou déplacement ?
En fin de matinée Marie Valès, 13 ans, du Mazet (Julianges) va au pacage avec un garçon.
Entre les villages du Mazet et de la Fage, à l'orée d'un bois (bois de La Barthe d’après la
tradition rapportée par Pourcher), la Bête attaque le petit garçon qui se défend avec un
couteau, puis s'élance sur la fille. Le petit garçon appelle quelques personnes proches mais
le secours arrive trop tard: la bête a traîné la fille au milieu du bois. Elle a le cou coupé,
une cuisse mangée et porte cinq à six crocs. M. d’Enneval envoie un domestique empoisonner
son cadavre qui est exposé quatre jours sans résultat; il y vient lui-même et interdit
d’enterrer le corps avant le 29 (lettre, 25/05). • Marie Valès a « le cou coupé, » sans que l'on puisse savoir s'il s'agit d'une véritable décapitation,
ni si cette blessure particulière a eu un témoin.
Vers deux heures de l'après-midi, Marguerite Bony, dix-huit ans, garde des bestiaux au village
de Marcillac (Lorcières), à la Coste-Rouge. La Bête l'attaque par surprise, la jette par
263
terre à deux reprises, et lui arrache sa coiffe et son foulard. Pierre Tanavelle, environ 15
ans, de Chabanoles, neveu de Jeanne (dévorée le 22 janvier), aperçoit la scène et se précipite
sur la Bête. La fille se place derrière lui. La Bête tourne autour d'eux, mais le garçon
suit le mouvement. Il porte trois coups de sa petite hallebarde, dont la lame, longue de 6
pouces, est teinte de sang. Un berger et une femme sont témoins du combat depuis l’autre
versant du vallon. Des témoins affirmeront plus tard qu’il aurait pu la tuer si la lame avait été plus longue. Se voyant mise en échec, la Bête se venge sur la coiffe et le mouchoir
qu'elle met en pièces avant de quitter les lieux d’un pas mal assuré, et de traverser la paroisse
de St.-Just. M. d’Enneval se rend tout de suite sur les lieux, avant de suivre la Bête
du côté de Saugues (lettres, 28/05, 30/05, 25/05, 08/65 et 03/01/66; actes, 28 et 29/05).
[Coste] « ... Le 24, il dévore une fille au Mazet, paroisse de Julianges, le même jour il attaque une fille à Marcillac,
paroisse de Clavières, en Auvergne; un enfant de quatorze ans lui enfonça dans le flanc une baïonnette dont
il était armé, et qu'il retira tout ensanglantée... » (A.D. P.-de-D. c. 1733. Pas d'indication d'auteur ni de date
dans Fabre). • Marcillac, quoique moins loin de Lorcières, n'est pas très éloigné de Clavières. Partout
ailleurs il est question de Marcillac, paroisse de Lorcières. Est-ce une erreur du document
?
Récit de M. Bès de la Bessière (sans date in Pourcher): « Le 24, à 8 heures du matin, elle blesse dangereusement à la gorge une fille à St.-Privat; le même jour et
une demi-heure après, au Mazet, paroisse de Julianges, elle égorge une fille, âgée de 15 ans, et la ronge entièrement
de la ceinture en bas. » (Bull. 1884, 197).
Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur l’intendant, mon frère vient d’arriver de la chasse faite hier sans succès. La Bête fut tirée
par quelques paysans du Malzieu, mais inutilement... On trouva dans cette battue des bois de Servillanges
les ossements de la tête de cette fille en plusieurs pièces et entièrement rongée, à n’y avoir laissé que les os.
Des paysans du côté du Malzieu m’assurent dans le moment qu’à une lieue de là, sur la paroisse de St.-Privat-
du-Fau, la Bête féroce a saisi aujourd’hui une fille qui a été secourue, mais néanmoins blessée, et qu’à
quelque distance de l’endroit où elle l’avait surprise, elle a coupé et emporté la tête d’une femme.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44).
M. Lafont transmet à M. de St.-Priest un exposé dans lequel il commente les deux lettres
qu'il a reçues du comte de Morangiès (sans date in Pourcher, fournie ici d’après d’autres
auteurs): « Monseigneur,
J’ai l’honneur de vous envoyer copie de la lettre que j’avais eu celui de vous marquer avoir reçue de M.
le comte de Morangiès, en date du 3 de ce mois, j’y joins une autre qu’il m’a écrite le 18. Je vais vous
rendre compte de ce que j’ai vu ou appris sur ce qui fait le sujet de ces lettres.
Les MM. d’Enneval en arrivant dans le pays ne s'annoncèrent pas avantageusement par leur façon de
vivre, telle que M. de Morangiès la dépeint sur la fin de sa première lettre, et cela ne prévint pas en leur faveur.
Ils ont marqué dans tous les temps beaucoup de méfiance pour tout le monde, ils ont mis bien de mystère
et de la lenteur dans leurs premières chasses, ils les ont faites pendant plus d'un mois avec les personnes
qu'ils ont avec eux, paraissant éviter d'avoir pour spectateurs les gens du pays. Il peut se faire que la présence
de M. Duhamel fut le motif de cette circonspection, car après son départ, ils ont agi avec plus d’acti-
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vité et plus ouvertement. Ils ont fait différentes chasses, dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte. Mais
la mauvaise disposition et l'inutilité de ces chasses ont bien indisposé le public. L'on appelait les paroisses
de 3 ou 4 lieues, de sorte que pour aboutir à l'endroit qu'on leur avait indiqué ou pour s'en retourner chez
elles, elles avaient 8 lieues à faire, ce qui était bien fatiguant. La plupart de ces paroisses n'ayant d'autre
conducteurs que leurs consuls, gens grossiers et sans intelligence, ont marché sans ordre; et ont été ennuyées
par les fatigues qu’on a essuyées dans ces chasses. La perte du travail, lorsqu’elles ont été exécutées
les jours ouvriers, leur mauvais succès et le peu qu’on doit s’en promettre pour l’avenir tant qu’elles ne seront
pas mieux dirigées, ont jeté tout le monde dans le dégoût, et les habitants, surtout ceux de la campagne,
ou n’y vont point du tout ou marchent avec beaucoup de répugnance; ils n’ont pas été excité par
l’exemple.
M. de Morangiès se plaint, comme vous le verrez, que MM. d’Enneval ne payent point de leur personne.
Il est vrai que M. d’Enneval, le père, n’assista point à une de ces chasses, et qu’aux autres il ne s’est ordinairement éloigné du Malzieu, lieu de sa résidence, que d’environ 2 lieues tout au plus. Son fils a été un peu
plus loin. Le père est déjà d'un âge et peu en état quelquefois de soutenir les fatigues de la chasse dans un
pays tel que le nôtre. Je crois d’ailleurs qu'il a été personnellement bon chasseur et qu’il le serait encore en
pays de plaine, mais je doute qu'il ait jamais eu un esprit d'ordre et d'arrangement suffisant pour bien disposer
et diriger des chasses générales. Tout le monde est ici surpris qu'une personne qui, à ce qu'on assure,
a détruit autant de loups en Normandie ou ailleurs, n'ait pu cependant parvenir, depuis trois mois, à en tuer
un seul dans le Gévaudan, qui en est cependant bien pourvu et surtout après en avoir vu dans ses chasses.
L'on s'est toujours plaint de ce qu'il ne faisait lâcher ses chiens qu'avec peine et rarement tous à la fois.
Ce qui se passa à la chasse du 6 de ce mois m’en fit aisément connaître le motif: il craint que ne pouvant
appuyer ses chiens, ils ne s'égarent à la poursuite de la Bête féroce ou de quelque loup, comme ils firent à
cette chasse, et qu'ils ne périssent sous la dent de l'animal qu’ils suivront; les chasseurs du pays ne font pas
grand cas de ses chiens. Je ne suis pas connaisseur, mais ils me paraissent trop faibles pour résister à la
Bête féroce, ni même aux loups ordinaires, s’ils ne sont soutenus, ce qui est bien difficile par la nature du
pays. Je crois cependant dire que deux d’entre eux suivirent avec beaucoup d’acharnement pendant tout le
jour le loup qui fut lancé à la chasse du 6.
J’ai prévenu en tout MM. d’Enneval, je ne leur ai fait aucune difficulté sur rien; parce qu’elle aurait été
peut-être mal accueillie et aurait pu tirer à conséquence. Ils m'ont toujours témoigné et le font encore toutes
sortes d'amitiés; mais cependant, je ne saurais me promettre de n’être pas compris dans la méfiance générale.
Lors de leurs premières opérations qui commencèrent environ trois semaines après leur arrivée, je leur
donnai un de mes frères qui les suivit pendant quelque temps et qui se retira ensuite, s’apercevant que sa
présence les importunait. Le fils me le redemanda à la chasse du 6 de ce mois. En conséquence, mon frère
fut les retrouver au Malzieu. Ils lui firent bien des politesses, mais ne lui proposèrent rien; le fils même disparut;
mon frère s’en retourna. Il a néanmoins assisté aux chasses qu’ils ont ordonnées, mais par ménagement,
il s’est joint à des paroisses autres que celles que ces messieurs conduisaient.
Je ne sais que penser du silence qu'ils gardent sur les différentes lettres que je leur adresse de votre part.
J’ai eu l’honneur de vous observer que le père ne m’avait pas accusé la réception de la dernière lettre de
M. le contrôleur général, quoique je l’en eusse expressément prié; cela est déjà arrivé de même dans
d’autres occasions, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous en informer par ma lettre du 2 avril dernier. Je ne
sais s’il n’y aurait pas de l’affectation. Je ne suis pas à m’apercevoir que M. d’Enneval, le père, à travers
l’extérieur le plus simple, a certaines finesses. Le fils, moins mystérieux et moins conséquent que lui, a donné
connaissance à M. du Boschet, l’un des conducteurs des chasseurs de Beaucaire, de l’ordre qu’il avait
du roi de se faire remettre la Bête par ceux qui la tueraient pour la porter à la Cour. C’est ce même ordre
dont il me dit à notre première vue, au commencement du mois de mars dernier, qu’il me ferait part et que
j’eus l’honneur de vous marquer qu’il avait remis dans son portefeuille, au moment qu’il allait me le communiquer.
M. du Boschet me dit avoir lu cet ordre tout entier, qu’il n’était contresigné par aucun secrétaire d'État
et il me le parut de même au premier coup d'oeil lorsque M. d’Enneval, le fils, me l’exhiba en le renfermant
tout de suite. L’on prétend que c’est dans cette forme que s’expédient ceux qui émanent de la grande louveterie.
Je ne sais même, d’après ce que vous m’avez fait l’honneur de me marquer le 24 avril, si je ne devais
pas douter que cet ordre fût connu de M. le contrôleur général; quoi qu’il en soit, M. d’Enneval, le père, a
265 été très fâché que son fils l’ait manifesté, par le mauvais effet que cela a produit, car les chasseurs de Beaucaire
ainsi que d’autres étrangers se sont tout de suite retirés, disant qu’ils ne voulaient pas chasser pour
MM. d’Enneval. Les gentilshommes et autres principaux habitants du pays qui étaient animés de la
meilleure volonté n’en témoignent plus, par les même motifs; certains d’entre eux même prétendent avoir à
se plaindre de l’accueil que MM. d’Enneval leur ont fait aux chasses générales où ils se sont trouvés. Il est
vrai que ces messieurs, et principalement le fils, ont pris un ton de supériorité qui a choqué bien du monde,
la plupart cependant dissimulent, par crainte de mauvaises affaires; le fils ayant plusieurs fois menacé de
déférer au ministre ceux de qui il aurait à se plaindre. D’ailleurs, l’on n’oserait faire d’autres choses que
celles que ces messieurs ordonnent, à moins que la Bête ne paraisse quelque part; alors les gens du lieu la
poursuivent.
M. d’Enneval, le fils, l’avait même au commencement désapprouvé, mais sur les représentations qui lui
furent faites, il sentit combien il était nécessaire d’en user ainsi. Tout le monde se comporte avec bien de la
circonspection, par crainte de quelque mauvais office et que ces messieurs, qui cherchent toujours des prétextes
pour excuser leurs mauvais succès, ne les imputassent à quelqu’un.
D’ailleurs, j’ignore les comptes qu’ils rendent au ministre. Il paraît qu’il a beaucoup de confiance en
eux et qu’ils en sont bien protégés. Je sais à n’en pouvoir pas douter qu’ils ont auprès de lui un des premiers
commis des Finances, qui est extrêmement de leurs amis. Le fils, qui dans certains moments s’ouvre
volontiers, me le dit à notre première vue. Cela m’a été confirmé d’ailleurs, il est même prétendu que c’est
par le canal de ce monsieur qu’ils se sont fait demander par M. le contrôleur général et qu’ils n’en sont pas
connus.
En conséquence de tout ce que j’ai dit ou marqué aux communautés, ils ont été bien reçus partout. L’endroit
où on leur a témoigné le plus d’empressement, aussi l’ont-ils choisi depuis près de deux mois pour celui
de leur résidence, est la ville du Malzieu. Elle a cherché à se réclamer d’eux pour lui aider à se justifier
après la lettre de réprimande de M. le comte de St.-Florentin, sur la conduite que ses principaux habitants
avaient tenue aux premières chasses.
Je m’explique, monseigneur, sans réserve et je le dois à vos bontés et à la confiance dont vous et M.
votre père avez bien voulu toujours m’honorer. Je le dois encore au salut de mon pays qui serait vraisemblablement
longtemps livré à la calamité qui l’afflige, si, comme vous en jugerez aisément vous-même, il n’y
avait un changement dans les moyens de l’en délivrer. J’ose espérer de ces mêmes bontés que vous et M.
votre père voudrez bien empêcher qu’on ne puisse jamais soupçonner que je vous aie rien marqué sur ces
messieurs.
Il est certain qu’on a écrit plusieurs lettres contre eux à des personnes de la Cour, et à ce qu’on m’a
même assuré, à des princes du sang et à des ministres. M. le comte de Morangiès, qui doit se rendre dans
peu à Paris, me dit à la chasse du 6 qu'il en porterait directement ses plaintes à M. le contrôleur général, et
il est homme à les faire bien valoir.
Vous aurez la bonté de voir si dans le moment présent, il y a lieu de faire usage de ce dont j’ai l’honneur
de vous marquer; en attendant j’ai cru que mon devoir exigeait que je ne vous laissasse rien ignorer et que
j’eusse l’honneur de vous représenter toute la nécessité qu’il y a de prendre d’autres arrangements, si l’on
veut prévenir les plus longs progrès des malheurs qui se multiplient tous les jours.
Il nous a été communiqué divers plans de chasse de la part de plusieurs personnes étrangères qui m’ont
dit vous les envoyer, et qui offrent, ou pour mieux dire, désirent de commander ces chasses. Nous trouverons
dans le pays des commandants tout aussi bons et plus agréables aux habitants que ceux qui pourront
venir du dehors. J’ai toujours cru que le meilleur moyen était de laisser faire la besogne aux gens du pays,
en accordant des secours pour fournir à une partie des frais, et je ne puis que me référer aux plans que j’ai
eu l’honneur de vous proposer dans mes lettres, notamment dans celle du deuxième avril. Je n’ai pas autant
de confiance qu’en témoignent les auteurs des autres plans et je ne garantirai pas le succès des moyens que
j’ai indiqués, après avoir néanmoins consulté le public; mais j’en espérerai autant que de toute autre voie
qu’on pourrait prendre.
L’émulation que nous avions réussi à bien exciter, est à la vérité affaiblie par les différentes circonstances
dont je viens d’avoir l’honneur de vous faire le détail, mais nous espérerions de la voir ranimer bientôt.
Je dois vous informer, monseigneur, que M. de Briges, qui s’est rendu ici pour recueillir la succession de
M. son père, a dit que M. Antoine, garde des fusils du roi, qui ainsi que vous m’avez fait l’honneur de me le
266
marquer, devait se rendre ici avec un certain nombre de chasseurs choisis, n’y viendrait pas et qu’on avait
fait échouer ce projet, dont MM. d’Enneval avaient été informés et dont ils avaient été d’abord fort intrigués.
M. d’Enneval, le fils, m’a marqué de lui envoyer un état des malheurs causés par la Bête féroce, en morts
ou blessés, depuis qu’elle est en Gévaudan; il me dit qu’on le lui demande de la Cour. Comme je me propose
d’avoir l’honneur de vous adresser un mémoire bien circonstancié là-dessus et que je crois devoir
avoir l’honneur de vous présenter plutôt qu’à tout autre, je me suis excusé en répondant à M. d’Enneval, le
fils, que je n’avais pas des notes bien exactes que depuis mon retour des États sur la fin de janvier et que
j’avais été précédemment absent pendant environ deux mois.
M. d’Enneval, le fils, vient d’écrire à Mgr. notre évêque sur le malheur arrivé dimanche dernier, et pour
en adoucir l’amertume, il lui marque que depuis les chasses que M. son père et lui ont fait exécuter, il y a
eu dix-neuf loups de tués, gros ou petits, dont certains m’ont été portés ici. Il est vrai que j'en ai reçu cinq
depuis un mois, parmi lesquels une louve dans le ventre de laquelle on a trouvé cinq petits louveteaux, que
M. d’Enneval met en ligne de compte. Il prétend qu’il y a eu un loup et une louve avec huit petits, détruits
sur la frontière d’Auvergne. Je ne sais s’il a été bien informé, mais je n’en ai aucune nouvelle, il est même
surprenant qu’on ne me les ait pas portés pour retirer la gratification du diocèse, qui en aurait valu la
peine, car elle aurait été de 3 louis.
Les loups que j’ai reçus ont été tués hors de l’enceinte des chasses de M. d’Enneval; certains même bien
loin de là et presque tous dans des jours différents de ceux où ces chasses se faisaient.
D'ailleurs voici le temps où l'on détruit ces portées des loups dans ce diocèse, et où l'on en a tué tous les
ans un grand nombre de petits ou gros; ce nombre se porte ordinairement chaque année à une quarantaine
dans l'espace de deux mois et il pourra être plus considérable celle-ci, par la précaution que Mgr. l’évêque
de Mende a établie depuis 28 ans. Il a été un peu surpris que MM. d’Enneval crussent que la destruction
qui s’en est faite depuis peu soit l’effet de leurs chasses.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44) • Sur la non-utilisation des chiens et les loups tués, voir la réfutation de d’Enneval fils le
04/06. • A-t-on trace des lettres de M. de St.-Priest transmises par M. Lafont aux d’Enneval ? • Le rapport de M. Lafont contient la première référence connue à une possible venue de
M. Antoine dans le Gévaudan. • Le « premier commis des finances » allié des d’Enneval pourrait, d’après Moriceau2, être Jules-David Cromot du Bourg.
Lettre de couverture de M. Lafont, de Mende: « J’ai l’honneur, monsieur, d’adresser aujourd’hui à M. Pralon, par un exprès un paquet pour M. l’intendant
que je le prie de vous remettre avec la présente et qui contient deux de mes lettres. Dans l’une, je lui
rends compte des nouveaux malheurs causés par la Bête féroce et je lui adresse un reçu de 20 louis que j’ai
comptés à M. d’Enneval, pour qu’il veuille bien me le faire rembourser. Dans l’autre, je lui envoie les copies
de deux lettres de M. le comte de Morangiès sur MM. d’Enneval et je lui fais le détail de tout ce que
j’ai vu ou appris sur ces différents objets. Monsieur, quoique je ne doute pas que ma dépêche ne vous soit
communiquée, cependant attendu l’absence de M. l’intendant, je crois devoir avoir l’honneur de vous envoyer
copie de mes deux lettres ainsi que de celles de M. de Morangiès. Vous y verrez que j’implore les
bontés de M. l’intendant et de M. son père pour que je [ne]sois ni cité ni soupçonné d’avoir écrit. Je
connais depuis longtemps les vôtres et je m’y livre sans réserve dans cette occasion, comme dans toute
autre, étant d’avance pleinement assuré de tous les ménagements que vous voudrez bien employer pour que
je ne sois point exposé.
Vous jugerez par mon détail qui est de la plus grande exactitude, combien il est nécessaire de prendre
d’autres mesures pour mettre fin à nos maux. Je n’envisage dans tout ceci que l’intérêt public. Tout autre
serait peut-être affecté de l’opinion où l’on est partout, même dans quelques cantons du pays, que la besogne
roule sur moi; quoique depuis plus d’un mois, je ne fasse que me prêter aux vues d’autrui, qu’on ne
267
me communique pas toujours, et que je n’ose rien entreprendre de mon chef, par crainte de n’être compromis;
mais ce n’est pas là ce qui m’afflige, je ne le suis que de nos malheurs, qui me pénètrent de la plus vive
douleur et qui ne peuvent que bien m’effrayer sur les suites.
Je me flatte, monsieur, que vous êtes bien convaincu de tout mon empressement à saisir cette occasion
pour me rappeler à l’honneur de votre souvenir et de vous renouveler les assurances de l’inviolable et respectueux
attachement que je vous ai voué depuis longtemps et avec lequel je ne cesserai d’être, monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44)
25 mai (Samedi) Lettre de M. d’Enneval à l'intendant d'Alençon (B.N.). Lettre de Saugues, reprise
dans le Courrier du 07/06: « On comptait que la Bête féroce avait péri de ses blessures, ou qu’elle avait quitté nos contrées depuis environ
quinze jours qu’on n’en avait entendu parler; mais le 19 elle dévora à Servillanges, paroisse de Venteuges,
près de cette ville, une fille de 35 à 40 ans, la traîna dans un bois à plus de 150 pas, et ne lui laissa
que les os. Le cadavre de cette fille ne fut trouvé que le lendemain au point du jour. On fit sonner le tocsin,
tous les habitants de Saugues et ceux des villages voisins accoururent, et l’on investit le bois. La Bête perchée
sur des rochers fort élevés découvrait toutes les manoeuvres, et trouva le moyen de s’esquiver; mais
elle ne dut son salut qu’à un orage affreux qui s’était élevé, et qui fut cause qu’on ne put la poursuivre. Ce
cruel animal avait attaqué le 16 un berger âgé de 30 ans dans le temps qu’il emparquait sa bergerie; heureusement
ce berger se trouva armé d’une fourche de bois avec laquelle il se défendit et se battit en retraite.
La Bête ne le quitta qu’à l’entrée du village d’où il n’était éloigné que de 60 pas. Le berger entra dans la
première maison, et tomba sans connaissance, tant la frayeur s’était emparée de ses esprits. » (Généal43)
[Doc173] • D’après les documents officiels, la victime de Servillanges est retrouvée le soir même,
et il n’est pas question d’une battue, mais cette dernière est également rapportée par la
lettre du Malzieu du 27/05.
La servante du curé de St.-Privat-du-Fau est attaquée par la Bête mais délivrée (lettre cidessous).
Lettre de M. Rauzeire, prieur de Julianges, à M. Louis, chanoine à Mende, reprise
dans le Courrier du 18/06: « La Bête féroce est revenue sur ses pas, et a encore paru jeudi passé dans le territoire de la paroisse d’Albaret
Sainte-Marie près La Garde, où elle a été tirée par M. Hunal d’Orfeuille: de là on la vit passer dans
la paroisse de Chaulhac, la rivière de Truyère entre deux, et ensuite dans la mienne. Le vendredi elle attaqua
une grosse et forte fille de la paroisse de St.-Privat tout près de chez moi, qui allait garder quelques
vaches sur la montagne de la Margeride; elle la prit par le col, et la blessa très dangereusement. Deux bouviers
qui chargeaient du bois tout près de là, et qui l’entendirent crier, y accoururent et lui sauvèrent la vie
avec beaucoup de peine: ils ont avoué qu’un seul n’en serait pas venu à bout. M. le prieur fut tout de suite
appelé pour la confesser sur la place. La Bête passa ensuite dans un village de ma paroisse, dit Amourettes, à un quart de lieue de l’endroit où elle avait attaqué cette fille; elle tomba au vu de tout le monde sur une
autre de dix à onze ans qui allait aussi garder du bétail; on fut à son secours, et la Bête ne put lui nuire;
mais de là, elle fut attendre à l’entrée d’un bois un garçon et une fille, qui allaient également garder leur
bétail. On leur cria pour les avertir du danger; mais on ne put se faire entendre. La Bête s’élança sur le
jeune garçon qui se défendit avec un petit couteau. Elle se jeta alors sur la fille âgée d’environ treize ans,
qui était à son côté, et la dévora tout de suite avec fureur. Le petit se hâta d’aller appeler du secours qui
n’était pas loin de là; mais en arrivant, on n’y trouva plus qu’un tronc sans tête, la Bête ayant déjà dévoré
une partie du col et des cuisses, après l’avoir entraîné dans l’endroit du bois le plus épais. Je m’étais proposé
de faire faire l’année prochaine à cette fille la première Communion. Je fis aussitôt avertir M. d’Enneval,
qui envoya un domestique pour empoisonner le restant du cadavre; et lui-même étant venu depuis le vérifier
avec M. Astruc, premier consul du Malzieu, il ne m’a été permis de l’enterrer que la dernière fête de
la Pentecôte. La Bête fut de là à la paroisse de Lorcières limitrophe de la mienne, diocèse de St.-Flour, où
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elle attaqua une vachère qui fut secourue à temps par les habitants du village de Marcillac. M. le prieur de
St.-Privat du Fau, mon voisin, m’a écrit que cette Bête venait d’attaquer par derrière sa servante qui gardait
sa jument; qu’elle l’avait fait tomber d’un coup de patte et prise par le col. La servante crut d’abord
que c’était la jument qui lui avait donné un coup de pied qui l’avait étourdie jusqu’à ce qu’elle se sentît
traînée plus loin. Il ne me dit pas comment elle échappa au danger; mais ce ne fut pas apparemment sans
quelque secours. » (Généal43) [Doc177] • Pourcher date cette lettre du 03/06. • La lettre du 01/06 date du 20/05 le coup de feu de M. Hunal d’Orfeuille.
26 mai (Dimanche, Pentecôte) Altercation à Chanteuges (acte, 27/05). M. de Lamartinière, chirurgien
du roi, répond à Lespinasse de Mongibaud au sujet d’un projet de destruction de la
Bête (lettre, 10/06).
27 mai (Lundi, premier quartier) Chasse générale de 25 paroisses (lettre, 01/06). Mort de Marguerite
Martin, victime du 24/05 (acte, 28/05) malgré les soins d’un chirurgien envoyé par M.
d’Enneval (lettre ci-dessous). Aux environs de Lair, la Bête attaque un enfant, qui a le
temps de se réfugier dans sa maison (lettre, 01/06). « Aujourd’hui vingt sept mai mille sept cent soixante cinq nous, Benoît Redond, seigneur de Tailhac,
conseiller du Roi et son juge prévôt civil et criminel en la ville et prévôté royale de Langeac et pays langeadois,
assisté de Maître Jean Joseph Morin pris pour notre commis greffier... nous sommes, sur les réquisitions
verbales de Jean-Pierre Vallette, laboureur habitant du lieu et paroisse de La Besseyre-St.-Mary,
transporté avec notre commis greffier en la maison de Magdelaine Peghaire, veuve de Charles Besseyre,
cabaretière habitante des faubourgs de cette ville de Langeac, où étant ladite Peghaire nous a fait entrer
dans une petite chambre au derrière de sa cuisine où nous avons trouvé ledit Valette détenu dans un lit, malade,
qui nous a dit avoir fait requérir notre transport... pour nous donner plainte à l'encontre de Jean Breteignolles
dit Mindroux, cabaretier habitant du lieu et paroisse de Chanteuges, pour raison des excès et
mauvais traitements que commit sur sa personne ledit Breteignolles le jour d'hier.
A quoi ayant adhéré ledit Valette remontrant nous a dit... qu'ayant été le jour d'hier à l'invitation de Jean
Delair, garde bois de la terre et seigneurie du prieuré de Chanteuges, audit lieu et paroisse de Chanteuges,
pour y passer les fêtes, et étant le jour d'hier entours les quatre a cinq heures du soir vers une place... du
côté de la maison du sieur Duchamps, procureur d'office de la terre de Chanteuges, où plusieurs personnes
jouaient aux quilles, et par exprès ledit Breteignolles qui dit au remontrant qui avait son fusil entre les bras,
par rapport à la mauvaise bête qui règne dans le pays et par exprès dans les environs du domicile du remontrant,
appelée la hyène, ‘Je gage un pot de vin que tu n'abatte pas trois quilles d'un coup de fusil;’ à
quoi le remontrant répondit qu'il faisait la gageure d'abattre trois quilles d'un coup de fusil. La gageure fut
donc convenue, et le remontrant ayant d'un coup de fusil abattu les trois quilles et par conséquent gagné le
pot de vin, il se mit à dire ‘On paiera bien bouteille puisque j'ai gagné un pot de vin;’ pour lors ledit Breteignolles,
surpris de ce que ledit remontrant avait sans doute gagné le pari, dit au remontrant d'un ton de colère, ‘Crois moi, retire toi vivement d'ici car il fait chaud ici pour toi...’ et dans ce même temps ledit Breteignolles
s'approcha du remontrant, saisit son fusil et en tira un coup ,et comme il se disposait à tirer l'autre
coup de fusil le remontrant l'en empêcha et se retira en arrière en ayant son fusil, et se mit à dire ‘Au moins
j'ai encore un autre coup de fusil à tirer pour me défendre.’ A peine eut il dit cela que tous ceux qui étaient à jouer ou regardaient jouer se soulevèrent et s'approchèrent en fureur contre le remontrant, lui jetèrent
plusieurs coups de pierre à la tête et autres parties du corps, et par exprès ledit Breteignolles lui jeta un si
fort coup de pierre sur la tête duquel il fut à l'instant terrassé et le sang en sortit à gros bouillon. Et ledit
Breteignolles non content de cela prit le fusil du remontrant, le mit en pièces et donna d'autres coups au remontrant;
et comme des pareils mauvais traitements méritent punition c'est à cet effet que le remontrant
nous en donne sa plainte à l'encontre dudit Jean Breteignolles dit Mindroux, cabaretier habitant dudit lieu
et paroisse de Chanteuges, à ce qu'il nous plaise lui permettre de faire informer devant nous des faits contenus
au présent procès-verbal de plainte... lui permettre en conséquence de faire assigner les témoins pour
déposer ensemble, les médecin et chirurgien qui ont vu, pansé et médicamenté le remontrant pour dresser
remettre et affirmer véritable devant nous leur rapport...
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Sur quoi nous avons donné acte au remontrant de la plainte qu'il nous donne à l'encontre de Jean Breteignolles...
lui permettons de faire informer devant nous des faits contenus au présent procès-verbal de
plainte... lui avons donné acte de sa déclaration de vouloir faire partie civile... lui permettons de faire assigner
les témoins... Pour le tout soit communiqué au procureur du Roi... » (A.D. Haute-Loire 180-B-62 – minutes
du greffe de la Prévôté Royale de Langeac).
Lettre de Scordeck, de Paris: « Monsieur, depuis votre réponse en date du 11 avril, j’ai fait toutes les démarches convenables pour être
autorisé par la Cour à aller seconder le mouvement que vous vous donnez pour la destruction si nécessaire
de la Bête du Gévaudan. Si j’avais été plus riche, j’aurais pris sur mon compte les frais du voyage et des
dispositions qui, sans être coûteuses pour le général, sont au-dessus des forces d’un particulier comme moi.
Peut-être que dans le moment où je vous écris, cette Bête n’existe plus. Je ne serais pas le dernier à vous en
faire les plus sincères félicitations. Mais, monsieur, si elle existe encore, je vous conjure par la tendresse
que vous devez à ces malheureux qui vous environnent et par cette compassion qui doit être d’autant plus
grande chez vous que vous êtes témoin de leurs désastres, de ne point me refuser la grâce que je vous demande.
C’est de rendre compte à M. le comte de St.-Florentin des offres que j’ai l’honneur de vous faire et
des assurances que je vous réitère aujourd’hui: qu’une fois rendu dans le pays, je me fais fort d’opérer la
destruction de ce monstre. Le ministre m’a donné une simple permission verbale de m’y rendre; cela ne suffit
point; il faut à un officier un ordre du roi, parce qu’il me serait impossible de faire exécuter les miens,
s’ils n’étaient appuyés de ceux de sa Majesté.
Je ne doute aucunement ni de l’adresse des chasseurs que vous avez avec vous, mais dans un pays tel que
vous me le dépeignez, qui certainement est une plaine en comparaison de ceux que j’ai parcourus, ayant été
presque dans tous les pays du monde et y ayant séjourné suffisamment pour en prendre connaissance, je
connais que la poursuite de la Bête n’est point l’affaire ni du courage, ni de l’habileté des chasseurs; aussi
ce n’est ni sur l’une, ni sur l’autre que je fonde mes opérations. C’est un mécanisme d’une exécution facile
et générale, conséquente à ce que j’ai déjà fait.
J’ai vécu en des pays où il existe des monstres aussi redoutables que la hyène qui désole le Gévaudan. Je
ne leur ai point donné la chasse ni fait avec eux des essais de bravoure, cependant je les ai détruits. Pourquoi
ne ferais-je pas dans le Gévaudan ce que j’ai fait dans des endroits plus défectueux que celui que vous
me dépeignez ne peut l’être ? Ainsi, monsieur, je vous prie de vous rendre sur mes instances pour solliciter
l’ordre que je demande. Ce n’est point la gloire ni l’intérêt qui me conduisent dans la proposition que je
vous fais. Je suis simplement touché d’une vraie compassion pour tous les désastres que les nouvelles publiques
annoncent, c’est là le seul sentiment qui me conduit. Je serais donc bien flatté de me rendre auprès
de vous et je suis persuadé qu’avec votre intelligence nous remplirons dans très peu de temps les désirs du
roi et de la France à ce sujet.
J’ai l’honneur, etc.
Scordeck
Paris, le 27 mai 1765, au petit hôtel de Nevers, cul-de-sac du Coq. » (Pourcher).
Lettre du Malzieu, reprise dans le Courrier du 11/06: « Nous nous sommes bercés pendant quelque temps de la douce idée d’être délivrés de la cruelle Bête qui
nous désole, n’en ayant rien appris depuis le 2 de ce mois qui méritât créance, et d’autant plus fondés à
croire qu’elle n’existait plus, qu’étant accoutumés à ne pas passer quatre jours sans avoir quelque funeste
preuve de son existence, nous en avions vu passer 18 sans qu’elle se fût même montrée: de sorte que dans
aucune des chasses ordonnées et exécutées dans ce long intervalle par M. d’Enneval, on n’avait pu la voir
ni même en découvrir la voie. Mais à notre grand déplaisir, cette cruelle Bête vient de nous convaincre
qu’elle existe encore. Le 19 elle attaqua, égorgea et dévora à Servillanges une fille d’environ 40 ans. Le
lendemain avertis par le tocsin que la Bête était poursuivie sur le penchant de la côte qui borde notre ville
au couchant, tout le monde y courut, hommes, femmes et enfants, armés de fusils, hallebardes et bâtons ferrés
pour l’attendre sur les bords de la rivière de Truyère qui coule au bas de ladite côte. La Bête poussée du
couchant à la rivière par plusieurs paroisses qui l’avaient déjà tirée, la traversa à la nage avant que les
270
postes fussent gardés, gagna le large et passa tout auprès d’un homme qui dormait, sans l’attaquer. Le 23,
jour de chasse générale dont le rendez vous devait être sur la montagne de Margeride où la Bête avait paru
le 22, dans le temps qu’on se disposait à faire route à l’orient, on nous avertit qu’elle était au couchant audessus
de la même côte qui borne notre ville, et que M. du Mazel, cadet, l’avait tirée; mais elle repassa la
rivière dans un endroit impraticable aux chasseurs, et regagna la montagne de la Margeride. Le 24 elle attaqua
dans la paroisse de St.-Privat du Fau une jeune fille qu’elle terrassa, lui fit plusieurs ouvertures au
cou et en découvrit la jugulaire. Cette fille secourue par quelques personnes qui travaillaient aux champs,
survécut à son accident; mais fort peu de temps, puisqu’elle est morte le 26, malgré les soins de M. d’Enneval
qui s’y transporta avec un chirurgien. La Bête furieuse de n’avoir pu dévorer cette fille à son aise, se
rendit à l’instant au Mazet, paroisse de Julianges, y attaqua un jeune garçon qui lui présentant la lame d’un
couteau attachée à un bâton, la fit retourner, et ne put cependant l’empêcher de s’élancer sur une fille d’environ
14. ans, qu’elle égorgea, et à qui elle mangea une hanche dans le temps que le jeune garçon allait
chercher du secours. Par une suite de fureur inconcevable et jusqu’à présent inouïe, ce cruel animal vola
tout de suite à Marcillac, y attaqua une autre fille qui aurait eu le sort des deux premières, si un petit garçon
d’environ 12 ans ne l’eût défendue avec une baïonnette dont il piqua si bien la Bête qu’il la rougit de
son sang, et lui fit enfin lâcher prise. » (Généal43) [Doc174] • Cette lettre indique la mort de Marguerite Martin le 26 (la veille), alors que l’acte de
décès du 28/05 indique le 27 (jour de la lettre).
28 mai (Mardi, dernière fête de la Pentecôte) Le Courrier d’Avignon publie les lettres du Malzieu
du 14/05 et de Mende du 16/05. La Bête attaque un paysan de Paladine (Chaulhac). Il est à
cheval et proche de son village; la Bête le fait tomber de cheval, mais il est secouru (journal,
23/06). Battue sans succès des d’Enneval (Lettre, 30/05). Lettre de M. d’Enneval datée
du Malzieu, relative aux attaques du 24: « Pendant ce temps la maudite bête alla égorger une fille de treize ans au Mazel paroisse de Juliange... j'y
fus; elle avait cinq à six crocs au col et une cuisse mangée. Je l'empoisonnai. Je ne sais si elle y a touché
ces deux derniers jours, auquel cas j'ai dit qu'on l'enterrât aujourd'hui si la bête n'y était pas revenue. »
(A.D. P-de-D. c. 1733).
Enterrement de Marguerite Martin: « L’an mille sept cent soixante cinq le vingt huit du mois de mai a été inhumée Marguerite Martin qui est
morte le vingt sept du dit mois de mai et a été dévorée par la bête féroce quoiqu’elle a eu le temps de recevoir
les sacrements et âgée d’environ vingt ans. Présents Joseph Poule et Pierre Delcros voisin illiterés de
ce requis. J’ai signé Chaleil prieur » (Dumas) [Doc102] • Pourcher fournit une copie conforme de l’acte par le maire de St.-Privat-du-Fau, J.P.
Bouchet.
29 mai (Mercredi) M. d’Enneval fils arrive à Mende (lettre, 30/05). Enterrement de Marie Valès: « Le vingt quatre mai mille sept cent soixante cinq a été mangé par la bête féroce le corps de Marie Valès
du Mazet, paroisse de Julianges, fille légitime et naturelle à Jean Valès et à feu Catherine Grimal dudit Mazet
le reste est décédée sur le champ sans [manquant: secours ?] âgée d’environ 13 [ans] Le reste du corps
a été inhumé le vingt-neuf du même mois: présents à la sépulture Jean Raversac, Vital Pelou dudit Julianges,
illiterés; en foi de ce Rauzeire, prieur » (A.D. Lozère) [Doc100] • Pourcher fournit une copie conforme de l’acte par le curé de Julianges, H. Nurit.
30 mai (Jeudi) D’après une lettre de Versailles, le roi, apprenant les nouveaux carnages causés par
la Bête et instruit des plaintes contre MM. d’Enneval en qui il avait eu une extrême
271
confiance, est sensiblement peiné, au point qu’il se fâche contre ceux qui l’entourent. Sans
attendre un moment, il fait appeler M. Antoine, son lieutenant des chasses et son porte-arquebuse,
le prie de choisir des chasseurs et d’aller dans le Gévaudan avec quelques-uns de
ses limiers pour y faire cesser ces désastres. Les ducs d’Orléans et de Penthièvre et le
prince de Condé s’empressent de seconder les vues du roi en joignant l’élite de leurs
meutes à celle de sa Majesté (lettre, 08/06). [Antoine01/02] La Bête harcèle P. Olier, journalier
de Chanteloube tandis qu'il laboure près d'un petit bois. Il fait d'abord bonne contenance,
et marche vers la Bête avec une hache, mais elle l'attend et l'effraie tant qu'il n'ose
s'approcher. Il va chercher du secours à son village. Les paysans viennent en foule; l'un
d'eux la découvre dans un champ de blé et lui tire un coup de fusil sans la blesser. Un autre
paysan, à portée de lui donner un coup de hache, craint de la manquer et d'être ensuite attaqué.
La bête se retire finalement à petits pas dans les bois de Boussillon (Pinols) (lettre,
01/06). Lettre de M. Lafont à l'intendant de Montpellier: « ... Les nouveaux désastres qu’on m’avait annoncés, vendredi dernier dans la nuit, et dont j’ai eu l’honneur
de vous parler sur la fin de la dernière lettre, n’ont été malheureusement que trop vrais. Il résulte du
détail qu’en fait M. Rouzeire, prieur de Julianges, que vendredi 24 de ce mois, la Bête féroce attaqua une
fille très vigoureuse sur la paroisse de St.-Privat-du-Fau et la saisit au col, elle fut secourue par deux bouviers,
mais néanmoins si dangereusement blessée que M. le prieur de St.-Privat fut la confesser sur place.
M. d’Enneval, le fils, qui est arrivé ici hier au soir m’a dit qu’elle était morte de ses blessures.
Après ce premier malheur, le monstre parut à une demi-lieue de là, au village d’Amourettes, paroisse de
Julianges, et à la vue de plusieurs habitants, il courut après une fille de 10 ans qui allait garder du bétail et
qui fut assez promptement secourue pour n’avoir aucun mal. Du village d’Amourettes, la Bête fut à un bois
du terroir du Mazet sur la même paroisse et y attaqua un petit garçon et une jeune fille qui gardaient du bétail.
Elle commença cette attaque par le petit garçon, qui se défendit avec un couteau. Elle s'élança ensuite
sur la fille qui était âgée de 13 ans. Le petit garçon fut appeler quelques personnes qui étaient tout auprès
de là; mais le secours arriva trop tard. La Bête avait traîné cette fille dans le fort du bois, lui avait coupé le
col et dévoré déjà une partie des cuisses.
M. d’Enneval en ayant été informé, envoya un de ses domestiques pour empoisonner le cadavre, qui a été
exposé quelques jours. La bête passa ensuite, ce même jour vendredi, en Auvergne, sur la paroisse de Lorcières,
diocèse de St.-Flour, limitrophe de celle de Julianges, et attaqua une autre jeune fille, que M. le
prieur de Julianges marque avoir été secourue par les habitants du village de Marcillac. M. d’Enneval fils
m’a dit, au contraire, qu’elle ne devait sa délivrance qu’à un jeune homme de 15 ans, qui était armé d’un
bâton au bout duquel il avait attaché une lame de couteau fort pointue et longue de 6 pouces; que ce jeune
homme avait défendu assez longtemps cette fille, qu’il avait eu la précaution de mettre derrière lui; que la
Bête tenta à plusieurs reprises de la lui enlever en le tournant; que dans un de ses tours, il parvint à l’atteindre
de son arme, et lui porta auprès de l’épaule un coup assez fort pour que la lame du couteau pénétrât
bien avant dans le corps; qu’il la retira toute ensanglantée; que la Bête s’éloigna, marchant d’un pas mal
assuré; qu’on ne s’est cependant pas aperçu qu’elle ait laissé du sang, mais l’arme du jeune homme en était
toute teinte.
C’est ainsi que M. d’Enneval fils m’a raconté le fait. M. le prieur de Julianges, qui est dans le voisinage,
n’en dit rien dans sa lettre. Tous ces accidents sont arrivés à 1 ou à 2 lieues du Malzieu, où résident MM.
d’Enneval. Ils firent exécuter avant-hier mardi, dernière fête de la Pentecôte, une chasse d’un assez grand
nombre de paroisses, qui a été sans succès.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44/272; 2 Mi 116/272).
Juin Jean-Pierre Guilhe est mordu à la hanche gauche au Rouve (Saugues) (Rapport, 20/06/67). • Datation très imprécise. Le procès-verbal du 20/06/67 indique seulement « il y a deux
ans. »
272
Un enfant de 8 ans est attaqué dans le village de La Veysseyre, mais secouru par son père.
Pierre Combeuil est témoin de la scène (Procès-verbal, 20/06/67) [Veysseyre]. • Datation également très imprécise, mêmes références. • La Veysseyre est, dans le procès-verbal, rattaché à Saugues, mais le village de ce nom le
plus proche est situé près de Servières. S’agit-il de celui-là ?
1 juin (Samedi) Grande battue du côté de Saugues, sans succès (lettre, 02/06). Jeanne Hugon, 11
ans, est égorgée dans un bois tandis qu'elle gardait des bestiaux près de Lair (Nozeyrolles)
(lettre ci-dessous; acte, 02/06). Une autre fille qui était avec elle se sauve et va se cacher
dans les rochers (journal, 23/06). • Certaines versions (par exemple Pic) mentionnent deux attaques; la petite fille qui se
sauve accompagne un garçon qui est dévoré, puis la Bête dévore Jeanne Hugon. C’est la
version de la lettre du 06/06.
Correspondance entre deux confrères, l’un de Mende, l’autre du sud: « A Mende le 1er juin 1765,
J’ai l’honneur de vous envoyer, ci-joint, monsieur et cher confrère, ma quittance...
Le sexe est un cabinet bien souvent à charge. Il semble que la bête féroce le connaît puisque, de préférence,
elle attaque des filles.
A propos de ce cruel animal qui avait pris vacances, pendant une dizaine de jours, on la croyait morte ou
du moins dépaysée. Depuis une douzaine de jours elle a fait éprouver le contraire par plusieurs nouveaux
ravages, car il ne se passe presqu’un jour qu’elle ne dévore. Il arrive que dans un seul jour, elle a essayé de
manger deux personnes.
Il y eut, lundi dernier, une chasse générale de 25 paroisses circum voisines où ce monstre habite, mais
nous la croyons infructueuse, comme bien d’autres fois, puisqu’on n’aurait pas manqué de l’envoyer sur
l’instant à Monseigneur notre respectable prélat et à M. Lafont, syndic.
Il a fait, dans ces montagnes, ces jours passés et fait encore un froid d’hiver. Il a gelé, on craint que la
récolte qui paraissait des plus belles, n’en souffre.
Comment va le train des vers à soie ? Je crains que les pluies continuelles n’y portent grand préjudice.
Dieu est sur tout. » (Signature illisible, mais au dos: lettre et reçu de M. Assenat (?) (G2). • La période d’accalmie mentionnée correspondrait aux 10-20/05; mais nous recensons
au moins 3 attaques durant cette période.
Lettre (Fabre, sans date, après le 01/06): « Je viens avoir l'honneur de vous donner avis que l'une des bêtes qui dévore le monde a passé à Lair, paroisse
de Nozeyrolles, le 1er juin, et a mangé une petite fille d'Étienne Hugon en gardant les bestiaux.
Cet animal a paru plusieurs fois aux environs du village de Lair, en Auvergne, elle y attaqua un enfant le
27, qui se trouvant à portée de sa maison, eut le temps de s'y réfugier.
Le 30, elle tenta à diverses reprises de surprendre le nommé P. Olier, journalier de Chanteloube, même
paroisse de Nozeyrolles. Cet homme labourait près d'un petit bois. Il fit d'abord bonne contenance, et voulut
aller à la Bête féroce avec une hache dont il était armé; elle attendit et lui inspira tant de frayeur, qu'il
n'osa s'approcher. Il alla chercher du secours à son village, les paysans vinrent en foule, l'un d'eux la découvrit
de fort près dans un blé, et lui tira un coup de fusil sans la blesser, un autre paysan fut à portée de
lui donner un coup de hache, mais la crainte de la manquer, et de se voir ensuite attaqué le retint et la bête
se retira ensuite à petits pas dans les bois de Boussillon, paroisse de Pinols, en Auvergne. » (A.D. P.-de-D.
c. 1733).
273 • Fabre indique cette lettre comme « de M. de St.-Florentin, » ce qui ne peut être exact au
vu du contenu. Il s’agit plus probablement d’un brouillon de lettre à M. de St.-Florentin.
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 11/06: « La Bête féroce du Gévaudan, qu’on croyait morte de ses blessures, y fait de nouveaux ravages. Les dernières
lettres de ce pays-là portent qu’elle a dévoré depuis peu deux filles sur la paroisse de Venteuges; la
dernière le 19 mai. Elle en coupa la tête et entraîna le cadavre environ 150 pas plus loin, en suça tout le
sang, et en arracha le coeur; 24 heures après, la Bête revint sur la place où était encore le cadavre, et en
dévora toute la poitrine. M. Hunal d’Orfeuille, paroisse d’Albaret Sainte-Marie, lui décocha le 20 de 15 à
18 pas un coup de fusil chargé avec deux lingots. La Bête tomba sur le coup; mais une minute après elle se
releva par un bond, et décampa. On ne doute plus qu’il n’y ait deux Bêtes féroces, puisque le 7 mai on en
trouva une dans le bois de Saugues, et que dans le même moment une autre attaqua une fille qui gardait des
vaches auprès du Bacon-Vieux. M. de Rochemure, curé d’Arcomie, prêtre d’un mérite distingué, en ayant été averti, se mit à la poursuite de la Bête avec ses paroissiens et ceux du Bacon, et la poursuivit jusqu’au
soleil couché. On lui tira de 30 pas un coup de fusil chargé à balle. La Bête ne fit que plier sous ce coup.
Grezet, dit le Marquis, Charpentier du Bacon-l’Eglise, qui est un excellent chasseur, lui tira à 13 pas de
distance un coup de fusil chargé d’un lingot: la Bête tomba, fit un tour, et se releva une minute après. La
même Bête avait attaqué un garçon de 16 ans qui fut défendu par les vaches qu’il gardait. Le 24 elle a surpris à trois quarts de lieue du Malzieu en approchant de la Margeride dans la paroisse de St.-Privat du Fau
un enfant qu’elle aurait dévoré, s’il ne fût venu du secours. On écrit de Saugues que du moment qu’on eut
appris la nouvelle que la Bête avait dévoré le 19 une fille dans la paroisse de Venteuges, qui n’est qu’à trois
quarts de lieues de Saugues, tout ce qu’il y eut d’hommes dans cette petite ville en état de porter les armes,
se mirent en marche. Vingt demoiselles de cette même ville prirent aussi un bâton et une baïonnette, et se
rendirent par une route différente de celle que tenaient les chasseur aux tristes lieux des scènes tragiques,
bien résolues de venger solidairement les injures réitérées faites à leur sexe. » (Généal43) [Doc175] • Voici un bon exemple de rumeurs déformées et amplifiées (la Bête n’est pas revenue
sur le cadavre, la poitrine était dévorée lorsqu’on le retrouva.) La bête est vue aux environs
de Saugues le 06/05 au soir, non (pour autant qu’on le sache) le 07/05. En revanche
la lettre ne mentionne qu’une des nombreuses victimes du 24/05. La lettre du 25/05 date
du 23/05 le coup de feu de M. Hunal d’Orfeuille.
2 juin (Dimanche, Trinité) M. d’Enneval mène une chasse générale, sans succès (lettre, 06/06).
Lettre de M. d’Enneval père, de Saugues, à M. Lafont: « Monsieur, depuis le dernier meurtre arrivé à Venteuges, par crainte que vous n’ayez pas reçu une lettre
par laquelle je vous mandais le détail de ce qui s’était passé, le 24, au vrai et non pas comme gens qui ont
fait courir des bruits faux, savoir que nous ne chassions pas, qu’on ne faisait que promener les chiens le
long des chemins, que nous ne nous employons pas. Je serais en état de prouver le contraire de toutes façons;
mais je vous ennuierais de tous ces verbiages et ces impostures dont j’ai les preuves en main.
La Bête attaqua, ce dit jour 24 mai, à St.-Privat-du-Fau, une fille de 25 ans, lui fit cinq ou six crocs au
col en la traînant; elle en est morte trois jours après. Elle égorgea ensuite une fille de 13 ans, au Mazet, paroisse
de Julianges, lui mangea une cuisse.
Comme j’étais allé voir l’autre, je m’y transportai et empoisonnai le reste du cadavre. Elle n’y est pas
revenue. Cette maudite Bête ne se contenta pas à cela. Le soir, elle attaqua encore une fille de 12 ans, gardant
aussi ses bestiaux aux Côtes-Rouges, paroisse de Lorcières, aussi en Auvergne, et n’eut que le temps
de lui arracher sa capote et sa coiffe, un jeune garçon de 15 ans n’ayant point peur, armé d’un bâton garni
d’une lame de couteau de 6 doigts de longueur, l’ayant défendue et ayant porté un coup de cette baïonnette
qui s’arrêta au manche, au corps de cette Bête, qui quitta la partie. J’y fus et le questionnai et il me montra
la baïonnette encore teinte de sang.
Un berger qui avait ouï le combat d’une côte à l’autre et une femme m’en dirent autant. Cela n’a pas
empêché qu’on ne nous ait donné des alertes, soit de cette Bête ou des loups, mais nous n’avons rien ici.
274
Le 28, nous fîmes une grande battue, de même que hier, nous n’y trouvâmes rien. On me dit cependant
qu’il y avait ici une fille tuée à Lair, paroisse de Nozeyrolles, en Auvergne; et je ne crois la chose que trop
vraie. Je la tiens du consul de Saugues, où j’étais.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval, père. » (A.D. Hérault)
Acte: « Jeanne Hugon, âgée d'environ onze ans, fille légitime d'Étienne Hugon, laboureur du village de Lair de
cette paroisse, fut ensevelie au cimetière de la paroisse le deux juin mille sept cent soixante cinq, ayant été égorgée dans les bois dudit Lair par une bête féroce et à demi mangée le jour précédent. Furent présents à
sa sépulture ledit Étienne son père, Claude Biscarrat, Jean Danti et autres habitants dudit lieu qui n’ont su
signer de ce interpellés. En témoin de ce Daudé, prieur-curé. » (A.D. P-de-D c. 1733; A.D. Haute-Loire c.
6E 164/1; E dép. 346/3). [Doc39]
3 juin (Lundi, pleine lune) M. d’Enneval fils revient de Saugues après une battue infructueuse. Il
est averti par le consul de Saugues de l’attaque de Lair (lettre, 04/06). Lettre de M. Pagès
de Vixouze à l’intendant d’Auvergne: « Je reçus au mois de juin 1764 une ordonnance de la somme de cent livres que vous eûtes la bonté de
m’envoyer pour les gratifications que vous accordez aux destructeurs des loups. J’étais pour lors en avance
de la somme de dix sept livres, et je le suis à présent de celle de soixante sept livres suivant les états que j’ai
eu, monsieur, l’honneur de vous envoyer, et celui du mois dernier que je joins ici. On se plaint dans certains
cantons de cette élection que les loups y font beaucoup de dégât, et il y en a qui croient que les chasses et
les battues qu’on a faites du côté de St.-Flour et dans le Gévaudan à l’occasion de la mâle bête nous ont attiré
en ce pays ci beaucoup de ces animaux. » (A. D. P.-de-D. c. 4731) [Doc85]
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 14/06: « Les mauvais succès qu’ont eu nos chasseurs dans la poursuite de la Bête féroce ne les ont point rebutés.
Leur émulation au contraire s’en est accrue, et les a rendus plus industrieux à inventer des moyens de
mieux réussir. Entre les divers stratagèmes de guerre dont ils se sont avisés pour amorcer par la ruse cet
animal non moins rusé que cruel, en voici un, qui à la vérité a été jusqu’à présent infructueux, mais qui
vraisemblablement ne le sera pas toujours; et s’il devait l’être, on ne voit pas sur le succès de quel autre on
pourrait compter, puisqu’on ne saurait en imaginer aucun où le piège qu’on tendrait à la Bête fût caché
sous des dehors plus attrayants pour elle. On prend des enfants: on les mène dans les endroits que cette
Bête fréquente: on leur dit de se divertir; et un chasseur se tient caché dans des huttes à demi-portée de fusil.
En même temps qu’on présente cet appas à son goût décidé et si souvent manifesté pour la chair enfantine,
on en présente un autre à ceux d’entre les chasseurs qui moins piqués que les autres d’une généreuse émulation, pourraient avoir besoin que leur zèle pour le bien public fût échauffé par le motif de l’intérêt
propre. Il y a des particuliers opulents qui ont fait publier la promesse de différentes récompenses. Un entre
autres se charge de payer pendant trois ans la capitation et les droits seigneuriaux du vainqueur de la Bête
et la taille de tout son village. Un président de la cour des Aides qui réside ici, fait aussi des avantages
considérables. Cependant ce qui se passe de nos jours de la part de cette Bête, et qui est nouveau pour
nous, ne l’est point pour notre pays. On a découvert qu’avant le milieu du siècle dernier il s’y passa
quelque chose de semblable ou d’approchant. Le curé de St.-Julien du Tournel dans notre diocèse a trouvé
un registre mortuaire où il y a depuis 1632 jusques à 1640 vingt-cinq enterrements ainsi désignés: un tel
jour a été enterré le bras, la jambe, ou autre parties du corps dévoré par la mâle Bête loup. » (Généal43)
[Doc176] • Voir également 1763, 23/05 pour St.-Julien du Tournel.
275
4 juin (Mardi) Ses parents retrouvent la petite fille de Lair, qui a totalement perdu l’esprit (Journal,
23/06). M. d’Enneval fils écrit du Malzieu à M. de St.-Priest: « Arrivant ici de Saugues, hier soir, monsieur, et ayant fait une battue où l’on n’eut aucune connaissance,
j’ai l’honneur de vous informer que le consul de Saugues me vint avertir qu’il y aurait eu une fille dévorée
au village de Lair, paroisse de Nozeyrolles, en Auvergne; je ne puis vous en dire les particularités, mais le
fait n’est que trop. [sic]
Vous avez su, à moins que la lettre ne vous soit pas parvenue, le détail du 24, qui est surprenant, deux
personnes dans le même jour égorgées ! Une autre qui s’en est sauvée; cela nous décourage après tous les
travaux, dont tout le monde est instruit et convaincu: les paroisses se fatiguent et s’ennuient du mauvais
succès, mais je le donne à quiconque s’est mieux employé et s’emploiera.
D’ailleurs, je sais que M. de Morangiès a dit et écrit à ceux qui s’informaient dans le pays que nous ne
travaillions point; qu’on menait les chiens à une demi-lieue; qu’il les avait vu chasser, qu’il croyait qu’ils
ne chassaient cette Bête; dans le temps qu’il ne doit point ignorer que nos gens ayant détourné dans son
bois dont il ne veut pas que personne approche (ayant fait désarmer de son autorité tous les paysans), la
Bête y fut levée et chassée, et que les chiens l’ayant menée par les bois du Sauvage y restèrent perdus; qu’à
une autre chasse, la Bête ayant été levée à Fraissenet [Chazalet], elle vint tomber aux Dux dans les montagnes.
S’étant fait voir à Fraissenet [Langlade], on mit les chiens après, et lui-même les vit rapprocher et
les louait beaucoup, disant publiquement qu’il était fâcheux que ces chiens-là ne fussent pas soutenus, dans
le même temps qu’étant monté sur une médiocre bête valant bien 50 écus, mais qu’il aime, il était à portée,
ayant un fusil, d'approcher la Bête qui, ayant été tirée par M. de La Fayette, à 15 pas, fut arrêtée par les
chiens, quoique séparés; mais suivant son dire, il ne voulait pas crever sa jument qu'il estime beaucoup;
cela est au su de tout le monde.
Je crois que c’est la raison qui l’a indisposé que l’on avait glosé ses propos, qui cependant ne font aucun
tort; il est venu chasser en litière et passant son chemin. Je crois qu’il n’est pas connaisseur sur cet article.
Il a été témoin qu’étant à St.-Alban, nos gens et nous-même allâmes à l’affût autour de son bois et dans les
gorges et passages où la Bête prend sa route.
Tout cela ne cadre pas avec ce qu’il avance. Il me fait un reproche que nous n’avons pas fait tuer les
loups qui ont été détruits. Je ne m’en suis point fait un mérite, j’ai dit qu’ils n’avaient été détruits que dans
les jours de battue; témoin, le jour de l’Ascension et le dimanche ensuite, suivant le rapport du curé de Venteuges,
homme respectable de toutes façons.
Je ne sais pas s’ils ont été payés en Auvergne. Ceux qui ont été portés à Mende à M. Lafont, j’en suis sûr.
Ainsi, je n’ai point exposé rien que de vrai.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval, fils. » (B.N.). • La référence à une chasse durant laquelle des chiens se sont perdus dans le bois de Réchauve
doit concerner celle du 01-02/05; la mention « un autre jour... à Fraissinet » doit
concerner le 06/05.
5 juin (Mercredi) Lettre de Mende, reprise dans le Courrier du 18/06: « Toutes les nouvelles qu’on a publiées au sujet de la Bête féroce n’ont pas été d’une égale authenticité.
S’il n’y en a guère eu de fausses dans le fond, plusieurs ont été altérées dans les circonstances, ou par défaut,
parce qu’elles ne disaient pas tout, ou par excès parce qu’elles disaient trop. Celles qu’on va lire ne
sont ni controuvées, ni tronquées ni exagérées; et si elles ne sont pas les plus récentes qu’on ait données au
public, elles méritent d’être mises au nombre des plus vraies et des plus exactes, tant par le caractère respectable,
que par la véracité très connue chez nous de celui qui les a écrites. C’est M. Rouzière, prieur de
Julianges près le Malzieu en tirant vers la Montagne de la Margeride, qui les a mandées à M. Louis, chanoine
honoraire de notre cathédrale et grand vicaire de Mgr. notre évêque, dans une lettre du 25 mai, dont
voici la teneur. » (Généal43) [Doc177]
276
L’article poursuit en citant la lettre de M. Rouziere du 25/05. M. de l’Averdy répondant à
la lettre de M. de St.-Priest du 31/05 déplore les nouveaux malheurs (Pourcher).
6 juin (Jeudi, Corpus Christi) Lespinasse de Mongibaud, inventeur d’un piège pour la Bête, reçoit
une réponse de M. de Lamartinière, chirurgien du roi, à qui il a soumis son projet (lettre,
10/06). M. de St.-Priest répond à la lettre du 23/05 de M. d’Enneval en lui disant que ce
malheur lui fait beaucoup de peine et qu’il doit continuer avec bien de diligence à la délivrance
du pays (A.D. Hérault). M. de St.-Priest envoie l’ordonnance suivante à M. Lafont;
il lui parle de la triste mort de la fille de Servillanges et le prie d’ordonner, dans un cas
semblable, des recherches plus minutieuses: « Marie-Joseph Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finances en la province du Languedoc.
Vu la quittance jointe à la présente ordonnance délivrée par M. d’Enneval, le 15 mai dernier, au sieur
Lafont, notre subdélégué, de 480 livres, dont il lui a fait l’avance pour les frais des chasses de la Bête féroce
qui ravage le Gévaudan.
Nous ordonnons que ledit sieur Lafont sera remboursé de ladite somme de 480 livres par le sieur trésorier
de la Bourse, lequel en sera remboursé lui-même sur le rapport de la présente ordonnance quittancée et
sur l’état que nous adresserons au ministre de toutes les dépenses relatives à ce même objet, conformément à ce qui nous a été marqué par M. le contrôleur général.
Fait, ce 6 juin 1765.
De St.-Priest. » (B.N.)
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 18/06: « Les carnages de la Bête féroce, suspendus pendant quelque temps, ont recommencé. Elle dévora le 1er de
ce mois un garçon de 9 à 10 ans à la paroisse de Nozeyrolles des bois en Auvergne, limitrophe du Gévaudan.
Une jeune soeur de ce garçon, qui était avec lui, chercha son salut dans la fuite, et fut se cacher entre
les rochers dans un bois voisin. Comme elle ne paraissoit point, on crut qu’elle avait eu le même sort que
son frère; et l’on fut agréablement surpris lorsqu’en cherchant ses ossements, on la trouva saine et sauve.
Le lendemain, M. d’Enneval, qui est chargé de diriger toutes les chasses à son gré, en ordonna une générale,
et prit, comme dans toutes les autres, les mesures les plus propres à la faire réussir; mais elle n’eut
pas un meilleurs succès; et c’est toujours à recommencer. » (Généal43) [Doc177] • Dans la version fournie par Pourcher, la fillette a totalement perdu l’esprit.
7 juin (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Saugues du 25/05 (Généal43). La
Bête se présente sur la Margeride au-dessus de La Croix-de-Fer à un marchand de Saugues
qui, saisi de frayeur, se cache derrière un buisson et voyant la Bête prendre la route qu’il
doit tenir pour se rendre chez lui, prend un autre chemin et se rend à Grèzes où il couche,
n’ayant ni la force ni le courage de continuer sa route. Un orage de grêle s’abat sur
Saugues et sa région, endommageant les récoltes (lettre, 13/06). • Je ne trouve pas de « Croix-de-Fer » entre Grèzes et Saugues, mais il y a une « Croix
d'argent. »
8 juin (Samedi) Chasse sur les hauteurs du Malzieu (lettre, 03/06). Un enfant de deux ans est à
demi dévoré dans la paroisse de Nozeyrolles (André). Lettre de M. de St.-Florentin à M. de
Ballainvilliers: « Sur le compte, monsieur, que j'ai rendu au Roi des nouveaux dégâts causés par la Bête qui infeste votre
département et le Gévaudan, Sa Majesté a pris le parti d'y envoyer le sieur Antoine, son porte-arquebuse,
avec six autres bons tireurs et de bons chiens. J'espère que vous ne tarderez pas à les voir arriver. Je vous
277
prie de leur procurer tous les secours et toutes les facilités qui dépendront de vous pour les mettre en état
de venir bientôt à bout d'une entreprise aussi intéressante pour les peuples de ces deux provinces.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc70] • Pourcher mentionne une « lettre de Versailles » de ce jour fournissant des détails supplémentaires.
S’agit-il de la même ?
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour, le 8 juin 1765.
Monseigneur,
M. d’Enneval vient de me faire l’honneur de m'écrire et il me marque que la bête féroce a reparu depuis
quelque jours plus furieuse qu’auparavant. Elle a dévoré plusieurs personnes en Gévaudan, est venue a la
paroisse de Lorcières, élection de St.-Flour, où elle a attaqué une fille qui fut heureusement secourue par
un berger qui combattit la bête et la blessa de son bâton armé d’une lame de couteau au bout. M. d’Enneval
qui y fut tout de suite me marque qu’il a vu cette espèce de dague toute ensanglantée. Nombre de particuliers
de cette paroisse m’ont assuré que ce jeune homme l’aurait indubitablement détruite dans cette occasion
si le fer de son bâton avait eu plus de longueur pour pouvoir la blesser dans la capacité. Elle traversa
tout de suite la paroisse de St.-Just et se jeta ensuite en Gévaudan où M. d’Enneval me marque qu’il va la
suivre du côté de Sauges.
Je suis avec respect, monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. » (A.D. P.-de-D. c. 1733)
[Doc55]
M. Antoine se met en route pour le Gévaudan. Il est accompagné de son fils et d’un valet,
de huit capitaines de la garde royale de Versailles et St.-Germain, et de six garde-chasses
mis à sa disposition par les princes du sang (le prince de Condé, le Duc d'Orléans et le duc
de Penthièvre), excellents tireurs: Rinchard, Lacour, Pélissier, Frigaud, Delion, Lachenay,
Lesteur, Bonnet, Mareschaux, Lecomte, Lacoste, Dumoulin, Regnault et Lestans, et de
deux valets de limiers (Lafeuille et Berry) accompagnant quatre grands chiens de la Louveterie
Royale qui ont chacun tué plusieurs loups et une forte levrette (Pourcher, Fabre,
Louis, Pic). Les gardes de M. Antoine portent tous la bandoulière aux armes du roi et des
princes. Les tenues des capitaineries royales sont bleu turquin, avec le collet et les parements
en botte écarlates, de même que la veste et la culotte. Pour la maison d’Orléans,
l’habit est rouge, collet et parements bleu foncé (Berthelot, in G6) [Louvet]. • Pic, entre autres auteurs, donne cette date pour le départ de M. Antoine, ce qui semble
cohérent avec une arrivée à Clermont le 19. Mais plusieurs documents relatifs à son départ
posent alors des problèmes de datation: son ordre de route est daté du 14/06, ainsi
que la lettre de M. de St.-Florentin dont M. Antoine est censé être porteur !
9 juin (Dimanche) Lettre de M. d’Enneval fils, du Malzieu, à M. Lafont: « M. Lafont, je ne puis rien vous mander de nouveau. Monsieur, nous partons demain pour Nozeyrolles en
Auvergne. Nous venons de recevoir de la Cour des ordres pour ne pas nous ennuyer et les plus touchantes
et engageantes. Ce qui pourra peut-être faire mal au coeur de certaines gens; mais je suis assuré que vous
en serez charmé.
J’ai l’honneur, etc.
D’Enneval, fils. » (A.D. Hérault c. 44).
10 juin-4 octobre Silence total de la Gazette de France (Blanc).
278
10 juin (Lundi, dernier quartier) Les d’Enneval partent pour Nozeyrolles (lettre, 09/06). [Nozey01,
Nozey02] Ils battent les bois de part et d'autres de la Desges (Louis). [Desges] Lettre de
Lespinasse de Mongibaud (voir 06/06) à M. de St.-Priest: « Monseigneur, voyant la relation de la Bête meurtrière qui fait tant de dégâts dans votre province, et par
les gazettes, l’impossibilité de la détruire, j’invente une machine en bois infaillible, pour la prendre en vie,
et toutes sortes de bêtes carnassières jusqu’aux ours même, en mettant dedans un appel qui convient à
chaque espèce.
Par exemple, pour cette Bête, je mettrais une petite statue habillée en enfant et quelqu’un perché sur un
arbre tout près qui se plaignît et fît des lamentations, fût de jour et encore mieux de nuit. Elle viendrait bien
vite en abordant cette statue, qui aurait quelque chose de vivant dans la tête et sur la poitrine. Placée dans
un bois au milieu d’un chemin que la machine borderait des deux côtés de la longueur de 15 pieds, en laissant
le chemin libre à l’abord de la statue et même en passant, la machine se détendrait et fermerait le chemin à ses deux extrémités avec une telle rapidité qui ne donnerait pas le temps à la Bête d’en partir. Je l’ai éprouvée. L’idée ne me fut pas venue que j’en fis faire une en petit, auprès de mon village où je trouvais
tous les matins un ou deux gros mâtins pris dedans. Sûr de mon fait, j’écrivis en conséquence en Cour; Mme
la marquise de Bonne Guise me fit l’honneur de me faire réponse que la commission était donnée, mais que
si on ne pouvait pas détruire cette Bête, qu’on me proposerait au roi.
Croyant que sa Majesté l’aimerait mieux en vie que morte, j’écrivis à M. de Lamartinière, son chirurgien,
je lui expliquai mon idée et lui demandai que si sa Majesté voulait que je fusse pour prendre enfin
cette Bête meurtrière pour la lui amener à Paris, et que pour cela j’avais besoin d’avances pour faire le
voyage et la dépense. Je ne sais s’il communiquera ma lettre à sa Majesté, il n’en parle point par sa réponse
qu’il fit tout de suite, par laquelle il me marque que ce n’est point à la Cour qu’il faut s’adresser
pour un cas pareil, que c’est à vous, monseigneur, qui êtes à portée et en situation pour faire la dépense
qu’il faudrait pour cela. Si vous goûtez la chose et que sitôt la lettre reçue je me donne l’honneur de vous écrire, s’il est encore temps et il est de reste s’il ne se fût pas mépris de mon adresse. Sa lettre est en date du
26 et je la reçus le 6 de ce mois.
Vous voyez, monseigneur, que je me conduis selon ses ordres et tout comme je ferai avec soumission et
respect aux vôtres, si vous me faites l’honneur de m’en donner. Si la Bête n’est pas morte et que Monseigneur
veuille m’employer, il faut qu’il ait la bonté de m’envoyer chercher, je suis un pauvre soixantenaire
qui ne possède pas une bonne santé par la trop grande fatigue que j’ai prise pendant 18 ou 20 ans aux
fosches des seigneurs de la Cour. Si Monseigneur voulait m’honorer d’une réponse, mon adresse est à M.
de Lespinasse de Mongibaud à Badefol dans..., par l’Uzerches en Limousin, à Hautefort. Dans le cas que sa
Grandeur m’envoyât chercher par Brive, Terasson, Badefol.
Permettez, monseigneur, que je prenne la liberté de vous assurer de l’attachement respectueux avec lequel
j’ai l’honneur, etc.
Lespinasse de Mongibaud
Je ne suis qu’à 5 petites lieues de Brive. » (Pourcher)
11 juin (Mardi) L’intendant de Soissons obtient un arrêt du conseil établissant une imposition annexe
de 300 livres pour en gratifier tous ceux qui viendraient représenter une tête de loup.
La gratification est fixée à 12 livres pour une louve, 10 pour un loup, 6 pour un jeune loup
de 1 an et 3 pour un louveteau (Moriceau2). Le Courrier d’Avignon publie la lettre du
Malzieu du 27/05 et celle de Paris du 01/06 (Généal43). Les d’Enneval vont coucher à
Paulhac avec leurs gens et leurs chiens (lettre, 13/06). Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers
(A.D. P.-de-D. c. 1734). Un berger de la paroisse de Pinols, en Auvergne, sur la
Margeride, étant dans sa cabane la nuit pour veiller à la sûreté de son troupeau, entend du
bruit et voyant venir ses chiens à lui, il sort et voit au milieu de ses brebis la Bête qui, sans
en attaquer aucune, franchit d’un saut la claie qui forme le bercail, vient à lui et lui livre un
combat dont il se serait mal tiré; mais ses chiens attaquent vigoureusement la Bête et la
font fuir (lettre, 13/06). • Boyac et Cubizolles placent l'incident à Clavières.
279
12 juin (Mercredi) Chasse de dix paroisses (lettre, 13/06). A six heures du matin, M. d’Enneval se
rend au rendez-vous à la chapelle de Beaulieu [Beaulieu]. On lui rapporte que la Bête a été
suivie jusqu'au Besset. Il renvoie les gens à pied de St.-Pierre-le-Vieux et de Prunières,
garde environ trente tireurs à cheval, et se met en chasse. A La Vachellerie, on lui rapporte
qu'un paysan l'a vue à la pointe du jour derrière une petite muraille. Envoyé chercher, il
confirme le fait, conduit d’Enneval à l'endroit et lui dit que la Bête a pris la fuite à son approche,
la tête tournée du côté du bois de la Molle. Ils se rendent à Dièges, traversent les
bois du Favard, ceux du Besset, et passent la rivière près du château du Besset. Là, on leur
rapporte que vers neuf heures, la Bête a voulu attaquer une femme et une fille qui se sont
défendues avec leur baïonnette, et a fait route vers Nozeyrolles. Les chasseurs s'y rendent;
on n'a pas vu la Bête. Le prieur Daudé indique que les bois les plus épais sont ceux de M.
du Pont de la Grange et ceux de M. d'Apcher. M. d’Enneval s'y rend, grimpe la montagne,
poste les tireurs sur la crête et lâche les chiens. La Bête est débusquée, passe la verrerie de
M. de La Védrines, s'enfuit vers les bois d'Apcher; un orage éclate, et la nuit approchant,
les chasseurs vont coucher à Auvers, dans la bergerie, sans pain ni paille (lettre, 13/06)
[Beaulieu]. • La Molle est située entre La Vachellerie et Dièges. Les bois du Favard sont situés entre
Paulhac et Darnes. • Les Bois de M. du Pont sont probablement le bois de la Tournelle, au-dessus de Nozeyrolles,
et ceux de M. d’Apcher sont La Ténezère. Aujourd’hui contigüs, ces deux bois étaient à l’époque distincts et plus petits. • Ayant testé personnellement (à l'abri de ma voiture) un orage d'été près d'Auvers, je
compatis beaucoup avec les chasseurs...
13 juin (Jeudi) Le Courrier d’Avignon publie deux articles (Blanc). Poursuite de la chasse (lettre
ci-dessous). A peine revenus au Malzieu, les d’Enneval se rendent à Prunières, sans succès
(lettre ci-dessous). Lettre de M. d’Enneval à M. Lafont: « Monsieur, nous fîmes partir, le 11 au soir, nos gens et nos chiens pour aller coucher à Paulhac, afin de
faire le lendemain matin une quête plus ample. Et nous nous rendîmes à six heures, à la chapelle de Beaulieu,
dans la Margeride, rendez-vous indiqué, où nos gens nous firent rapporter qu'ils avaient connaissance
d'un animal qu'ils soupçonnaient être la Bête et qu'ils l'avaient suivie à traces de limiers par les bois du
Besset, en Auvergne, jusqu'à la rivière qu'ils ne purent passer; et l'heure avançant ils tinrent conseil pour
s'en revenir au rendez-vous. Sur le champ nous renvoyons les gens à pied de la communauté de St.-Pierrele-
Vieux et de Prunières et nous gardâmes environ trente tireurs à cheval, avec lesquels nous nous mîmes à
la poursuite. Passant par La Vachellerie, on nous rapporta qu'un paysan l'a vue à la pointe du jour derrière
une petite muraille. Nous l'envoyâmes chercher, il nous confirma le fait et me mena à l'endroit et il me dit
que la Bête avait pris la fuite à son approche, la tête tournée du côté du bois de la Molle. Nous continuâmes à y marcher, de là, à Dièges. Nous traversâmes les bois du Favard, ceux du Besset et nous passâmes la rivière
près du château de Sarlonges. Là, on nous rapporte que sur les neuf heures, la Bête avait voulu attaquer
une femme et une fille, mais que s'étant bien défendues avec la baïonnette, elle les avait quittées faisant
route vers Nozeyrolles, en Auvergne.
Nous y fûmes et nous nous informâmes si on l'y avait vue. On nous dit que non. Je demandai au prieur
quels étaient les bois les plus fourrés dans ce canton. Il me répondit qu'il y en avait de très forts de l'autre
côté appartenant à M. du Pont de la Grange et qu'en tirant encore plus loin dans l'Auvergne, on trouvait
ceux de M. d'Apcher qui y joignaient.
Nous y fûmes et ayant grimpé la montagne, je postai les tireurs sur la crête et envoyai les chiens par dessous
le bois en cas de besoin excepté un limier que je lâchai dans ces bois vers le milieu. Il en eut connaissance,
la rapprocha très bien et lui fit passer ces bois jusqu'à la verrerie de M. de La Védrines, gagnant
vers ceux d'Apcher, où un orage nous prit et la nuit approchant nous l'arrêtâmes et fûmes coucher au village
d'Auvers, où nous couchâmes tous dans la bergerie, et ne trouvâmes ni pain, ni paille. Dès la pointe du
280
jour, je renvoyai en quête dans les bois de M. d'Apcher jusqu'à La Pauze et dans ceux de Collony proche
l'abbaye de Pébrac et le Bois Noir, où on n'eut aucune connaissance.
Nous rabattîmes sur les bois de Julianges, de Paulhac et de St.-Privat-du-Fau, sans autre succès. Pendant
ce temps, on vient avertir au Malzieu, sur les neuf heures du matin, que la Bête avait paru dans les
bois de Serverette et aux gorges de Prunières. Une personne, que j'y avais laissée pour avoir soin d'un
chien malade, y fut avec. Il trouva le vicaire qui avait fait entourer ces bois par ses paroissiens, mais dans
la battue il ne sortit rien. Et il n'a pas même été vérifié que ce fût la Bête. Dimanche prochain, nous ferons
une très grande battue. J’aurai l’honneur de vous informer de ce qui s’y passera d’intéressant.
Je suis avec respect ainsi que mon fils, monsieur, votre très humble serviteur.
D’Enneval » (A.D. Hérault c. 44). • Les localisations restent problématiques. La chasse part vers le nord-est (Pébrac); La
Pause est-elle dans la paroisse de Pinols (voir 21/06, mais je ne la trouve pas sur les
cartes) ? Ou s'agit-il de La Pauze, à peu à l'ouest du Mont Mouchet ? Le Bois Noir est
entre Chanteloube et Lair. • « Dans les bois de Serverette et aux gorges de Prunières » indique un vaste territoire le
long de la Truyère. La mention d'un vicaire incite à penser que l'homme de M. d’Enneval
se rend à Prunières. • Le « château de Sarlonges » désigne le château du Besset. Fabre marque cette désignation
d'un (sic); il s’agit d’une erreur pour « Sasselanges, » nom de la famille propriétaire.
Lettre de M. d’Enneval fils à M. Lafont (A.D. Hérault c. 44). Une inscription récente à la
bombe, près des Hontès, indique: « Ici fut dévoré par la Bête le caporal Gayon le 13 juin
1765. » (G5) • Pour B. Soulier, il s’agit d’un canular dont il pense pouvoir identifier les auteurs.
Lettre du Malzieu, reprise dans le Courrier du 28/06: « Si les fréquentes apparitions de la Bête féroce nous causent de fréquentes alarmes, elles nous donnent
aussi d’utiles avis, qui précautionnent contre ses attaques ceux qui s’y trouvaient exposés, et indiquent à
nos chasseurs la route qu’ils doivent tenir pour aller à sa poursuite; au lieu que quand elle passe quelque
temps sans se montrer les gens de la campagne et les voyageurs s’en défiant moins sont plus exposés à ses
surprises; et les chasseurs désorientés ne sachant de quel côté diriger leurs pas pour la rencontrer, errent à
l’aventure, et se fatiguent à pure perte. C’est ainsi que se sont passés le 3, le 4, le 5 et le 6 de ce mois, sans
qu’on eût aucune nouvelle de cette Bête, et pendant lesquels néanmoins M.M. d’Enneval n’ont pas laissé de
battre certains cantons avec plusieurs de nos chasseurs. Mais le 7 elle se présenta sur la Margeride au-dessus
de La Croix de fer à un marchand de Saugues, qui saisi de frayeur se cacha derrière un buisson, et la
voyant prendre la route qu’il devait tenir pour se rendre chez lui, prit un autre chemin et se rendit à Grèze
si frappé de la rencontre, qu’il fut obligé d’y coucher, n’ayant ni la force ni le courage de continuer sa
route. Ce jour si remarquable pour cet homme ne le fut pas moins pour nous par un terrible orage qui s’éleva
sur notre ville et à une lieue aux environs. Après des éclairs et des tonnerres presque continuels, il tomba
sur les trois heures après-midi une si grande quantité de grêle, que toute la campagne en fut couverte; ce
qui, au rapport des paysans, a beaucoup préjudicié à la récolte dans les endroits exposés au vent, qui poussait
la grêle avec tant d’impétuosité qu’elle coupait ou renversait les blés, les légumes et les foins. Le 8 il y
eut chasse sur les hauteurs de notre paroisse; et le 10 une autre sur le territoire d’Auvergne, où l’on disait
que la Bête s’était montrée. Le 11 un berger de la paroisse de Pinols en Auvergne sur la Margeride, à plus
de quatre lieues d’ici, étant dans sa cabane pendant la nuit pour veiller à la sûreté de son troupeau, entendit
du bruit; et voyant venir ses chiens à lui il sortit, et vit au milieu de ses brebis la fatale Bête, qui sans en
attaquer aucune franchit d’un saut la claie qui forme le bercail, haute d’environ quatre pieds; vint à lui, et
lui livra un combat dont il se serait mal tiré, si ses chiens animés par sa voix et par le penchant naturel
qu’ont ces animaux à défendre leurs maîtres, ne l’eussent vigoureusement attaquée et obligée de céder le
champ de bataille. Sur cette nouvelle, MM. d’Enneval exécutèrent le 12 une chasse de dix paroisses, et et se
281
transportèrent avec nos chasseurs dans le territoire de Nozeyrolles sur la Margeride à 3 lieues d’ici, où
cette cruelle Bête avait attaqué à 7 heures du matin une fille, qui ayant été secourue en fut quitte pour la
peur. MM. d’Enneval et nos chasseurs, après avoir battu avec les paroisses commandées les vastes forêts
qui couvrent cette partie de la montagne, renvoyèrent sur les 4 heures du soir les gens de la campagne, et
ceux de nos habitants qui étaient à pied; et ces messieurs avec nos bourgeois qui étaient à cheval continuèrent
leur battue jusques à la nuit, qu’ils passèrent toute entière à Auvers, méchant village sans commodité
ni ressource, et où ne trouvant aucune nourriture pour eux ni pour leurs chevaux, ils égorgèrent un
chevreau, le dépouillèrent, l’apprêtèrent et le mangèrent avec du pain noir, sans autre boisson que de la piquette;
souper qui eut besoin de tout l’assaisonnement que lui donna l’appétit; et dont le dessert fut de coucher
dans une grange sur la paille, où chacun enveloppé dans sa redingote ou son manteau passa la nuit
moins à dormir qu’à sommeiller, malgré la grande fatigue du jour, le froid si ordinaire dans ces climats ne
les laissant pas jouir d’un profond sommeil. Aussi ils se levèrent de grand matin, se remirent en campagne,
et battirent de nouveau ce terrain aussi désert que pénible. Après ces fatigues réitérées un jour de repos ne
leur aurait pas mal convenu; mais leur zèle ne leur a pas permis de le prendre; et à peine étaient-ils arrivés
dans notre ville, que sur la nouvelle que la Bête était dans le bois de Prunières à demie-lieue d’ici, M. d’Enneval
s’y est rendu avec plusieurs de nos habitants, et ils ont battu tout le terrain; mais sans la rencontrer,
quoique dans le temps qu’ils se fatiguaient à la chercher, on mêlât ici aux offices et aux processions qui s’y
faisaient à l’occasion de l’Octave du Sacrement des prières très ferventes pour le succès de leur chasse. Divers étrangers qui viennent de loin pour s’essayer dans cette sorte d’expédition admirent la constance de
MM. d’Enneval et de nos chasseurs à y persévérer malgré tant d’inutiles efforts; mais ils n’ont pas le courage
de les imiter; et après quelques courses, rebutés qu’elles soient infructueuses, ils se retirent. » (Généal43)
[Doc178]
14 juin (Vendredi, Sacré Coeur de Jésus) Le Courrier publie la lettre de Marvejols du 03/06 (Généal43).
Ordre de route de François Antoine: « Étienne François de Choiseul, Duc de Stainville, Pair de France, Chevalier des ordres du Roi et de la
Toison d'or, Colonel Général des suisses et grisons, Lieutenant Général des armées de sa majesté, Gouverneur
et Lieutenant Général de la province de Touraine, Gouverneur et Grand Bailly d'Haguenau, du pays
des Vosges et de Mirecourt, Ministre secrétaire d'État, Grand Maître et Surintendant Général des courriers,
postes et relais de France.
Il est ordonné aux maîtres des postes de la route de Paris à Moulins, St.-Flour; Mende
De fournir à M. Antoine, chevalier de l'ordre de St.-Louis, lieutenant des chasses du Roi, envoyé par Sa
Majesté à Mende,
Les chevaux dont il aura besoin pour courir la poste en payant (gratis)
Fait à Paris le 14 juin 1765
Signé: Le Duc de Choiseul. » (G5). • Voir 08/06 pour les problèmes de datations posés par ce document et les suivants. • Selon ce document, M. Antoine est déjà chevalier de St.-Louis; il ne s'agit donc pas
d'une récompense obtenue pour avoir chassé la Bête. Voir 11/11.
Lettre de M. de St.-Florentin, de Versailles, dont M. Antoine est porteur pour M. Lafont: « J’ai, monsieur, écrit, il y a quelques jours, à M. le comte de Moncan, pour l’informer que le roi est déterminé à envoyer dans le Gévaudan le sieur Antoine, son porte-arquebuse et lieutenant de ses chasses, avec
plusieurs tireurs choisis, afin de travailler à détruire la Bête qui désole cette province. Comme il pourrait se
faire, à cause de la distance des lieux, que vous n’eussiez pas encore reçu d’ordres de M. de Moncan
lorsque Antoine arrivera, j’ai cru devoir vous écrire directement pour vous marquer que vous recevrez,
pour donner à ce dernier, tous les secours et toutes les facilités qui peuvent le mettre en état de remplir sa
mission.
Aussi en attendant que les ordres vous parviennent, vous pouvez avec confiance donner tous ceux qui
conviendront. C’est le sieur Antoine qui vous remettra ma présente lettre et avec qui vous voudrez bien vous
282
expliquer, s’il vous plaît, et vous arranger sur tout ce qui pourra concerner vos opérations. Il connaît M.
d’Enneval, avec qui il est disposé à se concerter.
J’espère d’ailleurs que tous les seigneurs et gentilshommes du canton se porteront volontiers à le seconder
dans une entreprise dont eux et leurs vassaux doivent en retirer tout le profit.
Je ne puis mieux vous honorer, etc.
De St.-Florentin. » (A.D. Hérault)
Lettre de M. de St.-Florentin remise à M. Antoine pour M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 14 juin 1765
Je vous ai prévenu, monsieur, ces jours derniers sur l’ordre que le Roi a donné au sieur Antoine, son
porte arquebuse et lieutenant de ses chasses, de se rendre avec de bons tireurs dans votre département et
dans le Gévaudan pour travailler à détruire la bête qui y cause tant de ravages. C’est lui-même qui vous
présente ma lettre, et à qui je vous prie de nouveau de procurer tous les secours, toutes les facilités, et tous
les agréments qui dépendront de vous.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (A.D. P.-de-D.) [Doc249]
16 juin (Dimanche) Les d’Enneval organisent une battue le long du Mont Grand. Les tireurs s’assemblent à 6 heures du matin, en ligne. Peu de temps après, les paroisses destinées pour la
battue se mettent en mouvement et la Bête est levée sur la paroisse de Julianges. Les habitants
la conduisent droit aux tireurs, mais elle rebrousse chemin et va se cacher dans un petit
champ au bas de la montagne. Deux personnes qui veulent se cacher pour aller pêcher
la font sortir du champ; ils ne la reconnaissent que quand elle en est sortie. Alors, ils
s’écrient: « A la Bête ! » On envoie avertir les d’Enneval, mais ils sont à une grande lieue.
Ils se mettent en poursuite et, chemin faisant, apprennent que la Bête s’est jetée sur une petite
fille d’environ 10 ans, qui gardait deux boeufs au village de Varennes, paroisse de Julianges.
Ses deux boeufs la dégagent, elle en est quitte pour un coup de griffe à l'épaule
gauche. Elle est fille d’un nommé Baret, dit Regord, très honnête famille (Pourcher). Apparemment
effrayée par le grand nombre de personnes qui sortent de la messe paroissiale,
la Bête emprunte un chemin entre les villages de Feyrolettes et de Plaux. Elle tue une
chèvre sans la dévorer. Plus tard, près d'une croix non loin de Lorcières, elle traverse un
groupe de femmes sans les attaquer, mais en provoquant un grand effroi. • La Bête croise un groupe de femmes « non loin d'une croix »: à La-Croix-de-Chalelles ?
La Bête passe ensuite dans les bois de Lorcières et attaque une jeune fille qui gardait les
cochons, mais elle lui jette des pierres, ses animaux la secourent, de même que sa mère qui
est à proximité. La Bête passe le ruisseau de Feyrolettes, puis gagne les bois de Lorcières,
et par la montagne ceux de Marcillac, où elle avait au moins quatre heures d’avance sur la
chasse. Plusieurs habitants poursuivent la Bête avec le curé de Lorcières, M. Ollier, mais
elle disparaît bientôt. La nuit oblige les chasseurs à coucher à Paladine (lettres, 18/06,
03/01/66). M. de l’Averdy écrit à M. de St.-Priest (Pourcher). Lettre de M. Lafont à M. de
St.-Priest: « Monseigneur, j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré, votre ordonnance sur M. de St.-Bresson de 480
livres pour me rembourser de pareille somme que j’avais comptée à M. d’Enneval; j’ai l’honneur de vous
en faire mes très humbles remerciements.
Depuis les derniers malheurs arrivés, le 24, dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte, la Bête féroce
s’est faite voir en plusieurs endroits du Gévaudan, mais elle n’y a fait aucun ravage. Elle s’est tenue principalement
en Auvergne, où l’on assure qu’elle a dévoré, il y a plusieurs jours, une jeune fille sur la paroisse
de Nozeyrolles. MM. d’Enneval me l’ont fait dire par une personne qu’ils avaient envoyée ici, pour remettre
des lettres à la poste. D’ailleurs, le fils ne m’en a rien marqué dans une lettre que j’ai reçue postérieure-
283
ment de lui, par laquelle il m’annonce que M. son père et lui vont sur cette même paroisse de Nozeyrolles,
sans me dire à ce sujet autre chose. Il m’apprend ensuite qu’ils ont reçu des ordres de la Cour pour rester
en Gévaudan et continuer leurs chasses. J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint une copie figurative de
cette lettre.
Vous y verrez, monseigneur, qu’il présume bien que cette prolongation de séjour ne sera pas agréable à
tout le monde. Quoiqu’il n’entre avec moi dans aucun détail sur les nouveaux ordres qui ont été adressés à
M. son père et à lui, je suis cependant informé qu’ils ont donné connaissance à la ville de Saugues de la
lettre qu’ils viennent de recevoir de M. de l’Averdy, et l’on me marque qu’elle porte que l’intention du roi
est qu’ils ne quittent point le Gévaudan, jusqu’à ce que la Bête sera détruite et que quelques dépenses qu’ils
fassent pour cela, elles leur seront allouées. Relativement à ces ordres, MM. d’Enneval viennent d’envoyer à l’imprimeur de cette ville le projet d’une lettre circulaire aux curés ou, en leur absence, aux consuls des
paroisses pour ordonner des chasses, les dimanches et les fêtes.
J’ai l’honneur de vous envoyer copie de cette lettre dont MM. d’Enneval ne m’ont encore moins prévenu
sur les arrangements qu’elle contient. En sorte que je n’en ai eu connaissance que par notre imprimeur. Il
doit en faire 200 exemplaires suivant la lettre que lui écrit M. d’Enneval.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44).
17-19 juin La Bête dévore une femme dans la « plaine des Plantas » (lettre, 22/06). • Cette attaque, dont la datation est incertaine, peut-être mise en rapport avec l’attaque de
la fille Blanc, dévorée à La Brugère près d’Esplantas, donnée par Pourcher dans le
contexte de septembre 66 mais à la datation également incertaine. A contrario, Bernard
Soulier pense que « les Plantas » ne sont pas Esplantas (près de Saugues), mais un lieu
aux environs de Langogne, dont proviennent les informations. En effet, le 19, la Bête
est signalée près de Pradelles. Le lieu exact resterait à identifier. A l’exception de cet
incident, tout indique que depuis le 11 mai la Bête s’est retranchée dans la région des
trois monts.
17 juin (Lundi) Lettre de M. de Moncan à M. de Morangiès: « Montpellier, 17 juin 1765
Le Roi vient de se déterminer à envoyer le sieur Antoine, son porte-arquebuse, avec six autres bons tireurs
et de bons chiens, dans le Gévaudan, pour y donner la chasse au monstre. » (L'intermédiaire n° 1733,
vol. XCIII).
Lettre de M. de St.-Priest à M. de l’Averdy (Pourcher). Lettre de M. Polluche-Lumina,
d’Orléans, à M. de Ballainvilliers: « [En marge de l’en-tête:] Nota en 1709, une Bête féroce de la même espèce épouvanta tellement, que l’on
en tua plus de 100 autres, par des précautions extraordinaires, à la suite desquelles il n’en fut plus parlé.
L’annonce d’une telle autre Bête, et de M. Polluche Lumina d’Orléans.
1765 (17 juin)
Monseigneur
Votre zèle pour le bien de l’humanité m’est un sûr garant que vous recevrez favorablement la lettre que
je prends la liberté de vous écrire au sujet de la bête féroce du Gévaudan. Plus je réfléchis sur toutes les relations
qui paraissent dans les gazettes, plus j’y trouve de ressemblance avec ce qui est arrivé ici et que j’ai
vu en partie à la suite du grand hiver de 1709. Il parut un animal que l’on appelait la Bête qui n’attaquait
que les femmes et les enfants; même manoeuvre, même finesse et même timidité que celui du Gévaudan; la
désolation fut si grande qu’en six mois il y eut plus de cent personnes tant tués que blessés ce qui engagea
le Roi a envoyer la louveterie. L’officier qui la commandait, sans s’amuser à suivre les ravages que faisait
cet animal, ce qui était ordinairement aux environs de la forêt, prit le parti de faire faire tous les matins
284
plusieurs enceintes dans le bois avec le limier, après quoi on allait reconnaître et placer sans bruit les tireurs
autour de l’enceinte, puis on lâchait les chiens dans le fort. Si on manquait la bête on allait faire la
même manoeuvre à une autre enceinte sans poursuivre la bête. Il n’y avait guère de chasse où l’on ne tuât
un, deux et trois loups car ce n’était pas autre chose. Ne pourrait on pas employer les mêmes moyens pour
détruire la prétendue bête du Gévaudan, que je présume être comme ici des loups et rien de plus ? J’oublie
de dire qu’on en tua bien une centaine. Dans l’estomac de plusieurs on trouvait des cheveux et autres
choses qui prouvaient qu’ils avaient mangé de la chair humaine. On parvint enfin à en détruire la race au
point qu’il ne fut plus question de la prétendue bête, à laquelle la frayeur avait donné des noms et des figures
plus épouvantables les unes que les autres. Je suis avec le plus profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Polluche Lumina
A Orléans ce 17 juin 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc250] • Autre affaire de « Bête » à étudier.
18 juin (Mardi, nouvelle lune) Le Courrier d’Avignon publie les lettres de Mende du 05/06 et de
Marvejols du 06/06 (Généal43). M. d’Enneval écrit à M. Lafont pour l’informer de la
chasse du dimanche et lui demander 25 louis (lettre, 22/06). Lettre de M. d’Enneval fils, de
Paladine, à l'intendant d'Alençon: « Monsieur, tous les tireurs se rendirent à 6 heures du matin, dimanche dernier, 16 de ce mois, pour exécuter
la battue dont j’ai eu l’honneur de vous parler dans ma dernière lettre. Nous portâmes les tireurs en
ligne le long de la montagne du Mont Grand dans la Margeride. Peu de temps après, les paroisses destinées
pour la battue se mirent en mouvement et la Bête fut levée sur celle de Julianges, qui la conduisent droit
aux tireurs, mais soit qu’elle entendit du bruit ou autrement, elle rebroussa chemin et fut se retirer dans un
blé qui n’avait pas plus de 20 sillons au bas de la montagne.
Pendant ce temps-là, deux personnes qui voulaient se cacher pour aller pêcher, la firent relever du dit
blé et ne la reconnurent que quand elle en fut sortie. Alors, ils s’écrièrent: « A la Bête ! » On nous envoya
avertir, mais il y avait une grande lieue. Nous nous mîmes après et, chemin faisant, nous apprîmes qu’elle
s’était jetée sur une petite fille d’environ 10 ans, qui gardait deux boeufs au village de Varennes, paroisse de
Julianges. Mais heureusement pour elle, ces deux boeufs vinrent la dégager et elle fut quitte pour un coup
d’ongle à l’épaule gauche. Nous l’avons vue et questionnée: elle n’en sera point endommagée. Ensuite la
Bête prit sa route par les bois de Fayrollettes, paroisse de Lorcières, en Auvergne, où elle blessa une
chèvre, qui en est morte. Et dans le même instant elle voulut se jeter sur une petite fille qui gardait des cochons,
mais ces animaux la secoururent, de même que sa mère qui se trouvait heureusement à portée et la
fit passer le ruisseau de Fayrollettes. De là, elle passa dans les bois de Lorcières, ensuite par la montagne,
par ceux de Marcillac, où elle avait au moins quatre heures d’avance sur nous. Tout le monde s’y porta
avec zèle, mais la nuit nous obligea à coucher à Paladine.
Voilà déjà deux fois qu’elle la manque belle dans ce nouveau poste. Cela nous fait espérer qu’enfin elle
y succombera.
J’ai, etc.
D’Enneval, fils. » (B.N.)
19 juin (Mercredi) Un particulier de Montpellier venant du Puy pour se rendre à Langogne, après être sorti du village de Costaros, sur la grande route à deux lieues de Pradelles, rencontre
tout à coup la Bête dans un vallon, arrêtée sur le bord du grand chemin par où il doit passer.
A cheval, accompagné de son chien, il arme ses pistolets de selle; mais à mesure qu’il
avance, la Bête recule. Elle l’accompagne pendant un quart de lieue de cette façon, le
fixant de temps en temps avec des yeux épouvantables. Elle le laissa enfin aller sans avoir
jamais été à la portée du pistolet (lettre, 22/06).
285 • Si cette anecdote est authentique, elle étend le territoire de la Bête au nord de Langogne.
M. Antoine arrive à Clermont-Ferrand: « 19 juin 1765.
Arrivée de M. Antoine, lieutenant des chasses et porte-arquebuse du Roi, avec un de ses fils, gendarme
de la Garde, et 14 gardes des chasses des princes du sang conduisant 4 limiers, pour aller sur les frontières
de l’Auvergne et du Gévaudan travailler à la destruction de la bête féroce.
M. Antoine a demandé à M. l’intendant.
6 12nes de pétards pour être distribués aux gardes et tirés dans les bois afin d’épouvanter la bête et l’en
faire sortir.
20 lances emmanchées suivant le modèle qu’il a porté pour être mises entre les mains des paysans les
plus vigoureux et les plus sages des paroisses commandées pour les chasses.
Un cheval ou mulet fait pour porter les cantines.
2 bidets sûrs; ces trois animaux pour être au service de M. Antoine pendant le séjour qu’il fera en Auvergne
doivent être procurés par M. de Montluc.
Ordre aux consuls des différentes paroisses fréquentées par la bête de faire fournir un cheval de bât pour
porter les paniers et les limiers et faire fournir des chevaux de selle, un pour deux gardes pour les jours de
chasse seulement et lorsque M. Antoine les demandera aux paroisses les plus à portée.
M. l’intendant fera payer lesdits chevaux sur les états des consuls certifiés de M. Antoine.
Ordre aux postes de la route de Clermont à Brioude et St.-Flour de fournir par préférence des chevaux à
M. Antoine lorsqu’il en aura besoin.
Ces deux ordres ont été remis à M. Antoine. Écrit à M. de Montluc pour lui donner avis de cet arrangement, faire donner à M. Antoine les avis et éclaircissements concernant la bête, le faire accompagner par des personnes parfaitement instruites du local,
lui faire fournir des guides d’un lieu à un autre, et aider en tout M. Antoine. Écrit à M. Lafont subdélégué de Languedoc à Mende pour lui donner connaissance de ces mesures et
joint copie des ordres afin qu’il puisse en donner de pareils sur les paroisses du Gévaudan frontières d’Auvergne. Écrit à M. Lafont subdélégué à Issoire pour le prier de recevoir M. Antoine et faire loger les gardes.
Si la bête est tuée elle sera portée à Clermont en poste où M. l’intendant donnera les ordres nécessaires
pour la mettre en état d'être présentée au Roi. » (A.D. P.-de-D.) [Doc252] • Le « M. Lafont, subdélégué à Issoire » ne semble pas être M. Lafont de Mende.
Ordonnance: « 19 juin 1765.
De par le roi
Simon Charles etc.
Il est ordonné aux officiers municipaux et consuls des bourgs et paroisses des élections de Brioude et St.-
Flour de faire fournir à M. Antoine, lieutenant des chasses de Sa Majesté envoyé par ses ordres pour travailler à la destruction de la bête féroce, un cheval ou un mulet avec son bat pour porter les paniers et les
quatre limiers lorsque ledit sieur Antoine les demandera.
Il sera fourni pareillement le nombre de chevaux de selle que ledit sieur Antoine demandera pour les
jours de chasses, le tout à peine d’amende, même de prison contre les refusants.
Il sera par nous pourvu au payement des journées des dits chevaux ou mulets sur les états qui nous en seront
remis par les consuls, avec le certificat au bas dudit sieur Antoine que ledit état contient vérité.
Fait à Clermont le 19 juin 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc253]
Lettre de M. de Ballainvilliers à M. Lafont:
286 « M. Lafont,
M. Antoine, lieutenant des chasses du roi, s’est rendu sur les frontières de l’Auvergne et du Gévaudan
pour travailler par les ordres du roi à la destruction de la Bête féroce qui depuis longtemps fait des ravages
sur les deux généralités.
Je ne doute pas que vous ne soyez chargé des ordres de M. de St.-Priest pour procurer à M. Antoine
toutes les facilités dont il peut avoir besoin.
Il a 14 gardes avec lui: je vous envoie une copie des ordres qu’il m’a demandés pour lui faire fournir des
chevaux, afin que vous puissiez en donner de même aux paroisses de votre subdélégation, lorsque les
chasses se feront sur le Gévaudan.
Je suis, etc.
De Ballainvilliers. » (Pourcher)
Ordonnance: « A Clermont Ferrand 19 juin 1765
Il est ordonné à tous maîtres de poste des routes de Clermont à Brioude et de Clermont à St.-Flour de
fournir sur le champ et par préférence à tous autres à M. Antoine, lieutenant des chasses du Roi et marchant
par ses ordres, touts les chevaux dont il aura besoin et lorsqu’il les demandera à peine de désobéissance.
Fait à Clermont le 19 juin 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc251]
En retour, les gardes payent largement ce qui leur est fourni. Payés aux frais du roi, il reçoivent
cent sols par jour (lettre, 02/07).
20 juin (Jeudi) M. Antoine arrive à St.-Flour où il se présente à M. de Montluc (Louis). La Bête
dévore un enfant de 8 ans entre Saugues et le Malzieu. Des paysans qui la voient de loin se
jeter sur lui accourent vainement pour le secourir. La Bête, les voyant venir, prend cet enfant
par un bras et l’emporte dans un bois voisin. On a beau le chercher, on n’y trouve ni sa
proie ni elle (lettre, 23/06).
21 juin (Vendredi, solstice d'été) A Pépinet, à 8 heures du matin, un garçon de 12 ans est dévoré;
la Bête lui coupe le cou, mange une cuisse, ronge le corps, emporte la tête et un bras
(lettres, 22/06, 24/06 et 26/06). • Nouvelle décapitation, probablement sans témoins.
Quelques heures plus tard à Sauzet (Venteuges) la Bête tue une femme de 50 ans. La tête
est tranchée et emportée, ainsi qu'un bras (lettres, 22/06 et 26/06; Traces). • Les attaques de Sauzet ont lieu alors que la Bête a déjà mangé. Cela implique une motivation
autre que la faim - ou plusieurs animaux. • Nouvelle décapitation sans mention de témoins.
Une jeune fille de 15 ans est retrouvée dévorée dans les bois à « Faisel » (Venteuges)
(lettre, 23/06). • Les seuls toponymes actuels correspondant me semblent être la Faysse, petit bois au
nord de Servillanges, ou la Faysse près de Pontajou; mais il me paraît plus probable
qu’il s’agisse en réalité du Mazel, entre Combret et Sauzet. Noter que Pourcher lit « Masset. »
Les restes de ces victimes sont laissés sur place et empoisonnés (Cubizolles), veillés par
des tireurs, mais la Bête n’y revient pas (lettre, 24/06). Vers une heure de l’après-midi, toujours
près de Sauzet, la Bête attaque deux jeunes filles gardant des bêtes dans un pâturage,
dont Marie Trincard, 12 ans. La Bête l’emporte par le bras assez loin, mais Jean-Pierre
Lourd, 15 ans, frappe la Bête au cou avec sa baïonnette sans la toucher au sang. La victime
287
a le bras endommagé, ses jours ne sont pas en danger (procès-verbal, 21/09, lettres, 22/06,
24/06, 26/06). M. Torrent, curé de Venteuges, écrit à M. Lafont pour l’informer des deux
premières attaques; le messager qu’il envoie, témoin oculaire, informe M. Lafont de la
troisième (lettre, 22/06). Le 21/09, M. Torrent présentera comme témoins Marie Anne Camisolle,
Jean Fontanier, et Jacques Ollier, de Combret, comme ayant vu la Bête ce jour-là
(Procès-verbal, 21/09). • Selon les auteurs, les détails diffèrent sur les attaques de la journée. Richard: à Sauzet,
pas d'autre jeune fille que Marie Trincard, la femme est âgée de 47 ans; une fillette de
10 ans blessée à Tombevie. Malgré deux documents citant l'âge de 50 ans (qui peut être
une approximation) pour la victime de cette même attaque, Louis avance l'âge de 45
ans, et la lettre de M. d’Enneval fils du 22/06 donne 15 ans, âge également fourni par la
lettre du 23/06 pour la victime de « Faisel » ! On peut supposer qu’il n’y a eu qu’une attaque,
l’âge de la victime ayant été mal compris (peut-être erreur de lecture entre 15 et
45); le Mazel (« Faisel ») et Sauzet étant suffisamment proches. Le journal du 23/06 indique
deux femmes dévorées à Sauzet. De même, il y a des différences selon les auteurs
concernant l’attaque de Marie Trincard: âgée de 10 ans, son sauveteur de 12-13 ans, le
lieu est donné comme Sauzet, La Pause (Pinols) ou encore Tombevie, la fillette est emportée
par la taille ou par le bras, c’est son frère qui la secourt et non Jean-Pierre Lourd,
mais les péripéties sont identiques et il s’agit probablement de la même attaque en dépit
de lieux sensiblement éloignés. La Pause et Tombevie sont suffisamment proches pour
désigner un même lieu; Sauzet est plus éloigné mais plus proche du Pépinet. Il semble
cependant qu’on ait des traces officielles qu’une attaque ait eu lieu d’une part à proximité
de la paroisse de Clavières (c’est le consul de Clavières qui avertit M. d’Enneval,
plusieurs sources confirmant la localisation La Pause / Tombevie), d’autre part près de
Venteuges (localisation à Sauzet par M. Lafont le 22 et 26/06, identification de Marie
Trincard et Jean-Pierre Lourd comme les protagonistes par MM. Torrent et Gavier, respectivement
curé et consul de Venteuges, dans le procès-verbal du 21/09). Notons qu’en
dépit de ces problèmes, les documents offrent une certaine confirmation au procès-verbal
de M. Antoine du 21/09, contrairement aux affirmations de certains auteurs. Voir également la lettre du 25/06 pour de possibles détails.
Ordre-type de M. Antoine: « De par le roi
En vertu des ordres de M. de Ballainvilliers, grand croix de St.-Louis, intendant des provinces d’Auvergne.
Nous François Antoine [?]
Mandons à MM. les syndics de la paroisse de
de commander la quantité de tireurs et celle de batteurs et celle de [?] et celle de
bergers avec leurs chiens à à heures du matin et sans y manquer sous la peine [portée ?] à cet égard, à le du mois de l’année 1765 à » (A.D. P.-de-D.) [Doc254] • Ce document est daté du 21/06/65 sur Généal43, mais ne porte aucune indication spécifique.
Lettre de M. d’Enneval à M. de Ballainvilliers: « 1765 (21 juin)
Monsieur
Je comptais partir demain pour aller aux environs de Prepigny [dont ?] l’on m’est venu annoncer un
malheur arrivée de ce matin, un jeune homme de quatorze ans tué par la bête. Je n’en sais pas d’autre détail.
Prepigny, paroisse de Venteuges suivant ce qu’on m’a dit, mais je ne partirai point d’ici. J’y attendrai
288
M. Antoine avec plaisir. Je crois que c’est l’endroit et le plus à portée à ce que je crois et où il y a plus de
ressource. On pourrait encore se porter à Saugues. Quand il [verra ?] le pays il choisira. Dimanche prochain
il y a une battue commandée d’environ quarante paroisse. Je ne puis me dispenser d’y être. S’il veut
s’y trouver il nous aidera de ses conseils. Mon fils vous remercie de toutes vos politesses. J’ai l’honneur
d’être ainsi que lui avec respect,
Votre très humble et obéissant serviteur
D’Enneval
Bien des respects à toutes vos dames et messieurs de notre connaissance, et M. et Mme Menier. MM. les
barons et marquis [?] sont dans notre ville. MM. les chanoines [je vous ?] prie d’assurer Monseigneur de
notre profond respect.
D’Enneval
Bien des respect de notre part au fils de M. Antoine. Envoyez nous M. votre frère, nous lui faisons bien
des compliments. S’il y avait eu quelques bonnes [nouvelles ?] je l’en aurait informé.
Au Malzieu ce 21 juin 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc255] • « Prepigny » doit être Pépinet, entendu et interprété par le gentilhomme normand...
22 juin (Samedi) Des paysans qui se rendent à la foire à 5 heures du matin voient la Bête dans les
bois de Lorcières (lettre, 25/06). M. Antoine part de St.-Flour dans l’après-midi, arrive au
Malzieu dans la soirée et a aussitôt une entrevue avec les d’Enneval (lettres ci-dessous,
02/07). M. de Ballainvilliers écrit à M. de l’Averdy (lettre, 28/12). Lettre de M. Lafont, de
Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
J’ai reçu, ce soir, par la poste, une lettre de M. le comte de Moncan, par laquelle il me fait l’honneur de
me prévenir sur la prochaine arrivée de M. Antoine, envoyé par sa Majesté pour la destruction de la Bête
féroce, et de me donner ses ordres pour me concerter avec lui, et lui procurer les moyens et les facilités possibles
pour le mettre en état de réussir.
Un moment après la réception de la lettre de M. le comte de Moncan, il est arrivé ici un cavalier de la
maréchaussée de St.-Flour, dépêché par M. Antoine pour m’en porter une que Mgr. le comte de St.-Florentin
m’a fait l’honneur de m’écrire et une autre de M. Ballainvilliers, intendant d’Auvergne, qui me fait
l’honneur de m’envoyer copie des ordres qu’il a fait expédier.
Je ne perds pas un moment pour avoir celui de vous adresser par un exprès copie de la lettre de Mgr. le
comte de St.-Florentin, de celle de M. de Ballainvilliers et de ses ordres, j’y enjoins une autre de celle que
M. de Montluc, subdélégué de St.-Flour, m’a écrite par laquelle vous verrez que M. Antoine désirerait d’en
obtenir de vous de pareilles.
Je partirai demain pour aller rejoindre M. Antoine, où il sera. En conséquence des ordres de Mgr. le
comte de St.-Florentin et en attendant ceux dont il vous plaira de m’honorer et que je vous supplie de me
donner, je lui procurerai dans les communautés, sous votre bon plaisir, toutes les facilités dont il pourra
avoir besoin et j’ose me flatter, monseigneur, que vous voudrez bien agréer ce que j’aurai disposé dont
j’aurai l’honneur de vous rendre compte, ainsi que de tout ce qui se passera.
Je reçois un exprès de M. Torrent, curé de Venteuges, qui m’apprend par sa lettre en date de hier vendredi,
21 juin, que ce même jour la Bête féroce a fait des ravages multipliés sur sa paroisse, que le matin à
8 heures, elle a coupé et emporté la tête d’un jeune garçon de 12 ans, après lui avoir mangé une partie du
corps. Cette catastrophe est arrivée auprès du lieu de Pépinet. Quelques heures après, tout auprès du lieu
de Sauzet, elle a coupé et emporté la tête et un bras d’une fille âgée de 50 ans. A 1 heure après midi, dans le
voisinage du même lieu, elle a attaqué un jeune garçon et deux jeunes filles, âgés de 12 à 13 ans, qui gardaient
dans un pâturage. Elle a saisi une des filles au bras. Le garçon qui était armé d’une baïonnette lui fît
lâcher prise et la mit en fuite.
M. le curé ne me dit rien de ce dernier accident, mais son exprès me l’a donné pour certain. Il me dit
avoir vu ses trois blessures, qu’il m’a assuré n’être pas dangereuses.
M. d’Enneval m’avait marqué, deux jours auparavant, qu’il avait fait exécuter une chasse, dimanche
dernier, et que la Bête avait été vue et poursuivie plusieurs fois; mais qu’on n’avait pu en approcher d’assez
289
près pour la tirer, que nonobstant la chasse qu’on lui donnait elle avait saisi une fille qui gardait deux
boeufs dans un pâturage, et que ses deux boeufs l’avaient défendue et avaient fait fuir la Bête; que cette fille
en avait été blessée légèrement au col.
M. d’Enneval me demande par la même lettre 25 louis que je lui remettrai demain ou après-demain, à
mon passage au Malzieu.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. d’Enneval fils à l'intendant d'Alençon: « Je n’ai qu’un moment pour vous donner avis que hier 21, la Bête a tué un garçon d’environ 14 ans, lui a
coupé le col, mangé une cuisse et rongé tout le corps à Pépinet, paroisse de Venteuges. Le même jour, sur
la même paroisse, elle a dévoré à Sauzet une fille d’environ 15 ans, lui a coupé le col et emporté un bras et
mangé une partie du côté. Pareil jour encore 21, elle a emporté assez loin une petite fille de 10 ans proche
La Pauze, paroisse de Pinols, frontière d’Auvergne et du Gévaudan. Un jeune enfant de 12 à 13 ans dit lui
avoir donné un coup de baïonnette dans le cou pendant qu’elle était occupée après cette petite fille. Elle n’a
qu’un bras endommagé et on ne croit pas qu’elle en meure.
M. Antoine doit arriver aujourd’hui, et je lui ai mandé qu’il se presse, parce que demain nous ferons une
battue générale que j’avais commandée à ce sujet.
Comme je n’ai ni ambition ni vanité, je tâcherai de me concilier avec lui pour exécuter le tout pour le
mieux. Il pleut continuellement depuis dix ou douze jours.
J’ai l’honneur, etc.
d’Enneval fils. » (B.N.).
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 22 juin 1765.
Monseigneur
M. Antoine est parti cet après midi pour le Malzieu après s’être assuré d’un rendez-vous avec M. d’Enneval
comme vous verrez par la lettre de ce dernier que je joins ici.
J’ai l’honneur de vous faire passer l’estampe de la bête que mon frère m’a envoyée de sa campagne pour
vous en me marquant qu’il ne faisait que de la revoir.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc256] • Y aurait-il un lien entre cette estampe et celle du document Bete12a ?
Lettre de Langogne, reprise dans le Courrier du 02/07: « La Bête féroce dévora la semaine passée une femme dans la longue plaine des Plantas. Le mercredi de la
même semaine, un particulier de Montpellier venant du Puy pour se rendre à Langogne, après être sorti du
village de Costoris, sur la grande route à deux lieues de Pradelles, rencontra tout à coup dans un vallon ce
formidable animal. Il était à cheval n’ayant d’autre compagne que son chien. Son premier soin à cet aspect
fut d’armer ses pistolets de selle dont il connaît la trempe, pour se mettre en défense; car la Bête était arrêtée
sur le bord du grand chemin par où il devait passer; mais à mesure que le cavalier avançait, la Bête reculait
en écart du chemin. Elle l’accompagna pendant un quart de lieue de cette façon, le fixant de temps en
temps avec des yeux épouvantables. Elle le laissa enfin aller sans avoir jamais été à la portée du pistolet,
dont il se serait servi avec confiance si elle se fut avancée sur lui. » (Généal43) [Doc179] • L’indication « la semaine passée » n’est guère précise, mais désigne probablement la semaine
en cours (lettre écrite le samedi), soit du 17 au 23.
290 • « Costoris » est probablement le village de Costaros.
23-26 juin M. Antoine et sa suite séjournent à Saugues (Pourcher).
23 juin (Dimanche) Un nommé Guille loue un cheval de bât pour M. Antoine jusqu’au 03/11 à 15
sols par jour (03/11). M. Antoine assiste à une battue des d’Enneval. Une quarantaine de
paroisses sont présentes, mais sans résultats (lettres, 24/06, 02/07). Un plan de chasse d’un
auteur inconnu, déposé aux archives nationales, décrit les plans pour une battue dont le
centre semble être le Mont Mouchet, et dont le rayon est d’entre quinze et vingt kilomètres.
La présence fréquente de la Bête est indiquée dans les bois entre Servières, Servillanges
et la Besseyre-St.-Mary. Une ligne de tireurs est indiquée du nord au sud du Mont
Mouchet, d’autres plus petites occupant les bois alentours. Cela pourrait aussi bien correspondre
aux dernières chasses des d’Enneval qu’à celles de M. Antoine. Ayant cru déchiffrer
le chiffre de quarante-six paroisses, il me semble possible de rapprocher ce document
de la chasse de ce jour, organisée par les d’Enneval, à laquelle M. Antoine assista. Clément
Drolet (liste) fournit une transcription partielle: « Explication de ce plan: l’on peut faire des chasses dans toutes les saisons de l’année dans cette partie des
bois qui se trouve depuis le levant jusqu’au Septentrion et même dans cette moitié du cercle marquée par
les chiffres 8. » « Celui qui a tiré ce plan connaît certainement la distance qui » « Désignent le départ de
chaque paroisse pour former la ligne des batteurs en se joignant tous à la même heure dans les endroits désignés
par les lettres »
Claire Béchu, dans Historia 738 (juin 08) fournit ces extraits: « (Le plan) consiste à prendre des quarante six paroisses désignées par leurs noms autour du cercle et qui
s’y trouvent effectivement placées le nombre de 15 bons tireurs et environ quatre mille cinq cents hommes
pour former un cercle ou cordon en rond pour faire une battue dans les bois et terrain englobé dans le susdit
cercle qui sont ceux où l’on voit le plus souvent l’animal anthropophage (...).
Les tireurs devraient être rendus au point du jour à l’endroit qui leur serait désigné par les lettres circulaires
adressées à MM. leurs curés ou consuls de leurs paroisses, et comme les paroisses les plus éloignées
se trouvent à la distance de deux lieues et demi du point de réunion, il suffirait que leurs batteurs eussent
formé la ligne ou cordon ci-dessus désigné à huit heures du matin (...).
Si MM. les subdélégués de St.-Flour et de Langeac avaient des ordres pour faire cette chasse d’intelligence
avec le Gévaudan, il serait bon qu’on employât et mît en mouvement quarante ou cinquante paroisses
dont quinze devraient border sur le levant les bois de Chernie (...) plaçant un nombre proportionné de bons
tireurs sur le couchant des dits bois et les autres vingt cinq paroisses former une ligne bien serrée de batteurs à l’entrée des bois de l’Hernie par côté du nord, portant leur battue en ligne droite du levant au couchant
vers le midi et la venant terminer au ruisseau de Paulhac, faisant doubler les postes des tireurs à proportion
que la battue s’avancerait et faisant replier sur les batteurs ceux qui borderaient les susdits bois du
côté du couchant, porter ainsi cette battue jusqu’à depuis La Croix du Fau, avec ordre que les batteurs et
tireurs de cette partie s’étendraient le long du ruisseau de Paulhac (...) jusqu’à Chazelles, pour y coucher et
rester jusqu’au lendemain à deux heures après midi, à laquelle heure suivant toute apparence la chasse du
cercle serait faite; (...) moyennement ces arrangements, on regarde comme sure la perte de ce cruel animal
mais encore celle de tous les loups et autres bêtes qui se trouveront dans ledit cercle. » (A.N. F10 476)
[Doc200] • Je n’identifie pas précisément les bois dont le nom est transcrit par Chernie ou l’Hernie.
M. Antoine inspecte les cadavres du Sauzet (journal ci-dessous). Les d’Enneval rentrent au
Malzieu (lettre, 25/06). M. Antoine et sa suite vont coucher à Saugues (lettre, 02/07) avec
trois chevaux de poste (Pourcher). Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 02/07:
291 « M. Antoine, lieutenant des chasses du Roi, arriva hier au Malzieu avec 15 chiens et 18 à 20 personnes,
qui l’ont accompagné, tous bons tireurs. Ce nouveau secours que S. M. de plus en plus touchée de nos malheurs,
a bien voulu nous envoyer, joint à celui de M.M. d’Enneval, dont le zèle, loin d’être rebuté par tant
de courses aussi pénibles qu’infructueuses, se montre au contraire chaque jour plus ardent, plus ingénieux
et plus infatigable pour surmonter les difficultés qui le traversent, devrait enfin, fécondé d’ailleurs comme il
l’est, du concours de tant d’habitants, si puissamment aiguillonnés tant par l’exemple de ces officieux étrangers que par l’intérêt patriotique, nous délivrer de la pernicieuse Bête qui désole notre pays, et qui
tout récemment vient d’y faire de nouveaux carnages. Jeudi dernier 20 de ce mois, elle dévora un enfant de
8 ans entre Saugues et le Malzieu. Des paysans qui la virent de loin se jeter sur lui, accoururent vainement
pour le secourir: la Bête les voyant venir, prit cet enfant par un bras, et l’emporta dans un bois voisin; on
eut beau y chercher, on n’y trouva ni sa proie ni elle. Le lendemain vendredi, elle dévora encore une fille de
15 ans au Mazel, paroisse de Venteuges. On dit même qu’elle a dévoré une troisième personne; mais on ne
désigne ni l’endroit ni le jour, ce qui rend le fait douteux. Quoi qu’il en soit de celui-là, ce n’est que trop
des deux autres, après la multitude de ceux qui les ont précédés, pour nous faire joindre les voeux les plus
ardents aux nouveaux efforts que feront nos chasseurs à l’aide du puissant renfort qu’ils ont reçu pour opérer
notre délivrance. » (Généal43) [Doc179]
Journal des ravages de la Bête du Gévaudan depuis le mois de Juillet 1764 jusqu’au 21
juin 1765 (sans date in Pourcher, mais la dernière date mentionnée est celle du 23/06): « Juillet 1764.
Le 3, une fille dévorée au village des Hubacs, paroisse de St.-Étienne-de-Lugdarès; du côté de Langogne,
en Gévaudan.
Août.
Le 8, une fille dévorée au Masmejean d’Allier, paroisse de Puy-Laurent, en Gévaudan.
Le même jour, un garçon de 15 ans, au Cheylard-l’Evêque, paroisse de Chaudeyrac, en Gévaudan.
Septembre.
Le 1er, un garçon dévoré au même lieu.
Le 6, une fille dévorée au lieu des Estrets, paroisse d’Arzenc-de-Randon, en Gévaudan.
Le 16, un garçon du lieu de St.-Flour-de-Mercoire, en Gévaudan.
Octobre.
Une fille dévorée, le 7, au lieu d’Apcher, paroisse de Prunières. On trouva la tête huit jours après.
Le 8 du dit, le Bête d’un coup de patte emporta les cheveux avec toute la peau de la tête à un jeune garçon
du Pouget, paroisse de la Fage Montivernoux, en Gévaudan. On y courut, la Bête s’enfuit et le jeune
garçon est guéri de ses blessures; il resta quelque temps comme imbécile.
Même jour, elle attaqua un autre garçon au lieu de Souleyrols, paroisse de Prinsuéjols, en Gévaudan, lequel
gardait des bêtes à cornes, et sans le secours des boeuf qui vinrent contre la Bête, il aurait été dévoré,
malgré une hallebarde avec laquelle il s’efforçait de se défendre.
Le 12, elle fit plusieurs blessures à la tête et à la poitrine d’un garçon de 14 ans, au lieu des Cayres, paroisse
de Rimeize, en Gévaudan; il fut secouru et est guéri de ses blessures.
Le 15, un enfant de 10 ans dévoré au lieu de Contrandès, paroisse de Sainte-Colombe-de-Peyre, en Gévaudan.
La Bête lui coupa la tête et lui mangea les poumons.
Le 18, elle coupa la tête à une fille de 18 ans au lieu de Grazières, paroisse de St.-Alban, en Gévaudan.
Novembre.
Le 25, une vieille femme dévorée au lieu de Buffeyrettes, paroisse d’Aumont, en Gévaudan; elle eut la
tête coupée et l’estomac mangé.
292
Décembre.
Le 20, une fille dévorée au lieu du Puech, paroisse du Fau-de-Peyre, en Gévaudan. Elle était dans son
jardin, la Bête la prit par-derrière et lui coupa la tête.
Le 22, une fille dévorée au lieu de Prades, en Auvergne.
Le 24, un garçon dévoré au Falzet, paroisse de Chanaleilles, en Gévaudan.
Le 26, une fille dévorée à Boussefols de Rieutort-de-Randon, en Gévaudan.
Janvier 1765.
Le 6, une femme dévorée à St.-Juéry, paroisse de Fournels. Elle était dans son jardin joignant le village,
lorsqu’elle fut saisie par la Bête qui lui rongea l’estomac, et que le chien d’un berger et le bruit des gens
qui venaient à la messe, firent enfuir.
Le même jour, il y eut une fille dévorée à Morsanges, paroisse de Morines, en Auvergne.
Et le 7, une autre fille à Rieutort d’Aubrac, paroisse de Marchastel, en Gévaudan.
Le 12, combat du petit Portefaix et de ses camarades. Portefaix a été envoyé à M. l’intendant de Montpellier,
où on l’a mis en pension; mais on dit qu’on n’en tirera pas grand-chose.
Le même jour, un enfant dévoré au Mazel, paroisse de Grèzes, près de Saugues, en Gévaudan.
Le 15, la Bête fit plusieurs blessures à une fille, près de La Bastide, paroisse de Lastic, en Auvergne. Elle
fut secourue et portée à l’hôpital de St.-Flour, où elle est guérie.
Le 20, elle blessa au col et à la joue une fille de 8 ans, au lieu de Plagnes, paroisse du Bacon, en Gévaudan.
Elle était dans un jardin, proche de sa maison, la Bête l’y saisit et l’emportait; des enfants crièrent au
secours, les gens du village sortirent et la Bête prit la fuite. La petite guérit parfaitement de ses blessures.
Le 22, Jeanne Tanavelle femme Delfaut, dit Pavier de Chabanoles, en Auvergne, fut dévorée en revenant
de Julianges, sur la plaine de champs appelés La Bisade, en Gévaudan.
Le 28, un enfant fut dévoré au lieu et paroisse de Venteuges, en Gévaudan.
Le 30, la Bête blessa dangereusement une fille du lieu de Charmensac, paroisse de St.-Just, en Auvergne;
elle fut secourue et portée à l’hôpital de St.-Flour où elle mourut de ses blessures.
Dans le même mois de Janvier, la Bête dévora une fille au village du Villaret, paroisse de St.-Chély, en
Rouergue, au-dessous du bois d’Aubrac. Elle voulut ensuite en attaquer une autre dans un autre village de
la même paroisse, mais elle fut empêchée par le père de la fille, qui venait à sa rencontre.
Février.
Le 9, une fille dévorée à Mialanettes, paroisse du Malzieu, en Gévaudan.
Le 24, elle attaqua et blessa une fille de La Molle, paroisse de Termes, en Gévaudan, qui fut secourue
par sa servante, laquelle saisit la Bête par une patte de derrière et lui fit quitter prise; pour lors, elle se jeta
sur la servante et la mordit au visage et à un bras; elles furent secourues et guérirent de leurs blessures.
Le même jour, une jeune fille dévorée au lieu de Chabriès, paroisse d’Arzenc d’Apcher. La Bête lui mangea
tout le corps, excepté les entrailles, la tête et les pieds.
Mars.
Le 1er, la Bête prit un enfant qui était à la porte de sa grange au lieu du Fau, paroisse de Brion, en Gévaudan.
Le père accourut aux cris de l’enfant et fit lâcher prise à la Bête. Il fut légèrement blessé et guérit
de ses blessures.
Le 4, une femme dévorée en la paroisse d’Ally, en Auvergne.
Le 8, un enfant dévoré au lieu du Fayet, paroisse d’Albaret-le-Comtal, en Gévaudan. La Bête lui coupa
la tête et lui mangea une partie d’un bras.
Le 9, une fille dévorée au lieu de Ruines, en Auvergne.
Le 11, une fille dévorée au lieu et paroisse de Fontans, en Gévaudan.
Le 13, la Bête enleva une enfant au village et paroisse d’Albaret-Sainte-Marie, en Gévaudan, qui fut secourue
dangereusement blessée; cependant elle est guérie de ses blessures.
Le 13 [sic], elle emporta un enfant du village de La Bessière, paroisse de St.-Alban, en Gévaudan, qui était devant la porte de sa maison, il fut secouru, mais trop tard et mourut de ses blessures trois jours après.
Le 15, un enfant dévoré au lieu du Pouget, paroisse de Thoras, en Gévaudan.
Le 29, un garçon dévoré au lieu du Cheylaret, paroisse de Javols, en Gévaudan.
293
Avril.
Le 4, une fille dévorée au lieu et paroisse de St.-Denis, en Gévaudan.
Le 5, un garçon dévoré dans la paroisse de St.-Alban, en Gévaudan.
Le 19, la Bête blessa dangereusement un garçon à la paroisse de Jauvillard, en Gévaudan, qui fut secouru.
Le 22, elle attaqua un garçon aux Couffours, paroisse du Malzieu, en Gévaudan, qui fut également secouru.
Mai.
Le 2, la Bête coupa la tête à une fille, âgée de 32 ans, de la paroisse de Venteuges, en Gévaudan.
Le 19, une femme de 45 ans tuée près de Servillanges, paroisse de Venteuges.
Le 24, elle blessa dangereusement une fille de 24 ans, à St.-Privat-du-Fau, en Gévaudan. Une heure
après, elle dévora une fille de 10 ans au Mazet, paroisse de Julianges, et le soir du même jour, elle blessa
encore une enfant au lieu de Marcillac, en Auvergne.
Le 28, elle attaqua un paysan de Paladine, paroisse de Chaulhac, frontière d’Auvergne. Il était à cheval
et proche de son village; il eut besoin d’un prompt secours, sans quoi la Bête, qui l’avait déjà fait tomber de
cheval, en serait infailliblement venue à bout.
Juin.
Le 1er, une fille dévorée au lieu de Nozeyrolles, près du Besset, en Auvergne, frontière du Gévaudan; laquelle
gardait du bétail. Une autre fille qui était avec elle se sauva et fut se cacher dans les rochers. Ses parents
la trouvèrent trois jours après, elle a totalement perdu l’esprit.
Le 21, deux femmes dévorées proche le village de Sauzet, paroisse de Venteuges, en Gévaudan. On avait
fait laisser les cadavres sur la place.
M. Antoine arriva au Malzieu, le 22, et fut voir les cadavres, le 23, avec les MM. d’Enneval. M. Antoine
s’est établi à Saugues. Saugues est à 3 bonnes lieues au-dessus du Malzieu, au-delà de la Margeride qui
tient milieu entre ces deux villes. La Bête fréquente beaucoup cette montagne et les environs, depuis plus de
5 semaines.
Total des personnes dévorées jusqu’au 21 juin: 40; blessées 18. » (B.N.) • Remarquons les pronostics négatifs concernant la scolarité du petit Portefaix. • Catherine Boyer, victime du 15/01, est dite avoir guéri de ses blessures; en réalité, elle
est décédée le 27/03. • Ce « journal » se trouve dans le dossier Magné de Marolles. D’après Soulier, le journal
semble écrit de sa main, sans autre indication de sources que « fait sur les lieux des ravages. »
24 juin (Lundi) M. Lafont vient rejoindre M. Antoine à Saugues et passe une semaine avec lui
(lettre, 02/07) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy en réponse à sa lettre du 16; il lui fait
la description du meurtre de Nozeyrolles et lui annonce la circulaire que MM. d’Enneval
faisaient imprimer, sans faire aucune reflexion (Pourcher). Lettre de M. Antoine à M. de
Ballainvilliers: « 1765 (24 juin).
Monsieur,
Nous sommes comblés de la bonne réception que vous avez bien voulu nous faire à notre passage à Clermont
et des ordres que vous nous avez accordés pour notre secours dans la province d’Auvergne. J’en attends
un pareil de M. de St.-Priest, intendant du Languedoc. Je suis arrivé avant hier au soir au Malzieu et
hier je me suis rendu ici au plus tôt sur ce que la bête vorace avait vendredi 21 du courant attaqué un garçon
de 13 ans dont elle lui a coupé la tête et lui a emporté un bras que l’on n’a pas retrouvé. [insert: Cela
c’est fait le même jour dans la paroisse de Venteuges près Saugues.] [autre insert: plus (?) du même jour a été dévoré à Sauzet. Ces deux désordres sont arrivés dans la même paroisse de Venteuges où nous sommes]
294
M. d’Enneval a fait faire hier une battue générale dans le pays, où nous nous sommes rendus en faisant
route ici où nous allons occuper huit villages en attendant que nous nous transportions ailleurs suivant ce
que j’ai eu l’honneur de vous dire. J’attends demain M. d’Enneval pour conférer ensemble suivant les opérations
que nous aurons à faire par la suite. Je vous supplie de trouver bon que j’envoie à votre adresse à
Clermont un essieu de nos voitures cassé, et que votre cocher charge un des meilleurs maréchaux grossiers
d’en faire un neuf et plus fort, et de même longueur que le rompu et que le dit essieu neuf soit renvoyé par
les voitures de boeufs à M. le marquis d’Espinchal à Massiac. Je payerai le dit essieu à mon passage à Clermont.
Depuis cette lettre écrite je viens de recevoir par le valet de limier de M. d’Enneval le paquet de pétards,
la petite boîte qui contenait mon sifflet et la levrette que j’ai reçue avec une joie inexprimable, d’autant
que nous avons été obligés de laisser un de nos limiers malades à Massiac. J’ai l’honneur d’être avec
un respectueux attachement et toute la reconnaissance possible
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Antoine
A Saugues ce 24 juin 1765
Mon fils a l’honneur de vous présenter ses respects. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc257]
Même document ? « J’ai été forcé de retenir au Malzieu quatre chevaux de poste faute de n’avoir pas pu trouver aucun cheval
pour nous y monter, savoir:
Une jument blanche avec ses crins à St.-Flour
Un cheval sous poil de loup à Loubinet
Un autre cheval bai à Massiac
et une jument grise à courte queue du Pont la Lande
par le mémoire ci joint
Ces trois chevaux des postes du Pont la Lande, de Massiac, et de St.-Flour nous conviennent assez. Si
vous ne pouvez pas mieux faire pour moi, mon fils, et mon domestique, nous vous serons très obligés, monsieur,
de nous les laisser, surtout par la connaissance que nous en avons.
A l'égard du cheval de poste de Loubinet, nous le renverrons sitôt que nous aurons reçu les chevaux si
nécessaires à notre besogne. Nous avons un de nos gardes qui a fait marché d’une jument avec le maître de
poste de St.-Flour pour le prix de 250 [livres] si elle lui convient.
Si cet arrangement vous convient, monsieur, il n’y aurait plus pour ce qui regarderait votre province que
5 bidets pour porter les gardes.
Je demande que la province du Gévaudan fournisse 8 bidets pour les gardes
et 2 chevaux de bât avec un homme qui nous suive toujours pour les conduire. Lesdits chevaux tant pour
les gardes que de somme resteront toujours à notre garde tout le temps que nous serons obligés de rester
dans les deux provinces.
Je vous supplie monsieur de vouloir bien m’envoyer des ordres que je porterai en poche pour relativement à notre entreprise. » (A.D. P.-de-D.) [Doc257] • Généa43 fournit ces deux pages à la suite de la lettre précédente. Elles sont de la même
main et sur le même type de papier, la seconde se terminant sur une écriture plus relâchée.
Il peut s’agir d’un « post-scriptum. »
M. d’Enneval écrit à M. de Ballainvilliers: « 1765 (24 juin)
Monsieur,
Il nous est venu comme vous savez MM. Antoine. Ils furent hier présents à une battue d’environ quarante
paroisses où l’on ne fit rien remuer. La bête a encore donné des marques de sa rage le vingt et un passé.
Elle commença par égorger un jeune garçon d’environ quinze ans, et lui rongea tout le corps. De là elle fut
attaquer une petite fille de dix à douze ans, l’emporta par le bras assez loin mais un garçon de quinze ans la
295
vint secourir et frappa cette bête au col avec sa baïonnette qui cependant ne se trouva point teinte de sang.
De là elle alla couper le col à une fille d’environ quarante et cinq ans et lui arracha un bras qu’on n’a pu
retrouver. Je fais garder ces deux cadavre jour et nuit par des tireurs mais elle n’y est pas revenue que je
sache. Nos messieurs de Paris sont allés à Saugues où je compte les rejoindre, et aux environs de Venteuges
où tous ces désordres sont arrivés dans le même jour et sur la même paroisse et en peu de temps. J’ai l’honneur
d’être ainsi que mon fils avec beaucoup de respect,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
D’Enneval.
Nos respects s’il vous plaît à tous vos messieurs et dames.
Au Malzieu ce 24 juin 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc58]
Lettre de M. de Ballainvilliers à M. de Montluc: « A Clermont le 24 Juin 1765
Je vous envoie, monsieur, par un exprès, dix-huit piques pour être distribuées à autant de paysans de différents
villages où la bête se présente plus fréquemment; mais pour cette distribution il faut vous concerter
avec M. Antoine. Mon intention n’est point que ces piques soient abandonnées, c’est une arme trop dangereuse
dont les paysans qui ne sont pas prudents et sages pourraient abuser; c’est pourquoi je vous prie de
prendre les précautions les plus sûres pour qu’elles ne soient confiées qu’à des gens connus qui en répondront
et qui seront exacts à les rendre lorsque la bête sera détruite. Vous comprenez que ces piques doivent être rendues en nature et qu’un homme ne saurait en être tenu en quitte en en payant la valeur. L’essentiel
est de retirer ces armes.
Je suis bien véritablement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Ballainvilliers. »
Ajouts difficilement lisibles sous l’en-tête: « (?) à M. Antoine le 27 du mois... piques... lui demande où il jugera à propos de les faire (transporter ?)(?) à M. Antoine le 8 juillet 1765 - 17 piques en ayant fait donner le 18 à M. du Rochain suivant les ordres de
M. l’intendant. » (A.D. P.-de-D. c. 1733) [Doc71] • Sous l’en-tête de la lettre de M. de Ballainvilliers, des ajouts difficilement lisibles mentionnent
M. Antoine, M. du Rochain, et les dates du 27/06 et 08/07. Voir aussi 11/07.
25 juin (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie un article (Blanc). Les d’Enneval rejoignent les Antoine à Saugues (lettre, 02/07). Lettre d’un fermier de Tombevie à M. d’Enneval (B.N.).
Lettre de M. Antoine, de Saugues, à l’évêque de Mende: « Monseigneur,
Je me trouve bien malheureux de n’être pas à la portée de vous rendre mes hommages à mon arrivée
dans cette province, où le roi m’a ordonné de me rendre avec mon fils, un seul domestique et quatorze
gardes-chasses, tant du roi que de leurs altesses sérénissimes mes seigneurs les princes du sang, savoir: le
duc d’Orléans, le prince de Condé et le duc de Penthièvre, avec cinq limiers, pour lesquels j’ai l’honneur
de vous demander votre protection et tous les secours nécessaires pour opérer le plus diligemment qu’il
nous sera possible à détruire la Bête féroce et en même temps les loups qui désolent les deux provinces du
Gévaudan et d’Auvergne.
M. Lafont vient d’arriver et nous obliger autant qu’il lui est possible.
J’ai l’honneur, etc.
Antoine. » (Pourcher)
Ordonnance de M. de St.-Priest:
296 « Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finances en la province du Languedoc.
Vu la lettre de M. le contrôleur général suivant laquelle nous sommes autorisés à faire faire l’avance par
le trésorier général de la province des sommes dont le sieur d’Enneval pourra avoir besoin pour la suite des
chasses et autres opérations dont il est chargé relatives à la destruction de la Bête féroce qui ravage le Gévaudan
pour en être ledit trésorier remboursé sur les états que nous arrêterons des dites avances.
Il est ordonné au sieur Mazade de St.-Bresson, trésorier général des États du Languedoc, de payer et
rembourser au sieur Lafont, notre subdélégué à Mende, la somme de 600 livres dont il a fait l’avance audit
sieur d’Enneval sur sa quittance. Et en rapportant par ledit sieur trésorier général des États du Languedoc
la présente ordonnance quittancée, ladite somme lui sera remboursée de la manière ci-dessus énoncée.
Fait à Montpellier, le 25 juin 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve.
Payé à M. Soubeiran et compagnie, négociants à Montpellier. » (B.N.)
En envoyant l’ordonnance à M. Lafont, M. de St.-Priest le remercie des détails de sa lettre
du 22 et lui dit que M. Antoine doit s’unir à M. d’Enneval pour que de concert ils délivrent
la province de si grands malheurs (A.D. Hérault c. 44). M. de St.-Priest répond évasivement
en très peu de mots à Lespinasse de Mongibaud (voir 10/06) (Pourcher). Lettre du
Malzieu, reprise dans le Courrier du 09/07: « Point de changement à nos calamités: loin de finir ou de diminuer, elles augmentent. La Bête féroce qui
les cause, plus rusée de jour en jour, se dérobe aux poursuites de nos chasseurs, et toujours plus cruelle et
plus vorace, elle multiplie ses ravages d’un côté, tandis qu’on la cherche d’un autre. Le 21 de ce mois, elle
dévora à Pépinet, paroisse de Venteuges, un jeune garçon de 11 ans; et après lui avoir séparé la tête du
corps, lui rongea les hanches, les cuisses et la poitrine. Mal rassasiée de ce repas tout copieux qu’il était,
elle se jeta une heure après à Sauzet dans la même paroisse de Venteuges, sur une fille de 45 ans, à qui elle
sépara aussi la tête du corps, et dont elle rongea plusieurs membres. Enfin ce même jour encore, qui devait être sans doute pour elle le lendemain d’un jour de diète, sans quoi l’appétit qu’elle y montra ne serait pas
concevable, s’étant transportée à Tombevie, paroisse de Clavières, elle y saisit par le milieu du corps une
fille de 12 ans, qui gardait le bétail à peu de distance d’un jeune garçon son frère; la porta avec une agilité
et une aisance admirable à plus de 250 pas, traversant les ruisseaux, franchissant les haies, et passant
même avec sa proie par dessous certains arbres posés dans leur longueur sur des piquets hauts de trois
pieds qui servent de haies à des herbages; et se déchargea de son fardeau dans un bois sans lui avoir fait
jusques-là d’autre mal que de lui déchirer ses habits. Mais elle n’en aurait pas été quitte à si bon marché, si
le jeune garçon averti de la catastrophe par les cris redoublés de sa soeur n’eût accouru, et n’eût été heureusement
dirigé dans sa course comme le fut Thésée dans le labyrinthe où il défit le Minotaure, par le fil
du fuseau qui tenait à la quenouille que sa soeur avait à son côté, et qui se dévidant à mesure qu’elle s’éloignait,
servit au petit garçon de guide pour courir après elle jusques au bois où il la trouva toute effrayée,
criant et répétant: Mon Dieu, sauvez-moi. Voilà le récit fidèle qu’a fait de cette aventure le fermier de Tombevie.
Mais le consul de Clavières, dans le compte qu’il est venu rendre à M. d’Enneval, a ajouté que le petit
garçon avait combattu la Bête, et qu’il lui avait porté un coup de baïonnette dans la gorge. Quoi qu’il en
soit de cette dernière circonstance; il est certain au moins que ce coup, s’il est réel, n’a pas fait à la Bête
une blessure mortelle, ni dont elle se soit fort ressentie, puisque le lendemain 22 et dès les cinq heures du
matin, deux paysans qui venaient à notre foire la virent dans les bois de Lorcières à plus de deux lieues de
Tombevie. C’est ce qui désoriente nos chasseurs, qui avertis de son apparition dans un endroit, s’y transportent
vainement, parce qu’elle est déjà bien loin de là dans un autre, d’où elle a de même disparu, quand
sur l’avis qu’elle s’y est montrée, ils y dirigent leur chasse. M. Antoine, porte-arquebuse du Roi et lieutenant
des chasses de Sa Majesté, arriva ici le même jour avec son fils, chevau-léger, et 18 gardes-chasse
choisis parmi ceux du Roi et des princes, et quatre chiens. MM. d’Enneval aussi zélés pour le bien public
que peu jaloux de leur propre gloire, ont vu arriver ce renfort avec beaucoup de plaisir; et ils en auront encore
plus, si les chasses qui se feront avec ce nouveau secours ont le succès que les leurs, malgré tout ce
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qu’elles leur ont coûté de fatigues, et toute l’industrie qu’ils y ont employée, n’ont pu avoir. Ils n’en mériteront
et n’en partageront pas moins notre reconnaissance avec ceux à qui le sort donnera d’être plus heureux.
Le 23, jour de chasse générale, tous ces messieurs, ayant avec eux toutes les paroisses commandées,
se rendirent sur la montagne de la Margeride, où, après avoir battu tous ces cantons, ils se séparèrent:
MM. Antoine se rendirent à Saugues avec les gardes-chasse, et MM. d’Enneval au Malzieu avec leurs gens.
Par cette double position ces messieurs ayant entre eux tout le terrain entre Saugues et le Malzieu, qui est
celui que la Bête parcourt le plus ordinairement, se trouvent à portée de donner du secours dans l’occasion
et de commander à propos les paroisses surtout si on met en garnison les gardes-chasse dans les villages de
cette partie de la Margeride, où, à la moindre apparition de la Bête, ils seront à même de marcher avec les
habitants du lieu, d’investir le terrain où elle aura paru, et d’en donner avis à MM. Antoine et d’Enneval.
Aujourd’hui 25 MM. d’Enneval se sont rendus à Saugues pour concerter avec MM. Antoine les manoeuvres
les plus propres à opérer notre délivrance. Fasse le Ciel qu’elles soient enfin efficaces ! » (Courrier, 09/07)
[Doc123]
26 juin (Mercredi, premier quartier) M. Antoine et fils prennent résidence à Sauzet, où les d’Enneval
les accompagnent; les gardes vont loger chez l'habitant, sur les paroisses de Venteuges
et de La Besseyre-St.-Mary (lettre, 02/07) [Besseyre04]. • Les comptes du 13/10 permettent de savoir dans quels villages les gardes ont été envoyés,
mais pas les dates exactes (on ne sait pas s’il s’agit de séjour continu, équitablement
réparti entre tous les gardes mentionnés, ou d’un nombre total de nuités.) On remarque
que Combret accueillit deux groupes; Lecomte et Bonnet sont mentionnés deux
fois; Regnault et Lestans aucune. Il n’est pas non plus certain que les fermiers qui fournissent
le foin soient ceux qui accueillent les gardes. • Deux demeures actuelles se disputent l’honneur d’avoir accueilli M. Antoine. L’un des
propriétaires a retrouvé lors de travaux une fleur de lys en métal qui pourrait avoir fait
partie d’un harnachement [Sauzet].
Lettre de M. Lafont à l'intendant d'Auvergne: « 1765 (26 juin).
Monseigneur
M. Antoine m’a envoyé de St.-Flour la lettre dont il vous a plu de m’honorer pour m’adresser une copie
de l’ordonnance que vous avez rendue afin qu’il lui soit fourni le nombre de chevaux nécessaires. Je vous
supplie, monseigneur, d'agréer mes très humbles remerciements de vos bontés dont je viens de rendre
compte à M. de St.-Priest en lui envoyant copie de votre lettre et de votre ordonnance. Comme ce pays ainsi
que les paroisses d’Auvergne qui l’avoisinent n’ont en général que de mauvais chevaux, en petit nombre, et
la plupart sans harnois, j’ai proposé à M. Antoine de lui en fournir de fixes pour les avoir toujours avec lui
et être prêts au premier besoin. Il a goûté cet arrangement qui prévient entre autres inconvénients celui des
retardements auxquels il aurait pu être exposé dans ses courses. Il vous écrit pour vous supplier, monseigneur,
de vouloir bien l'agréer, et donner vos ordres en conséquence pour les chevaux qu’il désire que l’Auvergne
lui fournisse. Je travaille à rassembler ceux qu’il m’a demandé pour le contingent du Gévaudan. M.
Antoine vous fait le détail des nouveaux malheurs que nous venons d’y essuyer vendredi dernier 21 de ce
mois sur la paroisse de Venteuges, limitrophe de l’Auvergne. Dans ce même jour la Bête féroce coupa et
emporta la tète et un bras à un garçon d'onze ans auprès du lieu de Pépinet sur cette paroisse, blessa au
bras quelques heures après une jeune fille qui fut secourue par un petit garçon qui gardait avec elle du bétail
dans un pâturage du village de Sauzet sur la même paroisse, et termina cette cruelle journée par couper
la tête et un bras à une fille de cinquante ans dans un autre pâturage du même village. Elle n’avait point
encore fait autant de ravage dans un même jour.
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lafont
298
A Saugues en Gévaudan
Le 26 juin 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc56] • Soulignant le manque de précision des témoignages d'époque, même officiels, le même
M. Lafont qui fournissait l'âge de 12 ans à la victime de Pépinet dans sa lettre du 22/06
lui donne 11 ans dans celle du 26/06.
Ordres de M. Lafont, de Saugues, aux communautés: « En vertu des ordres que Mgr. le comte de St.-Florentin, ministre et secrétaire d'État et M. le comte de
Moncan, nous ont fait l’honneur de nous adresser et en attendant ceux qu’il plaira à Mgr. le vicomte de St.-
Priest, intendant de cette province de nous donner, MM. les maires et consuls des villes, bourgs, villages,
hameaux et autres lieux du Gévaudan procureront le logement à MM. Antoine, père et fils, à leurs domestiques,
aux gardes-chasses, leur suite, leurs chevaux, partout où ils se porteront soit conjointement, soit séparément.
Ils fourniront tous les guides dont MM. Antoine, père et fils, et leurs valets de limiers auront besoin dans
leurs quêtes, ainsi que des gens pour leur aller chercher des vivres et des chevaux d’ordonnance pour les
porter partout où besoin sera.
Ils fourniront aussi à M. Antoine, et sous ses ordres, les ouvriers nécessaires pour creuser des affûts,
partout où il trouvera à propos d’en faire faire et dans la forme qu’il prescrira.
Les dits sieurs maires et consuls procureront encore à M. Antoine tous les tireurs et batteurs qu'il pourra
y avoir sur leurs communautés, lorsqu'il les demandera; et enfin tous les autres moyens et facilités dont il
pourra avoir besoin dans les différentes opérations qu’il trouvera à propos de faire pour la destruction de
la Bête féroce. » (A.D. Hérault c 44).
Ordres particuliers de M. Antoine par voie d'affichage (fin juin in Louis): « De par le roi
En vertu des ordres de Mgr. le comte de Moncan, commandant de cette province, nous François Antoine, écuyer chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis, seul porte-arquebuse du roi, et lieutenant des
chasses de sa Majesté, envoyé par ses ordres à nous adressés par M. le comte de St.-Florentin, ministre
d'État, ayant le département des provinces du Languedoc et d’Auvergne; à la tête de plusieurs gardeschasses
portant bandoulières tant de sa Majesté que de leurs Altesses sérénissimes les princes du sang, M.
le duc d’Orléans, Mgr. le prince de Condé et le duc de Penthièvre, à l’effet de détruire la cruelle Bête qui
désole les provinces d’Auvergne et du Gévaudan, ainsi que tous les loups qui pourront être aussi détruits,
faisons savoir qu’en vertu des dits ordres:
Il est expressément ordonné de notre part à tous habitants portant fusils et autres aussi en état de servir
de batteurs qui pourront être compris de ce nombre et même les enfants au dessus de 14 ans qui porteront
des bâtons armés d'une espèce de lance; ce qui aura lieu dans toutes les paroisses qui seront par nous indiquées,
et dont le présent ordre sera affiché à la porte des différentes églises, afin que personne ne puisse
prétendre ignorance. Lesquels habitants tireurs et batteurs seront obligés de se rendre le jour et aux heures
aux différents endroits qui par nous leur seront indiqués soit pour tirer la cruelle bête ou les loups et se
mettre aux affûts, deux par chacun affût, posés dos à dos partout où nous jugerons nécessaire, pendant les
clairs de lune en se portant aux dits affûts à soleil couchant d'où il ne sera permis de sortir qu'à soleil levant,
et ce sous la peine pécuniaire même de prison pour les contrevenants.
Il est fait défense à tous les habitants des dites paroisses de couper ou faire du bois après le soleil couché,
ni même aucun bruit de crainte de détourner pour le lendemain la quête des valets de limiers du roi, en
faisant refuir la Bête ou les loups ailleurs que dans l'endroit même où ils pourraient être détournés. Lesdits
habitants soit tireurs, batteurs ou gens d’affût, sont assurés que s’ils tirent un grand loup ils recevront 12
livres de M. Lafont, syndic du Gévaudan, et 6 livres comptant de M. Antoine, et moitié de cette somme pour
chaque louveteau. Mais pour ceux qui auront le bonheur de tuer ou de faire tuer une aussi cruelle Bête, ils
sont assurés d’être bien récompensés tant en argent que par les grâces particulières qu’ils auront lieu d’espérer
de la bonté de sa Majesté.
299
Il est aussi très expressément ordonné, sous les peines portées ci-dessus, à tout particulier ci-dessus et
autres habitants qui tueront ou qui trouveront la cruelle Bête morte, ou des loups ou leurs louveteaux, de les
apporter sans délai à M. Antoine, tous entiers et sans leur faire aucune ouverture et ils recevront sur-lechamp
de sa part la récompense promise ci-dessus avec une reconnaissance de sa main, pour leur servir de
témoignage de leur zèle.
Antoine.
N.B. Ce même ordre du roi donné par M. de Moncan, commandant de cette province, aura lieu dans
toute son étendue et principalement dans tous les endroits où M. Antoine sera obligé de se porter à la poursuite
de ladite Bête ainsi que des loups. » (A.D. P.-de-D. c. 1734).
M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy sur les malheurs qui viennent d’arriver (lettre,
04/07) et à M. de St.-Florentin sur le même sujet et sur les chasses infructueuses de MM.
d’Enneval (Pourcher).
27 juin (Jeudi) M. Antoine reçoit des piques (lettre, 24/06) ?
28 juin (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Malzieu du 13/06 (Généal43). Les
d’Enneval retournent au Malzieu pour préparer la battue du dimanche (lettre, 02/07).
Lettre de M. de St.-Priest à M. d’Enneval pour lui recommander la bonne entente avec M.
Antoine (A.D. Hérault c. 44). Mémoire de M. Antoine: « État de ce que M. Antoine a indispensablement besoin pour se mettre en état de pouvoir à toute heure
suivre la cruelle Bête soit de jour ou de nuit, au premier avis qu’il recevra qu’elle aura changé de lieu soit
près ou loin.
Remarques
Premier ordre.
S’il n’est pas monté, lui, son fils, son domestique, quatorze gardes et deux chevaux de bât, l’on ne fera
rien que par hasard, où le temps à y réussir ne peut se fixer. C’est pourquoi il est nécessaire que lui soit
donné, savoir: un cheval pour le commandant des chasses; un pour son fils; un pour son domestique; 14
bons bidets pour les gardes; deux forts chevaux de bât, l’un servira à porter les hardes et les vivres et
l’autre à porter deux grands paniers pour porter les quatre meilleurs limiers, afin qu’ils soient en état de
travailler tout de suite, quand la course sera longue et que l’on aura joint l’endroit où la Bête refuit.
[En marge:] Le cheval du commandant, celui de son fils, celui de leur domestique et six bons bidets seront
livrés à M. Antoine par la province d’Auvergne, suivant la convention faite avec M. Lafont et les autres
huit bons bidets, les deux chevaux de bât et l’homme pour les conduire seront livrés par la province du Gévaudan.
Deuxième autre ordre.
Dont le commandant des gardes-chasses sera pourvu pour être logé partout où il pourra arriver soit
dans les villes, hameaux, ou même dans les maisons isolées.
Troisième autre ordre.
Il aura aussi en poche un ordre de MM. les intendants de chacune des deux provinces aux consuls de
faire marcher le nombre de tireurs et de batteurs qu’il pourra ramasser, lorsque les valets des limiers auront
détourné la cruelle Bête ou des loups, et ils seront postés à cet effet par M. Antoine et lesdits gardes.
Quatrième autre ordre.
Leur seront fournis tous les guides qu’ils auront besoin pour les conduire de village en village, ainsi que
les valets des limiers dans leurs quêtes avec les chevaux d’ordonnance dont ils auront besoin soit pour aller
chercher des vivres, où il sera employé un habitant pour cela ou pour tout autre besoin.
Cinquième autre ordre.
Il sera aussi fourni aux ordres de M. Antoine tous les ouvriers pour faire des trous d’affûts, partout où il
jugera nécessaire d’en être fait. Il doit être fourni le louage et la nourriture des chevaux que nous avons cidessus
demandés. MM. les intendants auront la bonté de pourvoir au payement de ces deux articles.
Fait à Saugues, le 28 juin 1765.
Antoine. » (Pourcher)
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers:
300 « A Paris le 28 juin 1765
Monsieur
Je vous suis très obligé des nouveaux détails que vous m’avez donné par votre lettre du 22 de ce mois,
concernant la Bête féroce et je vous prie de continuer à me faire part de tout ce que vous apprendrez d’intéressant à ce sujet.
Je suis
Monsieur
Votre très humble et très affectionné serviteur
de l’Averdy.
M. de Ballainvilliers, intendant à Clermont-Ferrand. » (A.D. P.-de-D.) [Doc258]
29 juin (Samedi) Achat d’herbe au nommé Charade de Sauzet pour 10 livres quatre sols (comptes,
13/10). M. de Ballainvilliers écrit à M. de l’Averdy (lettre, 04/07), à M. Lafont (lettre,
17/07) et envoie à M. Antoine une ordonnance (lettre, 05/07). Brouillon de lettre de M. de
Ballainvilliers à M. de Montluc: « Clermont le 29 juin 1765.
M. de Montluc
Je vous envoie, monsieur, la copie d’une ordonnance que je viens de rendre pour faciliter les chasses de
MM. Antoine et d’Enneval, dont il est nécessaire que vous ayez connaissance et que vous teniez la main à
son exécution. Vous voudrez bien vous concerter avec M. Antoine pour le nombre de chevaux dont il aura
besoin pour remplir le nombre porte par mon ordonnance. Il en a tiré plusieurs des postes qui seront en déduction.
Vous formerez vos états contenant les noms des propriétaires, le signalement des chevaux, l’inventaire et
l'état des harnois, la date du jour que les chevaux auront étés délivrés et celle du jour qu’ils seront rendus.
M. Antoine le signera et vous aussi, et vous m’en adresserez un double.
Je suis etc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc259]
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général
A Clermont le 29 juin 1765.
Monsieur
Je viens d'être instruit par différentes personnes des nouveaux ravages que de la bête féroce a causé, [insert:
MM. d’Enneval et Antoine qui se sont joints au Malzieu des nouvelles cruautés de la bête féroce] Le
21 du mois elle [insert: dans la paroisse de Venteuges limitrophe de cette province, elle [insert: l’Auvergne,
elle] égorgea un garçon de 13 ans et lui rongea tout le corps. Elle attaqua ensuite une petite fille de 10 ans
qu’elle emporta à quelques distance par le bras où elle l’avait saisi. Elle fut heureusement secourue par un
petit berger de 15 ans qui frappa la bête avec sa baïonnette et tâcha de la lui enfoncer dans la gorge. Cependant
cette arme mais il ne put la blesser. Il y avait lieu de présumer qu'après de avoir été combattue par
le petit berger la bête féroce aurait pris la fuite. Cette résistance au contraire a paru ranimer sa rage et
sans quitter la paroisse de Venteuges elle attaqua ce même jour une fille de 45 ans, la tua l’égorgea, et lui emporta
un de ses bras. On a fait garder ces deux cadavres par des bons tireurs, mais la bête n’est point revenue sur
sa proie.
Le 23 M. d’Enneval a fait faire une battue composée d’environ 40 paroisses, où l’on a lancé aucun animal
[insert: n’a point aperçu la bête féroce]. M. Antoine qui a joint M. d’Enneval a été présent avec ses
gardes à cette dernière battue. » (A.D. P.-de-D.) [Doc260]
30 juin (Dimanche) Achat d’herbe au nommé Daumaizon pour 30 livres (Comptes, 13/10). Battue
des d’Enneval (lettre, 02/07).
Juillet Une Bête sévit en Argonne et en Barrois; les bûcherons de la forêt de Sainte-Menehould se
mettent en grève. Le roi promet une gratification de 2400 livres (Moriceau2).
301
1 juillet (Lundi) M. de l’Averdy envoie une courte réponse à la lettre de M. de St.-Priest du 17/06
(Pourcher).
2 juillet (Mardi, pleine lune) Le Courrier d’Avignon publie les lettres de Langogne du 22/06 et de
Marvejols du 23/06 (Généal43). Des religieux d’Aubrac rapportent la mort d’une femme à
quelque distance de chez eux, mais ne pouvant apprendre les circonstances, les d’Enneval
considèrent le fait douteux (lettres, 05/07). Les d’Enneval reviennent au Malzieu, avertis
que la Bête a été vue aux environs de Prunières (lettre, 03/07). Entre Serverette et St.-
Amans, entre midi et une heure, le courrier, homme de quarante-cinq à cinquante ans, revient
de Mende au Malzieu, avec un autre homme de plus de soixante ans. Ils suivent le
cheval, le courrier râpe du tabac, sa baïonnette sous le bras, quand la Bête se lance sur le
cheval et lui inflige deux blessures distantes de quatre pouces l'une de l'autre. Celle du dessus
a six doigts et demi environ de la croupe à la fesse, et l'autre mesure un pouce et demi
de large, et autant de profondeur. Le courrier laisse immédiatement tomber sa tabatière et
se saisissant de sa baïonnette il en porte un coup à la cuisse de la Bête, dont il tire du sang.
Il fournit par la suite la description habituelle de la Bête (lettres, 03/07, 05/07). • Louis n'attribue pas cette attaque à la Bête; il s'appuie sur trois arguments: attaque éloignée
du nouveau territoire de chasse; l'animal s'en prend au cheval, et il fuit devant les
humains, ce qui serait la marque d'un loup. Remarquons cependant que la description
correspond à l’apparence de la Bête.
Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
Je me suis rendu auprès de M. Antoine ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en informer, et je viens de passer
sept jours avec lui à l'extrémité du Gévaudan, sur la frontière d'Auvergne. Mes premières dispositions
ont été de loger M. Antoine, M. son fils, leur domestique et les 14 gardes-chasses ou valets de limiers qu'il a
avec lui, dont huit ont été pris dans les capitaineries du roi et les six autres appartenant à leurs Altesses sérénissimes
Mgr. le duc d'Orléans, Mgr. le prince de Condé et Mgr. le duc de Penthièvre.
Comme les paroisses que la Bête féroce paraît fréquenter aujourd'hui le plus sont celles de Venteuges,
où elle a fait les derniers malheurs, et de la Besseyre-St.-Mary, en Gévaudan, et celles de l'Auvergne qui les
avoisinent, Antoine a cru devoir commencer par s'établir avec ses gardes sur ces deux premières paroisses.
En conséquence, il s'est placé au lieu de Sauzet, paroisse de Venteuges, et il a distribué ses gardes de deux à deux dans les villages des deux paroisses où la Bête se fait voir le plus fréquemment. Je leur ai procuré le
logement chez les habitants, qui les ont reçus d'autant plus volontiers que ces gardes paraissent de fort honnêtes
gens et qu'ils payent bien tout ce qui leur est fourni. Ils sont eux-mêmes bien payés aux frais du Roi,
ayant chacun 100 sols par jour.
M. Antoine m’a ensuite demandé huit chevaux de selle pour les gardes et deux chevaux de bât pour porter
les chiens, les vivres et les équipages, avec un homme pour les conduire. Il a écrit à M. l’intendant d’Auvergne
pour le prier de lui faire fournir de son côté huit chevaux de selle y compris trois qu’il a déjà pris
aux postes de cette province, lors de son passage. Il en monte un, son fils l’autre et le troisième est pour son
domestique.
Je lui ai procuré relativement à sa demande les huit chevaux de selle et les deux chevaux de bât, avec un
homme pour les conduire. Ceux de selle ont été tout de suite délivrés aux gardes et chacun a pris le sien.
Nous sommes convenus avec les propriétaires de ces chevaux qu’on leur en payerait le louage à raison
de 20 sols par jour, à moins que vous ne trouvassiez à propos de les faire acheter, et cet arrangement paraîtrait
même préférable à tout autre, du moins pour les chevaux de selle. Ces huit chevaux peuvent valoir l’un
dans l’autre environ 100 livres chacun; on les revendrait à la fin du travail de M. Antoine, et il y a lieu de
croire que s’il y avait quelque perte à la vente, elle ne serait pas considérable; au lieu qu’il peut en coûter
fort cher pour le louage, si comme il pourra bien arriver que M. Antoine reste ici deux ou trois mois, l’objet
roulera sur environ 30 pistoles tous les mois. J’ai dit à M. Antoine et aux propriétaires des chevaux que
j’aurais l’honneur de vous demander là-dessus vos ordres. Vous aurez la bonté de voir, monseigneur, s’il ne
sera pas plus avantageux d’acheter ces chevaux que d’en payer le louage, et de me faire connaître vos in-
302
tentions sur celui des deux partis qui vous paraîtra convenir le mieux. D’ailleurs, M. Antoine se charge de
faire payer les chevaux qui viendront à périr.
M. Antoine m’a encore demandé qu’il fût pourvu à la nourriture de ces chevaux, il a même proposé de
leur fournir l’étape. Je lui ai représenté que la chose n’était pas possible, les chevaux se trouvant dispersés à la campagne dans des villages éloignés des lieux d’étape, et qu’il n’y avait d’autres moyens de pourvoir à
cette subsistance que d’acheter de l’avoine et du foin dans ces villages et en faire fournir tous les jours les
rations nécessaires, à raison d’un boisseau d’avoine et de 20 livres de foin petit poids.
J’ai dit à M. Antoine que j’aurais l’honneur de vous rendre compte de cet arrangement et de vous demander
vos ordres. Comme je ne pourrai les recevoir dans huit ou dix jours, j’ai acheté de l’avoine et de
l’herbe pour nourrir les chevaux jusqu’alors. Cette nourriture reviendra à environ 11 sols par jour, l’on a été obligé de prendre de l’herbe, la récolte de foin n’ayant pas encore commencé dans ces villages et n’y en
ayant plus de vieux.
Je vous supplie, monseigneur, de vouloir bien me faire également connaître vos intentions sur cette fourniture
que M. Antoine demande lui être faite pendant tout le temps du service.
Enfin, M. Antoine m’a demandé divers ordres soit pour être logé avec ses gardes partout où il se portera,
soit pour avoir dans les paroisses les tireurs et les batteurs dont il pourra avoir besoin, soit pour qu’il lui
soit fourni des guides et un grand nombre de chevaux, si les circonstances l’exigent, soit enfin pour trouver
tous les ouvriers qui lui seront nécessaires pour creuser des affûts là où il en trouvera à propos d’en faire.
Je lui ai expédié ces ordres provisoirement et en attendant ceux qu’il vous plaira de donner et je les lui ai
remis; et j’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint copie.
J’ai prié M. Antoine de me donner un mémoire signé de lui de toutes les demandes qu’il m’a faites et
dont je viens d’avoir l’honneur de vous rendre compte. Il m’a remis ce mémoire dont je joins pareillement
ici une copie figurative avec les notes qu’il a fait mettre à la marge. Il désire que vous veuillez bien en approuver
le contenu. Il voudrait aussi être autorisé par M. le comte de Moncan à donner, relativement aux
opérations qu’il se propose de faire, divers ordres aux paroisses où il se portera et à les faire imprimer et
afficher aux portes des églises paroissiales.
J’ai l’honneur d’envoyer à M. le comte de Moncan la lettre qu’il lui écrit et le projet qu’il m’a remis de
ses ordres pour les faire imprimer ici, lorsqu’il en aura reçu l’agrément; j’ai celui, monseigneur, de vous en
adresser une copie.
M. Antoine n’a emmené avec lui que quatre chiens limiers, dont l’un est resté malade en route, et une
forte levrette, espérant de s’aider de ceux de M. d’Enneval. Il m’a demandé cinq ou six chiens mâtins du
pays, dont certains ont bien donné à la Bête, l’ayant poursuivie dans plusieurs occasions; quelques-uns
même s’étant colletés avec elle.
M. Antoine vit à son passage au Malzieu MM. d’Enneval. Il chassa avec eux, le dimanche 23 juin, dans
la battue qu'ils firent faire ce jour-là, et se rendit à Saugues, où MM. d’Enneval vinrent le joindre le lendemain
de son arrivée; ils furent s'établir avec lui à Sauzet. M. Antoine n'approuve pas les battues. Il croit
plus à propos de faire porter les gardes et les bons tireurs des paroisses dans des affûts de deux à deux au
soleil couché et pendant toute la nuit, de s'y porter lui-même et d'y passer pareillement la nuit. Durant le
jour, il veut placer ses gardes et des bons tireurs aux passages principaux de la Bête. M. d’Enneval, qui du
temps de M. Duhamel n'était point d'avis des battues et qui ensuite en a ordonné et fait exécuter un grand
nombre, veut les continuer. Il est cependant convenu avec M. Antoine de ne point en faire à 2 lieues des endroits
que M. Antoine occupe avec ses gardes ou qu'il occupera dans la suite. Celui-ci lui ayant représenté
qu'elles dérangeraient toutes ses mesures. M. Antoine cherche beaucoup à se concerter avec MM. d’Enneval,
qui lui ont promis de le faire aussi avec lui. Ils ont resté ensemble deux jours à Sauzet. MM. d’Enneval
en sont partis, le vendredi, pour retourner au Malzieu et se disposer à la battue, qu'ils avaient ordonné pour
avant-hier dimanche.
M. Antoine paraît un très galant homme, plein de zèle et d'intelligence et disposé à mettre toute l'activité
possible dans l'exécution de la commission dont il est chargé. Il la trouve difficile à remplir, soit par la nature
du pays, soit par tout ce qu'on lui apprend de l'agilité de la Bête et de ses ruses; il espère cependant
que si lui ou ses gens parviennent à la détourner, ils réussiront à la détruire.
Depuis le 21 juin, elle n'a fait aucun ravage quoiqu'elle se soit montrée en plusieurs endroits.
303
J’ai reçu, monseigneur, avec la lettre dont vous m’avez honoré, le 25 du mois dernier, votre ordonnance
de 600 livres sur M. Mazade de St.-Bresson pour mon remboursement de pareille somme que j’avais comptée à M. d’Enneval et dont j’ai eu l’honneur de vous envoyer ci-joint le reçu.
Je me conformerai exactement aux instructions que vous me faites celui de me donner. Elles me font espérer
que vous aurez la bonté d’approuver ce que j’ai fait jusqu’à présent, provisoirement et en attendant
vos ordres.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44). • M. Lafont n'est pas encore informé de l'attaque de ce jour.
3 juillet (Mercredi) Lettre de M. d’Enneval à M. de Ballainvilliers: « 1765 (3 juillet)
Monsieur
Nous nous sommes rejoints avec bien du plaisir à M. Antoine pour concerter ensemble les moyens les
plus sûrs et les plus prompts pour tâcher de venir enfin à bout de la malheureuse bête qui fait ici notre objet,
et toute notre attention, mais sans succès jusqu'à ce jour. Hier étant revenue ici sur ce qu’on nous avait
appris qu’on l’avait vue aux environs de Prunières, et pour faire porter des provisions au [Sauzet ?] où
nous avons établit notre demeure avec M. Antoine, on nous apprit que hier 2ème de juillet sur le chemin de
Mende ici entre Serverette et St.-Amans, sur les midi à une heure, la bête avait paru tout à coup dans le
grand chemin où le courrier qui s’en revenait de Mende ici, avec un autre homme d'environ 60 et plus, le
courrier peut en avoir 45 à 50, ils suivaient le cheval, le courrier râpait du tabac, ayant sa baïonnette sous
son bras. La bête sauta sur le cheval devant eux deux, lui fit deux blessures distantes de 4 pouces de l'une à
l'autre, celle de dessus a six doigts et demie environ descendant de la croupe à la fesse, et l'autre un pouce
et demie de large, et autant de profondeur. Dans ce moment le courrier laissa tomber sa tabatière et s'étant
saisi de sa baïonnette il en porta un coup dans la cuisse de la bête, dont il lui a tiré du sang. Le fait est vrai,
j'ai vu aujourd'hui les blessures au cheval, et questionné cette homme. Il dépeint la bête, comme à l'ordinaire.
Je n’ai pas perdu un instant pour vous en informer.
J’ai l’honneur d’être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval
Au Malzieu ce 3 juillet 1765
J’ai reçu l’ordonnance que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. » (A.D. P.-de-D. c. 1734)
[Doc261]
4 juillet (Jeudi) La Bête est vue à la pointe du jour par un bouvier qui voiture du bois au Malzieu,
sur la côte de Ganigal (juste au sud du Malzieu) (lettres, 05/07). Elle attaque un garçon et
une fille, tous deux fort jeunes, mais ils sont heureusement secourus à temps (lettre,
10/07). Entre 11 heures et midi, Marguerite Oustallier, âgée de 68 ans, garde ses vaches
près des bois de Broussoles (Lorcières); assise sur un petit muret, elle file sa quenouille. La
Bête l'attaque par-derrière, la traîne par terre, lui déchire une joue, sectionnant tous les
muscles, et lui fait deux grands trous au cou proches de la jugulaire, comme pour la lui
couper. L’occiput est également endommagé. Marguerite était accompagnée d'une petite
fille de 12-13 ans, mais est attaquée durant son absence, l’ayant envoyée détourner les
vaches d’un pré. La petite fille n’entendant pas répondre Marguerite, la chercha et la
trouve morte, traînée à environ 20 pas de l’endroit où elle l’avait laissée. Elle crie au secours.
Au bruit, tous les gens du village accourent; un jeune homme, neveu du prêtre Chassang,
aperçoit la Bête qui se retire à petits pas. Il veut courir après mais, loin de fuir, elle
lui fait face, ce qui effraye tellement le jeune homme qu'il en attrape la fièvre. Les autres
paysans poursuivent la Bête; sans paraître épouvantée, elle regagne les blés et se rend à Ju-
304
lianges où elle attaque, sur les 2 heures de l'après-midi, la fille du maréchal-ferrant, à qui
elle ne fait aucun mal car elle est secourue (lettres, 05/07, 11/07, 03/01/66). M. d’Enneval
père rejoint M. Antoine au Sauzet; le fils, malade depuis quelques jours, demeure au Malzieu
(lettre, 05/07). Le garde-chasse Mareschaux achète pour 111 livres 4 sols un cheval à
la foire de Langeac (02/07). Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers: « 1765 (4 juillet).
Monsieur
J’ai déjà reçu huit bidets de la province de Gévaudan avec aussi deux chevaux de bât et un muletier
payé pour les conduire, lesquels chevaux seront nourris par étape, ou je serai remboursé de leur dépense
dans les endroits où il n’y aura pas d'étape. J’attends ce que vous aurez bien voulu décider sur ma monture,
celle de mon fils et de mon domestique et de cinq bidets pour les cinq gardes qui restent à monter, chose la
plus nécessaire à notre manoeuvre car sans cela nous aurions été obligés de nous en retourner ou de faire
porter à faux la dépense que nous causerions, ce que vous verrez dans peu, monsieur, par la disposition que
j’aurai l’honneur de vous envoyer sitôt qu’elle sera finie, sur toutes les opérations à pratiquer pour détruire
la prétendue bête vorace ou les loups qui désolent les deux provinces de Gévaudan, par le dernier carnage
qui a été fait à Sauzet où je suis actuellement. Par l’interrogation que j’ai faite du petit garçon de 15 ans et
de la petite fille de 12 ans qu’il a secourue, il paraît que c’est un loup qui les a attaqués. Nous avons ici
connaissance par nos valets de limiers de deux grands loups et d’une louve, que je soupçonne avoir leurs louveteaux à porté d’ici, qui arrachent ce qu’ils peuvent des cadavres qu’ils ont égorgés. Il n’est pas possible
[? ?] je ne sois plus au fait de cet objet qui m’occupe sans cesse. Je suis après à chercher des chiens des
bergers des [parc ?] qui ne craignent pas les loups, et ceux qui ont du nez, les poursuivent loin et longtemps.
Vous nous feriez le présent le plus utile à notre opération si vous pouviez, monsieur, nous en procurer,
et nous les payerons ce le prix que vous aurez eu la bonté de décider, car j’en ai déjà un et j’en attend
demain d’autres. Si nous en avions seize il n’y a point de diable transformé soit en bête féroce ou en loup
qui ne se vît [déchiré ?] dans le moment. Vous avez dans les montagnes du [Mont Dore ?] de ses espèces de
mâtins.
J’ai joint MM. d’Enneval père et fils. Vous verrez dans ma disposition ce que nous sommes convenus ensemble.
Je vous prie de vouloir bien examiner ce qui va être imprimé en [? ? ? ?] je l’ai ci joint pour voir s’il n’y
a rien, monsieur, de contraire à vos intentions, et de vouloir bien aussi que si nous sommes obligés de nous
transporter en Auvergne, ordonner l'étape de fourrage pour 19 chevaux, c’est à dire du foin ou du [vert ?]
pour nos chevaux suivant que l’exige le lieu que nous habiterons, avec la ration d’avoine et de paille ordinaire;
avec un ordre aussi de nous loger partout sans nous fournir aucun ustensile que des lits s’il y en a,
autrement de la paille et des draps.
J’ai l’honneur d'être respectueusement et avec toute la reconnaissance possible
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Antoine
Ce 4 juillet à Sauzet près Saugues en Gévaudan. » (A.D. P.-de-D.) [Doc262]
Lettre de M. de l’Averdy à M. de St.-Priest, de Paris: « Monsieur, je vous suis très obligé du soin que vous avez pris de m’instruire par votre lettre du 26 du mois
dernier, de l’arrivée en Gévaudan du sieur Antoine, porte-arquebuse et lieutenant des chasses du roi, et des
nouveaux malheurs causés dans cette province par la Bête.
J’ai l’honneur, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers:
305 « A Paris ce 4ème juillet 1765.
Monsieur
J’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 29 du mois dernier, par laquelle vous me
faites part des nouveaux malheurs causés par la Bête féroce et du peu de succès de la dernière battue qui a été faite le 23.
Je suis
Monsieur
Votre très humble et très affectionné serviteur
De l’Averdy. » (A.D. P.-de-D.) [Doc263]
5 juillet (Vendredi) La Bête reparaît dans les bois du côté des villages de Chalelles et Plaux, puis
elle franchit les collines de La Chan, passe aux environs du village de Chabanoles, et se
rend au village de la Fage, sur la Margeride, où des laboureurs la voient passer assez lentement.
Elle se rend ensuite du côté de Paulhac et se rend à la Chapelle de Notre-Dame de
Beaulieu (lettre, 03/01/66). M. d’Enneval fils se rend à Broussoles, interroge les témoins,
fait enlever le cadavre et avertit son père et M. Antoine par exprès (lettre ci-dessous). M.
Antoine est averti à midi (lettre, 11/07); il fait savoir à M. d’Enneval fils qu’il se rend sur
place (lettre ci-dessous). Enterrement de Marguerite Oustallier: « Le 5ème juillet 1765 j’ai enterré dans le cimetière paroissial de Lorcières le corps de Marguerite Oustallier,
morte hier, ayant été dévoré par une bête féroce, habitante du lieu de Broussoles, âgée d’environ 68
ans, en présence de plusieurs de ses parents, qui ont déclaré ne savoir signer, de ce enquis ledit jour et an
que dessus.
Ollier, chanoine curé. » (Registre paroissial de Lorcières) [Doc304]
M. d’Enneval fils écrit à M. de Ballainvilliers: « 1765 (5 juillet)
Monsieur
Depuis 10 à 12 jours que nous n’avions entendu parler de la bête féroce nous ignorions totalement de
quel côté elle avait tourné ses pas; mais le 2 nous fûmes informé par les moines de l’abbaye d’Aubrac
qu’elle avait tué une fille ou femme à quelque distance de chez eux, mais on ne m’a pu dire ni le jour ni
l’heure, ce qui rend ce fait douteux. Le même jour le courrier du Malzieu à Mende, s’en [revenant ?] environ
midi entre Serverette et St.-Amans, râpait du tabac, sa baïonnette sous son bras et accompagné d’un
autre homme âgé d’environ 60 ans qui [revenait ?] de Mende voir un fils qu’il a en [condition ?] dans cette
ville. Ils aperçurent tout à coup dans le grand chemin la bête qui se lança sur son cheval, lui fit deux blessures
sur la croupe à quatre doigts de distance l’une de l’autre. La plus haute a six doigts et demi de long
tirant vers la fesse, celle de dessous un pouce et demi de large et autant de profondeur; nous les avons vues
nous mêmes et questionné le voiturier qui nous dit que dès qu’il vit la bête acharnée sur son cheval il laissa
tomber sa tabatière et lui détacha un coup de baïonnette dans la cuisse selon ce qu’il dit. Ce fait nous a
paru vrai.
Le 4 en suivant la bête fut vue à la pointe du jour par [un] bouvier qui voiturait du bois au Malzieu sur
la côte de Ganigal peu distante de la ville. De là elle passa à Broussoles, paroisse de Lorcières, où elle attaqua
entre onze heures et midi une femme âgée de plus de 50 ans nommée Margueritte Oustallier qui gardait
des vaches accompagnée d’une petite fille âgée d’environ 12 ans. La bête sauta sur la vieille qui était
assise et filait, la prit par le col, lui perça les deux jugulaires, lui déchira avec ses ongles la partie charnue
des joues au point que tous les muscles en étaient détachés. L’occiput est aussi endommagé, ce qui fait
conjecturer qu’elle a été prise par derrière et a été saignée comme avec un couteau, et s’est contenté de lui
sucer le sang. Il paraît qu’elle ne prit la fuite que par les cris que la petite qu’elle avait envoyé dans ce moment
détourner ses vaches d’un blé, et n’entendant pas répondre sa camarade elle la chercha et la trouva
morte et traînée environ vingt pas de l’endroit où elle l’avait laissée; alors elle cria au secours. Tous les
paysans du village y accoururent et entre autres le neveu d’un prêtre nommé M. Chassang qui à son arrivée
aperçut encore la bête qui se retirait au petit pas. Il voulut courir après mais sans s'étonner il lui fit face et
306
en a eu tant de peur qu’il en a la fièvre. Je l’ai vu et le tiens de lui. Les autres paysans le poursuivirent le
long de la côte sans paraître épouvantée, regagna les blés, et de là à Julianges où en passant elle attaqua la
fille du maréchal sur les deux heures après midi, à qui elle ne fit aucun mal ayant été secourue. De là elle
regagna la Margeride. Ce fait est vrai, j’ai été sur la place et vu toute chose par moi même. J’ai sur le
champ envoyé un exprès à mon père qui est avec M. Antoine au Sauzet, paroisse de Venteuges, étant resté
ici seul malade et n’ayant pu les rejoindre depuis trois à quatre jours. Je viens de faire enlever le cadavre et
d’apprendre que ces MM. arrivent avec les gardes et les chiens. J’aurai l’honneur de vous rendre compte
de ce qui s’est passé de leur côté et de ce qui pourra arriver dans la suite [?]
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval fils
A Broussoles, paroisse de Lorcières en Auvergne ce 5 juillet 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc264]
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M. Antoine: « Clermont le 5 juillet 1765
M. Antoine
J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 4 de ce mois et le projet d’affiche
que vous vous proposez de faire imprimer, sur lequel je ne prends pour le présent aucun parti, ayant
déjà rendu une ordonnance imprimée dont je joins ici quelques exemplaires, qui pourvoit à une partie de ce
que vous désirez; et par le courrier de samedi dernier j’ai eu l’honneur de vous adresser une autre ordonnance
qui supplée à tout. [J’en ai ?] adressé une copie à M. Lafont, subdélégué de Mende, Languedoc, afin
d’agir de concert avec M. de St.-Priest, et une autre copie à M. de Montluc pour qu’il veille à l'exécution de
ce qui dépend de lui. Je ne puis rien changer à ces dispositions que je ne sache le parti qu’aura pris M. de
St.-Priest. Je vous prie de ne pas douter que je ne seconde vos projet autant qu’il dépendra de moi, mais il
faut en prendre un déterminé et le suivre sans variation. Il n’est pas possible de vous faire fournir par étape
la nourriture des chevaux; il n’y a point de route d'étape dans la partie de l’Auvergne où vous êtes. J’attendrai
votre réponse aux expéditions que vous avez dû recevoir depuis la lettre que vous m’avez écrite le 4 de
ce mois.
M. d’Espinchal m’a envoyé votre essieu. J’ai donné ordre pour qu’on en fît un neuf.
J’ai, etc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc265]
6 juillet (Samedi) Lettre du Malzieu informant des attaques du 02 au 04/07 (lettre, 13/07). A l'aube,
M. Antoine se rend à Broussoles. Il y trouve beaucoup de sang; le chapeau et les habits de
Marguerite ont été déchirés, elle a été traînée quatre toises. Le terrain étant dur, M. Antoine
n'aperçoit que les griffes d'un grand loup. Au moment de partir le consul de Lorcières
arrive tout essoufflé pour leur dire que tout le village est alarmé par les hurlements d'un
animal, et leur proposer de les guider. Antoine s'y rend avec ses limiers et retrouve en plusieurs
endroits la trace d'un grand loup et d'une louve qui l'a rejoint. Il pense que les hurlements
du grand loup avaient pour but d'appeler la louve (lettre, 11/07). • Faute d'autres témoignages, il n'est pas possible d'attribuer avec certitude les hurlements à la Bête, ni d'affirmer sa présence à Lorcières ce jour-là.
M. de St.-Priest écrit à M. Antoine pour lui témoigner le grand plaisir qu’il a de son arrivée
en Gévaudan, confirme tous les ordres de son subdélégué et l’autorise à prendre dans
toutes ses opérations le parti le plus convenable (Pourcher). M. Antoine écrit à M. de
Montluc au sujet des chevaux (lettre ci-dessous). Ordonnance de M. de St.-Priest, datée de
Montpellier, donnant des ordres pour les fournitures à faire à M. Antoine:
307 « De par le Roi,
Ordonnance.
De monseigneur l’intendant.
Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finances en la province de Languedoc.
Le sieur Antoine, seul porte-arquebuse du Roi et lieutenant de ses chasses, s’étant rendu en Gévaudan,
en conséquence des ordres de Sa Majesté, avec un certain nombre de gardes de ses chasses ou des princes
de son sang pour y détruire la Bête féroce qui fait de si cruels ravages depuis longtemps en Gévaudan et en
Auvergne; et sur la demande qu’il nous a faite de donner les ordres convenables pour le logement et la
fourniture des chevaux nécessaires pour lui et pour les gardes qui sont à sa suite; comme aussi pour les
autres opérations qu’il doit exécuter; ordonnons ce qui suit.
Article premier.
Il sera fourni audit sieur Antoine, et aux gardes de sa suite, à la diligence du sieur Lafont, notre subdélégué,
et dans les endroits qu’il indiquera, huit bons bidets, deux chevaux de bât, et un conducteur, le reste de
chevaux devant être fourni par la province d’Auvergne, suivant la convention faite avec notre subdélégué:
enjoignons à tous propriétaires de faire ladite fourniture sur les ordres du sieur Lafont, à peine de désobéissance,
et seront les propriétaires payés du louage, ou du prix des chevaux, ainsi qu’il en sera convenu par
ledit sieur Lafont, en conformité des ordres particuliers que nous lui avons adressés.
Article II.
Le logement sera fourni par les maires, et consuls audit sieur Antoine, à son fils, à leurs domestiques,
aux gardes-chasses qui les accompagneront, et autres gens de sa suite, ainsi que les écuries pour leurs chevaux,
partout où ils se porteront, soit conjointement ou séparément; et on leur fournira tous les guides dont
ils auront besoin dans leurs quêtes, ainsi que les gens et les chevaux nécessaires pour aller chercher les
vivres, et les porter partout où le besoin sera.
Article III
Il lui sera fourni aussi le nombre d’ouvriers nécessaires pour creuser les affûts partout où il trouvera à
propos d’en faire faire, et en général, il lui sera donné toutes les autres facilités dont il aura besoin.
Ordonnons à tous les maires, consuls et autres officiers municipaux, sur ce requis de faire faire lesdites
fournitures, et à tous habitants et propriétaires d’obéir aux ordres qu’ils leur donneront à peine de désobéissance;
enjoignons au sieur Lafont, notre subdélégué de tenir exactement la main à l’exécution de la
présente ordonnance, laquelle sera lue, publiée et affichée partout où besoin sera, afin qu’on n’en puisse
prétendre cause d’ignorance. Fait à Montpellier le 6 juillet 1765.
Signé De St.-Priest.
Et plus bas: Par Monseigneur Soefve.
A Mende, De l’imprimerie de la veuve de François Bergeron, imprimeur du Roi. » (A.D. P.-de-D. c.
1734) [Doc129]
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 6 juillet 1765
[suit une note, qui me semble de la main de M. de Ballainvilliers, mais que je n’arrive pas à déchiffrer]
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint une lettre que je viens de recevoir dans la minute de M. Antoine
qui m’écrit de Broussoles, paroisse de Lorcières; vous verrez qu’il demande par ladite lettre cinq bidets
pour les gardes et trois chevaux dont deux de maître et le troisième un fort cheval de portemanteau.
On pourra trouver ici parmi les chevaux de louage cinq qui pourront convenir pour porter les gardes;
mais il n’y a pas d'espérance d’y trouver les deux chevaux de maître ainsi que le cheval de valet dont M.
Antoine voulût se contenter. Il m’a été dit que M. Antoine avait gardé quatre chevaux parmi ceux des différents
postes qui l’avaient conduit, qui lui avaient paru lui convenir et qu’il a bien payés.
308
Il serait plus simple qu’il les gardât, parce qu’il aura beaucoup de peine à s’assortir ici, même en pleine
foire, des chevaux qu’il demande.
J’ai l’honneur de vous prier de vouloir répondre à Lorcières de l'étape qu’il demande.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc266]
7 juillet (Dimanche) M. de St.-Priest, en envoyant son ordonnance à M. Lafont, lui dit qu’il lit ses
lettres avec beaucoup d’attention; il approuve tous les ordres provisoires qu’il a donnés à
M. Antoine; il a très bien fait de lui demander un mémoire; il lui donne des pouvoirs pour
concilier son zèle et les besoins, et veut que son ordonnance soit imprimée et affichée
(A.D. Hérault c. 44). Chasse générale (Pourcher). M. Antoine et M. d’Enneval battent les
bois chacun de son côté (Louis). M. d’Enneval est trouvé pieds nus, s'étant embourbé, sans
abandonner son zèle (lettre, 22/07). Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 16/07: « L’appétit étonnant que montra la Bête féroce pour la chair humaine la dernière fois qu’elle s’en nourrit a été suivi d’une abstinence encore plus surprenante de sa part à l’égard de cette même nourriture. Il y a
quinze jours qu’elle n’y a pas touché, du moins qu’on l’ait su; et on l’aurait su sans doute; car cela était
bien plus remarquable et plus aisé à savoir, que le régime dont on dit qu’elle a usé pendant ce long intervalle,
s’en tenant, à ce qu’on assure, à manger frugalement beaucoup de lièvres, et à brouter médicalement
beaucoup de cresson le long des fontaines. Depuis le même temps à peu près, elle s’est éloignée d’ici et se
tient du côté de Saugues, sans toutefois se montrer à M. Antoine, qui s’y trouve et qui aurait grande envie
de la voir; mais le motif de sa curiosité en est pour elle un très important d’éviter de la satisfaire. On dit de
cet officier beaucoup de bien, et on se promet beaucoup de son habileté, de même que de son zèle. Les gens
qu’il a avec lui sont partie des piqueurs du Roi, du duc d’Orléans et du prince de Condé, au nombre de 18,
mais il n’a que cinq chiens courants et point de limiers.
P.S. La Bête a terminé sa retraite et en même temps son régime. On apprend que non seulement elle a reparu,
mais qu’en reparaissant (c’était avant-hier) elle a attaqué à Julianges une personne, qui n’évita le
sort des lièvres que par le prompt secours qu’on lui donna et qui fit qu’elle ne fut pas même entamée. » (Généal43)
[Doc180] • La Bête semble effectivement ne pas avoir agi entre le 22/06 et le 04/07, à l’exception
peut-être du 02/07. L’attaque de Julianges a en fait eu lieu le 04/07, et a été précédée
d’autres plus graves.
Lettre de M. Antoine, de Paulhac, à M. de St.-Priest: « Monsieur,
J’ai reçu de M. Lafont tous les secours qu’il vous a plu de nous accorder; recevez-en, s’il vous plaît,
toute l’étendue de notre reconnaissance, vous suppliant de vouloir bien nous les continuer, car nous avons
beaucoup de fatigues et en prévoyant encore beaucoup d’en avoir; mais notre zèle nous met au-dessus de
toute appréhension.
Je travaille à un mémoire, qui sera dicté par mes connaissances et celles des gardes que j’ai emmenés
avec moi, qui seront bien capables de se conseiller pour me servir sur la description de ce pays, qui est très
difficile à exercer toutes espèces de chasses, soit avec limiers, chiens courants, et à bien conduire les battues;
ce qui mériterait un très gros volume; mais j’en dresserai un raccourci pour envoyer à la Cour. Vous
en aurez assurément une copie que je vous prierai de conseiller à tous ceux qui suivent les chasses; en
connaissant bien le pays pour en venir des lumières, qui si elles sont préjudiciables, nous suivrons avec docilité;
car nous travaillons toujours pour mériter toute estime. Le vrai nous sera toujours très cher à moi,
particulièrement pour l’honneur que j’ai d’être votre respectueux,
Monsieur, votre, etc.
Antoine. » (A.D. Hérault)
309
8 juillet (Lundi) Des particuliers de St.-Flour fournissent des chevaux à M. Antoine (État de dépenses,
16/08). M. Antoine reçoit des piques (? lettre, 24/06). M. de St.-Florentin écrit à M.
de St.-Priest sur M. Antoine, qui doit se concerter avec M. d’Enneval; lui doit envoyer souvent à la Cour des relations des faits et des malheurs (Pourcher). Apparition d’une Bête
aux environs de Vaubecourt en Barois (Courrier, 16/08). • Autre affaire de Bête, probablement un loup enragé.
9 juillet (Mardi, dernier quartier) Le Courrier d'Avignon publie la lettre du Malzieu du 25/06 (Généal43).
M. Duvernoy, d’Avignon, écrit qu’il a travaillé pendant quatre mois à confectionner
un piège, et annonce qu’en assurant l’exact fonctionnement, il l’a fait exprès pour la
destruction de la Bête qui fait tant de ravages, et offre de la vendre à un prix raisonnable,
mais il ne dit pas en quoi cette machine consiste (Pourcher). Brouillon de lettre de M. de
Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « M. le comte de St.-Florentin et M. le Contrôleur général
A Clermont le 9 juillet 1765
Monsieur
Je reçois dans l’instant une lettre de M. d’Enneval qui me marque que les chasses qu’ils ont a faites depuis
sa dernière lettre n’ont eu aucun succès et qu’il concertent actuellement avec M. Antoine les moyens
les plus sûrs et les plus prompts pour venir a bout de détruire la bête féroce.
Le 2 juillet le courrier de Mende allant au Malzieu fut attaqué sur les midi entre Serverette et St.-Amans
par la bête féroce [insert: il suivait son cheval à pied accompagné d’un homme âgé d’environ 60 ans] qui et
ce. Cette bête parut tout à coup sur le grand chemin et sauta sur la croupe du cheval du courrier M et lui fit deux
blessures distantes de 4 pouces de l’une à l’autre, dont l’une a 6 doigts de large et l’autre un pouce et demie
et autant de profondeur. Le Ce courrier qui conduisait [insert non déchiffré] son cheval était accompagné d’un
homme de 60 ans, et lui en a environ 45. Il râpait du tabac lorsque la bête féroce attaqua son cheval et
avait sous son bras une baïonnette dont il se saisit dans le moment et en perça la cuisse de la bête qui [ dont il ?
?] s’enfuit avec beaucoup de vitesse craignant d'être aussi attaqué, se servit d’une baïonnette qu’il avait
sous le bras et en porta un coup à la cuisse de la bête dont il tira du sang. Elle s’enfuit aussitôt avec beaucoup
de vitesse et il y a apparence que si cet homme avait eu une arme plus forte et plus longue il aurait détruit
cet animal qui a depuis dévoré aux environs un jeune [insert non déchiffré] homme de 24 ans.
J’ai fait distribuer depuis peu, dans les paroisses où la bête féroce paraît le plus souvent, de longs bâtons
armés d’un fer de [figure ?] triangulaire et tranchant, et j'espère que cette arme pourra être plus utile que
toutes les chasses qui ont été faites jusqu'à présent. » (A.D. P.-de-D.) [Doc267] • Les inserts sont de la main typique et difficilement déchiffrable de M. de Ballainvilliers... • Aucune autre source à ma connaissance pour la mort d’un jeune homme de 24 ans (si
ma lecture est bonne) entre le 2 et le 9 juillet.
10 juillet (Mercredi) M. Antoine fils se rend à Clermont (comptes, 13/10). Il sollicite de l’intendant
d’Auvergne des chevaux et l’autorité de commander des chasses dans son district (Pourcher). • Il y a peut-être erreur sur la date du déplacement du fils de M. Antoine à Clermont; en
effet, la lettre de l’intendant du 14/07 indique qu’il lui porte la lettre de son père du 11;
il n’a pu partir avant qu’elle soit écrite.
La Bête, couchée dans une chènevière, repose pendant trois heures malgré le bruit que font
dans un champ voisin trois laboureurs qui chantent et crient pour se délasser de leurs travaux.
Mais deux soeurs clarisses quêteuses allant de Chaliers à Paladine devant la chène-
310
vière sont attaquées par la Bête, qui, sans respect pour le voile ni la guimpe, s’apprête à se
jeter sur elles; mais les laboureurs accourent pour la mettre en fuite (lettre, 22/07). • On se demande comment la Bête a pu « reposer pendant trois heures. » Si elle a été découverte,
pourquoi n’a-t-elle pas été chassée ? Si elle n’a pas été découverte, d’où vient
la précision de la durée ?
Lettre de Marvejols, reprise dans le Courrier du 19/07: « L’histoire de la Bête féroce ne fournit depuis quelques jours de sa part que deux expéditions imparfaites.
Dans la première, sa férocité et son appétit ont également échoué; dans la seconde, sa férocité s’est satisfaite;
mais son appétit n’y a pas trouvé de quoi s’assouvir. Le 4 de ce mois elle attaqua un garçon et une
fille, jeunes l’un et l’autre, et par conséquent tendres à mâcher; mais elle ne put en tâter, ni en aucune sorte
leur nuire: le prompt secours qu’ils reçurent l’en empêcha. Après cette vaine tentative elle trouva sur ses
pas une vieille femme âgée de 68 ans, hors d’état de se défendre elle-même, et hors de portée d’être défendue
par d’autres. Elle l’égorgea; mais presque à pure perte. Trouvant sa chair coriace et sans suc, elle en
mangea si peu que ce n’était pas la peine de l’avoir tuée. M. Antoine chasse vigoureusement ce pernicieux
animal et y encourage tout le monde par des récompenses. Il exerce les paysans à tirer, donne 6 francs à celui
qui approche le plus du but, et promet à tous de conduire lui-même au Roi celui qui aura tué la Bête. Enfin
il n’oublie rien pour donner de l’émulation à nos chasseurs, et il y réussit à merveille. » (Généal43)
[Doc181]
Lettre de M. Lafont, de Mende, à l’intendant: « Monsieur l’intendant,
... le jeudi 4 de ce mois, une femme de 68 ans a été égorgée au lieu de Broussoles sur la paroisse de Lorcières,
en Auvergne, limitrophe du Gévaudan. M. Antoine s’y est rendu, dès qu’il en a été informé, et qu’il a
vu le cadavre et qu’il a reconnu qu’il avait été traîné pendant plusieurs pas par la Bête, dont il a remarqué
la trace; que par l’examen qu’il en a fait, ainsi que ses gardes, et par ce qu’ils ont déjà reconnu ou qui leur
a été rapporté, ils jugent que ce sont des loups qui font des désordres...
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault)
Lettre de Mme Antoine à M. de Ballainvilliers: « Je me flatte, monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais, que je vous adresse une petite caisse qui part
demain par la messagerie de Clermont. Elle contient quelques hardes propres à la petite [?] de M. Antoine.
Je vous prie de vouloir bien me faire le plaisir de la lui faire tenir en quelque endroit qu’il soit du Gévaudan.
Je vous serais on ne peut pas plus obligée.
J’ai l’honneur d’être
Monsieur
Votre très humble et très obéissante servante
[prénom illisible] Antoine
A Paris le 10 juillet 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc268]
11 juillet (Jeudi) L’intendant d’Auvergne envoie à M. Antoine 17 harpons. Chasse générale sur la
montagne; les chasseurs se distinguent mais sans aucun succès (lettre, 22/07). M. Lafont
reçoit les ordres de M. de Ballainvilliers du 29/06 (lettre, 12/07). Lettre de M. Antoine à
M. de Ballainvilliers:
311 « A M. de Ballainvilliers intendant des provinces d’Auvergne
1765 (11 juillet)
Monsieur,
Il y a eu le 4 de ce mois une femme de 68 ans d’égorgée au hameau de Broussoles, paroisse de Lorcières,
dont nous n’avons été avertis que le lendemain sur le midi. Ce retard d’être avertis quoique nous ne fussions
qu’à trois lieues de cet endroit nous a empêchés d’agir convenablement mais le six au point du jour
nous nous sommes transportés avec nos limiers sur la place où cette femme avait été égorgée, où nous
avons vu beaucoup de sang, son chapeau et ses habits déchirés, et avons reconnu qu’elle avait été traînée
quatre toises et qu’à cet endroit où le terrain était dur nous n’avons aperçu que les ongles d’un grand loup.
Comme nous étions à nous retirer le consul du dit Lorcières est arrivé tout essoufflé pour nous dire que tout
ce village était en alarme par les hurlements d'une Bête, et qu'il nous ferait voir l'endroit par où elle avait
passé. Nous nous y sommes tous transportés sur le champ avec nos limiers et nous avons revu par le pied en
plusieurs endroits d'un grand loup, Comme nous d'une louve qui l'avait joint et sans doute que les hurlements
du loup avaient été faits pour la rappeler. Nous jugeons tous par un procès verbal que nous avons fait
que les deux derniers délits faits ici et à Broussoles n’ont été faits que par des loups, ce que nous reconnaîtrons à la première occasion que nous puissions être avertis assez à temps. J'aurai l'honneur de vous observer
qu'il y a une chose qui est la plus contraire à une connaissance si nécessaire, à savoir s'il y a une bête
dévorante qui existe ou si c'est des loups qui causent tant de ravages. C’est pourquoi il est nécessaire qu'il y
aie une défense particulière, dans toutes les paroisses où pareils malheurs pourraient arriver, de poursuivre
lesdites bêtes féroces avec des hommes et des chiens très loin comme ils font. Cela fait que cette Bête refuit
par là à plus de deux lieues et plus de l'endroit où elle a dévoré, et qu'il nous sera impossible de la détourner
sur le lieu même et de la faire tuer. Car il est certain qu'un animal qui est saoul ne se retire pas loin, et
au premier endroit où il trouve une bonne demeure. Il a presque toujours plu depuis notre arrivée et il pleut
encore à verse [ce qui] joint à des brouillards très épais qui ont duré des jours entiers, fait que cela nous a
fait perdre beaucoup de temps, ce qui est cause que nous n’avons point fait des battues. Nous avons ici
connaissance de plusieurs loups, même de très grands. Comme cet endroit est le centre où il est plus dévoré
et attaqué d’habitants, nous nous y tenons dans huit villages ou hameaux, étant toujours prêts à partir à la
première nouvelle. Je travaille à finir la description de ce pays, contraire à toute sorte de chose que notre
zèle nous inspire de surmonter, et à la disposition de celle que nous allons faire, dont vous recevrez, monsieur,
une copie. J’ai reçu de la part de M. le comte de Moncan et de M. de St.-Priest tous les secours possibles.
J’en ai déjà reçu de votre part, tant ceux qu’il vous a été possible de nous accorder que de M. de
Montluc. Je viens de recevoir les six chevaux que vous avez eu la bonté de nous envoyer, dont j’en renvoyé
un à M. de Montluc, ayant été obligé de renvoyer un des gardes que j’avais amenés pour cause de son peu
d’utilité à notre service. Je renvoie aussi un cheval de poste de Loubinette que mon fils fera remettre en
passant. Je vais faire aussi mettre les selles, brides et ferrages des cinq chevaux qui nous restent en état de
service, dont je retirerai quittance pour qu’il vous plaise de me faire remettre ce déboursé. Quant au prix,
louage et la nourriture des 19 chevaux employés pour notre détachement, par l'état ci joint, je n’ai pas assez
de fonds pour en faire les avances, à moins qu’elles ne me soient rendues à ma première réquisition, mais
comme ils nous sont donnés par les deux provinces d’Auvergne et du Gévaudan j’ai l’honneur de vous proposer,
monsieur, que ce serait à ces deux provinces à fournir par égale portion le prix, le louage et la nourriture
des dits chevaux, de quelle manière vous jugerez à propos de convenir. M. d’Enneval qui allait à pied, nous
avons été obligé souvent de lui donner un de nos chevaux, jusqu’à mon fils qui s’est démonté en route pour
le soulager, ce qui fait que j’ai été forcé de lui offrir un petit bidet à courte queue du nombre des 6 chevaux
que vous avez envoyé et le tout suivant votre disposition. Nous avons un garde général de St.-Germain qui a acheté une
jument en passant à St.-Flour. Il espère, monsieur, que voulant bien avoir égard à sa position vous lui accorderez
par jour le louage de ce cheval qu’il emploie au service du Roi et de la province d’Auvergne. Ne
me blâmez pas, monsieur, si je suis forcé à changer de demandes pour notre service par les causes qui nous
naissent à chaque instant, et pour lesquels on n’a pas réussi à savoir jusqu'à présent si tant d’habitants [ont été dévorés] par une seule bête ou par des loups. C’est un point très essentiel à éclaircir pour les deux provinces
affligées et ce que le Roi désire aussi de savoir positivement. Je ne doute pas que vous ne continuiez à nous exhorter de faire tout notre possible pour venir à bout de cette pénible circonstance, afin qu’après
avoir fait cette découverte l’on puisse y remédier avec plus de facilité. Car cet embarras nous occupe et
nous tourmente beaucoup. Si le temps ne devient plus favorable nous allons fouiller les forêts de Meyronne,
312 de Montpeyroux et de Marsalette et autres buissons des environs, qui servent de retraite soit à la prétendue
Bête ou aux loups et à leurs louveteaux. Car ce pays ci est le lieu où nous avons le plus à travailler. L'on
commence à faucher les foins et les seigles seront coupés ensuite. Il serait bien malheureux pour les habitants
que nous les privassions de vaquer à faire leur récolte en les employant sans une extrême nécessité à
tirer et faire des battues avec nous. Il n'y aura que les dimanches et les fêtes que nous pourrons les employer à cet usage. J’envoie mon fils exprès à Clermont vous rendre ses devoirs pour avoir l’honneur de
vous communiquer le sujet de son voyage, sur lequel j’ai besoin de vos lumières et de l’honneur de votre
conseil. J’ai celui d’être avec un respectueux attachement et pénétré de reconnaissance,
Monsieur,
Votre très humble et très
Obéissant serviteur, Antoine
A Sauzet en Gévaudan
Le 11 juillet 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc124] • Quel est le garde renvoyé ?
12 juillet (Vendredi) M. de St.-Florentin répond à une lettre de M. de St.-Priest et le félicite des
ordres qu’il a donnés pour le succès des opérations de M. Antoine, et de sa diligence à
pourvoir à ses dépenses, comme il a fait à celles de M. d’Enneval. M. de St.-Priest écrit le
même jour à M. de l’Averdy que les animaux carnassiers qui ravagent le Gévaudan sont
les mêmes que ceux qui ont fait des désordres en Dauphiné les années précédentes (Pourcher).
Lettre de M. Lafont à M. de Ballainvilliers: « 1765 (12 juillet).
Monseigneur
J’ai reçu hier seulement la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 29 du mois passé, contenant
la copie des ordres que vous avez fait expédier et qui vous avaient été demandés par M. Antoine. Elle
me fut rendue par un homme venant du Malzieu qui ne sait me dire qui la lui avait remise. Pour prévenir
dans la suite de semblables retardements dans la réception des ordres ou des lettres dont il vous plaira de
m’honorer j’oserai vous supplier, monseigneur, de les faire adresser à M. de Montluc, votre subdélégué à
St.-Flour, qui voudra bien, ainsi que je l’en prie aujourd’hui, me les faire passer par des exprès que je
payerai. J’ai l’honneur de vous faire mes très humbles remerciements de la bonté que vous avez eue de
m’envoyer copie de vos ordres. Je vais la faire passer à M. de St.-Priest. Il a adopté de son côté le projet de
laisser à la suite de M. Antoine les chevaux nécessaires aux chasses; il a rendu une ordonnance pour
confirmer cet arrangement et tous les autres que j’avais fait relativement aux différentes demandes de M.
Antoine dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte. Il m’a chargé de faire imprimer cette ordonnance et
de la faire publier et afficher dans les communautés où M. Antoine pourra se trouver dans le cas de se porter.
Vous voudrez bien me permettre, monseigneur, de vous en adresser ci joint un exemplaire. M. le comte
de Moncan, commandant du Languedoc, a adressé à M. Antoine un ordre relatif à l’article 6 de celui que
vous avez fait expédier pour inviter aux chasses MM. les gentilshommes, officiers, militaires et autres personnes
notables, et défendre aux autres particuliers de s’y rendre sans y être appelés.
Comme il peut se faire que M. Antoine garde pendant plusieurs mois les chevaux que je lui ai fait fournir
et qu’il peut en coûter cher pour le louage à raison de vingt sols par jour, j’ai eu l’honneur de proposer à
M. de St.-Priest de faire acheter ces chevaux pour les revendre à la fin du travail de M. Antoine, y ayant
lieu de croire que s’il y a quelque perte à la vente elle ne sera jamais considérable. M. de St.-Priest a approuvé
ce projet dont je crois devoir avoir l’honneur de vous faire part et il m’a en conséquence chargé
d’annoncer aux propriétaires des chevaux que dans un mois on leur en payera le prix suivant l’estimation
qui en a été faite ou le louage.
M. Antoine m’a demandé de pourvoir à la nourriture des chevaux que je lui ai fait livrer; il m’a même
proposé de leur faire fournit l’étape. Je lui ai représenté que la chose n’était pas possible, ces chevaux se
trouvant dispersés à la campagne dans des villages éloignés des lieux d'étape, et qu’il n’y avait d’autre
moyen de pourvoir à cette subsistance que d’acheter de l’avoine et du foin dans ces villages et en faire four-
313
nir tous les jours les rations nécessaires à raison d’un boisseau d’avoine par jour et de [document incomplet] » (A.D. P.-de-D.) [Doc269]
Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « St.-Flour le 12 juillet 1765.
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint une lettre de M. Antoine par laquelle il observe fort judicieusement
que le louage des chevaux qu’il a reçu de St.-Flour pourrait dans peu absorber le prix principal; qu’il
serait plus expédient dès tout à l’heure de les acheter. Il me marque dans la même lettre l’arrangement qu’il
désirerait pour sa subsistance et celle des chevaux qu’il a son service. J’ai l’honneur de vous observer
qu’actuellement dans les paroisses de la province d’Auvergne où la Bête féroce les conduit parfois, ces
messieurs ne doivent point espérer d’y trouver de l’avoine jusqu'à la récolte qui se fait à la fin de septembre
dans cette montagne.
J’ai différé à faire réponse à M. Antoine jusques à ce que j’aurai reçu vos ordres.
J’ai cru nécessaire de vous envoyer l'état des chevaux fournis par cette ville avec le reçu de M. Antoine
pour vous mettre en même de vous décider.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc270]
13 juillet (Samedi) Lettre de M. de l’Averdy, de Versailles, à M. de St.-Priest: « Monsieur, je vois avec une nouvelle douleur par votre honorée lettre que l’on n’a pas encore pu détruire
la Bête féroce qui désole le Gévaudan. Le nouveau malheur dont vous me faites part ne me laisse aucun
doute que vous ne redoubliez de soins pour y parvenir promptement. Vous me ferez plaisir de continuer à
m’informer de ce que vous en apprendrez.
Je suis, monsieur, votre, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers: « A Compiègne le 13 juillet 1765.
Monsieur.
Je vois avec douleur par la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 9 de ce mois, le peu de succès
qu’ont eu jusqu’à présent, les soins qu’on s’est donné pour détruire la Bête féroce qui désole le Gévaudan.
Celui que vous avez pris de faire distribuer dans les paroisses de votre département où cet animal paraît le
plus souvent, des bâtons armés d’un fer tranchant, me paraît une très bonne précaution et je pense comme
vous que cette arme peut être fort utile tant à la conservation des habitants de ces cantons que pour la destruction
de la Bête féroce. Vous me ferez plaisir de continuer à m’informer de ce que vous apprendrez à cet égard, et d'être toujours bien persuadé de la sincérité des sentiments avec lesquels je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur.
De l’Averdy
M. de Ballainvilliers, intendant à Clermont Ferrand. » (A.D. P.-de-D.) [Doc272] • La lettre à M. de St.-Priest est de Versailles, celle à M. de Ballainvilliers de Compiègne.
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à MM. de St.-Florentin et de l’Averdy:
314 « M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général
A [Clermont] le 13 juillet 1765
M.
Il n’a point pas encore été possible de joindre la bête féroce dans les différentes battues que l’on a fait depuis
ma dernière lettre. On M. d’Enneval me marque que le 4 de ce mois cette Bête [un mot barré] fut aperçue à
la pointe du jour par des bouviers qui voituraient du bois au Malzieu [passage barré: trois mots, puis: de la
ville elle était aux environs de la cette ville sur la côte de Ganigal]. Des environs de cette ville elle passa ensuite dans le
village de Broussoles, paroisse de Lorcières en Auvergne, elle y où elle attaqua entre onze heures et midi une
femme âgée de plus de 50 ans nommé Marguerite Oustallier. Elle gardait des vaches, avec et était accompagnée
d’une petite fille de 12 ans qui la quitta pour faire aller faire détourner les bestiaux d’un blé où ils étaient entrés. La vieille Cette femme était assise et occupée à filer. Pendant En l’absence de la [insert: cette
bête ?] petite fille la bête féroce [insert barré: la ?] surprit cette vieille la femme, la saisit par le col, lui perça
les deux jugulaires et déchira avec ses ongles griffes la partie charnue de ses joues au point que tous les
muscles étaient détachés étaient détachés. La bête ne mangea aucune des parties du corps de cette femme,
elle et se contenta de lécher son sang. La petite fille ne s’aperçut point que la bête féroce eût dévoré sa camarade;
elle cette femme; elle la trouva cependant morte à 20 pas de l’endroit où elle l’avait laissée. La peur la saisissant
elle cria beaucoup et tout le village vint à son secours et [deux mots barrés] un jeune homme[de l’endroit
?] aperçut la bête qui se retirait à petits pas. Il courut après elle mais la bête elle lui fit face et lui inspira
une telle frayeur qu’il en a eu la fièvre. Les paysans la poursuivirent le long de la côte sans pouvoir la
joindre et elle se réfugia [s'étant réfugiée ?] dans des blé et d’où elle passa à Julianges où elle et attaqua sur les
deux heures après midi la fille d’un maréchal. Elle qui n’eut aucun mal ayant été secourue [deux mots barrés] à temps. M. Antoine, MM. d’Enneval et les gardes ont dû faire depuis des battues générales dans ce
canton, dont je ne sais point encore le résultat. » [A.D. P.-de-D. c. 1734.137.65] [Doc271]
Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 23/07: « La Bête féroce du Gévaudan a sur les lieux des historiens fidèles qui tiennent un compte exact de ses apparitions
et de ses éclipses; de son inaction et de ses exploits; des jours de trêve qu’elle accorde au genre
humain, et de ceux où elle revient lui faire la guerre. La franchise et la bonne foi reluisent dans tout ce
qu’ils en racontent. Ils ne lui prêtent rien de leur chef: ils donnent pour douteux les faits dont ils doutent; et
n’affirment que ceux dont la vérité leur est bien connue. Cette candeur historique paraît surtout dans les
dernières lettres qu’on a reçues du Malzieu en date du 6 de ce mois: elles portent qu’après avoir passé dix
ou douze jours sans entendre parler de cette fatale Bête, et sans savoir de quel côté elle avait tourné ses
pas, on avait ouï dire le 2 d’après le rapport des religieux de l’abbaye d’Aubrac, qu’elle avait tué une personne
du sexe à quelque distance de chez eux; mais que comme on ne nommait pas cette personne, qu’on ne
savait pas même dire si elle était fille ou femme, et qu’on ne marquait ni le jour,ni moins encore l’heure, ce
fait était regardé comme fort douteux. Il n’en est pas de même de ceux qui suivent. L’historien les donne
pour certains; et puisqu’il sait douter, lorsqu’il y a sujet de doute, il mérite d’être cru lorsqu’il affirme. Le
même jour, ajoute-t-il, le courrier du Malzieu à Mende s’en retournant avec un autre homme âgé d’environ
60 ans, et se trouvant vers le midi entre Serverette et St.-Amans, râpait du tabac et tenait sa baïonnette sous
son bras; dans ce moment ils aperçurent la Bête sur le grand chemin: elle vint à eux, s’élança sur le cheval
du courrier, lui fit deux blessures sur la croupe à quatre doigts de distance l’une de l’autre: la plus haute a
six doigts et demi de long tirant vers la fesse; celle de dessous 1 pouce et demi de large et autant de profondeur.
On questionna ce courrier, qui répondit que lorsqu’il vit la Bête acharnée sur son cheval, il laissa
tomber sa râpe, et lui détacha un coup de baïonnette dans la cuisse. Le 4, la Bête fut vue à la pointe du jour
par un bouvier qui voiturait du bois au Malzieu sur la côte de Ganigal, peu distante de ladite ville; de là,
elle passa à Broussoles, paroisse de Lorcières, en Auvergne, où elle attaqua entre onze heures et midi, une
femme âgée d’environ 55 ans, nommée Marguerite Oustallier, qui gardait des vaches, accompagnée d’une
petite fille, âgée de 12 à 13 ans. La Bête sauta sur la vieille qui était assise et filait, la prit par le col, lui
perça les deux jugulaires, et lui déchira avec ses ongles la partie charnue des joues au point que tous les
muscles en étaient détachés. L’occiput fut aussi endommagé; ce qui fait conjecturer qu’elle fut prise par
derrière, et elle fut saignée comme avec un couteau. La Bête se contenta de lui sucer le sang, et elle ne prit
la fuite que par les cris de la petite fille, que la vieille avait envoyée dans le moment détourner les vaches
315
d’un blé. Celle-là n’entendant pas répondre sa camarade, la chercha, la trouva morte et traînée à environ
vingt pas de l’endroit où elle l’avait laissée. Alors elle cria au secours. Tous les paysans du village y accoururent,
et entre autres un jeune homme qui à son arrivée aperçut encore la Bête qui se retirait au petit pas.
Il voulut courir après, mais loin de fuir, elle lui fit face; ce qui effraya tellement ce jeune homme qu’il en a
actuellement la fièvre. Les autres paysans poursuivirent la Bête le long de la côte, laquelle, sans paraître épouvantée, regagna les blés et fut ensuite sur la paroisse de Julianges où en passant elle attaqua, sur les
deux heures après-midi, la fille du maréchal à qui, n’ayant pu faire aucun mal, parce qu’elle fut promptement
secourue, elle regagna la montagne de la Margeride. Des faits si bien circonstanciés devraient paraître
certains, quand même ils n’auraient pas pour garant la sincérité de celui qui les raconte et qui les
donne pour tels.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.; Généal43) [Doc182]
14 juillet (Dimanche) M. de St.-Priest, en réponse de sa précédente lettre, écrit à M. Lafont le priant
d’encourager M. Antoine par toutes sortes de moyens. Chasse générale (Pourcher). Les paroisses
qui reçoivent les harpons en donnent reçu: « Comme consul de la paroisse de Pébrac, reconnais avoir reçu deux lances de Mgr l'intendant de Clermont
et par la main de M. Antoine, fait ce 14 juillet 1765. Couret.
Je soussigné comme consul de Pébrac que toute la paroisse consent que Vidal Vallet de Pébrac qu'ils on
l’a nommé pour obéïr les ordres du Roi pour apporter la lance tout le quant que M. Antoine le commandant
pour faire la chasse, fait le 14 juillet 1765. Couret. » (A.D. P.-de-D. c. 1737)
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M. Antoine: « A Clermont le 14 juillet 1765.
M. votre fils m’a remis, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 11 de ce mois
contenant le détail de vos opérations et des soins que vous vous donnez pour délivrer les habitants des frontières
d’Auvergne et du Gévaudan de la dent des loups ou de la bête féroce. Je vois que vous n’épargnez
rien au succès de votre entreprise ni pour vous seconder autant qu’il dépend de moi. Je vous envoie et je ferai
[tout ?] ce qui dépendra de moi pour vous [?; mais ?] l’ordre que vous m’avez demand écrit à la main en attendant que je puisse
vous en adresser plusieurs imprimés, portant défense à tous habitants de poursuivre la bête lorsqu’on la découvrira
après avoir dévoré quelque personne. Il est en effet dans la nature naturel à tout animal de se reposer
après avoir mangé.
A l’égard de Je crois que la dépense des ferrages et nourriture des chevaux, je crois qu’il convient qu’elles
soient acquittées doit être acquittée sur le champ et à mesure qu’elles serant faite; si vous pouvez, monsieur, en
faire l’avance, elles ces frais vous seront remboursées sur votre état et lorsqu’il vous plaira comme vous me le
proposez; autrement je vous ferai remettre des fonds. Votre réponse me décidera à cet égard sur le parti
que j’aurai à prendre et qui sera à votre choix.
Vous avez bien fait de faire donner un cheval à M. d’Enneval et je passerai aussi les journées du cheval
du garde qui s’est monté à ses frais.
J’ai l’honneur d'être avec un respectueux attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Ballainvilliers. » (A.D. P.-de-D.) [Doc273]
15 juillet (Lundi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy et à M. le comte d’Eu pour leur rapporter
les ravages causés par la Bête du côté d’Aubrac et de divers autres (A. D. Hérault c. 44).
Couchée à Paulhac (comptes, 13/10).
16 juillet (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 07/07 (Généal43). Quittance
de M. d’Enneval: « Bon pour 600 livres. Je reconnais avoir reçu la somme de six cent livres de M. Lafont, subdélégué de
Mende, en la province du Gévaudan, dont j’ai prié M. de St.-Priest, intendant, de lui tenir compte.
Fait au Malzieu, ce 16 juillet 1765.
D’Enneval. » (B.N.)
316
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M. de l’Averdy: « M. le Contrôleur général
Clermont le 16 juillet 1765
Monsieur
M. Antoine m’a représenté qu’il avait besoin de chevaux
M. Antoine m’a représenté que pour être en état de se porter promptement lui et ses gardes dans les endroits
où il aurait avis que la bête féroce s’est montrée et la suivre sans relâche, il était nécessaire que lui
et ses gardes qu’ils fussent montés. [afin et sur la ?] Et pour ne pas retarder ses opérations nous avons de
concert avec M. de St.-Priest j’ai donné les ordres nécessaires dans ma généralité pour faire fournir par les deux
provinces environ vingt chevaux que à M. Antoine a demandé les chevaux qu’il m’a demandé. Ces chevaux ont été pris a
loyer donnés par différents particuliers et pour resteront [deux mots barrés] au service de M. Antoine jusques à
la fin des chasses. Il vous paraîtra est juste, M, de faire payer un louage de 20 sols par jour le louage de ces chevaux
aux propriétaires suivant les états que j’ai chargé mon subdélégué d’en tenir, qui seront certifiés par M.
Antoine. Il demande aussi que la nourriture lui soit remboursée sur ses états. J’ai cru que vous ne désapprouveriez
pas Je n’ai point voulu satisfaire à un objet de dépense, dont le but est de faciliter le succès de l’entreprise
de M. Antoine, et je lui ai fait espérer que toutes ces dépenses seraient payées. Je vous supplie M, de vouloir
bien sans vous prier avant de m’autoriser à le faire rembourser M. Antoine de son du montant de ses états lorsqu’il
me les présentera. Je l’ai engagé à en faire l’avance jusques à ce que j’aie reçu vos ordres. Je vous prie
aussi de [fin illisible.]
Je suis » (A.D. P.-de-D.) [Doc274] • Les dernières lignes sont de la main, typique et difficile, de M. de Ballainvilliers... help!
17 juillet (Mercredi) Deux petits garçons voyant la Bête venir à eux d’un pas lent, s’entre-encouragent
et ne découvrant pas de chemin pour l’éviter, montent tous deux sur un arbre. La
Bête vient au pied de cet arbre, disperse d’un coup de patte un fagot de bois qu’ils ont fait,
cherche quelque temps dans les broussailles et ayant entendu un des enfants dire à l’autre
de n’avoir pas peur, vient au pied de l’arbre, se dresse contre et commence à faire des efforts
pour grimper, lorsqu’un étranger à cheval l’oblige à s’éloigner et fait descendre les
enfants qui le suivent jusqu’au village (lettre, 22/07). Lettre de M. Antoine à l'intendant
d'Auvergne (A.D. Haute-Loire c. 1735). Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M.
Lafont: « M. Lafont subdélégué à Mende.
A Clermont le 17 juillet 1765
J’avais adressé, monsieur, à M. Antoine, la lettre que je vous ai écrite le 29 juin dudit, à M le croyant
plus à portée de vous, mais je les adresserai à l’avenir à M. de Montluc.
Je n’ai rien à changer à mon ordonnance, dont les dispositions sont à peu près conformes à celle de M. de
St.-Priest que vous m’avez communiquée. Je joins ici un exemplaire d’une ordonnance que j’avais précédemment rendue pour faire chasser la bête féroce.
Je pense qu’en effet il peut y avoir une moindre dépense à faire acheter les chevaux si M. Antoine les
garde plus d’un mois; et que la perte à la vente ne sera pas si considérable que le montant des journées à
vingt sols par jour, surtout si les chasses durent plusieurs mois. Je profite de votre idée et j’écris en conséquence à M. de Montluc.
Comme les chevaux ne peuvent pas toujours vivre au même endroit, il me paraît difficile d’avoir des magasins
de fourrage dans les différents lieux où le hasard les conduira. J’ai proposé à M. Antoine de faire
l’avance de cette dépense, que je lui ferai rembourser à mesure qu’il m’en remettra les états.
Je suis avec un parfait attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. » (A.D. P.-
de-D.) [Doc275]
Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers:
317 « A Compiègne le 17 juillet 1765.
Monsieur,
La lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 13 de ce mois, m’annonce les nouveaux malheurs
causés par la Bête féroce, et je vois avec peine qu’elle échappe à ceux qui sont à sa poursuite, malgré tous
les efforts que l’on a fait jusqu’à présent pour parvenir à la détruire. Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur,
De l’Averdy.
M. de Ballainvilliers, intendant en Auvergne à Clermont-Ferrand. » (A.D. P.-de-D.) [Doc276]
18 juillet (Jeudi, nouvelle lune) M. du Rochain reçoit des piques (? Lettre, 24/06) Les d’Enneval
quittent le Gévaudan. Le fils passe prendre son père à Sauzet; ils y saluent M. Antoine,
puis se rendent au Puy. M. d’Enneval fils envoie son domestique à Mende pour obtenir de
M. Lafont 25 louis pour frais de leur voyage et un certificat (lettres ci-dessous, 20/07): « Nous subdélégué de l’intendance du Languedoc au département de Mende et syndic du diocèse de Mende,
en Gévaudan, rendons en étant requis par MM. d’Enneval les témoignages qui sont dûs aux mouvements
que ces messieurs se sont donnés pour la destruction de la Bête féroce qui désole cette contrée et aux fatigues
qu’ils ont essuyées dans leurs différentes opérations; la plupart des chasses qu’ils ont fait exécuter
l’ayant été par des temps très rudes et dans un pays très difficile.
A Mende, le 18 juillet 1765.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44)
Quittance de M. d’Enneval (sans date dans Fabre): « Je reconnais avoir reçu de M. le receveur des tailles de St.-Flour, en Auvergne, la somme de douze cent
livres pour dépenses faites en la province du Gévaudan, à la poursuite de la Bête féroce...
D’Enneval. » (A.D. P.-de-D. c. 1737).
M. Antoine écrit à M. de Ballainvilliers, du Sauzet: « MM. d’Enneval, suivant les ordres de la Cour, sont partis ce matin; en vérité, je vous jure, M., que je n'y
ai eu aucune part, que bien au contraire je continue à contribuer au bien du service du roi et de ses deux
provinces.
Le père est venu m'embrasser en fondant en larmes. Ce vieillard m'a extrêmement touché. Je lui ai demandé
de m'avouer la cause de sa disgrâce, il est convenu qu'il avait manqué à plusieurs personnes de ce
pays-ci. Je lui ai dit que j'étais venu dans l'intention de le réconcilier, mais que n'en ayant pas eu le temps,
la bombe avait crevé trop tôt. Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien exercer la bonté de votre coeur en
cette occasion, pareille à celle que j’ai toujours éprouvée moi-même de vos respectables [parents] et surtout
de feu M. de Champigny qui m’a toujours servi de père et de bienfaiteur. Jugez si j’aurai sujet de le regretter
toute ma vie et si je dois vous être attaché, monsieur, en tout ce qui vous regarde.
Il s’agit donc, monsieur, que je vous fasse part en secret de ce qui concerne M. d’Enneval que je regrette
plaindre de tout mon coeur, de fuir à son âge, expatrié volontairement de son pays, aux yeux de toute la
France, pour faire et entreprendre une action où personne n'avait songé. Je puis vous assurer que s'il n'a
réussi avant mon arrivée, ce n'est pas sa faute, moi-même j’ai la même pensée depuis mon arrivée ici, quoiqu'il
aie eu des façons déplacées où il n'a pas connu mon amitié pour lui, ni les avances que je lui ai faites,
ni même son propre avantage. Soyez persuadé, monsieur, que tout cela ne s'est fait que pour avoir suivi de
mauvais conseils dont le malheureux vieillard est la dupe. Je n'aurai jamais de grâce à vous prier, monsieur,
de m'accorder, plus chère que celle de vouloir bien lui être favorable dans son malheur...
Au Sauzet, le 18 juillet 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1734).
Variante A.D. Hérault:
318 « Monsieur,
MM. d’Enneval père et fils sont partis d’ici ce matin suivant les ordres qu’ils ont reçus de la Cour. Le
père m’a touché extrêmement par la douleur dont il était pénétré. Cependant l’ayant questionné sur ce qui
pouvait lui avoir attiré cette disgrâce, il m’a avoué qu’il avait manqué à plusieurs personnes dont il était
bien fâché.
Je lui dis que j’étais parti de Versailles dans le dessein qu’il m’informât de tout cela, que je ferais mon
possible pour le remettre bien avec tout coeur qui en n’ayant eu occasion de me plaindre de lui, mais
n’ayant pas eu le temps ni l’occasion d’entrer en conversation sur ce sujet et ignorant qu’il serait rappelé,
ma bonne intention n’a pas eu malheureusement d’effet.
J’ai reçu la lettre obligeante dont il vous a plu de m’honorer et ses affiches que M. Lafont m’a fait remettre.
Aussi, recevez mes humbles remerciements pour l’une et pour l’autre. J’ai l’honneur, etc.
Antoine.
A Sauzet, le 18 juillet 1765.
P.S. Depuis le 24 juin que nous avons commencé à reconnaître le pays, nous avons eu 15 jours de pluies
et des brouillards très épais et qui ont duré des journées tout entières. Ce qui nous empêche d’être en état
de vous envoyer un mémoire touchant les secours dont nous avons besoin, de demander en Cour la quantité
et les espèces de chiens, nous ne pouvons nous passer d’avoir, surtout M. d’Enneval étant parti avec ses
chiens. » • Fabre donne la date du 18 juillet 1764, et déclare la lettre du 28 juillet, confirmant que
son texte n'est pas exempt d'erreurs sur les dates.
19 juillet (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Marvejols du 10/07 (Généal43).
Lettre de M. de l’Averdy, de Compiègne, à M. de St.-Priest: « Monsieur, vous me faites part d’un mémoire par lequel il paraît que la Bête féroce qui ravage le Gévaudan
est la même qui s’est fait voir en Dauphiné en 1762 et 1763.
Je vous remercie, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
M. de l’Averdy écrit à M. Lafont en réponse à sa lettre du 15; étant informé des malheurs
qui affligent chaque jour le Gévaudan, c’est pour lui une véritable désolation (Pourcher).
20 juillet (Samedi) Couchée à Paulhac (comptes, 13/10). M. de l’Averdy écrit presque la même
chose que la veille à M. Lafont (Pourcher). Il annonce le départ des d’Enneval à l’intendant
du Languedoc: « A Compiègne, le 20 juillet 1765.
Monsieur, le roi n’a pas approuvé du tout dans le temps l’espèce d’ordonnance de M. d’Enneval que
vous m’avez communiquée et qu’il avait fait publier dans les paroisses du Gévaudan. Sa présence n’opérant
pas d’ailleurs l’effet qu’on en avait espéré, je lui ai mandé qu’il pouvait retourner dans sa province. Le
père et le fils doivent être sur le point de revenir.
Je vous prie en conséquence de leur faire donner l’argent nécessaire pour acquitter les différentes dépenses
qu’ils peuvent avoir faites sur les lieux et pour subvenir aux frais de leur retour.
Il est malheureux qu’un gentilhomme qui avait sûrement bonne volonté, n’ait pas mieux réussi, et je désire
plus de succès à ceux qui s’emploieront désormais à la destruction de la bête féroce.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. de St.-Florentin, de Compiègne, à M. de St.-Priest: « Monsieur, ... Il est en effet vraisemblable que la Bête féroce qui fait actuellement tant de ravages dans le
Gévaudan est la même que celle qui a apparu en Dauphiné dans les années précédentes.
319
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
De St.-Florentin. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre du même à M. de Ballainviliers: « A Compiègne le 20 juillet 1765
Je vous fais mes remerciements, monsieur, des derniers détails que vous avez pris la peine de m’envoyer
au sujet de la Bête féroce. Il est bien à désirer que les nouveaux chasseurs que le roi a envoyés parviennent
enfin à en délivrer le pays.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (A.D. P.-de-D.) [Doc278]
M. d’Enneval père écrit aux intendants d'Auvergne et du Languedoc: « 20 juillet 1765.
Monsieur
Nous venons de recevoir des ordres pour retourner dans notre patrie. Nous partons les larmes aux yeux
de n'avoir pu parvenir à réussir dans les mouvements que nous nous sommes donnés pour vous délivrer du
cruel fléau qui désole votre province. Je vous puis assurer que nous avons fait à cet égard tout ce qui est
possible à l'homme. Accordez-nous toujours l’honneur de votre protection.
J’ai l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Enneval.
Monsieur vous ne trouverez point après notre départ de comptes restés en arrière. Nous avons payé
quand à nous toutes choses de gré a gré.
Ce 20 juillet 1765. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc277]
Variante A.D. Hérault: « Monsieur, j’ai l’honneur de vous écrire pour vous donner avis de notre départ pour Paris. Nous partons
les larmes aux yeux de n’avoir pu parvenir à vous délivrer du cruel fléau qui désole votre province, malgré
notre bonne volonté; et après avoir fait tout ce qui est possible à l’homme. Je vous prie de m’honorer toujours
de votre protection et de recevoir les sentiments respectueux avec lesquels nous avons l’honneur
d’être vos, etc.
D’Enneval
Ce 20 juillet 1765.
P.S. Monsieur, vous ne trouverez point après notre départ des comptes en arrière de notre part. Nous
avons payé quand à nous toutes choses de gré à gré. »
Lettre de M. Lafont, de Mende: « Monseigneur,
Le domestique de MM. d’Enneval passa ici avant-hier, conduisant leur chaise au Puy. Il me remit une
lettre de M. d’Enneval fils, par laquelle il me marquait qu’il avait obtenu son rappel, qu’il emmenait son
père avec lui, qu’il allait le prendre à Sauzet, d’où ils se rendraient au Puy. Il me demanda 25 louis pour
son voyage; je les lui comptai... Il me demanda encore un certificat. Je sentis bien que je ne pouvais pas me
dispenser de le donner, sans m’exposer à des plaintes; mais je crus me renfermer dans certaines bornes relatives
aux connaissances que je puis avoir.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (Pourcher)
320 • Problème de datation: La lettre est du 21/07 dans Pourcher, le domestique rencontre M.
Lafont deux jours auparavant (« avant-hier ») mais le certificat est daté du 18. M. Lafont écrit insère un paragraphe très semblable dans sa lettre du 21/07 à M. de Ballainvilliers,
indiquant également « avant-hier ».
21 juillet (Dimanche) On publie et affiche une ordonnance du comte de Moncan, qui enjoint d’obéir
soigneusement à tout ce que M. Antoine ordonnera, comme commandant à cet effet par les
ordres du roi (lettre, 22/07). Lettre de M. de St.-Priest à M. Lafont (A.D. Hérault c. 44).
Lettre de M. Lafont à M. de Ballainvilliers: « 1765 (21 juillet).
Monseigneur
J’ai reçu avec la lettre dont il vous a plu de m’honorer le 17 de ce mois un exemplaire de la première ordonnance
que vous avez rendue pour faire chasser la bête féroce. J’ai l’honneur de vous en faire mes très
humbles remerciements. J’en ferai part à M. Antoine, s’il n’en a déjà connaissance, pour le mettre à portée
de faire usage dans ses chasses des arrangements qu’elle contient. Vous aurez pu remarquer, monseigneur,
dans le compte qu’il vous a rendu de ses premières dispositions, qu’il y en a plusieurs de relatives à celles
que vous aviez indiquées dans votre ordonnance, nommément à ce qui est porté par les articles 5 et 6.
Il n’est point possible en effet, monseigneur, de former des magasins de fourrage pour la subsistance des
chevaux délivrés à M. Antoine, par l’incertitude où l’on est des lieux où le hasard pourra le conduire. Je me
suis borné à lui en procurer au village de Sauzet où il s’est proposé de faire dans l'état actuel des choses sa
principale résidence, et nous sommes convenus qu’en exécution de vos ordres et de ceux qui ont été donnés
par M. de St.-Priest il s’en ferait fournir dans les autres lieux où il pourrait se porter, qu’il en payerait le
montant, et que je lui ferais rembourser notre contingent.
Vous êtes peut être déjà informé, monseigneur, que MM. d’Enneval s’en retournent. Leur domestique,
qui passa avant hier ici conduisant leur chaise au Puy, me remit une lettre de M. d’Enneval le fils par laquelle
il me marque qu’il a obtenu son rappel, qu’il amène son père avec lui, qu’il va le prendre à Sauzet où
il est avec M. Antoine et qu’ils se rendront de là au Puy d’où ils continueront leur route pour chez eux.
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect,
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont
A Mende le 21 juillet 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc279] • Voir 20/07 pour les problèmes de datation.
22 juillet (Lundi) M. de l’Averdy répond à la lettre du 15/07 de M. de St.-Priest et le prie de continuer à l’informer sur tout ce qui est relatif à la Bête du Gévaudan (Pourcher). M. Lafont
part rejoindre M. Antoine (lettre, 30/07). Au crépuscule, Claude Biscarrat, 9 ans, part chercher
les boeufs de son père dans un pré près d'Auvers (à 200 pas, lettre, 03/08). Sa mère ne
le voyant pas rentrer part le chercher, trouve les boeufs dans le pré et retrouve les sabots de
l’enfant sur le chemin. Alertés, son mari et les gens du village cherchent toute la nuit en
vain (lettre, 30/07). Lettre du Malzieu: « MM. Antoine se sont établis à Sauzet, paroisse de Venteuges, où la Bête féroce a déjà fait tant de ravages;
ils ont dispersé les gardes-chasses en plusieurs endroits. Ils ont fait nombre de battues et ils sont presque
toujours à l’affût dans les bois. MM. d’Enneval les secondent parfaitement dans toutes leurs opérations.
La Bête féroce n’a point fait parler d’elle depuis quelques jours. Le 7 de ce mois, on fit une chasse générale,
où M. d’Enneval fut trouvé pieds nus, s’étant embourbé, et ne laissant pas malgré cet accident, d’agir
avec son zèle ordinaire.
Le 10, la Bête était couchée dans une chènevière, où elle reposa pendant trois heures malgré le bruit que
faisaient dans un champ voisin trois laboureurs qui chantaient et criaient pour se délasser de leurs travaux.
Mais deux soeurs clarisses quêteuses allant de Chaliers à Paladine devant la chènevière furent attaquées
321
par la Bête, qui, sans respect pour le voile ni la guimpe, allaient se jeter sur les saintes filles, si les laboureurs
n’y fussent accourus pour la mettre en fuite.
Le 11, M. l’intendant d’Auvergne envoya à M. Antoine 17 harpons, armes très propres à retenir la Bête,
si on pouvait rapprocher d’assez près pour lui en faire sentir la pointe, puisque c’est un fer très large en
langue de serpent avec deux crochets qui retiendraient la Bête, si elle voulait échapper après le coup porté;
cette arme est ajustée au bout d’un gros bâton de la longueur de 5 pieds, où l’on a ménagé à 1 pied et demi
du harpon une espèce de boule, faisant un même corps avec le bâton, afin que celui qui s’en servira puisse
s’en servir plus aisément pour tirer la Bête à lui, et une autre boule plus haut pour avoir un point d’appui
ferme pour l’enfoncer avec plus de force. L’instrument est bon en lui-même, il ne s’agit que de trouver l’occasion
d’en faire usage; on doute que la Bête trop rusée ne la laisse jamais naître.
Le 11, chasse générale sur la montagne, où ces messieurs se distinguèrent par leurs fatigues et leurs sagacités à découvrir les tenues de la Bête; mais sans aucun succès que de nous convaincre de leur zèle et de
leur habileté.
Le 17, deux petits garçons voyant la Bête venir à eux d’un pas lent, s’entre-encouragèrent et ne découvrant
pas de voie pour éviter sa rencontre, montèrent tous deux sur un arbre. La Bête vint au pied de cet
arbre, dispersa d’un coup de patte un fagot de bois qu’ils avaient fait, chercha quelque temps dans les
broussailles et ayant entendu un des enfants qui disait à l’autre de n’avoir point peur, elle vint au pied de
l’arbre, se dressa contre et commençait à faire des efforts pour grimper, lorsqu’un étranger, qui était à cheval,
l’obligea de s’éloigner et fit descendre les enfants qui le suivirent jusqu’au village.
Hier 21, on publia et afficha une ordonnance du comte de Moncan, qui enjoint d’obéir soigneusement à
tout ce que M. Antoine ordonnera, comme commandant à cet effet par les ordres du roi.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.) [Harpon]
23 juillet-23 août Relâchement du suivi dans le Courrier d’Avignon (Blanc).
23 juillet (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Paris du 13/07 (Généal43). A l'aurore on
retrouve les habits de Claude dans un champ avec un lambeau de la chemise mais le corps
reste introuvable. On envoie avertir M. Antoine vers une heure de l’après-midi, mais il
chasse dans les bois de Pébrac avec ses gardes et le frère de M. Lafont; ils ne rentrent
qu’après 9 heures du soir par une nuit obscure et des chemins affreux. M. Lafont rejoint M.
Antoine à Sauzet. M. Antoine est averti de la disparition de Claude, mais le clair de lune étant insuffisant, il ne peut s'y rendre que le lendemain. Il se plaint d’être averti si tard
(lettres, 24/07, 25/07, 30/07). Ordonnance de l’intendant de Clermont: « De par le roi,
Simon-Charles-Sébastien-Bernard de Ballainvilliers, chevalier, seigneur de Vilbouzin et de Dumesnil,
conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, grand-croix de l’ordre royal et
militaire de St.-Louis, intendant de justice, police et finances en la généralité de Riom et province d’Auvergne.
Les chasses qui ont été ordonnées et faites pour parvenir à la destruction de la Bête féroce dont les
cruautés continuent en Auvergne, n’ayant point eu jusqu’à présent le succès désiré, sa Majesté a cru devoir
donner de nouveaux secours aux habitants de cette province. Elle a chargé à cet effet le sieur Antoine, son
seul porte-arquebuse, lieutenant de ses chasses et chevalier de St.-Louis, de se rendre en cette province
avec plusieurs gardes de ses chasses et de ceux des princes de son sang pour y détruire la Bête féroce.
Le sieur Antoine nous ayant demandé en conséquence les ordres convenables pour le logement et la
fourniture des chevaux nécessaires pour lui et les gardes qui sont à sa suite, ainsi que pour les autres opérations
qui peuvent avoir lieu.
Nous, intendant, ordonnons ce qui suit:
Article premier.
Il sera fourni par les soins du sieur de Montluc, notre subdélégué à St.-Flour, que nous avons autorisé à
cet effet, neuf bons chevaux ou bidets de selle avec les harnais nécessaires pour rester au service du sieur
Antoine jusqu’à la fin des chasses. Savoir: un cheval pour lui, un pour son fils et sept bidets pour les tireurs
qui sont à sa suite. Desquels chevaux, il sera dressé des états signalés contenant les noms des propriétaires
322
pour servir au payement des journées de louage sur les certificats du dit sieur Antoine portant le nombre de
jours que lesdits chevaux auront resté à son service.
Article deuxième.
Ordonnons aux officiers municipaux, consuls, syndics, bourgs, villages de notre généralité où ledit sieur
Antoine sera obligé de se transporter pour suivre la Bête féroce, de lui faire fournir aux personnes qui l’accompagneront
le logement ainsi que les vivres et fourrages nécessaires en payant de gré à gré.
Article troisième.
Feront fournir aussi lesdits officiers municipaux, consuls ou syndics audit sieur Antoine les guides nécessaires
pour conduire lui et ses gardes et les valets des chiens de village en village suivant le besoin; et commanderont
aussi pour les jours de chasses plusieurs habitants pour porter les vivres ou pour tout autre besoin
relatif aux dites chasses.
Article quatrième.
Ordonnons aux dits consuls et syndics d’envoyer pour les jours de chasses, qui seront indiqués par le
sieur Antoine, le plus grand nombre de tireurs, batteurs qui pourront être rassemblés et armés d’espèces de
lances, même les enfants de l’âge de 14 ans au-dessus; lesquels seront portés pour les chasses et aux affûts
par ledit sieur Antoine aux lieux et aux heures qu’il leur aura fixés, sans qu’ils puissent avant ledit temps
quitter lesdits postes.
Article cinquième.
MM. les gentilshommes et officiers militaires seront invités aux chasses ordonnées par le roi pour y vaquer
suivant leur zèle, ainsi que les notables habitants de chaque bourg. Faisons défense à tous particuliers
inconnus de se rendre aux dites chasses ou de déranger les affûts à peine de punition.
Article sixième.
Faisons défense à tous habitants des bourgs et villages d’aller faire du bois ou couper des arbres dans
les forêts après le soleil couché et même de faire du bruit dans lesdites forêts, par crainte d’épouvanter et
faire fuir la Bête féroce ou les loups, des lieux où les valets des limiers du roi devront aller le lendemain.
Article septième.
Les habitants soit tireurs ou gens d’affûts qui tueront un gros loup recevront la somme de 12 livres de
gratification par les mains du subdélégué le plus prochain en apportant un certificat du sieur Antoine, qui
leur donnera de son chef 6 livres; pourvu toutefois que lesdits loups soient portée sur-le-champ audit Antoine,
entiers et sans avoir été ouverts.
Article huitième.
Celui qui tuera la Bête féroce et la portera audit sieur Antoine sur-le-champ et sans être mutilée autrement
que par les coups qu’elle aura reçus, recevra la récompense promise, et ceux qui pourraient trouver la
Bête féroce morte seront assurés d’être bien récompensés en la portant audit Antoine.
Article neuvième.
Si par malheur quelque personne vient à être égorgée ou blessée par la Bête féroce, les consuls et syndics
enverront sur-le-champ un exprès à cheval pour avertir en toute diligence ledit sieur Antoine. Enjoignons à nos subdélégués de Brioude et de St.-Flour, chacun dans son district, de tenir exactement la main à
l’exécution de notre présente ordonnance qui sera lue, publiée, et affichée partout où besoin sera, afin que
personne n’en ignore.
Fait à Clermont-Ferrand, le 23 juillet 1765.
Bernard de Ballainvilliers.
Par Mgr. de St.-Étienne. » (A.D. Hérault.)
323
24 juillet (Mercredi) M. Antoine se rend à Auvers. Il identifie les traces comme celles d'un gros loup
et ordonne pour le lendemain une chasse de six paroisses destinée à battre bois et pâturages
sur le territoire de six paroisses aux environs d'Auvers (lettre, 30/07). La Bête se
montre dans une pâture aux environs de Chabanoles. Marguerite Soulier, âgée d'environ
vingt-sept ans, qui garde des bêtes, la voit venir de loin et va au-devant d'elle pour la voir
de plus près, mais la Bête féroce va pour l'attaquer. Étienne Migné, qui fauchait un pré, se
porte à son secours; la Bête abandonne la partie et s'enfuit (lettre, 03/01/66). M. Antoine
s'installe au château du Besset (Pourcher). Il rappelle sans doute ses gardes les plus éloignés
(Venteuges et Combret) (Crouzet). Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers: « A Sauzet le 24 juillet 1765.
Monsieur
Avant hier au soir 23 du présent mois tout à la brune, un enfant de neuf ans a été dévoré et emporté par
la Bête ou par un loup dans le bois à Auvers, paroisse de Nozeyrolles, lorsqu’il allait chercher des boeufs.
L’on l’a cherché toute la nuit sans le trouver, n’ayant été vu à différentes places que partie de ses habits et
partie de sa chemise toute ensanglantée. L’on est venu pour nous avertir ici qu’à une heure après midi,
mais nous étions à chasser des loups par delà Pébrac, d’où nous ne sommes revenus qu’entre neuf ou dix
heures du soir, ce qui fait que n’ayant point clair de lune nous n’avons pu nous y rendre sur le champ et y
mener nos limiers pour aller au bois ce matin reconnaître les pieds de cet animal. Nos limiers qui sont partis
avec nous ce jourd’hui à la pointe du jour pour aller à la suite de l’animal et faire en sorte de retrouver
quelques restes du cadavre. J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint encore un imprimé de M. le comte de
Moncan. Il serait bien à désirer, monsieur, que les ordres que vous voulez bien rendre fussent conformes à
ceux de M. le comte de Moncan et ceux de M. le vicomte de St.-Priest, autrement ce serait une grande difficulté
pour nous s’ils n’étaient pas relatifs les uns aux autres, car par exemple aujourd’hui c’est une partie
des habitants du Gévaudan qui vont faire la battue dans les bois d’Auvergne. Accordez-nous s’il vous plaît
cette grâce le plus tôt qu’il vous sera possible, afin que la manutention que nous avons à faire soit égale de
part et d’autre. Je n’ai encore pu joindre M. de Montluc, attendu que je ne quitte pas nos gardes d’un pas.
Je suis après à mettre les battues bien moins nombreuses qu’elles n’étaient et je n’en ferai qu’à mon corps
défendant hors des occasions telles que celle que je présente aujourd’hui. Monsieur, j’ai déjà anticipé sur
vos bonnes intentions en mandant aux syndics de la paroisse de Nozeyrolles en Auvergne d’assembler tous
les tireurs et batteurs et bergers avec leurs chiens pour la battue ordonnée pour aujourd’hui. Vous trouverez
bon que j’en use de même soit pour cette communauté soit pour d’autres de l’Auvergne jusques à ce que
j’aurai reçu les ordres que j’ai l’honneur de vous demander. Nous avons perdu seize jours depuis que nous
sommes ici par la pluie ou le mauvais temps, ce qui nous désespère. Les foins pourrissent dans les prés et la
récolte est en grand danger. Je n’ai pas le temps de vous informer d’un plus long détail, ce que j’aurai
l’honneur de faire incessamment, ayant celui d'être avec un très respectueux attachement et toute la reconnaissance
possible
Monsieur
Votre très humble et très
obéissant serviteur
Antoine » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc125] • On notera l’étrange datation « avant-hier au soir 23 du présent mois » pour une lettre écrite le 24. La disparition de Claude Biscarrat date en fait bien de l’avant-veille, le 22.
25 juillet (Jeudi, premier quartier) M. Antoine fait investir la forêt par des tireurs placés dans des affûts.
Sans assez de monde pour toute l’enceinte, dont il fait battre l’intérieur par des paysans,
un loup s’échappe de l’enceinte sans être tiré; on ne fait aucune autre découverte. Au
soir en se retirant quelques batteurs retrouvent le cadavre de Claude à l'entrée du bois de
Collony. Averti, M. Antoine coupe au plus court pour se rendre sur les lieux, et son cheval
s'enlise dans un bourbier; en voulant se relever, le cheval blesse légèrement M. Antoine au
pouce de la main gauche. Le cadavre est tout nu, une cuisse emportée, l'autre à demie rongée
ainsi que les fesses et les reins, une joue dévorée, le cou brisé sans être coupé, huit
324
blessures tout autour, l'empreinte de quatre grands crocs au ventre. M. Antoine ordonne
une chasse d’un plus grand nombre de paroisses pour le dimanche (lettres, 27/07 et 30/07). • Impossible de savoir si le « loup » était ou non la Bête.
M. de St.-Priest remercie M. Lafont d’avoir fait les avances de 600 livres à M. d’Enneval
et lui promet un prompt remboursement (Pourcher). Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers: « Comme nous n'avons aucun doute que les derniers habitants qui ont été dévorés ne l'ont été que par des
loups, cette fâcheuse connaissance pour les provinces nous oblige à demander des augmentations plus étendues à la Cour que celles avec lesquelles nous sommes arrivés ici. » (A.D. P.-de-D. c. 1734) [Doc62]
Enterrement de Claude Biscarrat: « Claude Biscarrat, âgé d'environ neuf ans, fils de Louis et de Françoise Borie du village d'Auvers de cette
paroisse, fut inhumé au cimetière de la paroisse le vingt cinq juillet susdit an, ayant été dévoré par une bête
féroce le vingt deux du susdit mois à l'entrée du bois de Collony et à demi rongé par la susdite bête ou loup
carnassier. Présent à la sépulture ledit Louis son père et Borie son grand père, et autres dudit Auvers qui
n’ont su signer de ce interpellés. En témoin de ce, Daudé, prieur curé, Mijoule prêtre présent. » (Registre
de la paroisse de Nozeyrolles). [Doc32] • L'acte ci-dessus suppose que Claude ait été enterré le soir même. • Pourcher fournit un acte similaire, mais lit « Françoise Nourrit » pour le nom de la
mère, et fournit la date du 22/03/65 ! • L’acte de naissance de Claude lui donne 8 ans à sa mort.
27 juillet (Samedi) La Bête attaque trois enfants au village du Roussillon (nord-est de Ruynes). Ils se
défendent avec adresse pendant un quart d’heure puis sont secourus (lettre, 14/08). Près de
Servières, un jeune garçon d’environ 11 ans est enlevé sous les yeux de son père, sa mère
et sa soeur. Ils courent après avec d’autres personnes; la Bête le traîne sous leurs yeux plus
de 500 pas et lui fait franchir trois murailles d’environ 3 pieds de hauteur. Surprise par un
faucheur, la Bête lâche l'enfant et s'enfuit. L'enfant est sans connaissance, deux crocs audessous
du menton, la joue gauche ouverte, trois ou quatre dentées au-dessus de la tête, à
l'épaule et à la main aussi. Il est pansé par un chirurgien de Saugues (lettre, 29/07). D’après
la tradition familiale de l’abbé Pourcher: « L’enfant de Servières (...) était Pierre Roussel (...) le petit Pierre avait 4 ans environ quand on le prit au
pré appelé pré de la Champ. Ce pré est borné au nord par une longue muraille qui conduit le pré en pointe
au ruisseau descendant de La Veissière appelé ravin de Prémarger. Sous la muraille longe une rase qui
prend les eaux à ce ruisseau, qu’on coupe pour sécher le foin. L’enfant courait dans cette prise d’eau, et sa
soeur, un peu plus âgée, malgré les recommandations de son père, ne pouvait pas l’empêcher d’aller au loin.
Les gens étaient très occupés à charrier leur foin, car le temps menaçait et c’était un samedi. Au soleil
couchant, c’était bien vers 8 heures du soir, on vit du côté opposé du petit ruisseau, la Bête qui l’emportait.
Aux premiers cris, ses parents et tous les gens qui travaillaient à l’entour, s’élancent de toutes leurs forces à la poursuite, mais ils n’y font rien; car en un instant, la Bête eut traversé l’espace qui sépare le pré de la
Champ d’avec les bois, mais on suivait toujours. Une chienne de la maison la suivait de près; et l’enfant dit
plus tard que quand elle mordait la Bête elle lui faisait plus de mal. Enfin, elle le déposa au pied de La
Croix-de-Poutarelle où on le trouva, la joue droite fendue jusqu’à l’oreille et ses petits pantalons pleins de
sable. »
M. Antoine rédige un rapport au ministre d'état, aux intendants et au comte de Moncan,
pour engager M. de St.-Florentin à solliciter du roi les secours nécessaires:
325 « Observations présentées à M. de St.-Florentin, ministre d'État, à M. de St.-Priest, intendant de la province
du Languedoc, à M. de Moncan, gouverneur militaire du Languedoc, et à M. de Ballainvilliers, intendant
de la province d’Auvergne.
...Nous avons reconnu tant par les traînées que ces bêtes ont fait des cadavres, que par le pied, qu'il ne
s'y trouve aucune différence du pied d'un grand loup. S'il y a quelqu'autre bête d'une autre espèce que celle
des loups qui cause ces ravages ni les gardes ni moi n'avons point encore pu la découvrir, ni aucune trace
différente de celle des loups malgré les recherches continuelles que nous avons faites.
J’ai l’honneur de vous observer, messieurs, que depuis cinquante ans que j'ai exercé des chasses de toute
sorte, tant en France qu’en Allemagne, Piémont et les Pyrénées, je n'ai jamais vu de pays pareil à celui-là
et aussi difficile.
Description du pays.
Pays de montagnes, la plupart très élevées, séparées les unes des autres par des gorges ou des vallées
profondes, dans lesquelles coulent des petites rivières ou ruisseaux. Les revers de ces montagnes sont très
rudes et très escarpés, coupés par des ravins et occupés par des rochers ou couverts de bois bien fourrés et
remplis eux-mêmes de rochers, dans lesquels il y a des cavernes ou tanières profondes et inaccessibles, qui
servent de retraite aux loups et autres bêtes féroces. L’on grimpe des vallées sur les montagnes par des sentiers
en faisant des longs détours, la plupart des parties étant impraticables aux hommes et aux bêtes de
somme, à cause des précipices qui s’y rencontrent. Les sentiers sont pierreux, très étroits et ménagés audessus
de ces précipices.
Ce pays est encore très marécageux, fécond en molières ou bourbiers – les voyageurs en trouvent à tout
instant qui les arrêtent – il en est même où ils courraient le plus grand danger et où s'enseveliraient en entier
eux et leurs chevaux. Pour les éviter ils sont obligés de faire bien des détours et de sonder les endroits
de passage ce qui les retarde tellement dans leur marche que pour un trajet où l'on ne mettrait qu'une heure
si on pouvait le faire à vol d'oiseau l'on en emploie trois ou quatre.
Les molières ou bourbiers sont principalement sur le sommet des montagnes et dans les vallées ou vallons
qui sont presque tous couverts de prairies. L'on en trouve aussi assez fréquemment sur les revers des
montagnes, surtout dans les endroits où le terrain a moins de pente. Il sort des bourbiers qui sont sur le
sommet ou les revers des montagnes une infinité de petites sources. Elles forment dans les valons des ruisseaux
ou petites rivières qu’on peut néanmoins guéer presque partout, excepté dans les temps de pluie: dès
qu’elle est un peu abondante, ces ruisseaux et rivières grossissent prodigieusement par les torrents qui
coulent avec force du haut des montagnes le long des ravins. Le moindre ruisseau devient alors un fleuve.
L’on rencontre aussi dans ces ruisseaux par intervalles des gouffres qui obligent à se détourner pour aller
chercher le gué.
Il n’y a que quelques petites villes ou bourgs dans le Gévaudan, éloignés presque tous les uns des autres;
les principales habitations ne sont que des villages, des hameaux ou des maisons isolées; il en est de même
de la partie de l’Auvergne qui est limitrophe. Les petites villes ou bourgs sont placés dans les vallons, ainsi
que les villages les plus habités; les autres lieux sont sur le penchant des montagnes, quelques uns sur le
sommet de celles qui sont les moins élevées, car les plus hautes ne sont point habitées, à cause de la rigueur
du climat et de la stérilité du sol.
Les habitants du Gévaudan et ceux de la partie de l'Auvergne qui l'avoisine qui est la seule que jusqu'à
présent nous ayons eu l'occasion de connaître sont en général très pauvres. La principale subsistance de
ceux qui habitent les lieux de ces deux provinces que nous parcourons est le laitage. Les pâturages et les
prairies qui se trouvent dans leur terroir mettent le peuple à portée d'élever quelques bestiaux et surtout des
vaches qui leur donnent du lait dont ils se nourrissent. Sans cette ressource, ils ne sauraient subsister; ce
pays ne produisant que du seigle en petite quantité, et le peuple étant obligé de vendre une partie de celui
qu'il recueille pour pourvoir à ses charges et à ses autres besoins.
C'est dans la partie sur laquelle la bête féroce ou les loups ont actuellement leur établissement et où je
fais avec les gardes la principale résidence que se trouvent réunies toutes les difficultés du pays dont je
viens de faire le détail et je ne crois pas qu'il soit possible dans un autre canton d'en trouver de plus
grandes. Elles rendent insuffisants les moyens et les ressources que nous avons eus jusqu’à présent, quoique
nous fassions usage de tout ce qui est possible. Le peuple, à la vérité, n'est point au fait des battues, mais il
326
est de la meilleure volonté, il se rassemble au premier avertissement que nous lui faisons donner et
manoeuvre de son mieux.
J'ai été merveilleusement secondé par M. le comte de Moncan, commandant en Languedoc, par M. de
St.-Priest, intendant de cette province, et par M. de Ballainvilliers, intendant d’Auvergne. M. Lafont, subdélégué
du pays de Gévaudan, et M. de Montluc, subdélégué de St.-Flour, se sont empressés de pourvoir à
tout ce dont j’ai eu besoin jusqu’à présent. M. Lafont a passé à différentes reprises plusieurs jours avec moi
et s’est employé à me donner tous les soins et toutes les facilités qui ont pu dépendre de lui; lorsque les affaires
dont il est chargé l’ont obligé à s’éloigner, il m’a laissé M. son frère qui me rend toutes sortes de
bons offices.
Mais avec tous les secours que ces messieurs nous procurent à chaque instant, il ne nous est pas possible
de surmonter les difficulté locales s'il ne nous est pas accordé de plus grands moyens tels que M. de Moncan
et MM. les intendants, à qui nous communiquons ces observations, espéreront de la bonté ordinaire du
roi pour ces deux provinces et de celle de Votre Grandeur qui voudra bien prendre les ordres de sa Majesté
pour faire les demandes suivantes de sa part. » (A.D. P.-de-D. c. 1735)
Il déclare n’avoir qu’un bon limier et deux médiocres. Il demande au marquis de Champigny
un limier et trois chiens courants; il indique qu’il faut les faire choisir par M. de Cambar,
et demande qu’ils soient menés par Chabeau, garde-chasse du duc de Penthièvre. Il
demande que le marquis de Montmorin lui envoie deux chiens aboyeurs et Dorade, limier
habituel du garde Mareschaux, ainsi que « trois grands et forts lévriers à gros poils, »
alors en Champagne, ainsi que Duvaux, garde de St.-Germain, par l’intermédiaire du sieur
de Brou, inspecteur de la capitainerie. Il supplie M. de Choiseul de lui envoyer « douze
bons et sages sergents et un officier d'infanterie pour conduire les paysans, qui ne savent
ce que c'est que de marcher aux battues, allant tous pèle mêle, laissant entre eux des intervalles
si grands que la bête ou les loups passent tous en arrière... »; il demande enfin l'assistance
de tous les bons chasseurs du royaume « et nous les prions en cette qualité de
vouloir bien nous accorder leurs bons avis par écrit, sur la conduite des chasses que nous
faisons. » Même lettre ? « Ni la chute que j'ai faite avant-hier dans un bourbier, où mon cheval voulant se relever m'a blessé légèrement
le pouce de la main gauche, tout cela n'est rien, ni la misère où nous nous trouvons souvent réduits
dans les pauvres villages où il est nécessaire que nous habitions, où le foin et la paille manquent presque
toujours, et réduit souvent nos chevaux à l'herbe alternativement avec le foin vieux ou nouveau, joint à ce
qu'ils ont toujours les pieds dans l'eau et dans les pierres. Sans l'avoine qui nous a été fournie ils seraient
déjà hors de service, car ils marchent tous les jours. Nos gardes couchent presque toujours sur du foin, ne
pouvant être permanents dans un même lieu.
Croyez-vous bien, messieurs, que tout cela et que tout ce qui pourra nous arriver en [l'avenir] de plus
fort, de contraire à nos désirs, ranime notre ardeur contre ces monstres dévorants, surtout en voyant les
malheureux restes des cadavres qu'ils ont dévorés, et aussi par l'amitié et la confiance que les habitants
nous témoignent en cette occasion.
Nos gardes les mènent avec eux à l'affût, et il est promis un louis à celui d'entre eux qui pourra tuer un
loup, et nous vous représentons que c'est ces animaux qui ont dévoré la plupart des habitants qui l'ont été
dernièrement et que si vous l'approuviez et voulussiez bien, il fût accordé trente livres à chacun de ces habitants
qui pourrait tuer un loup à l'affût, dans les endroits seulement où il s'est fait des carnages humains, ce
qui serait prouvé être hors de supercherie. En tout cas, ce serait toujours un vieux loup de tué et peut-être
suspect de ce que je crains si fort.
Les pluies, les brouillards épais qui règnent tous les matins et qui durent souvent jusqu'au soir, les foins,
les blés qui ne peuvent être récoltés qu'à la fin d'août, les habitants qui y sont occupés, ce qui fournit toutes
leurs ressources, tout cela retarde beaucoup toutes nos opérations...
Au Besset près Saugues, 27 juillet 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1735)
327
Lettres de M. de Ballainvilliers à MM. de Montluc, Montbrizet, Antoine et Lafont au sujet
de l’envoi d’affiches (A.D. P.-de-D. c. 1735). Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à
MM. de St.-Florentin et de l’Averdy: « M. le comte de St.-Florentin et M. le contrôleur général.
Clermont le 27 juillet 1765
M.
M. Antoine vient de m’instruire par sa lettre du 24 de ce mois, que le 23 sur la brune un enfant de neuf
ans a été dévoré et emporté par la bête féroce dans les bois d’Auvers, paroisse de Nozeyrolles en Auvergne.
Cet enfant était allé chercher des retirer ses boeufs dans d’un pacage et ne le voyant pas revenir on alla fut le
chercher mais inutilement. On a trouvé que trouva seulement sur la terre partie de ses habits et de ensanglantés ainsi que sa
chemise ensanglantés et [distribués ?] dispersés a [alentours ?] dans plusieurs endroits. M. Antoine était occupé à
chasser ce jour là aux environs de Pébrac et il s’est transporté aussitôt qu’il a été averti sur le lieu où cet
enfant a été dévoré pour y faire des battues dont j’attends le résultat. » (A.D. P.-de-D.) [Doc280]
28 juillet (Dimanche) M. de l’Averdy prie M. de St.-Priest de faire fournir à M. Antoine le logement
pour lui et sa suite, le foin, l’avoine pour les chevaux, et tout ce dont il aura besoin (Pourcher).
Le vent, la pluie et le grésil ne permettent pas d’exécuter la chasse commandée par
M. Antoine le 25/07; il se rend cependant à Servières mais n’aperçoit pas de traces de la
Bête, peut-être effacées par la pluie durant la nuit. Les blessures de l’enfant font craindre
pour sa vie. M. Antoine fait porter son mémoire à M. de St.-Florentin par le garde-chasse
Regnault (lettres, 30/07, 05/08).
29 juillet (Lundi) Un enfant a la mâchoire arrachée à Sauzet, son corps est mis en lambeaux (Pourcher). • Cette attaque, peut-être d’après la lettre du Malzieu du 14/08, est probablement un doublon
de l’attaque de Pierre Roussel le 27/07.
Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers: « Je suis désespéré que malgré que j'offre 12 [livres] au premier habitant qui viendrait m'avertir à l'instant
de l'endroit où il y aurait eu quelqu'un de dévoré, et même douze de plus si par cet avertissement le loup était tué, tout cela n'a pu jusqu'à présent engager aucun de ces habitants poltrons comme des poules à marcher
la nuit même à si peu de distance des endroits où nous sommes par la frayeur mortelle dont ils sont
remplis de ladite bête qu'ils croient la plupart être sorcière.
Par les procès-verbaux signés de tous nos gardes et de moi sur les trois carnages humains qui se sont
faits ici, nous reconnaissons être faits par les loups, savoir, celui de Broussoles, celui d'Auvers, et celui
d'avant-hier à la paroisse de Servières, où un petit garçon âgé de huit à neuf ans a été enlevé à la vue de
son père, de sa mère et de sa soeur, et porté à plus de cinq cent pas, et un faucheur qui était près de là a
obligé la Bête de s'enfuir, ayant laissé le petit garçon sans connaissance, ayant eu deux crocs au-dessous du
menton, la joue gauche ouverte, trois ou quatre dentées au-dessus de la tête, à l'épaule et à la main aussi.
Cet enfant ayant été pansé par un chirurgien de Saugues, l'on espère qu'il n'en mourra pas...
Nous sommes dérangés à tout moment, ayant commandé demain une grande battue pour fouiller la forêt
noire et bois d'Auvers, où par le rapport des valets de limiers les loups y ont leurs louveteaux.
Au Besset, ce 29 juillet.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1735) [Doc76]
Ordonnance de M. de St.-Priest: « Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de St.-Priest, chevalier, seigneur d’Alivet, Renage, Beaucroissant
et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de
justice, police et finances en la province du Languedoc.
328
Vu la lettre de M. le contrôleur général, suivant laquelle nous sommes autorisé à faire faire l’avance par
M. le trésorier des États du Languedoc des dépenses qui seront faites par le sieur d’Enneval, envoyé par la
Cour pour donner la chasse à la Bête féroce qui ravage le Gévaudan, sauf le remboursement sur l’état des
dites dépenses que nous arrêterons.
Il est ordonné au trésorier des États du Languedoc de payer et rembourser au sieur Lafont, notre subdélégué à Mende, la somme de 600 livres, dont il a fait l’avance audit sieur d’Enneval, suivant sa quittance
jointe à la présente ordonnance. Et sera ladite somme remboursée de la manière ci-dessus exprimée, en
rapportant la présente ordonnance quittancée.
Fait à Montpellier, le 29 juillet 1765.
De St.-Priest.
Par Monseigneur, Soefve.
Payé à M. Soubeyran et Cie.
Ce 17 août 1765.
Pour acquit: Lafont, subdélégué. » (Pourcher)
30 juillet (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie un article (Blanc). Grande battue pour fouiller la
Forêt Noire et les bois d'Auvers (lettre, 29/07). Lettre de M. Lafont, qui a passé toute la semaine
avec M. Antoine, à l'intendant de Montpellier: « Mende, 30 juillet 1765.
Monseigneur,
Je partis, lundi 22 de ce mois... pour aller trouver M. Antoine et le joignis, le mardi, à Sauzet, paroisse
de Venteuges; j’ai passé avec lui toute la semaine aux extrémités du Gévaudan, ou en Auvergne. Lors de
mon arrivée à Sauzet, M. Antoine était avec ses gardes et mon frère à la chasse, d’où il ne fut de retour qu’à
9 heures du soir.
Un homme du lieu d’Auvers, paroisse de Nozeyrolles, en Auvergne, vint lui annoncer que la veille vers 7
heures du soir, la Bête avait enlevé sur un chemin tout auprès du village d’Auvers un enfant d’environ 9
ans, qui allait chercher les boeufs de son père dans un pré; que la mère ne le voyant pas revenir fut à ce pré
où elle trouva les boeufs et ensuite les sabots de cet enfant sur le chemin; qu’elle en fut avertir son mari, qui
avec les gens du village courut toute la nuit pour faire des recherches et trouva à la pointe du jour ses habits
dans un champ avec un lambeau de la chemise, mais qu’on n’avait pas pu découvrir le cadavre.
M. Antoine se plaignit avec raison de ce qu’on n’était pas venu l’avertir au moment que cet enfant manquait;
l’on est plus exact en Gévaudan. Il y a lieu d’espérer qu’on le sera aussi en Auvergne, dit-il, en
conséquence d’une nouvelle ordonnance qu’on m’a assuré que M. de Ballainvilliers vient de rendre.
Nous partîmes le lendemain matin, et nous nous transportâmes sur les lieux... M. Antoine et ses gardes
reconnurent que ce pied était celui d’un gros loup. M. Antoine ordonna, pour le lendemain, une chasse de
six paroisses dans cette forêt... Cette chasse fut exécutée jeudi.
M. Antoine fit investir la forêt par des tireurs placés dans des affûts. N’ayant pas assez de monde pour
toute l’enceinte, dont il fit battre l’intérieur par des paysans, il fit partir hors de cette enceinte un loup
qu’on ne put tirer et l’on ne fit aucune autre découverte.
Le soir en se retirant quelques batteurs trouvèrent le cadavre. Sûrs de l’avis que l’un vint nous donner,
nous y courûmes. M. Antoine ayant voulu prendre le chemin le plus court, son cheval plongea et s'abattit
dans un bourbier... Nous nous transportâmes sur les lieux où était le cadavre, à l'entrée de la forêt... Ce cadavre était tout nu; il y avait une cuisse d'emportée, l'autre à demi-rongée, ainsi que le derrière et les reins,
une joue dévorée, le col disloqué, sans être coupé, y ayant huit blessures tout autour, l'empreinte de quatre
grands crocs au ventre. Il est vraisemblable que la Bête avait d’abord saisi l’enfant au col par-derrière et
que le traînant avec peine, elle l’avait ensuite pris par le milieu du corps. M. Antoine ordonna une chasse
d’un plus grand nombre de paroisses pour le dimanche... Le vent, la pluie et le grésil n’ont pas permis de
l’exécuter... Le samedi, à 8 heures du soir... la Bête avait enlevé dans un pré du lieu de Servières, paroisse
de Saugues, en Gévaudan, un enfant d’environ 11 ans, pris à côté de son père, de sa mère et de sa soeur;
que la Bête le traîna sous leurs yeux pendant plus de 500 pas et lui fit franchir trois murailles d’environ 3
pieds de hauteur; qu’on parvint à lui faire lâcher prise et qu’elle laissa cet enfant dangereusement blessé;
que le dimanche matin, M. Antoine, son fils et ses gardes et mon frère se sont portés sur les lieux, nonobs-
329
tant le mauvais temps; qu’ils n’ont point aperçu de traces de la Bête, la pluie survenue dans la nuit les avait
sans doute effacées; que les blessures que cet enfant a reçues font tout craindre pour sa vie.
M. Antoine qui porte à tout son travail la plus grande exactitude a dressé des procès-verbaux de tous ces événements, signés par MM. les curés, vicaires et consuls des lieux, par son fils, par ses gardes, par mon
frère et par moi lorsque je m’y suis trouvé.
Pendant le séjour que j’ai fait avec M. Antoine, il a dressé un mémoire contenant ses observations sur la
nature du pays et les secours dont il a besoin pour faire ses chasses avec espoir de succès... Il vous l’envoie
dans sa lettre, qu’il m’a remise pour vous, monseigneur, et que j’ai l’honneur de vous adresser ci-joint.
Il a fait partir, dimanche, un garde en poste pour le porter à M. le comte de St.-Florentin; il se flatte que
vous voudrez appuyer auprès du ministre les demandes qu’il fait pour obtenir de nouveaux secours qui,
comme vous le verrez, consistent à avoir un plus grand nombre de chiens et douze sergents, commandés par
un lieutenant d’infanterie pour faire exécuter les battues par les paysans. Ces secours paraissent indispensables.
Il est certain que les chiens que M. Antoine a emmenés avec lui ou ceux qu’il a rassemblés ne sauraient à beaucoup près ne suffire au service dans les gorges où la Bête ou les loups ont actuellement leur établissement.
Il se trouve beaucoup d'endroits impraticables aux hommes et il n'y a que les chiens qui puissent y pénétrer.
Encore faut-il qu'ils soient en nombre à cause de l'étendue du terrain.
A l’égard des battues, nos paysans quoique de bonne volonté y sont si peu versés, qu’on ne peut en attendre
aucun secours utile s’ils ne sont dirigés pour manoeuvrer à propos, et c’est à quoi douze sergents,
sages et intelligents, commandés par un lieutenant, paraîtraient très propres; surtout après avoir reçu à
chaque chasse les instructions de M. Antoine.
Il désirerait encore que vous voulussiez bien honorer de votre approbation ses observations, au bas
d’une copie que vous auriez la bonté d’en faire tirer, d’apostiller et de lui faire adresser.
Je ne saurais, monseigneur, vous rendre des témoignages assez étendus sur le zèle dont M. Antoine est
animé, sur l'activité avec laquelle il exécute de jour et de nuit ses opérations et sur l'intelligence qu'il y met.
L'on n'a à se plaindre de lui que pour lui-même. Il hasarde tout dans ses courses et va à travers les rochers
et précipices et les marais. Son aventure de jeudi dernier nous causa d'abord les plus vives alarmes. Il ne
revint de la chasse du mardi qu'après 9 heures par une nuit obscure et des sentiers affreux.
Il serait bien fâcheux qu'il arrivât quelque accident à un aussi galant homme, je ne lui ai point dissimulé
mes craintes et mon frère qui l'accompagne partout ne cesse de lui faire entrevoir les dangers auxquels il
s'expose. M. son fils partage toutes ses fatigues, et agit avec la même ardeur que lui.
Les gardes sont de fort honnêtes gens, dont tout le monde est très satisfait. Ils sont animés du même zèle
que MM. Antoine, père et fils. Ils passent souvent les nuits à l’affût dans les forêts et ils vont tous les jours
dès le grand matin à la découverte de leurs chiens. M. Antoine en est très bien secondé, soit par les mouvements
qu’ils se donnent, soit par leurs connaissances. Dieu veuille, pour la gloire des uns et des autres et la
délivrance du pays, accorder à leurs travaux tous les succès qu'ils méritent.
J’attends les ordres qu’il vous plaira de me donner, monseigneur, au sujet de l’achat des huit bidets livrés à M. Antoine. A l’égard des deux bêtes à bât, le service n’en a été jusqu’à présent que momentané,
comme il y avait lieu de le croire. Elles ont été employées tous les jours et elles continueront à l’être, si M.
Antoine continue lui-même à travailler comme il le fait. Je fais fournir relativement à vos ordres les fourrages
nécessaires aux dix chevaux du Gévaudan à raison d’un boisseau d’avoine et de 20 livres de foin petit
poids par jour et pour chaque cheval. M. Antoine arrêtera et certifiera l’état tous les mois, et j’aurai l’honneur
de vous l’envoyer pour qu’il vous plaise d’ordonner mon remboursement.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont.
P.S. J’ai l’honneur de vous envoyer encore ci-joint une autre lettre contenant l’état des récoltes. » (A.D.
Hérault c 44.).
31 juillet (Mercredi). M. de St.-Priest répond à M. Duvernoy (09/07) en lui donnant peu d’assurance
sur la réussite de sa machine, et en lui disant que la Bête a déjoué tout le monde
(Pourcher).
330
Août M. de l’Averdy forme avec le boulanger Malisset une compagnie pour tenter de résoudre
la crise du grain. Une campagne de rumeurs accuse les ministres et le roi de prendre part à
un « pacte de famine » pour affamer le peuple en spéculant sur le prix. Mercure de France: « La Bête féroce
Apologue
Fléau d'une province, un monstre anthropophage
Y répandait le carnage et l'horreur.
Déjà cent malheureux, conduits sur son passage,
Avaient éprouvé sa fureur.
Pour se saisir de la Bête cruelle,
Un jour mille chasseurs battirent les forêts.
Mais, hélas ! Trop faibles contre elle,
Ils la virent braver leurs traits.
Et d'une cruauté nouvelle, Étaler à leurs yeux les terribles effets.
Leur chasse, cependant, ne fut pas inutile,
Nombre de loups à qui ces bois,
Depuis longtemps, servent d'asile,
Y furent pris pour cette fois.
Petits brigands, quand la justice
Poursuit les scélérats fameux,
S'ils échappent à leur supplice,
Elle vous prend en courant après eux.
Et c'est toujours, faute de mieux,
Nous rendre un signalé service. » (Pourcher)
2 août (Vendredi) Le comte de Tournon amène à M. Antoine son équipage de chasse et dix-neuf
chiens conduits par deux valets; six chiens arriveront plus tard (lettre, 12/08). • La date est fournie d’après Fabre, qui précise: deux piqueurs. Pourcher ajoute trois cors
de chasse.
3 août (Samedi) Lettre de M. de St.-Priest, de Montpellier, à M. Antoine: « J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le 27 du mois dernier. J’ai vu
avec une grande attention la copie qui y était jointe du mémoire d’observations que vous avez envoyé à M.
le comte de St.-Florentin. Le détail intelligent que vous y faites de la nature du pays et des difficultés pour
les chasses, prouve évidemment la nécessité des secours que vous demandez et j’en écrirai volontiers au ministre,
qui est rempli à juste titre de confiance pour vous.
Mon subdélégué m’a instruit des soins infatigables que vous prenez, ainsi que les gardes-chasses qui
vous accompagnent pour tâcher de nous débarrasser promptement du cruel fléau auquel nous sommes exposés
depuis si longtemps. Je vous en remercie en particulier et je vous prie de témoigner les mêmes sentiments à ces fidèles compagnons de fatigue.
Tout ce qui me reste à vous recommander, c’est de vous ménager mieux que vous ne faites. J’y prends un
véritable intérêt, j’approuve fort tout ce que vous proposez et surtout la gratification d’un louis que vous êtes dans la disposition de donner à tout paysan qui tuera un loup à l’affût dans les endroits seulement où il
y aura quelque carnage. En prenant cependant les précautions nécessaires pour éviter tout abus, et je m’en
rapporte à vous.
331
J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect et sincère attachement, monsieur, votre très humble et
très obéissant serviteur.
De St.-Priest. » (Pourcher)
4 août (Dimanche) M. d’Enneval arrive à Versailles (lettre, 05/08) et trouve la Cour peu disposée
en sa faveur (Pourcher). M. Richard de Briançon, se disant grand chasseur et donnant une
longue description de ses courses en Italie contre les ravages que les loups y causaient, assure
que si l’on veut l’autoriser et lui faire des avances, il viendra détruire ces animaux
carnassiers (A.D. Hérault c. 44). M. Antoine fils, resté à Paris, travaille avec M. de Livry
pour répondre au mémoire de son père (lettre, 05/08).
5 août (Lundi) Le comte d’Eu écrit à M. de l’Averdy une très longue lettre sur M. d’Enneval et lui
demande le motif de sa convocation à la Cour (Pourcher). M. de St.-Priest écrit à M. de
l’Averdy (lettre, 11/08). Le fils aîné de M. Antoine écrit de Paris: « Mon père... M. d’Enneval est depuis hier au soir dans ce pays, il s’est trouvé en arrivant au rendez-vous
de la chasse du cerf qui était au Pont-de-la-Reine, on m’a dit qu’il avait beaucoup parlé; je saurai ce matin
ce qui en est et vous le manderai ce soir... M. d’Enneval est parti comme il est arrivé, on ne croit pas plus à
sa bête qu’à celles qui sont aujourd’hui en Champagne qui font les mêmes désordres qu’en Gévaudan. M.
de St.-Florentin vient de donner l’ordre à ce qu’il m’a dit, que l’on payât 30 livres par tête de loup tué à celui
qui le tuerait dans tout le royaume.
Je suis, etc.
Antoine, fils » (Pourcher). • A-t-on des renseignements sur ces « Bêtes de Champagne » ?
Autre lettre d’Antoine fils, de Compiègne: « J’ai remis à l’arrivée de Regnault votre mémoire à M. de St.-Florentin, qui, le même jour, l’a sorti au
conseil et m’a dit d’aller travailler en conséquence avec M. de Livry, ce que j’ai fait hier matin.
Le ministre a fait écrire à M. le duc de Penthièvre pour avoir Chabeau, un limier, et trois chiens courants; à M. de Montmorin pour deux aboyeurs et Dorade, à la place de chiens de M. de Champigny.
On vous enverra des limiers et chiens courants, lévriers et mâtins de la louveterie. Celui de St.-Germain
que vous demandez est actuellement en Bavière. Pour ce qui est des sergents que vous demandez, M. de St.-
Florentin croit qu’ils vous seraient plus nuisibles qu’utiles. D’ailleurs, M. de Moncan peut seul vous aider
de troupes, si vous croyez ne pouvoir vous en dispenser. Je ne saurais vous dire combien M. de Livry vous
sert avec zèle. Vous ferez bien de l’en remercier. M. de St.-Florentin nous a fort bien reçus. Il est, ainsi que
vous, persuadé que ce sont des loups...
Antoine, fils. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre (sans références in Pourcher): « M. de Boullongne.
5 août 1765.
Après six mois de séjour en Gévaudan où MM. d’Enneval, père et fils, se sont rendus du fond de la province
de Normandie qu’ils habitent, ils n’ont pu parvenir, malgré leurs travaux et leurs soins, à détruire la
Bête féroce qui ravage ce canton. Le mauvais état de leur santé que les fatigues qu’ils ont éprouvées a dérangé,
joint à la nécessité de retourner chez eux pour vaquer à leurs affaires, les a forcés de quitter la partie.
On propose à sa Majesté de leur accorder dans cette circonstance quelques marques de satisfaction. Une
modique gratification annuelle de 350 livres serait pour M. d’Enneval père une grâce extrêmement précieuse.
Il la mérite par son zèle et par l’attention qu’il a portée à économiser les frais de son voyage et de
son séjour qui forment en tout un objet de 3600 y compris les dépenses de sa suite. »
332
6 août (Mardi, transfiguration) Règlement de diverses couchées au Malzieu (comptes, 13/10). Au
ruisseau de Gorguière, près de Marcillac (Lorcières), Guillaume Lebre, environ dix-huit
ans et Estienne Crozatier, environ seize ans, gardent des bêtes. Tous les deux ont leur hallebardes,
et l'un d'eux a planté la sienne en terre. Ils ont quitté leurs habits à cause de la
chaleur de ce jour. De loin, ils voient venir le monstre, qui saute vers eux. Les bêtes, apeurées,
se serrent comme pour les défendre et les chiens du troupeau, qui ne sont pas loin,
aboient, en sorte que la Bête ne peut les rejoindre. Ils voient la Bête flairer leurs habits
pendus à la hallebarde plantée en terre et manger leur pain dans la poche avant de se retirer
(lettre, 03/01/66). • Plusieurs ruisseaux sont indiqués près de Marcillac, mais je ne trouve pas de « ruisseau
de Gorguière. » En revanche, la Gourgueyre prend sa source non loin de là à l’est, et
descend au nord vers La Pauze et le Pavillion.
Le Courrier d’Avignon relate l’épisode des soeurs clarisses du 10/07: « Deux jeunes soeurs clarisses (...), quêteuses par état, excitèrent son appétit naturel pour le sexe, ou par
leur aspect, ou par leur voix féminine. » (Blanc)
7 août (Mercredi) A Longchamp, près de Chabanoles (Lorcières), Pierre Cellier et sa femme s'en
vont moissonner leurs pauvres récoltes. Lorsque la femme va chercher le repas de son
mari, la Bête se porte vers elle. A ses cris son mari et plusieurs autres personnes viennent à
son secours. La Bête continue sa route (lettre, 03/01/66). • Je ne trouve pas de « Longchamp » près de Chabanoles.
Lettre de l’intendant d’Auvergne, de Clermont-Ferrand, à M. Lafont: « Il m’a paru, monsieur, trop difficile de faire fournir en nature les fourrages nécessaires aux chevaux que
j’ai fait délivrer à M. Antoine. C’est pourquoi j’ai mis dans mon ordonnance qu’ils seraient payés de gré à
gré. Mais M. Antoine a dû vous dire qu’il m’avait proposé lui-même d’en faire l’avance et que je pourvoirai à son remboursement sur ses états; en conséquence, j’ai donné les ordres nécessaires à M. de Montluc et au
receveur des tailles de St.-Flour.
Cependant je préférerais et je trouverais même plus facile que vous voulussiez bien vous charger de ce
petit détail. Je ne puis que vous avoir bon gré de l’offre que vous avez la bonté de me faire. Vos soins à cet égard débarrasseront M. Antoine; et je marque à M. de Montluc de vous faire passer le montant de vos
avances, lorsque vous lui adresserez vos états, ce que je vous prie de faire toutes les semaines ou tous les
quinze jours.
Le ferrage et la réparation des harnais pour les neuf chevaux d’Auvergne peuvent être compris dans ces états, ainsi que la nourriture.
Je vous remercie de la peine que vous voulez bien prendre en vous chargeant de ce détail.
Je suis, etc.
De Ballainvilliers. » (A.D. Hérault c. 44)
9 août (Vendredi) On détourne la Bête avec les limiers dans les bois de Servières. Les bois sont
investis par une vingtaine de tireurs; le comte de Tournon fait attaquer la Bête par ses
chiens, qui la suivent une demi-lieue dans le bois avec un grand bruit, mêlé au son des
cors, mais elle s’enfuit sans qu’on puisse la tirer, et est poursuivie encore une bonne lieue.
M. Antoine et le comte de Tournon craignant que ce grand bruit ne l’épouvante et ne lui
fasse quitter un pays qu’ils commencent à bien connaître, font rompre les chiens et se retirent
chez eux sur les 5 heures du soir (lettre, 03/08). M. Antoine écrit une lettre. A 20
heures Jeanne Anglade, de Pompeyrin, 16 ans, est tuée au Besset par la Bête alors qu'elle
est assise à filer tout en surveillant les bêtes de Guillaume Comte avec trois autres filles,
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une grande et deux petites. La Bête la traîne environ vingt pas dans un petit bois. De nombreuses
personnes arrivent sur les lieux et la Bête s'enfuit avant l'arrivée de M. Antoine.
Les chasseurs trouvent en plusieurs endroits la trace de la Bête, qui paraît être celle d’un
gros loup; ils font suivre la trace, mais la nuit et une pluie abondante les obligent à se retirer
(lettre ci-dessous, 12/08; acte, 10/09). Précisions sur le meurtre du Besset d’après la tradition: « M. de Tournon avait logé ses chiens chez Médard du Besset. Chacun était attaché avec sa chaîne tout autour
de l’écurie le long des murailles. Le maître de la maison, Jean Médard, allait bien souvent avec ses vachers
et vachères pour les préserver de malheurs. Un jour, un de ses petits, âgé de 6 ou 7 ans, voulut le
suivre; ils étaient au pâtural appelé Mégessol, vers les 7 heures du soir, la Bête arrive dans le pâtural et
avec une fureur indescriptible, s’élance sur la vachère et la tue sur le coup. Jean Médard, qui malgré sa
bonne volonté, n’avait pu s’opposer à ce désastre, se mit aussitôt à crier, et les gens qui se trouvèrent dans
les environs firent de même, en courant à son secours. Au même moment, on cria dans le village du Besset
que la Bête avait tué la vachère de Médard.
La femme Médard, nommée Jeanne Coste, se mit à pleurer en criant: « La Bête mangera mon drôle. »
Les chasseurs, qui entendirent le bruit, coururent prendre leurs fusils et conduisirent deux chiens Boulogne.
Les deux valets de M. de Tournon descendirent si vite de la chambre sur les cris de la mère Médard que
l’un des deux se laissa tomber sur le seuil de la porte de la maison. Après s’être relevé, il lui dit en passant
près d’elle: « Va, vilaine bougresse, si ce n’est pas vrai, lorsque nous reviendrons, tu es morte. » La Bête à
l’approche des chasseurs se retira lentement et gagna le bois appelé Le Fabat. Les chasseurs ne lâchèrent
pas leurs chiens, parce que, disaient-ils, il était trop tard: le soleil se couchait. Leurs chiens étaient furieux;
et les gens aussi. Et sans faire la moindre poursuite, ils s’en retournèrent pour souper.
La femme Médard, connaissant bien ce dont ils étaient capables, en eut tellement peur, qu’aussitôt elle
prit la fuite et alla se cacher dans le bois de Renot appelé bois de La Coste, et la maison Médard qui se
composait de 17 personnes de la famille ou domestiques eut beau la chercher, on ne l’y trouva que le lendemain
soir. » (Pourcher). • Faute d'indications plus précises sur les victimes de cette journée (nombre, heure et
lieu) il n'est pas vraiment possible de reconstituer le trajet exact de la Bête; mais il
semble - en admettant qu’il s’agisse de la même - qu'elle ait suivi le retour de la chasse
jusqu'au Besset !
Guillaume Bergougnoux, 17 ans, et Jean-Baptiste Bergougnoux, 15 ans, sont attaqués par
la Bête mais secourus par Pierre Mercier, garde juré du baron du Besset (procès-verbal,
21/09). Jeanne Mercier, 11 ans, est défendue par Pierre Vidal (procès-verbal, 21/09) à La
Vachellerie (Paulhac) (Richard). La Bête attaque près de La Vachellerie un jeune garçon.
Il lui présente sa baïonnette, mais d’un coup de patte elle détourne le coup, saisit le jeune
homme par le côté, le culbute et se retire sans lui faire d’autre mal que de déchirer son habit.
Du même pas, elle court après une fille, qui est secourue à propos et en est quitte pour
la peur (lettre, 11/08). Un enfant de douze ans est défendu par un homme; deux ou trois
adultes se défendent et sont secourus (lettre, 03/08). • Les sources sont peu claires et contradictoires quand à d’éventuelles attaques après
celle de Jeanne.
Lettre de M. Antoine: « J'ai reçu les affiches pour avertir les paroisses d'Auvergne, les batteurs, tireurs et bergers avec leurs
chiens pour se joindre aux différents rendez-vous qu'exige la quête continuelle que nous sommes tous les
jours obligés de faire pour le détourner, ce qui nous paraît presque impossible, parce qu'il est presque toujours
sur pied, il ne fait que rôder à environ une lieue et demie autour de nous, mais vu la récolte, nous laissons
les habitants en repos, à finir leurs foins et à commencer les blés, où il n'y a pas encore ici deux ar-
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pents de sciés. Mais les dimanches nous assemblons cinq ou six paroisses à tour de rôle pour faire une battue,
qui faute que les batteurs n'ont point d'ordre dans les marches elles ne peuvent réussir...
Je quitte la plume par la rumeur que j'entends, et je la reprends pour vous informer, monsieur, que cette
rumeur était causée par tous les habitants de la paroisse de la Besseyre, dans le Besset, à une distance d'un
demi-quart de lieue, qui couraient après ce loup qui venait d'étrangler une grosse fille âgée d'environ vingt
ans qui était assise à filer avec une autre grande et deux autres petites filles. Cela est arrivé à près de huit
heures du soir, et il l'a traînée environ vingt pas dans un petit bois. Tous nos gardes, même M. le comte de
Tournon, M. Lafont et mon fils et moi serions arrivés à temps pour le tirer, si une grande quantité de monde
n'y fût arrivé avant nous, ce qui l'a fait s'enfuir, un instant avant notre arrivée. Nous avons reconnu par le
pied que c'était toujours le même loup.
Au Besset, le 9 août 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) • Les affiches que M. Antoine dit avoir reçues ont-elles survécu ? • M. Antoine montre son souci de préserver ses relations avec la population locale. • Cette lettre interrompue par une attaque mortelle, nous donne une poignante impression
de « direct ». • L'âge de Jeanne, indiqué par M. Antoine, ne correspond pas à celui de l'acte de décès
(voir 10/08). On préférera ce dernier chiffre, indiqué « à froid, » à celui fourni par M.
Antoine le soir même. Cubizolles interprète la différence comme une indication de la
force de Jeanne.
Lettre à M. de St.-Florentin (identique à la précédente ?): « ... voilà trois ou quatre attaques que ce loup fait de vouloir dévorer des femmes, des enfants, en plein jour,
toujours sur le soir, mais [?] été heureusement secourus à temps. Ce maudit animal jette sa fureur sur des
brebis, même des chèvres en attendant la chair humaine... » (A.D. P.-de-D. c. 1736). • Le témoignage de M. Antoine sur les « habitudes » de la Bête est précieux: territoire
restreint d'environ 6 km de rayon autour du Besset, attaques le soir, consomme d'autres
animaux mais préfère la chair humaine. Il semble de plus confirmer l'unicité de la Bête
(« ce loup... le même loup, » etc.)
10 août (Samedi) Enterrement de Jeanne Anglade: « Jeanne Anglade de Pompeyrin, fille âgée d'entour seize ans, fut égorgée hier par la Bête qui mange le
monde dans un des tènements du Besset où [en] la qualité de vachère elle gardait les bestiaux de Guillaume
Comte, laboureur du dit Besset; et aujourd’hui dixième août mille sept cent soixante cinq elle a été inhumée
dans le cimetière de cette paroisse tombeau de ses ancêtres en présence de Jean Anglade son père, journalier
du dit Pompeyrin, et de Pierre Joubert, journalier de ce lieu, tous deux illiterés de ce enquis, les jour et
an que dessus. Fournier, curé. » (Greffe de Riom; A.D. Haute-Loire, 6E 28/2; E dép. 144/1). [Doc37]
Au soir, on retrouve la fermière Médard, saine et sauve mais hors d’elle-même (Pourcher).
11 août (Dimanche) On fait dans trois endroits différents trois grandes battues dont l’une est commandée
par MM. Antoine, l’autre par M. Lafont, frère du syndic, et la troisième par le
comte de Tournon (lettre, 14/08). M. Antoine et ses gardes se transportent d'abord à Servières,
puis à la Font-du-Fau, pour y faire deux battues qui doivent se joindre au Bois Noir
(procès-verbal ci-dessous). • La Font-du-Fau est un peu au nord-est de Chanteloube. Une lettre du 21/08 la situe près
de Langeac, ce qui semble un peu excessif.
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Parmi les batteurs partis de plusieurs lieux pour arriver au rendez-vous, plusieurs coupent
court, passent imprudemment par un bois qu’on doit battre, et délogent la Bête avant que
les tireurs soient arrivés à leurs postes (lettre, 14/08). Vers 10-11h, Marie-Jeanne Vallet est
attaquée à Paulhac (procès-verbal ci-dessous). On continue les battues lorsque le curé de
Paulhac avertit les chasseurs à 1 heure après-midi (lettre, 14/08). M. Antoine mène son enquête,
interroge Marie-Jeanne et sa soeur, et rédige un procès verbal (procès-verbal ci-dessous).
[Marie01/03] [Bete06] « 11 août 1765
Copie
Du procès verbal fait en présence de M. le comte de Tournon et de M. Lafont par M. Antoine.
L'an mille sept cent soixante cinq et le onzième jour du mois d'août à la paroisse de Paulhac en Gévaudan,
nous, François Antoine, lieutenant des chasses du Roi, étant envoyé par les ordres de Sa Majesté avec
nombre de gardes chasse tant des capitaineries royales de St.-Germain, Fontainebleau, parc de Versailles,
que ceux de leurs Altesses Sérénissimes les princes du sang, nous étant transportés tous tant au village de
Servières en Gévaudan qu'à celui de La Font du Fau en Auvergne pour faire deux grandes battues qui
doivent devaient se rejoindre au grand Bois noir pour que ces deux battues puissent l'entourer, avons été interrompus
dans les dites battues par la nouvelle que nous avons reçue qu'une fille venait d'être attaquée par
la Bête ou par les loups près dudit Paulhac où nous nous sommes transportés avec toute la diligence possible,
et de là à l'endroit où cette fille avait été attaquée de la bête; nous avons reconnu par le pied en différents
endroits que c'était toujours le même loup qui avait fait les derniers ravages, que cet animal en refuyant
avait toujours suivi la rivière et l'avait repassée en plusieurs endroits; que de là, il avait été poursuivi
très loin par des chiens et bergers, ce qui a fait que nos limiers n'ont pu en prendre la suite plus loin que
trois ou quatre cent pas, ce qui nous a fait beaucoup de peine. D’ailleurs il y avait plus de six heures de
temps, que cette Bête avait attaqué la nommée Marie Jeanne Vallet, servante de M. Bertrand Dumont, curé
de la paroisse dudit Paulhac ici présent, ainsi que ladite Marie Jeanne Vallet, laquelle après lui avoir fait
lever la main et fait prêter serment de dire vérité et lui avoir demandé l'âge qu'elle avait et où elle était
lorsque cet animal l'a attaqué, a répondu qu'elle avait dix neuf à vingt ans et qu'elle allait de Paulhac à la
métairie de Broussoux, qu'elle avait été attaquée entre les deux petits ponts qui sont sur la rivière où elle se
divise en deux branches et y forme une petite île couverte de bois qui ne laissent qu'environ dix pieds de découvert,
et que dans cet endroit la Bête lui avait apparu en tournoyant, ce que voyant ladite Marie Jeanne
Vallet, toute effrayée, avait reculé de quatre ou cinq pas et que dans le moment la Bête s'étant voulu élancer
sur elle, elle lui avait porté dans le poitrail de toute sa force un coup de la baïonnette qu'elle portait. Nous étant fait représenter ladite baïonnette nous avons reconnu qu'elle était teinte de trois pouces de sang. Interrogé
ladite Marie Jeanne Vallet sur ce que ladite Bête avait fait lorsqu'elle avait reçu ce coup, a répondu
qu'elle avait fait un cri assez fort en se portant le pied de devant à la blessure qu'elle avait reçu, après quoi
elle s'était jetée dans la rivière où elle s'était roulée plusieurs fois, après quoi elle ne sait pas ce qu'est devenu
ledit animal. Interrogée de l'heure qu'il était et si elle était seule lorsque cette Bête l’est venue attaquer,
a répondu qu'il était dix ou onze heures du matin et qu'elle était accompagnée de Thérèse Vallet sa soeur cadette, âgée d'environ seize à dix sept ans. Interrogée comment il lui avait apparu que cette Bête était faite,
elle a répondu qu'elle l’avait aperçue de la taille d'un gros chien de troupeau, ayant une tête très grosse et
plate, la gueule noire et des belles dents, le collier blanc, le col gris, qu'elle était beaucoup plus grosse par
devant que par derrière et qu'elle avait le dos noir. Ensuite de quoi avons interrogé ladite nommée Thérèse
Vallet, soeur de la susdite, sur tout ce qu'elle avait vu arriver à sa soeur lorsque cette Bête l'a attaquée, a répondu
qu'elle était tout à côté de sa soeur et elle nous a déclaré, étant interrogée en particulier, généralement
les mêmes faits que sa soeur, nous ayant dit ne savoir signer ni l'une ni l'autre de ce interpellées. En foi
de quoi nous avons tous signés le présent procès verbal les jour et an que de l'autre part.
Antoine, Tournon, Lafont Dumont curé signés. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) [Doc25].
336 « Observations faites sur le rapport de l'autre part:
Primo
Nous avons tous reconnu que c'était toujours le même loup dont nous avons fait plusieurs rapports lorsqu'il
a dévoré une femme de soixante et huit ans à Broussoles, un petit garçon à Auvers et en dernier lieu
une fille à la Besseyre St.-Mary, et avoir attaqué beaucoup d'autres personnes qui ont été heureusement secourues
très à temps.
Secundo
Que les valets de limier ayant le long de la dite rivière de Paulhac suivi trois ou quatre cent pas par le
pied ce loup, ils n'ont revu aucune trace de sang. Ce qui nous fait juger que le coup porté par la dite baïonnette
dans le poitrail pourrait bien être entré dans la capacité de l'animal, dont il pourrait bien mourir si
cela était.
Tertio
S'il se trouve un loup tué soit par nous ou les habitants de ces provinces, il est bien certain que s'il a la
marque du coup de la baïonnette que lui a porté cette fille ce sera sûrement le loup dévorant qui a désolé
depuis longtemps ces provinces. Nous allons redoubler d'ardeur et d'activité en attendant les secours si désirés
que nous espérons pour détruire cette bête. Nous sommes au désespoir de ne l'avoir pas eu plus tôt;
avec six bons limiers et six bons chiens courants qui ne revoulussent que du loup, joint au secours des bons
tireurs qui ne manquent pas dans ce pays ci, j'aurais pu me flatter de parvenir à la destruction de cet animal
malgré les difficultés du pays, ayant toujours eu la plus grande attention de ne pas l'épouvanter de la
faire refuir au loin comme les grandes battues de quarante paroisses ci devant; qu'au contraire nous l'avons
resserrée dans trois ou quatre lieues dont j'ai établi ma résidence au centre, qui ont fait jusqu'à présent tout
le pays que cette bête a parcouru depuis que je suis en Gévaudan. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) [Doc126] • La copie du rapport présentée par Soulier, également des A.D. P.-de-D., comporte
quelques variantes de formulation dans le corps du texte, ainsi que la mention: « pareil à l’original resté entre mes mains - Antoine. » • La « Maison de la Bête » à Auvers expose une arme [Marie02] qui serait celle avec laquelle
Marie-Jeanne Vallet repoussa la Bête. Bernard Soulier (liste) indique: « Cet "outil"
a été conservé dans une famille du Besset (village à côté d'Auvers); il était présent
dans une armoire ayant vraisemblablement appartenu à un prêtre; la tradition orale de
cette famille nomme le propriétaire de ces objets: le curé Dumont prêtre de Paulhac et
donc employeur de Marie Jeanne. » Cet objet, peut-être à l’origine un instrument agricole,
possède une « lame » impressionnante. Si, comme l’indique le rapport de M. Antoine,
elle était ensanglantée sur trois pouces (plus de sept centimètres), la blessure infligée à la Bête devait être hideuse. Mais l’identification de l’objet ne repose que sur
une tradition orale. Voir discussion dans G9. • Le fait pour la Bête de se rouler dans l’eau après avoir été blessée a été observé par
ailleurs; voir les notes à la description du curé Ollier, 03/01/66.
M. de l'Averdy écrit, de Compiègne, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 5 de ce mois, par laquelle vous me
faites part des nouveaux ravages exercés par la Bête féroce sur les confins du Gévaudan, et dans le Gévaudan
même.
Je vois toujours avec une nouvelle douleur, je vous assure, que malgré les soins qu'on s'est donnés jusqu'ici,
on n'a point encore pu parvenir à détruire ce cruel animal. Vous me ferez le plaisir de continuer à
m'informer de ce que vous apprendrez et d’être bien persuadé de la sincérité des sentiments avec lesquels je
suis, monsieur, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44)
337
Lettre du Besset, reprise dans le Courrier du 23/08: « Le comte de Tournon, gentilhomme du Haut-Vivarès est venu joindre M. Antoine pour chasser avec lui la
Bête féroce qui désole notre pays. Il a amené une meute de 25 chiens, son piqueur et deux valets de chiens;
le tout à ses frais et dépens, tant pour le voyage que pour le séjour; animé du seul désir que l’humanité lui
inspire de concourir à nous délivrer de l’affreuse calamité qui depuis si longtemps nous afflige, et qui empirant
chaque jour par de nouveaux désastres, exige que nous puissions y opposer de nouveaux secours. Le
monstre contre lequel tant de généreux étrangers sont venus joindre leurs efforts à ceux de nos habitants,
enleva le 29 du mois dernier, du milieu de ses parents, un enfant de 13 ans du lieu d’Auvers à 200 pas de ce
village, l’emporta dans un bois et l’y dévora, après lui avoir ôté sa veste et sa chemise, presque sans les déchirer.
Le 3 de ce mois-ci un autre enfant du lieu de Servières âgé d’environ 10 ans, qui se trouvait aussi au
milieu de son père, de sa mère et d’une grande soeur d’une vingtaine d’années, fut enlevé de même par cette
cruelle Bête, qui le porta, sans exagérer, plus de 600 pas à la montée, lui fit franchir cinq murailles de 4 à 5
pieds de hauteur, lui fit trois trous à la tête, cinq aux épaules, et lui fendit une joue de haut en bas. C’en était plus qu’il n’en fallait pour le tuer; cependant il n’en est pas mort, et n’en mourra pas; il commence à
se rétablir. Le 9 on détourna avec les limiers la Bête féroce dans le bois de Servières; et l’ayant investi autant
qu’un bois qui est assez grand pouvait l’être par une vingtaine de tireurs, le comte de Tournon la fit attaquer
par ses chiens qui la suivirent une demie-heure dans le bois avec grand bruit mêlé au son des cors:
après quoi elle débusqua, et se fit poursuivre encore une bonne heure, sans qu’on pût la tirer; et comme M.
Antoine et le comte de Tournon avaient peur que ce grand bruit ne l’épouvantât, et ne lui fît quitter ce pays
qu’ils commencent à bien connaître, ces braves chasseurs firent rompre les chiens et se retirèrent chez eux
sur les cinq heures du soir; mais il était à peine sept heures qu’ils entendirent de grands cris: ils sautèrent
vite à leurs armes; et étant arrivés au lieu d’où ils partaient, ils y trouvèrent une fille de 20 ans que cette
cruelle Bête venait d’égorger. Cette infortunée fut surprise par derrière; et à peine eut-elle crié que la Bête
l’eut emportée dans le bois; mais les bergers firent tant de cris qu’elle n’eut pas le temps de la dévorer.
Cette fille est du village de La Besseyre. Les chasseurs revirent du pied de la Bête en plusieurs endroits, et
se persuadèrent que ce ne pouvait être autre chose qu’un loup: des paysans de bon sens qui l’ont vue, l’assurent
de même; car il ne paraît absolument pas qu’elle ait des griffes. Le même jour, après avoir égorgé
cette fille, la Bête attaqua un enfant de douze ans qu’un homme défendit, et qui n’eut point de mal. Elle voulut
aussi attaquer deux ou trois grandes personnes; mais elle en fut heureusement détournée tant par secours,
que parce qu’elles se défendirent. Cependant M. Antoine qui est ici généralement estimé, et le comte
de Tournon que son amour pour l’humanité a amené, ne doutent pas de tuer le pernicieux animal; mais jusqu’à
présent ils n’ont pas eu un jour de beau temps; la pluie n’a presque pas discontinué. Un autre obstacle à leur zèle, c’est que les blé ne sont pas encore coupés; qu’on ne peut tant qu’ils sont sur pied y chasser la
Bête sans faire des grands dégâts; et que c’est là cependant où la rusée se cache par prédilection, soit
qu’elle s’y sente plus en sûreté qu’en tout autre asile, soit qu’elle s’y trouve plus à portée de choisir sa
proie, et de se jeter sur les bergers et les bergères à qui elle en veut principalement. » (Courrier, 23/08)
[Doc130] • Cette lettre, qui se targue de ne pas exagérer, contient cependant plusieurs « embellissements ». La date de la mort de Claude Biscarrat est erronée; aucun témoin ne semble
avoir assisté à l’enlèvement; les habits de Claude sont « ôtés sans les déchirer » alors
que les documents officiels parlent d’un lambeau de la chemise. L’attaque de Pierre
Roussel est datée du 03/08 au lieu du 27/07; les 500 pas de distance deviennent 600, les
trois murets cinq, leur hauteur passe de 3 pieds à 4 ou 5...
12 août (Lundi) Décision du roi pour le remboursement de M. Mazade (DND). Lettre de M. Lafont,
de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
M. Antoine n’a point encore de réponse aux demandes qu’il a faites au ministre, mais M. le comte de
Tournon, gentilhomme du Vivarais, est venu le rejoindre avec son équipage de chasse et dix-neuf chiens,
conduits par deux valets. Il attend encore six autres chiens.
338
M. Antoine l’a accueilli avec toutes sortes d’empressement. Ils vivent ensemble et se sont promis de ne
point se quitter. Ils chassent journellement. Ces chasses quoique continuelles et conduites avec intelligence
ont été infructueuses. Il est vrai qu’on n’a pas la liberté de les faire comme on désirerait, à cause des blés
que M. Antoine a bien ménagés et qu’on ne commence à couper que depuis quelques jours dans le canton
où la Bête a ses établissements et où elle continue ses ravages.
Mon frère me marque que mardi dernier, elle égorgea une fille de 20 ans, qui gardait des vaches dans un
pâturage tout auprès du lieu du Besset, sur la paroisse de La Besseyre-St.-Mary, en Gévaudan, frontière
d’Auvergne; que M. Antoine et M. le comte de Tournon y accoururent avec leurs chiens, qu’ils trouvèrent
en plusieurs endroits le pied de la Bête, qui paraît toujours être celui d’un gros loup; qu’ils firent suivre ce
pied, mais que la nuit et une pluie abondante les obligèrent à se retirer.
M. de Ballainvilliers m’a fait l’honneur de m’adresser des exemplaires de l’ordonnance qu’il a nouvellement
rendue, dans laquelle il a ramené les dispositions de ses précédentes au sujet de la Bête féroce, et en a
ajouté des nouvelles relatives aux ordres que vous et M. le comte de Moncan avez donnés au Gévaudan.
Comme il est porté par l’article deuxième de cette ordonnance que les fourrages seront payés de gré à
gré, je lui observai que M. Antoine avait dû lui demander, ainsi qu’il l’avait fait auprès de vous, qu’ils lui
fussent fournis par les deux provinces, que j’avais même reçu des ordres en conséquence et je lui offris, en
faisant faire cette fourniture pour les dix chevaux délivrés par le Gévaudan, de pourvoir en même temps à
celle des neuf chevaux d’Auvergne dont il voudrait bien ensuite me faire rembourser. Il vient de me faire la
réponse, dont j’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint copie, ainsi qu’un exemplaire de son ordonnance. Je
me conformerai à ce qu’il me marque. J’ai l’honneur, etc.
Lafont. » (A.D. Hérault c. 44).
13 août (Mardi) M. Antoine écrit à M. de St.-Priest: « Au château du Besset, le 13 août 1765.
Monsieur, par le procès-verbal du malheur arrivé le 9 courant au Besset, paroisse de la Besseyre, que
M. Lafont a bien voulu se charger de vous instruire, et le présent qu’il vous envoie voir que la Bête féroce
peut être blessée à mort par une seconde pucelle d'Orléans ou du Gévaudan que le ciel avait destinée à cet
exploit pour délivrer ces provinces du monstre affreux qui les obsède depuis si longtemps, si nous avons le
bonheur de le retrouver et de le tuer.
Cette jeune héroïne sera mise comme de raison à la tête de vos exploits, mais elle mérite présentement
une récompense signalée dont je fais mention par la lettre que j'écris au ministre. Cette brave action mérite
vos suffrages et votre protection, monsieur, pour l'obtenir. Si cette Bête d'ailleurs ne mourut pas du coup
qui lui a été porté, il est certain qu'elle en sera pendant longtemps très affaiblie; et que si le secours demandé
si instamment arrive à temps, nous aurions tout lieu de la rejoindre bientôt.
En attendant, nous réunissons toutes nos forces et nos lumières pour finir par là la tragédie dont la triste
scène a trop duré.
J’ai l’honneur, etc.
Antoine » (A.D. Hérault c. 44)
M. Antoine demande également dix-huit chiens supplémentaires (avec la meute du comte
de Tournon il dispose déjà de 28) (Louis). • Aucun document connu ne fait par la suite référence à une récompense attribuée à Marie-
Jeanne.
M. de St.-Priest écrit à M. Antoine pour le remercier de son mémoire et « des soins infatigables » qu’il prend pour « nous débarrasser promptement de ce cruel fléau. » (A.D. Hérault
c. 44). Lettre de M. de l’Averdy, de Compiègne, à M. de St.-Priest: « Monsieur, je viens de prendre les ordres du roi pour le remboursement des avances qui ont été faites à M.
d’Enneval par le trésorier des États du Languedoc. Je vais en conséquence faire expédier une ordonnance
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de comptant 2600 livres, montant des dites avances que je vous ferai passer, afin de vous mettre à portée de
terminer cette affaire.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
14 août (Mercredi) Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
Je viens de recevoir un exprès de M. Antoine et de mon frère qui me font part d’un événement arrivé dimanche
dernier, sur la paroisse de Paulhac, en Gévaudan. La nommée Marie-Jeanne Valet, servante de M.
le curé de cette paroisse, étant à la campagne avec sa soeur, fut attaquée par la Bête et la blessa d’un coup
de baïonnette au poitrail lorsqu’elle s’élançait sur elle. La baïonnette fut teinte de sang sur la longueur de 3
pouces. M. Antoine m’a envoyé le verbal qu’il en a dressé en présence du curé, de M. le comte de Tournon
et de mon frère.
Il me prie d’en faire tirer une copie et de vous l’adresser avec la lettre qu’il a l’honneur de vous écrire,
j’ai celui de vous envoyer l’une et l’autre ci-jointes. Les suites feront connaître ce que l’on peut attendre de
cet événement, après les blessures que cette bête a reçues et auxquelles elle a échappé l’on n’ose se flatter
de rien.
Lafont. » (Pourcher)
Lettre du Malzieu, reprise dans le Courrier du 03/09: « MM. d’Enneval partirent le 18 juillet pour se rendre à Paris, et de là dans leur famille, où leurs affaires
domestiques les appellent. Indépendamment d’un motif si légitime, on n’aurait pas à se plaindre de leur retraite
quand ils n’y auraient été portés que par lassitude et par dégoût de tant de chasses si pénibles et en
même temps si infructueuses. Les chasseurs du pays, malgré l’intérêt qu’ils ont à le délivrer de la cruelle
Bête qui depuis si longtemps l’infeste et le désole, harassés des fatigues qu’ils ont vainement soutenues à la
poursuite, en sont rebutés; comment des étrangers, quelqu’accoutumés qu’ils soient à de pareilles fatigues,
ne le seraient-ils pas? M. Antoine, comme venu plus tard, ne le paraît pas encore: il continue ses chasses
avec beaucoup d’activité et de vigilance; et non content des poursuites qui se font durant le jour, il poste
des sentinelles à l’affût pendant la nuit; mais le peu de succès de ses soins nous fait craindre qu’il ne se rebute à son tour. Quoiqu’il se tienne avec ses gens dans la partie de la montagne que la Bête parcourt, elle y
continue ses ravages comme s’il n’y était point. Le 23 juillet elle dévora à Auvers, paroisse de Nozeyrolles,
un jeune garçon de onze ans, dont on ne put trouver les membres dispersés que le lendemain. Le 27 elle attaqua à Roussillon, paroisse de Ruynes, trois enfants, qui s’étant défendus avec assez d’adresse pendant un
quart d’heure, furent heureusement secourus. Le 29 elle attaqua à Servières, village fort près de Venteuges
et de Sauzet, où M. Antoine demeurait, un enfant qu’on lui arracha, et à qui elle n’eut le temps que de déchirer
la mâchoire. Le 9 août elle dévora une fille au Besset, où M. Antoine fait à présent sa résidence; et
dans sa retraite après un pareil exploit, elle attaqua auprès de La Vachellerie, paroisse de Paulhac, un
jeune garçon qui lui ayant présenté sa baïonnette, d’un coup de patte elle détourna le coup, saisit le jeune
homme par le côté, le culbuta et se retira sans lui faire d’autre mal que de lui déchirer son habit; du même
pas elle courut après une fille, qui ayant été secourue à propos en fut quitte pour la peur. Le 11 la servante
du curé de Paulhac, fille robuste, hardie et adroite, allant aux Broussoux avec une de ses soeurs, fut attaquée
par la Bête dans un sentier où coule un ruisseau, et garni de pierres. La Bête sortit d’une broussaille,
se présenta à cette fille, se cabra pour s’élancer sur elle; et dans l’instant cette amazone lui porta un coup
de baïonnette au poitrail qui entra à deux pouces de profondeur. Dans l’instant la Bête fait un grand cri, et
en reculant se dégage du fer que la fille se trouvant alors sur une pierre mouvante ne put enfoncer davantage.
La Bête se jeta par côté dans le ruisseau, et y lava sa blessure après l’avoir aspergée avec la patte. En
remontant à la maison curiale assez proche du dit ruisseau, cette fille s’évanouit aussi bien que sa soeur, et
M. Antoine avec les autres chasseurs des environs, avertis par le curé de Paulhac de l’accident, se rendirent
dans l’instant sur le lieu, trouvèrent la trace du sang sur le sable, et les chiens du comte de Tournon,
seigneur qui est venu du Vivarais pour chasser la Bête, trouvèrent la voie; mais sans succès, parce que la
nuit empêcha la poursuite. M. Antoine vit la baïonnette teinte du sang de la Bête, et fit prêter serment à
340
cette fille sur la vérité de tout ce détail. Depuis ce jour-là cette fille si hardie et même téméraire n’ose plus
sortir: elle s’occupe continuellement de la Bête, et il lui en reste par intervalle un mouvement convulsif
dans tout le corps. » (Généal43) [Doc185] • Voir le 29/07 pour la discussion de l’attaque de Sauzet.
Lettre du Besset, reprise dans le Courrier du 27/08: « Les opération contre la Bête féroce se continuent avec un redoublement de zèle, et n’en ont pas cependant
un meilleurs succès. Le 11 de ce mois on fit dans trois différents endroits trois grandes battues, dont l’une était commandée par MM. Antoine père et fils; l’autre par M. Lafont, frère du syndic du Gévaudan, et la
troisième par le comte de Tournon. Mais comme parmi les batteurs qui étaient partis de differents lieux
pour arriver au rendez-vous, il y en eut plusieurs qui pour couper court passèrent imprudemment par un
bois qu’on devait battre, le bruit qu’ils firent épouvanta la Bête, et lui fit vider le bois avant que les tireurs
fussent arrivés à leur poste. On ignorait cependant qu’elle eût délogé, et on continuait les battues, lorsque
le curé de Paulhac vint à toutes jambes à une heure après-midi avertir que sa servante, jeune fille de 19 à
20 ans, revenant avec sa soeur cadette âgée d’environ 16 ans, d’une métairie fort proche de Paulhac et se
trouvant à cent pas de ce village entre deux petits ponts de bois dans un sentier bordé des deux côtés par
des feuillages fort épais, avait vu, en tournant la tête, la Bête à ses trousses et prête à s’élancer sur elle et
sur sa soeur. Elle avait heureusement dans la main l’arme devenue commune dans nos quartiers depuis que
le danger de rencontrer cette cruelle Bête l’y a rendu nécessaire; c’est-à-dire, au bout d’un bâton une
baïonnette tranchante des deux côtés, d’un demi pied de long sur un pouce et demi de large. Avec cette
arme elle repoussait la Bête, en même temps qu’avec de hauts cris hautement secondés par ceux de sa soeur,
elle tâchait de l’effrayer. Mais les cris n’auraient rien fait si la baïonnette n’eût porté coup. Au moment que
la Bête, après plusieurs élancements inutiles, se dressa sur ses jambes de derrière pour livrer un nouvel assaut,
la fille lui porta de toute sa force un coup dans le poitrail et la renversa. La blessure dut être cuisante,
la Bête en cria; elle y porta la patte, se frotta, après quoi elle se roula dans l’eau et vida le champ de bataille.
Sur cet avis le comte de Tournon se transporta sur le lieu, et il reconnut, de même que les valets des
limiers, aux traces de cette Bête vaincue et blessée par une fille, que c’était la même qui élude depuis si
longtemps l’adresse, le courage, les poursuites et les armes des plus grands chasseurs. Il jugea même en
voyant la baïonnette ensanglantée à trois pouces de longueur depuis sa pointe, que la blessure était profonde,
et devait être dangereuse. Cependant elle n’a pas empêché la Bête de se bien éloigner; puisque,
après l’avis de cette aventure, on l’a cherchée avec les chiens, et on la cherche encore inutilement. » (Généal43)
[Doc184]
16 août (Vendredi, nouvelle lune) Une battue est organisée dans les paroisses des Trois Monts. Altercation
entre la famille Chastel et des gardes. Procès-verbal dressé par les gardes Pélissier
et Lachenay: « 16 août 1765
L’an mille sept cent soixante et cinq, le seizième jour du mois d’août, nous Louis Pelissier, garde-chasse
de la capitainerie royale de St.-Germain en Laye portant la bandoulière du Roi, et nous François La Chenaye,
garde-chasse de S.A.S. Mgr le duc de Penthievre, prince du sang, portant aussi la bandoulière de ce
prince, étant tous deux en Gévaudan par ordre de Sa Majesté pour y servir à détruire la bête féroce ou les
loups qui dévorent les habitants, étant tous deux le dit jour que dessus à notre devoir à faire une battue à la
paroisse de Servières, commandés par M. Antoine, lieutenant des chasses du roi, notre commandant, nous,
Pélissier et La Chenaye, gardes, étant prêts de passer un passage près du bois de Mont Chauvet qui allait être battu par les habitants de Saugues, Pébrac, Venteuges, La Besseyre, nous avons demandé au nommé
Chastel le père, accompagné de ses deux fils, si dans le dit passage il ne s’y trouvait pas de molières ou de
fondrières. A quoi ils nous ont répondu que nous y pouvions passer en toute sûreté. Nous, Pelissier ayant eu
foi sur ce qu’ils me disaient, j’ai passé par le dit endroit où je me suis embourbé de telle façon que j’ai cru y
périr, mon cheval n’en étant sorti qu’après avoir cassé sa croupière et ses sangles et moi ayant été embourbé
jusqu’à la ceinture. Ce que voyant le dit Chastel père et ses deux fils, au lieu de me secourir, se sont mis
341 à rire de toutes leurs forces. Ce qui nous a fait dire qu’ils étaient des bougres de coquins. A quoi ils nous
ont répondu beaucoup de sottises. Ce qui a fait que moi, Louis Pelissier, étant outré du mauvais tour qu’ils
m’avaient joué ainsi que des dites sottises, j’ai été sur le plus jeune des deux dits fils du dit Chastel, et
l’ayant pris au collet pour l'arrêter et prendre l’ordre du dit M. Antoine pour le conduire es prisons de la
ville de Saugues; ce que voyant le père et le fils aîné du dit Chastel m’ont aussitôt couché en joue à brûle
pourpoint, ce qui m’a obligé de lâcher le dit Chastel fils cadet, qui m’a aussitôt couché en joue de la même
manière, et ils m’auraient infailliblement tué si je ne me fusse pas trouvé accompagné du dit La Chenaye
qui m’a promptement secouru, qui s’est jeté sur le champ sur ledit père Chastel comme étant le plus animé à me tuer. Le dit La Chenaye pour parer ce malheur s’est jeté sur ledit père Chastel, l’ayant saisi au collet
en le faisant détourner. Ensuite de quoi l’ayant lâché, non content d’avoir voulu tuer le dit Pelissier, il m’a
aussi couché en joue pour me tuer. Ce que voyant, nous, dits Pelissier et La Chenaye, pour éviter un malheur
certain et n’avoir pas voulu les tuer, ce qu’ils méritaient bien, nous en avons fait sur le champ notre
présent rapport à M. Antoine, notre commandant, pour y pourvoir comme il avisera à bon être. En foi de
quoi nous avons affirmé véritable le présent rapport les jour et an que dessus.
Lachenay Pélissier » (A.D. Hérault c. 44). [Doc94] • Nous n’avons ni prénoms ni localisations pour déterminer de quelle branche de la famille
Chastel il s’agit. Aubazac propose Jean-Pierre et ses fils plutôt que Jean. « Subdélégation de St.-Flour. État des particuliers de la ville de St.-Flour qui ont fourni des chevaux pour le service de M. Antoine,
chevalier de St.-Louis, lieutenant des chasses du Roi, envoyé de sa part pour détruire la Bête féroce le 8
juillet 1765, ensemble du prix des chevaux, et la dépense que les particuliers ont faite pour les écuries au
Malzieu: Étienne Regimbal, marchand boucher, a fourni un cheval pie dont le prix a été fixé à la somme de
170 liv.
Pour les journées 30
Pour dépense pour l'écurie du dit cheval au Malzieu 2 202 liv.
Pierre Raynal, marchand boucher, a fourni une jument poil noir, dont le prix a été fixé à la somme de
130
Pour journées 30
Pour dépense 2 162
Le sieur Battifoulier, marchand, a fourni une jument poil bai clair, courte queue, dont le prix a été fixé à
100
Pour journées 30
Pour dépense 2 132
Jean Bouboulaine a fourni une jument poil bai clair dont le prix a été fixé à
120 liv.
Pour journées 30
Pour dépense 2 152 liv.
Jean Missonnier, marchand, a fourni une jument poil bai clair dont le prix a été fixé à
100
Pour journées 30
Pour dépense 2 132
Jean Valas, marchand, avait donné pour fournir à la dépense d'une jument qu'il avait donné jusqu'au
Malzieu, d'où elle fut renvoyée par M. Antoine 2
Total 782 liv.
Nous subdélégué de l'intendance d'Auvergne, au département de St.-Flour, reconnaissons avoir reçu de
M. Lavergne, commis à la recette des tailles de cette élection, la somme de sept cent quatre-vingt-deux
livres, que nous avons donnée de suite aux particuliers dénommés dans le présent état.
342
A St.-Flour, le 16 août 1765.
Signé, Montluc. » (A.D. P.-d-D. c. 1737)
Courrier d’Avignon: « Voici une autre espèce de monstre non moins dangereux que celui du Gévaudan; car les apparences ne
permettent pas de juger que ce soit le même. Il parut le 8 du mois dernier aux environs de Vaubecourt en
Barois, terre appartenant au marquis de Vaubecourt, commandant de Verdun, une Bête inconnue, qui dès le
même jour dévora ou blessa onze personnes. Tous les ouvriers qui travaillaient dans le bois où ce malheur
est arrivé, ont abandonné leurs chantiers, et se sont retirés chez eux; les uns blessés; les autres craignant de
l’être. Le surlendemain la même Bête étrangla un homme et une femme. On voit par là qu’elle ne met aucune
distinction entre les deux sexes, et qu’elle est encore moins timide que celle du Gévaudan. Un autre
point qui la distingue, c’est qu’on l’entend la nuit pousser dans le bois des hurlements affreux. La même
lettre qui vient d’une main sûre, dit qu’on a permis aux habitants de s’armer comme ils peuvent lorsqu’ils
s’avancent dans la campagne; et je vous assure, ajoute la personne qui écrit, qu’on a peur quand on sort
des villages, et même sans en sortir. » (Généal43) [Doc183]
17 août (Samedi) Paiement de l’ordonnance du 29/07 à M. Soubeyran et Cie (ordonnance, 29/07).
Six gardes conduisent les Chastel à Saugues (lettre, 21/08). L'ordre d'incarcération est signé
de M. Antoine, du Besset: « Messieurs les juges de Saugues,
Par le contenu du présent procès-verbal que j’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint signé des deux
gardes qui ont été insultés hier, au point de vous en porter les plus justes plaintes et que vous ayez, messieurs, à les faire mettre en prison de la ville de Saugues pour y être écroués en arrivant tant par les gardeschasses
du roi que par ceux de leurs Altesses sérénissimes messieurs les princes du sang qui sont chargés de
signer leur écrou.
Je requiers au nom de Sa Majesté et des princes du sang que vous les fassiez détenir sûrement dans les
prisons jusqu'à ce que M. le comte de Moncan vous ait ordonné aussi de leur punition.
J'ai l'honneur d'informer dans le moment M. de Moncan du détail et de la hardiesse de ces mauvaises
gens d'avoir osé coucher en joue nos dits gardes à brûle-pourpoint.
Il est fort heureux qu’ils ne les aient pas tués et ce qu'ils auraient bien mérité en pareille occasion. Je ne
crois pas, messieurs, qu'étant venus tous par ordre du roi au secours de ces provinces et ne cherchant que
l'estime des honnêtes gens, il pût se trouver d'aussi mauvais sujets que sont ces gens, tels qu'ils passent dans
tout le pays, pour nous coucher en joue et vouloir nous tuer ? Je vous prie, messieurs, tant au nom de Sa
Majesté qu'à celui de leurs Altesses Sérénissimes princes du sang, de prêter toute votre attention au contenu
de la présente, que j’ai l’honneur de vous écrire, ainsi qu'au dit procès verbal.
J’ai celui d’être avec toute la considération possible, messieurs, votre très humble et obéissant serviteur.
Antoine » (A.D. Hérault c. 44).
18 août (Dimanche) M. de St.-Priest répond à la lettre du 14/08 de M. Lafont en lui témoignant
toutes ses craintes que ce ne soit qu’une fausse alerte (A.D. Hérault c. 44). Il répond à la
lettre de M. Antoine du 13/08 (lettre, 09/09) en lui renouvelant ses encouragements (Pourcher).
Un jeune homme de la paroisse de Julianges, âgé d’environ 20 ans, affirme avoir été
attaqué dans un pâturage où il gardait des vaches. Il se défendit d’abord avec un bâton
qu’il cassa au premier coup qu’il donna à la Bête. Elle sauta sur lui; le jeune homme lui
porta au flanc un coup d’un mauvais couteau qui ne pénétra pas bien avant, mais fut néanmoins
ensanglanté. La Bête lâcha prise après lui avoir déchiré sa chemise et son manteau;
le jeune homme n’a aucun mal (lettre, 25/08). M. Antoine en est informé à six heures du
soir par une lettre du curé de Julianges. Comme il est déjà tard et qu’il fait un temps horrible,
il ne peut se rendre sur place (lettre, 21/08).
343 • Richard accepte le jeune homme de Julianges dans la liste des victimes, en dépit des
suspicions pesant sur cette attaque (voir 20/08).
19 août (Lundi) M. de St.-Florentin écrit à M. de l’Averdy pour lui annoncer le coup de baïonnette
donné à la Bête par la domestique du curé de Paulhac (A.D. Hérault). Le mauvais temps
persiste (lettre, 21/08). M. Antoine fait célébrer une messe solennelle du St.-Esprit par M.
Fournier, curé de La Besseyre. Le prieur et vicaire de Pébrac, chanoine régulier de Sainte-
Geneviève, les curés de Venteuges, de Saugues, de Paulhac et le prieur de Nozeyrolles y
sont invités. Le curé de Venteuges s’y rend en procession. L’affluence est si grande que
l’église de La Besseyre ne peut contenir tout le monde. Le clergé fait une procession à laquelle
assistent MM. Antoine, père et fils, le comte de Tournon, M. Lafont et tous les
gardes-chasses, piqueurs, etc. en uniforme et sous les armes. Au retour de la procession, on
chante la messe, on fait l’offrande et la cérémonie finit par l’Exaudiat et l’oraison pour le
roi. M. Antoine donne ensuite un dîner pour tous les ecclésiastiques, leur remet de l’argent
pour distribuer aux pauvres de leurs paroisses, et en distribue lui-même à ceux qui se
trouvent là (lettre, 10/09). [Besseyre02]
Fin août M. Antoine reçoit, envoyés de St.-Germain-en-Laye par le sieur Regnault, une quantité de
pièges à loups qu'il dispose aux passages les plus fréquentés. Les gardes et chasseurs
creusent des fossés et dissimulent les pièges (Fabre). • Des traces de fosses, peut-être résultant de cette campagne, sont encore visibles dans les
bois du Mont Mouchet [Piege]
20 août (Mardi) La Bête fait plusieurs apparitions près de Chabanoles. Un fermier nommé Boulanger
la poursuit quelque temps avec d’autres habitants mais elle s’enfuit (lettre, 03/01/66).
Le curé de Desges avertit M. Antoine de la présence de deux loups et de quatre louveteaux
dans le bois de Malaval près de Langeac. M. Antoine conduit des gardes de la maréchaussée à la Font-du-Fau, à une lieue de là. Grâce aux cavaliers de la maréchaussée, la battue
se tient dans l'ordre. M. Lafont donne dix-huit livres à trois paroisses du Gévaudan pour
avoir du pain (lettre, 21/08). M. Antoine fait appeler le jeune homme agressé le 18, qui fait
partie du groupe de batteurs de sa paroisse, pour l’interroger. Le récit qu’il fait de l’agression
dont il prétend avoir été victime paraît suspect à M. Antoine, et comme se trouvent
présents d’autres bergers de la même paroisse, qui disent qu’à l’heure à laquelle leur camarade
prétend avoir été attaqué, ils se trouvaient au même endroit, à garder leurs troupeaux
et qu’ils n’avaient pas vu de bête, M. Antoine conclut que le garçon n’a pas dit la
vérité et a inventé cette agression dans l’espoir de se faire accorder la prime de vingtquatre
livres promise à quiconque ayant vu la Bête irait aussitôt l’avertir si la chose était
prouvée. M. Lafont frère, qui sur la foi du curé de Julianges avait donné la récompense au
garçon, récupère son argent. Les habitants du lieu confirment la duperie: le garçon est un
très grand menteur et est très capable d’avoir inventé cette fourberie (Lettre, 21/08).
21 août (Mercredi) Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers, du Besset: « Si les battues que nous avons faites jusqu'à présent n'ont pu réussir, c'est que les batteurs y marchaient
quinze à quinze comme à la procession, suivant, tous, les sentiers, ou se couchant en plusieurs nombres ensemble
sous les cépées d'où, après que les battues étaient passées, ils s'enfuyaient chez eux; témoin qu'en
dernier lieu il en était arrivé au rendez-vous 117 batteurs, et une heure après, ne s'en est plus trouvé que 35.
Voilà réellement, monsieur, le peu d'utilité qu'ont fait les dites battues...
La misère est si grande ici que presque tous les habitants manquent de pain, de sorte qu'ils sont forcés de
se rendre aux dites battues en tombant d'inanition, faute d'avoir mangé, ce qui oblige même ceux qui ont
quelque peu de blé de le faire moudre tout vert, ce qui m'engage à vous représenter combien nous souffrons
de voir sous nos yeux, comme partout où nous allons, une si affreuse misère; elle a tellement touché hier M.
Lafont, qu'il a donné au rendez-vous dix-huit livres aux trois paroisses du Gévaudan pour avoir du pain. Je
n’ai pas osé faire la même chose sans votre aveu, monsieur, cependant j’ai l’honneur de vous représenter,
344
attendu ladite misère, que vous voudrez bien nous donner aussi deux cavaliers de la maréchaussée pour rester
toujours avec nous, ce qui les mettra au fait des battues que nous aurons à faire par la suite qui, par le
bon ordre que lesdits cavaliers y apporteront, elles se trouveront de beaucoup plus de moitié du nombre
qu’il fallait les composer et feront aussi tout l’effet possible... Mais attendu ladite misère, vous voudrez bien
avoir égard en accordant à chacun des dits habitants, devant ou après avoir fait leur devoir aux dites battues,
ce que vous voudrez bien leur régler à chacun d’eux, seulement les jours où ils auront été commandés.
Si cette proposition vous est agréable, j’en ferai les avances pour ce qui est de l’Auvergne et M. Lafont pour
le Gévaudan.
... Mon fils me mande de la Cour, que par la protection que vous avez bien voulu accorder à notre mémoire,
qui a été porté au conseil, il avait été résolu qu'il serait écrit à S. Altesse Mgr le duc de Penthièvre
pour avoir le sieur Chabeau, un limier et trois chiens courants pour loup, ainsi qu'à M. le marquis de Montmorin
pour avoir Dorade et deux chiens aboyeurs. Qu'il ne serait pas écrit à M. de Champigny, mais que
pour remplacer les chiens qui lui auraient été demandés, il nous sera envoyé les limiers, chiens courants,
lévriers et mâtins d'équipage de la louveterie du Roi qui allaient nous arriver ici, conduits par un valet de
chiens.
Au Besset, ce 21 août 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
Dans la même lettre, M. Antoine mentionne l’affaire de faux témoignage de la veille.
Même lettre ? « ... Je suis persuadé que vous ne voudrez pas nous refuser les secours nécessaires, savoir: deux cavaliers
de la brigade de maréchaussée de Langeac pour avertir les différentes paroisses d'Auvergne pour avoir à se
trouver aux lieux des rendez-vous des habitants, tant leurs batteurs que bergers auront à se rendre, que
pour examiner aussi tout autant qu'il leur sera possible la conduite des susdits hommes. M. Lafont doit m'en
envoyer deux pour le Gévaudan un de ces jours.
Ladite brigade de maréchaussée nous étant venue avant hier offrir leurs services et leur bonne volonté,
nous les avons retenus sous votre bon plaisir et les avons conduits hier à La Font du Fau, où M. le curé de
Desges nous est venu dire qu'il y avait deux loups avec quatre louveteaux dans le bois de Malaval près de
Langeac à distance de La Font du Fau d'une grande lieue. Nous avons tous reconnu que par l'assistance
des dits cavaliers de maréchaussée il n'y avait jamais eu de battue mieux faite, et avec tant d'ordre... »
Même lettre ? M. Antoine est certain: « ... après avoir examiné à fond les différentes attaques que la Bête avait faites aux habitants... que si, après
en avoir dévoré, même aussi en les dévorant, ceux qui travaillent dans les champs comme laboureurs, faucheurs,
hommes gardant les boeufs et principalement les bergers qui gardent leurs troupeaux nuit et jour;
s’ils avaient eu des fusils chargés, ils auraient infailliblement tué cette cruelle Bête qui leur a toujours résisté,
au point qu’ils l’auraient toujours quasi touchée de leurs fusils, lorsqu’ils ont voulu prêter leur secours
contre cet animal. »
Lettre de M. Antoine à M. de St.-Priest: « Monsieur,
J'ai l'honneur de vous informer par le procès verbal ci-joint et la copie de la lettre que j’ai écrite en
conséquence à MM. les juges et consuls de la ville de Saugues, de ce que j'ai fait pour éviter un plus grand
malheur qui aurait pu arriver ensuite entre nos gardes et d'aussi mauvais sujets lesquels au rapport des
gens du pays, commettent toutes sortes de violences.
C'est pourquoi, autorisé par vos ordres et sous votre bon plaisir, monsieur, j'ai jugé qu'il était très à propos
de les faire conduire en prison par six gardes-chasses, tant du roi que des princes du sang.
J'ai l'honneur de vous représenter, monsieur, qu'ils méritent réellement punition et que si vous jugiez à
propos de ne les faire sortir de prison que quatre jours après notre départ de cette province; parce qu'ils
sont capables de toute vengeance et de faire un mauvais coup. L'exemple de leur détention à Saugues ne
345
peut qu'influer sur les autres communautés. Vous voudrez bien avoir la bonté d’ordonner que leur prison
soit fixée à celle de cette ville.
Voici la copie d’une lettre que je viens de recevoir de mon fils qui nous annonce un surcroît de secours
que le roi envoie encore dans ces provinces, où vous avez eu la bonté de joindre votre protection. Je ne
connais point de termes pour vous remercier de toutes vos bontés dont vous m’honorez; j’en serai toujours
pénétré de la plus vive reconnaissance.
Il fait ici un temps déplorable depuis trois jours pour les biens de la terre. Les blés qui sont presque tous
sur pied ou à bas, pourrissent sans pouvoir les serrer. Vous jugez bien par là qu’il nous est impossible
d’agir d’autre façon.
Nous avons bien besoin, monsieur, que vous vouliez bien avoir la bonté de nous accorder deux cavaliers
de la maréchaussée. J’écris en même temps à M. de Ballainvilliers pour qu’il en envoie autant. Je redoublerai
les mouvements que je me suis donné pour accomplir les désirs du roi, les vôtre et ceux de toute la nation.
M. le comte de Tournon et le frère de M. Lafont veulent bien continuer à partager nos peines et nos fatigues;
ils méritent l’un et l’autre les plus grands éloges.
Depuis la bravoure de notre pucelle du Gévaudan, nous n'avons aucune nouvelle de la Bête, qu’elle blessa
d’un coup de baïonnette. De temps en temps, il court de faux bruits que la Bête a reparu. Quand j’ai
cherché à l’approfondir, cela ne se trouve que des loups qui égorgent tous les jours des moutons sans faire
de mal à personne. S'ils voulaient s'en tenir là, ce ne serait que demi-mal, quoiqu’il soit toujours nécessaire
de les détruire pour la conservation des bestiaux, qui sont le seul bien que possèdent les habitants de cette
province, desquels la misère dont je suis témoin me navre le coeur de douleur.
Je suis réellement pénétré, monsieur, des choses flatteuses que vous avez bien voulu avoir la bonté de me
dire sur la conservation de ma santé. Je crois la devoir, malgré mon âge, à un service aussi important qu’à
celui de ma mission et de vous plaire dont je me flatte.
Je serais charmé que mon zèle justifiât les bontés dont il vous plaît de m’honorer; et les témoignages de
M. Lafont, votre subdélégué, qui me comble de façon à me faire trouver l’abondance au centre de la misère, à moi et mes gardes.
J’espère que vous voudrez bien le prier de me donner les mêmes secours et les mêmes facilités qu’il m’a
donnés jusqu’à présent pour le renfort qui doit nous arriver.
J’ai l’honneur, etc.
Antoine. » (Pourcher) • M. Antoine, comme dans l'ordre d'incarcération, insiste sur la mauvaise réputation des
Chastel dans la région. On peut s'interroger sur les motivations d'une peine relativement
clémente. • M. Antoine pense que la Bête est en réalité un loup, mais il différencie ce loup mangeur
d'hommes des loups mangeurs de moutons.
22 août (Jeudi) Trois paroisses chassent dans les bois de la Tenezere où on aurait vu la Bête se réfugier
après une courte sortie (Louis).
23 août (Vendredi, premier quartier) Le Courrier d'Avignon reprend la lettre de Saugues du 11
août (Généal43). M. Antoine fait donner un feu d’artifice. On se retire au bruit des cors de
chasse et de la mousqueterie (lettre, 10/09). Le marquis de Lemps, commandant de la province
du Vivarais, écrit dans une lettre à l’intendant: « On a beaucoup de mal de persuader les faits à la Cour. On ne peut pas même être écouté du ministre.
J’en ai parlé deux fois à M. Dubois qui à peine voulut m’entendre et ne pouvait se persuader [de] tout ce
que je lui disais. » (A.D. Hérault c. 6882)
25 août (Dimanche) M. de l’Averdy répond à la lettre de M. de St.-Priest du 19/08, lui disant qu’on
ne doit rien espérer de la blessure faite à la Bête par la fille de Paulhac; d’après ce qui précédemment
lui a été fait, on ne doit pas même s’en flatter (A.D. Hérault c. 44). M. Antoine
célèbre la fête de St.-Louis. On célèbre un service solennel dans l’église de La Besseyre
346
avec les mêmes cérémonies et la même pompe que celles du 19. Il y a un splendide repas
au château du Besset et une distribution en argent aux gardes-chasses (lettre, 10/09.) Lettre
de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint une lettre que M. Antoine m’a adressée pour vous. Je ne sais jusqu’à
présent que par M. Antoine l’affaire qui s’est passée entre les deux gardes et le nommé Chastel et ses
deux fils, qui ont été tous trois conduits aux prisons de Saugues.
M. Antoine me marque qu’il n’a aucune nouvelle certaine de la Bête depuis la blessure qu’elle reçut le
12.
On pourrait avoir négligé de l’informer de ce qui se passa le 18 sur la paroisse de Julianges, à environ
trois heures de chemin de l’endroit de son logement. Le curé de cette paroisse me marque qu’un jeune
homme âgé d’environ 20 ans fut attaqué dans un pâturage où il gardait des vaches, qu’il se défendit
d’abord avec un bâton qu’il cassa au premier coup qu’il en donna à la Bête; qu’elle sauta sur lui; que ce
jeune homme lui apporta dans les flancs un coup d’un mauvais couteau qui ne pénétra pas bien avant, mais
qu’il fut néanmoins ensanglanté; que la Bête lâcha prise après lui avoir déchiré sa chemise et son manteau;
que le jeune homme n’eut aucun mal.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44). • M. Lafont ne semble pas être informé de l’accusation de faux témoignage.
27 août (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Besset du 14/08 (Généal43).
28 août (Mercredi) Un loup énorme et noir, surpris en train d'observer des enfants qui gardaient
leurs vaches, près de la forêt de la Tenezere, est tiré par le garde Rinchard (lettre, 03/09)
lors d’une battue au Bois Noir, vers six heures du soir, à 109 pas. L’animal est frappé au
gros sang. On lui donne aussitôt les chiens, qui le chassent jusqu’à Védrines-St.-Loup, où il
expire. Les chasseurs suivent tant qu’ils peuvent, mais ne parviennent pas à savoir où les
chiens l’ont laissé (lettres, 10/09, 13/09). [Mont02] • La lettre du 13/09 donne la date du 29/08.
29 août (Jeudi) Lettre de Paris, reprise dans le Courrier du 06/09: « MM. d’Enneval qui s’étaient rendus dans le Gévaudan pour tâcher de tuer la Bête féroce qui désole cette
province, en sont de retour, avec la gloire d’avoir mérité par leur zèle, leur industrie et leurs fatigues le
succès qu’ils n’ont pas eu. Le père a eu l’honneur de voir le Roi à Compiègne. Un détachement de piqueurs
et de chiens de la Louveterie va partir de Versailles par ordre de Sa Majesté pour aller joindre M. Antoine
qui est encore à la poursuite de cet inexterminable animal. » (Généal43) [Doc186]
30 août (Vendredi, pleine lune) M. de St.-Florentin écrit à M. de l’Averdy sur les malheurs qui
viennent d’arriver. M. de St.-Priest répond brièvement à M. Antoine pour sa lettre du
21/08. Dans sa réponse à la lettre précédente de M. Lafont, il dit en parlant du jeune
homme de Julianges attaqué par la Bête (18/08) que les gens ne doivent jamais sortir pour
la garde des bestiaux sans être armés de bonnes baïonnettes. Il ajoute dans un post-scriptum: « Quoique M. Antoine me mande, monsieur, qu’il s’est adressé à M. de Moncan au sujet de l’arrestation
qu’il a fait faire, je vous prie de vouloir bien m’instruire de tout ce qui s’est passé à cet égard. » (A.D. Hérault
c. 44)
347
31 août (Samedi) Le cadavre du loup est trouvé par des paysans et envoyé à St.-Flour; la tête, coupée
par les paysans, est restée à Védrines (lettre, 03/09). L’animal est porté comme un loup
ordinaire (lettre, 13/09).
Septembre M. de St.-Florentin, victime d’un accident de chasse, est amputé de la main gauche. Un
garçon de 14 ans est dévoré sur la paroisse de Paulhac (lettre, 13/09). • Pas d’autres traces de cette attaque, mais il y en a plusieurs autres similaires.
2 septembre (Lundi) Sur les 6 heures du soir, la Bête paraît à Clavière; on sonne le tocsin, on la suit et
dans sa fuite, elle renverse une fille qu’elle jette à plus de 6 pas de distance dans un pré. La
Bête attaque une jeune fille de 22 ans près du village de Dièges (Paulhac). Un homme et
une femme la mettent en fuite; la victime souffre de plusieurs contusions au col et aux épaules et de crises de convulsions. M. Antoine se rend chez elle dès qu’il est informé
(Lettre, 15/09). Probablement la même attaque: remontée sur la montagne de la Margeride,
une fille et un jeune garçon étant occupés à fienter une terre, la Bête prend la fille par le
jupon, la fait tomber sur le visage et la traîne dans cet état à plus de 25 pas dans un blé de
mars. Le jeune garçon accourt aux cris de la fille et la trouve sans connaissance, n’ayant
cependant d’autre mal que le visage tout couvert de terre. La fille reste plusieurs jours dans
un délire affreux (lettre, 10/09). M. Antoine est accompagné de Jacques Lafont (Pic).
3 septembre (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Malzieu du 14/08 (Généal43). Averti de
la découverte du cadavre du loup de Védrines, M. Antoine envoie son fils à St.-Flour avec
deux gardes-chasses pour réclamer l’animal comme celui, ou du moins l’un de ceux qui ravagent
le pays. Mais on ne peut lui en rapporter que la peau mutilée sans la tête. Le corps,
qui avait été jeté à l’eau, est repêché et on croit reconnaître que c’est celui de la Bête
qu’on chasse, dont la patte gauche de devant est remarquable en ce qu’elle porte à faux et
en dehors, à cause d’une blessure reçue précédemment, ce qui fait que les griffes en sont
usés en dedans (lettre, 13/09). Son poil a la couleur de celui d’un veau, mais beaucoup plus
court, ce qui surprend les connaisseurs. Nul ne doute qu’il s’agisse de la Bête. Selon le
comte de Tournon, l’animal était accompagné d’une louve et de jeunes louveteaux (lettre,
10/09). • On remarque une contradiction entre le fait que l’animal ait été porté à St.-Flour comme
un loup ordinaire, mais que la couleur de son pelage ait ensuite surpris les spécialistes.
Lettre de M. Antoine fils à M. de Ballainvilliers: « A St.-Flour, 3 septembre, 1765.
Monsieur, j'ai été détaché ici par mon père avec le sieur Lecomte, garde-chasse du parc de Versailles
pour venir réclamer un très gros loup que le nommé Rinchard, garde-chasse de Son Altesse Sérénissime
Mgr le duc d'Orléans tira le 28 du dernier mois, lorsqu'il était occupé à regarder de petits enfants qui gardaient
des vaches dans le bois de la Tenezere; comme il porta son coup à deux lieues de là, les paysans de
Védrines St.-Loup l'apportèrent ici pour en recevoir la gratification du sieur de la Vallette qui m'en a remis
les oreilles et la peau, et à force de perquisitions nous avons trouvé la carcasse de ce loup dont nous avons
coupé les quatre pieds, et nous avons reconnu, suivant les connaissances que nous en avions, que c'était le
même loup qui a déjà fait plusieurs carnages humains. Je m'en vais retourner à Védrines St.-Loup en rechercher
la tête que les paysans ont emportée. Mon père m'a chargé de vous demander deux cavaliers de
maréchaussée pour faire marcher dans les battues les paysans qui refusent la plupart du temps le service...
De Beauterne. » (A.D. P.-de-D., c. 1736) • Bien que « reconnu, » ce loup s’avère ne pas être la Bête, ce qui soit remet en cause les
identifications réalisées précédemment par M. Antoine, soit corrobore l’hypothèse de
plusieurs animaux.
348
4 septembre (Mercredi) Entre 7 et 8 heures du matin, la Bête est vue près des villages de Broussoles,
Chalelles, Plaux et Fayrollettes. Dans le champ de La Guerre, Isabeau Paschal, âgée de
dix-huit ans, ramasse des lentilles; voyant venir la Bête, elle monte sur une charrette; la
Bête passe à soixante pas d'elle, mais les cris des habitants des villages, des bouviers et des
domestiques font fuir la Bête, qui se rend à Paulhac où elle attaque une fille secourue sur
le champ par un laboureur (lettre, 03/01/66). • Où se situe le champ de La Guerre? • La lettre du 10/09 donne la date du 06/09 et signale la présence préalable de la Bête
dans la paroisse de St.-Léger. D’après l’auteur, la Bête se place sous le chariot en attendant
qu’Ysabeau en descende, puis tente de renverser le chariot avant de fuir.
6 septembre (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Paris du 29/08 (Généal43). Lettre de
M. de l’Averdy, de Paris, à M. de St.-Priest: « Monsieur,
Monsieur le comte de St.-Florentin a déjà fait expédier dans ses bureaux au nom du sieur Antoine deux
ordonnances de 3000 livres chacune, qui ont été payées par le trésor royal; et le ministre continuera vraisemblablement
de faire expédier celles qui pourront encore être nécessaires, afin qu’elles se trouvent toutes
réunies; à l’égard de la pension que le roi a accordée au nommé Portefaix, vous pourrez expédier votre ordonnance
sur le trésorier, lorsque les six premiers mois seront échus.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
8 septembre (Dimanche) Entre 7 et 8 heures du soir, Marie-Jeanne Barlier, 12 ans, est enlevée à La Vachellerie
(Paulhac) alors qu’elle ramène ses bêtes à l’étable. Un berger qui était à proximité
déclare n’avoir rien vu de son enlèvement; il a seulement trouvé la coiffe de la fillette
qu’il apporte à la maison en disant à sa mère qu’apparemment la Bête l’a emportée. Une
vingtaine des habitants du lieu se rendent à l’endroit de l’enlèvement mais ne trouvent
rien. (Acte, 09/09; lettre, 30/12). • Le curé Ollier donne la date du 09/09, probablement une erreur.
9 septembre (Lundi) Le comte de Tournon arrive au Puy, suivi de son équipage (trois piqueurs et trente
chiens). Il fait son entrée portant sur son chapeau, en guise de cocarde, une partie de la
peau du loup de Védrines (lettre, 10/09). • Vingt cinq chiens sont mentionnés dans les autres documents pour l’équipage du comte.
Il peut s’agir d’une approximation.
Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers au sujet des battues et de la maréchaussée
(A.D. P.-de-D. c. 1736). Procès-verbal de M. Antoine: « L’an 1765 et le 9 septembre, nous François Antoine, etc. étant pour le présent résidant au Besset, en Gévaudan,
j’ai été averti par quatre exprès détachés du village de La Vachellerie, paroisse de Paulhac, qui
sont venus me réveiller cette nuit à 1 heure après minuit pour m’informer qu’une fille du dit lieu, âgée d’environ
12 ans, avait été enlevée hier au soir entre 7 et 8 heures. Étant à côté d’un berger qui a déclaré
n’avoir rien vu de son enlèvement, seulement qu’il avait trouvé et apporté à la maison la coiffure de cette
fille en disant à sa mère qu’apparemment la Bête l’avait emportée. Ce qui a occasionné à une vingtaine des
habitants du dit lieu à se transporter dans l’endroit où ladite fille avait été enlevée et ils n’ont rien trouvé.
Ces circonstances nous ont engagés aussitôt de faire avertir les habitants des paroisses des dits Paulhac,
Nozeyrolles, de la Besseyre et de Venteuges pour nous venir aider à faire cette découverte. Ensuite de quoi,
nous nous sommes transportés d’ici avec M. Lafont et les gardes-chasses, et sommes arrivés à 4 heures du
349
matin au bois d'Armand distance du dit lieu de La Vachellerie d'environ un quart d'heure de chemin, le long
d’un petit ruisseau passant dans un pré entouré par deux bois, tout près du petit ruisseau.
Nous avons reconnu d'abord que cette fille y avait épluché un petit bâton. Il a été trouvé encore dans la
même place un petit morceau d'étoffe de la grandeur de trois ou quatre pouces, percé de deux dentées. Ensuite
de quoi les valets des limiers et lesdits gardes se sont tous mis à courir le bois. D'abord, ils ont trouvé
une petite partie de vêtement toute déchirée et tout auprès une grande effusion de sang. Plus haut encore il
a été trouvé une partie de jupon toute délabrée par les plis qui étaient séparés, tous percés et remplis de
sang. Beaucoup plus haut dans une place de bruyère, a été trouvé tout nu le cadavre de cette fille, la gorge
toute percée de crocs de la cruelle bête, ayant la cuisse gauche toute mangée jusqu'à l'os de la cuisse. Cet
animal a coupé et rongé tout près de l'emboiture de la hanche et au ventre; il n'a été aperçu que des meurtrissures
et des égratignures des ongles que lui a fait cet animal en la dévorant. Nous avons ainsi jugé qu’il
fallût que cet animal eusse une grande force pour avoir porté aussi loin et aussi haut le corps de ladite fille,
et qu’il fallût qu’il eut été interrompu pour n’avoir pas eu le temps de la dévorer toute entière.
En foi de quoi, nous avons tous signé le présent procès-verbal, le jour et an que d’autre part.
Antoine, Lafont, Antoine de Beauterne, Lacoste, Pélissier, Mareschaux, Lacour, Bonnet, Lachenay, Lesteur,
Rinchard, Lecomte, Frigaud, Delion, Dumont, curé de Paulhac, Torrent, curé de Ventuejols, Chassang,
prêtre de Lorcières, Ducros, consul, Valet, consul. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) [Doc57] • Le « bouos d'Armand » se situe un peu au sud de La Vachellerie, vers Notre-Dame de
Beaulieu.
M. Antoine fait battre les bois du voisinage avec les habitants de plusieurs paroisses, mais
sans succès (lettre, 15/09). Lettre de M. Antoine, du Besset, à l’intendant: « Monsieur l’intendant
J’ai reçu les deux lettres dont il vous a plu m’honorer le 18 et le 30 août derniers; je vous suis très obligé
de la continuation des bontés que vous voulez bien m’y témoigner en temps et bien je ne laisserai pas ignorer
au roi et au ministre; en attendant, mon fils qui sert à ma place et à qui sa Majesté veut bien avoir la
bonté de demander de mes nouvelles tous les jours, suppléera à mon défaut.
Je me plairai toujours à vous dire tout le bien que je dois en reconnaissance des services que je reçois de
M. Lafont, votre subdélégué et de monsieur son frère, mon fidèle compagnon de misère et d’infortune. Le
mérite de ces messieurs justifie bien votre choix.
Vous verrez par le détail du procès-verbal ci-joint du malheur qui vient d’arriver, le besoin pressant que
j’avais des secours qui ne sont pas arrivés !
J’ai l’honneur, etc.
Antoine. » (Pourcher)
Enterrement de Marie-Jeanne: « L'an mille sept cent soixante cinq et le huitième jour du mois de septembre entre les sept et huit heures du
soir a été égorgée par la bête féroce [ajouté en marge: et trouvée le lendemain à l'aube du jour par M. Antoine,
seul porte-arquebuse du Roi député pour la détruire, et par M. Lafont, commissaire] Marie Jeanne
Barlier, fille légitime et naturelle à Jaques et à Jeanne Comte, mariés au lieu de La Vachellerie en cette paroisse, âgée d'environ de douze ans, et a été ensevelie par moi soussigné le neuvième dudit dans le cimetière
de l'église paroissiale de Paulhac; ont accompagné le convoi ses père et mère, parents et amis; présents
Jaques Chabanier et Hugues Valez, illettrés dudit lieu et paroisse. Fait ledit jour et an. Dumont, Curé. »
(Registre de Paulhac, A.D. Lozère E dépôt GG1). [Doc109] • Cubizolles lit « Chevalier » pour « Chabanier. »
10 septembre (Mardi) Courrier d’Avignon:
350 « L’animal féroce qui avait jeté l’alarme dans le Barois, ne paraît pas avoir continué ses ravages: peut-être
n’a-t-il fait que passer. On sait aussi fort peu de chose de la Bête du Gévaudan, supposé qu’il n’y en ait
qu’une. M. Antoine, envoyé par le Roi pour la chasser, prétend que ces désastres sont occasionnés par des
loups d’une espèce plus carnassière que les loups ordinaires; ainsi au lieu d’un animal qu’il faut détruire, il
pourrait y en avoir plus de trente: ce calcul n’est pas consolant. » (Généal43) [Doc187]
Lettre du Malzieu (reprise dans le Courrier du 01/10): « Monsieur, M. Antoine, toujours vigilant à chasser l’animal anthropophage qui habite nos montagnes, le
comte de Tournon, M. Lafont et divers autres chasseurs zélés, toujours infatigables dans leurs courses, non
seulement n’ont pas le bonheur de tuer cette cruelle Bête, mais ils ne peuvent même pas arrêter ses ravages.
Le 18 août, elle attaqua auprès de Julianges un gros garçon qu’elle prit par la veste et la lui déchira sans
pouvoir cependant le culbuter, et qui eut le bonheur de la mettre en fuite, lui ayant cassé sur la tête un petit
bâton dont il se servait pour aiguillonner ses boeufs. Le 2 septembre, sur les six heures du soir, la Bête parut à Clavières; on sonna le tocsin, on la suivit et dans sa fuite, elle renversa une fille qu’elle jeta à plus de six
pas de distance dans un pré. Remontée sur la montagne de la Margeride, une fille avec un jeune garçon étant occupés à fienter un champ, la Bête prit la fille par le jupon, la fit tomber sur le visage et la traîna
dans cet état à plus de 25 pas dans un blé de mars. Le jeune garçon accourut aux cris de la fille et la trouva
sans connaissance, n’ayant cependant d’autre mal que le visage tout couvert de terre, et ne vit pas la Bête.
La fille a resté plusieurs jours dans un délire affreux. Le 6, la Bête vint dans la paroisse de St.-Léger, passa
dans celle de Lorcières, où une fille l’ayant vue venir à elle, monta sur un chariot. La Bête se mit sous le
chariot, attendant que la fille en descendît; mais les laboureurs étant venus aux cris de la fille, la Bête fit un
effort pour soulever le chariot et n’ayant pu y réussir, elle entra dans un bois et se rendit auprès de La Vachellerie,
paroisse de Paulhac, où elle dévora une fille de 14 ans. Dira-t-on qu’on ne chasse pas cette
cruelle Bête ? Tous les jours sont jours de chasse; et toutes les nuits, nuits d’affût. Bons tireurs, nombre de
chiens et une longue expérience dans ce métier ! De plus M. Antoine, par un zèle de religion, digne d’un officier
du Roi Très Chrétien, s’adresse par les voeux les plus ardents à celui qui nous frappe et qui peut seul
nous délivrer de ce terrible fléau. Il fit célébrer, le 19 août, une messe solennelle du St.-Esprit par M. Fournier,
curé de La Besseyre. Le prieur et le vicaire de Pébrac, chanoines réguliers de Ste.-Geneviève, les curés
de Venteuges, de Saugues, de Paulhac et le prieur de Nozeyrolles y furent invités. Le curé de Venteuges
s’y rendit en procession suivi de toute sa paroisse à 1 lieue de distance, et le concours du peuple fut si
grand que l’église de La Besseyre, où l’on célébrait cette messe, quoique fort vaste ne put contenir tout le
monde qui s’y rendit. Le clergé fit une procession où assistèrent MM. Antoine, père et fils, le comte de Tournon,
M. Lafont et tous les gardes-chasses, piqueurs, etc. en uniformes et sous les armes. Au retour de la procession,
on chanta la messe, on fut à l’offrande et la cérémonie finit par l’Exaudiat et l’oraison pour le roi.
M. Antoine donna ensuite à dîner à tous les ecclésiastiques, il leur remit de l’argent pour distribuer aux
pauvres de leurs paroisses, et en distribua lui-même à ceux qui se trouvèrent dans l’endroit. Par une suite
du zèle de cet officier pour tout ce qui concerne le roi, il célébra, le 25 août, la fête de St.-Louis, qui fut précédée,
la veille, d’un feu d’artifice, qui eut le plus heureux succès. Plusieurs salves de mousqueterie annoncèrent à nos montagnes cette fête du roi. La diversité des fusées faisait un effet enchanté au milieu des bois;
elles étaient réfléchies en mille manières par les ruisseaux qui coupent toutes ces campagnes, et on se retira
au bruit des cors de chasse et de la mousqueterie. Le lendemain, jour de la fête, on célébra un service solennel
dans l’église de La Besseyre avec les mêmes cérémonies et la même pompe que celles du 19. Il y eut un
splendide repas au château du Besset et une distribution en argent aux gardes-chasses.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.) • L’attaque indiquée le 6 aurait en réalité eu lieu le 4.
Extrait d’une lettre du Puy en Velay, repris dans le Courrier du 20/09: « Le comte de Tournon, après bien des travaux et des fatigues que son amour pour l’humanité lui avait fait
supporter constamment pendant plus d’un mois et demi, arriva hier au soir ici, accompagné de M. Dapinac
fils, ancien officier de dragons, et chevalier de St.-Hubert de cette ville, suivi de son équipage composé de
351
trois piqueurs donnant du cor et de trente chiens. Il fit son entrée portant sur son chapeau, en façon de cocarde,
une partie de la peau du funeste animal qui a désolé pendant si longtemps nos montagnes. Quoique
la province ne lui ait pas, à proprement parler, une obligation personnelle de sa défaite, il n’est pas moins
vrai qu’il n’a rien épargné pour avoir part à ses glorieuses dépouilles, et que ses efforts joints à ceux de M.
Antoine, que les gens de cette contrée peuvent regarder comme leur libérateur, n’ont pas peu contribué à
faire périr cette cruelle Bête.
Le 29 du mois dernier M. Antoine et le comte de Tournon faisant faire une battue au Bois noir, le nommé
Rinchard, garde du duc d’Orléans, tira la Bête de 109 pas. La balle lui donna dans la cuisse gauche en
biaisant, traversa toute la capacité, et s’arrêta à l’épaule droite entre chair et cuir; ceci se passa sur les dix
heures du soir. Voyant que la Bête faisait sang, on lui donna les chiens qui la chassèrent jusques à Védrines-
St.-Loup à deux grandes lieues de-là, où elle expira. Les chasseurs suivirent tant qu’ils purent, malgré
les difficultés du pays; mais inutilement. Ayant été surpris par la nuit, ils ne purent savoir où les chiens
l’avaient laissée. Enfin deux ou trois jours après, un paysan la trouva commençant déjà même à sentir, et la
porta à St.-Flour comme un loup ordinaire. Ces messieurs n’eurent nouvelle de cela que quatre jours après
qu’elle eût été présentée au subdélégué. Sur cet avis M. Antoine envoya son fils avec deux gardes-chasse du
Roi pour réclamer la Bête; mais quelle fut sa surprise quand on ne lui rapporta que la peau mal dépouillée,
la tête coupée, ainsi que les oreilles. Le corps qui avait été jeté dans l’eau avec les pieds fut repêché, et
l’ont reconnut que c’était le même pied de la Bête dévorante, étant remarquable surtout par le gauche de
devant, où elle avait été jadis blessée, et qu’elle portait en dedans et à faux, l’ayant tout usé, ainsi que les
onglons et le côté en dehors tout neuf. Quant à la couleur du poil, il est précisément comme celui d’un veau
et même beaucoup plus court, ce qui a surpris tous les connaisseurs. A ces indices personne ne doutant plus
que ce ne soit la fameuse Bête qui a fait tant de ravages, le comte de Tournon ne se croyant plus utile dans
ce pays-là, s’est retiré avec son équipage. Il a ajouté que cet animal était accompagné d’une louve qui a de
jeunes louveteaux; mais l’on ne sait pas s’ils ont l’humeur vorace, ou s’ils l’auront dans la fuite. » (Généal43)
[Doc188] • La chasse du Bois Noir date du 28/08, non du 29.
11 septembre (Mercredi) Lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers (A.D. P.-de-D. c. 1736). La Bête
attaque des muletiers, les frères Gouny, accompagnés de Joseph Boudet; allant de St.-Flour à Paulhac (en direction de Langogne), ils sont chargés dans une gorge profonde à l’ouest
d’Auzenc, à vingt minutes de Paulhac. C'est Jean Gouny qui voit la Bête, tire et est attaqué.
Les autres le dégagent (procès-verbal, 12/09; lettre, 22/09). Lettre de M. Antoine au commandant
de la brigade du Puy: « Au Besset en Gévaudan ce 11 septembre 1765
M. de Ballainvilliers, monsieur, dont vous devez avoir reçu des ordres pour vous employer au service du
Roi concernant à nous aider à la destruction de la Bête féroce, ce dont je vous prie au plutôt d'avoir à vous
rendre ici avec votre brigade pour y prendre les arrangements qui seront relatifs à cet objet. Ainsi je vous
attends n'ayant pas de temps à perdre à prévenir les accidents qui arrivent encore tous les jours, j'ai l'honneur
d'être très parfaitement.
Monsieur
Votre très humble
et très obéissant serviteur.
Antoine » (Crouzet)
12 septembre (Jeudi) Au coucher du soleil Jean Teissèdre, de Buffat, âgé de seize à dix-sept ans, gardant
des boeufs dans un pré, voit venir la Bête qui l'attaque et le blesse à trois reprises. Elle le
quitte pour attaquer Jacques Bastide, dit Peirechon, domestique du père de Jean Teissèdre, âgé de douze à treize ans. La Bête le traîne sur cinquante pas et le blesse dangereusement à
la gorge; Jean délivre son compagnon à l'aide de sa baïonnette (Procès-verbal, 13/09;
lettre, 22/09). [Buffat]
352 • Ce que M. Antoine épelle « Le Bessat » est probablement Buffat, au nord-est de Chanteloube,
indiqué « Buffard » sur la carte de Cassini. • Richard ne mentionne pas Jacques Bastide dans sa liste des victimes. Voir ci-dessous
pour son nom.
Le témoignage de Jean Gouny et celui du teinturier Boudet sont recueillis séparément à
Babonès (Thoras), par M. Antoine et son fils, en présence de M. Lafont et de plusieurs
gardes-chasses (Cubizolles). « 12 septembre 1765. Jean Gouny a déclaré... étant de son état muletier, conduisant six mulets chargés qui étaient partis de St.-Flour pour rendre leur charge à Langogne audit sieur Boudet, teinturier, ... auraient
aperçu sur la bruyère de la montagne de Margeride, à 50 pas du chemin, une bête couchée sur le ventre. Il
aurait cru que ce pouvait être un chien mais, considérant plus attentivement cette bête, il aurait aperçu et
cru que c’était un loup ou la bête dévorante. A l’effet de quoi, il aurait retiré son fusil chargé d’un coup de
poudre et d’un coup de petit plomb mêlés, à la distance d’environ 20 à 22 pas et l’aurait tirée couchée sur
la bruyère. Ayant reçu le coup qu’il compte l’avoir bien ajusté, la bête s’est relevée aussitôt en fureur et a
couru au plus vite pour se jeter sur lui, l’a renversé par terre, lui a déchiré son chapeau sur le revers et la
forme du chapeau – que nous avons reconnu percé d’un grand trou – ainsi que sa guêtre... Joseph Gouny a
déclaré avoir entendu un coup de fusil ce qui les aurait arrêtés sur le champ pour regarder de quel côté
cela venait. Ils auraient aperçu cette bête qui était sur le nommé Jean Gouny. Tout de suite ils ont accouru
pour aller sur cet animal en faisant des cris de toutes leurs forces. Aussitôt, cette bête aurait pris la fuite
pour gagner les bois de La Pauze...
... A répondu et affirmé... [que la Bête] lui avait apparu plus forte qu’un gros loup, ayant la tête fort
grosse, de petites oreilles droites comme un loup, n’ayant pu distinguer la couleur ni les dents de la bête excepté
les yeux qui lui ont paru fort gros et saillants, que le poitrail lui a paru extrêmement large, garni de
beaucoup de poils très longs, rougeâtres, de grosses jambes, le corps fort levretté, tout rougeâtre aussi à
l’exception de l’épine du dos auquel il a aperçu une raie noire jusqu’à la naissance de la queue qui était
pendante, comme celle d’un loup. [Il] a déclaré de plus que la frayeur dont il a été saisi l’a empêché de
faire une plus grande observation de cette bête qui l’aurait infailliblement dévoré sans le secours qui lui a été donné par le nommé Joseph Gouny, son frère [cadet] et [Joseph] Boudet qui l’accompagnaient...
Antoine, Lafont, Antoine de Beauterne, Lacoste, Pélissier, Lacour, Lecteur, Lachenay, Bonnet
[Joseph Boudet] interrogé comment cette bête lui a apparu [déclare qu’] elle était un peu plus forte
qu’un loup, elle avait la tête comme un veau, le poitrail fort large, le devant beaucoup plus gros que le derrière
et le poil fort long, hérissé et rougeâtre, portant la queue basse comme un chien...
Antoine de Beauterne, Lacoste, Boudet » (A.D. P.-de-D. c. 1736/22) • Ainsi que me le fait remarquer S. Colin, sont présentes les signatures des 2 Antoine: « Antoine » (le père) et « Antoine de Beauterne » (le fils).
13 septembre (Vendredi) A.D. Lozère EDT 110 GG 1. M. Antoine est averti que des loups ont dévoré six
moutons près de l’abbaye des Chazes (Courrier, 05/11). • Bien que tardive et non officielle, cette information est importante puisqu’elle permet
d’expliquer pourquoi M. Antoine envoya des gardes aux Chazes, et quels sont les « ravages » qui l’ont motivé. C’est peut-être là l’occasion de l’envoi du garde Bonnet (voir
18/09).
En début de soirée, une petite fille de 12 ans est enlevée à Pépinet (Venteuges) et égorgée
(lettre, 22/09) Ses parents la croyant chez des voisins ne s’inquiètent qu’à 8 ou 9 heures, ne
la voyant pas revenir; ils se rendent avec du feu à l’endroit où elle gardait ses bestiaux. Ils
n’y trouvent que ses coiffes (lettre, 24/09).
353 • Moriceau2 fournit le nom « Danty » pour cette victime.
Une fille de Julianges est presque entièrement dévorée (Pic). Jacques Teissèdre, père de
Jean, témoigne auprès de M. Antoine. Procès-verbal: « Le Besset.
L'an 1765 et le 13 du présent mois de septembre, nous, François Antoine, etc. ayant été averti aujourd'hui
au Besset, lieu de notre présente résidence, par le nommé Jacques Teissèdre, demeurant à Buffat paroisse
de Pinols en Auvergne, lequel nous a déclaré que hier au soir, à soleil couchant, l'aîné de ses enfants
qui s'appelle Jean Teissèdre, de l'âge de seize à dix-sept ans, étant dans un pré à garder des boeufs, il a vu
venir à lui cet animal qui lui a paru fait comme un chien et de la grosseur d'un loup. Cet animal aurait passé
devant le dit petit garçon, et en même temps il s'est trouvé saisi au col par derrière en le renversant par
terre, lui a fait une dentée considérable au col et deux derrière la tête; à ce moment elle aurait quitté le petit
garçon pour aller reprendre un autre petit garçon domestique dudit Jacques Teissèdre, âgé d'environ
douze à treize ans, lequel enfant ne pouvait parler à cause que ledit animal l'avait saisi d'abord au col où
nous avons aperçu deux dentées considérables pour y faire entrer le doigt, et la troisième dentée que cet
animal lui a faite lui a fendu la joue environ un pouce et demi de long, et ensuite il a été déclaré par l'autre
petit garçon qui était avec lui l'avoir vu traîner environ cinquante pas sans le quitter et il l'a secouru avec
une baïonnette qu'il portait.
A déclaré ledit Jean Teissèdre attendu qu'il était nuit ne pouvoir rien dire d'assuré touchant ce qui
concerne la grosseur, grandeur, couleur de poil de cet animal que ce qu'il a déclaré ci-dessus, déclarant
aussi ne savoir signer de ce interpellés, ici présents à Buffat les sieurs Lacoste, Pélissier, Dumoulin, Lacour,
Lesteur, le sieur Lafont et le sieur Antoine de Beauterne. » (A.D. P.-de-D. c. 1736/23).
M. Antoine leur fait donner du bouillon (comptes, 03/11) et un médecin se rend auprès du
domestique blessé: « État de service rendu au nommé Peirechon, domestique du métayer de Buffat, qui fut blessé par la bête féroce
le treize septembre, auquel j’y restai quinze jours pour le guérir radicalement, et j’y fournis trois livres
dix sols des onguents au vin » (A.D. P.-de-D. c. 1737). [Doc10] • L'état de frais est à mettre en relation avec la requête de M. Antoine du 08/10, et
concerne l'attaque du 12 (la date indiquée, le 13, correspond peut-être à la venue du médecin);
il indique que Jacques Teissèdre était métayer de Buffat, et que son domestique
s'appelait Peirechon. Un autre document (19/10) le nomme cependant Jacques Bastide.
Il est probable que Peirechon était son surnom.
Lettre (sans date in Pourcher, après le 13/09): « Dans une lettre du 29 août de Paris, on disait que M. d’Enneval avait eu l’honneur de voir le roi à Compiègne;
et on annonçait qu’un détachement de piqueurs et de chiens de la louveterie allait partir de Versailles
par ordre de sa Majesté pour venir rejoindre M. Antoine.
Le 29 août, dans une battue au Bois Noir, le nommé Rinchard, garde-chasse à cheval de Son Altesse Sérénissime
Mgr. le duc d’Orléans, tira de loin un fort grand loup, qui fut pris pour l’animal qu’on poursuivait,
et le frappa au gros sang. On lui donna aussitôt les chiens, qui le chassèrent jusqu’à Védrines-St.-
Loup, à 2 grandes lieues de là où il expira. Les chasseurs suivirent tant qu’ils purent, mais ils ne purent savoir
où les chiens l’avaient laissé. Deux ou trois jours après, un paysan le trouva et le porta au subdélégué
de St.-Flour, comme un loup ordinaire. M. Antoine, ne l’ayant appris que 3 ou 4 jours après, envoya à St.-
Flour M. son fils, avec deux gardes-chasses du roi pour réclamer cet animal comme celui, ou du moins un
de ceux qui ravageaient le pays. Mais on ne put lui en rapporter que la peau mutilée sans la tête. Le corps,
qui avait été jeté à l’eau, fut repêché et l’on crut reconnaître que c’était celui de la Bête qu’on chassait,
dont le pied gauche de devant surtout était remarquable en ce qu’il portait à faux et en dehors, à cause
d’une blessure qu’elle y avait reçue jadis, ce qui faisait que les onglons en étaient tout usés en-dedans.
354
Ceux qui avaient cru reconnaître ce loup pour la Bête dévorante furent sans doute désabusés par les
nouveaux carnages qui suivirent de près; ou au moins il furent obligés de convenir qu’il en restait encore
un ou plusieurs de même espèce, ainsi que M. Antoine l’avait pensé avec beaucoup de fondement.
Un garçon de 14 ans fut dévoré le ... septembre, paroisse de Paulhac, une fille de 12 ans eut le même
sort. Le 12, deux garçons, l’un de 14 ans et l’autre de 11, furent grièvement blessés près de La Font-du-
Fau, et le 13, une fille de 12 ans périt encore sous la dent meurtrière, à Pépinet. » (B.N.)
14 septembre (Samedi, célébration de la saint-croix) On retrouve le cadavre à demi-dévoré de la petite
fille du Pépinet (lettre, 22/09). Procès-verbal de sa disparition (A.D. P.-de-D. c. 1732).
Scène terrible à la maison familiale (Fabre).
15 septembre (Dimanche, nouvelle lune) Lettre de M. Lafont à M. de St.-Priest: « Monseigneur
J’ai eu l’honneur par mes précédentes lettres de vous témoigner le peu d’espoir que je fondais sur les
deux blessures que la Bête féroce avait reçues le mois dernier. Deux événements arrivés celui ci justifient
malheureusement ma méfiance. Par un premier exprès que m’a dépêché mon frère, qui ne quitte point M.
Antoine, il m’a informé que le 2 de ce mois une fille de 22 ans avait été attaquée tout auprès du village de
Dièges sur la paroisse de Paulhac, renversée et traînée pendant quelques pas par la Bête, qu’une femme
avait d’abord couru à son secours, qu’un homme avait suivi cette femme de près et qu’à leur approche la
Bête avait pris la fuite. M. Antoine et mon frère se rendirent chez cette fille dès qu’ils eurent reçu l’avis de
son accident. Ils la trouvèrent dans les convulsions, n’ayant cependant d’autre mal que quelques contusions
au col et aux épaules et l’on espère que ces contusions n’auront pas de suites fâcheuses. Par un second exprès
que j’ai reçu avant hier de M. Antoine et de mon frère, ils m’apprennent qu’une fille âgée de douze ans
a été dévorée tout auprès du village de La Vachellerie, toujours sur la même paroisse de Paulhac, dimanche
au soir huit de ce mois. Ils en ont été avertis dans la nuit, sont partis tout de suite avec les gardes chasses,
ont trouvé d’abord divers lambeaux des habits de cette malheureuse, ensuite beaucoup de sang, enfin son
cadavre en partie dévoré et en partie meurtri des coups de dents ou des ongles de la Bête. Ils ont battu avec
les habitants de plusieurs paroisses tous les bois du voisinage, mais la Bête en était déjà bien loin. Suivant
le procès verbal que M. Antoine en a tenu il me marque vous envoyer copie dans la lettre qu’il m’a adressée
pour vous, monseigneur, et que j’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint.
Mon frère me mande que M. le comte de Tournon est parti pour s’en retourner chez lui.
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lafont
A Mende le 15 septembre 1765. » (A.D. Hérault c. 44). [Doc97] • En tête de la lettre figure la date du 19/09, écrite d’une autre main, probablement la date
de réception par M. de St.-Priest.
16 septembre (Lundi) M. Antoine écrit, du Besset, à M. de St.-Priest: « Monsieur, le secours des chiens de la louveterie n'est pas encore arrivé et je crains avec juste raison que
la saison ne nous permette pas longtemps de pouvoir nous en servir, car il commence à geler et à y faire des
brouillards assez tôt pour avancer notre retour sitôt que nous ne pourrons plus opérer.
Le seul honneur m'a conduit dans ce pays-ci par la confiance particulière dont sa Majesté et M. le comte
de St.-Florentin m'ont bien voulu honorer. Un motif si respectable m'a porté à faire les plus grands efforts
pour m'en rendre digne, et je n'ai rien fait à ce sujet, puisque j'ai eu le malheur de ne pouvoir pas réussir
jusqu'à présent. J’en ai représenté les raisons, sur lesquelles je m’étais soumis par respect dû aux circonstances;
mais vous m’avez honoré, monsieur, de tant de bontés particulières par vos très gracieuses lettres et
par les secours que vous avez bien voulu me faire passer par MM. Lafont frères, qui méritent les plus
grands éloges tant de votre part que de la nôtre, si ce n’est qu’ils ne nous ont pas donné le temps de désirer.
La grandeur de votre âme se manifeste partout et dans ces occasions, si j’avais l’esprit de Voltaire, je tou-
355
cherais par ce récit; mais un coeur sensible à tous égards, peut-il vous exprimer combien j’ai l’honneur de
vous être redevable, reconnaissant et rempli du respectueux attachement avec lequel je serai pour la vie,
monsieur, votre etc.
Antoine.
P.S. Depuis ma lettre écrite, il vient de m’arriver dans le moment le secours de la louveterie que j’attendais
et qui est composé de deux valets de chiens et de douze chiens. J’en ferai usage le plus tôt qu’il me sera
possible et aurai la plus grande attention à vous faire part de mes opérations. » (A.D. Hérault c. 44). • La lettre de M. Antoine du 24/09 détaille le secours de la Louveterie ainsi: un lévrier,
deux limiers, huit chiens courants de la Louveterie, un bon limier de Fontainebleau, un
valet de limiers et un valet de chiens.
17 septembre (Mardi) Procès-verbal de l’attaque du 12/09 (A.D. P.-de-D. c. 1736). M. Antoine est averti
par ses gardes-chasses qu’un gros chien mâtin qui gardait les bestiaux du Pépinet a été
trouvé dévorant les restes que le loup avait laissé du cadavre de la petite fille dévorée le
13. Il avertit le frère de M. Lafont, qui juge nécessaire d’envoyer sur-le-champ un des cavaliers
de la maréchaussée de Langeac abattre le chien dont il rapporte la patte; le garde
rapporte que tous les consuls et habitants du Pépinet en sont satisfaits (lettre, 22/09). M.
Antoine déclare renoncer aux battues (A.D. P.-de-D. c. 1732). D'après le Dictionnaire Statistique
du Cantal (De Ribier, du Châtelet, 1852, rubrique Lorcières): « Depuis trois mois les poursuites se succédaient, lorsque M. Antoine fut prévenu que, dépaysée par les
chasses continuelles, la bête s'était réfugiée dans le bois de Pommiers dépendant de la réserve de l'abbaye
des Chazes près de Langeac. La nommée Jeanne Valette, berçait, le 17 de ce mois, son enfant devant la
porte de sa maison, lorsqu'elle entendit du bruit et aperçut à vingt pas l'animal qui marchait accroupi vers
elle. Saisissant aussitôt une baïonnette fixée au bout d'un bâton, lorsqu'il s'élança vers elle, la lui plongea
dans l'épaule avec de grands cris; ce qui le mit en fuite. » • Aucun document contemporain ne corrobore ce document très tardif, qui semble par
ailleurs présenter des similarités (nom, circonstances, arme) aussi bien avec le combat
de Marie-Jeanne Vallet qu'avec celui de Jeanne Jouve. Le procès-verbal de M. Antoine
(21/09) mentionne « beaucoup de ravages, » ce qui semble exagéré au regard de la description
de cette unique attaque recensée, mais peut être mis en relation avec l’alerte du
13/09. En revanche, ni M. Antoine ni personne d’autre ne mentionne par la suite d’attaque
ce jour. • Pommier se situe à quelque distance au nord de St.-Julien et Sainte-Marie des Chazes. Il
n'est pas impossible que la Bête se soit rendue dans cette région, qu'elle avait du reste
peut-être déjà visité du temps de ses « errances » (voir 22/12/64); elle peut facilement
avoir emprunté la vallée de la Desges pour ce faire. Mais il s'agit d'un « écart » par rapport
au territoire auquel elle semble s'être restreinte depuis le 11/05; c'est même un écart par rapport au territoire couvert par ses « errances. » Il n'est fait mention d'aucune
chasse récente ayant pu éloigner la Bête de son territoire habituel depuis l'attaque du Pépinet
(ou celle de Julianges) le 13/09.
18 septembre (Mercredi) M. Antoine est averti des ravages occasionnés par les loups dans les bois des
Chazes. Il envoie les garde-chasses Pélissier et Lacour ainsi que le valet Lafeuille chargé
des limiers de la louveterie royale, pour reconnaître les bois (Procès-verbal, 21/09). Le
garde Bonnet les accompagne (Pic). • Le garde-chasse Bonnet, sauf oubli du PV du 21, ne fait pas partie de ceux envoyés aux
Chazes le18. Pic n’indique pas ses sources pour affirmer qu’il accompagnait les autres;
il peut l’avoir déduit des documents existants. Si ce n’est pas le cas, c’est que Bonnet
356
devait déjà se trouver sur place avant que M. Antoine ait été averti des attaques. C'est
peut-être lui qui avertit Antoine le 18; il a pu y être envoyé suite aux informations reçues
le 13/09. • Dans sa lettre du 24/09, M. Antoine parle de trois valets de limiers.
19 septembre (Jeudi) Le garde-chasse Bonnet revient avertir M. Antoine qu'ils ont vu un gros loup et une
louve avec des louveteaux. M. Antoine quitte le Besset pour aller coucher aux Chazes,
laissant sur place le garde Lachenay (Procès-verbal, 21/09). [Chazes] • Les incertitudes sur les dates de la chasse et du procès-verbal de M. Antoine débutent.
La cote d'une lettre de M. Antoine à M. de Ballainvilliers, datée du 20/09 (voir ci-dessous)
porte (en marge, d'une écriture différente selon Crouzet): « État du grand loup tué
le 19 dudit 7bre ». Le procès-verbal imprimé conservé à Clermont est daté tout au début
du 19 septembre, mais indique le 20 comme date de la chasse. Un brouillon de
lettre de M. de Ballainvilliers à M. de L’Averdy, au comte de St.-Florentin et au duc de
Choiseul, indique le 19 pour la chasse, et jette quelque doute sur la nature de l'animal
(voir 24/09). Pourcher fournit une version du procès-verbal (A.D. Hérault c. 44) datée
du 21 et indiquant clairement cette même date pour la chasse, tout en faisant « disparaître » la journée du 20; il s'agit peut-être du même document que celui mentionné par
Crouzet, celui des archives du Languedoc (A.D. Hérault c. 44 et microfilm 2 MI-216
vue 377), daté également du 21/09. Le document cité par Fabre est également daté du
21; en revanche, détaillant le dossier Magné de Marolles dans sa bibliographie, il indique: « Procès-verbal de la prise du Loup féroce du Gévaudan, le 20 septembre 1765,
copié sur l'imprimé à Clermont » - lequel imprimé, rappelons-le, semble daté du 19 ou
du 20! L’inventaire en ligne des A.D. P.-de-D. Indique: « Procès-verbal dressé par M.
Antoine et ses compagnons de la chasse qu’ils ont faite le 19 septembre... » Il est possible
de voir dans ces incohérences la marque d'une mystification; il paraît cependant
plus simple d'y voir, avec Crouzet, des erreurs de graphie et/ou de lecture. La date du 19
pour la chasse semble n'exister que dans les documents de Clermont (Pic, citant les
sources de Clermont, reproduit l’ambiguïté: « le 19... et le lendemain 21. »); il peut
s'agir d'une erreur à la source, reprise par la suite dans tous les documents. Dans les
autres documents, la confusion entre 20 et 21 suggère une confusion entre la date de la
chasse et la date de rédaction du document. Il me semble qu'on peut résoudre la plupart
des incohérences par la chronologie suivante: le 19, départ de M. Antoine; le 20, chasse;
le 21, rédaction du procès-verbal. Cela ne dispense pas d'avoir une lecture critique de la
version de M. Antoine. On remarque que M. Lafont, dans son rapport aux États Particuliers
du 24/03/66, date du 20 la mort du loup.
20 septembre (Vendredi) M. de St.-Florentin annonce à M. de l’Averdy la blessure qu’on dit avoir été
faite par Marie-Jeanne Vallet (Pourcher). Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Puy en
Velay du 10/09, et l’assortit d’un commentaire: « Cette lettre part d’une main fort respectable, mais non pas de celle qui a tué la Bête dont il s’agit; et
quand cela serait, il ne s’ensuivrait pas nécessairement, que cette Bête tuée fût la même dont le Gévaudan a
tant à se plaindre, et qu’on a tâché si longtemps de faire périr. » (Généal43) [Doc188] • Le fac-similé de Généal43 s’interrompt en milieu de phrase: « C’est ce que le temps
nous [apprendra ?] »
Le valet Berry avertit M. Antoine que le loup a été détourné dans les bois de Pommier
(Procès-verbal, 21/09).
357 • M. Antoine est informé le matin du 20 que les animaux ont été détournés dans le Bois
de Pommier. C'est là qu'ils avaient été repérés le 19. En seraient-ils sortis entretemps ?
Comment cela a-t-il pu se faire ? Même en supposant que l'on ait attendu M. Antoine
pour la chasse, n'étaient-ils pas surveillés ? Ne les aurait-on pas tirés s'ils avaient tenté
de sortir du bois ?
S’étant posté à vingt pas d’une plaine à une croisée de trois ou quatre sentiers, M. Antoine
croit de loin voir venir au travers des feuilles un âne ou un mulet; mais à 50 pas il reconnaît
un loup qui s’arrête, le côté droit couvert de feuilles et la tête à découvert en la repliant
sur le côté. A l’instant il tire avec sa canardière, chargée de cinq coups de forte
poudre, de trente trois postes à loup et d’une balle de calibre dessus. Ce coup le fait reculer
de deux pas; mais le loup tombe. M. Antoine crie hallali, ce qui fait relever l’animal, qui
paraît monstrueux par sa taille. La balle lui a percé l'oeil droit. Il s’approche à dix pas de
M. Antoine, qui n’a eu le temps que de mettre de la poudre dans sa canardière. Effrayé, M.
Antoine tire son couteau de chasse pour le ficher en terre à côté de lui. Il retourne sa canardière
pour assommer l’animal avec la crosse, s’écarte par prudence, évitant par ce moyen
l’animal furieux, et appelle à son secours Rinchard posté tout près de lui. Le garde accourt
en demandant, « Où est-il ? » M. Antoine lui répond: « Tiens, voilà son cul tout à l’air ».
Rinchard tire un coup de carabine. L’animal sort en plaine à 30 pas, et tombe raide. La
chasse se concentre ensuite sur les louveteaux, mais ils se terrent dans des roches impraticables
et M. Antoine ne souhaite pas fatiguer les chiens du roi, encore éprouvés de leur
voyage (lettres, 22/09, 24/09). [Sept03-06] • La lettre du 24/09 au comte de Tournon donne les détails sur cette chasse, dans une
langue plus familière que le procès-verbal.
M. Antoine revient au Besset pour faire examiner et authentifier l’animal par des témoins
(procès-verbal, 21/09). Il écrit une lettre à l'intendant d'Auvergne donnant des consignes
pour le loup (A.D. P.-de-D. c. 1736). • Voir 19/09 pour les problèmes de datation de la lettre à l'intendant. • Si l'on accepte la date du 20 pour la chasse, l'enchaînement des évènements subséquents
devient bien moins hâtif que ne le décrivent des auteurs comme Louis, puisqu'ils
peuvent se dérouler non sur la seule journée du 21, mais sur les deux jours, 20 et 21.
Cependant, la lettre de M. Antoine du 23/09 semble bien refléter une certaine hâte, sur
les raisons de laquelle il est permis de s'interroger. Dans l'ordre: 1) Le 20/09: chasse,
l'animal est abattu. 2) M. Antoine rentre au Besset; 3) il fait convoquer témoins et chirurgien;
4) (20 et/ou 21/09) les examens et interrogatoires ont lieu; 5) (probablement le
21) le rapport est rédigé; 6) L'animal part avec Antoine de Beauterne et un garde pour
Clermont, le 21 dans l'après-midi (lettres, 23/09 et 29/09). On ne peut être plus précis
quand à la chronologie des évènements. La lettre du 24/09 au comte de Tournon semble
confirmer cette chronologie: l’autopsie du loup aurait eu lieu le 21, date également indiquée
dans le certificat de M. Boulanger du 21/09.
21 septembre (samedi) Procès-verbal de M. Antoine: « L'an mille sept cent soixante-cinq le dix-neuvième jour du présent mois de septembre, nous François Antoine,
chevalier de l'ordre royal et militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du Roi, lieutenant des chasses de
Sa Majesté, étant par ses ordres rendu dans les deux généralités d'Auvergne et de Gévaudan, à l'effet d'y
détruire la bête féroce qui y dévore les habitants, nous étant transporté avec le sieur de Lacoste, garde-général,
Pelissier, Reynault et Dumoulin, gardes-chasse de la capitainerie royale de St.-Germain, les sieurs
Lacour et Rinchard, gardes à cheval de Son Altesse Sérénissime Mgr. le duc d'Orléans, premier prince du
sang; le sieur Lesteur, Lachoney et Bonnet, gardes-chasse de Son Altesse Sérénissime Mgr. le duc de Pen-
358
thièvre, à l’abbaye royale des Chazes en Auvergne, ayant été informé que les loups y faisaient beaucoup de
ravage, c’est ce qui nous a fait envoyer le dix-huit les sieurs Pélissier et Lacour, gardes-chasse avec leurs
limiers et Lafeuille valet des limiers de la Louveterie du Roi pour reconnaître les bois de la réserve des
Dames de l’abbaye royale des Chazes; et le lendemain dix-neuf du dit mois, ils nous auraient envoyé avertir
par le sieur Bonnet, qu'ils avaient vu un très grand loup et qu'ils avaient pleine connaissance aussi dans ledit
bois d'une louve avec des louveteaux assez forts, ce qui nous a fait aussitôt partir tout de suite pour aller
coucher audit lieu des Chazes en Auvergne, distance du Besset de trois petites lieues, et le lendemain vingtième
du dit mois, lesdits trois valets de limiers et le nommé Berry, valet de chiens, nous ayant fait rapport
qu'ils avaient détourné ledit grand loup, la louve et les louveteaux dans les bois de Pommier dépendant de
ladite réserve, nous nous y sommes transporté avec tous les gardes-chasses et quarante tireurs habitants de
la ville de Langeac et des paroisses voisines, où après être tous placés pour entourer ledit bois, lesdits valets
de limiers et les chiens de la Louveterie s'étant mis à fouler ledit bois, nous François Antoine, es dits
noms, étant placé à un détroit, il nous serait venu par un sentier à la distance de cinquante pas, ce grand
loup en présentant le côté droit et tournant la tête pour me regarder et sur le champ je lui ai tiré un coup de
derrière de ma canardière, chargée de cinq coups de poudre, de trente-cinq postes à loup et d'une balle de
calibre dont l'effort du coup m’a fait reculer deux pas; mais ledit loup est tombé aussitôt ayant reçu la balle
dans l'oeil droit, et toutes lesdits postes dans le côté droit tout près de l'épaule, et comme je criais hallali, il
s'est relevé et est revenu sur moi en tournant et sans me donner le temps de recharger ma dite arme, j'ai appelé à mon secours le sieur Rinchard, placé près de moi, qui l’a trouvé arrêté à dix pas de moi et lui a tiré
dans le derrière un coup de sa carabine, qui l'a fait refuir environ vingt-cinq pas dans la plaine où il est
tombé raide mort, nous François Antoine, es dits noms, et nous Jacques Lafont, avec tous les gardes-chasse
ci-dessus déclarés, ayant examiné ce loup avons reconnu qu’il avait trente-deux pouces de hauteur après sa
mort, cinq pieds sept pouces et demi de longueur, que la grosseur de son corps était de trois pieds et que les
crocs, les dents mâchelières, et les pieds de cet animal nous ont paru des plus extraordinaires; ledit loup
pesait 130 livres. Nous déclarons par le présent procès-verbal, signé de notre main n'avoir jamais vu aucun
loup qui pût se comparer à cet animal, c'est pourquoi nous avons jugé que ce pourrait bien être la Bête
cruelle, ou un loup dévorant, qui a tant fait de ravage et pour en prendre une plus grande connaissance,
nous avons fait ouvrir ledit loup par le sieur Boulanger, chirurgien expert de la ville de Saugues qui en a
fait son rapport en présence de MM. Antoine, père et fils, de M. Lafont, de tous les gardes-chasse soussignés,
des deux valets de limiers de la Louveterie du Roi, de M. Torrent, curé de Venteuges, de M. Jean-Joseph
Vernet et son frère de la ville de Saugues, de M. Torrent de Laveze, paroisse de Venteuges et de M.
Mousson de la paroisse de Grèze, et sur ce, s'est présenté premièrement M. Torrent, curé de la paroisse de
Venteuges et Guillaume Gavier, consul de ladite paroisse, qui nous ont amené le nommé Jean-Pierre Lourd, âgé de 15 ans et Marie Trincard, âgée de 11 ans, qui nous ont déclaré tous deux après avoir examiné ledit
loup, que c'était la même bête qui les avaient attaqués, et blessé ladite Marie Trincard, le 21 juin dernier,
ainsi qu'il est déclaré par le présent procès-verbal fait par nous, en conséquence et ne sachant écrire ni l'un
ni l'autre, M. le curé et le sieur Gavier, consul, ont signé pour eux au bas du présent procès-verbal; en second
lieu, M. Bertrand Louis Dumont, curé de la paroisse de Paulhac et le sieur Ducros, consul de ladite
paroisse, nous ont amené les nommées Marie-Jeanne Vallet et Thérèse Vallet, sa soeur, qui ont déclaré
avoir été attaquées le 11 du mois d'août dernier par ladite Bête, suivant et ainsi qu'il est déclaré par le procès-
verbal fait en conséquence, lesquelles deux soeurs après avoir bien examiné ledit loup elles ont déclaré
que c’était la même Bête qui les avaient attaquées et ont reconnu le coup de baïonnette qui leur a été représenté
et que la Bête avait reçu à l'épaule droite, sur laquelle interrogation elle a répondu qu'elle ne pouvait
déclarer où elle l'avait blessée, à été représenté aussi Guillaume Bergounhoux et son frère; Jean Bergounhoux
l’aîné, âgé de 17 à 18 ans et son frère cadet de 15 ans, et ont déclaré tous deux avoir été attaqués de
ladite Bête le 9 août dernier et secourus par Pierre Mercier, garde-juré de M. le Baron du Besset, lesquels
après avoir aussi examiné de toutes parts ledit loup, ont déclaré l'avoir bien reconnu totalement pour la
même Bête qui les avaient attaqués, ainsi que la nommée Marie-Jeanne Mercier, âgée de 11 ans attaquée
aussi à la même heure et qui fut défendue par Pierre Vidal, qui a déclaré que ledit loup est la même Bête
qui avait attaqué ladite nommée Marie-Jeanne Mercier, lesquels ne sachant signer ni les uns ni les autres,
ledit M. Dumont, curé, et ledit sieur Duclos, ont signé au bas du présent procès-verbal; lequel examen fait
autant que le temps l’a pu permettre, nous avons jugé qu’il était convenable d’envoyer ledit loup en poste
par le sieur Antoine de Beauterne, notre fils, accompagné du sieur Lacoste, garde-général, à M. de Ballain-
359
villiers, intendant de la province d’Auvergne, pour en disposer suivant ce qu’il jugera nécessaire. Et ayant
laissé le sieur Lachenay, garde de Mgr. le duc de Penthièvre, prince du sang, au Besset, pour venir nous
donner avis de ce qui se passerait dans ce canton, suivant les connaissances que lui en aurait donné M. Lafont,
qui avait bien voulu s’en charger, il doit être compris au service du Roi, comme s’il eût été présent à
notre chasse. Fait au bois de la réserve des dames de l’abbaye royale des Chazes en Auvergne. Par supplément
M. le curé de Venteuges, vient de me présenter la nommée Marie Anne [Camisolle ?], âgée d’environ
20 ans, le nommé Jean Fontanier, âgé d’environ 15 ans et Jacques Ollier, âgé de 12 ans, ses paroissiens, du
lieu de Combret, qui ont dit tous unanimement reconnaître cette Bête pour être la même qui leur a apparu
le 21 du mois de juin dernier; et ont déclaré aussi ne savoir signer, et nous affirmons pour fait véritable le
présent procès-verbal les jour et an que dessus. Signés Antoine, Antoine de Beauterne, Lacoste, Pélissier,
Renaud et Moulin; Lafont, Rinchard, Lafleur, Lesteur, Dumont, curé de Paulhac, Torrent, curé, de Venteuges,
Lacour, Bonnet, Bertonnier, Lafeuille, Mausson, Clernet, Bigon, Lamada Sauveton, chirurgien,
Boulanger, chirurgien, Torrent, Bigot, consul; Ducros, consul, Gavier.
Nous François Boulanger, maître chirurgien juré de la ville de Saugues, déclare avoir fait l'ouverture
d'un loup par ordre de M. Antoine, lequel après l'avoir vidé et sorti les entrailles, avons trouvé plusieurs
lambeaux de chair et ossements lesquels ossements nous n'avons pas bien pu discerner, si ce n'est quelques
côtes de mouton, laquelle ouverture à été faite en présence de M. Antoine, M. son fils, M. Lafont, MM. les
gardes-chasse et les habitants du Besset et autres. Je certifie le présent rapport sincère et véritable. Fait au
Besset le 21 Septembre 1765.
Signé: Boulanger chirurgien. » (A.D. P.-de-D. c. 1736/27) [Doc78] • Le PV est ici fourni d’après la version imprimée des A.D. P.-de-D. La version fournie
par Pourcher d’après les A.D. Hérault (c. 44) ne fournit pas toute la dernière partie (envoi
du loup avec M. Antoine fils, témoignage des habitants de Combret). De plus la
liste des signatures donne un ordre, des orthographes et même des noms différents (Lachenay
signe; Lafleur, Bertonnier, Lafeuille, Bigon, Lamada / Sauveton n’apparaissent
pas). • On note dans cette version imprimée du procès-verbal plusieurs erreurs de transcription
(par exemple, la Fenille pour Lafeuille.) • Plusieurs auteurs mettent en cause la distance indiquée par M. Antoine, de 3 petites
lieues entre Le Besset et Les Chazes. Louis compte une distance de 22 kilomètres à vol
d'oiseau, mais le double en comptant les lacets, avec nécessité de franchir l'Allier en
bac. Je ne dispose pas d'une carte assez précise pour étudier la question, et l'on ne
connaît pas l'itinéraire emprunté par M. Antoine. Par ailleurs, si l’on compare les distances
indiquées par les contemporains dans divers documents, on remarque que la « lieue » peut varier de 6 à 12 kilomètres (Buffière). • G.-F. Magné de Marolles note dans son dossier: « Quiconque connaît bien les armes et
l'effet de la poudre, et surtout de la poudre royale dont M. Antoine se servait, ne se persuadera
pas aisément qu'un homme puisse soutenir le recul de 5 charges de poudre, ni
même de 4! » A contrario, voir Parbeau: « La forte charge de cette arme a fait croire à
une « vantardise » de François Antoine, mais ce n’est peut-être pas le cas. En effet,
elle est légèrement inférieure à la charge d’épreuve d’une canardière de 4. » • Les dimensions de l'animal, transcrites en mesures modernes, donnent: hauteur 87cm
(contre une moyenne de 60-80), longueur 1.85m (contre une moyenne de 1.4-1.8), grosseur
(M. de Ballainvilliers précise: circonférence, 23/09) 99cm, poids 63.6kg (pour une
moyenne de 30-40 kg, records 80 kg en France, 96 en Roumanie). L'autopsie du Dr. Jaladon
(27/09) donne une longueur de 1.9m, soit plus que ce qu'indique M. Antoine. La
lettre de M. de Ballainvilliers au roi (23/09) dit qu’il pesait cent cinquante livres (73.4
kg), au lieu de cent trente d’après M. Antoine. D’après O. Fournier (in Fabre, Bibl. 23), « Les chasseurs jugèrent qu’il avait environ huit ans. » • Le garde Lachenay pose un problème. En fin de rapport M. Antoine dit l’avoir laissé au
Besset, mais qu’il doit être considéré comme ayant été présent à la chasse, ce qui peut
360
se comprendre. Lachenay a ensuite pu signer un rapport établi au Besset. En revanche,
M. Antoine dit au début du rapport s’être déplacé aux Chazes avec lui. Encore une erreur
? • Il semble y avoir deux MM. Torrent: le curé de Venteuges, et M. Torrent, de Lavès, un
village juste au sud de Venteuges. • Qui sont MM. Lafleur, Bertonnier et Bigon et à quel titre témoignent-ils ? De quelle paroisse
M. Bigot est-il consul ? Clernet est peut-être une erreur pour Vernet. • Lamada et Sauveton désignent-ils la même personne, l’un des chirurgiens, ou une virgule
a-t-elle été omise ? • Sur l’ensemble des témoins, 7 affirment avoir été attaqués par la Bête, trois affirment
l’avoir vue. D’après Pourcher et Louis l'abbé Dumont, curé de Paulhac, se rétractera par
la suite (pas de documents fournis) mais n’est pas véritablement témoin. On rappellera
les interrogations autour des attaques de Jeanne Mercier, Pierre Vidal, et des frères Bergougnoux,
pour lesquels la seule mention officielle est précisément ce procès-verbal;
c’est peut-être également le cas pour Jean-Pierre Lourd et Marie Trincard. On remarque également le flou de la déclaration de Marie-Jeanne Valet. • D'après les comptes de M. Antoine (03/11), les témoins ont été payés. Nul besoin d’invoquer
la corruption: il s’agit probablement d’indemnités pour le déplacement (6 livres
pour l’ensemble des témoins, soit moins du prix d’une journée de travail chacun.) • Le procès-verbal est dit fait aux Chazes. Il s'agit manifestement d'une erreur, les deux
documents n'ayant pu être rédigés qu'au Besset; mais on ne sait à quel moment cette erreur
a été commise, ni par qui. • Le rapport de M. Boulanger ne révèle aucune trace avérée d'ossements humains, mais la
dernière victime recensée remonte à 8 jours plus tôt.
M. Boulanger reçoit douze livres pour l'ouverture et l'examen qu'il fait de l’animal (A.D.
P.-de-D. c. 1737). « J'ai donné des ordres pour faire payer au nommé Jean Teissèdre une somme de quatre-vingt seize livres
pour la gratification que vous avez bien voulu lui accorder, et comme son camarade a été dangereusement
blessé par la Bête féroce, le 21 du mois de septembre dernier, je lui ai fait donner quarante-huit livres. »
(A.D. P.-de-D. c. 1736 in Fabre, sans auteur ni date). • L'ordre de récompenser les deux garçons attaqués le 12/09 a pu être donné par l'intendant
d'Auvergne. Nous disposons d'un document de Me Marin (19/10) qui mentionne la
remise de ces sommes aux familles, et mentionne une lettre de l'intendant datée du
12/10.
M. Roux du Besset se charge du transport et reçoit trois livres quinze sols. Jean Médard du
Besset fournit deux paniers pour porter la Bête et reçoit trois livres. (A.D. P.-de-D. c.
1734). Dans l’après-midi, M. Antoine fait partir son fils avec le garde Lacoste pour porter
l’animal à M. de Ballainvilliers à Clermont (lettre, 29/09). Il lui confie une lettre: « Monsieur, j’envoie mon fils exprès vous présenter le premier usage que j’ai fait de ma canardière et le
premier aussi de l’essai des chiens de la louveterie. S’ils étaient venus plus tôt, il est certain que nous aurions été bien soulagés sur les peines sans nombre que nous nous sommes données à pure perte. J’ai dressé
un procès-verbal à la hâte, vu l’état de puanteur de ce grand loup. Je vous prie de vouloir bien le faire dépouiller
par un homme habile, au fait de peausser la peau sans en détacher ni les pieds, ni la tête, ni la
queue; le faire peindre d’abord très exactement, suivant ce qui est dit par le présent procès-verbal, que je
vous prie de me renvoyer, après en avoir pris une copie. En même temps, sitôt que le dit loup sera arrivé, le
faire modeler en bois pour être recouvert de sa peau, de sa tête, la gueule ouverte; de ses pieds et de sa
queue; faire ôter la cervelle et embaumer le reste et un fil d’archal passé dans sa queue, afin que nos
361
gardes puissent en faire leur profit à notre retour. Je n’ai pas plus de temps à vous présenter le respectueux
attachement avec lequel...
Antoine. » (A.D. P-de-D. c. 1736)
22 septembre (Dimanche, premier quartier) M. Antoine écrit du Besset à M. Lafont (lettre, 29/09) et à
l'intendant du Languedoc: « Monsieur l’intendant,
Par le procès-verbal que j'ai l'honneur de vous envoyer, vous verrez que j'ai été enfin assez heureux pour
tuer devant les chiens de la louveterie du Roi un loup dans les bois de la réserve des dames de l'abbaye
royale des Chazes dont chacun de nous n'en a jamais vu de pareil par la grandeur, la force, la pesanteur, la
grosseur et la longueur des 4 crocs, ayant le plus grand pied de loup aussi que nous ayons jamais vu,
comme aussi que par ses grandes traces, il enfonçait ses onglets plus d'un pouce dans la terre. Par une
force surnaturelle, qui a toujours été reconnue, que la soi-disante Bête avait traîné des corps très pesants,
tant en vie que morts, à une distance trop considérable pour ne pas prouver que cela ne s'est pu faire que
par cet animal.
Je ne prétends pas prouver qu'il n'y ait eu d'autres loups qui ne se soient joints à lui pour dévorer les humains,
comme il est arrivé dans ces provinces en 1630, où l'on a été huit ans à les détruire, et je suis trop
modeste pour pouvoir avancer qu'il est seul. Si j'avais reçu plus tôt les chiens que j'avais demandés, il y a
longtemps que j'aurais été plus expert à rendre cette connaissance plus parfaite.
Ayant appris, le 17 du courant, par nos gardes-chasses qu’un gros chien mâtin qui gardait les bestiaux
du hameau de Pépinet, paroisse de Venteuges, avait été trouvé à dévorer les restes que le loup avait laissé
du cadavre de la petite fille dévorée audit lieu, suivant le procès-verbal, en date du 14 du présent mois, étant une affaire de police, je ne m’en suis mêlé que pour avertir le frère de M. Lafont, qui m’est une chère
compagnie et ne me quitte pas très heureusement pour moi et qui par la grande prudence dont il est rempli,
a jugé qu’il était très nécessaire d’envoyer sur-le-champ un des cavaliers de la maréchaussée de Langeac,
qui reste seul avec moi et ne me quitte pas, tirer ledit mâtin, dont pour preuve il en a rapporté le pied, et il a
fait le rapport que tous consuls et habitants du dit hameau en avaient été tous fort aise. Jugez, monsieur, de
quelle conséquence il est si les mâtins dont toute cette province est remplie, se mettaient ainsi à y dévorer
les habitants.
Notre dite première chasse des Chazes a été terminée par faire terrer deux louveteaux dans des roches
impraticables et ne voulant pas excéder les chiens du roi, qui étaient encore tous las du voyage et égrévés
notablement, dont une partie est restée au chenil, nous nous sommes rendus au Besset où nous chasserons
au plus tôt dans les environs, suivant le rapport des six valets des limiers qu’ils nous auront fait des plus
grands loups qu’ils auront détournés, sans nous amuser à chasser des louveteaux, ni aucune bête, si ce n’est
qu’un grand sanglier, qui tiendrait devant les chiens du roi; nous serions forcé de le tuer pour éviter qu’il
ne tuât tous les chiens de sa Majesté et par là, nous serions forcés d’abandonner totalement toutes nos
chasses, et j’aurai le soin d’envoyer tout de suite ledit sanglier ou toute autre bête tuée par mes gardes aux
seigneurs auxquels ils appartiendront.
Comme ce loup m’a paru extraordinaire, j’ai jugé à propos de l’envoyer par mon fils, accompagné d’un
garde-chasse, à M. de Ballainvilliers, intendant d’Auvergne, comme ayant été tué dans sa province. Si cet événement fut arrivé dans la vôtre, monsieur, j’aurais eu la même attention et mon fils aurait eu l’honneur
de vous rendre ses devoirs.
J’ai l’honneur, etc.
Antoine » (A.D. Hérault c. 44)
M. Antoine fils et l'animal arrivent à Clermont au soir (lettre, 23/09). [Clermont] M. de
Ballainvilliers donne 300 livres à partager entre tous les gardes (comptes, 27/09). M. Antoine
part pour Pébrac (lettre, 24/09). Ordonnance de M. de St.-Priest pour le règlement du
semestre de pension de Portefaix (compte, 16/12). Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de
St.-Priest:
362 « Monseigneur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint une lettre de M. Antoine dans laquelle il vous adresse les copies
de quatre procès verbaux qu’il a dressés pour des nouveaux désastres causés par la Bête féroce. Le 11 elle
attaqua un muletier qu'on m'a assuré être âgé de trente à trente cinq ans et être un homme vigoureux. Ce
muletier conduisait six mulets sur un desquels il y avait un fusil qui n'était chargé qu'avec du petit plomb. Il
aperçut la Bête couchée sur la bruyère. Il prit son fusil, fut à elle et lui tira à environ vingt pas. La Bête se
releva en fureur, vint sur le feu ce qu'elle n'avait point fait encore, renversa ce muletier. Un de ses frères était en avant avec un autre homme et marchait à quelque distance de lui. Lorsqu'ils entendirent le coup du
fusil ils se retournèrent et aperçurent le muletier couché par terre, se débattant avec la Bête. Ils coururent à
son secours, elle s'enfuit à leur approche après lui avoir percé son chapeau et déchiré ses guêtres. Cela se
passa sur la paroisse de Paulhac en Gévaudan. Le lendemain 12 elle attaqua deux jeunes garçons âgés l’un
d’environ 17 ans, l’autre d’environ 12 ans, sur la paroisse de Pinols en Auvergne. Elle saisit au col par derrière
le plus âgé, le renversa, et après lui avoir fait trois blessures dont une assez considérable elle sauta
sur l’autre qu’elle traîna par terre pendant une cinquantaine de pas. Son camarade le secourut et mit la
Bête en fuite, étant armé d’une mauvaise baïonnette. Le courage de ce jeune homme ne pourra que vous paraître
digne d'éloges. Il avait été attaqué le premier et blessé en trois endroits. Il eut encore assez de fermeté
pour délivrer l’autre. Celui ci a été blessé dangereusement à la gorge et mon frère me marque qu’on
craint tout pour lui. Le lendemain, treize, elle égorgea sur la fin du jour une jeune file de douze à treize ans
du village de Pépinet, paroisse de Venteuges, dont le cadavre fut trouvé le lendemain à demi dévoré. C’est
la sixième personne qu’elle a fait périr sur cette paroisse et la troisième du même village de Pépinet.
J’ai l’honneur d'être avec un profond respect
A Mende le 22ème septembre 1765
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lafont » (A.D. Hérault c. 44/389). [Doc95]
23 septembre (Lundi) M. Antoine fouille les forêts autour de Pébrac, avec six valets de limiers et leurs
chiens, sans rien trouver. Il revient coucher au Besset (Lettre, 24/09). Lettre du Besset à
l'intendant d'Auvergne: « Je me suis trouvé si pressé de vous envoyer notre loup, que je n'ai pas eu l'honneur de vous prier très instamment
de vouloir bien le faire peindre tel qu'il est, surtout sa tête grosse et plate venant en se rétrécissant
jusqu'au bout du nez, sa gueule ouverte pour montrer ses gros crocs, sa langue, des deux côtés de ses
doubles dents, la partie blanche qu'il a sous la gorge, les côtés rouges, et la partie noire qu'il a jusqu'au
bout de la queue.
... N'ayant pas eu le temps d'en faire mention dans le procès-verbal, je vous supplie de vouloir bien m'envoyer
un certificat particulier sur cette observation, joint aussi avec l'oeil droit et le côté représentant la
même blessure qu'il a reçue de moi tant de la balle qu'il a à l'oeil que des postes. Je vous prie de trouver bon
que je paye au peintre, au sculpteur ce tableau et toutes les dépenses concernant ce loup...
... Ledit loup bien représenté tant par le sculpteur en bois, doit y prendre le contour de ce loup, au-dessus
de la peau, et plus fort qu'il n'est, parce que quand la peau de ce loup sera passée en la posant sur le
modèle en bois du dit loup, ce que ladite peau ne pourra pas recouvrir, il sera à temps d'ôter le superflu du
bois que ladite peau ne pourra pas contenir, ainsi il sera bien recouvert de sa peau après qu'elle aura été
passée, le représenter debout sur ses quatre pieds, après quoi nous l'emporterons à Versailles pour être vu
du Roi, des princes et des ministres.
Il sera ensuite abandonné au profit des 9 gardes qui sont restés ici jusqu'à présent et de deux valets de limiers
de la louveterie du Roi, et une part que je réserve pour mes domestiques, ce qui fera douze parts à
partager entre eux, car pour moi et pour mon fils, il y a longtemps que je me suis publiquement déclaré que
si je tuais avec mon fils la Bête dévorante, telle somme qu'elle pût valoir à la faire voir, je n'en voulais pas
toucher une obole, non plus que des autres dépenses personnelles que j'ai faites ici ainsi que j'ai eu l'honneur
de vous en prévenir.
Au Besset, le 23 septembre 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
363 • La lettre de M. Antoine confirme que le procès-verbal a été rédigé en hâte, au point qu'il
en a oublié des éléments essentiels pour l'identification de l'animal, ce qui ne peut que
renforcer les doutes sur la validité du document. • M. Antoine insiste pour que l'on représente l'animal tué de manière à correspondre aux
descriptions de la Bête. Cela pourrait indiquer simplement que l'animal y ressemblait
effectivement – mais en ce cas pourquoi ces précisions ? L'artiste ne s'en serait-il pas
aperçu seul? De plus on remarque un certain nombre d'incongruités. 1) L'autopsie du
27/09 confirme la blessure à l'oeil droit, mais indique que les blessures se situent surtout
sur le flanc gauche. 2) L'insistance de M. Antoine à faire sculpter l'animal plus gros
qu'il n'est réellement paraît également suspecte. Doit-on n'y voir que la vanité du chasseur à présenter le plus gros trophée possible ? • La généreuse intention de ne pas prétendre aux récompenses est quelque peu contrebalancée
par l'intérêt que porte M. Antoine à la représentation de sa proie et à des « certificats. » Quoique non monétaire, il envisage néanmoins une autre récompense. Notons
qu'il ne renonce ici explicitement qu'à l'argent que pourrait valoir l'exposition de l'animal,
non aux 9400 livres de récompense.
Lettre de l'intendant d'Auvergne à M. Antoine, portée par M. Antoine fils: « Clermont, 23 septembre 1765. - M. votre fils est arrivé hier au soir, monsieur, et m'a apporté le loup énorme que vous avez tué. Il est heureux qu'il soit tombé sous votre main et je vous félicite de tout mon
coeur.
J'ai lieu de penser ainsi que vous, que cet animal est le même qui a exercé tant de cruautés. On y remarque
quantité de caractères de conformation qui sont propres à la hyène suivant les auteurs anciens et
modernes qui en ont traité, d'après lesquels on l’a examiné. M. de Buffon dit que la hyène a 34 dents, c’est à
dire huit de plus que les loups; que la dernière des mâchelières est plus large que les autres et hors la ligne.
L'animal à cet égard est conformé comme la hyène; il a aussi d’autres ressemblances sensibles avec elle;
cependant il ne faut point précipiter le jugement. Il est plus à propos d'attendre encore quelque temps pour
savoir s'il n'y aura pas d'autres personnes attaquées ou dévorées.
Au lieu de faire dépouiller cet animal comme vous me l’avez proposé je vais le faire embaumer et injecter
et l'on le mettra en état d'être envoyé dans sa nature. On sera à temps à le préparer à Paris comme on
jugera à propos et l'on aura des gens plus habiles pour lui conserver sa figure.
Vous ne feriez peut être pas mal de l’envoyer par M. votre fils pour la présenter au Roi. Si vous pensez
de même, j’en suspendrai l’envoi jusqu’à votre réponse, que je vous prie de me faire par exprès. Autrement
je le ferai partir par le courrier. En attendant je la fais peindre au naturel et j’enverrai sa figure par le
courrier de demain. » (A.D. P.-de-D; c. 1736) [Doc79] • La lettre suggère étrangement que l'animal abattu par M. Antoine, pourtant décrit
comme un « loup énorme, » est « configuré comme la hyène » pour sa dentition. L'autopsie
(voir 27/09), quoique peu claire sur ce point, donne une quarantaine de dents. Si
M. de Ballainvilliers remarque une ressemblance, ce ne peut être sur ce point, mais il
semble considérer que le nombre de 34 dents attribué à la hyène est supérieur de huit à
celui attribués aux loups, ce qui nous donnerait une dentition lupine de 26 dents ! La « largeur de la dernière des mâchelières » est-elle un critère suffisant ? Voir également
son brouillon du 24/09. • Les courriers de M. Antoine et de M. de Ballainvilliers, tous deux écrits le 23, ont dû se
croiser; la mention par l'intendant de peinture, etc. n'est peut-être pas une réponse aux
demandes de M. Antoine.
M. de Ballainvilliers envoie à M. de St.-Florentin le portrait de « l'animal qui a exercé tant
de cruautés dans la province, aussi fidèle que l'a pu faire le peintre qui réside à Clermont. » M. de St.-Florentin, en accusant réception, annonce qu'il l'a fait voir au Roi, et remercie
(A.D. P.-de-D. Inventaire c. 1736 p. 83). [Sept09]
364 • Qu'est-il advenu du portrait de l'animal ? Voir en index l’illustration Sept11.
Lettre de M. de Ballainvilliers au Roi: « Sire,
Nous sommes d'une joie inexprimable, M. Antoine de Beauterne, porte-arquebuse de votre Majesté, a tué
la Bête du Gévaudan. Averti que cet animal faisait des ravages dans les bois de l'abbaye royale des Chazes,
il envoya des valets des limiers et les chiens de la louveterie de votre Majesté pour la détourner. On fit dire à M. Antoine que la bête était dans les bois de Pommier. Et sur-le-champ cet officier partit du château du
Besset, près de La Besseyre, où il se trouvait, et arrivé sur les lieux, il commanda une battue dans les réserves.
Les gardes de votre Majesté et quarante tireurs du Languedoc fouillèrent le bois et M. Antoine se
plaça dans un détroit. Tout d'un coup il vit venir à lui, dans un sentier, le grand loup qui lui présentait le
côté droit et se tournait pour le regarder: sur-le-champ, il lui tire un coup de tromblon qui était chargé de
cinq dés de poudre, de trente-cinq postes à loup et d'une balle de calibre. Ce coup jeta par terre cette Bête
furieuse, lui creva l'oeil, et les postes la frappèrent du côté droit et à l'épaule. Le sieur Antoine fut renversé
par la force du recul de son tromblon. Cependant la Bête se releva et courut sur lui en tournant, et M. Antoine,
qui n'avait pas eu le temps de recharger son arme, appela du secours. Un nommé Rinchard, garde de
Mgr. le duc d'Orléans, arriva à temps, il tira sa carabine sur cette Bête et la frappa par derrière. Elle fit
alors 20 pas dans la plaine et tomba morte.
On reconnut que c'était un loup; il avait 32 pouces de hauteur après sa mort, 5 pieds 7 pouces et demi de
longueur et 3 pieds de circonférence, il pesait 150 livres. Le même jour, plusieurs habitants des villages voisins,
qui avaient été attaqués à différentes époques par la Bête féroce, ont été appelés sur les lieux pour reconnaître
le loup. Ils ont déclaré que c'était le même animal qui les avait attaqués et qu'ils avaient vu précédemment.
On lui a trouvé, en outre, la marque du coup de baïonnette que lui avait porté le jeune Portefaix.
M. Antoine de Beauterne, qui avait accompagné le sieur Antoine son père, a conduit l'animal à Clermont,
en chaise de poste, à l'intendance. On a fait l'ouverture de son corps devant plusieurs personnes. M.
Antoine fils, qui a fait empailler et embaumer le monstre, sera chargé de le conduire et de le présenter à
votre Majesté.
J’ai l’honneur, etc.
De Ballainvilliers » (Annuaire de la Lozère) • La date de la lettre de M. de Ballainvilliers au roi est une supposition de ma part. • En début de lettre, M. de Ballainvilliers confond M. Antoine et Antoine de Beauterne. • Comme dans beaucoup d’histoires de chasseurs, l'animal tué grossit après sa mort. M.
de Ballainvilliers lui attribue un poids de 150 livres (73.4 kg), alors que M. Antoine ne
parle que de 130 livres. Peut-être y a-t-il eu mauvaise lecture du PV manuscrit, par M.
de Ballainvilliers ou par l’imprimeur. Le chiffre de 130 livres semble confirmé par
d’autres courriers. • La blessure identifiée est celle causée par M.-J. Vallet, non Portefaix.
Lettre de Clermont: « Un de mes amis, qui arrive de Mende, a vu entre les mains de Mgr. l’évêque un état qui prouve que dans
ce seul diocèse l’animal, dont on vient de purger le pays, a dévoré 46 personnes et blessé 71. Tous ces faits
sont dans la plus grande exactitude. Vous pouvez y compter, comme si vous les aviez vus vous-même.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
24 septembre (Mardi) Date possible de l'autopsie de l'animal par le docteur Jaladon, sur ordre de M. de
Ballainvilliers (état, 27/09). L'opération nécessite un médecin, trois chirurgiens et deux
garçons (comptes, 27/09). M. Antoine fils repart avec le garde Lacoste pour Clermont
(lettre ci-dessous). M. Antoine écrit à M. de Ballainvilliers:
365 « 24 septembre. Au Besset.
J'ai été avant-hier coucher à l'abbaye de Pébrac, en Auvergne, et nos six valets de limiers ayant été au
bois dans ses environs, ils n'ont rien trouvé, et je suis revenu hier coucher ici, et lesdits valets de limiers ont
fait tous les bois qui nous entourent et n'ont rien trouvé. Nous irons demain, suivant vos bons avis, coucher à l'abbaye des Chazes pour tâcher de détruire la louve et les louveteaux, suivant ce que vous me marquez
d'assez intéressant à ce sujet.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
Même lettre ? « Monsieur, pour me rendre conforme à vos intentions, j’ai fait repartir tout de suite mon fils pour porter
vos ordres à la Cour avec le grand loup que j’ai tué. »
Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M. de Laverdy, au comte de St.-Florentin et
au duc de Choiseul: « ... l'arrivée de ceux des chiens que le Roi a eu la bonté d'envoyer pour chasser la bête féroce a déjà produit
un effet heureux. M. Antoine a tué un loup et m'a envoyé avant hier au soir en poste une bête monstrueuse par sa
grosseur et sa hauteur qui est fort extraordinaire, Cette Bête fut attaquée dans à une chasse que M. Antoine qu’il a fait
le 19 de ce mois dans le bois de Pommier, dépendant de la réserve de l'abbaye des Chazes près de Langeac
en Auvergne...
P. S. en travaillant à embaumer cet animal, les chirurgiens remarquent de plus en plus des différences sensibles
entre lui et le loup. Sa mâchoire examinée avec plus d’attention se trouve armée de 40 dents; on en
sent même une de plus dans l'alvéole de la mâchoire supérieure du côté gauche qui était prête a percer. Les
muscles du col sont très gros et indiquent une force extraordinaire. Les côtes sont disposées de façon que
l’animal avait la liberté de se plier de la tête à la queue, ce que le loup ne peut point faire. » (A.D. P.-de-D.
c. 1736) [Doc80] • Le brouillon de M. de Ballainvilliers est daté de septembre 1765 sans autre précision;
mais on peut le dater par rapport à l'arrivée de M. Antoine fils, le 22/09, « avant-hier
soir. » Voir le 19/09 pour une discussion des incohérences de dates. On remarque que
l'intendant, qui a la veille remarqué des similarités de l'animal abattu avec la hyène, renonce
ici explicitement à le qualifier de loup, tout en revenant sur le décompte des
dents.
Lettre du Gévaudan, reprise dans le Courrier du 08/10: « Nous ne connaissions pas tout notre malheur quand nous nous flattions qu’il n’y avait qu’un coup à faire
pour nous en délivrer. Nous n’en serons pas quitte pour un, ni pour deux; et ce sera souvent à recommencer,
avant qu’on en vienne à celui qui doit être décisif. L’hydre de Lerne n’était pas pour les régions qu’elle
infestait un fléau si terrible et si difficile à extirper que celui qui désole nos contrées. Il ne s’agit pas ici
d’un monstre à plusieurs têtes réunies sur un même corps; mais de plusieurs monstres dispersés, également
acharnés contre l’espèce humaine, et animés du même instinct cruel et dévorant pour la détruire et s’en repaître.
L’animal qui fut poursuivi pendant la journée du 29 août par les chiens du comte de Tournon et tué
sur le soir par Rinchard, garde de M. le duc d’Orléans, paraissait, à bien des marques, être celui qu’on regardait
comme le seul auteur de nos maux. Sa taille extraordinaire, son poil et sa couleur semblables au
poil et à la couleur d’un veau, la posture où l’on l’avait vu guettant de petits enfants qui gardaient des
vaches dans un bois, tout cela lui donnait une exacte ressemblance avec l’idée qu’on avait de l’unique Bête
qu’on croyait avoir à détruire. Le comte de Tournon s’y trompa comme les autres, et ne se croyant plus nécessaire
dans nos quartiers, il se retira chez lui. Mais depuis son départ une funeste expérience nous a
convaincus que l’animal qui périt ce jour-là n’en était qu’un entre plusieurs autres, et qu’il laissait des survivants
de son espèce aussi ennemis que lui de la nôtre.
366
Le 8 de ce mois à l’entrée de la nuit,un loup enleva sur la paroisse de Paulhac une fille d’environ 12 ans
qui ne fut trouvée que le lendemain matin à 500 pas de l’endroit où elle avait été prise. On s’étonna de la
force de cet animal qui avait pu traîner sa proie si loin dans un bois des plus fourrés et des plus escarpés; et
l’on vit avec autant d’horreur que d’étonnement l’état où il avait laissé ce malheureux cadavre. Il y avait
une cuisse d’enlevée, aussi net que si le plus adroit chirurgien en avait fait l’amputation.
Le 11 trois muletiers qui conduisaient six mulets apercevant un loup qui semblait vouloir les attaquer,
l’un d’eux lui tira de 22 pas un coup de fusil chargé à cendrée; l’animal, loin de fuir alla droit au feu, sauta
sur le muletier, lui déchira sa guêtre et son chapeau, le renversa; et c’était fait de lui, si ses camarades ne
l’eussent sauvé.
Le 12 auprès de la Font du Fau en Auvergne deux enfants âgés l’un de 14 à 15 ans, l’autre de 10 à 12,
badinant ensemble dans un pré derrière leur maison, furent attaqués sur les six heures et demie du soir par
un loup qui prit le premier par derrière, et lui donna un grand coup de dent à la nuque et deux au crâne: la
résistance que fit celui-là, lui ayant fait lâcher prise, il sauta sur l’autre et l’emporta à 50 pas. Le premier
se releva, ramassa sa petite arme, qui était une baïonnette au bout d’un bâton, et entreprit de dégager son
petit camarade, en lui criant sans son patois, n’aie point peur, s’il plaît à Dieu, je te sauverai. Un homme qui
avait vu ce combat de loin trouva tout fait lorsqu’il arriva. Le plus jeune enfant, malgré le secours que tacha
de lui donner son courageux camarade, eut le gosier percé de deux coups de dent et une joue emportée.
Le 13 une fille de 12 ans du village de Pépinet paroisse de Venteuges, fut dévorée par un loup à l’entrée
de la nuit. Ses parents la croyant dans quelque maison du voisinage ne s’en mirent point en peine jusques
sur les huit à neuf heures, que ne la voyant pas revenir, ils allèrent avec du feu à l’endroit où elle avait gardé
ses bestiaux. Ils n’y trouvèrent que ses coiffes; mais le lendemain, on trouva à 200 pas de là sur le bord
du bois le cadavre tout rongé et méconnaissable.
Le comte de Tournon informé de tous ces faits par le détail que lui en a envoyé M. Antoine, et invité à venir
le rejoindre, y est tout disposé, et dans peu de jours nous le verrons arriver avec son équipage et avec le
même zèle pour le bien public qu’il a déjà signalé par tant de fatigues. » (Généal43) [Doc189] • Bien que du Gévaudan, cette lettre est très en-retard sur les événements; mais M. Lafont
lui-même ne sera averti que le 26. • Voir 21/09 pour le retour du comte de Tournon.
Lettre de M. Antoine au comte de Tournon, reprise dans le Courrier du 15/10: « Le 16 septembre au soir il nous arriva un lévrier, deux limiers, huit chiens courants de la Louveterie, et
un bon limier de Fontainebleau, un valet de limiers avec un valet de chien pour les faire chasser. Le 18
trois valets de limiers furent coucher aux Chazes pour prendre connaissance s’il y avait les loups. Le 19 au
matin, ils nous mandèrent avoir vu un très grand loup, une louve et des louveteaux, ce qui nous y fit rendre
tout de suite. Leur rapport du lendemain fut qu’ils avaient détourné le loup, la louve et les louveteaux dans
une enceinte assez favorable, où nous fûmes la fouler avec nos chiens. M’étant posté à vingt pas d’une
plaine sur une croisée de trois ou quatre sentiers qui y aboutissaient, je crus de loin voir venir au travers
des feuilles un âne ou un muleton; mais à 50 pas je reconnus que c’était un loup qui s’y était arrêté ayant le
côté droit couvert de feuilles, et la tête à découvert en la repliant sur le côté. A l’instant je me dépêchai de
le tirer avec ma canardière chargée de cinq coups de forte poudre, de trente trois postes à loup avec une
balle de calibre dessus. Ce coup me fit reculer deux pas; mais le loup tomba. Je sifflai ma fanfare; je criai
hallali sur le plus haut ton, ce qui fit relever cet animal qui pour lors me parut un monstre de tout point, et
surtout par sa grandeur. Je m’aperçus que la balle lui avait percé l'oeil droit, et qu’il s’approchait en tournoyant à la distance de dix pas de moi, qui n’avais eu le temps que de mettre de la poudre dans ma canardière.
J'avoue que j’eus un peu peur, ce qui me fit tirer mon couteau de chasse pour le ficher en terre à côté
de moi. Je retournai ma canardière pour l’assommer avec la crosse, et je me rangeai par prudence un peu
sur la gauche. J’évitai par ce moyen sa furie, qu’il fut jeter sur des terres qu’il mordait et secouait de la
bonne façon, ce qui me força d’appeler à mon secours le sieur Rinchard posté tout près de moi, qui accourut
en me disant, Où est-il ? Je lui répondis, tiens, voilà son cul tout à l’air; et sur le champ il lui tira un
coup de sa carabine qui lui servit de lavement. L’animal sortit en plaine à 30 pas où il tomba raide. Nous
chassâmes ensuite les louveteaux qui se serrèrent dans des rochers. Le lendemain nous fîmes faire l’ouver-
367
ture de l’animal, après avoir trouvé qu’il pesait 130 livres, et qu’il avait cinq pieds sept pouces de longueur.
Le chirurgien de Saugues n’aperçut dans son corps que quelques os de mouton. Du reste il a toute la
ressemblance que l’on a donné de la Bête dévorante. Ayant fait venir plusieurs personnes qui avaient été
blessées, et attaquées ou qui avaient vu ladite Bête, elles ont déclaré qu’ils la reconnaissaient pour telle, ce
qui m’a engagé de l’envoyer tout de suite à Clermont à M. l’intendant, qui m’a mandé qu’il allait la faire
embaumer, et qu’il serait à propos que mon fils la portât au Roi, parce qu’après l’examen qu’ils ont fait à
Clermont, suivant une observation de M. de Buffon, ils y trouvent beaucoup de ressemblance avec la hyène,
tant par le nombre et la position des dents, qu’ils jugent différentes de celles des loups, que par bien
d’autres circonstances. Mon fils vient de repartir pour Clermont avec le sieur Lacoste pour y prendre cette
Bête et la porter au Roi, la faire peindre et modeler en bois recouverte de sa peau, afin de la montrer aux
curieux au profit des gardes qui sont restés ici. Nous allons demain coucher aux Chazes, parce que M. de
Ballainvilliers m’a mandé qu’il serait très à propos de détruire absolument le reste de la famille de ce
monstre; si nous la trouvons, nous avons lieu d’espérer de faire une jolie chasse, parce que les chiens sont à
présent en bon état de chasser.
Nous vous attendons, monsieur, avec la plus grande impatience. Si vous avez quelques chiens que vous
désiriez mettre à chasser le loup, faites les venir, nous les ferons chasser de notre mieux, étant aidés de six
valets de limiers qui vont aux bois les jours de chasse. On nous a avertis qu’il y a au dessus de la Font du
Fau une portée de louveteaux avec deux grands loups que nous pourrons aller chasser lundi 30. du courant.
Si vous pouvez arriver, monsieur, nous ferons notre possible pour vous amuser. » (Généal43) [Doc193] • La date de cette lettre, non fournie dans le Courrier, est calculée d’après différents indices:
nouveau départ d’Antoine fils pour Clermont, départ de M. Antoine pour les
Chazes.
25 septembre (Mercredi) M. Antoine retourne coucher à l'abbaye des Chazes (lettre, 24/09). M. Ozy,
apothicaire, fournit des produits pour l'embaumement de la Bête (état, 27/09).
26 septembre-7 octobre. M. Antoine et ses gardes couchent aux Chazes (comptes, 13/10).
26-28 septembre (Jeudi-Samedi) Selon l'abbé Ollier, curé de Lorcières, la Bête attaque sur sa paroisse, à
Marcillac, un jeune homme qui gardait des bestiaux; les gens du village le secourent à
temps, avant de poursuivre la Bête. La présence est signalée jusqu'au 28 (lettre, 03/01/66).
Probablement à la suite de ces événements, M. Ollier écrit un courrier à M. de Ballainvilliers
(lettre, 30/12). • Ce témoignage est bien entendu fondamental. S'il est avéré, M. Antoine n'a pas abattu
LA Bête; peut-être même pas UNE Bête. Nous n'avons malheureusement aucun moyen
de juger de la validité de ce témoignage particulier. M. Lafont doute de la véracité des
faits (lettre, 18/10) mais on peut remarquer que l'abbé s'est montré un rapporteur fiable
en plusieurs autres occasions. • La lettre de M. Ollier est datée seulement de « septembre » dans celle du 30/12.
26 septembre (Jeudi) Dans la nuit, M. Lafont reçoit l’exprès de M. Antoine du 22/09 (lettre, 29/09).
27 septembre (Vendredi) M. Antoine retourne aux alentours de Sainte-Marie-des-Chazes, en vain; deux
tireurs maladroits de Langeac manquent la grande louve (lettre, 28/09). M. Antoine fils
part de Clermont (Louis). Il a en poche un ordre de son père « pour qu’il lui soit fourni
aux différents relais, de St.-Flour à Versailles, les chevaux de postes qui lui seront nécessaires. » (Pic) M. de St.-Priest écrit deux lettres à M. Lafont; dans la première, il lui répond
sur la lettre de M. Antoine du 16, et dans la seconde sur la sienne du 22 (Pourcher).
M. de St.-Florentin entretient M. de l’Averdy sur les désastres qui sont arrivés dans la première
quinzaine du mois (Pourcher). Rapport officiel d'autopsie: « 27 septembre 1765.
Je soussigné Charles Jaladon, maître et démonstrateur de chirurgie, lieutenant de M. le premier chirurgien
du Roi, chirurgien major du régiment de Riom, membre de l'académie des sciences et arts de cette ville
368
de Clermont-Ferrand, certifions qu'en vertu de l'ordonnance de Mgr de Ballainvilliers, intendant de la province
d'Auvergne, me suis transporté en son hôtel à l'effet d'y voir et visiter la bête féroce qui a fait tant de
ravages dans le Gévaudan et les montagnes de l'Auvergne. A laquelle j'ai remarqué les cicatrices et plaies
dont il sera fait mention ci-après, et l'ayant faite transporter chez moi j'ai fait les plus exactes perquisitions
sur toutes les parties de son corps en présence de Maître Benoît du Vernin, docteur en médecine et doyen de
son collège, et de Maître François Fargeon, maître en chirurgie, prévôt de sa compagnie, J.-B. Raymond,
aussi maître et démonstrateur en chirurgie, qui ont la bonté de m'aider à l'examen et dissection dudit animal
après lesquelles perquisitions il résulte les remarques suivantes:
1° « Que l'animal commençait à tomber en putréfaction, ce qui se manifestait par l'odeur, la chute du
poil et de l'épiderme.
2° « Une cicatrice à la face interne de l'épaule droite qui pénétrait jusqu'au muscle.
3° « Plusieurs cicatrices aux deux poignets ou à la partie antérieure inférieure des jambes de devant.
4° « Deux trous situés à la partie postérieure des deux cuisses qui paraissent avoir été faits par une
balle.
5° « Un coup qui a percé le globe de l'oeil droit, pénétré dans la tête, et a fracturé les os de la base du
crâne et a procuré la mort de l'animal, lequel coup paraît avoir été fait par une balle.
6° « Une cicatrice derrière l'oreille gauche.
7° « Une autre cicatrice pénétrante obliquement dans les chairs à la partie moyenne antérieure de
l'épaule droite.
8° « La peau percée en différents endroits par de gros plombs ou chevrotines surtout dans le flanc
gauche.
9° « Plusieurs plombs de différentes grosseurs se sont trouvés dans les différentes parties inférieures de
cet animal.
10° « Les muscles du col de lombe du dos et de la mâchoire inférieure sont des masses de chair d'une
force bien au-dessus des loups ordinaires, toutes les autres proportions sont aussi plus considérables que
dans cette espèce d'animaux.
11° « Après avoir enlevé les téguments, les graisses et les parties musculeuses déjà sphacelées j'ai desséché
les parties charnues avec la liqueur indiquée par M. de Buffon, ensuite, avec l'esprit de térébenthine j'ai
placé dans l'interstice des muscles les poudres et les baumes dont on se sert dans les embaumements, les capacités
sont remplies de poudres odorantes et baumes balsamiques, sel pénétrant de toutes les parties extérieures
matelassées avec la même poudre par-dessus le lignement ordinaire, le tout couvert de sa peau...
12° « La peau de cet animal a été si fatiguée que tout son long poil est tombé, la partie qui recouvre
l'abdomen surtout s'est dépouillée de l'épiderme ainsi que quelques parties de la peau, suite de la mortification.
13° « Toutes les autres proportions ont diminué de volume par le dessèchement, c'est ce qu'on peut remarquer
par la table suivante: « Proportion du temps que j'ai pris.
dessèchement
pied pouce ligne pied pouce ligne
Longueur depuis le bout du nez jusqu'à l'extrémité de la queue 5 10 6 5 9 4
Longueur depuis le bout du nez jusqu'à la naissance de la queue 4 5 1 4 4 0
Longueur depuis le bout du nez jusqu'à l'occiput 1 1 0 1 1 0
Longueur du pied de derrière 2 9 2 6
Longueur du pied de devant 2 11 2 9
Longueur du plus grand onglon 1 1 1 1
Longueur des dents canines ou défenses 1 3 1 3
369 « Nombre de dents:
1° « A la mâchoire supérieure dix-huit, savoir six incisives, deux défensives et dix molaires, six du côté
droit et quatre du côté gauche, et une prête à percer du même côté.
2° « A la mâchoire inférieure vingt-deux, savoir six incisives, deux canines ou défensives, et quatre molaires.
Il y en a sept à chaque côté. [Le reste de la phrase incite à corriger « quatre » en « quatorze. »] « Le présent procès-verbal est sincère et véritable, en foi de quoi j'ai signé avec les ci-dessus nommés, à
Clermont-Ferrand le 27 septembre 1765. J. D. F. R. » (A.D. P.-de-D. c. 1736). • L'animal est décrit « au-dessus des loups ordinaires; » on peut en déduire qu'il est identifié
comme un loup, mais « extraordinaire, » une idée que l'on retrouvera pour la Bête de
Jean Chastel. • La cicatrice mentionnée en 2° semble insuffisante et mal placée pour être la blessure infligée
par Marie-Jeanne Vallet. • Les cicatrices en 3° font penser à des traces de capture dans un piège. • Comme mentionné plus haut, le docteur Jaladon remarque des blessures sur le flanc
gauche, alors qu'Antoine indique avoir blessé l'animal à droite. • Le poil est long fin septembre. Quand les loups prennent-ils leur pelage d’hiver ? • Le terme « sphacelées » signifie « affectées par une sphacèle, » ou forme sèche de la
gangrène. Merci à Phil Barnson. • Les mensurations en mesures modernes sont: longueur 1m93/1m90; sans la queue
1m46/1m43 (contre une moyenne de 1.19m, allant de 1.05-1.40m; la queue, 47cm, est
plus petite qu’elle ne devrait l’être chez un loup: 1/3 de la longueur, soit 63cm); crâne
36cm; pied arrière 7.4cm/6.8cm; pied devant 7.9cm/7.4cm; griffe 2.9cm; canine 3.4cm.
Voir en index l’illustration [Sept10], qui fournit des indications supplémentaires sur les
oreilles et les yeux. • La formule dentaire est celle d'un canidé, mais normalement un loup a sa dentition définitive
entre 5 et 7 mois. Une malformation est possible. Peut-on supposer qu'une douleur
dentaire ait influencé son comportement en le rendant féroce ? « État des drogues fournies pour l'embaumement de la Bête féroce.
- Du 25 septembre 1765, 23 livres poudre aromatique composée avec feuilles de rhue, de mélisse, de romarin,
de sauge, baume, thym, d'absinthe, marjolaine, de laurier, hissope, de mirthe, serpolet, de basilic, racine
d'iris, d'angélique, de flambe, de calamus aromaticus, de fleurs de rose, de camomille, mélilot, de lavande,
des écorces de citron et d'orange, de semences de fenouil, d'anis, de coriandre, de cumin. Ce qui fait à 40 sols 46 liv.
12 livres poudre balsamique composée avec myrrhe, aloe, oliban, benjoin, storax, calamite, girofle, noix
muscade, cannelle, poivre blanc, souffre, de chacun une livre et un quart 118 liv.
10 livres salpêtre 6 liv. 12 s.
4 livres liniment balsamique fait avec térébenthine de Venise, storax liquide, baume de copaü et autres
32 liv.
10 livres esprit de térébenthine 12 liv.
2 livres alun 1 liv. 10 s.
12 pintes liqueur dessiccative faite avec du sublimé corrosif, orpiment et autres 38 liv.
Le présent état montant à la somme de 254 liv. 2 s.
certifié véritable par nous marchand apothicaire soussigné à Clermont-Ferrand, ce 27 septembre 1765.
Signé: Ozy. » (A.D. P.-de-D. c. 1737).
Comptes de M. de Ballainvilliers:
370 « Pour honoraires d'un médecin, 3 chirurgiens et deux garçons occupés pendant 4 jours pour disséquer,
embaumer et dessécher la Bête, et la mettre en état d'être présentée à Versailles 200 livres
Gratification que j'ai donnée pour partager entre tous les gardes lorsque deux m'apportèrent à Clermont
la Bête féroce 300 livres
Enfin on fit encore la dépense suivante:
De la part de M. Gavoule pour deux cocardes de ruban gros-grain bleu et blanc 4 livres. » (A.D. P.-de-
D. c. 1737 sans indication de date in Fabre). • Je place ici les comptes de M. de Ballainvilliers, à défaut d'une date fournie.
Description des médecins: « C’était un loup carnassier: on trouva dans son corps des os de mouton et des lambeaux d’étoffes rouges.
Sa mâchoire présentait une rangée de quarante dents, les muscles de son cou étaient énormes et indiquaient
une force extraordinaire, ses côtes étaient disposées de façon que l’animal avait la faculté de se plier de la
tête à la queue, ses yeux étaient si étincelants qu’il n’était guère possible d’en soutenir le regard, sa queue était d’une longueur et d’une grosseur incroyables. En un mot, son aspect était celui d’une bête terrible. »
(Bull. 1884, 200) • La nature de ce document est incertaine. Elle apparaît dans André, et peut être interprétée
comme une lettre de M. de Ballainvilliers, la relation de M. Bès de la Bessière, ou
un autre document non précisé.
28 septembre (Samedi) Le roi fait lecture du courrier de M. de Ballainvilliers en présence de toute la
Cour, fait demander le fils aîné de M. Antoine, et s’entretient une heure avec lui (lettre,
30/09). Une lettre de son frère informe M. Lafont de l’arrivée de M. Antoine fils à Clermont
(lettre, 29/09). Lettre de M. Antoine, des Chazes, à M. de Ballainvilliers: « J'ai l'honneur de vous écrire, sans enveloppe faute de papier, que je me suis rendu ici pour exterminer la
veuve et les enfants de la bête que je vous ai envoyée. J'ai profité de votre avis; nous les avons chassés hier
quatre heures de suite, dans des bois si fourrés, entrecoupés de roches de façon qu'ils sont impénétrables,
de façon que nos chiens se sont rendus, de façon que nous avons été obligés de nous retirer; cependant deux
maladroits tireurs de Langeac ont manqué la grande louve bien près de l'endroit où ils l'ont tirée. Messieurs
de Langeac nous traitent fort mal en tireurs; ils nous envoient des gens qui n'ont jamais porté de fusil, de
douze ans ou bien treize ans au plus; cependant j'en avais pris 30 que j'ai payés chacun 12 sols sans aucun
batteur, ayant des chiens qui valent mieux que 400 batteurs.
A l'abbaye de la Chaze en Auvergne, ce 28 septembre 1765.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736).
29 septembre (Dimanche, pleine lune) M. Lafont écrit, de Mende, à M. de St.-Priest. Un orage et la pluie
en retardent l’envoi jusqu’au lendemain. « J’ai reçu un exprès de M. Antoine par lequel il m’a adressé la lettre ci-jointe pour vous, il vous y envoie
le procès-verbal qu’il a dressé au sujet d’un loup qu’il a tué du côté des Chazes, en Auvergne, à environ 15
lieues d’ici. La dépêche quoique datée du 22 ne m’est parvenue que le 26 dans la nuit. Il me marque
qu’ayant été informé qu’un gros loup et une louve faisaient des ravages du côté des Chazes en Auvergne à 3
lieues du Gévaudan, il s’y rendit avec mon frère, les gardes-chasses et les douze chiens qu’il a nouvellement
reçus de la louveterie du roi. Les chiens détournèrent dans un bois des religieuses des Chazes le loup, la
louve et les louveteaux. Le loup vint passer à l’endroit où M. Antoine était posté, lui présentant le côté. M.
Antoine lui tira à 50 pas un coup de sa canardière chargée de cinq charges de poudre, de trente-cinq postes
et d’une balle de calibre. Le loup reçut la balle dans l'oeil et les postes dans l’épaule ainsi qu’on l’a reconnu
ensuite. Il tomba sur le coup, se releva, fut à M. Antoine qui n’ayant pas eu le temps de recharger, appela le
371
sieur Rinchard, garde de Mgr. le duc d’Orléans, posté tout auprès de là. Celui-ci tira de fort près le loup
par-derrière. Il fit encore quelques pas après avoir reçu ce coup et tomba mort.
M. Antoine le fit porter au Besset, il y fit appeler plusieurs personnes qui avaient été blessées ou attaquées
par la Bête, notamment la servante de M. le curé de Paulhac, qui l’avait blessée, le 11 août. Elles y
trouvèrent bien de la ressemblance; il fit venir un chirurgien de Saugues qui l’ouvrit et n’aperçut rien qui
indiquât que cet animal eut mangé de la chair humaine. M. Antoine et mon frère m’ont marqué qu’il n’est
autre chose qu’un loup, mais d’une grosseur prodigieuse. Sa longueur depuis le museau jusques au bout de
la queue est de 5 pieds 7 pouces et demi; sa hauteur de 32 pouces; sa grosseur de 3 pieds; il pesait 130
livres.
M. Antoine fit partir M. son fils avec un des gardes pour le porter à M. de Ballainvilliers à Clermont.
Mon frère me marque par un second exprès, arrivé hier, que M. Antoine venait de recevoir une lettre de M.
son fils, qui lui mandait qu’il était arrivé à Clermont dans un jour et demi, que M. de Ballainvilliers trouve à propos qu’il aille lui-même présenter le loup au roi, qu’il a donné des ordres pour qu’on l’accommode,
afin qu’il arrive bien conservé.
M. Antoine, le fils, compte qu’il faudra deux ou trois jours pour le bien préparer et qu’il pourra partir
aujourd’hui ou demain et arriver à la Cour dans trois ou quatre jours.
Les expériences passées ne peuvent que donner de la méfiance sur les suites de cet événement. On a été
si souvent trompé par de fausses apparences qu'on ne saurait se promettre que le loup que M. Antoine a tué
fût l'auteur de nos malheurs. Il n'y a que le temps qui puisse le faire connaître; en mon particulier, je ne me
flatte de rien.
Je me propose d’aller revoir M. Antoine dans quatre ou cinq jours. J’aurai l’honneur de vous rendre
compte de mon voyage, dès que j’en serai de retour.
J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Lafont.
P.S. L’exprès porteur de cette lettre devait partir hier; mais un orage violent, suivi d’une pluie abondante,
qui s’est soutenue pendant tout le jour, toute la nuit dernière et ce matin, l’ont arrêté jusqu’à cet aprèsmidi,
qu’il se met en route. » (A.D. Hérault c. 44).
30 septembre (Lundi) Dans l’après-midi l’exprès de M. Lafont se met en route (lettre, 29/09). L’épouse
de M. Antoine écrit à son mari: « Versailles, 30 septembre.
Après une inquiétude mortelle, mon très cher bon ami, et la plus grande tristesse dont j'ai été pénétrée
par votre dernière lettre où il paraissait qu'il n'y avait plus rien à espérer de ce triste état, je reviens tout
d’un coup à la joie la plus inexprimable, la tête nous en tourne à tous de plaisir. Que n'êtes vous donc avec
nous pour la partager et pour être témoin de la satisfaction que cela fait à la Cour et à la ville. Ma maison
ne désemplit pas toute la journée pour recevoir des compliments. Quel coup heureux, et quel bonheur pour
vous et pour nous que ce soit vous-même qui ayez tué ce furieux animal ! Votre fils Beauterne me mande être désespéré d'avoir quitté sa place pour courir à votre hallali. Quelle augmentation de gloire qu'il aurait
aussi reçue, s'il eût pu tuer la louve dans le même instant !
Il ne peut y avoir de satisfaction pareille à la vôtre et à la nôtre, car le Roi ne fait que parler de cela
toute la journée; depuis que Sa Majesté en a reçu le procès-verbal, elle a voulu faire elle-même la lecture
en présence de toute la Cour, et sur-le-champ, le Roi a fait demander votre cher fils aîné, le capitaine, auquel
Sa Majesté a fait l'honneur de lui parler une heure entière, en lui disant les choses les plus honorables
sur votre compte, et tous les seigneurs de la Cour l'ont embrassé. Sa Majesté a eu la bonté de se rappeler
toutes vos belles actions sur la chasse et sur les dangers dont vous l'aviez tiré, dans les chasses du sanglier
et du cerf, et de tout votre zèle à le servir.
... J'ai fait dire des messes en actions de grâces, et prie Dieu de tout mon coeur, pour qu'il vous rende et
vous ramène dans le sein de votre chère famille. Je n'aurais jamais de bras assez grands pour recevoir et
embrasser de toute mon âme le meilleur de tous les maris et le plus tendre des pères. » (A.D. P.-de-D. c.
1736)
372 • En transcrivant ce document, Fabre donne la date du 20/09, bien évidemment une erreur.
Lettre d’Avignon, reprise dans le Courrier du lendemain: « On donna au public dans le Courrier du vendredi 20ème de ce mois une lettre du Puy-en-Velay datée du
10, qui annonçait que la fameuse Bête du Gévaudan avait enfin été tuée. Mais bien loin de donner cette
nouvelle pour certaine, on témoigna la crainte qu’on avait qu’elle ne fût fausse, et cette crainte n’était que
trop bien fondée. Une autre lettre qu’on a reçue du Malzieu, et qui est de même date que celle du Puy, la
contredit et la dément, du moins équivalemment, par le silence qu’elle garde sur cet événement si désiré et
si désirable. En racontant divers funestes signes de vie que ce pernicieux animal a données depuis les derniers
qui avaient été publiés, non seulement elle ne dit pas qu’il ait été tué, mais elle ne dit pas même que le
bruit en ait couru. Aurait-on ignoré au Malzieu, si voisin des endroits que la Bête fréquente, ce qu’on aurait
su au Puy qui en est beaucoup plus éloigné ? Et un bruit qui aurait eu son fondement, n’eût-il été qu’apparent,
et occasionné comme on l’a déjà vu quelques fois, par un quiproquo, n’aurait-il pas dû se répandre au
Malzieu avant que d’aller jusqu’au Puy ? On n’observera point ici que tandis que la lettre du Puy annonce
l’arrivée du comte de Tournon dans cette ville, celle du Malzieu, quoique de même date, le suppose encore
dans le Gévaudan; parce qu’il est très possible qu’on ait plutôt su son retour dans son pays qu’on n’a su
son départ au Malzieu. Mais on ne peut assez s’étonner que deux lettres écrites de main respectable, et datées
l’une et l’autre du 10 septembre, soit si mal d’accord sur un même sujet. Quoi qu’il en soit, voici ce que
porte celle du Malzieu. » (Généal43) [Doc315] • L’article se poursuit par la lettre du Malzieu du 10/09.
1 octobre (Mardi) Le Courrier d’Avignon rapporte les lettres du Malzieu du 10/09 et celle d’Avignon
de la veille. M. Antoine fils et la Bête arrivent à Versailles; l’animal est porté chez M. de
St.-Florentin puis chez la Reine pour y être exposé (lettre, 02/10). M. Antoine fils aurait insulté
Gravois de St.-Lubin lors d’une dispute portant sur l’utilisation du procédé recommandé
par M. de St.-Lubin en mai. M. de St.-Lubin avertit le comte de Noailles (lettre,
06/04/68). [Sept07-09] Lettre du Gévaudan, reprise dans le Courrier du 11/10: « M. Antoine a tué un loup d’une grosseur extraordinaire. M. l’intendant d’Auvergne l’a fait embaumer, et
il l’a envoyé au Roi. Sera-ce la fameuse Bête dont on a tant parlé, et dont ce pays a tant à se plaindre? c’est
ce que le temps nous apprendra. » (Généal43) [Doc190]
2 octobre (Mercredi) Lettre: « Paris, le 2 octobre 1765.
M. Antoine le fils, arriva hier à Versailles avec la Bête féroce qui fut portée sur-le-champ chez M. le
comte de St.-Florentin, et ensuite chez la reine où elle fut exposée aux yeux de toute la Cour, qui n'y vit
qu'un loup carnassier, armé de défenses un peu plus extraordinaires que celles connues. On ne manqua pas
d'en détailler la figure. Il a été tiré successivement par Antoine le père et par le garde-chasse dont on a parlé.
Ainsi ils partagent l'honneur de sa défaite et sans doute ils auront la même récompense. On a injecté cet
animal pour le conserver: on croit qu'il laisse postérité. » (Bibliothèque de l'Institut, 2803 A.L.) • Pas d’auteur indiqué pour cette lettre.
Publication d’un placard d’une seule feuille volante: « Relation de la prise de la Bête féroce qui a fait de si cruels ravages dans les provinces d’Auvergne et de
Gévaudan et autres, et qui a été tuée dans les bois de Pommiers, en Auvergne, le 20 septembre 1765. Permis
d’imprimer et distribuer ce 2 octobre. De Sartine. De l’imprimerie de Cl. Herissant, rue Notre-Dame, à
la Croix-d’Or. » (B.N., réserve, c. L. K2. 786).
373
3 octobre (Jeudi) Lettre de M. de Choiseul à M. de Ballainvilliers, le remerciant de l'envoi du procèsverbal
de la mort du loup des Chazes (A.D. P.-de-D. c. 1736; Expo). Lettre de Haute-Auvergne,
reprise dans le Courrier du 15/10: « M. Antoine a tué un grand loup dans un bois de cette province appartenant à l’abbaye des Chazes. M.
l’intendant, après l’avoir fait embaumer, l’a envoyé en poste à Versailles. On croit communément que cet
animal est le même dont on a parlé si longtemps, et qui s’est distingué de tous les autres de son espèce par
tant de funestes effets de son instinct sanguinaire et vorace. Mais qui oserait l’assurer, après tant de fausses
assurances qu’on a données de sa mort, trompé par la ressemblance qu’avaient avec lui plusieurs de ceux
qu’on a fait périr ? Et quand ce serait lui-même, le coup qui l’a détruit suffirait-il pour nous rassurer ? et
quand il n’aurait point d’imitateurs de sa cruauté et de sa voracité dans les races des loups qui lui sont étrangères, n’en aura-t-il point dans ceux de sa famille et de son mauvais sang ? Or on assure que ce grand
loup qu’a tué M. Antoine, avait pour femelle et a pour veuve une grande louve digne de lui, et pour enfants
quatre louveteaux qui pourront bien, si on les laisse croître, se montrer dignes de leur père. Il n’est donc
pas temps encore de nous croire hors de danger; et il faudra qu’il se soit passé bien des jours et même bien
des semaines, sans aucune de ces sanglantes scènes que nous avons si souvent déplorées, pour nous mettre
en droit de nous flatter qu’il n’y en a plus à appréhender. » (Généal43) [Doc191]
4 octobre (Vendredi) M. Antoine et ses gardes chassent à nouveau aux Chazes. Ils pensent avoir
blessé la louve qui s’enfuit (lettre, 05/10); il s’agit en fait d’un autre gros loup (Procès-verbal,
14/10). M. de St.-Priest répond à la lettre de M. Lafont du 29/09; dans une autre à part
il lui fait des réflexions sur la lettre de M. Antoine du 22/09. M. de St.-Florentin écrit à M.
de St.-Priest en lui recommandant de faire tuer tous les loups des Chazes et de l’informer
de tout ce qui s’y passera. (Pourcher). Gazette de Cologne: « La Bête féroce du Gévaudan serait morte depuis le 29 du mois dernier, si les personnes respectables, dont
on emploie le témoignage, pour appuyer la vérité d’une nouvelle aussi intéressante, voulaient elles-mêmes
et en bonne forme nous le garantir. Quoiqu’il en soit, l’histoire de sa naissance et de ses brigandages, les
circonstances de sa mort et son oraison funèbre, avec son portrait gravé en taille douce, vont paraître par
lambeaux et remplir nos feuilles publiques, jusqu’à ce qu’il plaise à sa troisième ou quatrième résurrection
de fournir, comme auparavant, à de nouveaux remplissages. » (Séité).
Gazette de France: « Le sieur Antoine de Beauterne, qui avait accompagné le sieur Antoine son père, est arrivé en poste avec
le corps de l’animal et a eu l’honneur de le présenter au Roi le 1er de ce mois. Les chasseurs les plus expérimentés
ont jugé que c’était un véritable loup, qui n’avait rien d’extraordinaire ni pour la taille ni pour la
conformation. » (Séité). • Cette formulation est reprise dans le Courrier du 15/10.
5 octobre (Samedi) Une jeune fille, gardant un troupeau avec des camarades, voit de loin la Bête à
proximité de Chabanoles et en tombe évanouie (lettres, 30/12, 03/01/66). • Il s’agit toujours des rapports de M. Ollier, curé de Lorcières. En l’absence de plus de
précisions, ce seul incident n’a pas grande valeur. S’agit-il seulement de la Bête ?
Lettre de M. Antoine, du Besset, à M. de Ballainvilliers: « 5 octobre. Je n'ai pas manqué de faire tout mon possible pour détruire la grande louve et deux louveteaux
qui restaient de celui que j'ai tué dans le bois de l'abbaye royale des Chazes. Nous les avons chassés hier
pour la troisième fois; dans la seconde chasse, elle avait été tirée deux coups par des maladroits qui ont été
374
sans effets; hier, elle a été tirée par deux de nos gardes et elle faisait beaucoup de sang, de sorte qu'elle a
refui très loin, ne la pouvant suivre par l'impossibilité du pays. Aujourd'hui j'ai envoyé les valets de limiers
pour reconnaître si elle était revenue, ils n'ont revu que les louveteaux qu'ils n'ont pu détourner et que sûrement
nous irons chercher demain...
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
Même lettre ? Post-scriptum: « Ayez la bonté de me marquer combien voulez-vous que je donne au chirurgien qui a pansé pendant 15
jours l’enfant de Buffat, paroisse de Pinols en Auvergne [dont la bête] avait tordu le col et qui est tout à fait
dans le besoin. » (A.D. P.-de-D. c. 1736/44) • Voir 13/09 pour l’attaque du Bessat, ainsi que l’état de services du médecin.
7-13 octobre La Bête paraît aux environs des bois de la Bastide, près de Marcillac, où une fille nommée
Jeanne Jouve garde un troupeau. Cherchant à l’attaquer par derrière, la Bête tourne plusieurs
fois autour d’elle. Jeanne jette des grands cris, et 3 ou 4 hommes sortent du bois, la
délivrent et la tirent de danger (lettre, 30/12).
8 octobre (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie un article (Blanc) reprenant la lettre du 24/09. Le
comte de Tournon, accompagné de MM. du Bay et de La Garde, de 12 tireurs et de 36
chiens, passe par le Puy-en-Velay pour rejoindre M. Antoine (lettre, 10/10). Lettre de M.
Antoine à M. de Ballainvilliers au sujet de la louve blessée. Il annonce que le comte de
Tournon est revenu avec sa meute pour achever l'extermination des loups qui restent (A.D.
P.-de-D. c. 1734). • Voir la lettre du 14/10 pour les circonstances du départ du comte de Tournon.
10 octobre (Jeudi) M. de l’Averdy annonce à M. de St.-Priest l’arrivée à Paris de M. Antoine fils avec
son loup (A.D. Hérault). Lettre du Puy-en-Velay, reprise dans le Courrier du 18/10: « L’animal que M. Antoine a tué ayant laissé des survivants de son espèce, le comte de Tournon a engagé
deux braves gentilshommes de ses voisins, MM. du Bay et de La Garde, à se joindre à lui avec leurs équipages;
et malgré les pluies qui ont régné durant quelques jours, et l’approche de la mauvaise saison, ils ont
passé par notre ville le 1er de ce mois accompagné de douze tireurs ou piqueurs suivis de 36 chiens, dans le
dessein de ne point abandonner M. Antoine que quand leurs efforts ne lui seront plus utiles. Il y a lieu d’espérer
que leurs talents joints à une expérience consommée ne contribueront pas peu à seconder les bonnes
opérations de ce brave officier. Heureux les uns et les autres, et plus heureux encore les habitants du pays
qui sert de théâtre à leur zèle, si de toutes ces bonnes opérations il y en a enfin quelqu’une qui soit décisivement
efficace, et qui n’en laisse plus d’autres à faire. » (Généal43) [Doc192]
11 octobre (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Gévaudan du 01/10 (Généal43). Publication
d'une estampe: « Véritable figure de la Bête féroce qui a tant ravagé le Gévaudan et l'Auvergne, et dont M. Antoine (1)
chevalier de St.-Louis, et seul porte-arquebuse de sa Majesté, qui après de fréquentes chasses l'a enfin rejointe
dans le bois de la réserve de l'abbaye royale des Chazes où il lui a tiré un coup de carabine dans l'oeil
droit. A 50 pas de distance, cette Bête s'est relevée et à couru avec une telle promptitude sur lui, qu'il l'obligea
d'appeler du secours, ce fut M. Rinchard (2), garde de Mgr. le duc d’Orléans, qui est arrivé à temps,
qui du coup l’a fait reculer 25 pas, et tomber morte. Il y a encore la mère et 4 petits (3).
Avec permission, ce 11 octobre 1765.
De Sartine.
A Paris chez Maillet, rue St.-Jacques, au dessus de celle des Mathurins, à côté du grand St.-Rémy. »
[Sept01]
375 • Dans cette estampe, M. Antoine et son garde sont à pied. Le loup est clairement blessé
du côté gauche – mais ces représentations, pour beaucoup imaginaires, souvent contradictoires
entre elles, ne peuvent constituer des preuves.
Gazette de Cologne: « Le Gévaudan et l’Auvergne sont heureusement délivrés de la Bête féroce, qui désolait depuis longtemps
ces deux contrées de la France. On peut croire cette nouvelle d’après le témoignage des messieurs, qui ont
la direction de la Gazette, qui s’imprime en France, et qui n’y insèrent que des faits, qu’ils ont sagement discutés
et vérifiés. » (Séité)
12 octobre (Samedi) M. de Ballainvilliers, dans une lettre, emploie l’expression « bête féroce. » (A.D.
P.-de-D. c. 1737)
13 octobre (Dimanche) Lettre de M. Antoine, du Besset: « Nous ne savons pas encore si la louve blessée à sang est morte, nous la recherchons dans les environs où
elle a été blessée ainsi que ses deux louveteaux ce qui est de la plus grande conséquence à détruire quoi
qu'on nous mande ailleurs que deux loups ont dévoré onze moutons en une semaine, de deux hameaux
seulement, mais nous nous flattons que si nous avons détruit cette louve et sa maudite race, notre besogne
sera bien avancée, ainsi que la saison ici qui nous forcera de discontinuer et de nous en aller.
Comme je finissais ma lettre, Mme la prieure de l'abbaye des Chazes me vient de mander que les deux
louveteaux de cette maudite race ont reparu dans les bois, sans qu'il soit fait mention de la louve blessée en
dernier lieu. Nous y envoyons ce soir trois valets de limiers, et demain nous irons tous ensemble pour détourner
ces deux louveteaux que nous n'avons pas voulu détruire, sans auparavant avoir détruit cette louve.
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) État: « État des fourrages, des ferrages et pansements des chevaux, fournis par le Gévaudan et l’Auvergne à MM.
Antoine, père et fils, aux gardes-chasses et suite, depuis le 23 juin dernier, jour de l'arrivée de M. Antoine et
de sa troupe à Saugues, jusques à ce jourd'hui 13 octobre.
Pour les couchées des chevaux de MM. Antoine, père et fils, des gardes-chasses et de la suite lors de leur
arrivée à la ville de Saugues en Gévaudan avec séjour: 23.10
- Foin et herbe aux lieux d’établissement de MM. Antoine, père et fils, des gardes chasse et suite:
Pour de l’herbe achetée, le 29 juin, du nommé Charrade de Sauzet à défaut de foin dont la récolte
n’avait pas encore commencé, dix livres quatre sols: 10.4
Le 30 juin, pour de l’herbe achetée du nommé Daumaizon à défaut de foin, trente livres: 30
Pour 12 quintaux de foin livrés aux chevaux de MM. Antoine, père et fils, et leur domestique pendant
leur séjour à Sauzet à raison de 25 sols le quintal, quinze livres: 15
Pour herbe et foin livrés par M. Prolhac de Venteuges aux nommés Rinchard, son neveu, Lacour et Pélissier,
gardes-chasses pendant le temps de leur établissement à Venteuges à raison de 6 sols la couchée, y
ayant à eux quatre 60 couchées, dix-huit livres: 18
Pour herbe et foin, livré par Meyronenc de Combret aux nommés Frigaud, Delion, Lachenay, Lesteur et
Bonnet, gardes-chasses, pendant le temps qu’ils ont eu leur établissement à Combret à raison de 6 sols la
couchée, y ayant à eux cinq 140 couchées, quarante-deux livres: 42
Plus pour avoine, six livres six sols: 6.6
Pour foin livré par Montel de La Barthe aux nommés Maréchaux et Lecomte, pendant le temps qu’ils ont
eu leur établissement à La Barthe à raison de 6 sols la couchée, y ayant à eux deux 172 couchées, cinquante
et une livre douze sols: 51.12
376
Pour foin livré par le nommé Merle de Combret aux sieurs Lacoste et Lecomte, pendant le temps qu’ils
ont eu leur établissement à raison de 6 sols la couchée, y ayant à eux deux 38 couchées, onze livres huit
sols: 11.8
Pour foin livré par M. le curé de La Bessière aux chevaux des sieurs Dumoulin et Bonnet, pendant le
temps qu’ils ont eu leur établissement audit lieu de La Bessière à raison de 6 sols par couchée, y ayant à
eux deux 114 couchées, trente-quatre livres quatre sols: 34.4
Pour foin livré par le nommé Biscarrat d’Auvers aux chevaux des sieurs Rinchard, son neveu, Frigaud et
Delion, gardes-chasses, pendant le temps de leur établissement audit lieu d’Auvers, faisant 192 couchées
dont 102 à raison de 8 sols et 90 à 7 sols, soixante-douze livres six sols: 72.6
Pour 254 quintaux de foin livrés par M. Bouquet aux chevaux de M. Antoine au lieu du Besset, où il a
son établissement depuis le 24 juillet, ou aux chevaux de bât ou à ceux des gardes y ayant eu le plus souvent
quelqu’un de couchée et les autres y venaient journellement avec leurs chevaux, qui ont été nourris pendant
quelques heures sur ledit fourrage, ledit foin acheté du dit sieur Bouquet à raison de 25 sols le quintal, revenant
lesdits deux cent cinquante-quatre quintaux à trois cent dix-sept livres dix sols:
317.10
Pour quatorze quintaux 76 livres foin acheté de plus pour la fourniture du Besset du nommé Valette à
raison de 22 sols le quintal à seize livres quatre sols: 16.4
Total: 648.4
- Fourrage des courses.
Pour fourrage fourni à Broussoles, paroisse de Lorcières, aux chevaux de M. Antoine et de sa suite qui
s’y transportèrent, le 6 juillet, à l’occasion du meurtre d’une fille, arrivé le 4 juillet, sept livres treize sols et
six deniers: 7.13.6
Remboursé à M. Antoine fils, pour le fourrage de deux chevaux lors d’un voyage qu’il fit à Clermont et
pour lequel il partit le 10 juillet, onze livres huit sols: 11.8
Le 16 juillet, pour de l’herbe fournie aux chevaux étant de couchée à Paulhac, la nuit du 15 au 16, six
livres: 6
Pour de l’herbe fournie à une autre couchée à Paulhac, la nuit du 20 au 21, cinq livres: 5
Pour fourrage fourni aux chevaux de M. Antoine et de tous les gardes à une autre couchée à Paulhac,
dix livres dix sols: 10.10
Pour une couchée des chevaux des gardes qui se sont transportés à La Besseyre-St.-Mary, le 23 juillet,
trois livres douze sols: 3.12
Le 6 août, pour différentes couchées des chevaux de M. Antoine ou de ses gardes à la ville du Malzieu en
différents temps, cinq livres deux sols: 5.2
Pour différentes couchées à Saugues, huit livres dix sols: 8.10
Pour autres à Langeac, 3 livres: 3
Aux sieurs Rinchard, Maréchaux et Lesteur, gardes-chasses, pour dépense de fourrage en différentes
courses, six livres quinze sols: 6.15
Au sieur Lachenay pour différentes dépenses, six livres neuf sols: 6.9
Au sieur Dumoulin pour mêmes dépenses, six livres: 6
Au sieur Pélissier pour mêmes dépenses, six livres dix-huit sols: 6.18
Au sieur Lacoste, garde général, pour mêmes dépenses, huit livres: 8
Total: 746.1.6
Remboursé à M. Antoine, fils, pour la dépense des chevaux à St.-Flour, quant il a été à Clermont, dix
livres quatorze sols: 10.14
Pour le foin fourni dans différents villages, pendant le temps qu’on a pris poste aux chasses, dix livres
quatorze sols: 10.14
Pour le fourrage fourni aux chevaux de M. Antoine et de sa troupe pendant sept couchées à Pébrac,
soixante-six livres quinze sols: 66.15
Pour les couchées des chevaux de M. Antoine et de ses gardes aux Chazes, pendant onze jours, commençant
le 26 septembre et finissant le 7 octobre, cent trente-sept livres treize sols: 137.13
377
Pour 59 setiers et demi d’avoine livrés par le sieur Bouquet qui, à l’exception d’un petit article employé
ci-dessus, a fait l’entière fourniture de l’avoine aux chevaux de M. Antoine et aux chevaux de bât, d’abord à
Sauzet et ensuite au Besset; ainsi qu’aux chevaux des gardes-chasses dans les lieux de leur établissement et
qui leur a encore fourni le plus souvent pour leur courses, lesdits gardes emportant ordinairement de
l’avoine avec leurs chevaux aux dites courses; lesdits 59 setiers et demi d’avoine ayant été achetés à raison
de 7 livres 4 sols le setier et revenant en tout à la somme de quatre cent vingt-neuf livres huit sols:
429.8
Total de la fourniture du fourrage, treize cent quatre-vingt-dix-huit livres un sol six deniers:
1398.1.6d
A distraire de ladite somme de 1398 livres 1 sol 6 deniers pour le contingent de l’Auvergne, neuf portions
sur dix-neuf, et revenant les neuf-dix-neuvièmes à six cent soixante-deux livres seize sols six deniers:
662.16.6
Reste pour la fourniture du fourrage concernant le Gévaudan, trente-sept livres neuf sols et neuf deniers:
37.9.9
Pour nourriture et pansements de trois chevaux du nombre de ceux livrés par le Gévaudan, lesquels chevaux
avaient pris chacun un écart et furent envoyés à la ville de Saugues où ils ont été traités par un maréchal
jusques à leur guérison, vingt-sept livres: 27
A un homme employé pendant cent dix jours à panser les chevaux de M. Antoine et à faire la livraison du
fourrage aux chevaux des gardes-chasses et suite, ledit homme payé à raison de 15 sols par jour, outre sa
nourriture qui lui a été donnée chez M. Antoine, revenant les cent dix journées à quatre vingt-deux livres
dix sols, dont la moitié concernant le Gévaudan revient à quarante et une livres cinq sols:
41.5
A un autre homme employé pendant le même temps à conduire les chevaux de bât, ledit homme payé à
raison de 30 sols par jour à la charge de se nourrir sur ce salaire, lequel revient pour cent dix journées à
cent soixante-cinq livres, dont la moitié concernant le Gévaudan, se porte à quatre-vingt-deux livres dix
sols: 82.10
Total: 923.9.9
Nous François Antoine, chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du roi, lieutenant
des chasses de sa Majesté, envoyé par ses ordres dans les provinces du Gévaudan et d’Auvergne,
après avoir fait dresser en notre présence le compte ci-dessus, l’avons arrêté et suivant icelui le contingent
du Gévaudan se porte à la somme de neuf cent vingt trois livres neuf sols neuf deniers que M. Lafont, subdélégué à Mende, a remboursé ou payé en entier aux intéressés.
Au Besset, le 13 octobre 1765.
Antoine. » (Pourcher)
14 octobre (Lundi, nouvelle lune) Procès-verbal de M. Antoine: « Procès-verbal fait en présence de Mme de Lugeac, abbesse de l’abbaye royale des Chazes, en Auvergne,
de M. Lafont, de M. Pic, curé de cette paroisse, des sieurs Pélissier, Regnault et Dumoulin, gardes-chasses
de Son Altesse sérénissime Mgr. le duc de Penthièvre, ainsi que les sieurs Lafeuille et Berry, valets des limiers
de l’équipage de la louveterie du roi, lesquels sont tous soussignés.
L'an 1765, le quatorzième jour du mois d'octobre, nous François Antoine, chevalier de l’ordre royal et
militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du roi, lieutenant des chasses de sa Majesté, envoyé par ses ordres
dans les provinces de Gévaudan et Auvergne, avec un nombre de gardes-chasses, tant de sa Majesté que de
leurs Altesses sérénissimes les princes du sang, à l'effet d'y détruire la Bête féroce et les loups qui ont désolé
ces deux provinces jusqu'à présent, ayant le bonheur de tuer le grand et prodigieux loup qui avait selon
toute apparence, la meilleure part de ces désastres, ayant les ordres de Mgr. le comte de St.-Florentin et
nous ayant été mandé par M. le commandant de ces deux provinces de faire notre possible pour détruire la
louve et les deux louveteaux du dit loup.
378
A cet effet nous déclarons par le présent procès-verbal nous être trompé dans la dernière chasse, ayant
déclaré que nous avions blessé à sang ladite louve. Car c'était un grand loup qui était venu aux hurlements
qu'elle faisait toutes les nuits, et nous ne doutons pas que ledit loup ne soit mort, ayant été mourir bien loin
des deux coups de fusil bien appliqués qu'il avait reçus.
A l'égard du louveteau tiré à ladite chasse, il a été mourir sous une carrière de roches impraticables à
fouiller. Depuis ce temps, nous n'avions pas voulu tuer les louveteaux que nous n'eussions tué la mère. Or
ayant été averti au Besset, le jour d'hier, que ladite louve et ses louveteaux avaient dévoré six moutons, de
quoi les cinq valets des limiers avaient connaissance, nous sommes arrivés ce jourd'hui de bon matin à ladite
abbaye des Chazes et [les valets des limiers] nous ayant fait rapport qu'ils y avaient détourné dans une
même enceinte la louve avec son louveteau, nous nous sommes déterminé à les chasser tout de suite. Ayant
bien ordonné que l'on ne s'attachât qu'à ladite louve qui au premier coup de trompe a débuché, ce qui a fait
que les chiens ont été une bonne demi-heure à la rapprocher bien loin où elle avait refui dans des gorges et
des caves terribles où le sieur Regnault s'est transporté avec quelques chiens qui l'ont relancée et ils l'ont
chassée encore environ une heure et demie, après quoi ledit sieur Regnault l'a tirée et blessée. Et ensuite
elle est venue se faire tuer par deux paysans de la ville de Langeac en Auvergne, dans la même enceinte et
environ 20 pas d'où j'ai tué ledit grand loup. L'ayant faite ouvrir, nous n'avons rien trouvé dans sa capacité
que très peu de chose. Suivant la mesure prise par nous, elle avait 26 pouces de hauteur, l'on a reconnu à
ses brèmes avoir nourri plusieurs louveteaux, dont il n'y en reste plus qu'un que nous espérons aussi détruire.
Après quoi les neiges commençant à tomber ici abondamment même sur la Margeride, s'il n'arrive
pas de nouveaux malheurs nous serons forcés d'interrompre nos chasses, car il y a 24 jours ce jourd'hui que
personne n'a été attaqué ou dévoré; mais bien de moutons, chèvres et cochons mangés par les loups qui
courent toujours le pays.
En foi de quoi, nous avons affirmé véritable le présent procès-verbal le jour et an que dessus.
Antoine; Lugeac, abbesse des Chazes; Pic, curé de la paroisse des Chazes, Beauvergier, prieure; Pélissier;
Regnault; Dumoulin; Lachenay; Lestans; Lafeuille; Berry. »
Note ajoutée: « M. Antoine a depuis mandé à M. de Ballainvilliers que le dernier louveteau a été tué, qu'il est plus fort
que la louve et qu'il aurait suivant toute apparence égalé son père en taille et en grosseur. » (A.D. P.-de-D.
c. 1736). • M. Antoine laisse pour morts, sans assurances, « un grand loup » et l’un des louveteaux. • Le rapport que dit avoir reçu M. Antoine la veille ne correspond pas à celui qu’il décrit
le 13: « les deux louveteaux de cette maudite race ont reparu dans les bois, sans qu'il
soit fait mention de la louve blessée en dernier lieu; » « ayant été averti au Besset le
jour d'hier que ladite louve et ses louveteaux avaient dévoré six moutons, de quoi les
cinq valets des limiers avaient connaissance. » Mais on peut supposer qu’il a reçu deux
rapports, l’un de la prieure, l’autre des valets. • La louve mesure 70cm de haut, contre 87 pour le mâle. • La mort des louveteaux pose des difficultés. M. Antoine mentionne un louveteau tué « à
ladite chasse » en plus des deux accompagnant la louve. Aucun autre document ne mentionne
ce troisième louveteau. Quelle est « ladite chasse » ? Celle du 04/10 ? Dans la
lettre, « ladite louve et ses louveteaux » se transforment trois lignes plus loin en « la
louve et son louveteau ». Le 16, un louveteau est tué; il n’en reste alors plus qu’un... • La note ajoutée doit dater d’après le 19/10 et l’annonce officielle par M. Antoine de la
mort du dernier louveteau; elle reprend les termes de sa lettre du 19. « Nous soussignés, habitants de Langeac et Chanteuges, tant pour nous que pour tous ceux ici présents,
commandés pour la chasse, reconnaissons avoir reçu de M. Antoine la somme de quarante-cinq livres, savoir
pour ceux qui ont tué la louve vingt-quatre livres, et le reste pour les autres chasseurs au nombre de
vingt-trois.
379
Aux Chazes le 14 octobre 1765. Signé: Peghaire, Duchamp, Marie.
Les deux paysans qui ont tué la louve sont Jean Brun et Pierre Brun. » (A.D. P.-de-D. c. 1737) • « Marie » est probablement le subdélégué de Langeac, tandis que « Duchamp » est peutêtre
M. Duchamps, procureur d’office de Chanteuges (voir 27/05).
Lettre d’Avignon, reprise dans le Courrier du lendemain: « Nous venons d’apprendre que le comte de Tournon, gentilhomme du Vivarais, dans le temps qu’il montait à cheval pour aller rejoindre M. d’Antoine et se remettre à chasser avec lui la Bête féroce du Gévaudan, un
exprès lui a apporté une lettre de sa part qui contenait la relation suivante. » (Généal43) [Doc193]
L’article se poursuit avec la lettre de M. Antoine du 24/09. Un teinturier de Castres, Boffignac,
connu pour être un zélé protestant, ayant demandé au forgeron Bardon de lui fabriquer
300 lances dans le plus grand secret, ajoutant que si cela posait problème il les ferait
réaliser dans la montagne, est dénoncé aux autorités, arrêté sur ordre de l'intendant du Languedoc
et emprisonné (Crouzet).
15 octobre (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Haute-Auvergne du 03/10 et celle d’Avignon
de la veille (Généal43). Autre article (probablement d’après la Gazette du 04/10): « On est enfin heureusement délivré de la Bête féroce qui pendant si long temps a désolé le Gévaudan et
l’Auvergne. M. Antoine, chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis et lieutenant des chasses du Roi,
qui est parti au mois de juin dernier, par ordre de Sa Majesté, pour aller donner la chasse à ce redoutable
animal, s’était d’abord rendu à l’abbaye royale des Chazes en Auvergne, où les loups faisaient depuis
quelque temps beaucoup de ravages. Le 19 du mois dernier, des gardes-chasse qu’il avait envoyés avec
leurs limiers pour reconnaître le terrain, l’avertirent qu’ils avaient vu un très grand loup dans un bois voisin,
et qu’ils y avaient eu aussi pleine connaissance d’une louve avec des louveteaux assez forts. En conséquence,
M. Antoine se transporta sur les lieux, et le lendemain 20 septembre, ayant eu avis que ce grand
loup, ainsi que la louve et les louveteaux, avaient été détournés dans les bois de Pommier, de la réserve de
l’abbaye royale des Chazes, il s’y transporta avec tous les gardes-chasse qu’il avait amenés et quarante tireurs,
habitants de la ville de Langeac et des paroisses voisines. Tous ces chasseurs ayant entouré le bois,
les valets de limiers y entrèrent avec les chiens de la Louveterie pour le fouler. M. Antoine, qui s’était placé
dans un détroit, vit venir à lui, par un sentier, à la distance de cinquante pas, le grand loup qui lui présentait
le côté droit et qui tourna la tête pour le regarder. Sur le champ M. Antoine lui tira un coup de derrière,
d’une canardière chargée de cinq coups de poudre, de trente-cinq postes à loup et d’une balle de calibre; le
loup reçut la balle dans l'oeil droit et toutes les postes dans le côté, tout près de l’épaule. Il tomba sous le
coup; mais il se releva promptement, et revint en tournant sur M. Antoine qui, n’ayant pas le temps de recharger
sa canardière, appela à lui le nommé Rinchard, garde à cheval du duc d’Orléans. Celui-ci tira la
bête qui reçut le coup dans le derrière et qui s’enfuit à vingt-cinq pas dans la plaine où elle tomba morte.
On reconnut que c’était un loup: il avait trente-deux pouces de hauteur après sa mort et cinq pieds sept
pouces et demi de longueur, et pesait cent trente livres. Le même jour, plusieurs habitants des villages voisins,
qui avaient été attaqués en différents temps par la Bête féroce qui ravageait le pays, furent appelés sur
les lieux pour reconnaître le loup qu’on venait de tuer: ils déclarèrent tous que c’était le même animal qui
les avait attaqués ou qu’ils avaient vu précédemment. M. Antoine de Beauterne, qui avait accompagné M.
Antoine son père, est arrivé en poste avec le corps de ce loup, et a eu l’honneur de le présenter au Roi, le
1er de ce mois. Les chasseurs les plus expérimentés ont jugé que c’était un véritable loup, qui n’avait rien
d’extraordinaire ni pour la taille ni pour la conformation. » (Généal43) [Doc194]
16 octobre (Mercredi) Lettre de M. Antoine, du Besset, à M. de St.-Priest: « Monsieur,
Il n'y a plus qu'un louveteau à tuer, ce que vous verrez par le procès-verbal ci-joint; ce que nous allons
tâcher de faire; après quoi nous prendrons quelques jours de repos, dont nous avons très grand besoin, et
380 de là, nous nous retournerons suivant les ordres que j’ai reçus de la Cour, car il n’y a pas moyen de chasser
pendant les neiges.
Je suis bien fâché de ne pas aller vous rendre mes devoirs à Montpellier avant mon départ pour Versailles,
qui sera dans peu de jours. J’aurais été bien charmé, monsieur, d’être à portée moi-même de vous
faire mes remerciements pour toutes les bontés dont vous m’avez comblé particulièrement et de m’avoir
donné pour collègues deux chers amis avec lesquels je me suis concilié d’amitié pour la vie. Vous connaissez
mieux que moi leurs mérites et la justice qui leur est due à tous égards sur le service qu’ils ont rendu en
cette province, ce que je signerais de mon sang, s’il était nécessaire.
Permettez-moi, monsieur, d’aller rendre mes devoirs à Paris à M. le vicomte de St.-Priest, M. votre père,
comme un acte de la reconnaissance et de l’attachement que j’aurai toute ma vie pour tout ce qui vous regarde.
Autre grâce encore, monsieur, qui me sera bien précieuse, c’est de vouloir bien m’informer si vous
venez à Versailles pour que je puisse avoir l’honneur et le bonheur de vous y voir et vous réitérer le respectueux
attachement avec lequel
J’ai l’honneur, etc.
Antoine » (Pourcher) • Pourcher date la lettre de M. Antoine du 22/10, ce qui n’est cohérent avec aucune autre
source. Date donnée ici d’après Fabre. • Le procès-verbal joint à la lettre de M. Antoine est-il celui rédigé le 14/10 ou un autre
du 15 ou 16 rédigé spécialement pour la mort du louveteau ?
Note du Besset: « Étant pour séjour à l’abbaye royale des Chazes jusqu’au louveteau tué le 16 octobre 1765, de là, je vais à
Mende passer deux jours et partir. » (A.D. Hérault c. 44)
Lettre de M. Antoine, du Besset, à M. de Ballainvilliers, à propose du louveteau survivant
(A.D. P.-de-D. c. 1736). L'évêque de Castres intercède en faveur de Boffignac auprès de
M. de St.-Priest, son parent: « Le nommé Boffignac, mon cher neveu, a été arrêté. Ses trois cent petites lances ou plutôt lancettes ont été
trouvées; mais ce qui vous surprendra c'est que c'était à combattre la Bête du Vivarais qu'il les destinait. Il
croyait avoir trouvé un moyen infaillible de détruire ce pernicieux animal, et comme il craignait que s'il
communiquait ses idées quelqu'un n'en profitât pour lui enlever la gloire d'un si beau coup il cachait avec
un soin extrême ses préparatifs et il exigeait le secret de ceux à qui il proposait de fabriquer ses lances. Le
forgeron qu'il voulut engager à lui en forger trois cent en fut alarmé et vint avertir le brigadier de la maréchaussée;
celui-ci courut chez votre subdélégué et ne le trouvant pas il vint chez moi et me fit part de la dénonciation...
L'arrestation de Boffignac a causé d'abord un peu de rumeur dans la ville, mais tout a fini par
des plaisanteries sur le zèle patriotique de l'habile teinturier. Je vous prie instamment mon cher neveu de
lui donner au plutôt la liberté, les railleries qu'il aura à essuyer et qu'il redoute très fort le rendront plus
circonspect à l'avenir... » (A.P. Languedoc, c. 407) • La Bête est pour l’évêque de Castres « du Vivarais » plutôt que du Gévaudan.
Procès-verbaux transmis à l'intendant par son subdélégué de Castres (Crouzet, pas de date
fournie, entre le 14 et le 20/10): « Interrogé s'il n'était pas dans le dessein de se servir des lances contre les ordres du Roi et pour favoriser
la révolte de quelques sujets de sa Majesté en matière de religion a répondu et dénié ledit interrogatoire
comme faux et supposé... interrogé s'il n'est en correspondance avec des ennemis de l'État et s'il n'avait été
induit à faire fabriquer des lances pour se rendre utile aux dits ennemis de l'État a répondu et dénié ledit interrogatoire.
Interrogé s'il n'est vrai que des protestants rebelles lui avaient persuadé de faire fabriquer des
381
lances... afin d'être en état de défendre leur liberté a répondu et dénié ledit interrogatoire comme faux et
supposé... » « A répondu et dit que le système par lui imaginé était de préparer un nombre de petites planches rondes ou
carrées... d'armer la superficie de toutes ces planches d'un certain nombre des dites lances enfoncées perpendiculairement
par leur queue dans lesdites planches, lesquelles planches seraient soutenues par sept ou
huit clous qui les traverseraient et porteraient leurs pointes par dessous de la longueur d'environ trois
pouces... que ces planches ainsi armées et préparées en grande quantité seraient arrangées assez près l'une
de l'autre sur un local où la bête féroce aurait accoutumé de passer, ou bien où l'on pourrait l'attirer de
quelque manière que ce soit... les petites lances seraient couvertes légèrement de quelques feuillages, fougère,
paille ou mousse pour que les pointes ne puissent pas en être vues.. au milieu de cet espace de terrain
autour duquel on aurait arrangé les planches le répondant se serait placé avec un enfant qu'on aurait voulu
lui confier pour attirer à soi ladite bête féroce, laquelle n'aurait pu venir les joindre dans cette enceinte ni
en sortir sans poser ses pieds sur les pointes des lances dont les planches seraient armées et sans enfoncer
les pointes des dites lances dans ses pieds... de manière que la bête féroce aurait été hors d'état de courir
davantage et qu'on aurait pu la prendre en vie avec le secours qui serait survenu... » (Id.)
Le subdélégué envoie quelques échantillons à Montpellier et indique: « Je crois que vous le trouverez plus imprudent que coupable dans le procédé qu'il a tenu pour faire faire
des lances et l'usage qu'il prétendait en faire contre la bête féroce qui ravage le Gévaudan vous paraîtra
sans doute autant risible que singulier... » (Id.)
Parution d'une estampe chez Corbié: « Représentation de la Bête féroce qui a été tué le 20 septembre dans les bois de la réserve de l'abbaye
royale des Chazes en Auvergne par M. Antoine 1765.
M. Antoine chevalier de l'ordre royal et militaire de St.-Louis, seul porte-arquebuse de Sa Majesté.
M. Rinchard, garde de Mgr. le duc d'Orléans, est arrivé au secours, il a tiré sa carabine sur cette Bête
qui l’a frappée par derrière; ce coup l’a faite avancer vingt-cinq pas dans la plaine où elle est tombée
morte.
Cette Bête a été reconnue par les personnes qu'elle avait attaquées et principalement par cette fille qui
lui a donné un coup de baïonnette à l'épaule gauche; cette Bête porte la marque de cette blessure. Cet animal
a 32 pouces de hauteur, 5 pieds 7 pouces et demi de long et 3 pieds de grosseur. Cet animal a 40 dents,
et les loups n'en ont que 26. On en a même senti une de plus dans l'alvéole de la mâchoire supérieure du
côté gauche. Les muscles du col de cette Bête sont très forts, et indiquent une force extraordinaire. Ses côtes
sont disposées de façon qu'elle avait la faculté de se plier de la tête à la queue; ses yeux étaient si étincelants
de feu qu'il n'était guère possible d'en soutenir le regard; sa queue est très grosse, large, épaisse et hérissée
de poils noirs; ses pieds sont armés de griffes extrêmement fortes et singulières. Paris chez Corbié,
rue Séverin, aux Associés.
Permis de graver et distribuer ce 16 octobre. 1765. De Sartine. » [Sept02] • Sur l’estampe, MM. Antoine et Rinchard sont montés. • Les mensurations sont tirées du procès-verbal de M. Antoine. • L’affirmation que les loups n’ont que 26 dents est à mettre en relation avec la lettre de
M. de Ballainvilliers du 23/09.
17 octobre (Jeudi) Le second louveteau est abattu par un des chasseurs du comte de Tournon (lettres,
19/10, 29/10, 08/11). Il était déjà plus gros que sa mère et beaucoup plus fort que ne le sont
ordinairement des louveteaux de 5 ou 6 mois que celui-ci pouvait tout au plus avoir. Il
avait déjà comme le gros loup quatre crochets en avant et quatre en arrière (lettre, 30/10). • La Gazette du 01/11 indique le 19/10 pour la mort du dernier louveteau.
382
18 octobre (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre du Puy en Velay du 10/10 (Généal43).
M. Lafont écrit de Mende à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
Je viens de passer... plusieurs jours avec M. Antoine. J’ai profité du séjour que j’ai fait auprès de lui
pour régler les comptes de fourrage, ferrage et pansement que je m’étais chargé, en conséquence de vos
ordres et ceux de M. de Ballainvilliers, de faire fournir aux chevaux livrés à M. Antoine et à sa suite, de la
part du Gévaudan et de l’Auvergne. J’ai fait arrêter ses comptes à M. Antoine jusqu’au 13 de ce mois, j’en
ai payé le montant. J’ai adressé à M. de Ballainvilliers celui qui le concernait. J’ai l’honneur de vous envoyer
ci-joint celui qui est à la charge de cette province se portant à 923 livres 9 sols 9 deniers. Je vous
supplie de bien donner vos ordres pour mon remboursement de cette somme.
Vous verrez, monseigneur, par ce compte que les places de fourrage de dix-neuf chevaux dont dix
concernaient le Gévaudan et les neuf autres l’Auvergne, reviennent par jour à environ 13 sols pour chaque
cheval, ce qui n’est pas excessif; l’objet aurait été encore bien moindre s’il n’avait été augmenté par les
frais de courses et couchées dans quelques endroits où le foin est fort cher, notamment aux Chazes, en Auvergne.
Le foin y a été vendu à raison de 6 deniers la livre. Je continuerai de faire pourvoir aux fourrages,
ferrages, pansements des chevaux jusqu’au départ de M. Antoine, qui vraisemblablement aura lieu la semaine
prochaine, et j’aurai l’honneur de vous en envoyer le compte, celui du prix des huit chevaux qui lui
ont été livrés par le Gévaudan et du louage des chevaux de bât, dont il y en a eu un toujours de fixe à 15
sols par jour de louage. Les autres ont été pris par intervalles.
Je vous supplie de me donner vos ordres au sujet des chevaux qui ont été achetés et que je ferai revendre
lorsque le service sera fini, si vous le trouvez bon. Ils sont ruinés par les courses forcées des gardes-chasses
et je crois qu’on ne pourra les vendre qu’au-dessus de la moitié de ce qu’ils ont coûté; de sorte qu’on va
avoir sur cet objet une perte de 30 à 40 pistoles sur le total... J’ai pressenti M. Antoine sur les demandes
particulières qu’il aurait à faire en lui laissant ignorer que je fusse chargé de votre part, monseigneur, de le
sonder là-dessus. Elles consistaient à lui rembourser les frais des exprès et guides qu’il a employés en Gévaudan,
ce qui se portait au jour que j’ai quitté M. Antoine à 76 livres 4 sols, et à payer les ouvriers qu’il a
employés pour faire creuser des affûts. Cet objet dont je n’ai pu savoir précisément le montant roulera sur
environ 2 louis. Vous aurez la bonté, monseigneur, de me donner vos ordres sur ces deux articles des dépenses.
M. Antoine demande encore un cheval de la part du Gévaudan et un autre de l’Auvergne pour monter
les deux valets des chiens, qui conduiront ceux de la louveterie à Paris. Il se charge de faire payer ces
chevaux, s’ils périssent en route, autrement il les fera vendre à Paris et fera compte du montant...
... Plusieurs personnes ont prétendu avoir vu récemment la bête féroce; j'ai cherché pendant mon séjour
au Besset à approfondir les rapports qui m'ont été faits, mais je n'y ai point trouvé assez de certitude pour y
ajouter foi. Ce qu'il y a de positif c'est que depuis le 13 septembre, jour auquel la fille de Pépinet fut dévorée,
il n’est arrivé aucun accident. Si ce calme continuait, il y aurait lieu d'en espérer la fin de nos malheurs,
mais je n'ai garde de me flatter de rien.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (Pourcher) • Les seuls témoignages survivants concernant la présence de la Bête sont ceux recueillis
par M. Ollier (voir 26-28/09).
Le comte de St.-Florentin écrit à M. de St.-Priest: « Il y a tout lieu de juger, monsieur, que ce n'est qu'à mauvais dessein que le nommé Boffignac a voulu faire
faire par le nommé Bardon trois cent lances propres à être mises au bout de bâtons. Vous avez pris un sage
parti de le faire arrêter... » (A.P. Languedoc, c. 407)
19 octobre (Samedi) M. Antoine écrit à l'intendant d’Auvergne:
383 « Monsieur, j'ai fini ma carrière par la mort du dernier louveteau qui a été tué avant-hier à notre dernière
chasse; nous sommes excédés de fatigue et nos chiens aussi, ce qui nous force à prendre quelques jours de
repos avant de partir suivant la permission que j'en ai reçu. Depuis 29 jours aujourd'hui, il n'y a eu aucune
nouvelle et personne n'a été dévoré ni même attaqué. Dieu veuille que cela subsiste toujours, j'emporte la
mère louve avec un louveteau qui est plus fort qu'elle et qui aurait peut-être égalé son père. C'est pourquoi
la défaite en est bonne. Si j'avais eu plus tôt des chiens pour loups, j'en aurais au moins ôté une quarantaine
de ces provinces qui reviennent à force...
Antoine
A l'abbaye royale des Chazes. » (A.D. P.-de-D. c. 1736) [Antoine03] • M. Antoine compte ses 29 jours depuis le 20 septembre, date de la chasse. « Déboursé pour l'accommodage de la louve et du louveteau:
10 livres de foin pour la louve 5 sols
7 livres de sel 2 liv. 9 sols
10 livres de foin pour le louveteau 5 sols
6 livres de sel 2 liv. 2 sols
5 liv. 1 sol
Pour acquit, Regnault. » (A.D. P.-de-D. c. 1737, sans indication de date in Fabre)
Certificat de M. Antoine: « Nous François Antoine, chevalier de l'ordre royal et militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du Roi, lieutenant
des chasses de Sa Majesté, envoyé dans les provinces de Gévaudan et Auvergne à l'effet de détruire
la Bête féroce qui y désole les habitants, certifions que le sieur Brun, cavalier de maréchaussée de Langeac
nous a servi l'espace de seize jours avec toute la sagesse et l'activité possible, qu'il n'a rien négligé pour le
service du Roi, ayant essuyé jusqu'à ce jourd'hui toutes sortes de peine et de fatigues dont je rendrai compte à M. de Ballainvilliers en m'en retournant à Versailles; en foi de quoi nous lui avons donné le présent certificat, à l'abbaye Royale des Chazes le 19 octobre 1765.
Antoine » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
Le notaire Marin de Langeac donne quitus à M. de Montluc, subdélégué de St.-Flour, pour
versement des sommes données à titre de récompenses aux deux enfants de Buffat qui ont été attaqués par la Bête le 12/09: « 19 octobre 1765
Par devant le notaire royal soussigné a été présent Jean Teissèdre, laboureur habitant au domaine de
Buffat, paroisse de Pinols, qui de gré a confessé avoir lu le reçu présentement de M. de Boissieu, de cette
ville de Langeac, présent, et acceptant la somme de cent quarante quatre livres, savoir celle de quatre vingt
seize livres pour autre Jean Teissèdre, son frère puîné, âgé d’entour treize à quatorze ans, et celle de quarante
huit livres pour Jacques Bastide son domestique, fils à défunt Gilbert Bastide âgé d’entour douze ans.
Et ce de gratification accordée par le roi aux dits Teissèdre et Bastide pour par eux avoir été attaqués et
blessés par la Bête féroce le douze du mois de septembre dernier, ce conformément à la lettre de M. l’intendant
du douze du présent. Laquelle somme de cent quarante quatre livres ledit confessant a promis et s’est
obligé par les présentes de remettre et payer audit Teissèdre, son frère, et audit Bastide, chacun à leur égard comme il est ci-dessous expliqué. A ce faire il a obligé, soumis et hypothéqué ses biens présents et
avenirs. Fait et passé à Langeac, maison de M. de Boissieu. Présent M. Mathieu Toussaint Lagrange, docteur
en médecine habitant de cette ville, soussigné, avec M. de Boissieu, et de Jacques Pignol, vigneron habitant
aussi de cette ville, qui et ledit confessant ont déclarés ne savoir signer de ce interpellés. L’an mille
sept cent soixante cinq et le dix neuvième jour du mois d’octobre après midi et signé à la minute. Boissieu,
Lagrange et Marin notaire royal. [Consigné ? contresigné ?] à Langeac ce même jour par Damourette qui
a reçu vingt six sols. Par expédition.
384
Marin
Notaire royal » (transcription A. Bonet, B. Soulier, G. Crouzet, M. Dumas) [Doc11] • Voir 29/09 pour d'autres documents relatifs aux récompenses. • On remarque que le frère aîné hypothèque ses biens pour assurer au notaire qu'il remettra
bien les récompenses à leurs destinataires. La confiance ne règne pas lorsqu'on remet
une récompense royale !
20 octobre (Dimanche) Le teinturier Boffignac est élargi (Crouzet). Dans ses Mémoires, Bachaumont
rapporte qu'il est attribué de mauvaises moeurs à la Bête en raison de sa prédilection marquée
pour le sexe faible et la jeunesse (Fabre, Bibliographie, 41). • Louis Petit de Bachaumont, 1690-1771, écrivain. Donne-t-il d’autres précisions sur la
Bête ? Sa remarque se comprend mieux si on suppose qu’il attribuait à la « bête » une
identité humaine (Fabre met cette observation en relation avec les thèses du Dr. Puech) – mais après tout, des procès pour meurtre et anthropophagie, suivis d’exécutions publiques,
ont bien été menés contre des porcs et des loups ! Ailleurs (Bibl. 17) Fabre attribue également à Bachaumont des remarques à la date du 29/10/65.
21 octobre (Lundi, premier quartier) Près de Marcillac, un homme va voir ses prés pour y faucher un
regain deux heures avant le jour, au clair de la lune, à cause des pluies continuelles de la
journée; la Bête lui saute dessus par derrière. Il se défend avec sa faux, crie au secours,
parvient à rentrer chez lui et tombe évanoui pendant deux heures. Le même jour, vers deux
heures de l’après-midi, deux enfants qui gardent les bestiaux voient la Bête passer rapidement
sans s'arrêter; elle se réfugie dans un précipice boisé entre Chabanoles et Feyrolettes
et y disparaît (lettre, 03/01/66). • Toujours selon M. Ollier. Ces incidents sont cependant plus typiques que celui indiqué
en début de mois.
22 octobre (Mardi) Courrier d’Avignon: « Le cadavre embaumé de l’animal féroce du Gévaudan est arrivé à Versailles le 1er de ce mois, ainsi
qu’on l’a dit. Son espèce n’est guère plus connue depuis sa mort que de son vivant. Elle tient, à ce qu’on
croit, en partie de la hyène et en partie du loup. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un loup est moins agile et
moins flexible dans ses mouvements que ne le fut cette Bête cruelle. Il ne peut, comme elle, se plier de la
tête à la queue: de plus le loup n’a que vingt-six dents, et l’animal en question en avait quarante, outre une
autre dent prête à percer dans l’alvéole, d’où l’on peut inférer que cette Bête était encore jeune. Une fille
qui avait été précédemment attaquée par cet animal, et qui l’avait blessé d’un coup de baïonnette, l’a reconnu
depuis sa mort; mais elle ne se rappelait point où elle lui avait porté le coup. On s’aperçut lors de
l’ouverture que c’était à l’épaule. Les muscles de cet animal dénotent qu’il était d’une très grande force, et
l’on dit qu’il avait les yeux plus étincelants qu’on ne peut l’exprimer. Lorsqu’on ouvrit son corps il jeta une
odeur insupportable. M. Antoine est à la poursuite de la femelle et de quatre petits: puisse-t-il éteindre une
race si contraire à la propagation de la nôtre! » (Généal43) [Doc195]
23 octobre (Mercredi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy pour lui annoncer la destruction de la
louve et des louveteaux (lettre, 01/11).
24 octobre (Jeudi) Comptes de M. de St.-Priest: « Vu par nous intendant de la province du Languedoc, le présent état arrêté par le sieur Antoine, lieutenant
des chasses de sa Majesté, des places, des fourrages et pansements fournis aux chevaux employés par lui et
par les gardes qui l’ont accompagné dans les chasses de la Bête féroce, dont il a été chargé par la Cour; ledit état comprenant lesdites fournitures depuis le 23 juin dernier jusqu’au 13 du présent mois.
385
Vu aussi la lettre de M. le comte de St.-Florentin, suivant laquelle il nous marque entre autres choses
d’en user pour les dépenses du dit sieur Antoine de la même manière qu’on l’a observé pour M. d’Enneval;
et attendu que le sieur Lafont, notre subdélégué à Mende, en a fait l’avance, suivant le certificat d’Antoine.
Nous ordonnons que ledit sieur Lafont sera remboursé de la somme de 923 livres neuf sols neuf deniers à
laquelle monte ledit état par le sieur trésorier de la province en vertu de la présente quittancée, pour en être ledit sieur trésorier remboursé lui-même, et des autres avances qui restent encore à liquider sur les
fonds du trésor royal sur l’état que nous arrêterons.
Fait à Montpellier, le 24 octobre 1765.
De St.-Priest.
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Lafont, subdélégué. » (Pourcher)
25 octobre (Vendredi) La Gazette rapporte toutes les chasses des Chazes et ajoute que M. Antoine a
fait imprimer à Clermont son procès-verbal (Pourcher).
28 octobre (Lundi, pleine lune) M. Antoine se rend à Mende (lettre, 30/10).
29 octobre (Mardi) Remarques de Bachaumont dans ses Mémoires Secrets (Fabre, Bibl. 17). • Voir 20/10 pour Bachaumont.
Lettre de M. Antoine, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’ai reçu la charmante lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je la conserverai précieusement
toute ma vie, comme un gage de votre bonté et de l’honneur dont elle me comble. Comment ai-je
mérité, monsieur, un tel suffrage de votre part ? Je vous ai voué tout mon respect à la première de vos
lettres, je continuerai par un attachement et une reconnaissance inviolables. Vous jugez bien combien il
m’aurait été flatteur d’aller vous rendre mes devoirs au plus tôt à Montpellier. Mais mon fils étant tombé
malade, je suis forcé d’aller continuer mon service près du roi à Fontainebleau, où je pars le 2 novembre.
Le louveteau a suivi le sort de sa mère, ayant été tué, le 17 dernier, et j’ai laissé deux valets de limiers
aux Chazes, qui n’ont plus connaissance de vieux ni de jeune loup. Mais comme nos gardes et nos chiens étaient outrés de fatigue, j’ai été forcé de leur donner quatre jours de repos pendant lesquels je suis venu ici
voir M. l’évêque de Mende. S’il y avait eu des postes, j’aurais été sûrement porté en toute diligence à Montpellier
pour vous remercier de toutes vos bontés, et toute ma plus chère espérance est d’avoir l’honneur de
vous voir à Versailles. Vous m’avez fait espérer, monsieur, que je serais assez heureux d’en être averti, ne
me refusez pas cette grâce, ainsi que celle d’agréer le respectueux attachement avec lequel
Je suis, etc.
Antoine.
P.S. Je ne saurais vous exprimer, monsieur, combien M. l’évêque m’a comblé de toutes les bontés possibles,
qui ont été bien suivies par MM. Lafont, mes chers amis.
Il y a aujourd'hui 46 jours qu'il n'y a eu ni personne de dévorée ni même d'attaquée. Dieu veuille que
cela continue. » (A.D. Hérault c. 44) • M. Antoine prend cette fois pour date-repère le meurtre du 13/09 – ou les attaques de
moutons aux Chazes. Il ne mentionne pas d’attaque à Pommiers.
30 octobre (Mercredi) M. Lafont écrit de Mende à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
Les opérations de M. Antoine ont continué d’avoir le succès que vous désiriez. Le second louveteau a été
tué; il était déjà plus gros que sa mère et beaucoup plus fort que ne le sont ordinairement des louveteaux de
5 ou 6 mois que celui-ci pouvait tout au plus avoir.
M. Antoine croit qu'il ne reste plus rien de cette race, d'après les recherches qui n'ont point été discontinuées.
386
J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint une lettre où il vous rend compte de ses derniers travaux. Il est
ici depuis deux jours et partira pour la Cour le deux ou le trois du mois prochain, pourvu que la sécurité
continue; car j'ai peine à croire, nonobstant la rigueur de la saison et les dispositions qu'il fait pour son départ,
qu'il quitte la partie s'il survenait de nouveaux malheurs. La sécurité continue, on n'entend absolument
parler de rien et tout le monde commence à prendre confiance.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont
P.S. M. Antoine a omis dans sa lettre de vous observer que le louveteau qui a été tué avait déjà comme le
gros loup quatre crochets en avant et quatre en arrière, il me prie de vous en faire la remarque. » (A.D. Hérault
c. 44).
Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers: « Il y a à présumer que ce sont ces animaux qui ont si longtemps désolé l'Auvergne et le Gévaudan, et je
vois avec bien du plaisir que ces pays sont enfin délivrés de ce fléau. » (A.D. P.-de-D. c. 1736)
1 novembre (Vendredi, Toussaint) La Gazette, d’après une lettre de Paris, dit que le dernier louveteau
des Chazes aurait été tué le 19/10 (Pourcher). M. St.-Florentin écrit à M. de St.-Priest à
propos de Boffignac: « Son projet, quoique peu sensé, n'ayant rien de répréhensible, vous avez très bien fait de le faire mettre en
liberté... » (A.P. Languedoc c. 407)
M. de l’Averdy écrit de Fontainebleau à M. de St.-Priest: « Monsieur, avant de recevoir la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 23 du mois dernier,
j’étais informé de la destruction de la louve et des louveteaux à la poursuite desquels M. Antoine s’était occupé
après avoir tué le loup monstrueux qu’il a envoyé ici.
Je vous remercie néanmoins des détails que vous voulez bien me donner à ce sujet.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault)
3 novembre (Dimanche, St.-Hubert) M. Antoine quitte le Gévaudan, accompagné par M. Lafont jusqu’à
St.-Flour. M. Lafont y passe quelques jours pour régler les comptes concernant l’Auvergne
(lettre, 26/11). L'état des « premières dépenses concernant la province d'Auvergne
approuvées par M. de Ballainvilliers » est visé ce jour par M. de Montluc (Crouzet).
Comptes de M. Antoine: • Je place ici, un peu arbitrairement, des documents non datés relatifs aux comptes de M.
Antoine. « État du prix des chevaux fournis à M. Antoine de la part du Gévaudan, de la revente de plusieurs des dits
chevaux, jusques au jour du départ de M. Antoine des frais des harnais pendant le service du louage d’un
cheval de bât fixe ledit temps, de celui de divers autres chevaux de bât ou de selle ordonnés par M. Antoine.
Pour un cheval acheté du nommé Metge de Bergougnoux, paroisse de Fontans, cent dix livres:
110
Pour un autre du fermier de Chazals, paroisse de St.-Denis, cent vingt livres: 120
Pour un autre du sieur Pastre de la ville de Saugues, cent dix livres: 110
Pour un autre de Bompard, meunier du moulin de Saintou, paroisse de Saugues, soixante-dix-huit livres:
78 Pour un autre du sieur Prolhac de Venteuges, lequel cheval ayant pris un écart fut revendu deux mois et
demi après et remplacé par un autre employé ci-après, soixante-douze livres: 72
Pour un autre du sieur Meyronenc de Combret, cent sept livres: 107
Pour un autre du nommé Laurans de Pompeyrin, paroisse de La Besseyre, cent livres: 100
Pour un autre acheté à la foire de Langeac par le sieur Maréchaux, garde-chasse de sa Majesté, cent
onze livres quatre sols: 111.4
Pour un autre acheté de Joseph Vissac de Saugues pour remplacer celui du sieur Prolhac, soixantedouze
livres: 72
Total du prix d’achat: 880.4
A déduire pour revente de plusieurs desdits chevaux avant le départ de M. Antoine.
Revente du cheval du sieur Prolhac au prix de trente-six livres: 36
Autre celui de Bompard: 48
Autre de celui acheté en foire de Langeac: 60
Autre celui de Meyronnenc: 57
Autre celui de Vissac ruiné par un effort: 20
Total: 221
Reste du prix des chevaux: 659.4
Sur les quatre chevaux restant, il a été livré celui acheté de Laurans au sieur Berry, valet de la louveterie,
en conséquence de la demande qui a été faite par M. Antoine, qui a bien voulu se charger de faire
vendre ce cheval à Paris et de faire rendre compte de l’argent qui en proviendra. Il reste par conséquent
trois chevaux à vendre; ledit sieur Lafont en procurera la vente.
- Frais des réparations des harnais des chevaux du Gévaudan.
Payé au nommé Enjalvin, sellier, pour réparation des harnais ou une selle qu’il a fourni suivant son
compte quittancé, cinquante-quatre livres: 54
- A déduire pour la revente de la selle au départ, douze livres: 12
Reste quarante-deux livres: 42
Plus tenu en compte au sieur Rinchard, garde de S.A.S. Mgr. le duc d’Orléans pour raccommodage
d’une selle et différents harnais, dix-huit livres: 18
- Louage tant du cheval de bât fixe pendant toute la durée du service que de divers autres chevaux de bât
ou de selle ordonnés par M. Antoine.
Pour le cheval du nommé Guille, employé pour cheval de bât fixe depuis le 23 juin jusques à ce jourd’hui
3 novembre, ce qui fait 131 journées à raison de 15 sols par jour, nonante-huit livres cinq sols:
98.5
A Pierre Rocher, Joseph Vissac de Saugues et autres pour des chevaux de bât fournis pendant 52 jours
en différents temps à raison de 20 sols par jour, cinquante-deux livres: 52
A Plantin de Saugues, Chapert d’Arboussous et autres pour 46 journées de chevaux de selle en différents
temps à raison de 20 sols par jour, quarante-six livres: 46
Total: neuf cent dix livres neuf sols: 910.9
Nous François Antoine, chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du roi, lieutenant
des chasses de sa Majesté, envoyé par ses ordres dans les provinces du Gévaudan et d’Auvergne,
certifions le contenu au compte ci-dessus, suivant lequel M. Lafont est en avance de la somme de neuf cent
dix livres neuf sols.
Au Besset, le 3 novembre 1765.
Antoine. » (Pourcher) « État des fourrages, ferrages et pansements des chevaux fournis par le Gévaudan et l’Auvergne à M. Antoine,
aux gardes-chasses et suite depuis le 13 octobre, jour de l’arrêté du dernier compte, jusques à ce
jourd’hui.
388
- Foin aux lieux d’établissement de M. Antoine, aux gardes-chasses et suite:
Pour 20 quintaux de foin achetés de Jean Vigouroux de Paulhac à raison de 25 sols le quintal, vingt-cinq
livres: 25
Pour 14 quintaux et demi foin achetés du nommé Jean Roux du Besset à raison de 25 sols le quintal, dixhuit
livres deux sols 6 deniers: 18.2.6
Pour 6 quintaux foin achetés du nommé Huguet, maréchal du Besset, à raison de 25 sols le quintal, huit
livres quinze sols: 8.15
Pour foin fourni par M. le curé de La Besseyre, sept livres huit sols: 7.8
- Fourrage des courses:
Remboursé aux sieurs Rinchard et Lacour, gardes de S.A.S. Mgr. le duc d’Orléans, pour fourrages en
foin et avoine qui leur ont été fournis dans diverses courses et qui n’ont point été compris dans le compte
précédent, quinze livres six sols et six deniers: 15.6.6
Pour fourrage en foin et avoine fournis aux Chazes, depuis le 14 octobre jusqu’au 19, aux chevaux de M.
Antoine, des gardes-chasses et suite, quatre-vingt-quatre livres quinze sols six deniers: 84.15.6
Pour couchée des chevaux des gardes à Saugues, quatre livres: 4
Pour fourrages en foin et avoine fournis aux chevaux de M. Antoine et des gardes-chasses, pendant deux
nuits à Pébrac, quatorze livres quatorze sols: 14.14
Pour mêmes fourrages fournis en différents endroits où il a été fait des courses par les gardes-chasses,
dix-sept livres dix-neuf sols: 17.19
Pour 8 setiers et demi d’avoine délivrés par M. Bouquet aux chevaux de M. Antoine au Besset, aux chevaux
de bât ainsi qu’à ceux des gardes-chasses qui, depuis le 20 octobre, ont leur principal établissement
au Besset; lesdits 8 setiers et demi d’avoine ayant été achetés comme précédemment à 7 livres 4 sols le setier
et revenant en tout à la somme de soixante et une livre, quatre sols: 61.4
Pour toute la paille qui a été fournie à M. Antoine à Sauzet et au Besset, n’en ayant point été employée
dans le précédent compte, dix livres quinze sols: 10.15
A un bouvier pour deux voitures de foin de Sauzet au Besset, trois livres: 3
Total de la fourniture du fourrage, deux cent soixante-dix-huit livres dix-sept sols: 278.9.6
A distraire de ladite somme de 278 livres 9 sols et 6 deniers pour le contingent de l’Auvergne neuf portions
sur dix-neuf, revenant les neuf-dix-neuvièmes à cent trente et une livres dix-sept sols: 131.17
Reste pour la fourniture du fourrage concernant le Gévaudan, cent quarante-six livres douze sols six deniers:
142.12.6
Pour ferrage des chevaux du Gévaudan, sept livres quinze sols et neuf deniers: 7.15.9
Pour nourriture et pansement du cheval acheté du nommé Vissac, de Saugues, qui a pris un effort dans
les courses des gorges des Chazes, onze livres quatre sols: 11.4
A l’homme employé pendant 21 jours à panser les chevaux de M. Antoine et à faire la livraison du fourrage
aux chevaux des gardes-chasses et suite; ledit homme payé à raison de 15 sols par jours, outre la
nourriture qui lui a été donnée chez M. Antoine, revenant les 21 journées à quinze livres quinze sols dont la
moitié concernant le Gévaudan revient à sept livres dix-sept sols six deniers: 7.17.6
Total: cent soixante-treize livres neuf sols neuf deniers: 173.9.9
A un autre homme employé pendant le même temps à conduire les chevaux de bât, ledit homme payé à
raison de 30 sols par jour à la charge de se nourrir sur ce salaire, lequel revient pour 21 journées à trente
et une livres dix sols dont la moitié concernant le Gévaudan se porte à quinze livres et quinze sols:
15.15
Nous François Antoine, chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis, porte-arquebuse du roi, lieutenant
des chasses de sa Majesté, envoyé par ses ordres dans les provinces du Gévaudan et d’Auvergne,
après avoir fait dresser en notre présence le compte ci-dessus, l’avons arrêté et suivant icelui le contingent
du Gévaudan se porte à la somme de cent quatre-vingt-neuf livres quatre sols et neuf deniers que M. Lafont,
subdélégué à Mende, a remboursé ou payé en entier aux intéressés.
389
Au Besset, le 3 novembre 1765.
Antoine. » (Pourcher) « Nous déclarons que M. Lafont a payé ou nous a remboursé la somme de soixante-neuf livres quatre sols
pour les frais des exprès ou des guides que nous avons employés en Gévaudan pendant le cours de notre
commission.
Au Besset, le 3 novembre 1765.
Antoine. » (Pourcher) « Nous déclarons que M. Lafont a payé ou nous a remboursé la somme de quarante-neuf livres payées aux
ouvriers employés à creuser et former des affûts pendant le cours de notre commission.
Au Besset, le 3 novembre 1765.
Antoine. » (Pourcher) « Déboursé de M. Antoine
Pour le compte du [?] d'Auvergne
Pour des sergents 3 liv.
A un homme qui a servi de tambour à une battue à la Font du Fau 1 liv.
Pour faire du bouillon aux deux enfants du Bessat blessés par la Bête 7 liv.
A un homme qui a porté des ordres 1 4 s.
11 liv. 14 s.
A plusieurs habitants qui sont venus reconnaître si le loup tué par moi était la Bête qui les avait blessés
ou attaqués 6 liv.
Pour guides à Pébrac et dans d'autres endroits 4 liv. » (A.D. P.-de-D. c. 1737)
[Doc12] • Les enfants du Bessat sont ceux attaqués le 13/09, q.v. « Autre déboursé tiré de l'état de M. Antoine. Pour plusieurs chasses à commencer du 25 sept. 1765.
A dix-neuf tireurs de Langeac et Chanteuges, employés à 20 sols par jour 19 liv. 4 s.
A différentes personnes qui ont conduit les chiens à la chasse 4 liv. 4 s.
A deux hommes qui ont élagué des sentiers dans les bois des Chazes pour y tuer la louve
2 liv. 5 s.
Pour l'accommodage de la louve et du louveteau 5 liv. 1 s.
Pour dix passages du bac sur l'Allier, aux Chazes, à raison de vingt-quatre sols par passage, pour passer
et repasser M. Antoine, les gardes-chasses, les tireurs, les chevaux et les chiens
12 liv.
Aux cavaliers de maréchaussée de Langeac qui ont servi le Roi et cette province à la suite de M. Antoine à raison de 30 sols par jour de gratification 75 liv.
Aux tireurs de Langeac et Chanteuges qui sont venus aux différentes chasses de M. Antoine faites pour
les loups aux bois des Chazes 154 8 s.
A différentes personnes que l'on a prises pour conduire les chiens aux dites chasses
7 17s » (Id.) « Dépenses d'entretien des chevaux d'Auvergne.
Au nommé Enjelvin, sellier de Saugues, suivant son reçu 15 liv. 15 s.
Audit Enjelvin, suivant son autre reçu 19 19
- - - 7 14
- - - 1 2
44 liv. 10s. » (Id.) • La date de ce document interdit d'affirmer que l'élagage des bois a été commandé par
M. Antoine pour mettre en scène la chasse du 20/09. • Voir 19/10 pour le détail de « l'accommodage » de la louve et du louveteau.
390
4 novembre (Lundi) M. Antoine part en poste pour Fontainebleau (lettre, 26/11). M. de St.-Priest écrit à
M. de St.-Florentin (lettre, 21/11). M. de St.-Florentin annonce à M. de l’Averdy le règlement
de compte dressé par M. Lafont sur les dépenses jusqu’au 13/10 (Pourcher). Mémoire
du Dr. Jaladon: « Mémoire des avances que j'ai faites pour l'embaumement de la Bête féroce:
Pour le pelletier qui la cousit 9 liv.
Pour du crin 4 liv.
Pour de la ficelle de Lyon 2 liv.
Pour la caisse, la planche de chêne et quatre fléchisses 12 liv.
Pour le ferrement qui est dans le corps de l'animal ou qui liait ses deux pieds 9 liv.
36 liv.
Pour du linge 24 liv.
Mémoire de M. Jaladon 60 liv.
Mémoire de M. Ozy 254 liv.
374 liv.
J'ai reçu la somme de 374 livres pour l'embaumement et les drogues nécessaires à cette opération.
A Clermont, ce 4 novembre 1765.
Jaladon. » (A.D. P.-de-D. c. 1737) • Voir 27/09 pour le mémoire de M. Ozy.
5 novembre (Mardi, dernier quartier) Courrier d’Avignon (probablement d’après une lettre de Paris
d’octobre): « L’animal, qui a fait tant de ravage dans le Gévaudan, est enfin exposé à la curiosité des habitants de cette
grande ville, après avoir resté quelque temps sous les yeux de toute la Cour. Il manquait ce triomphe à M.
Antoine, porte-arquebuse du Roi et lieutenant de ses chasses, qui poursuit actuellement la race de ce terrible
animal. Depuis sa destruction, personne n’a été attaqué par aucune bête carnassière dans le Gévaudan
ni dans l’Auvergne; ce qui fait juger que c’est ce même loup qui a fait les ravages dont ces provinces
ont été affligées. Il était resté une louve et deux louveteaux: deux des gardes, dont M. Antoine est accompagné,
ont blessé, il y a quelque temps, un grand loup qu’ils avaient pris pour la louve, et que l’on croit être
mort, attendu la quantité de sang qu’il a laissée sur ses traces en fuyant, mais dont on n’a pu reprendre la
voie. On tira dans la même chasse l’un des deux louveteaux, qui est allé mourir sous une carrière de rochers;
mais on ne voulut pas tirer l’autre afin de ne pas perdre de vue la mère. M. Antoine ayant été averti,
le 13 de ce mois que cette louve et son louveteau avaient dévoré six moutons, il se rendit à l’abbaye des
Chazes où les gardes les avaient détournés dans une même enceinte. Au premier coup de trompe, la louve a
débuché: le nommé Regnault, garde-chasse, l’a chassée pendant près de deux heures avec les chiens, et enfin
l’a tirée a l’a blessée: elle s’est enfuie dans l’enceinte et à vingt pas ou environ de l’endroit où M. d’Antoine
tua le loup il y a un mois; et là, elle a été tuée par deux paysans de Langeac. Elle a vingt six pouces de
hauteur. » (Généal43) [Doc196]
6 novembre (Mercredi) Lettre de M. Lafont à M. de Ballainvilliers: « A Mende, 6 novembre 1765.
J'ai l'honneur de vous envoyer la copie du compte des fourrages que j'ai continué à faire fournir aux
chevaux d'Auvergne, ainsi que des frais de ferrage et pansement de ces chevaux, jusqu'au trois de ce mois,
jour auquel M. Antoine a quitté le Gévaudan. J'ai remis à mon passage à St.-Flour l'original de ce compte à
M. de Montluc qui m'en a fait payer le montant se portant à 175 livres 8 sols 3 deniers... » (A.D. P.-de-D.
Inventaire c. 1737)
391
7 novembre (Jeudi) Sortie possible de prison des Chastel calculée d'après la sentence initiale (quatre
jours après le départ de M. Antoine). Selon une tradition, Antoine Chastel serait resté plus
longtemps (Pic).
8 novembre (Vendredi) Lettre de Tournon, en Vivarais, reprise dans le Courrier du 15/11: « Le comte de Tournon est revenu pour la seconde fois du Gévaudan, où le mauvais temps ne lui permettait
plus de chasser, et où d’ailleurs il ne restait plus rien, du moins selon toute apparence, qui demandât qu’il
s’y arrêtât. La grande louve, veuve, à ce qu’on croit, du défunt grand loup dévorant, ayant été tuée par deux
paysans, et ses louveteaux ayant été ensuite mis à mort, l’un par un autre paysan, l’autre par un des chasseurs
du comte de Tournon, on ne crois pas qu’il n’y ait plus rien à détruire de cette race avide de chair humaine;
et que s’il y a encore des loups dans ce pays-là, comme sans doute il n’y en manque pas, ce n’est
que de ceux qui n’en veulent qu’aux moutons, et contre lesquels on n’a pas besoin d’armer des chasseurs
tels que le comte de Tournon et M. Antoine. Ce qui persuade que toute l’engeance ennemie et meurtrière de
la nôtre a péri, c’est que depuis un mois et demi on n’entend plus parler d’hostilités exercées contre qui que
ce soit, mâle ou femelle de notre espèce, par aucune Bête féroce. » (Généal43) [Doc197]
10 novembre (Dimanche) Lettre de M. de St.-Florentin, de Fontainebleau: « Le sieur Antoine, monsieur, a effectivement quitté le Gévaudan et est actuellement en route pour revenir
ici. Il y a tout lieu de croire que les loups qu’il a détruits sont ceux qui ont si longtemps désolé le pays.
D’ailleurs, la saison rend actuellement la chasse impraticable. Lorsqu’il sera arrivé, je prendrai les mesures
nécessaires pour procurer le remboursement du trésorier de la province et des autres dépenses.
On ne peut mieux vous honorer, etc.
St.-Florentin. » (Pourcher)
11 novembre (Lundi) M. Antoine arrive à Fontainebleau où est la Cour (Louis). Il reçoit la Grande croix
de St.-Louis, mille livres de pension annuelle, une compagnie de cavalerie pour son fils et
la permission de mettre la Bête dans ses armes (Fabre). M. Antoine fils aurait levé deux
cent mille livres dans Paris en faisant voir l'animal (DND, M. Antoine); M. Antoine avait
le 23/09 indiqué son intention de remettre cette somme aux gardes (Fabre). Pourcher estime
les rémunérations des chasseurs à 11400 livres pour 14 chasseurs et le domestique de
M. Antoine à 5 livres la journée; 1520 livres à 10 livres par jour pour M. Antoine, 1140
livres pour son fils, soit 14060 livres. En ajoutant 2015 livres de chevaux et faux-frais, plus
les 9400 livres de récompenses, on arrive à un total de 25475 livres. • Selon plusieurs documents officiels, M. Antoine est déjà chevalier de St.-Louis avant de
partir en chasse de la Bête. Plusieurs auteurs affirment cependant que la Grande Croix
fit partie de sa récompense. Pour S. Colin, il s’agit d’une erreur introduite au XIXè
siècle et reprise par la suite. Bès de la Bessière (DND, M. Antoine) indique que la
Grande-Croix est un grade dont le nombre de titulaires est limité. • Un dossier de 50 pages, conservé à la Bibliothèque Nationale et signalé par P. Berthelot,
indique 29614 livres pour les frais de chasse (G6).
12 novembre (Mardi) Courrier d’Avignon, probablement d’après une lettre de Paris: « Le louveteau qui était resté dans les bois de l’abbaye des Chazes en Auvergne après la destruction de la
louve et du premier louveteau, a été enfin tué le 17 du mois dernier. M. Antoine ayant rempli l’objet de son
expédition, s’est mis en route pour revenir ici avec tout l’équipage de chasse qu’il avait amené avec lui et
les gardes dont il était accompagné. » (Généal43) [Doc198]
13 novembre (Mercredi, nouvelle lune) Lettre de M. Antoine, de Fontainebleau, à M. de St.-Priest:
392 « Monsieur, j’ai reçu trop de marques de votre bonté et des prévenances dont vous m’avez honoré dans ma
mission... dont j’ai rendu compte à sa Majesté et à M. le comte de St.-Florentin, dont j’ai eu l’honneur
d’être reçu avec l’accueil le plus gracieux.
M. de Ballainvilliers a accordé à M. Regnault, garde-chasse de la capitainerie de St.-Germain, un cheval
qui a servi jusques ici le valet des limiers de la louveterie. Il y en a un des grenadiers que monte au
même sujet l’autre valet des limiers; j’ai l’honneur de vous proposer de le donner au sieur Pélissier, garde
et valet des limiers, qui lui seul m’en ferait cadeau, ce dont j’ai rendu compte à M. le lieutenant de St.-Florentin,
qui a bien voulu approuver ma proposition. M. Lafont vous rendra compte des services du dit Pélissier.
Je vais demain à Versailles et à Paris, où je profiterai de la permission que vous m’avez donnée d’aller
rendre mes devoirs à M. le vicomte de St.-Priest. Je me crains toujours de n’avoir pas été de mon possible
de me rendre à Montpellier.
Je suis, etc.
Antoine. » (Pourcher)
15 novembre (Vendredi) Le Courrier d’Avignon publie la lettre de Tournon du 08/11 (Généal43). Lettre
de M. de l’Averdy, de Fontainebleau, à M. de St.-Priest: « Je vous remercie de l’attention de me faire part de la destruction du dernier louveteau et du départ du
sieur Antoine. Il est à présumer que la sécurité va renaître dans les campagnes désolées par les incursions
des bêtes féroces.
J’ai l’honneur, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
20 novembre (Mercredi) M. de St.-Priest répond à la lettre de M. Antoine du 13 et lui accorde ce qu’il
demande (Pourcher).
21 novembre (Jeudi) Lettre de M. de St.-Florentin, de Fontainebleau, à M. de St.-Priest: « J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 4 de ce mois. Le sieur Antoine est
arrivé ici depuis quelques jours et a porté le dernier louveteau qu’il a tué.
Il y a tout lieu de se flatter que le pays est tout à fait délivré d’un fléau qui l’a désolé depuis longtemps.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
De St.-Florentin. » (Pourcher)
26 novembre (Mardi) Lettre de M. Lafont, de Mende, à M. de St.-Priest: « Monseigneur, ... J’accompagnai M. Antoine au Besset pour y arrêter le compte de la continuation de la
fourniture des fourrages, faire retirer et revendre les huit chevaux fournis par le Gévaudan, payer le louage
des chevaux de bât aussi que des chevaux de selle pris par extraordinaire dans plusieurs occasions sur les
ordres de M. Antoine et terminer toutes les autres opérations... Je lui remboursai... pour frais des exprès et
guides qu’il avait employés en Gévaudan pendant le temps de sa commission, 79 livres 4 sols et celui des
affûts montant à 49 livres. Avant mon départ du Besset, je vendis sur les lieux quatre des huit chevaux et
j’en employai le prix en déduction sur le compte arrêté par M. Antoine. J’en fis délivrer un à un de ses valets
chargé de la conduite des chiens de la louveterie, sur la demande qu’en avait fait M. Antoine, dont
j’avais eu l’honneur de vous faire part. M. Antoine s’est chargé de faire vendre ce cheval à Paris et de faire
compte du montant. Ce cheval avait coûté 100 livres, c’est celui que vous verrez dans l’état avoir été acheté à Laurans de Pompeyrin. Les trois autres chevaux ont été vendus quelques jours après son départ et j’en ai
porté également le prix en déduction.
Vous verrez, monseigneur, que le montant de mes avances se porte pour le premier compte à 774 livres 4
sols, pour le second à 189 livres 4 sols 9 deniers, et pour le troisième à 128 livres 4 sols. Je vous supplie de
vouloir ordonner mon remboursement de ces trois sommes qui réunies font celle de 1091 livres 17 sols 9 deniers.
393
M. Antoine quitta le Gévaudan le 3 de ce mois, je fus l’accompagner à St.-Flour, en Auvergne, d’où il
partit le lendemain en poste pour Fontainebleau.
Je séjournai quelques jours à St.-Flour pour y faire arrêter les comptes des fourrages et autres fournitures
concernant l’Auvergne.
Ce pays continue à jouir de la tranquillité la plus parfaite. Non seulement il n'est arrivé aucun accident
depuis le 13 septembre, mais l'on n'entend plus parler de rien qui ait rapport à la bête. Il y a plus de deux
mois que le gros loup a été tué, et l'on se persuade de plus en plus qu'il était l'auteur de nos maux... il avait
23 pouces de haut, 5 pieds de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l’extrémité de la queue, sa patte... était longue de 3 pouces 8 lignes et il avait 11 pouces de tour.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault c. 44). • M. Lafont, pas plus que M. Antoine le 29/10, ne mentionne d’attaque à Pommiers; la
dernière attaque prise en compte est celle du 13/09.
Suite du compte du 03/11: « -Résumé et suite du compte ci-dessus depuis le départ de M. Antoine.
Le montant du compte ci-dessus arrêté par M. Antoine se porte à la somme de 910.9.
Payé depuis son départ pour les couchées à St.-Flour, à Serverette ou à Mende de trois chevaux qui restaient à vendre lors du départ de M. Antoine, au nombre de quinze couchées dans lesdits lieux sur tous les
trois à raison de 20 sols la couchée, quinze livres: 15
Total: 925.9
- A déduire pour la revente des dits trois chevaux.
Revente des chevaux des nommés Metge et Pastre faite au nommé Fontugne de Serverette; le premier
desquels deux chevaux boitait d’une jambe de derrière et l’autre était accablé de maigreur et de lassitude,
nonante et une livre: 91
Autre de celui du fermier de Chazals vendu au nommé Bon à Mende, soixante livres: 60
Total: 151
Reste pour le total de la fourniture et louage des chevaux de selle et de bât fournis en Gévaudan à M.
Antoine sept cent septante-quatre livres neuf sols: 774.9
Je certifie le compte ci-dessus.
A Mende le 26 novembre 1765.
Lafont, subdélégué. » (Pourcher) « État des frais des exprès, guides et affûts ordonnés par M. Antoine.
Frais des exprès et guides employés par M. Antoine en Gévaudan pendant le temps de sa commission,
suivant sa déclaration du 3 de ce mois-ci attachée sous côte N° 1er ci: 79.4
Frais des affûts, suivant autre déclaration de M. Antoine du même jour pareillement ci-attachées sous
côte n° 2ème, ci: 49
Total: 128.4
Je certifie le compte ci-dessus.
A Mende, le 26 novembre 1765.
Lafont, subdélégué. » (Pourcher)
2 décembre (Lundi) Vers 2 heures, la Bête attaque à nouveau. Jean Couret, 13-14 ans, et Vidal Tourneyre,
6-7 ans, des Hontès, gardent des vaches quand celles-ci sont attaquées. La Bête se
tourne ensuite contre les garçons, qu'elle attaque à trois reprises; elle saisit Vidal, l'emporte,
déchire ses habits et le mord; Jean le défend, rassemble les bêtes et rentre au village.
394
Vidal est transporté à l'hôpital (de Saugues ou de Langeac ?), où il guérira. (Lettres,
06/12/65, 13/12, 30/12, 03/01/66) [Mont01] • La Bête semble avoir attaqué d'abord les vaches. • D'après le curé Ollier de Lorcières (lettre, 28/12), l’attaque a lieu le 3, les enfants sont
secourus, et l’hôpital est celui de Langeac. • Le territoire de la Bête durant cette dernière série d’attaque est quasiment le même
qu’entre le 11/05/65 et le 20/09/65, un peu plus petit, entre Chaliers, Clavières, Lesbinières,
Venteuges, le Fraisse, Les Couffours et Chaulhac.
Comptes de M. de St.-Priest: « Vu par nous intendant de la province du Languedoc, le présent état de liquidation de l’achat des chevaux
fournis au sieur Antoine et aux gardes qui l’ont accompagné dans ses chasses de la Bête féroce, en Gévaudan,
de la revente faite de partie d’iceux pour le prix en provenant être déduit sur celui de l’achat, de
louage de différents chevaux destinés au même usage, de frais de réparations et harnais et autres fournitures
y énoncées; ledit état certifié par notre subdélégué, suivant lequel il revient, toute déduction faite, la
somme de sept cent soixante-quatorze livres neuf sols, dont le remboursement doit être fait audit sieur Lafont.
Vu aussi la lettre de M. le comte de St.-Florentin, par laquelle ce ministre nous autorise à pourvoir aux
dépenses de M. Antoine de la même manière dont il a été usé pour M. d’Enneval.
Nous ordonnons que ledit sieur Lafont sera remboursé de ladite somme de sept cent soixante-quatorze
livres neuf sols par le sieur trésorier de la province en vertu de la présente ordonnance quittancée pour en être remboursé lui-même sur le trésor royal, ainsi que des autres dépenses relatives auxdites chasses sur
l’état général que nous arrêterons des dites dépenses et ce en conséquence de l’ordre qui en sera remis par
M. le comte de St.-Florentin.
Fait à Montpellier, le 2 décembre 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Lafont, subdélégué. » (Pourcher) « Vu par nous intendant, le présent état des rations de fourrages et pansements fournis aux chevaux employés
pour les chasses de la Bête féroce, dont le sieur Antoine a été chargé en Gévaudan par ordre de la
Cour; ledit état comprenant les fournitures faites depuis le 13 octobre dernier jusqu’à son départ.
Vu aussi l’arrêté au bas par ledit sieur Antoine et sa quittance en faveur du sieur Lafont, notre subdélégué,
qui l’a remboursé de la somme de cent quatre-vingt-neuf livres quatre sols neuf deniers, du montant du
dit état. Ensemble la lettre de M. le comte de St.-Florentin, qui nous autorise à pourvoir aux dites dépenses
de la manière dont il en a été usé pour M. d’Enneval.
Nous ordonnons que ledit sieur Lafont soit remboursé de ladite somme de cent quatre-vingt-neuf livres
quatre sols neuf deniers, en vertu de la présente quittancée par le sieur trésorier de la province, qui en sera
remboursé lui-même et des autres avances qui restent encore à liquider sur le trésor royal. En conséquence
de l’état que nous en arrêterons et sur l’ordre de M. le comte de St.-Florentin lui en remettra.
Fait à Montpellier, le 2 décembre 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Lafont, subdélégué. » (Pourcher) « Vu par nous intendant le présent état certifié par notre subdélégué des frais exprès, guides et affûts ordonnés
par le sieur Antoine chargé par la Cour de la direction des chasses contre la Bête féroce, en Gévaudan,
ledit état montant à cent vingt-huit livres quatre sols, dont le sieur Lafont a fait l’avance.
Vu aussi la lettre de M. le comte de St.-Florentin, suivant laquelle il nous autorise à pourvoir à la dépense
des chasses du dit sieur Antoine de la même manière qu’il en a été pour celles de M. d’Enneval. Nous
ordonnons que ledit sieur Lafont sera remboursé de ladite somme de cent vingt-huit livres quatre sols par le
395
sieur trésorier de la province en vertu de la présente ordonnance quittancée, pour en être ledit sieur trésorier
remboursé lui-même et des autres avances relatives aux dites chasses sur le trésor royal. En conséquence
de l’état général que nous en arrêterons et sur l’ordre qui lui sera remis par M. le comte de St.-Florentin.
Le 2 décembre 1765.
De St.-Priest.
Par Monseigneur, Soefve.
Pour acquit: Lafont. » (Pourcher)
6 décembre (Vendredi) Lettre de M. Lafont (A.D. P.-de-D. c. 1737). Récit de M. Fournier, curé de La
Besseyre, à M. de Montluc: « 1765 6 décembre
Monsieur
Deux drôles de ma paroisse, l'un de Hontès-haut, et l'autre de Hontès-bas, celui-là de six à sept ans, et
celui-ci de treize à quatorze, gardaient ensemble lundi dernier, second du courant, les bestiaux de leur maison
dans les bruyères de la Margeride, non éloignées de leurs dits villages. Et la bête, qui n'avait pas reparu
par ici depuis un certain temps, sortit tout à coup des bois voisins, s'adressa d'abord aux bestiaux, et s'en
vint ensuite aux vachers, les attaqua jusqu’à trois reprises différentes, et à la seconde saisit aux reins le
plus jeune, l'emporta à quelques pas de là, lui déchira ses habits d'une dent, de l'autre le blessa sans danger,
et l'aurait infailliblement dévoré sans le prompt secours du plus âgé qui avec sa baïonnette au bout
d'un bâton se défendit lui-même, et défendit son camarade avec une présence d'esprit, et une fermeté de
courage qui tiennent du prodige. Après ce triple combat soutenu avec tant d'avantages, notre héros invincible
prit par la main l'enfant blessé, alla ramasser les bestiaux que la bête avait attaqués à l'alternative, et
dispersés au loin sur la montagne, les ramena dans les écuries, et raconte son aventure avec une précision
et une naïveté qui enchantent. La peinture qu'il fait de cet animal rusé s'accorde assez avec la relation
qu'en ont fait dès le commencement ceux qui l'avaient vu de près. Il dit d'abord qu'il a bien quelques rapports
avec le loup, mais il ajoute qu'il en est différent dans plusieurs chefs. Cet anthropophage ne va que
par sauts et par bonds, faisant tremblant la terre dans sa course, reculant avec autant de légèreté que lorsqu'il
avance. Il est beaucoup plus grand qu'un et s loup, surtout quand il se hérisse. Il a des taches comme
rouges et noires sur les flancs, le col gros et extrêmement court, le gueule museau camus, la tête plate, et
une barre noire depuis les épaules jusqu'aux extrémités de la queue dont le bout est d'une grosseur prodigieuse.
Et plus n’a dit savoir le déposant, sinon qu’à présent il craint plus son ennemi que lorsqu’il était
aux prises avec lui. Son père, porteur de la présente, homme dans son état d’une probité exacte, aura l’honneur
de vous déduire de vive voix, si vous daignez l'écouter, les autres particularités de cet évènement inespéré,
qui à mon avis ne lui étant pas essentielles, je me borne à vous représenter que personne de cet âge ne
se battit jamais mieux contre la bête que mon jeune paroissien, que sa bravoure mérite attention; et que je
suis charmé que cette occasion me fournisse celle de vous assurer de la respectueuse considération avec laquelle
j’ai l’honneur d'être
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Fournier curé
La Besseyre-St.-Mary
6 décembre 1765 » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc81]
8 décembre M. de La Valette transmet à M. de Ballainvilliers la lettre du curé Fournier: « A St.-Flour le 8 décembre 1765
Monsieur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint une lettre que M. le curé de la Besseyre-St.-Mary vient d'écrire à
M. de Montluc, par laquelle vous verrez que la bête féroce reparaît encore. Comme M. de Montluc se
trouve absent dans le moment, j’ai cru devoir vous la faire passer tout de suite pour ne pas laisser ignorer
cette nouvelle à Mgr. l’intendant.
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J’ai l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lavalette. » (A.D. P.-de-D.) [Doc81]
10-21 décembre Un jeune homme est blessé dans la paroisse de Paulhac (lettre, 24/03). • Datation incertaine; « quelques jours après » le 10/12 d’après Pourcher.
10 décembre (Mardi) La Bête attaque deux femmes au-dessus de La Champ (Chaulhac), et s'apprête à
bondir sur l'une d'elle, mais un homme de la paroisse de Julianges qui allait couper du bois
avec une hache les défend. Voyant de la résistance la Bête qui s’était dressée pour sauter
sur l’une d’elles s'enfuit (Lettres, 28/12, 30/12, 03/01/66). • Date précise d'après Louis et Richard. • La Champ, qui ne semble plus indiquée sur les cartes modernes, devait d’après celle de
Cassini se trouver près de l’actuel emplacement de Longevialle Haut.
M. de l'Averdy rédige à l'intention des intendants de chaque province un mémoire décrivant
trois « méthodes infaillibles » pour détruire les loups: « A Paris, ce 10 décembre 1765.
Monsieur,
Les ravages que les loups carnassiers répandus dans plusieurs provinces du royaume ont fait depuis
quelque temps sont si considérables qu’il paraît nécessaire de s’occuper particulièrement de la destruction
de ces animaux. Pour y parvenir plus sûrement, on a rassemblé dans un mémoire la recette et le développement
de trois différents secrets ou procédés qui ont été employés avec succès contre ces animaux, et on a
cru devoir les rendre publics par la voie de l’impression, afin qu’on puisse en faire usage dans les provinces
où les loups font des ravages. Je vous envoie 40 exemplaires de ce mémoire, dont vous voudrez bien
donner connaissance dans votre département, en observant cependant de n’en faire part qu’aux différents
gentilshommes et autres personnes qui se mêlent de chasse et que vous jugerez pouvoir en faire usage sans
inconvénients et avec précaution nécessaire relativement au poison des appâts.
Si vous avez besoin d’un plus grand nombre d’exemplaires de ce mémoire, je vous en ferai passer et il ne
sera pas utile par ce moyen que vous le fassiez imprimer.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » «Mémoire sur l’utilité et la manière de détruire les loups dans le royaume.
Le bien de l’humanité, de l’agriculture et du commerce se trouvant également intéressés à la destruction
des loups, dont l’espèce trop multipliée dans le royaume cause depuis longtemps des ravages considérables
dans plusieurs provinces, rien n’est plus essentiel que de s’occuper du soin de diminuer au moins le nombre
de ces animaux, si l’on ne peut pas espérer de détruire entièrement leur espèce. C’est dans cette vue que le
gouvernement, toujours attentif à ce qui peut contribuer à la sûreté et à l’avantage des citoyens, permet aujourd’hui
de rendre publiques trois méthodes qui ont été employées pour la destruction des loups avec le
plus grand succès. Indépendamment de la conservation des habitants de la campagne, sans cesse exposés à
la voracité de ces dangereux animaux, la connaissance et l’usage des moyens proposés par ce mémoire
peuvent procurer encore des grands avantages à l’agriculture par la facilité que les cultivateurs auront de
multiplier les nourritures des bestiaux: ce n’est que depuis l’époque de la destruction des loups, que les
chevaux élevés en Angleterre et dans l’Ardenne sont devenus d’une espèce aussi supérieure; les jeunes poulains
laissés à l’air pendant la nuit, et surtout à la rosée, acquièrent une vigueur et une force toute particulière.
Qui nous empêchera d’enlever alors à l’étranger cette branche de commerce ? Celui des laines y gagnera
aussi beaucoup: les moutons, au lieu d’être resserrés dans des bergeries ou dans des parcs étroits, où
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leur toison ne s’affine et ne blanchit que très imparfaitement, passeront les nuits d’été dans des pâturages
spacieux, comme en Angleterre et en Espagne. On ne finirait point, si l’on entrait dans le détail de tous les
avantages que peut procurer la destruction des loups en France; et si les seigneurs des terres et autres propriétaires
se portent à employer ces différentes méthodes avec les précautions nécessaires, surtout relativement
au poison des appâts, la race des loups, si multipliée de nos jours et si redoutable aux hommes mêmes,
sera d’abord diminuée et peut-être totalement détruite.
Première méthode
Cette méthode, qui consiste dans une espèce de poison, dont la bonne police ne peut pas s’effrayer en ce
qu’elle ne peut nuire qu’aux loups, est la plus destructive au moyen de la composition d’un appât, qui attire
ces animaux de très loin.
Composition de l’appât.
On met dans un pot de terre bien propre, un oignon blanc en quartier, trois cuillerées de saindoux, trois
pincées de poudre de fénugrec, autant d’iris de Florence et de seconde écorce de morelle ou réglisse sauvage,
gros comme un oeuf de galbanum et une pincée de galanga en poudre.
Il faut faire cuire le tout 7 à 8 minutes à un petit feu clair et sans fumée; on retire ensuite le pot, dans lequel
on jette gros comme une fève de camphre écrasé; on remue la composition et on la couvre, crainte de
l’évaporation du camphre; elle doit être ensuite passée dans un gros linge.
Cet appât attire les renards comme les loups, mais ils y donnent encore mieux, quand on substitue au
galbanum et au galanga une vingtaine de gouttes d’huile de hannetons, ou d’anis au défaut de cette huile. Il
se conserve dans un pot de terre, ou plutôt encore de bois, couvert d’un parchemin mouillé.
Usage de cet appât.
On prend un corbeau ou un oiseau de proie, une volaille morte de maladie, si l’on veut, ou un derrière
de renard; on le présente à un feu clair et on le graisse ensuite avec un peu de cet appât; au défaut, on peut
prendre des vidanges de volailles ou de lièvres également préparées, mais il faut alors les mettre dans un
sac de crin à claire-voie, également graissé avec cette composition d’attrait.
Pour mieux réussir, un garde ou autre se munit de petits morceaux de pain de la grosseur d’un oeuf de pigeon,
garnis de la croûte de dessous et qu’on a fait frire dans la graisse en question, dont il a enduit la semelle
de ses souliers. Il attache avec un fil de crin l’appât à une longue gaule et il le traîne à terre et de
côté pour que l’odeur de ses traces n’inquiète pas les animaux qu’on cherche à attirer; il va sur le bord des
bois et autres lieux que les loups fréquentent le plus, observant de répandre à longues distances sur la traînée
ces petits morceaux de pain.
Usage et composition du poison.
Il faut prendre 4 onces de noix vomique râpée, la plus récente, et autant de verre pilé; 1 once ou un peu
moins, si l’on veut, d’éponge coupée en morceaux que l’on fait un peu frire et surtout de manière que ces
morceaux ne soient point brûlés; on y ajoute une poignée d’oignons de vachettes ou fausses tulipes [espèce
de tulipe sauvage qui croît dans les prés et donne en septembre des fleurs tirant sur le lilas].
On peut joindre du sel à cette composition dans les pays où il n’est pas cher. Les loups en sont plus altérés,
boivent et périssent encore plus tôt. Si on a des noyaux de cerises noires, on les concasse et on les joint
aux autres poisons.
On prend un chien destiné à être détruit et on lui fait avaler trois boulettes grosses comme des noix, de
ces poisons mêlés avec de la viande hachée; le chien meurt peu après, et le venin se mêle dans son sang;
ensuite avec une broche de fer, on fait douze ou quinze ouvertures dans le corps, la gorge et les cuisses de
cet animal, dans lesquelles à l’aide d’un entonnoir de tôle, on insinuera le poison le plus profondément
qu’il est possible. On prépare de même les renards écorchés et les petits chiens de lait (la dose de poison cidessus
prescrite est pour un chien de la taille de ceux de berger, moitié suffit pour un renard et la huitième
partie pour les petits chiens de lait), et on ferme les ouvertures avec de la fiente de vache.
On place ensuite l’animal, ainsi empoisonné, au milieu d’un trou fait en terre de la profondeur de 2
pieds et dans lequel on a eu soin de jeter une certaine quantité de fumier de cheval. Après avoir recouvert
ce trou de terre bien battue, on y laisse l’animal trois jours en hiver et un en été, pendant lesquels le poison
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se fond et s’insinue dans toutes ses parties. Ensuite on le retire et on le met sur la traînée qui a été préparée
de la manière indiquée ci-dessus et autant qu’il est possible dans une pièce ensemencée de blé ou de seigle,
préférant celles qui se trouvent à proximité des rivières ou ruisseaux, et en observant toujours de le placer à
plus de 60 pas des haies ou buissons qui causent de la méfiance aux vieux loups. On ne doit jamais traîner
les cadavres ni les appâts avec de la corde que les loups éventent et craignent, mais avec un lien de bois ou
un crochet qu’on passe dans le jarret de l’animal. Il faut aussi que celui qui tend le piège évite de conserver
dans ses mains ou sur ses habits aucune odeur de tabac.
Si dans l’espace de 2 lieues à la ronde il se trouve des loups, ils seront nécessairement attirés et l’animal
préparé sera dévoré dans moins de neuf jours, sans qu’il soit à craindre qu’aucun chien ni cheval en approche.
Seconde méthode.
Quoique les épreuves qui ont été faites de la première méthode indiquée ci-dessus, ne laissent rien à désirer
par le succès qu’elles ont eu, et qu’on puisse parvenir par ce seul procédé à détruire tous les loups, la
seconde méthode peut être aussi utile, et on doit surtout l’employer lorsque les loups sont d’espèce à ne pas
donner sur aucun appât et qu’ils sont accoutumés à manger de la chair humaine.
Cette seconde méthode consiste à faire creuser une fosse de 13 à 14 pieds de profondeur, en forme de
cône tronqué et renversé, ayant un fond de 12 pieds de diamètre et une ouverture de 6 à 7 pieds, le tout bien
muré; on doit observer de la placer dans un certain éloignement des arbres et buissons, et de manière à ce
que le loup découvre aisément la proie que l’on met dessus, en évitant surtout les terres fortes et humides où
l’eau séjourne.
Sur cette ouverture, on met au niveau de la terre, une poutrelle de 4 ou 5 pouces de face qui avance jusqu’au
centre de la fosse; elle est assurée par une queue longue de 3 à 4 pieds, scellée dans le mur et enterrée
au niveau de la terre avec un ou deux piquets qui la traversent à l’extrémité de la poutrelle; on forme un
plateau de 7 pouces de diamètre un peu creusé, sur lequel on place de la paille et un canard attaché comme
les oiseaux qui sont à la galère, et arrêté à un oeillet de fer; dans l’épaisseur de ce plateau, on fait des trous
d’un pouce de distance, dans lesquels de mêmes baguettes sèches et cassantes doivent entrer par un bout et
porter de l’autre sur le bord du mur de la fosse d’environ 1 pouce, ce qui fait à peu près l’effet des rayons
d’une roue; on recouvre le tout de paille et on en répand autour de la fosse, pour mieux tromper les loups
que l’on attire par les traînées et l’appât détaillés dans la première méthode. Il n’est pas inutile de répandre
aussi dans les environs, en divers endroits, de la paille en forme ronde, d’y mettre des quartiers de
bêtes mortes ou des petits morceaux de pain frits dans la graisse indiquée dans la première méthode, ou
même de canards, et on doit observer de destiner de préférence à cet usage les femelles de ces animaux,
parce qu’ayant l’oreille plus fine et criant mieux, elles attirent plus facilement les loups. Il faut que le fond
de la fosse soit garni d’un lit de sarment de vigne et d’un autre de paille, afin que les animaux qui s’y
prennent ne se blessent point en y tombant, et qu’ils ne puissent pas s’élancer en sautant. Le meilleurs
temps pour tendre ces pièges est celui de l’hiver, pendant les nuits pluvieuses ou le temps des neiges; on les
lui recouvre l’été avec des planches, sur lesquelles on jette de la terre et des épines pour que les loups ne
les reconnaissent et ne s’en défient. Lorsque ces animaux sont pris, on les enlève de la fosse ainsi qu’il est
prescrit ci-après; mais il ne faut jamais les y tuer à coups de fusil, l’odeur de la poudre empêcherait pour
très longtemps ces animaux d’en approcher.
On se munit d’une perche garnie d’une pointe de fer qu’on lui présente; il se tapit ordinairement dans un
coin de la fosse après l’avoir mordue trois ou quatre fois; alors on appuie cette pointe de fer sur les soies
longues qu’il a à la partie supérieure du cou, on les tord avec la peau et on les soulève, une autre personne
lui passe à la patte de devant, que la première opération lui fait présenter, un noeud coulant arrêté au bout
d’une perche légère et fendue à cet effet; la même personne tient la corde qu’elle passe dans un bout de
vieux canon de fusil, elle l’attire pour serrer le noeud et le dégager de la fente de la perche, et fait glisser en
même temps le canon du fusil auquel il y a une entaille qui couvre ce noeud et qui empêche que le loup ne
coupe la corde; pris de cette manière, on le suspend environ à la moitié de la hauteur de la fosse, nul danger
alors d’y descendre et de lui attacher une autre corde à la patte de derrière; dans cet état, on le tire en
haut en tenant ferme les deux cordes opposées; alors avec une fourche de fer, on saisit l’animal par le cou
et on lui serre le mufle contre terre en y faisant enfoncer les pointes, puis avec un carrelet et du fil fort, on
coud les lèvres de la bête à double couture, ou on lui passe au mufle un anneau de fer comme aux ours
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qu’on attache à un collier; on préfère cette dernière façon lorsqu’on veut conserver longtemps les loups
vifs; s’ils doivent être forcés le même jour, l’autre est plus sûre; on leur rompt ensuite une jambe et on les
lâche dans un endroit fermé, où on les livre à la poursuite de jeunes limiers dont la leçon se termine par
mettre à mort l’animal qu’on leur a livré. Il est aisé d’imaginer qu’avec un procédé aussi simple, on dresse
sans peine ni dépense des chiens excellents, soit pour chasser, soit pour détourner les loups avant de faire
les battues publiques, qui deviendraient par ce moyen très utiles; ceux à qui rien de ce qui intéresse l’agriculture
n’est indifférent, peuvent encore livrer vif quelque un des loups pris par cette manière, aux laboureurs
pour les faire attaquer par les mâtins destinés à la garde de leurs bestiaux; ils s’accoutument par ce
moyen à les combattre et si quelques-uns échappent aux méthodes ci-dessus prescrites, ils peuvent au moins
s’opposer à leurs entreprises.
Troisième méthode.
Cette dernière méthode, plus simple et plus facile que les deux premières, est également infaillible pour
attirer les loups et les détruire par le moyen des pièges: il faut prendre de la graisse d’un âne gros comme
deux oeufs, et autant de terre d’argile, et faire cuire le tout ensemble jusqu’à ce que cela soit bien roux, et le
mettre dans une poche de linge; on attache ensuite une louve privée ou sauvage, au milieu d’un bois, en
suspendant la poche à 6 pieds au-dessus d’elle; la louve se voyant seule, ne cesse de regarder l’appât et de
hurler toute la nuit; les loups qui sont aux environs y courent avec une si grande rapidité, qu’ils se précipitent
dans les pièges dont on a eu soin d’entourer l’animal.
A Paris, imprimerie royale, 1765 » (A. D. Hérault c. 44)
12 décembre (Jeudi, nouvelle lune) Jean Couret et Vidal Tourneyre témoignent auprès de M. de Boissieu
(lettre, 13/12).
13 décembre (Vendredi) Lettre de M. de Boissieu, subdélégué de Langeac, à l’intendant d’Auvergne: «A Langeac ce 13 décembre 1765
Monsieur
J’ai l’honneur de vous donner avis qu’il c’est présenté hier devant moi Vidal Tourneire, âgé de sept ans,
et Jean Couret, âgé environ de quatorze ans, tous deux du village des Hontès Bas, paroisse de la Besseyre-
St.-Mary en Gévaudan, diocèse de St.-Flour, qui m’ont dit avoir été attaqué par la bête féroce le 2 du présent,
environ les deux heures après midi. Ils disent que gardant les bestiaux dans la montagne de Margeride
appelée vulgairement Pied d’Aiguille ils virent sortir une bête ressemblant à un loup avec cette différence
qu’elle avait une raie noire le long du dos, les côtés rougeâtres comme la peau d’un lièvre et le ventre
blanc, la tête extrêmement grosse fort près des épaules et le nez court, le poitrail extrêmement large et la
queue fort touffue du bout mais rase du côté du corps; que cette bête ayant divisé les bestiaux vint à eux par
sauts et bonds et les tournoya fort longtemps pour les saisir, mais Jean Couret qui était armé d’un bâton à
lance lui résista fort longtemps, et quand il voulait lui appuyer un coup de lance elle l’évitait par un saut en
arrière. Enfin elle se saisit du plus jeune qui, n'étant point armé, se tenait derrière son camarade, et l'entraîna
une douzaine de pas, le tenant saisi par l'épaule droite. Jean Couret courut alors avec sa lance sur la
bête et l’obligea de laisser son camarade. J’ai fait visiter l’enfant par un chirurgien. Il ne paraît aucune
blessure qu’une petite galle [hématome] de la largeur d’une pièce de vingt-quatre sols. Il ne paraît aucun
enfoncement de dent dans la peau, ce qui fait soupçonner de faux cette déclaration jusqu’à ce que l’on
pourra être assuré d’autre ravage.
J’ai l’honneur d'être avec un respect infini
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Boissieu » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc282] • Je ne trouve pas de « pied d’Aiguille, » mais il y a un « Pé de la Guthe » non loin de la
cime du Mont Mouchet, au-dessus des Hontès-Haut, dans le Bois de Borey.
16 décembre (Lundi) Compte et règlements des d’Enneval:
400 « États des payements faits par M. Mazade de St.-Bresson, trésorier général des États du Languedoc, sur
les ordonnances de M. le vicomte de St.-Priest, intendant de ladite province, en conséquence de la lettre écrite à mon dit sieur Mazade, par M. le contrôleur général, le 26 mars 1765, à l’occasion des chasses ordonnées
pour la destruction de la Bête féroce qui désolait le Gévaudan, dont le remboursement doit être fait à M. Mazade.
Savoir: Ordonnance de M. de St.-Priest, intendant, du 18 mars 1765, en faveur de M. d’Enneval, gentilhomme
de Normandie, envoyé par la Cour à la poursuite de la susdite Bête féroce, pour sa première dépense,
720, ci: 720.
Autre de même, du 6 juin 1765, en faveur de M. Lafont, subdélégué à Mende, pour son remboursement
de la somme de 480 livres, qu’il avait avancée audit sieur d’Enneval pour les frais de chasses de la Bête féroce,
ci: 480
Autre de même, du 25 du dit, en faveur du dit sieur Lafont pour idem, 600 livres, ci: 600
Autre de même, du 29 juillet 1765, en faveur du dit sieur Lafont, pour idem, 600 livres, ci: 600
Autre de même, du 26 mars 1765, en faveur du dit sieur Lafont, pour son remboursement de la somme de
600 livres par lui avancée pour une gratification de 300 livres, qu’il a plu au roi d’accorder au nommé Portefaix,
jeune enfant du Gévaudan, pour le récompenser du courage qu’il a montré en se défendant contre la
Bête féroce, et pour pareille gratification de 300 livres à ses camarades à diviser entre eux, ci:
600
Autre somme du 15 avril 1765, en faveur du sieur Portefaix, prieur de Bagnols-les-Bains, qui a conduit à
Montpellier le petit Portefaix, son neveu, pour les frais de leur voyage suivant l’état des dits frais joints à
ladite ordonnance, 78 livres, ci: 78
Autre de même du 22 septembre 1765, en faveur du dit Portefaix, neveu, pour six mois échus, le 16 octobre
1765 de la pension de 300 livres que le roi a bien voulu lui accorder, ladite ordonnance quittancée
par le sieur Bèze, commis à cet effet par mon dit sieur intendant, 150, ci: 150
Total: 820
Total général: 3228
Suite des ordonnances de M. de St.-Priest, intendant, relatives aux dépenses pour la destruction de la
Bête féroce qui ravage le Gévaudan.
De l’autre part, ci: 3228
Autre ordonnance de M. de St.-Priest, intendant, du 10 avril 1765, en faveur de la femme de M. Pierre
Jouve, en considération des marques surnaturelles de courage qu’elle a données pour défendre ses enfants
en bas âge des attaques de la Bête féroce, trois cent livres, ci: 300
Total: 3528
Vu par nous intendant le présent état ensemble, les ordonnances jointes pour justifier les articles.
Nous avons arrêté ledit état à la somme de trois mille cinq cent vingt-huit livres de laquelle le trésorier
des États du Languedoc sera remboursé sur le trésor royal, suivant l’ordre de fonds qui en sera fait par M.
le contrôleur général.
Fait à Montpellier, le 16 décembre 1765.
De St.-Priest
Par Monseigneur, Soefve. » (B.N.)
17 décembre (Mardi) Le Courrier d’Avignon publie un article (Blanc).
20 décembre (Vendredi) Mort de Mgr le Dauphin, fils de Louis XV, âgé de 36 ans (Colin, lettre).
Hiver L’hiver est exceptionnellement rude (Moriceau2).
21 décembre – 3 janvier 1766 Les paroissiens de Lorcières voient la Bête presque tous les jours (lettre,
03/01/66).
401
21 décembre (Samedi, St.-Thomas) Entre onze heures et midi, la Bête attaque une jeune fille nommée
Agnez Mourgue, âgée d'environ douze ans, qui gardait les bestiaux dans les communs de
Marcillac (Lorcières); la jeune fille crie, jette ses sabots pour être plus légère, se défend
avec des pierres mais succombe. La Bête lui coupe la tête, traîne le corps à six pas pour en
manger tout le cou, les épaules, la poitrine, le mollet d'une jambe; quelques ouvertures au
bas ventre. Quelques personnes qui gardaient des bestiaux un peu plus loin, voyant des animaux
en déroute, accourent sur les lieux, et voient l'enfant dévorée et nue, les vêtements
déchirés (lettre, 03/01/66; Crouzet). • Il s'agit de la dernière décapitation « officielle » connue, probablement sans témoins.
Voir été 66 pour une possible décapitation ultérieure.
22 décembre (Dimanche, 4ème dimanche de l'Avent) Messe paroissiale et enterrement d'Agnez
Mourgue. La consternation est si grande que la plupart des assistants fondent en larmes à
la vue de ce spectacle (lettre, 03/01/66). « Le 22 décembre 1765 j’ai enterré dans le cimetière paroissial le corps d’Agnez Mourgue, fille illégitime
de Guillaume Mourgue, morte hier ayant été dévorée par la bête féroce qui court dans le pays, âgée d’environ
11 ans, habitante du lieu de Marcillac, paroisse de Lorcières, en présence de plusieurs personnes qui
ont déclarés ne savoir signer; de ce enquis, ledit jour et an que dessus.
Ollier, chanoine curé » [Doc306]
La Bête revient sur les lieux de l’attaque d’Agnez, mais les deux bergers du village de
Marcillac et celui de la Fage, voyant le monstre sur une hauteur qui guette une proie dans
le vallon, font donner leurs chiens, au nombre de 5, le poursuivent jusque dans les villages
de la paroisse de Clavières. Plusieurs personnes sortant de la messe sont saisies de peur en
entendant crier de toutes parts: « A la Bête ! Prenez garde à la Bête ! » L'animal disparaît
(lettre, 28/12).
23 décembre (Lundi) Deux jeunes filles de 13 à 14 ans qui gardent des vaches au village de Julianges
sont attaquées; l’animal en terrasse une et l’emporte dans un bois. A ses cris et ceux de sa
compagne on accourt; mais la nuit empêche de suivre la Bête (lettre, 17/02/66). • Date fournie approximativement d’après la lettre du 12/01/66 indiquant « il y a environ
20 jours).
24 décembre (Mardi) On ne trouve que les deux bras de la fille et quelques lambeaux de ses habits; tout
le reste a été dévoré (lettre, 17/02/66). La lettre du 12/01/66 mentionne aussi les deux
jambes. Le prieur de Julianges estime les restes trop peu considérables pour en dresser un
acte de sépulture (Pourcher).
26 décembre (Jeudi) Plusieurs habitants de la Fage et de Marcillac voient la Bête à l’endroit de l’attaque
d’Agnez Mourgue (lettre, 28/12).
27-29 décembre Apparitions de la Bête dans la paroisse de Lorcières; ses traces sont observées sur la neige
(lettre, 30/12).
28 décembre (Samedi) Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers (A.D. P.-de-D. c. 1737). M.
Antoine écrit à M. de Ballainvilliers: « Je vous prie de vouloir bien avoir pour agréables les compliments que j'ai l'honneur de vous faire au sujet
de la nouvelle année et sans les séparer de la reconnaissance la plus vive sur toutes les bontés que vous
avez bien voulu avoir pour moi, lesquelles m'ont procuré la réussite de ce que le Roi et vos provinces attendaient
de tous les efforts que j'ai faits pour y parvenir, et j'ai attendu plus de 100 jours pour pouvoir me
flatter moi-même qu'il n'y avait que ces deux loups qui avaient affecté les deux provinces d'Auvergne et de
Gévaudan dont les habitants étaient dans la juste crainte d'être dévorés à tout instant; mais je suis comblé
d'apprendre de toutes parts, entre autres à M. le marquis d'Espinchal qui arrive, qu'il n'y a plus aucune
402
Bête dévorante dans ces deux provinces et que pour ma propre satisfaction je vous supplie de me faire
l'honneur de m'en accorder un certificat signé de votre main tel que j'en ai reçu un de la province de Gévaudan...
Antoine. » (A.D. P.-de-D. c. 1736).
Lettre de M. Ollier, curé de Lorcières, à M. de Ballainvilliers: « Lorcières ce 28ème décembre 1765.
Monsieur,
Je ne sais si l'on vous a donné des nouvelles de l'animal féroce depuis que je n'ai pas eu l'honneur de
vous voir. Dans ce temps là je vous assurai qu'il n'était point mort et que ce n'était point un loup. A la vérité
l'on a fait quelque chasse au loup et non à l'animal vorace et féroce qui est véritablement un monstre en sa
nature; l'on a trompé et la Cour et les peuples en disant que c'est un loup. Samedi prochain je vous en enverrai
la description, n'ayant pas le temps de le faire dans la présente. Comme je vous ai promis de vous
instruire des événements fâcheux qui pourraient arriver, il est temps de vous en donner. Ainsi je vous dirai
que pendant le cours du mois de décembre l'animal féroce a fait souvent des incursions et des attaques soit
dans ma paroisse, soit dans le voisinage et frontière, de sorte que l'on a publié au peuple dans plusieurs paroisse
de ce canton de se tenir sur ses gardes par rapport à la Bête féroce, attendu que plusieurs personnes
l'ont vue et rencontrée, mais sur ces nouvelles je n’ai pas cru que cela pût vous satisfaire. Cependant quantité
de personnes différentes m’ont assurés et affirmés que le 3 dudit mois la Bête féroce avait attaqué cruellement
deux enfants gardant des bestiaux dans les communs des villages entre Les Hontès et Le Besset, paroisse
de La Besseyre-St.-Mary, qui eurent du secours, mais malgré cela, il y en eut un qui fut dangereusement
blessé dans plusieurs parties de son corps, que l’on l’a envoyé à Langeac pour le faire panser, après
s'être défendu l’un et l’autre courageusement pendant un espace de temps, ce qui a commencé à renouveler
l’effroi et l'épouvante dans l’esprit des peuples, et qui continue, car la semaine suivante cette Bête vorace
attaqua deux femmes de la paroisse de Chaulhac qui passaient à la Champ, au dessus des Bois de Fayrolettes.
Mais heureusement un habitant du lieu et paroisse de Julianges qui se trouva là par hasard, les défendit,
sans cela la Bête féroce s'étant déjà dressée pour sauter sur l’une des deux. Enfin continuant toujours
ses courses et ses incursions elle est venue à bout de satisfaire sa malice carnassière, et par là elle a
jeté la consternation dans l’esprit des peuples de ma paroisse qui sont tous en alarme, n’osant pas sortir de
chez eux dans plusieurs villages, attendu que le 21 de ce mois, jour de St.-Thomas apôtre, entre onze heures
et midi, cet animal monstrueux a donné des marques de sa cruauté et voracité en dévorant d'une manière
cruelle Agnez Mourgues, fille âgée d'environ 12 ans, qui gardait des bestiaux dans les communs du village
de Marcillac, ma paroisse, se jeta sur elle, lui coupa la tête, traîna ensuite son corps à 6 pas de là pour en
manger tout le col, les épaules, le devant des mamelles, le mollet d'une jambe et quelques ouvertures au bas
ventre. Il est à remarquer qu’elle vit venir la Bête féroce à elle; elle se défendit autant qu’elle put, en jetant
des cris épouvantables, avec des pierres. L’on en a trouvé plusieurs dans sa cape, et quitta même ses sabots
pour être plus légère, mais se trouvant seule il fallut périr. Aussitôt d’autres personnes qui gardaient leurs
troupeaux peu éloigné de là, voyant des bestiaux en déroute, y accoururent et ils virent l’enfant dévoré, et
lorsque l’on fut pour enlever les restes du corps l’on trouva que le monstre avait tellement mis en pièces et
son corps et ses habillements qu’elle était comme si elle venait de sortir du ventre de sa mère. Elle fut portée
dimanche 22 du courant à la messe paroissiale pour être ensevelie. La consternation fut si grande que la
plupart des assistants fondaient en larmes. Ce dit jour il retourna dans le même lieu, mais les deux bergers
du village de Marcillac et celui du lieu de la Fage, voyant le monstre sur une hauteur qui guettait quelque
proie dans le vallon, mirent tous leurs chiens, au nombre de 5, contre le monstre, le poursuivirent jusque
dans les villages de la paroisse de Clavières, dont plusieurs peuples qui sortaient de la messe paroissiale
furent saisis de peur en att entendant crier de toute part « A la Bête, prenez garde à la Bête, » et disparut
en peu de temps. Voilà l'évènement fâcheux qui vient d’arriver au su de tous les environs et de tous les habitants
de ma paroisse. Je vous prie de donner lecture de la présente, qui contient toute vérité, à M. Lavergne,
receveur des tailles, qui m’a aussi prié de lui donner des nouvelles là dessus et que je salue. J’ai l’honneur
d’être avec des sentiments pleins de respect,
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
403
Ollier, curé.
P.S. Le 26. plusieurs habitants de la Fage et de Marcillac ont vu le monstre dans le même endroit où il a
dévoré cette fille. Je n’ai pu vous écrire plus tôt à cause du mauvais temps et de l’occupation des fêtes et
des malades. Je suis avec respect
Ollier curé. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc82] • M. Ollier annonce une description pour « samedi prochain, » c’est-à-dire le 04/01/66.
Voir 03/01/66.
30 décembre (Lundi) M. de St.-Priest accuse réception du mémoire de M. de l'Averdy et lui promet de
mettre tout son concours dans l'application de ces méthodes (A.D. Hérault c. 44). Lettre de
M. Ollier, curé de Lorcières, à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur
Après vous avoir rendu des témoignages de la parfaite reconnaissance des attentions que vous avez bien
voulu avoir aux représentations que je vous ai faites dans la lettre que je pris la liberté de vous écrire au
mois de septembre dernier lors de vôtre département, avec le mémoire que j’y joignis touchant des événements
fâcheux arrivés dans ma paroisse au sujet du monstre qui ravageait ma paroisse et qui la ravage encore
plus aujourd’hui; comme vous le verrez par la suite du mémoire que je vous envoie, circonstancié et
contenant la vérité, j'espère, monseigneur, que vous voudrez bien continuer votre charité à l'égard d'une
paroisse qui est toute dans la consternation, n'osant point sortir de chez eux, ce qui les met dans la dernière
misère, ne trouvant personne pour garder leurs bestiaux. Les collecteurs même ont beaucoup de peine à lever
les deniers royaux. L’on a chassé à des loups et non à la bête féroce qui est un véritable monstre en sa
nature, selon une quantité de mes habitants qui l’ont vu et observé. Ainsi je vous prie d’exercer votre charité
envers eux, car il y en a qui mourront de faim, bien loin de payer leurs tailles. Vous pourriez écrire ou
faire écrire un mot à M. Lavergne, receveur des tailles, de leur épargner cet hiver les garnisons, attendu
qu’ils seront hors d'état de les supporter. Je ne vous parle point dans la présente de la bête féroce, parce
que vous le verrez ce qu’il en est par la suite du mémoire que je vous envoie, que vous pouvez joindre à celui
que je vous ai envoyé. M. de Montluc, votre subdélégué à St.-Flour, doit vous donner des nouvelles de
l'évènement fâcheux qui vient de nous arriver récemment, le 21 décembre 1765. Je voudrais de tout mon
coeur avoir quelques nouvelles favorables de votre part pour consoler mon peuple dans l’effroi et la
consternation où ils sont, afin qu’ils redoublassent leurs prières et leurs voeux pour votre prospérité et
conservation. Ce sont aussi les sentiments sincères de celui qui est avec le respect le plus profond,
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ollier, curé
Lorcières le 30 décembre 1765. » (A.D. P.-de-D.) [Doc283] « Suite du mémoire »: « Suite des événements fâcheux arrivés dans la paroisse de St.-Sébastien de Lorcières, Haute Auvergne, élection et diocèse de St.-Flour.
Du mois de septembre.
1765.
Le 4 dudit mois entre 7 et 8 heures du matin, la Bête féroce se fit voir publiquement au terroir des appartenances
des villages de Broussoles, Chalelles, Plaux et Fayrollettes. Elle passa dans un champ appelé la
Guerre, où Isabeau Paschal, fille âgée de 18 ans, y ramassait des lentilles. Voyant venir l’animal féroce,
[elle] monta sur un char, que son père y avait mené, pour se garantir d'être dévorée, mais les cris que l'on
poussait de toute part par les habitants des villages ci énoncés furent cause que la Bête féroce ne s'arrêta
pas et fila son chemin du côté du Gévaudan et se rendit dans la paroisse de Paulhac où elle attaqua une
fille qui fut secourue sur le champ par un laboureur, mais peu de jours après dans la même paroisse elle dévora
le 9 une fille sur le soir lorsqu’elle menait clore ses bestiaux à la maison. Le 27 [ou] 28 elle attaqua
404
un homme qui gardait des bestiaux dans les communs du village de Marcillac, qui eut du secours, et prit la
fuite.
Du mois d'octobre.
Le 5 dudit elle parut sur les frontières proche le village de Chabanoles, ma paroisse, où une fille dudit
lieu eut tellement peur de la Bête qu'elle vit de loin qu'elle tomba évanouie entre les bras de plusieurs
autres qui gardaient aussi des bestiaux avec elle, et la semaine suivante elle se trouva aux environs des bois
du village de Marcillac appelés la Bastide où une fille nommée Jeanne Jouve qui gardait là des bestiaux. La
Bête féroce vint à elle, lui fit faire plusieurs tours parce qu’elle tâche toujours de saisir le sexe par derrière,
qu’elle jeta des grands cris, mais heureusement pour elle, il sortit du bois 3 ou 4 hommes qui la délivrèrent
et la tirèrent hors de danger. Le 21 dudit mois elle se trouva encore proche le village de Marcillac, ma paroisse,
où un habitant nommé Jean Coutarel, voulant aller faucher du regain deux heures avant le jour au
clair de la lune, à cause des pluies continuelles, il n'eut pas plutôt fait un rang qu’en se baissant la Bête féroce
lui sauta dessus par derrière. Il se défendit comme il put avec sa faux et jetant des cris, en même temps
qu’il se débarrassa d’elle, et comme il n’était pas loin du village, il s’en fut vite chez lui, la peur l’ayant gagné
tellement qu'il demeura évanoui deux heures sans tirer aucune parole de lui.
Du mois de novembre.
A l'égard de ce mois l’animal féroce n’a fait aucune incursion dans la paroisse. Nous commencions tous à goûter la tranquillité, mais cela n’a pas duré long temps comme vous le verrez dans le mois suivant et dernier
de l’année.
Du mois de décembre.
Le 3 dudit mois elle attaqua (la Bête féroce) deux enfants qui gardaient des bestiaux entre deux villages
de la paroisse de La Besseyre-St.-Mary, diocèse de St.-Flour, qui se défendirent l'un et l'autre pendant un
espace de temps, mais ils eurent ensuite de secours, sans quoi un d'eux aurait péri. Cependant il y en eut un
qui fut tellement blessé dangereusement que l'on a été obligé de l l'envoyer à l'hôpital à Langeac pour se
faire panser de ses blessures. La semaine ensuite elle attaqua encore deux femmes d'une paroisse voisine
qui passaient au dessus des bois d’un village de ma paroisse, où un homme de la paroisse de Julianges en
Gévaudan se trouva là avec une hache, qui les défendit dans le lieu appelé La Champ, qui est une chaîne de
monticule qui sépare le Gévaudan d’avec l’Auvergne, sans quoi l’animal féroce s’était déja dressé pour
sauter sur une des deux. Pour lors il quitta la partie voyant qu’elle ne pouvait satisfaire sa voracité. Mais il
ne tarda pas à la satisfaire car le 21 dudit mois, jour de St.-Thomas apôtre, il en donna des preuves de sa
malice carnassière en dévorant d'une manière cruelle, entre onze heures et midi, Agnez Mourgues, fille âgée d'environ 12 ans, qui gardait des bestiaux dans les communs du village de Marcillac, ma paroisse.
Ainsi ladite Bête féroce, après avoir combattu quelque temps avec la fille qui se défendait avec des pierres,
entra en fureur, sauta sur elle, lui coupa la tête, traîna son corps à 6 pas de là pour en manger tout le col,
les épaules, le devant des mamelles, le mollet d'une jambe, après lui avoir tiré son bas avec les griffes de ses
pattes de devant, et quelques ouvertures au bas ventre. D’autres personnes qui gardaient des bestiaux un
peu loin de là, voyant plusieurs bestiaux en déroute, y accoururent sur les lieux, virent l'enfant dévoré, et
lorsque l'on fut pour enlever le reste du corps, l'on trouva que le monstre avait tellement mis en pièces et
son corps et ses habillements qu'elle était comme si elle venait de sortir du ventre de sa mère. Elle fut portée
dimanche 22 dudit mois à la messe paroissiale dans l'église pour être ensevelie; la consternation fut si
grande que la plupart des assistants fondaient en larmes à la vue de ce spectacle. Ledit jour ledit monstre
parut dans le même endroit où trois bergers qui n’étaient pas éloigné les uns des autres virent le monstre
sur une hauteur qui guettait quelque proie dans le vallon. Aussitôt ces bergers tous lâchèrent leurs chiens au
nombre de 5. qui poursuivirent le monstre jusques dans les villages de la paroisse voisine où le peuple sortait
de leur messe de paroisse. Tous furent saisis de peur en entendant crier « A la Bête, prenez garde à la
Bête. » Chacun était sur ses gardes pour se détourner de son passage. Plusieurs habitants des différents villages
de ma paroisse l’ont vu et remarqué le 26, le 27, 28 et le 29 dudit mois. Ils ont même vus les traces du
monstre sur la neige.
Je soussigné Jean Baptiste Ollier, prêtre chanoine régulier de la congrégation de France dite de Sainte-
Geneviève et curé de St.-Sébastien de Lorcières, au diocèse de St.-Flour, haute Auvergne, certifie à qui il
405
appartiendra que ledit mémoire contient toute vérité. En foi de ce ai signé à Lorcières ce 30ème décembre
1765.
Ollier Chanoine curé. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc287] • Je ne dispose pas du premier rapport dont celui-ci est la suite. • A quelques différences près, le contenu de ce rapport est repris dans celui du 03/01/66. • La première apparition d’octobre est ici datée (du 5.) • La seconde (attaque de Jeanne Jouve) est inédite, n’étant pas reprise (pour quelle
raison ?) dans le rapport du 03/01/66. • La victime du 21/10 est nommée (information inédite): Jean Coutarel. En revanche, la
seconde apparition du même jour n’est pas mentionnée ici. 1766
La France achète la Lorraine. Dès le début de l'année, distribution des dix derniers tomes
de l'Encyclopédie. Le régiment des volontaires de Clermont est cédé au prince de Condé.
Le comte de Morangiès prend ses distances avec le Gévaudan pour fréquenter Paris. Le
Messager Boiteux, journal suisse, rappelle la phase officielle de l’affaire (Moriceau2) et
propose une gravure (G9). On fait travailler sur le chemin de Balsièges (actuelle RN 88) et
sur le chemin de Marvejols. On vient en famille sur ces chantiers, hommes, femmes,
vieillards et enfants. On les nourrit de quatre services de soupe par semaine (Aubazac).
Note de Maître Cayla, avocat, d'Estaing: « Dans cette année 1766, il y a eu dans le Causse de Rodez, plusieurs chiens enragés qui dévoraient le
genre humain dont il est mort plusieurs personnes, même celles qui étaient allées à la mer pour guérison. Et
l'année ci-devant, il a paru du côté d'Aubrac, une bête féroce, autrement monstre, qui dévorait toutes les
personnes qu'elle rencontrait. Il a encore fait un plus grand ravage dans le Gévaudan, surtout à l'égard du
sexe féminin et petits enfants, avec lesquels cette bête ne trouvait point tant de résistance. Le roi, averti de
cet affreux ravage, envoya des troupes avec son premier chasseur, mais, malgré tous leurs efforts et leurs
ruses dans la chasse de cette bête et malgré quantité de chiens ou dogues qui étaient après cette bête, on n'a
pu la prendre et elle est encore, cette année 1766, vivante, et fait toujours des ravages dans le Vivarais. »
(G5).
Lettre de Vigouroux, de Paulhac, à M. Lafont: « Monsieur, vous aurez la bonté de m’excuser, si je prend la liberté de vous faire ressouvenir de la promesse
que vous ou votre frère m’aviez faite de me passer quelque chose pour l’enfoncement des planches de
ma grange lorsque votre frère tira le ... l’année dernière.
Si Votre Grandeur voulait bien me le faire passer sur ma taille, ce que votre bonne bonté permettra, je
vous serai bien obligeant. Comme vous savez que nous sommes accablés de misère et persécutés de la Bête
tous les jours.
L’espère, monsieur, que Votre Grandeur aura pitié de ma misère, et suis, monsieur, avec respect le très
humble et obéissant serviteur.
Vigouroux. » (Pourcher)
Tradition selon Pourcher: « La fille Fournier, aujourd’hui maison Dumas de St.-Privat-du-Fau, quoique assez âgée, de petite taille, était allée chercher de l’eau avec sa cruche à la principale fontaine, qui est au fond de ce village, près de la
maison Hugon. Après avoir fait le contour des jardins en arrivant à la fontaine, elle vit Jean Martin, ancien
militaire, qui avait servi onze ans sous les drapeaux, qui descendait la rue de la Callade et qui allait la rejoindre
portant sur sa tête un madrier. Dans l’intervalle, la fille Fournier s’était courbée pour prendre de
l’eau dans le réservoir. Elle ne fut pas courbée, qu’elle sentit quelque chose qui la pressait sur ses épaules,
l’empêchant de se redresser: c’était la Bête qui s’était avancée au même instant de derrière les broussailles
qui sont au-dessus de la fontaine et avait posé ses pattes sur ses épaules. Se voyant ainsi pressée, elle
s’écria: « Que voulez vous faire, Martin, vous me ferez casser ma cruche, et tomber dans l’eau. » Martin
arrivant de près et s’entendant appelé, regarda et vit la Bête sur la fille Fournier, et vite lui jeta son madrier,
qu’il n’attrapa pas.
La Bête se sauva de côté de la fille et s’enfuit dans les prés. Martin et la fille Fournier se mirent à crier,
tout le village se leva en un clin d'oeil, et on vit la Bête qui, après avoir traversé assez lestement les prés qui
sont au-dessous du village, montait tout doucement ceux qu’on appelle prés de La Sogne, au levant de Péclergue,
et les cris qui venaient du village ne la dérangeaient en rien. Le grand-père de la famille Bouchet,
qui a laissé ce souvenir dans la maison, avait alors 16 ans. » [Privat01/02]
407 • Date très incertaine pour cette tradition. Pourcher la rapporte après un document de
1766 et avant d’autres de la même année, mais dans un paragraphe dont il est mentionné
que les informations ne sont pas placées dans leur ordre chronologique.
Comptabilité de la ville de Mende (contexte de 1766): « 3 livres données au sieur Aussilas, boulanger, pour fourniture de pain aux dragons qui allaient à la
chasse de la Bête féroce. » (Pourcher)
Le garde Régnault écrit au roi: « Les habitants de cette province sont peu instruits de notre façon de chasser, soit en battue soit avec une
meute. Ils osent tout au plus se tenir seuls dans un affût. Les préjugés d’une partie de ces malheureux – qui
croient que c’est un esprit malin qui les mange – leur ôtent le courage et les rend trop négligents sur les
manoeuvres qu’on pourrait leur faire faire dans les battues. » (Mémoires, Archives Nationales, F 10 476).
Le curé Ranc de Cubelles cite 3 défunts avec la mention « sans sacrements, » mais sans allusion à la Bête (Société).
Janvier Jean Tessèdre, de Meyronne (Venteuges), est attaqué à deux reprises (Procès-verbal,
20/06/67). [Meyr01/02] • La date de l’attaque de Jean Tessèdre est fournie d’après Richard. Le procès-verbal du
20/06/67 indique « depuis entour 18 mois. »
1 janvier (Mercredi, solennité de Marie) M. de Montluc écrit à l'intendant d'Auvergne: « St.-Flour le 1er janvier 1766
Monseigneur
J’ai l’honneur de joindre ici la lettre que M. le prieur de Lorcières m’a écrite au sujet de la Bête féroce
qui vient de renouveler ses carnages dans sa paroisse. Depuis très longtemps les bruits publics étaient
qu’elle existait et qu’elle avait attaqué nombre de personnes, mais comme elle n’avait fait aucun meurtre
jusques ici on croyait que les bruits qui s’en répandaient étaient sans fondement, mais pour tout à l’heure il
n’y a plus a douter de son existence. Je suis certain qu’elle a fait le dégât que M. le prieur de Lorcières annonce
dans sa lettre. Les consuls qui me l’ont confirmé ont vu enterrer le cadavre déchiré de cette fille et
ont aussi vu l’enfant maltraité par cette animal. M. le curé de la Besseyre-St.-Mary me l’a aussi fait savoir.
On assure positivement que c’est un animal différent du loup.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc284]
3 janvier (Vendredi) M. Ollier écrit à M. d’Ormesson: « [En haut: De M. d’Ormesson 11 janvier 1766]
Monseigneur
C’est avec une grande confiance que je prends la liberté de vous adresser le présent paquet pour vous
exposer avec sincérité la situation triste dans laquelle est actuellement ma paroisse. Vous en jugerez par les
mémoires que je vous envoie, qui contiennent toute vérité, d’autant plus que la charité que je dois avoir
pour mon peuple jointe au devoir de mon ministère m’y oblige et m’y a engagé. Il est vrai que sur la grande
augmentation qu’il y a eu l’année dernière dans la haute Auvergne, Mgr. l’intendant sur ma représentation
y a eu égard. J'espère aussi que par votre équité que vous avez en partage, vous obtiendrez de sa majesté
quelque chose pour la soulager pendant cet hiver, étant dans un besoin pressant. Au reste, monseigneur, il
408
ne serait pas nécessaire d’ que sa majesté envoyât ici des personnes étrangères pour recommencer les
chasses, l’on chasse au loup et non à la Bête féroce, vu les dépenses exorbitantes que cela occasionne et les
dégâts qui se font dans le pays, mais il serait a souhaiter que l'on donnât commission à plusieurs seigneurs
des environs qui commanderaient les chasses, comme connaissant mieux le terrain et les lieux où se peuvent
réfugier de pareil monstre. Enfin j'espère tout de vos bontés et de votre charité. Ce sont dans ces sentiments
avec lesquels je suis avec le respect le plus profond,
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ollier, curé
Lorcières ce 3ème janvier 1766. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc285] • La note du haut de page indique probablement la date de réception par M. d’Ormesson;
il le renvoie à M. de Ballainvilliers le 15/01. • « L’augmentation »: Dans sa lettre du 07/02, M. Ollier précise que les impôts ont augmenté
de 600 livres « depuis qu’il est curé. » Y-a-t-il traces des « égards » de M. de Ballainvilliers
envers la paroisse de Lorcières en 1765 ?
M. Ollier fait également parvenir (à M. de St.-Florentin ?) le récit des accidents survenus
dans sa paroisse: « Relation sincère et exacte des événements fâcheux qui sont arrivés pendant le cours de l’année 1765 par
la bête féroce dans la paroisse de Lorcières, haute Auvergne, diocèse et élection de St.-Flour.
Du mois de janvier.
La Bête féroce n'a commencée à faire des incursions et des apparitions dans ladite paroisse de Lorcieres
que dans le commencement du mois de janvier de l'année 1765, et cela à plusieurs reprises, et le 22. dudit
mois, elle donna des preuves et des marques monstrueuses de sa férocité en dévorant et égorgeant une
femme du lieu de Chabanoles, paroisse de Lorcières, village frontière de la paroisse de la paroisse de Julianges
en Gévaudan, diocèse de Mende; ladite femme, appelée Jeanne Tanavelle, âgée d'environ 35 ans.
Elle fut dévorée sur les limites du Gévaudan et de l'Auvergne et cela de la manière la plus cruelle, car selon
les traces et le terrain qu'ils tinrent l'un et l'autre, il paraît que cette femme, avec un méchant couteau
qu'elle tenait a la main, se défendit contre le monstre près d'une heure. Enfin ayant succombé, ladite bête
féroce, après lui avoir coupé la tête qu'elle transporta à deux cent pas de son corps, que l'on trouva le lendemain
enfoui dans un champ, elle lui mangea entièrement les mamelles jusqu'à la ceinture et suça le sang
jusqu'à la dernière goutte, et mit tellement en pièces et ses habillements et son linge que l'on fut obligé de
l'ensevelir dans son suaire telle qu'elle était sans la dépouiller. La consternation fut grande a son enterrement.
Ensuite ladite bête féroce revint sur le soir pour retrouver sa proie, mais ne la trouvant plus, elle
poussa des cris et des hurlements pendant le reste de la nuit, que cela consterna tous les habitants du village
de Chabanoles qui n'osaient sortir de chez eux qu'avec crainte et tremblement et encore accompagnés
de quelqu'un autant qu'ils le pouvaient, et armés de leurs hallebardes, attendu qu'elle ne s'écarta pas beaucoup
de quelques jours dudit village, puisqu'elle parut couchée tout le long d'un terme d'un champ le dimanche
27 du dit mois entre les villages de Chabanoles et de Fayrolettes où elle donna de la frayeur à plusieurs
femmes qui venaient à la messe paroissiale sur les dix heures du matin et à un berger qui s'enfuit bien
vite au village de Fayrolettes comme étant le lieu le plus proche pour se réfugier et pour se garantir de la
férocité du monstre, et en même temps pour avertir les habitants afin de la poursuivre; mais lorsque l'on y
fut, son agilité et ses ruses la firent bientôt disparaître.
Du mois de février.
Dans ce mois ci l’animal féroce a fait quantité d'incursions et d'apparitions dans ladite paroisse, c'est
quasi sans nombre. Cependant le 16, 17 et 18 il fut chassé aux environ des villages de Marcillac et de la
Fage, attendu que chacun se tenait sur ses gardes, et cela tout le long des bois, sans y entrer du reste; il ne
donna aucune marque dans ladite paroisse de sa malice carnassière pendant ce mois.
409
Du mois de mars.
Dans ledit mois la Bête féroce fut vivement poursuivie le 29 et le 30 aux environs des bois du village de
Fayrollettes par quelques habitants et des bouviers avec fusils et hallebardes mais sans succès, parce que
son agilité et sa finesse furent cause qu'ils ne purent l'atteindre et l'abandonnèrent après avoir fait leurs efforts
pendant quelque temps.
Du mois d'avril.
Ledit monstre parut à plusieurs reprises dans le mois à beaucoup de personnes et cela visiblement le 13.
et le 14 aux environs des villages de la Fage et de Marcillac, mais il ne donna point des marques monstrueuses
de sa férocité.
Du mois de mai.
Depuis tous ces événements la Bête féroce a continué de temps en temps de rendre visite à ladite paroisse
de Lorcières, et c'est dans ce mois que les chasses ont été fréquentes et conduite toujours avec douceur,
sagesse et prudence sous les ordres de M. d’Enneval, écuyer et gentilhomme normand commis par sa
majesté pour ces opérations dans ce pays ci; de sorte que le 19 mai qui était un dimanche, une chasse nombreuse
et extraordinaire fut commandée dans les environs de plusieurs paroisses du Gévaudan et de l'Auvergne:
Paulhac, St.-Privat du Fau, Julianges, la ville de Malzieu, Lorcières, etc. Cependant la Bête féroce étant poursuivie vivement ce jour là ne sortit pas de la semaine de ces cantons et des lieux circonvoisins,
car le 24 elle donna des preuves de sa malice et de sa férocité; non seulement elle occasionna la mort d'une
fille du lieu et paroisse de St.-Privat du Fau, qu'elle n'eut pas le temps de dévorer parce qu'elle fut secourue,
mais elle fut tellement blessée par ledit monstre à la jugulaire qu'elle mourut deux jours après. La Bête
féroce ne fut pas contente ce jour là de cette opération. Continuant sa route et son chemin elle se trouva
dans un commun champêtre où d'ordinaire l'on garde des bestiaux, aux appartenances du village du Mazet,
paroisse de Julianges en Gévaudan et frontière du village de la Fage, paroisse de Lorcières en Auvergne.
Elle y dévora une fille de l'age de 15 ans. Le même jour, sur les deux heures après midi, elle se trouva en
Auvergne dans un commun de la dépendance du village de Marcillac, paroisse de Lorcières, où s'étant cachée
et couchée dans un genévrier épais pour examiner sa proie, elle sauta en bondissant tout d'un coup sur
une jeune fille nommée Marguerite Bony, âgée d'environ 18 [ans], qui gardait des bestiaux, la jeta par terre
par deux reprises, lui ôta sa coiffe et son mouchoir du col, mais heureusement pour elle, elle était accompagnée
d'un jeune garçon nommé Pierre Tanavelle, âgé d'environ 16 ans qui voulant venger la mort de sa
tante que ladite Bete féroce avait dévorée impitoyablement au lieu de Chabanoles, fut sur elle avec un courage
intrépide pour défendre la jeune fille attaquée, lui enfonça trois coups de sa petite hallebarde qui fut
pleine de sang qui en découlait, et montra audit sieur d’Enneval le père qui admira et son courage et son
raisonnement. Enfin la Bête féroce voyant qu'elle ne pouvait avoir sa proie, se vengea sur la coiffe et le
mouchoir qu'elle mit en pièces avant que d'abandonner le combat, mais ce qui est à remarquer dans une action
si héroïque de la part de ce jeune homme, c'est que ledit Pierre Tanavelle qui avait défendu cette jeune
fille vigoureusement et avec un grand courage, a été sans récompense.
Du mois de juin.
Dans ce mois les chasses ont été presque continuelles, nombreuses et toujours commandées par ordre de
M. d’Enneval, commis par sa majesté. Ainsi le 16 dudit mois qui était un dimanche fut donc commandée une
chasse extraordinaire dans le Gévaudan aux environs des paroisses de la ville du Malzieu; la paroisse de
Lorcières comme frontière y fut commandée. Tous les habitants s'y rendirent avec zèle, et dans le temps du
fort de la chasse, deux pêcheurs firent sortir la Bête féroce d'un blé. Elle fut tellement épouvantée par le
nombre infini des peuples que sur le midi au sortir de ma messe paroissiale, elle passa sur un commun qui
est entre deux villages de Fayrolettes et de Pléaux, ma paroisse. Elle rencontra une chèvre sur ses pas à qui
elle donna un coup de griffes, la blessa et la jeta par terre sans lui faire autre mal, ensuite elle vint à une
croix qui n'est pas éloignée du chef-lieu et de ces villages, passa rapidement au milieu de plusieurs femmes
et filles sans les attaquer, et cela avec une si grande légèreté qu'elles n'eurent pas le temps de l'examiner, si
fort elles furent toutes saisies de peur. De là elle se retira dans les bois du lieu de Lorcières et à son passage
une fille qui gardait là des bestiaux lui jeta des pierres. Plusieurs habitants la poursuivirent avec moi,
mais sans progrès, elle nous disparut bientôt.
410
Du mois de juillet.
Dans le présent mois il paraît que la Bête vorace et féroce est acharnée contre ladite paroisse de Lorcières
et ne l'abandonne guère, continuant toujours ses incursions et ses opérations cruelles, puisque le 4
dudit mois elle a voulu donner encore des marques monstrueuses de sa malice carnassière en dévorant une
femme nommée Marguerite Oustallier âgée d'environ 68 ans qui gardait des bestiaux proche des bois de
Broussoles, son village, ma paroisse, la prit par derrière étant assise sur une petite muraille filant sa quenouille,
la traîna par terre, lui déchira la peau d'une joue et lui fit deux grands trous au col proche la jugulaire,
comme voulant la lui couper, mais les bruits que faisaient ceux qui gardaient des bestiaux l'épouvantèrent
si fort qu'elle abandonna sa proie sans en manger. Le lendemain elle reparut encore dans lesdits bois
en tirant du côté des villages de Chalelles et Plaux, toujours de ma paroisse, ensuite elle passa tout le long
de La Cham qui est une chaîne de colline qui sépare le Gévaudan d'avec l'Auvergne. De là elle passa aux
environs du village de Chabanoles, frontière du Gévaudan, et se rendit au village de la Fage, dernier village
de la paroisse de Lorcières, sur la montagne de Margeride, où des laboureurs la virent passer assez
lentement, et gagna du côté de la paroisse de Paulhac en Gévaudan, et se rendit à un lieu champêtre nommé
la chapelle de Notre-Dame de Beaulieu.
Enfin le 24 dudit mois elle se montra encore dans un pâtural aux environs de Chabanoles où Marguerite
Soulier, âgée d'environ 27 ans, y gardant des bestiaux, la vit venir de loin et sa curiosité la porta à aller au
devant d'elle pour la voir de plus près, mais la Bête féroce fondait sur elle si Estienne Migné qui fauchait un
pré n'eût empêché le combat et le carnage. Ainsi la Bête féroce qui est extrêmement rusée et fine abandonna
la partie et fila sa route et son chemin.
Du mois d'août.
Dans ce mois, cet animal monstrueux ayant tant d'attraits pour ladite paroisse de Lorcières qu'elle se
trouva le 6 dudit mois à un lieu sur la montagne de Margeride nommé le ruisseau de Gorguière, où sont les
communs du village de Marcillac, paroisse de Lorcières. Deux enfants y gardant des bestiaux, l'un nommé
Guillaume Lebre et l'autre Estienne Crozatier, le premier âgé d'environ 18 et l'autre d'environ 16 ans, tous
les deux avaient leurs hallebardes, et l'un d'eux avait planté la sienne en terre et avaient quittés leurs habits à cause de la chaleur de ce jour, voyant venir le monstre de loin faisant des sauts, ils s'alarmèrent. Les bestiaux
se mirent en déroute et se serrèrent comme pour les défendre, et les chiens du troupeau qui n'étaient
pas absolument éloignés d'eux aboyèrent à leurs cris si fort que la Bête féroce ne put les rejoindre, mais la
remarque qu'ils firent tous les deux, c'est que ladite Bête féroce alla flairer leurs habillements qui étaient
sur la hallebarde qu'un d'eux avait plantée en terre et dit aussitôt qu'elle allait manger leur pain dans la
poche. Elle fila ensuite son chemin. Le lendemain matin, 7ème dudit mois, elle passe à Longchamp proche
du village de Chabanoles, toujours paroisse de Lorcières, où Pierre Cellier et sa femme s'en allaient pour
moissonner leurs pauvres petites récoltes. Après avoir travaillé l’un et l’autre quelque temps, la femme voulut
se détacher pour aller chercher le repas de son mari. A peine eût elle fait quelques pas qu'elle vit venir
la Bête féroce venant [à] elle, mais jetant les hauts cris son mari vint au secours aussi bien que plusieurs
autres personnes qui par ce moyen ôtèrent la proie à la Bête féroce, qui continua sa route. Le 20ème dudit
mois elle a fait plusieurs apparitions audit village sur les frontières du Gévaudan où elle fut quelque temps
poursuivie par M. Boulanger, fermier de ladite paroisse, et avec plusieurs autres habitants, mais sans succès,
attendu que sa course rapide la fit bientôt disparaître.
Du mois de septembre.
Le 4 de ce mois entre 7 et 8 heures du matin, la Bête féroce se fit voir publiquement au terroir des appartenances
des villages de ma paroisse ci après nommés: Broussoles, Chalelles et Plaux et Fayrollettes. Elle
passa dans un champ appelé la Guerre où Isabeau Paschal, fille âgée de 18 ans, y ramassait des lentilles.
Voyant venir la Bête féroce, elle monta sur un char, que son père y avait amené pour y charger la récolte,
afin de se garantir d'être dévorée, attendu que ladite Bête féroce passa à 50 pas d'elle, mais les cris que l'on
poussait de toutes parts, tant par les habitants des villages ci énoncés que par des bouviers et des domestiques,
furent cause que l'animal féroce ne s'arrêta pas et fila vite son chemin ordinaire du côté du Gévaudan
et se rendit à la paroisse de Paulhac où elle attaqua une fille qui fut secourue sur le champ par un laboureur,
mais ladite Bête vorace continua ses incursions et le 9 dudit mois elle dévora une jeune fille âgée
411
de 12 [ans] dans ladite paroisse de Paulhac en Gévaudan, et le 26, et le 27 [et] 28 elle se trouva dans ma
paroisse où elle fut vivement poursuivie par les habitants du village de Marcillac où elle attaqua un homme
qui gardait des bestiaux, mais sans progrès parce qu'il fut secouru.
Du mois d'octobre.
Dans ledit mois, cette bête féroce parut sur les frontières proche le village de Chabanoles où une fille
dudit lieu, accompagnée de plusieurs autres gardant toutes des bestiaux, eut tellement peur de la Bête
qu'elle vit de loin qu'elle tomba évanouie, et le 21 dudit mois elle se trouva aux appartenances du village de
Marcillac où un homme dudit lieu était allé à un de ses prés pour y faire du regain deux heures avant le
jour au clair de la lune à cause des pluies continuelles qu'il faisait pendant le jour. Il n'eut pas plutôt fait un
rang de regain que la Bête féroce se trouva là, lui sauta dessus par derrière lors qu'il se baissait pour le
travail et faire son ouvrage. Il se défendit constamment avec sa faux et cria au secours, étant proche de son
village, et il ne fut pas plutôt chez lui que la frayeur et la peur du monstre se saisirent tellement de lui qu'il
demeura évanoui pendant deux heures sans connaissance et sans parole. Ensuite le même jour sur les deux
heures après midi elle passa dans un pré aux dites appartenances où deux enfants qui y gardaient les bestiaux
la virent passer rapidement sans s'arrêter, et se réfugia dans un précipice où il y a un bois de fau appartenant
aux villages de Chabanoles et de Fayrollettes. Ensuite elle disparut sans aucun progrès.
Du mois de novembre.
Dans ce mois ci, voyant que la Bête féroce s'était retirée de ladite paroisse, n'y faisant plus des incursions
ni ne donnant plus des marques de sa férocité, chacun croyait de jouir de la paix et de la tranquillité,
mais le calme dont nous prétendions jouir n'a pas duré longtemps, comme vous l'allez voir dans le dernier
mois de cette année.
Du mois de décembre.
Le 3 de ce mois la Bête féroce se retrouva et se fit sentir malheureusement pour ce pays ci qui est plein
de misère, vu qu'elle attaqua impitoyablement deux enfants gardant des bestiaux dans les communs de la
paroisse de la Besseyre-St.-Mary, qui se défendirent l'un et l'autre pendant quelque temps contre le
monstre, et heureusement pour eux, ils eurent du secours, sans quoi un d'eux aurait péri, mais cela n'empêcha
pas qu'il y en eut un qui fut tellement blessé que l'on a été obligé de l'envoyer à un hôpital de la ville la
plus prochaine pour le faire panser des blessures que ledit monstre lui a fait en plusieurs parties de son
corps. Ensuite la semaine suivante ce dit monstre attaqua deux femmes d'une paroisse voisine au dessus de
La Champ, proche des bois de ma paroisse, mais heureusement pour elles, il se trouva par hasard un
homme d'une paroisse voisine qui allait couper du bois avec une hache [et] les défendit, sans quoi une des
deux aurait peut être péri, attendu que le monstre s'était déjà dressé pour sauter sur une des deux, mais voyant
de la résistance il fila son chemin sans progrès et sans satisfaire sa voracité. Cependant il ne demeura pas
longtemps à la satisfaire, car le 21 dudit mois, jour jour de St.-Thomas apôtre, il donna des preuves et des
marques monstrueuses de sa voracité et de sa férocité en dévorant et égorgeant d'une manière cruelle et impitoyable,
entre onze heures et midi, une jeune fille nommée Agnez Mourgue, âgée d'environ 12 ans, qui
gardait des bestiaux dans les communs dans d'un village de ma paroisse. Ainsi la Bête féroce, après avoir
combattue avec elle et s'étant défendue avec des pierres et ayant succombé, lui coupa la tête qu'elle transporta à 6 pas de son corps, le traîna pour en manger tout le col, les épaules, le devant des mamelles, le mollet
d'une jambe, après lui avoir tiré son bas avec ses griffes des pattes de devant, et quelques ouvertures au
bas ventre, de sorte que quelques personnes qui gardaient des bestiaux un peu éloignés de là, voyant des
bestiaux en déroute, y accoururent sur les lieux, et ils virent l'enfant dévoré, et lorsque l'on fut pour faire
l'enlèvement du reste du corps, l'on trouva que le monstre avait tellement mis en pièces et son corps et ses
habillements qu'elle était comme si elle venait de sortir du ventre de sa mère. Elle fut portée dimanche 22
dudit mois dans l'église à la messe paroissiale pour être ensevelie; la consternation fut si grande que la plupart
des assistants fondaient en larmes à la vue de ce spectacle. Ce maudit animal féroce n'a pas cessé de
faire des incursions dans ma paroisse, et quantité de mes paroissiens l'ont vu presque tous les jours depuis
15 jours. Voilà les événements fâcheux qui sont arrivés pendant le cours de l'année 1765 dans ma paroisse.
Je soussigné, prêtre chanoine régulier de la congrégation de France dite de Sainte-Geneviève et curé de
St.-Sébastien de Lorcières, Haute Auvergne, diocèse de St.-Flour, certifie à qui il appartiendra que la pré-
412
sente relation des faits arrivés soit par le rapport fidèle de mes paroissiens, soit ceux que j'ai vus de mes
propres yeux, soit par les personnes dévorées que j'ai enterrées, contient toute vérité à laquelle l’on peut
ajouter foi. En foi de ce ai signé à Lorcières ce 3ème janvier 1766.
Ollier chanoine curé de Lorcières. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc286]
Description de M. Ollier (sans date ni destinataire chez Fabre): « Description
De l’anthropophage ou de l’animal féroce qui désole et ravage le pays des frontières du Gévaudan et d’Auvergne
que l’on caractérise de monstre en sa nature. »
Notes et remarques
L'animal féroce et vorace a un corps allongé et par
conséquent deux fois plus long qu'un loup ordinaire et
beaucoup plus haut. Il est bas des pieds de devant qui
sont forts et ses pattes sont extrêmement larges armées
de griffes redoutables dont l'empreinte sur la terre molle
ou sur la neige s'enfonce de la longueur d'un doigt. La
tête est fort grosse et le front large, elle va en diminuant,
finissant en museau, la gueule énorme quasi toujours ouverte
avec des dents si meurtrières et si tranchantes
qu'elles séparent en peu de temps la tête d'une personne,
en un mot coupantes comme des rasoirs. Les oreilles sont
extrêmement courtes, mais droites et relevées, les yeux
sont étincelants, qui inspirent de la frayeur, le poitrail
beaucoup large quasi comme celui d'un cheval de différentes
couleurs, les pieds de derrière plus hauts que ceux
de devant, sans griffes, ne donnant presque d'empreinte
si ce n'est comme un espèce de talon, les côtés du corps
sont rougeâtres, le dessous du ventre blanc, le dos de
couleur noirâtre avec une raie noire tout le long du dos,
la queue longue, fournie et retroussée; il est d'une agilité
et d'une vitesse extrême, il est fin et rusé, faisant la distinction
du sexe dont il est amoureux pour le détruire; il
ne séjourne jamais dans les bois, mais y passe lorsqu'il
est poursuivi, il se cache ordinairement dans les communs
et dans les pâturaux sous des genêts ou genévriers
et lève sa tête pour examiner sa proie et y saute dessus en
bondissant; il est encore si fin et si rusé comme l'on l'a
remarqué, il n'y a pas longtemps qu'il s'assit sur son cul
sur le haut de quelque roche ou de quelque élévation
pour examiner ce qui se passe dans les vallons, communs
et pasturaux et lorsqu'il veut s'approcher de sa proie, il
va ventre a terre en rampant comme un serpent, il a la
peau fort dure, le poil assez long et luisant. Voilà à peu
près la description de cet animal féroce ou plutôt de ce
monstre cruel selon l'aveu de plusieurs personnes différentes
qui l'ont vu, examiné, et qui en ont été attaqués;
quantité d'habitants de ma paroisse en ont été la victime
par des maladies mortelles qu'il leur a occasionnées. Enfin
si le portrait que M. d’Enneval en a fait faire à Mende
a été envoyé en cour la figure en avait beaucoup de ressemblance.
Selon cette description l’on a tort de caractériser
la bête féroce d’un loup vu qu’il ne s’est jamais
approché des parcs aux brebis pendant
l’été.
Les paysans de ce pays sont accoutumés à voir
des loups et les connaissent parfaitement bien.
Ainsi un loup n’a pas cet instinct de couper si
bien les têtes des personnes, surtout celles du
sexe de préférence.
Les loups ont les oreilles plus longues et sont
pendantes.
Tout cela ne désigne pas un loup.
Un loup même affamé n’aurait pas cette ruse, il
attaquerait toutes sortes de personnes sans distinction.
Hors est-il qu’un loup n’a pas cet instinct ni
cette ruse.
Plusieurs l’ont blessé et l’on a remarqué que les
balles coulaient sur son corps.
Il a été souvent blessé avec des hallebardes, l’on
a vu même les traces du sang.
L’instinct de ce monstre qui prouve que ce n’est
pas un loup, c’est lorsqu’il a été blessé jusqu’au
sang l’on l’a vu se rouler sur le sable ou sur la
terre et se jeter ensuite dans l’eau pour se guérir
de ses blessures.
Selon cette description l'on ne peut pas prouver que cet animal vorace et féroce ou plutôt ce monstre cruel
soit un loup.
(A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc84]
414 • Dans sa description, le curé parle de « maladies mortelles qu’il leur a occasionnées. »
Contrairement à d’autres cas où il a été remarqué que les victimes ne contractaient pas
la rage, ce peut ici en être une indication. • Quel est ce « portrait fait par M. d’Enneval » ? • L’instinct de se rouler dans l’eau après avoir été blessé a été observé lors des attaques
du 12/01/65 et du 11/08/65. • On sait que M. Ollier a lui-même poursuivi la Bête avec ses paroissiens. On ne sait en
revanche pas avec précision s’il l’a lui-même vue, ni dans quelles conditions.
Permis d’imprimer, à Mende, du poème dit « d’Ignon »: « Complainte au sujet de la Bête farouche qui ravage le Gévaudan et le Rouergue.
1. Venez les yeux en pleurs, Écoutez je vous prie,
Le récit des horreurs
D'une bête en furie,
Si redoutable
Qu'on n'a rien vu de pareil,
On ne peut voir la semblable
Sous l'éclat du soleil.
Le Peuple en Gévaudan
2. Tout est en désarroi
Dans notre voisinage
Tout est saisi d'effroi
Voyant un tel carnage
L'affreuse rage
De ce cruel animal Ôte d'abord le courage
A chacun en général.
3. Au bois de St.-Chély,
La Bête carnassière,
A dévoré aussi,
D'une dent meurtrière,
Quinze personnes,
Hommes, femmes et enfants,
Tout le monde s'en étonne,
Mais surtout les paysans.
4. Lorsqu'elle tient sa proie,
Cette cruelle Bête
En dévore le foie
Le coeur avec la tête
Monstre funeste
Cet animal dévorant
A craindre comme la peste
Ne s'abreuve que de sang.
5. Ce monstre si affreux,
Est si épouvantable,
415
Qu'on croit voir à ses yeux
La figure effroyable,
Chacun se cache
Afin de se garantir,
Sans que personne ne sache
Comment la faire périr.
6. Monsieur notre prélat
A nos malheurs sensible
Pour remplir son état
A fait tout son possible
Par des prières
Pour écarter ce grand fléau
Considérant la misère
Qu'à souffert son cher troupeau.
7. Sa grande cruauté
L'a fait voir à Pradelles;
Où elle a dévoré
Plusieurs jeunes pucelles,
Chacun frissonne
En voyant dans un moment
Au moins vingt-deux personnes,
Réduites au monument.
8. Elle fut quelque temps
Du côté de Langogne,
Où tous les habitants
Eurent de la besogne
Pères et mères
Perdirent plusieurs enfants,
Les bergers et les bergères
N'osaient plus aller aux champs.
9. Deux cent braves dragons
Lui ont donné la chasse
Dans tous nos environs,
Le peuple suit sa trace
Pour la détruire,
Mais c'est inutilement;
Elle continue à suivre
Dévorant cruellement.
10. Au bois de St.-Martin,
Une jeune bergère
Fut dévorée soudain
Dans les bras de son père,
Pour la défendre
Il fit mille et mille efforts,
Enfin il fallut se rendre,
La fille fut mise à mort.
416
11. Entre Mende et St.-Flour,
Tout proche La Garde,
Un homme en plein jour,
Fatigué de sa charge,
Couché par terre,
Y dormait profondément,
Lorsque la cruelle Bête
L'étrangla dans le moment.
12. St.-Côme et Boneval
Ont senti sa furie,
Du terrible animal,
Qui a ôté la vie,
Sur la fougère,
Assez proche d’un hameau,
A une jeune bergère
Qui gardait son cher troupeau.
13. Voici comme on dépeint
Cette bête farouche,
Que tout le monde craint,
Elle est longue et grosse,
Très formidable,
La tête comme un cheval.
L'oreille en corne étonable,
Et le poil roux comme un veau
14. Les yeux étincelants,
D'un regard redoutable,
Sont deux brasiers ardents,
Tout est épouvantable
Dans cette Bête,
Que le monde craint si fort;
Car des pieds jusqu'à la tête,
Elle présage la mort
15. Cet animal subtil,
Que l'on suit à la piste,
Ne craint point le fusil,
Chacun à le coeur triste,
Les coups qu'on tire
Ne font qu'effleurer la peau,
Dans le coeur chacun désire
De la voir dans le tombeau.
16. Il s'avance en rampant
Quand il veut faire chasse,
Derrière, non devant
Tous ceux qui la pourchassent,
Puis il s'élance
En leur sautant au collet,
Et leur coupe avec aisance
La tête tout franc et net.
417
17. Par son agilité,
Il fait huit lieues par heure:
Sa grande activité,
Fait donc qu'il ne demeure,
Sur une terre,
Jamais que très peu de temps,
Cette effroyable Bête,
Fait trembler nos habitants.
18. On fait très sûrement,
Des prières publiques,,
A Mende en Gévaudan,
Où tous les catholiques,
Vont dans le temple,
Pour adorer le Seigneur,
A la vue d’un tel exemple
Tout chrétien doit avoir peur.
19. Le brave Duhamel
Sans cesse à sa poursuite,
A l'animal cruel
A fait prendre la fuite,
Il va paraître
Bientôt dans le Vivarais,
Voilà qu'il se fait connaître
A St.-Laurent, à Narais.
20. Les pauvres voyageurs
Sûrement sont à plaindre,
Voyant tant de malheurs,
Chacun a lieu de craindre,
Car on fait nombre
De quatre cents paysans
Que la Bête de ce monde
A dévoré par ses dents.
21. La paroisse de Breau,
Au diocèse de Mende,
Le village de Greau
Dont la frayeur est grande,
Ont vu sa rage,
Une fille de douze ans
Fut dévorée, quel dommage !
Une femme en même temps.
22. Le très St.-Sacrement
Par ordre et remise,
est donc journellement
Exposé dans l'église;
Oui c'est à Mende,
Où le peuple prosterné
418
Prie, gémit et demande
pardon à Dieu pour jamais.
23. A de si grands malheurs
Soyons du moins sensibles,
Fléchissons par nos pleurs,
Un Dieu bon et terrible,
Chrétiens fidèles,
Adorons ce jugement,
Imitons les tourterelles,
Poussons des gémissements.
Permis d’imprimer, à Mende ce 3ème janvier 1766. avec approbation des supérieurs.
Fin » (in P.L. Duchartre et R. Saulnier, 1925; cf. Fabre, Bibl. 40; Pourcher, d’après Ignon, XVI, 123)
[Doc92] • (7) Voir les remarques du 16/11/64. • (9) Le chiffre de deux cent dragons est une exagération. • (10) Il s’agit probablement de l’attaque du 28/12/64, mais la jeune fille et son père
n’ont été que blessés. • (11) Il peut s’agir de l’attaque du 18/03/65, mais le jeune homme fut secouru. • (17) Il ne reste pas de témoignages d’une apparition à St.-Laurent ni à Narais. • (19) Breau et Gréau me sont inconnus. Pourcher donne à la place Brion (peut-être le village
entre Nasbinals et Fournels) et Carroc (inconnu).
4-5 janvier Durant la semaine des Rois, la Bête paraît dans la paroisse de Lorcières (lettre, 07/02).
6 janvier-22 février A Cuzieu (Loire), la Loire est gelée sur 50cm d’épaisseur (Moriceau2).
6 janvier – 12 février L’intensité du froid est extrême (Moriceau2).
11 janvier – 23 février Dans le Jarez, au sud de Lyon, le Rhône se franchit sur les blocs de glace. C’est également
le cas de la Garonne, de la Dordogne, de l’Allier (Moriceau2).
9 janvier (Jeudi). M. de Ballainvilliers écrit à M. de l’Averdy au sujet des agressions de Lorcières
(lettre, 14/01).
11 janvier (Samedi, nouvelle lune) M. d’Ormesson reçoit le courrier de M. Ollier (lettre, 03/01).
12 janvier (Dimanche, Baptême du Seigneur) Lettre de M. Colson, de Mende, à M. Holker: « Une nouvelle bête féroce vient de commencer ses ravages dans nos environs. On ne sait si c’est la même
ou quelque camarade du loup tué par M. Antoine, mais il est certain que depuis son départ, plusieurs personnes
ont assuré avoir été attaquées de la même et avoir eu de la peine à s’en défendre. On ne les avait
pas crues d’abord, mais il y a environ vingt jours qu’au village de Julianges, à 1 lieue du Malzieu, deux
jeunes filles de 13 et 14 ans, gardant des vaches, furent attaquées de cette Bête, qui en culbuta une. L’autre étant venue au secours, elle quitta prise, fondit sur l’autre qu’elle terrassa, la saisit au milieu du corps et
l’emporta dans un bois.
A ses cris vint du secours, mais la nuit empêcha qu’on ne pût suivre la Bête. On trouva le lendemain les
deux bras, les deux jambes et quelques morceaux des habits de cette infortunée; le reste avait été dévoré. M.
... de Mende envoya un exprès pour s’assurer de la vérité du fait, qui n’a été que trop confirmé.
Plusieurs paysans croient avoir vu cet animal et soutiennent que ce n’est point un loup. Pour moi, je suis
d’un avis contraire et je crois que c’est quelque compagnon de ceux qu’a détruit M. Antoine.
Je pense que cette lettre... [sic]
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
14 janvier (Mardi) Lettre de M. de l’Averdy à M. de Ballainvilliers:
419 « A Paris ce 14 janvier 1766.
Monsieur,
Je vois avec bien de la douleur par la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 9 de ce mois, l’accident
arrivé dans la paroisse de Lorcières et je ne puis trop approuver les précautions que vous avez prises
pour arrêter ces nouveaux ravages. Je vous prie de continuer à m’informer de ce que vous apprendrez à cet égard.
Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur.
De l’Averdy. » (A.D. P.-de-D.) [Doc288]
15 janvier (Mercredi) Lettre de M. d’Ormesson à M. de Ballainvilliers: « De Paris ce 15 janvier 1766.
[En bas de page: M. de Ballainvilliers]
Monsieur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint une lettre et un mémoire accompagné de deux pièces dont M. le
contrôleur général m’a fait le renvoi, par lesquels le sieur Ollier, chanoine de Sainte-Geneviève et curé de
St.-Sébastien de Lorcières, sollicite des secours en faveur de ses paroissiens sur le fondement des pertes
qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années dans leurs récoltes tant par les grêles et inondations que par
les chasses qui ont été faites contre la bête du Gévaudan, dont il envoie la relation et de laquelle il résulte
que le 21 du mois de décembre dernier elle a encore dévorée une jeune fille de sa paroisse, ce qui prouverait
qu’elle n’a point été tuée ainsi qu’on l’a prétendu. C’est à vous à faire droit ainsi que vous le jugerez à
propos sur les représentations de ce curé concernant les secours qu’il sollicite pour ses paroissiens, soit en
les leur procurant soit en proposant en leur faveur ce que vous estimerez convenable.
Quant à l’existence de la Bête féroce, si elle est réelle, vous savez sans doute à qui il faut s’adresser pour
obtenir s’il est nécessaire de nouveaux ordres à l’effet de parvenir à la détruire. Je suis avec respect,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
D’Ormesson. » (A.D. P.-de-D.) [Doc289]
18 janvier (Samedi) Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers (A.D. P.-de-D. c. 1738). Réponse
du comte de St.-Florentin à l'intendant d’Auvergne: « A Versailles le 18 janvier 1766.
[Bas de page: M. de Ballainvilliers]
Il est bien fâcheux, monsieur, que l'élection de St.-Flour se trouve encore exposée à l'incursion des animaux
carnassiers. Je suis très porté à croire de même que vous que ce sont des loups que la neige et les gelées
ont affamés, mais il n'en est pas moins pressant de chercher les moyens d’arrêter leurs ravages, et de
calmer les alarmes qu'ils doivent répandre dans tout le canton. Je suis persuadé de toute votre attention à
prendre les mesures nécessaires. Je pense qu'il conviendrait surtout d'encourager les meilleurs tireurs de
Lorcières et des paroisses voisines à se mettre à la poursuite de ces animaux. Je suis persuadé que c'est la
voie la plus sûre pour les détruire. Je vous serai obligé de m'instruire exactement de ce que vous apprendrez à ce sujet.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc290]
22 janvier (Mercredi) La Bête paraît dans la paroisse de Lorcières (lettre, 07/02).
25 janvier (Samedi). Le Rhône est gelé (A.D. Hérault c. 6883).
26 janvier (Dimanche, pleine lune) Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers:
420 « St.-Flour le 26 janvier 1766
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous renvoyer tous les mémoires, requête et lettre que le sieur Ollier, curé de la paroisse
de Lorcières, a présentés à M. le contrôleur général en faveur de ses paroissiens, à cause des chasses
de la bête féroce. Ce prieur savait que vous aviez fait beaucoup de faveur à sa paroisse lors de votre dernier
département, et il pensait apparemment que M. le contrôleur général accorderait tout de suite des [non valeurs
?] à ses paroissiens. Ce prieur est un écrivain perpétuel. Je lui ai fait savoir que toutes ces grâces
qu’il demandait venaient par vous, monseigneur, et que c’était à vous qu’il fallait s’adresser directement.
La relation que ce prieur fait des apparitions et dégâts de la bête féroce dans sa paroisse est aussi exacte
que la description qu'il donne du monstre est ridicule. Tous les particuliers des paroisses de Lorcières et
Clavières qui ont vu cet animal en nombre d’occasions assurent que c’est toujours le même qui a fait tous
ces carnages dans la paroisse de Lorcières; et que ce n'est point un loup. Ils sont à portée de les connaître,
ils en voient souvent sortir des bois de la Margeride dont ils sont riverains; et ils ajoutent qu'ils l'ont entendu
la nuit souvent faire des cris effroyables (surtout dans le temps où il avait fait quelque meurtre) tout différents
du hurlement du loup et qui imitaient plutôt le hennissement du cheval. J'ai pareillement ouï dire la
même circonstance en plusieurs endroits du Gévaudan où j'ai passé et où il avait égorgé des enfants.
Je n’ai pas su qu’il eût paru en Auvergne de longtemps, et au cas qu’il y fasse quelque nouveau malheur
je serai fort exact à en faire dresser procès verbal et à vous donner des nouvelles de ce que j’en apprendrai.
La lettre de M. d’Ormesson est aussi jointe ici.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc291] • Voir le 03/01 pour la fiabilité de la description de la Bête par M. Ollier.
Février La Gazette de France annonce la mort de la Bête de M. Antoine et donne sa description:
32 pouces de haut, 5 pieds 7 pouces ¼ de longueur et 132 livres (l’Intermédiaire n°1729
volume XCIII). • Février 1766 semble une date bien tardive pour que la Gazette « annonce » la mort de la
Bête.
2 février (Dimanche, Chandeleur, dernier quartier) La Bête paraît dans la paroisse de Lorcières
(lettre, 07/02).
6 février (Jeudi gras ?) Vers 5 heures du matin, un loup enlève un chien sur la place du marché de
Mende, et le dévore à l’extrémité de l’un des faubourgs. Le fait est attesté à M. Lafont par
un jeune homme témoin de la scène. Il y a une trace sur la neige, qu’on suit et au bout de
laquelle on trouve quelques restes de la peau et des ossements du chien. Quelques jours
après, on tue un autre loup aux approches de la ville, qui est porté chez M. Lafont (lettre,
03/03).
7 février (Vendredi) Lettre de M. Ollier à M. de Ballainvilliers: « 1766 (7 février).
[une note d’une autre main, non déchiffrable, comportant le chiffre: 28e]
Monseigneur
C’est toujours avec la plus grande confiance que je m’adresse à vous, mais vous me permettrez dans la
présente de vous témoigner ma douleur et la sensibilité dans laquelle j’ai été et dans laquelle je suis encore
avec raison au sujet d’une lettre dont je garde précieusement que le secrétaire de M. Montluc, votre subdélégué à St.-Flour, m’a écrite soi disant par votre ordre, dont le contenu et les termes ne sont point
conformes à mon âge, mon état et à mon caractère, dans laquelle il me fait entrevoir que vous êtes fâché de
ce que j’ai envoyé au ministre la relation des événements fâcheux qui sont arrivés dans ma paroisse par la
bête féroce avec un plan pour en représenter la consternation et la misère. Je sais que dans le temps de vos
421
départements l’on doit s’adresser à vous comme étant le père de la province qui distribue la justice à un
chacun pour en avoir du secours. La paroisse l’a éprouvé dans votre dernier département dont je vous en ai
témoigné ma reconnaissance et dont je vous prie très instamment de continuer vos bontés, en ayant beaucoup
besoin vu leur misère et leur situation triste, ayant été augmentés de 600 [livres] de [poids ?] royal
depuis que je suis curé de cette paroisse. Mais je sais aussi, monseigneur, que dans un autre temps, vu les
circonstances critiques et fâcheuses dans lesquelles nous sommes dans ce pays ci, il était nécessaire de
s’adresser à un ministre d'état, sans crainte que cela vous fît de la peine, pour obtenir quelques sommes
d’argent sur les domaines et receveurs de sa majesté pour soulager une quantité de pauvres qui meurent de
faim dans ma paroisse, mais j’y ai été engagé par plusieurs seigneurs et par plusieurs personnes de distinction
du Gévaudan dont j’ai eu ici des exprès: de Mgr. l’évêque de Mende, du syndic du diocèse et même de
l’assemblée des États indirectement pour leur notifier la vérité du dernier événement fâcheux arrivé dans
ma paroisse. Vous avez été servi de ma part le premier avec la dernière exactitude. Comme nous sommes
très mécontents des dernières chasses, il était essentiel de détromper la Cour par différents endroits, et dans
une occasion où tout le peuple de ces environs ci est réduit à la dernière misère, ayant perdu une partie de
leurs récoltes et de leurs foins pour aller à des chasses fatigantes et mal entendues. Ainsi je pense qu'après
un détail si sincère, vous ne devez pas m’en savoir mauvais gré, d’autant plus que j’avais marqué au ministre
que vous aviez eu quelque égard pour ma paroisse dans votre département dernier. J'espère que tout
cela n’empêchera pas que vous ne jetiez dans la suite des yeux de compassion sur une paroisse la plus affligée
de toute votre province. En toute manière, permettez que j’aie toujours recours à vous pour adoucir
leurs peines. En attendant vos bontés j’ai l’honneur d’être avec les sentiments les plus respectueux,
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ollier chanoine régulier de Sainte-Geneviève et curé
Lorcières ce 7 février 1766.
P.S. La bête féroce a paru ici dans la semaine des rois, le 22 de janvier et le 2 février, sans meurtre vu la
quantité de neiges qu’il y a ici.
La paroisse est composé de 460 communiants et paye à sa majesté plus de 6000 [livres] sans y comprendre
le vingtième. Jugez de sa misère dans le temps et le siècle où nous sommes. » (A.D. P.-de-D. c.
1738) [Doc292]
12 février (Mercredi, Cendres) Un petit berger est attaqué; il se réfugie sous le ventre d'une vache et
les autres se mettent à meugler. Des secours arrivent et mettent la Bête en fuite (lettre,
15/02). Brouillon de lettre de M. de Ballainvilliers à M. Ollier: « A Clermont-Ferrand le 12 février 1766.
[en bas de page: M. Ollier]
Il est vrai, monsieur, que lorsque quelques personnes s’adressent au ministre pour les affaires qui regardent
ma généralité, leurs lettres ou mémoires me sont toujours renvoyés pour y faire droit ainsi que je le
croirai juste. C’est dans cet esprit que votre lettre m’a été renvoyée et si vous m’en eussiez écrit directement,
cela aurait évité cette explication. Je désapprouve fort les termes peu mesurés dans lesquels vous
dites que le commis de subdélégation de St.-Flour vous en a écrit et je le ferai savoir à mon subdélégué. A
l'égard des secours que vous demandez pour votre paroisse, j’aurai soin de me faire rendre compte de son état et s’il est possible de lui accorder quelque faveur je le ferai avec un vrai plaisir. Je suis très parfaitement,
monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. » • La première partie de ce document, jusqu’à « mon subdélégué, » est barrée d’un trait
transversal. Sur Généal43, ce document est adjoint au suivant, qui semble en constituer
la correction, d’une écriture malheureusement moins lisible: « Vous êtes dans l’erreur, monsieur, de croire que le temps du département soit le seul où on m’adresse des
plaintes et des requêtes. J’ai dans tout le temps de l’année [passage peu lisible] de la province et le détail
des secours que peuvent mériter les malheureux qui s’adressent à moi. Aussi votre mémoire [?]pour y pourvoir
ainsi que je le jugerai convenable. C’est ainsi qu’il est [?] les affaires [?] qui lui sont adressés. J’avais
422
[?] écrit à M. de Montluc pour vous faire part de ce que le ministre me mandait et [?] de vérifier les faits
[constatés ?] dans [?] pour m’en rendre compte. C’était à lui à vous écrire et non à son commis et je désapprouve
fort les termes peu mesurés dans lesquels vous me marquez que le commis à la subdélégation de St.-
Flour vous a écrit. » (A.D. P.-de-D.) [Doc293]
14 février (Vendredi) Jeanne Delmas, du moulin de Badouille (Lorcières), se rend vers cinq heures et
demie du soir chercher de l’eau à la rivière gelée. Elle est attaquée par la Bête, se défend
avec sa pioche et parvient à lui faire lâcher prise. Mais la Bête revient sur elle; elle continue à se défendre et parvient à regagner sa maison proche, toujours suivie de la Bête. Elle
reçoit plusieurs blessures au cou et au visage (procès-verbal, 15/02; lettre, 03/03). Le
prieur de Lorcières panse les plaies lui-même en attendant le médecin (lettre, 15/02). [Badouille]
15 février (Samedi) Compte rendu signé par seize témoins dont deux curés, un prêtre, un pharmacien
apothicaire et plusieurs responsables locaux (collecteurs): « [2e ?] Bête farouche.
Combat de la femme Barriol (Gilbert meunier en la paroisse de Lorcières) constaté par procès-verbal du
15 février 1766.
1766.
(15 février)
Procès verbal
L'an mille sept cent soixante six et le quinzième jour du mois de février nous, chanoine régulier congrégation
de France et curé de St.-Sébastien de Lorcières, haute Auvergne, diocèse et élection de St.-Flour, assisté
de MM. Estienne Chassang et Jean Chassang son neveu, tous deux prêtres de la susdite paroisse, et
des collecteurs tant anciens que ceux de la présente année, de même de plusieurs habitants notables, touts
présents, qui ont signé ci après, nous sommes transportés au lieu de Badouille, paroisse de Lorcières, au
domicile de Jeanne Delmas, femme de Gilbert Barriol, meunier, laquelle femme étant allé sur les cinq
heures et demie du soir le 14 tout le long du béal de son moulin pour y conduire l'eau, fut attaquée par la bête
féroce ou monstre d'une manière cruelle. Ladite femme se défendit vigoureusement contre le monstre avec
un ferouil qu'elle tenait à la main, mais malgré sa résistance la bête féroce ne laissa pas de la blesser dangereusement
au bas de la joue droite dont la plaie a été si considérable que l'on y aurait mis trois doigts en
longueur et le pouce en largeur, et ladite plaie a été percée d'outre en outre; plus, ladite femme Jeanne Delmas
a été encore blessée et meurtrie sur l'épine du dos de derrière et plusieurs autres blessures sur le sein
par les griffes du dit monstre; plus nous avons trouvé sur ladite femme tout le tour du col un cordon rouge à
la jointure, comme si ledit monstre voulait lui couper la tête selon ses opérations ordinaires lorsqu’il
s’adresse au sexe. Toutes ces blessures ont été vérifiées par les témoins ci bas signés. Fait double à Lorcières
ce quinzième février mille sept cent soixante six. Ollier. chanoine curé, Chassang, prêtre, Chassang,
prêtre, Lebre, Douet, Chassang, Roudil, Jean Barthelemi, Raspal, Portal, Coutarel, Chassang, Reÿnolt, Auriant,
Mendes, Masconcoules » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc27]. • Le « cordon rouge » a fait couler beaucoup d’encre. C’est l’un des indices les plus
convainquants d’une intervention humaine. Crouzet, remarquant l’absence de Gilbert
Barriol dans le document, suggère qu’il est lui-même l’auteur d’une seconde attaque sur
son épouse, ce que rien d’autre ne suggère. De plus selon Aubazac2, Jeanne guérit assez
rapidement de ses blessures, puisque le 24/06/67 elle met au monde une fille, Elizabeth.
Lettre du Gévaudan (datée seulement de février in Pourcher): « Le 14 février, une meunière du village de Lorcières, nommée Jeanne Delmas, étant allée rompre la glace
derrière son moulin, vit venir à elle cette Bête, qui n’en étant plus qu’à deux pas, se dressa sur ses deux
pattes de derrière pour s’élancer sur elle. Cette femme, aussi vigoureuse que déterminée, leva un hoyau
qu’elle avait entre les mains, pour lui en décharger un coup sur la tête; mais la Bête, aussi agile que rusée,
423 livrés avec un acharnement extraordinaire; mais comme elle était fatiguée de plusieurs circuits qu’elle
avait faits autour d’un arbre et qu’outre le vertige que ces tournoiements lui causèrent, ses pieds étaient
mal affermis sur le verglas, la Bête s’en prévalut et lui ayant sauté dessus, elle lui fit trois ouvertures à la
jugulaire et une à la joue droite où le pouce entre aisément: blessures très dangereuses que le prieur de
Lorcières a pansé lui-même, comme il a su, en attendant un homme de l’art.
Cette Bête avait été chassée, le 12, par les habitants de plusieurs villages, après avoir attaqué un jeune
garçon qui fut assez heureux pour se réfugier sous le ventre d’une vache pendant que d’autres vaches la
combattaient en poussant des gémissements qui attirèrent d’autres secours.
Tous ces faits ressemblent fort à ceux de la fameuse Bête, qui a fourni tant de matière aux nouvellistes et
si ce n’est pas la même, il est bien à craindre qu’elle n’acquière la même célébrité et qu’il ne faille pour la
détruire autant de moyens et autant de temps qu’on en a employé à se délivrer de l’autre.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
17 février (Lundi) M. Lafont est averti de l’attaque de Jeanne Delmas (lettre, 03/03). Il écrit directement à M. de St.-Florentin pour lui relater les nouvelles attaques, dont celle de Jeanne Delmas
(Louis). Des lettres datées de ce jour sont mentionnées dans celle ci-dessous (datée
simplement de février in Pourcher): « Monsieur, la calamité dont le Gévaudan a été affligé pendant plus d’une année, et dont il se croyait délivré
depuis quelques mois, s’est renouvelée. Soit que la Bête féroce qui l’avait causée eût survécu aux coups
sous lesquels on se flattait qu’elle avait succombé, ou qu’on se soit trompé en prenant pour elle quelqu’une
de celles qu’on a fait périr, soit qu’une autre de même instinct qu’elle l’ait remplacée, la paix du Gévaudan à cet égard n’a été qu’une courte trêve.
Des lettres de ce pays-là, datées du 17 février, nous apprennent que vers la fin de décembre, une bête féroce
y a reparu et a recommencé les hostilités. Deux jeunes filles de 13 à 14 ans qui gardaient des vaches
au village de Julianges, près du Malzieu, furent attaquées par cet animal; il en terrassa une et l’emporta
dans un bois. Aux cris de cette misérable et de sa compagne on accourut; mais la nuit empêcha de suivre la
Bête. Le lendemain, on ne trouva que les deux bras de la fille et quelques lambeaux de ses habits; tout le
reste avait été dévoré.
Depuis ce temps-là, l’animal carnassier a paru presque tous les jours et a attaqué plusieurs personnes,
qui n’ont évité d’être sa proie que par le secours des gens qui sont survenus à propos, ou par celui de bêtes à cornes qui l’ont repoussé et mis en déroute.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
18 février (Mardi) Lettre du curé Ollier à M. de Ballainvilliers: « Lorcières ce 18ème février 1766.
Monsieur
La consternation ne fait qu’augmenter dans la paroisse par rapport au monstre qui y fait continuellement
des incursions. En conséquence, selon les ordres, je vous envoie un procès verbal authentique pour
prouver ses opérations monstrueuses, ainsi j'espère que vous aurez la bonté d’en faire votre rapport, selon
que votre prudence et votre charité vous le dictera, pour une paroisse affligée. J’ai l’honneur d’être très
respectueusement,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ollier, chanoine curé.
Vous aurez la bonté de m’en accuser la réception. » (A.D. P.-de-D.) [Doc294]
En adressant à l'intendant le récit de l'attaque de Jeanne Delmas, le curé Ollier joint à sa
lettre la « longueur de l’empreinte du pied du monstre »: seize centimètres. Il ajoute « Quod vidi testor. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc83]
424 • Fabre suggère raisonnablement que le curé a dû effectuer son relevé à un endroit où la
Bête a glissé.
23 février (Dimanche) M. Ollier fait parvenir à M. de Montluc le procès-verbal de l’attaque du 14
(lettre, 26/02).
25 février (Mardi) M. Lafont écrit à l’intendant du Languedoc: « Il n’y a eu personne d’attaqué depuis longtemps en Gévaudan, quoique les loups, poussés par la faim durant
le temps cruel qu’il a fait, se soient fait voir par troupes dans bien des endroits. » (A.D. Hérault c.
6772, 2 Mi 243, f° 81) • Cette affirmation doit sans doute se comprendre comme: « avant les attaques du 12-
14/02 » puisque M. Lafont en a été averti le 17. Il y a cependant eu des attaques en janvier.
26 février (Mercredi) Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers lui adressant le procès-verbal
de Lorcières: « St.-Flour le 26 février 1766
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous envoyer ci joint le procès-verbal que M. le prieur de Lorcières me fit passer dimanche
dernier. L’embarras des chemins occasionné par la grande quantité de neige et le dégel, n’ont pas
permis alors d’appeler le chirurgien pour y joindre son rapport. J’ai prié M. le prieur de vouloir le demander
au chirurgien qui a pansé. Aussitôt que je l’aurai reçu j’aurai l’honneur de vous l’envoyer.
Je suis avec respect,
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc295] • Ce rapport n’a pas refait surface.
28 février Condamnation du chevalier de La Barre.
Mars Première apparition de la « Bête de Sarlat, » en Périgord. Elle provoque une dizaine de
morts (Barnson). • Pourcher fournit (DND, Autres « Bêtes ») un document de la B.N. indiquant « le 11
juin » (peut-être 1766) une attaque de loup près de Sarlat. Il est difficile de déterminer
s’il s’agit de la même affaire. La Gazette de France n°62 (4 août 1766) donne copie
d’une lettre parlant du 11/06.
Un journal d’Orléans (sans date in Ragache) annonce l’apparition de la Bête de Sarlat avec
une illustration déjà utilisée pour la Bête (Bete03). Une lettre de Dumoncel du 14/02/1775
indique: « Le loup d'Antoine n'était pas le véritable; il a été tué six mois après dans les Cévennes et la chasse a coûté
656000 livres, d'après les états des bureaux, outre les pamphlets des Anglais. » (G5) • Un animal a pu être tué à cette date, et surnommé « Bête du Gévaudan. » Voir également
21-24/07/66. Exemple de la multiplication des « Bêtes » aux alentours de 1766.
3 mars (Lundi) M. de St.-Priest écrit à M. de l'Averdy:
425 « Monsieur le contrôleur général, depuis la destruction du gros loup et de ses petits dont l’envoi a été fait
par le sieur Antoine à la Cour, nous n'avions entendu parler que d'un seul accident arrivé, le 10 décembre
dernier, sur la paroisse de Lorcières, en Auvergne, confins du Gévaudan.
Mon subdélégué à Mende ayant appris, le 17 du mois dernier, qu'une femme avait été attaquée et blessée
par une bête sur cette même paroisse, il a cherché à approfondir cet avis et a envoyé à cet effet une personne
de confiance sur les lieux, qui a rapporté que le 14 du même mois, la meunière du moulin de Badouille étant occupée à briser avec une pioche la glace du canal qui conduit l’eau à son moulin, fut saisie
au col et au visage par une bête. Elle se défendit avec cette arme et parvint à lui faire lâcher prise. Mais
cette Bête revint sur elle, elle continua à se défendre et parvint à regagner sa maison qui n’est point éloignée,
toujours suivie de la Bête. Elle a reçu plusieurs blessures au col et au visage. Sa joue droite est percée
de part en part, mais on ne croit pas qu’elle coure aucun danger pour la vie.
Quoique les loups se soient fait voir en troupe en Gévaudan, surtout dans les grands froids, ils n'y ont
rien entrepris depuis longtemps. Il est cependant comme constaté que le jeudi gras sur les 5 heures du matin,
un loup vint enlever un chien dans la place du marché de Mende, qu’il fut dévorer à l’extrémité de l’un
des faubourgs. Ce fait a été attesté à mon subdélégué par un jeune homme, qui l’a vu emporter. Il y avait
d’ailleurs une trace sur la neige, qu’on suivit et au bout de laquelle on trouva quelques restes de la peau et
des ossements du chien. Quelques jours après, on tua un autre loup aux approches de la ville, qui fut porté
chez mon subdélégué et il en a été détruit dans d’autres endroits jusqu’au nombre de sept, dont on lui a porté
les têtes pour recevoir la gratification assignée par les commissaires du pays. Il se propose de faire usage
de la recette de poison indiquée par la Cour.
J’ai l’honneur, etc. » (A.D. Hérault c. 44) • Pourcher attribue cette lettre au comte de St.-Florentin, mais il me semble qu’elle doit
provenir de M. de St.-Priest: « Mon subdélégué à Mende, » réponse (le 10/03) provenant
des A.D. Hérault et mentionnant « la méthode que je vous ai adressée. »
4 mars (Mardi, dernier quartier) Jean Bergounioux, âgé de 8 ans, de Monchauvet (Saugues), ayant été conduire sur les 6 heures du soir les boeufs de son père à un abreuvoir peu éloigné de
là, est saisi et enlevé par la Bête. Les boeufs se mettent à mugir. Le père entendant les mugissements
qui ne lui paraissent pas ordinaires, sort de sa maison avec d’autres personnes;
ils aperçoivent la Bête qui leur paraît emporter quelque chose; ne pouvant distinguer ce
que c’est, parce qu’elle entre à ce moment dans un bois, ils courent après elle. Ils trouvent
d’abord dans le bois les sabots et le chapeau de l’enfant, et à 100 pas de là, l’enfant luimême
que la Bête a relâché, perdant tout son sang par une blessure à la jugulaire. Il semble
que la Bête l’a saisi à une joue, où il a aussi une blessure; le reste du corps n’a pas été touché
et ses habits sont entiers. On le porte à sa maison et il y expire une demi-heure après
(Lettre, 11/03; Procès-verbal, 20/06/67) [Montchauvet01/03]. Un homme meurt de l’attaque
d’un loup à Montsec (Dordogne) (Moriceau2)
5 mars (Mercredi) Enterrement de Jean Bergougnoux: « L’an mille sept cent soixante six le quatrième fev mars [mourut ?] ayant été égorgé par la bête féroce
Jean Bergounioux, âgé de neuf ans, fils légitime et naturel à Jean Bergounioux et à Anne Monteil, laboureur
habitant au domaine de Monchauvet de M. de Chastel, seigneur de Servières, et le cinq a été inhumé
au cimetière de Servières, annexe de Saugues, en présence de Michel Vidal et de Jean Lafon, laboureurs
habitant audit Servières, qui ont déclaré ne savoir signer; en foi de ce me suis signé Combeuil, curé. » (Registre
de Servières, Archives municipales de Saugues) [Doc49] « Le quatrième mars mille sept cent soixante six est décédé, ayant été égorgé par la bête féroce, Jean Bergounioux, âgé de neuf ans, fils légitime et naturel à Jean Bergounioux et à Anne Monteil de la Veysseyre,
restant pour fermier au domaine de Monchauvet de M. de Chastel de Servières, et le cinquième a été inhumé
dans le cimetière de Servières en présence de Michel Vidal et de Jean Lafon du dit Servières, qui ont dit
ne savoir signer. En foi de ce me suis signé, Combeuil, curé. » [Doc311]
426
10 mars (Lundi, nouvelle lune) M. de l'Averdy répond à M. de St.-Priest: « Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, le 3 de ce mois, par laquelle vous
m'informez qu'une meunière de la paroisse de Lorcières, en Auvergne, a été attaquée par un loup. Il est bien à désirer que la chasse et les appâts, indiqués dans la méthode que je vous ai adressée, opèrent la destruction
de ces dangereux animaux.
Je suis, etc.
De l’Averdy » (A.D. Hérault c. 44).
11 mars (Mardi) Le Courrier d’Avignon annonce la résurrection de la Bête (Séité). M. Lafont, de
Mende, adresse un courrier à M. de St.-Priest: « Monseigneur,
Les bêtes féroces qui avaient laissé le pays tranquille depuis près de six mois viennent d’y recommencer
leurs ravages. Mardi dernier, 4 de ce mois, un enfant appelé Jean Bergounioux, âgé de 8 ans, du lieu de
Monchauvet, paroisse de Saugues, en Gévaudan, ayant été conduire sur les 6 heures du soir les boeufs de
son père à un abreuvoir peu éloigné de là, fut saisi et enlevé par une bête. Les boeufs se mirent à mugir. Le
père de cet enfant entendant les mugissements qui ne lui paraissaient point ordinaires, sortit de sa maison
avec d’autres personnes; ils aperçurent la Bête qui leur parut emporter quelque chose; ne pouvant distinguer
ce que c’était, parce qu’elle entrait en ce moment dans un bois, ils coururent après elle. Ils trouvèrent
d’abord dans ce bois les sabots et le chapeau de l’enfant, et à 100 pas de là, l’enfant lui-même que la Bête
avait relâché, perdant tout son sang par une blessure qu’il avait à la jugulaire. Il paraissait qu’elle l’avait
saisi à une joue, où il avait aussi une blessure; le reste du corps n’avait pas été touché et ses habits étaient
entiers. On le porta à sa maison et il y expira une demi-heure après.
Nos habitants ne peuvent, monseigneur, que paraître bien malheureux dans un canton du Gévaudan, où
ils sont en proie aux bêtes féroces, et dans tout le pays ils souffrent de la pénurie et de la cherté des grains.
J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint, monseigneur, que j’ai celui de vous écrire sur ce dernier objet.
J’ai l’honneur, etc.
Lafont » (A.D. Hérault).
14 mars (Vendredi) Mort de Marie Bompard au village de Liconès (St.-Privat-du-Fau) (acte, 15/03).
[Licones] Lettre du Gévaudan (sans date in Pourcher, après le 14/03): « Malgré tout ce qu’on a fait dans le Gévaudan pour y extirper les bêtes féroces, il n’est que trop vrai
qu’elles y ont recommencé et qu’elles y continuent leurs ravages. Suivant les avis qu’on en reçoit, presque
tous les jours sont marqués par quelque apparition ou de quelque attaque de la part de ces bêtes carnassières.
Le 14 mars, il y en eut une qui enleva au Liconès, paroisse de St.-Privat-du-Fau, sur les 5 heures du soir,
une petite fille tout auprès de sa maison et l’emporta à une demie-lieue de là, dans le bois de Ventouze. Le
père, averti par les cris de son enfant, courut après, avec un bouvier, par deux chemins différents, mettant
la Bête entre eux deux. Mais ce rusé animal échappa à leurs poursuites en se glissant dans une gorge, après
avoir éventré sa victime, et gagna le haut de la montagne. En sorte que cet infortuné père n’arracha son enfant à la dent meurtrière de la Bête que pour la faire enterrer.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
15 mars (Samedi) M. de Morangiès, apprenant la mort de Jean Bergounioux et de Marie Bompard,
dresse un mémoire constatant les ravages et les malheureuses surprises causés par la Bête,
et l’envoie à la commission permanente des États Particuliers du Gévaudan (Verbaux des États particuliers du Gévaudan, c. 806; sans date in Pourcher). M. Lafont mandate Mercier,
aubergiste à Mende, le chirurgien Courtois, et plusieurs habitants pour exposer des cadavres
de chiens bourrés de poison. Un loup mort est trouvé près de Monchauvet, emmené à Mende où la dissection confirme la mort par empoisonnement (États Particuliers, 24/03; état, 28/03/67). Acte:
427 « Le quatorze mars mille sept cent soixante six Marie Bompard du lieu du Liconès, paroisse de St.-Privat, âgée d'environ huit [ans], a été dévorée par une Bête féroce et inhumée le quinze du même mois dans le cimetière
de cette paroisse en présence d’André Buffière et Jacques Nurry illitterés. Chaleil prieur. » (Dumas)
[Doc103]
17 mars (Lundi) M. de St.-Priest écrit à M. de l’Averdy pour l’avertir des derniers malheurs (lettre,
24/03). Répondant à la lettre de M. Lafont du 11, il lui dit qu’il est bien inquiet à cause des
malheurs qui arrivent en Gévaudan. Le même jour, M. de St.-Florentin dans sa réponse à
M. de St.-Priest, lui exprime sa surprise en lui disant que c’est la troisième année que cette
Bête féroce ravage le Gévaudan, malgré tous les soins et toutes les dépenses, et que cela
l’afflige bien (Pourcher).
19-20 mars (Mercredi, solennité de Joseph; Jeudi) Tradition familiale de l’abbé Pourcher (voir aussi
lettre, 24/03): « Pourcher Jean-Pierre, dont il a été question [10/64], était allé à la foire d’Ally du 19 mars, qui tombait
cette année-là le mercredi de la Passion. Sur le champ de foire, il trouva Antony, de La Salsettes, homme âgé et timide à qui on venait de raconter des furieuses apparitions de la Bête. A son approche, Antony,
comme un bon vieux, qui souvent donne aux jeunes le nom de ses ancêtres, en l’appelant du nom de son
beau-père lui dit: ‘Quel plaisir de te voir ici, mon Bompard, on m’a tellement effrayé que je ne veux pas que
tu me quittes, jusqu’à ta maison; je payerai ta dépense et nous coucherons où la nuit nous prendra.’ ‘Mes gens à Julianges, répondit Pourcher, craindraient pour moi, je m’en vais. Ne pouvant pas faire ma
foire suivant mes désirs, je puis leur éviter cette inquiétude, et la dépense.’ Le vieux comme un enfant se mit à pleurer, et notre bisaïeul se résigna à l’accompagner.
Arrivés le lendemain sur la montagne, le bon Antony s’arrêta pour satisfaire à ses besoins, et il ne se fut
pas plut tôt remis à cheval, que la Bête arrive et lui saute dessus. Il ne s’était pas défendu d’un côté avec
son bâton que la Bête, comme l’éclair, était de l’autre. Comme cela se répéta un assez grand nombre de
fois, le pauvre Antony de fatigue et de frayeur crut être attaqué par deux bêtes, une de chaque côté. Mon
bisaïeul, à ses cris, courut vite le dégager. A son approche, la Bête s’éloigna et ne reparut plus. Antony,
malgré les instances de Pourcher, ne put se dissuader de croire qu’il eût été attaqué par une seule bête, et
en descendant de Julianges et au Malzieu le jour de marché et le dimanche suivant, qui était celui des Rameaux,
dit à tout le monde qu’en revenant de la foire d’Ally, il avait été attaqué par deux bêtes. »
21 mars (Vendredi). Le Courrier d’Avignon confirme la résurrection de la Bête (Séité).
23 mars (Dimanche, Rameaux/Passion) Au Malzieu, Antony raconte avoir été attaqué par deux
bêtes (tradition, 19-20/03).
24 mars (Lundi St.) Lettre de M. de l’Averdy, de Versailles, à M. de St.-Priest: « Monsieur, j’apprends avec peine, par votre lettre du 17 de ce mois, le nouveau malheur arrivé dans le
Gévaudan, qui ne rend que trop bien fondé le bruit qui s’était répandu que des animaux carnassiers reparaissaient
dans cette partie du Languedoc et dans l’Auvergne.
Il est bien à désirer que l’on parvienne enfin à se délivrer de ce fléau.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (A.D. Hérault c. 44) États Particuliers du Gévaudan: « Le syndic dit que sur l’indemnité de 22000 [livres] accordés par sa Majesté pour les dommages causés
aux récoltes l’année dernière, les commissaires du pays ont eu égard à deux choses dans la répartition; en
premier lieu: à la perte des récoltes qui ont extrêmement souffert dans presque toutes les communautés des
archiprêtrés de Saugues, de Javols et des Cévennes; en second lieu, ils ont cru devoir entrer en considération
du préjudice que les chasses fréquentes données pendant le cours de l’année dernière aux bêtes féroces
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ont causé à un grand nombre de communautés dont les habitants ont été continuellement dans le mouvement
et dans l’agitation pour vaquer à ces chasses...
Ledit sieur syndic a dit encore qu'il rendit compte à l'assemblée des États, tenue l'année dernière à
Mende, des ravages qu'une ou peut-être plusieurs bêtes féroces avaient fait périr ou qui en avaient été blessées,
ainsi que des différentes mesures qui avaient été prises pour faire cesser ce fléau, y ayant eu depuis en
Gévaudan 22 personnes d'égorgées en femmes, enfants ou jeunes garçons ou filles, et un nombre à peu près
pareil de blessés; qu'il est arrivé de semblables désastres en Auvergne; que les moyens pour en arrêter le
cours n'ayant pas eu le succès désiré, la bonté de sa Majesté l'avait portée à donner ses ordres pour que M.
Antoine, lieutenant de ses chasses et son porte-arquebuse, se rendît en Gévaudan avec plusieurs de ses
garde-chasses, ou de leurs Altesses sérénissimes les princes de son sang; que M. Antoine, ainsi que les gens
de sa suite auraient reconnu notamment par les traces trouvées auprès des cadavres des personnes nouvellement égorgées, que ces désordres étaient causés par des loups; qu'il aurait exécuté avec le plus grand zèle
avec lesdits gardes et des piqueurs conduisant un détachement des chiens de la louveterie du roi et à travers
des fatigues incroyables, différentes chasses où plusieurs loups auraient été tués; que cependant les accidents
ne cessaient pas et que journellement quelques personnes étaient dévorées ou blessées, jusques au 20
septembre; que dans une chasse exécutée ce jour là à un bois de l'abbaye des Chazes, en Auvergne, un gros
loup y fut tué par Antoine, et successivement dans d'autres chasses qu'il y fit exécuter, une louve et des louveteaux;
que depuis ces chasses où ledit sieur syndic s'est souvent trouvé et auxquelles un de ses frères a
toujours accompagné M. Antoine, les malheurs ont été suspendus pendant quelque temps, au point que M.
Antoine a cru pouvoir s'en retourner avec les gens de sa suite; qu'au mois de décembre, ils ont été renouvelés;
qu'il y a eu d'abord un jeune homme blessé sur la paroisse de Paulhac et un autre dévoré en Auvergne;
que le ministre, informé de ces accidents, a adressé à l'intendant un mémoire contenant différentes méthodes
pour la destruction des loups; que M. l'intendant a remis des exemplaires de ce mémoire audit sieur
syndic; que la première de ces méthodes, qui paraît être celle dont on doit espérer le plus de succès,
consiste à empoisonner des chiens avec de la noix vomique, du verre pilé, d'oignon de colchique et de
l'éponge frite à la poêle avec de la graisse; de faire ensuite plusieurs ouvertures dans le corps du chien et
de les remplir de ce poison; de fermer ces ouvertures avec de la fiente de vache; d'exposer le chien, ainsi
préparé, dans les lieux fréquentés par les loups, pour leur servir de pâture; que de nouveaux malheurs ont
engagé MM. les commissaires du pays à faire usage de cette méthode, qui a déjà eu du succès; que deux enfants
ayant été dévorés, l’un le 4 du présent mois à Montchauvet, près de Servières, annexe de Saugues,
l’autre dix jours après au lieu du Liconès, paroisse de St.-Privat-du-Fau, ledit sieur syndic a envoyé, de la
part de MM. les commissaires, des personnes pour y exposer des chiens ainsi empoisonnés et préparés; que
peu de jours après cela a été exécuté, l’on a trouvé auprès de Montchauvet un loup mort, qui a été porté à
Mende, où il a été ouvert en présence d'un médecin et d'un chirurgien qui ont reconnu qu'il avait péri par le
poison; que si cette méthode se continuait, il y a lieu d'espérer que l'on parviendra à détruire bien de ces
animaux et à rendre par là un service bien important au pays.
Sur quoi, l’assemblée a délibéré de continuer à faire pratiquer, aux frais du pays, la méthode pour la
destruction des loups dont ledit sieur syndic vient de rendre compte, et elle a prié MM. les commissaires de
donner, à ce sujet, les ordres nécessaires et chargé ledit sieur syndic de les faire exécuter. » (A.D. Lozère c.
806). • On remarque que M. Lafont date du 20/09/65 la mort du loup des Chazes. • Le mémoire du ministre fut envoyé avant l’annonce des nouvelles agressions, et non en
réaction à celles-ci.
Lettre du Gévaudan (sans date in Pourcher, après l’envoi de M. Mercier): « Le 20 mars, le nommé Bompard, de Julianges, et le nommé Antony de La Salsettes, paroisse du Malzieu,
revenant à cheval de la foire d’Ally, et ledit Antony s’étant un peu éloigné de son compagnon de voyage fut
attaqué par deux bêtes, l’une plus grande ayant le poitrail blanc et les oreilles courtes et redressées, rougeâtre
sur les côtes et noire sur le dos, et l’autre de la même espèce avec la seule différence qu’elle était
plus petite et qu’elle avait les oreilles couchées sur le cou. L’une et l’autre se cabrèrent chacune de son
côté sur le cheval d’Antony, lui déchirèrent le manteau et l’auraient infailliblement culbuté, si Bompard ne
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fut venu à son secours. Ces deux cavaliers, quoique très courageux, eurent de la peine à les écarter et ils
n’y auraient jamais réussi, si les chevaux par leurs caracoles, bonds et ruades ne leur eussent fait lâcher
prise.
Une pareille aventure intimide les plus déterminés, avertit les voyageurs de s’armer et invite tous les
autres à se précautionner; ce qui importe d’autant plus qu’on se trouve exposé à des semblables attaques
dans les temps et dans les lieux où l’on s’y attend le moins; que le danger se multiplie par l’étonnante vitesse
de ces féroces animaux qui les rend présents dans un même jour en divers endroits fort éloignés les
uns des autres. Leur ruse égale leur agilité et leur cruauté. On ne peut les attirer dans aucun piège, ni les
amorcer par aucun appât.
Le sieur Mercier, aubergiste de Mende, et un chirurgien sont allés sur la montagne, ils y ont infecté de
poison ce qu’ils ont cru propre à servir d’hameçon à l’avidité de ces animaux, mais ils n’ont eu garde d’y
mordre.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.)
25 mars (Mardi) Gazette de Leyde: « Des lettres du Gévaudan nous apprennent, qu’il y a encore une Bête féroce dans ce pays-là: On ne sait si
c’est la même que l’an passé, qu’on s’était flatté d’avoir tuée, ou si c’en est une autre de la même espèce:
plusieurs personnes en ont été attaquées et blessées; et le 13, elle a dévoré une jeune fille. » (Séité) • La « jeune fille » est peut-être Marie Bompart, tuée le 14.
28 mars (Vendredi St.) Lettre du comte de Bourbon, de Versailles: « J’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire pour m’informer que la Bête féroce a saisi et
enlevé un enfant de 8 ans, qui est mort de ces blessures qu’elle lui a faites. Ce nouvel accident ne peut plus
laisser de doute sur l’existence de ce terrible animal, dont il y a tout lieu de craindre, tant qu’on ne parviendra
pas à le détruire.
Je vous prie, monsieur, etc.
Le comte de Bourbon. » (A.D. Hérault c. 44)
Fin mars La Bête tue un enfant aux environs du Montgrand (Louis).
30 mars (Dimanche, Pâques) Lettre de Paris: « Le 11 de ce mois, Nicolas Jouniaux sortant de Montbillard, près d’Avesne, dans le Hainaut, fut attaqué
aux environs de ce village par un loup qui se jeta sur lui avec violence. Il se garantit de ce premier assaut
en repoussant avec les mains l’animal, qui s’élança une seconde fois sur lui avec plus d’impétuosité.
Jouniaux se sentant saisi à la gorge, serra le loup entre ses bras et le terrassa. Après avoir lutté contre
lui pendant plus d’un quart d’heure et ses forces commençant à s’épuiser, il enfonça son bras gauche jusqu’au
fond de la gueule de l’animal, lui saisit la langue, le renversa et lui donna de l’autre main plusieurs
coups de sabots sur la tête qui l’étourdirent. Jouniaux profita de ce moment pour tirer de sa poche un couteau,
et comme il craignait que la langue du loup lui échappât, il eut la précaution de saisir une de ses
oreilles avec les dents. Alors il enfonça de la main droite son couteau dans le corps de l’animal, qui au seizième
coup resta sans vie.
Jouniaux a treize blessures à la main gauche et dix à la main droite. Ce Jouniaux est âgé de 60 ans.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.) • Autre exemple de la multiplication des « bêtes ». L’attaque est ici unique et l’animal
est, comparé à la Bête, relativement facilement tué.
Printemps Pierre Aret de Servillanges dit avoir tiré un coup de fusil touchant la Bête à la jambe
gauche (Procès-verbal, 20/06/67). Jean Pierre Loudes, de la Veysseyre (Saugues), secourt
430 une fille du village de Sauzet (Venteuges), et porte à la Bête un coup de baïonnette (Procès-
verbal, 20/06/67). • Le procès-verbal n’indique que « printemps 1766. » • J.P. Loudes a 22 ans en 06/67, donc environ 21 ans en 66.
12 avril – 12 mars 1767 99 loups sont tués en Gévaudan (André).
15 avril (Mardi). Le Courrier d’Avignon décrit de nouveaux ravages (Séité).
16 avril (Mercredi) Une attaque (mortelle ?) (Crouzet). • Il s’agit peut-être d’un doublon de la suivante.
17 avril (Jeudi, premier quartier) A La Pauze (Clavières), la Bête attaque Marguerite Lebre, âgée
de six ans et huit mois, et l'emporte jusqu'à l'entrée du bois du Mont Mouchet, à plus de
cinq cent toises. Son grand-père et son grand-oncle, tous deux nommés Jean, son père Estienne
et son oncle Jacques, Jean Rolland et Pierre Bony, qui la suivent, accourent aux premiers
cris de sa soeur Ysabeau. Ils trouvent Marguerite encore vivante, la lèvre inférieure
et la joue gauche emportées, la peau du crâne enlevée, et le crâne lui-même fort endommagé,
tous ses habits quoique neufs presque en lambeaux, sans sabots et sans bas, avec une
légère blessure sur les reins. Elle décède quelque temps après. Quelques heures plus tard,
Guillaume et Mathieu Hugon, respectivement berger au domaine de La Pauze et vacher à
celui des Costes, sont attaqués. Tous deux sont munis de baïonnettes. Le premier est secouru
par son chien, l’autre par ses bêtes. Ils dépeignent la Bête de la manière habituelle
(Acte, 23/04). • Il doit s’agir de La Pauze sur les pentes du Mont Mouchet.
18 avril (Vendredi) Enterrement de Marguerite Lebre: « Le dix sept avril mille sept cent soixante six est morte des blessures que lui avait faites la bête le même
jour Marguerite Lebre, fille d'Étienne, métayer habitant de La Pauze, âgée de 6 ans et 8 mois, et a été ensevelie
le dix huit dans le cimetière de cette paroisse en présence dudit Etienne Lebre, père, soussigné, et de
Jean Lebre son oncle paternel, qui a déclaré ne le savoir faire; de ce interpellé [? et ?] Lebre, Lebre, Gibergues,
curé » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc303]
Lettre de Roanne: « Le Gévaudan, le Soissonnais et le Périgord ne sont pas les seuls pays dont les habitants aient à se
plaindre des bêtes féroces; le nôtre a éprouvé la même calamité. Le 14 de ce mois, deux paysans de la paroisse
de Villemontais qui est à 2 lieues d’ici y conduisant un char de vin, attelé de quatre boeufs, furent attaqués à moitié chemin près d’un bois qui est sur la route, par un loup, qui, quoique d’une espèce ordinaire,
joignait à la férocité naturelle aux loups, une rage affreuse, dont il donna de cruelles marques.
Cet animal qui était comme dans un retranchement le long du chemin s’élança de derrière un buisson
sur les boeufs qu’il dévora et déchira en partie, malgré les efforts de leurs conducteurs, qui tous deux très
robustes ne purent lui faire quitter prise que pour se jeter sur eux-mêmes. Après avoir cassé sur le corps de
cet animal leurs bâtons, ils eurent recours à leurs couteaux, dont ils donnèrent plusieurs coups à la bête,
qui lutta contre eux plus de 6 minutes, pendant lesquelles ils se terrassèrent alternativement. Elle a fait plusieurs
plaies considérables à ces malheureux, à l’un desquels elle a décharné le bras gauche jusqu’à l’os.
Les cris de ces infortunés, joints aux mugissements des boeufs furent entendus des bergers qui étaient aux
champs et qui, ayant aperçu le cruel animal qui se disposait à fondre sur eux, grimpèrent sur des arbres et
abandonnèrent leurs troupeaux, dont la bête fit un affreux carnage. Quelques paysans du voisinage ayant
entendu ces pauvres gens, qui du haut de leur retraite appelaient du secours, accoururent armés de fusils et
de tridents, poursuivirent l’animal et le tuèrent.
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Il reste à savoir si ce loup qui était mâle n’avait point pour compagne quelque femelle, ou pour compagnons
d’autres animaux de son espèce, et si les morsures qu’il a faites n’auront pas de suites funestes; ce
qui paraît d’autant plus à craindre qu’on l’a vu dans sa fureur mordre des pierres, arracher des genêts et
d’autres arbustes et donner les plus apparentes marques de rage.
J’ai l’honneur, etc. » (B.N.) • Autre exemple de « bête. » Ici il s’agit clairement d’un loup enragé, assez facilement
tué.
21 avril (Lundi) Une Bête décrite différemment se montre près de Clavières. Elle est poursuivie
pendant plus de deux heures et approchée de près. Les chiens la blessent mais elle les repousse
(Lettre, 26/04).
22 avril (Mardi) La même Bête apparaît à Chauliaguet (Lettre, 26/04). • Chauliaguet se trouve au nord de Chaliers et à l’ouest de Clavières (merci à M.
Joubert).
23 avril (Mercredi) Acte: « [en marge: 17 avril 1766.]
Nous soussignés de la paroisse de Clavières, diocèse de St.-Flour, certifions à tous ceux qu'il appartiendra
que le dix sept avril de la présente année mille sept cent soixante six, la bête prit à quelques cent pas du
domaine de La Pauze, susdite paroisse, Marguerite Lebre, âgée de six ans et huit mois, et l'emporta jusques à l'entrée du bois de Montmoussiet [Mont Mouchet ?], distant de l'endroit où elle l'avait prise de plus de
500 toises et que là, Jean et autre Jean Lebre, grand père et grand oncle, Estienne et Jacques Lebre, père et
oncle de ladite Marguerite, Jean Rolland et Pierre Bony, son bouvier, de Machox, qui la suivaient tous à
vue, ayant couru au premiers cris que fit Yzabeau Lebre, sa soeur, qui n'a encore que dix ans et qui était
avec elle lorsque la bête lui sauta dessus, la trouvèrent n'étant pas encore morte, ayant la lèvre de dessous
avec la joue gauche emportée, les peaux du crâne enlevées et le crâne même fort endommagé, tous ses habits
quoique neufs presque en lambeaux, sans sabots et sans bas, avec une légère blessure sur les reins, telle
que plusieurs des soussignés l'ont trouvée eux mêmes, l'ayant examinée quelque temps après mais déjà
morte.
Et nous ont déclaré les susdits dénommés qui n’ont su signer à l’exception d’Estienne Lebre, avoir remarqué
ainsi que Guillaume Hugon, berger audit domaine de La Pauze, et Mathieu Hugon, vacher au domaine
des Costes, que la Bête attaqua quelques heures après et qui doivent leur salut s’il faut les en croire
quoiqu’armés de baïonnettes, l’un à son chien et l’autre aux bêtes à corne qu’il gardait; qu'elle est d'une
grandeur plus qu'ordinaire à celle des loups, fort épaisse sur le par-devant, mais assez étroite sur le derrière,
une tête fort grosse et plate, rougeâtre sur les côtés, principalement aux cuisses, raie noire sur le dos,
et la queue fort longue et qui leur parut encore être noire. Fait à Clavières le vingt trois avril mille sept
cent soixante six.
Gibergue, curé. Lebre, Rolland, Hugon, Johanny, Chabanier, Vignial, Debrac, Martinge, Lebre. » (A.D.
P.-de-D. c. 1738) [Doc296]
24 avril (Jeudi, pleine lune) Un aide-berger est blessé au Meynial (Lettre, 26/04).
25 avril-30 mai La Bête « jeûne. »
26 avril (Samedi) L'abbé Gibergue, curé de Clavières, envoie le certificat: « 1766 (26 avril).
Monsieur
Pour constater que la petite de La Pauze a péri par la bête je vous envoie non un procès verbal mais un
certificat signé de plusieurs habitants de la paroisse avec son extrait mortuaire. Lisez-la, je vous en prie,
ma lettre reçue, et si vous le trouvez insuffisant ou n'être pas dans le style qu’il faut vous pourrez, monsieur,
dresser ou faire dresser un procès verbal sur mon certificat où sont rapportés presque tous les faits princi-
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paux, et me le faire passer dès demain par M. le lieutenant général qui à ce que je crois doit venir ici. Je le
signerai et ferai signer par autant d’habitants et même davantage s’il faut.
La bête a reparu depuis, entre autres lundi dernier sur ma paroisse, et au vu de bien du monde qui la
poursuivirent plus de deux heures, mais s'il faut en croire ceux qui l'approchèrent de bien près, ce n'est pas
la même qui parut à La Pauze. Elle est beaucoup plus petite, museau fort court, oreilles d'un chien loup
mais pendantes, poil fort long, surtout sous le ventre, rougeâtre aux cuisses, la queue fort garnie et longue,
mais repliée à plusieurs tours en façon de retorte, et la démarche d'un sanglier. Les mâtins la culbutèrent
d'abord et lui firent du sang à la jambe droite, mais elle les reçut si bien qu'il ne fut plus possible de la leur
faire attraper une 2ème fois. La bête aurait-elle produit ou en serait-ce une autre d'une espèce différente ?
C'est ce qui me reste à savoir. On vient de me dire qu'avant-hier elle attaqua au Meynial l'aide du berger, et
le mardi elle parut à Chauliaguet.
J’ai suis avec l’honneur d'être avec respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Gibergue, curé
A Clavières le 26 avril 1766. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc297] • Le certificat est probablement envoyé à M. de Montluc qui le transmet à M. de Ballainvilliers;
voir 30/04. • La mention de chiens-loups signifie-t-elle que de tels hybrides étaient connus dans le
pays ?
30 avril (Mercredi) Lettre de M. de Montluc à M. de Ballainvilliers: « A St.-Flour le 30 avril 1766
Monseigneur
J’ai l’honneur de vous envoyer le certificat que m’a fait passer M. le curé de Clavières à l’occasion de la
mort de la fille du métayer de La Pauze dévorée par la bête féroce. J’y joint pareillement la lettre que ce
curé m’a écrite, qui me paraît mériter votre attention. C’est pour la première fois que cette [mot barré]
autre bête féroce a paru en Auvergne. Il y a cependant environ un an qu’elle a été reconnue en Gévaudan et
qu’elle y a été vue l’été dernier dans plusieurs occasions aller de compagnie avec la grosse bête féroce qui
fait tant de ravage. Même la lettre que M. d’Enneval a écrite à M. Le [?] de St.-Flour aux environs des fêtes
de Pâques de 1765, lorsqu’il chassait cette bête féroce par ordre de la Cour, fait mention de cette seconde
bête. [une rature] On m’a bien confirmé l’attaque faite au lieu du Meynial [?] du Serre que le sieur curé de
Clavières indique dans sa lettre, mais je n’ai rien appris de plus circonstancié.
Je suis avec respect
Monseigneur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Montluc. » (A.D. P.-de-D.) [Doc298] • Impossible d’identifier le destinataire de la lettre de M. d’Enneval, mais en d’autres occasions
il a reconnu la présence d’une louve accompagnant la Bête.
10 mai (Samedi) Quatre personnes sont mordues par un loup enragé aux Alleuds (Deux-Sèvres)
(Moriceau2).
19 mai (Lundi) Deux hommes sont grièvement blessés en terrassant un loup enragé à La Carrouche,
près de Rodez (Moriceau2).
24 mai (Samedi, pleine lune) Lettre de Rodez: « Monsieur, les loups carnassiers ont causé tant d’alarmes et tant de funestes ravages dans diverses provinces
de France, où ils se sont faits voir, que ce souvenir en sera transmis de père en fils, jusqu’à la postérité
la plus reculée. Jusqu’à présent nous n’avions eu d’autre part à ce terrible fléau que celle que l’huma-
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nité nous faisait prendre aux malheurs de ceux qui en étaient affligés; mais notre tour est venu et tout récemment
on en a fait une triste expérience.
Le 19 de ce mois, sur les 10 heures du matin, un animal de cette cruelle espèce, et ne différant des loups
ordinaires que par sa grosseur et par sa férocité, parut tout à coup dans nos faubourgs, d’où sans être poursuivi,
il passa en moins de deux heures dans différents villages, mordant à droite et à gauche les personnes
qui se trouvaient sur son passage, les uns aux bras, les autres aux jambes, ceux-ci au visage, ceux-là à
d’autres parties du corps. Plus de vingt ont eu part à ses morsures et plusieurs de ce nombre s’en trouvent
si mal que s’ils en échappent, ce qui est fort douteux, ils courent au moins grand risque d’en demeurer estropiés.
Le ravage qu’a fait cet animal parmi les troupeaux de brebis, de boeufs et autre bétail est inexprimable;
mais il n’en fera plus, ni sur les hommes, ni sur les bêtes, et tout ce que nous avons à craindre de sa
part, sont les suites que peuvent avoir les morsures qu’il a faites.
Deux vignerons, l’un nommé François et surnommé Lafleur, natif du village de Roquès, paroisse de Valadi, âgé d’environ 30 ans, l’autre appelé Jean Boyer, de la ville de Marcillac, dans ce diocèse, de l’âge à
peu près de 33 ans, hardis l’un et l’autre et fort vigoureux, ont osé braver la férocité de l’animal. Se trouvant
ensemble le même jour au village de La Carrouche, pays de vignobles, à environ 3 lieues d’ici, et
s’apercevant que cet animal au lieu de les fuir venait droit à eux, ils l’attendirent de pied ferme. D’abord, il
se jeta sur François Lafleur, qui en ayant été mordu au genou, le saisit par le cou, le renversa par terre et le
serra si étroitement que Boyer n’eut plus rien à faire que de l’égorger avec son couteau, à quoi il ne manqua
pas.
Mais en nous délivrant de celui-là, ils ne nous ont pas rassurés contre d’autres qui ont paru dans
quelques endroits du voisinage et qui, étant de la même espèce, pourront bien avoir aussi la même férocité;
car c’est ici un temps où les loups se surpassent eux-mêmes et renchérissent sur leur instinct naturellement
malfaisant. Jamais peut-être ils n’ont été si hardiment méchants, ni si méchamment hardis. » (Pourcher) • Autre « bête. » On ne sait pas si l’animal était enragé, mais la description des attaques
le suggère. Toujours assez facilement tué.
31 mai (Samedi, dernier quartier) Pierre Teissèdre, du Buffat (Pinols) est tué. Lettre de M. de
Boissieu à l'intendant d'Auvergne: « 1766 (31 mai)
Monsieur,
Jean Teissèdre, métayer au domaine de Buffat, paroisse de Pinol, à deux lieues de cette ville, vient de me
dire que la Bête féroce avait dévoré aujourd'hui à midi un de ses fils âgé de 10 à 11 ans, gardant les bestiaux
dans le bois de la Sagnette, situé au même lieu de Buffat, au pied de la Margeride, et qu'on n'avait
trouvé de reste de cet enfant seulement que les deux jambes et les vêtements en lambeaux et qu'on avait remarqué
au col de la chemise l'empreinte des dents de la Bête, ce qui fait présumer, comme on a toujours dit,
que cette be commence à saisir par le col. J'ai ouï dire dans différents temps que depuis le départ de M. Antoine
cette Bête avait attaqué et dévoré plusieurs enfants, mais comme les malheurs sont arrivé dans la paroisse
de Clavières et celle de de Lorcières, département de M. de Montluc, j'imagine qu'il a eu l'honneur
de vous en instruire dans le temps.
J’ai celui d'être avec un respect infini
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Boissieu
Langeac ce 31 mai 1766.
J’oubliai de vous observer, monsieur, qu’un jeune homme de 16 ans dit avoir vu de loin la bête franchissant
un fossé de 7 à 8 toises de largeur pour s'élancer sur le malheureux qu’elle a dévoré mais qu’il était
trop loin pour pouvoir lui donner aucun secours. Il l’a désignée de couleur rougeâtre et une raie noire long
du dos. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc299] • Il s’agit sans aucun doute de la même famille Teissèdre du Buffat que celle attaquée le
12/09/65; mais le père métayer se nommait alors Jacques, et non Jean; le fils attaqué,
434 Jean, avait 16-17 ans. Il était fait mention d’un frère aîné également nommé Jean. Il
n’est pas impossible que l’enfant attaqué le 31/05 soit son fils, et donc le neveu de la
précédente victime. Possède-t-on des renseignements généalogiques supplémentaires
sur cette famille ? • Les bois de la Sagnette sont situés à l’ouest de Buffat. • Le « jeune homme de seize ans » témoin de la scène serait-il Jean, la précédente victime
?
Juin Une jeune femme de la Besseyre-St.-Mary est dévorée au pied du mont Mouchet (Louis).
Joseph Chassefeyre du Fraisse (Chanaleilles) est attaqué par la Bête. Elle arrête ses boeufs
attelés à un char, et il a beaucoup de peine à s’en défendre, quoique armé d’un bigot (Procès-
verbal, 20/06/67). • L’attaque de Joseph Chassefeyre est datée d’un an avant le procès-verbal du 20/06/67.
1 juin (Dimanche) Acte de décès de Pierre Teissèdre, signé du curé Bergier, accompagné d’une
mention en marge faisant référence au 21/07/66 (q.v.): « Le premier juin 1766 furent enterrés quelques ossements du cadavre de Pierre Teissèdre âgé de neuf ans,
fils à Jean et à Jeanne Galliard, laboureurs, habitant au domaine de Buffat, lequel a été dévoré par la bête
féroce qui a égorgé plusieurs personnes dans le voisinage, en présence de Jacques Coutarel et Jean Vissac
lesquels ont déclaré ne savoir signer de ce interpellé. Bergier, curé. »
Note en marge: « La dite bête a été tuée près de Cahors le 21 juillet 1766. C’était un singe appelé [aigula ?]. Il était gros
comme un veau [bas du registre détruit] » [Doc314]
3 juin (Mardi) La Bête attaque une fille de dix ans derrière sa maison, au village de Lescoussouses
(Desge). Elle entraîne l’enfant dans un pré voisin, mais le chien du village lui fait
lâcher prise. La Bête a déjà déshabillé l'enfant et l’a blessée grièvement derrière la tête, au
cou, et lui a arraché l'oreille droite. Un chirurgien de Langeac vient la panser (Lettres,
04/06, 07/06).
4 juin (Mercredi) Lettre de M. de Boissieu à l’intendant d’Auvergne: « Langeac le 4 juin 1766
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de vous instruire par le dernier courrier que la Bête féroce avait dévoré un enfant du
métayer de Buffat. Elle a de nouveau attaqué hier une fille de 10 ans derrière sa maison, au village de Lescoussouses,
paroisse de Desges, à une lieue et demie d'ici; elle entraîna cet enfant dans un pré voisin et où
elle il eût été dévoré sans le chien du village qui courut sur la Bête et lui fit quitter prise. Elle avait déjà
déshabillé l'enfant et blessé grièvement derrière la tête, au col, et lui a arraché l'oreille droite. Un chirurgien
d'ici qui a été pour le penser rapportera plus positivement l'état de l'enfant ainsi que la nature des
blessures. J’ai l’honneur d'être avec un respect infini,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Boissieu. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc300]
7 juin (Samedi, Immaculé Coeur de Marie, nouvelle lune) Lettre de M. de Boissieu (A.D. P.-de-
D. c. 1738). M. de Ballainvilliers écrit à M. de St.-Florentin pour lui faire part des nouvelles
attaques:
435 « Cette bête a encore attaqué, le 3 dernier, une fille de dix ans, derrière sa maison, au village de Lescoussouses, à une lieue et demie de Langeac. Elle entraîna cet enfant dans le pré voisin où il eût été dévoré sans
le chien du village qui courut sur la bête et lui fit quitter prise. Cependant, elle l’avait déjà déshabillée,
l’avait grièvement blessée derrière la tête et arraché l’oreille droite. » (A.D. P.-de-D. c. 1738)
10 juin (Mardi) M. de Ballainvilliers écrit à M. de l’Averdy (lettre, 15/06). Décès d’Augustin de
Rochemure à Grèzes (Dumas). • Voir Index pour l’identification du curé de Rochemure.
14 juin (Samedi) Lettre de M. de St.-Florentin à M. de Ballainvilliers: « A Versailles le 14 juin 1766.
J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 7 de ce mois par laquelle vous vouliez bien me faire part des alarmes
qu'une nouvelle bête féroce vient de répandre dans les environs de St.-Flour et de Langeac, et des maux
qu'elle y a faits. Ce canton n'est malheureusement pas le seul qui soit désolé par un pareil fléau, et j'ai reçu
de quelques autres endroits des avis à peu près semblables. Je vous serai obligé de continuer à me faire
part de ce que vous en apprendrez.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc301]
15 juin (Dimanche, premier quartier) Magné de Marolles termine son dossier sur la Bête (La
Campagne, Charles de Massas, 1859/60). Lettre de M. de L’Averdy à M. de Ballainviliers: « A Versailles le 15 juin 1766.
Monsieur,
J’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 10 de ce mois par laquelle vous m'informez
qu’il paraît encore du côté de St.-Flour et et Langeac une Bête féroce qui y cause de nouveaux ravages. Je
pense comme vous que ce n’est qu’un loup carnassier et qu’on en voit souvent dans ces cantons, mais quoi
qu’il en soit il est bien à désirer que l’on parvienne à délivrer encore le pays de cet animal.
Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur
De l’Averdy.
M. de Ballainvilliers, intendant à Clermont-Ferrand. » (A.D. P.-de-D. c. 1738) [Doc302]
Une lettre affirme: « M. d’Enneval, depuis son retour en Normandie, persévère à soutenir toujours l’existence d’une bête extraordinaire
en Gévaudan. C’est ce que me mande quelqu’un de ma connaissance, à qui son fils en a parlé;
lequel dit l’avoir vue d’environ 200 pas et qu’elle a sur son dos une raie flottante et la queue grosse comme
le bras » (B.N.) • L’affirmation concernant M. d’Enneval est contredite par un document non daté de Le
Verrier de la Conterie (voir DND).
17 juin (Mardi) Courrier d’Avignon: « Le 13 janvier 1766, un loup attaqua un malheureux du côté de Mareuil et Beaussac (Dordogne). A ses
cris, vingt paysans vinrent à son secours. Ils lui tirèrent inutilement un grand nombre de coups de fusils.
Quand la poudre fut finie, un d’eux âgé de 60 ans, méprisant la maladresse des autres, se met à poursuivre
le loup et après un combat corps à corps, le courageux vieillard tua le loup avec une serpe, sa seule arme.
436
Le 21 janvier, un gentilhomme du Périgord, nommé Fayard, tua deux loups, mâle et femelle, qui, disaiton,
avaient dévoré dix-huit personnes. » (Pourcher) • Autres affaires de « bêtes. » Le premier animal, dont on ne sait pas s’il était enragé, est
assez facilement tué. Dans le second cas, peu de détails.
23 juin (Lundi) Achat d’un chien (État, 28/03/67). • Cet achat semble effectué dans le cadre de la campagne d’empoisonnement.
24 juin-10 juillet (Mardi) Deux enfants sont dévorés à Romagnieu (Isère) (Moriceau2).
Fin juin La Bête attaque un enfant à Servières. Les villageois accourent; le gamin s'en tire avec une
morsure à l'épaule (Louis). • A mettre en rapport avec la première attaque rapportée par Pourcher pour l’été, ci-dessous. Été Tradition, d’après Pourcher: « Dans l’été de 1766, 5 ou 6 gamins gardaient leurs vaches à la champ du Soir, près de La Veyssière de
Servières. Sans l’avoir vue, ils eurent la Bête parmi eux. Alors ils se mirent à crier au secours, et comme ils étaient bien armés, ils se mirent à la poursuivre avec leurs lances; mais ils n’en vinrent à bout que quand
du secours leur arriva; alors seulement elle se retira bien lentement, sans qu’aucun ait pu faire pénétrer sa
lance dans la peau de la Bête féroce.
A peu près à la même époque, dit-on, la Bête attaqua la femme Merle, de Servières, auprès de sa maison,
et la traîna à Abio Croze. A ses cris, les gens du village se réunirent à son secours; et tout ce bruit semblait
amuser la Bête; mais quant elle vit qu’on l’approchait, elle jeta, avec une fureur et une force indescriptibles,
cette femme à la renverse, lui creva les yeux on ne sut comment, et après en avoir sucé le sang, elle le
lançait à pleines bouchées sur les premiers arrivés et ne lâcha prise que quand elle vit qu’on cherchait à
l’entourer. Alors d’un saut, elle fut loin et disparut emportant sans peine balles et plomb qu’on lui lançait
impunément. Néanmoins après de grandes souffrances, la femme Merle se sauva, mais elle fut aveugle toute
sa vie.
On dit encore qu'on avait souvent entendu hurler la Bête, sous la fenêtre de Blanc dit Rouchas, et sous
celle de d'Aubrigeon, de la Fajolle, paroisse de Grèzes, et sous bien d'autres. Dans ces cas, elle mettait
quelquefois les pattes sur le seuil de la fenêtre et regardait d'un oeil très attentif ce qui se passait, le soir,
dans les cuisines.
Quand dans ces occasions, on lui tirait des coups de fusil, elle sautait en arrière et puis elle avançait de
nouveau, et elle marchait plus ou moins suivant le danger où elle se trouvait. Elle ne craignait pas les
balles, à moins qu’on ne la touchât sur les côtés. Alors elle jetait un cri aigu, se redressait, continuait sa
course sans difficulté et disparaissait au plus vite, impossible de la suivre de près et de l’atteindre.
Antoine Pichot dit Bouqui ou Fabre, de Servières, bisaïeul de Marie Pichot, soeur du Carmel, qui nous le
raconte, allait garder les vaches dans les environs de Montchauvet et se battait presque tous les jours avec
la Bête, ce qui est confirmé par la rumeur publique. La Bête ne cherchait pas trop à le mordre mais à le terrasser;
l’enfant vigoureux ne la craignait pas. On ne le sut que quand elle eut cessé de venir guerroyer avec
ce jeune homme.
On raconte qu’une petite de Valentin dit Palieyre, de Bugeac, paroisse de Grèzes, âgée environ de 12
ans, gardait des vaches au pâtural appelé La Pourraire, à une demi-heure du village. Voyant venir la Bête,
l’enfant alla se placer auprès d’une fondrière, croyant ainsi que la Bête ne pourrait pas la prendre, mais ce
fut précisément ce qui lui fit sa perte, car la Bête la mangea là, sans que ses vaches qui s’étaient réunies
tout autour, pussent la secourir.
Deux petites de Lebre dit Jacques, du même village, s’amusaient, dit-on, ensemble près de leur maison;
la Bête en prit une, et l’autre pour défendre sa soeur se chargea sur le cou de la Bête, qui les emporta ainsi
un peu loin du village. A leurs cris, les gens du village se réunirent et furent à leur secours, mais ce fut trop
437
tard, car la cruelle Bête avait déjà coupé la tête à la première et avait fait une profonde blessure à l’autre;
malgré de longues souffrances, par des soins, elle se sauva.
Marguerite Joanny, soeur de feu l'abbé Joanny, raconte que Pierre Blanc, qui fut plus tard le tuteur de
son père, se battit une fois pendant trois heures avec la Bête. Quand ils étaient essoufflés, lui et la bête, ils
se reposaient un peu et puis comme les coqs, ils reprenaient le combat; mais à force de peine il fut vainqueur:
aussi la bête l'avait depuis toujours craint. Les gens de Bugeac envoyaient leurs enfants garder avec
lui pour qu'il les défendît.
Cette fille ajoute que cet homme disait que dans leurs combats la bête se plantait sur ses pattes de derrière
et qu'elle paraissait toute boutonnée sous le ventre (...) » • « Valentin dit Palieyre »: Pailleyre est également le nom de « Bégou » (voir 7-11/02/65).
S’agit-il de la même famille, voire du même personnage ? • Une décapitation « non-officielle. » On peut considérer que la soeur constitue un témoin.
Juillet – décembre Absence de crimes méritant punition dans les procurations de Langeac, Arlet, Chambon,
Prades, Tailhac, Aubenas, Montpeyroux, Digons, Clusel, Chiliaguet, Les Chazes, St.-
Arcons, Besques et Charraix (certificat, 31/12).
Juillet Catherine Freycenet, de la Veysseyre (Saugues) est attaquée (Procès-verbal, 20/06/67). • Catherine Freycenet a 42 ans en 06/67, et donc environ 41 ans lors de son agression.
14 juillet (Lundi) Gazette du Québec: « L'on apprend de Saint-Roch, près du cap Mauraska (Kamouraska), qu'il y a un loup-garou qui court les
côtes sous la forme d'un mendiant qui, avec le talent de persuader ce qu'il ignore, et en promettant ce qu'il
ne peut tenir, a celui d'obtenir ce qu'il demande. On dit que cet animal, avec le secours de ses deux pieds de
derrière, arriva à Québec le 17 dernier et qu'il en repartit le 18 suivant, dans le dessein de suivre sa mission
jusqu'à Montréal. Cette bête est, dit-on, dans son espèce, aussi dangereuse que celle qui parut l'année dernière
dans le Gévaudan; c'est pourquoi l'on exhorte le public de s'en méfier comme d'un loup ravissant. »
(Perro)
21 juillet (Lundi, pleine lune) Note du curé Bergier, en haut de la page de garde des sépultures de
l'année 1766 de Pinols (cf. 01.06.66): « Il y a dans ce registre une chose curieuse.
1766.
A la seconde page est écrit l'acte de sépulture des ossements d'un enfant de 9 ans qui fut dévoré à la Saniette
par une bête féroce qui s’est soutenue dans ce voisinage pendant près de 2 ans et qui y a fait périr
plusieurs personnes. Elle a été tuée le 21 juillet 1766 auprès de Cahors. Elle était grande comme un veau
d'un an, elle s'appelait suivant quelques-uns un singe appelé [aigula ?]. Sa tête était semblable à celle d'un
lévrier, longue de 18 pouces, et ses yeux étaient au bout du museau. Sa gueule était effroyable, elle avait 40
dents, 16 en bas et 24 en haut. » [Doc313]. • L’enfant de 9 ans mentionné est Pierre Teissèdre, tué le 31/05/66. • Cette « Bête de Cahors » serait en fait la Bête de Sarlat. Voir 03/66 et 24/07. Les notes
du curé ne doivent pas dater de bien longtemps après l’annonce de la mort du loup: la
suite des évènements lui en aurait montré la fausseté.
24 juillet (Jeudi) Lettre écrite à Mme de St.-Paul par M. Laval, curé du Puy l'Evêque, près de Cahors: « Vous serez surprise, madame, d'apprendre que nous avons tué la Bête du Gévaudan ou du moins la semblable;
j'en ai la peau à présent sous mes yeux, elle est un peu plus grande qu'un gros veau d'un an, elle est
438
sur le dos d'un gris foncé, d'un jaune fauve sous le ventre et de couleur de biche, elle a cinq pieds de long
depuis la racine de la queue au museau; elle a quarante dents, seize à la mâchoire inférieure et vingtquatre à la supérieure et quatre crochets, elle a exactement la tête d'un loup-cervier. Elle se rencontra avec
M. des Camps, dans une gorge d'un pré, elle se jeta sur son cheval, l'embrassa avec ces pattes de devant
ayant la gueule béante sur le cavalier qui en fut si effrayé qu'il en perdit les sens et tomba en défaillance, et
ne reprit connaissance qu'aux cris qui la suivaient, il présenta le bout de son fusil à la bête qui le prit avec
les dents; il tira dans la gueule, elle ne tomba point dans le moment, deux paysans lui brisèrent presque entièrement
les jambes de derrière de deux coups de fusil. » (L'Intermédiaire, n° 1733, Vol. XCIII) • Mme de St.-Paul est l’épouse du comte de St.-Paul qui participa aux chasses du
16/02/65. • Il semble que toute bête féroce abattue à cette époque se soit vue affublé du titre de « Bête du Gévaudan. » D’après la Gazette du 04/08, il s’agirait d’une des « bêtes de Sarlat. » Voir 03/66. • La description de cet animal rappelle la Bête. « Loup cervier » désigne normalement le
lynx, mais peut s’appliquer à de gros loups (capables d’attaquer des cerfs).
27 juillet (Dimanche) Lettre anonyme à M. de Ballainvilliers: « Monseigneur,
Voici ce que je crois savoir au sujet du loup qu'on a vu dévorer du côté de Brioude. On le cherchait dans
les bois et il fallait voir de le trouver dans les maisons. En un mot pour mieux m'expliquer je crois que ce
sont des sorciers qui fourmillent dans le monde. J'ai là un peu ce que l'on raconte de leurs actions et ce que
le parlement et le Roi ont fait pour tâcher de les détruire; en mille sept cent neuf sa Majesté envoya dans le
pays de Labourt deux conseillers, l'un de Bordeaux nommé d'Espagnet, pour faire le procès. Ils en firent périr
un grand nombre, de tous les états. Il me semble que pour remédier à tant de maux il serait besoin qu'on
fît la même recherche aujourd'hui. Le mal qu'ils font n'est pas moins grand ni moins général.
Remarquez, s'il vous plaît, pourquoi tant de dérangements de saisons, tant de neiges dans des pays sans
qu'il n'y en aie dans d'autres, tant de pluies si continuelles, tant d'orages, tant de maladies, de morts
d'hommes, de pertes de bestiaux, des vents impétueux qui renversent les plus grands arbres, tant d'incendies
dont on ignore la cause, tant de gelées, de [perte ?] de fruits, de ravines qui arrachent de gros rochers, qui
les détachent des montagnes, des tremblements de terre, d'engloutissements des lieux, et comment peut-il
arriver que des gens se brûlent d'une manière si extraordinaire, que les maisons nouvellement faites
s'abattent, les cloches se fendent si généralement, les voûtes des églises s'écroulent, les ponts, tant de [devins
?] de voleurs qui ouvrent sans qu'on les aperçoive, tant de loups qui entrent dans les maisons et mille
autres choses extraordinaires, et qu'il serait trop long de rapporter ? Sont-ce des songes, et ne le voit on
pas ? Il me semble qu'il est besoin d'avertir le Roi lui même et pour demander un remède s'il est possible
dans tout ce qui trouble l'état et s'opposer à tant de meurtres qui désolent notre royaume. C'est ce que je
[souhaite ?] monseigneur que vous fassiez au plus tôt au Roi lui même. Dans la douleur où je suis le bien
public m'est plus à coeur que toute récompense.
Je suis, monseigneur, sans me rendre partie de Votre Grandeur, monseigneur,
Votre très respectueux et très obéissant serviteur.
Du 27 juillet 1766 » (A.D. P.-de-D. c. 1740) [Doc29]. • Cette lettre, l'un des rares documents d'époque à supposer une intervention humaine,
dessert son propre argument en liant l'activité de la Bête à d'autres catastrophes naturelles
attribuées à la sorcellerie. • Crouzet donne les indications suivantes: « Labourt: Petit pays de Gascogne (Basses-Pyrénées) » S. Colin corrige l’orthographe en Labourd.
Août Après avoir tué au moins 18 autres personnes et été aperçue jusque dans la ville, la Bête de
Sarlat est reconnue comme un loup porteur de la rage. Une battue rassemblant plus d'une
centaine de fusils trouve, poursuit et tire la bête (Barnson). Onze enfants ont été dévorés à
439
cette date près de la Tour-du-Pin (Moriceau2). Anne Chabanel de Viallevieille (Saugues),
est attaquée. Elle porte en vain plusieurs coups de baïonnette (Procès-verbal, 20/06/67). • Anne Chabanel a 17 ans en 06/67, donc environ 16 ans lors de son agression. • Il y a un Viallevieille près de Servières, annexe de Saugues. • Le procès-verbal du 20/06/67 indique seulement « août 66. »
3 août (Dimanche) Bon: « Au sieur d’Enneval père.
Gratification 350. 1766.
Il est ordonné au garde de mon trésor royal, M. Charles-Pierre-Savalette de Magnanville de payer
comptant au sieur d’Enneval père la somme de trois cent cinquante livres pour une année, qui échoira le 5
du présent mois de la gratification annuelle que je lui ai accordée.
Fait à Versailles, le 3 août 1766. » (B.N.)
6 août (Mercredi, transfiguration du seigneur) Des « bêtes » sèment la terreur dans les actuels départements
de l’Isère et de la Savoie. M. de Pravaz, consul d’Aix-les-Bains, écrit à l’intendant
général du duché de Savoie: « Monsieur,
Vous m’avez fait l’honneur de me charger de vous informer de ce qui se passerait de nouveau au sujet de
la bête qui fait tant de ravages aux environs de Pont Beauvoisin. Mon fils m'écrivit hier par un exprès pour
quelques affaires de mon commerce; il me parle en même temps de ces animaux voraces (car il y en a plusieurs)
et des mesures que l’on prend en Dauphiné pour les détruire.
La semaine dernière ils prirent deux enfants tout à la fois près de la Tour du Pin, les paysans coururent
après qui en firent lâcher un; pour l’autre il fut dévoré. Voilà le onzième enfant que ces animaux ont mangé.
M. de la Tour notre commandant a reçu des ordres de M. de Clermont-Tonnerre, commandant en chef du
Dauphiné, à qui il avait écrit, pour faire une battue générale, et M. Rolland, subdélégué de l’intendance au
Pont attendait hier des ordres de M. l’intendant pour commander toutes les villes, bourgs et paroisses de sa
subdélégation, et l’on croit que cette battue générale se fera dimanche prochain. J’ai donné à mon fils, qui
est consul au Pont partie de France, de vous informer en mon absence de tout ce qu’il y aura de nouveau à
ce sujet.
Je sais parfaitement, monsieur, que vous aimez le bien des sujets de Sa Majesté [le roi de Piémont-Sardaigne]
et que vous y veillez: il pourrait bien arriver qu’en faisant cette battue en Dauphiné, on ne détruisît
pas certains ennemis au genre humain, et que l’attroupement de tant de monde ne fît passer ces sortes d’ennemis
en Savoie, où il serait moralement plus impossible de les détruire, surtout s’ils avaient une fois gagné
les montagnes du côté d’Aiguebelette ou de Novalaise; ne trouveriez-vous pas à propos de donner des
ordres aux consuls des paroisses de St.-Ebron, Domessin, Delmont, Tramonet et St.-Genes de commander
leur paroisse pour garder les bords de la rivière du Guiers, où toutes ces paroisses aboutissent, pour les détruire,
au cas qu’il leur prît fantaisie de passer en Savoie ? Je vous demande pardon, monsieur, si je prends
la liberté de vous faire cette observation; comme bon savoyard, je prends un peu l’intérêt de ma patrie;
d’ailleurs, je suis un peu intéressé à cause de plusieurs domaines que j’ai à Domessin et à Belmont. J’ai
l’honneur... » (A.D. Savoie c. 663) [Doc131] • On peut noter des ressemblances avec l’affaire de la Bête du Gévaudan. Dans un article,
Colin étudie cette affaire ainsi que plusieurs autres cas d’attaques dans le Lyonnais sur
une période de vingt ans.
27 août (Jeudi, dernier quartier) Magdelaine Paschal, 14 ans, d'Auvers, est dévorée près du bois de
la Tournelle en gardant les bestiaux de Jean Lebrat dans un pâturage de Laurent Ollié (acte
de décès, 28/08).
440 « D’après la tradition, cette petite gardait des chèvres dans les environs du Pavillon, qui voyant venir la
Bête se serait cachée dans une caverne de rochers. La méchante Bête pour avoir la chevrière, prit un chevreau
des plus beaux et sut si bien le faire souffrir sans le tuer, qu’aux cris de l’animal, la pauvre enfant
sortit au galop pour voir sa pauvre petite chèvre, que la Bête jeta aussitôt, et comme l’éclair sauta sur la
petite qu’elle mangea presque entièrement. » (Pourcher)
28 août (Vendredi) Enterrement de Magdelaine Paschal: « L'an mille sept cent soixante six et le vingt huit août a été ensevelie au cimetière de la paroisse Magdelaine
Paschal, du village d'Auvers de cette paroisse qui avait été dévorée par la bête féroce le jour précédant,
gardant les bestiaux de Jean Lebrat de Nozeyrolles dans un pâtural appartenant à Laurent Ollié près
du bois de la Tournelle. Ladite Magdelaine âgée d'environ quatorze ans a été trouvée demi-rongée et a été
apportée à l'église de la paroisse par Jean Danti, Jean-Pierre Soulié et Jean Combé, tous habitants dudit
Nozeyrolles qui n'ont su signer de ce requis; en témoin de ce. Daudet, Prieur-curé. » (A.D. Haute-Loire, 6E
164-1). [Doc42]
Fin août-Début Septembre. La Bête mange une toute petite fille de Meyronnenc dit Jean, de l’hort de Servières
(Pourcher). • Aucune trace de cette victime dans les registres paroissiaux (G9).
Septembre Barthélémy Simon, de Servières, est attaqué dans un pâturage. Il tire un coup de fusil (Procès-
verbal, 20/06/67). • Il a 22 ans en juin 1767, soit 21-22 ans en septembre 66.
Traditions selon Pourcher: « Il n’est fait mention nulle part d’une fille de Blanc, de La Brugeyre, près d’Esplantas, qui fut cruellement
dévorée, vers les derniers temps, par la cruelle Bête, et son acte de sépulture ne se trouve nulle part. » • Aucune datation précise pour cette attaque, fournie dans le contexte de septembre 1766.
Voir également 17-19/06/65. G9 confirme l’absence de documents. « Deux pauvres femmes étaient venues demander l'aumône chez Médard, du Besset. La femme Jeanne
Coste, maîtresse de la maison, leur dit: « La Bête vous mangera. » « - Oh non ! répondirent-elles, nous
avons nos bayonnes. » Juste, la Bête les rencontra sur la côte du moulin de Rabat, près de la Besseyre-St.-
Mary et en mangea une et l’autre se sauva. »
11 septembre (Jeudi) Une lettre du comte de St.-Florentin fait savoir à M. d'Hozier, juge d'armes de la
noblesse de France, que le roi permet l'ajout de la Bête aux armes de M. Antoine (Lettre,
28/11).
12 septembre (Vendredi, premier quartier) Jean-Pierre Ceillier, 12 ans, de la ferme des Broussous (Paulhac)
est dévoré (acte, 13/09).
13 septembre (Samedi) Enterrement de Jean-Pierre Ceillier: « L’an mille sept cent soixante six et le treizième jour du mois de septembre, a été enseveli par moi soussigné
Jean Pierre Ceillier, fils légitime et naturel âgé d’environ neuf ans, à Vidal et à Marthe Vallat restants
au mas de Broussous, dévoré le jour précédent par la bête féroce, qui depuis trois ans ravage le diocèse de
Mende en Gévaudan. Ont assisté au convoi les père, mère, frères, soeurs, parents et amis. Présents Hugues
Vales et Louis Lebre du lieu et paroisse de Paulhac, illitérés de ce enquis. Fait à Paulhac ledit jour et an.
Dumont curé » (Registre paroissial de Paulhac, A. D. Lozère, Mende: Paulhac, EDT 110 GG1) [Doc108]
441 • Dumas lit « Ravat » pour le nom de la mère de Jean-Pierre.
Lettre de Marvejols: « La cruelle engeance des loups carnassiers n’est point encore extirpée de nos quartiers, quoique M. Antoine
en ait fait périr un très grand nombre dans ses chasses. Quoique depuis son départ, M. Lafont, notre
syndic, ait fait exécuter avec assez de succès diverses méthodes contenues dans un mémoire envoyé par le
ministère pour détruire ces animaux, il existe encore d’aussi acharnés contre l’espèce humaine que ceux
dont on nous a délivrés.
Le 28 du mois dernier, il y en eut un qui dévora une fille de 13 ans à Auvers, en Auvergne, à un quart de
lieu du Besset, où M. Antoine avait fixé sa résidence; et plusieurs personnes, qui l’ont vu, l’ont reconnu
pour être de la même espèce que ceux qui ont fait tant de bruit et encore plus de carnages.
Si nos voisins veulent adopter et mettre en pratique la méthode que M. Lafont a suivie, peut-être qu’enfin
nous n’aurions plus à craindre d’autres anthropophages que ceux qui ne le sont que par métaphore, et assurément
c’en devait bien être assez puisque c’en est même beaucoup trop. » (Pourcher)
Automne Tradition: « Deux vachers et une vachère s’étaient réunis sur un rocher de Rocheberne où de là ils voyaient paître
leurs vaches dans les environs; ils se croyaient à l’abri de la cruelle Bête. Quand l’heure de rentrer fut venue,
ils n’osaient ni les uns ni les autres aller rassembler les bestiaux. Les deux petits vachers dirent à la
vachère: « Tu es la plus âgée et la plus forte, vas-y; d’ici nous veillerons bien pour que la Bête ne vienne
pas te dévorer; si nous la voyons, nous nous précipiterons à ton secours. » La Bête était cachée dans un pli
du pacage et attendait sa proie. Aussi, voyant le moment favorable, elle ne manqua pas de saisir la pauvre
vachère; mais elle la saisit avec une telle cruauté qui effraya les vachers. Sur le moment, un colporteur arriva
dans cet endroit et vit la Bête qui dévorait cette enfant. Alors il se mit à crier au secours et priant les
petits vachers de venir l’aider et soutenir. « Venez, leur criait-il, prenez courage, venez m’aider et nous défendrons
cette vachère. » Les enfants n’osèrent pas quitter leur rocher. L’étranger fit son possible pour
avancer le pas et à son approche, la Bête s’enfuit, mais la petite fille fut morte et son corps tout déchiré. »
(Pourcher) • La datation de ces événements est très incertaine; Pourcher en entame la relation par
l’attaque de Marie-Jeanne Rousset, datée par documents officiels du 09/02/65 !
4 octobre (Samedi, nouvelle lune) Lettre de M. de St.-Florentin, de Versailles: « J’ai expédié, monsieur, une ordonnance de 2248 livres pour achever de payer ce qui reste dû pour l’opération
faite l’année dernière dans le Gévaudan par le sieur Antoine.
Je joins ici cette ordonnance sur le montant de laquelle vous voudrez bien retenir 124 livres 4 sols que
vous avez avancés pour cet objet. Le surplus est destiné à rembourser au sieur Lafont, votre subdélégué à
Mende, une somme de 1200 livres qu’il a prêtée au sieur Antoine et 923 livres 9 sols 9 deniers au trésorier
de la province, pour les places de fourrage qu’il a avancées. Vous voudrez bien aussi lui faire remettre ces
deux dernières sommes.
On ne peut, monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
St.-Florentin. » (Pourcher)
10 octobre (Vendredi) Tradition: « La foire de Maliargues, dans le canton d’Allanche (Cantal), du 10 octobre, était jadis une des plus renommées.
Des marchands et des propriétaires y allaient en troupe. Ceux des environs de Saugues, chemin
faisant, se mirent à parler de la Bête et de sa férocité. Un d’entre eux dit qu’il ne l’avait jamais vue et, vantant
sa force et son adresse à la chasse, se mit à mépriser la maladresse des autres. Il disait qu’il désirait
442
beaucoup la voir, et qu’il était sûr de pouvoir lui en faire voir de cruelles. Enfin, à son dire, lui seul était
capable de la tuer. Quelques instants après, arrivés sur la montagne, il se retarda un peu et il ne fut pas séparé
des autres que la Bête l’attaqua et elle l’aurait certainement dévoré, si à ses cris, ses compagnons de
voyage ne se fussent retournés pour lui apporter un prompt secours. Dans le cours de son voyage, il en parla
plus modestement qu’il ne l’avait fait d’abord. » (Pourcher)
14 octobre (Mardi) Lettre de M. de St.-Priest, de Montpellier, à M. Mazade: « M. le comte de St.-Florentin vient, monsieur, de m’adresser l’ordonnance ci-jointe de 2248 sur le trésor
royal pour liquider le reste des dépenses faites à l’occasion des chasses exécutées par le sieur Antoine, en
Gévaudan, pour la destruction des bêtes féroces.
1° Il me dit être employé pour 923 livres 9 sols et 9 deniers pour votre remboursement des places de
fourrages fournies au sieur Antoine; vous voudrez bien retirer cette somme.
2° Douze cent livres pour le remboursement de pareille somme prêtée par mon subdélégué de Mende au
sieur Antoine.
Vous me ferez plaisir de m’envoyer une rescription de pareille somme à son ordre sur le receveur du diocèse
et vous remettrez les 124 livres 12 sols 3 deniers de surplus à la personne qui vous remettra ma lettre.
J’ai l’honneur, etc.
De St.-Priest » (A.D. Hérault c. 44)
22 octobre (Mardi) Un loup enragé attaque un homme à Varennes-St.-Sauveur (Saône-et-Loire); il décède
le 20 novembre (Moriceau2).
31 octobre (Vendredi) Relation (sans références in Pourcher): « Le 31 octobre 1766, un loup entra à Espernay à 6 heures du matin, attaqua une fille qui portait une lanterne à la main, lui arracha un oeil et la déchira au visage. Claude Manger s’élança sans armes sur lui, tira
son couteau, qui fut trop faible; sa femme à ses cris lui apporta le sien et il le tua. Il s’en était tellement rendu
maître qu’il ne le mordit même pas. » (B.N.) • Autre exemple de « Bête. »
1 novembre (Samedi, Toussaint) Jean-Pierre Ollier, 12 ans, est dévoré à La Soucheyre (La Besseyre-
St.-Mary) (acte, 02/11). [Souchey]
2 novembre – mars 1767 La Bête « jeûne. »
2 novembre (Dimanche, nouvelle lune) Enterrement de Jean-Pierre Ollier: « Jean-Pierre Ollier, de La Soucheyre, âgé d’environ douze ans, fut dévoré hier dans le territoire du dit lieu
par la Bête féroce qui mange le monde; et aujourd’hui second novembre mille sept cent soixante six il a été
inhumé dans le cimetière de cette paroisse tombeau de ses ancêtres, en présence de Pierre Joubert et de
Pierre Montet, journaliers de ce lieu, illiterés de ce enquis, lesdits jour et an. Fournier, curé » (Registre paroissial
de la Besseyre-St.-Mary, A.D. Haute-Loire 6E 28/1) [Doc36] • L’acte de naissance cité dans G9 donnerait à Jean-Pierre quatre ans et-demi ! Il s’agit en
réalité de son frère, portant le même nom. La victime est née le 01/01/55.
14-22 novembre Une « espèce de déluge » affecte le Gévaudan (Aubazac).
28 novembre (Vendredi) M. d'Hozier règle le mode d'addition de la Bête aux armoiries de M. Antoine: « Antoine
Paris et St.-Germain-en-Laye, novembre 1766
Louis-Pierre d'Hozier, chevalier, conseiller du Roi en ses conseils, juge d'armes de la noblesse de
France, etc...
443
Le Roi nous ayant fait savoir par une lettre de M. le comte de St.-Florentin, en date du onze septembre
mille sept cent soixante-six, que Sa Majesté avait permis à François Antoine, écuyer, son porte-arquebuse,
l'un des lieutenants de ses chasses et chevalier de l'ordre royal et militaire de St.-Louis, d'ajouter un loup
mourant dans l'écusson de ses armes; cette grâce lui ayant été accordée pour perpétuer à sa postérité le
souvenir des soins infatigables et de la bravoure avec laquelle il a délivré en 1765 les provinces d'Auvergne
et du Gévaudan d'un loup monstrueux qui les ravageait et de la race de cette Bête féroce qui faisait
craindre de plus grands désastres.
Nous, en conséquence de ladite lettre, par laquelle Sa Majesté nous ordonne de délivrer audit sieur
François Antoine notre brevet de règlement sur le nécessaire, et après avoir vu les titres qui justifient qu'il
avait pour armes un écu d'azur à un chevron abaissé d'or, surmonté de deux étoiles d'argent et trois fleurs
d'enula campana de même renversées et disposées en chevron et attachées à une tige de sinople naissante
d'un tertre d'or, à la pointe de l'écu, et le tout brochant sur le chevron; avons réglé pour celles qu'il portera
dorénavant, un écu d'azur, à un chevron d'or, surmonté de deux étoiles d'argent et de trois fleurs d'enula
campana de même renversées et disposées en chevron et attachées à une tige de sinople naissante d'une terrasse
d'or sur laquelle est un loup au naturel, couché, ayant la tête contournée et mordant de sa gueule ensanglantée
la tige de ces fleurs, blessé d'un coup de feu au-dessus de l'épaule gauche et au-dessous de l'oeil
droit, ces deux parties aussi ensanglantées. Cet écu timbré d'un casque de deux tiers, armé de lambrequins
d'azur, d'or, de gueules, d'argent et de sinople.
Et afin que le présent brevet de règlement puisse servir audit sieur Antoine et à ses enfants et postérité
mâle et femelle nés et à naître en légitime mariage, tant qu'ils vivront noblement et ne feront aucun acte de
dérogeance, nous l'avons signé et nous y avons fait mettre l'empreinte du sceau de nos armes à Paris le vendredi
vingt-huitième jour du mois de novembre de l'an mille sept cent soixante six. Signé: d'Hozier
(gratis). » (B.N. Pièce No 24, dossier Antoine: No 195 Nouveau d'Hozier, registre 10) [Antoine2] • Les armes présentent une incohérence avec le procès-verbal de septembre 1765, qui indique « ayant reçu la balle dans l'oeil droit et toutes lesdits postes dans le côté droit
près de l'épaule. » En revanche, elles s'accordent avec l'autopsie effectuée le 27/09/65.
10 décembre (Mercredi) Lettre de M. de l'Averdy à M. de St.-Priest (A.D. Hérault c. 44.)
31 décembre (Mercredi, nouvelle lune). Rapport: « Nous soussigné, commis à la subdélégation de Langeac sous le bon plaisir de Mgr. l’intendant, en l’absence
de M. de Boissieu subdélégué, certifions que tous les procureurs fiscaux de cette subdélégation ayant été dûment avertis de nous remettre leur état ou certificat négatif des crimes et délits pour les six derniers
mois de 1766, aucun autres n’y ont satisfait que ceux de Langeac, Arlet, Chambon, Prades, Tailhac, Aubenas,
Monpeyroux, Digons, Clusel, Chiliaguet, Les Chazes, St.-Arcons, Besques et Charaix. Lesquels certificats
nous avons l’honneur d’envoyer à Mgr. l’intendant. Certifions aussi qu’il n’est pas venu à notre
connaissance que dans l’étendue de cette subdélégation il se soit commis aucun crime ni délit qui méritent
punition. Fait à Langeac ce trente [et] un décembre mille sept cent soixante six. Marin. » (A.D. P.-de-D. c.
1580).
444 1767
Jean Chastel est présent à 3 sépultures sur 20, à 5 baptêmes sur 20 et à un mariage sur 5
(Cubizolles). Mort de M. Lévignen, intendant d’Alençon (Moriceau2).
26 février (Jeudi) Marie, fille d’Antoine et Marie Laurans de Paulhac (identifée par Dumas à Marie-
Jeanne Vallet) épouse Jean Vacher (Dumas).
27 février (Vendredi) Un loup enragé attaque un homme à St.-Paul-de-Varax (Ain); il meurt le 14
mai (Moriceau2).
mars Jean Bergougnoux, père d'une victime l'année précédente, est attaqué à son tour. Il se défend
avec une pelle ferrée (Procès-verbal, 20/06).
2 mars (Lundi) Marie Plantin, 7 ans, de Servières, est enlevée (Acte, 03/03). Son père Antoine, 40
ans, poursuit la bête sur 500 pas, puis la perd de vue dans un bois, où sa fille est dévorée
(Procès-verbal, 20/06).
3 mars (Mardi) Enterrement de Marie Plantin: « Le second mars mille sept cent soixante sept a été égorgée par la bête féroce, et le troisième a été inhumée
dans le cimetière de l'église de St.-Claude de Servières, Marie Plantin, âgée d’environ sept ans, en présence
de Michel Vidal et de Jean Lafont de Servières, qui ont dit ne savoir signer de ce enquis; me suis signé
Combeuil curé. » (Registre de Servières, Archives municipales de Saugues) [Doc50]
8 mars-19 avril (Carême) Marguerite Dentil, 32 ans, est attaquée à Viallevielle (Saugues). Elle se défend
avec une hache. Marie Reboul, 19 ans, est grièvement blessée à La Veysseyre: une oreille
emportée, la moitié du visage labourée et une profonde morsure au bras droit. Jean Chassefeyre,
44 ans, et Élisabeth Molherat, 28 ans, arrivent à temps pour faire fuir la Bête (Procès-
verbal, 20/06). • Les deux attaques sont datées du Carême.
10 mars (Mardi) Un homme est blessé en combattant un loup enragé à Montbillard, près d’Avesne
(Moriceau2).
28 mars (Samedi) Marianne Pascal, 8 ans, est dévorée à Darnes (Acte, 29/03; lettre, 17/04). État de
frais: « État des frais à l’occasion des bêtes féroces.
Pour pansements des pauvres personnes qui en ont été blessées, soit pour des chasses particulières et
l’exécution des méthodes données par le ministre pour la destruction de ces cruels animaux, soit envoi d’exprès
et autres dépenses faites à ce sujet.
1° Pour frais d’exprès envoyés par M. Lafont dans le diocèse, vingt-quatre livres: 24
2° Pour deux selles des sieurs Rampond et Coste qui ont été perdues lors des chasses de M. Antoine et
pour le raccommodage de celle du sieur Dorson, vingt-six livres deux sols: 26.2
3° Pour de la noix vomique achetée à Montpellier, cinquante-deux livres dix sols: 52.10
4° Pour un chien acheté, le 23 juin 1766, trois livres: 3
5° Au sieur Boulanger, chirurgien de Saugues, pour les pansements faits au fils de la veuve Pignol, de
Pompeyrin, quarante-huit livres: 48
6° Compté à M. Bonnel pour frais des drogues et compositions des appâts nécessaires, cinquante-sept
livres quatorze sols: 57.14
Total: 211.6
7° Aux sieurs Mercier, Courtois et autres personnes envoyés par MM. les commissaires du diocèse pour
exécuter en différents cantons du pays les méthodes données par ordre du ministre pour la destruction des
loups et bêtes féroces, tant pour leurs journées que pour les autres frais par eux exposés à ce sujet, la
somme de onze cent cinquante et une livre seize sols: 1151.16
445
Total général: 1363.02
M. le receveur des tailles du diocèse de Mende en exercice l’année dernière remboursera à M. Lafont,
syndic du dit diocèse, la somme de treize cent soixante-trois livres deux sols pour le montant de l’état cidessus.
Laquelle somme sera allouée audit sieur receveur en rapportant le présent mandement quittancé.
Fait à Mende, le 28 mars 1767.
+ Gabriel Florent, évêque de Mende.
Pour acquit:
Lafont, syndic. » (A.D. Lozère, c. 1621) • Il n’y a pas trace dans les documents d’un « fils de la veuve Pignol » attaqué, mais il
pouvait ne pas porter ce nom. On sait qu’un chirurgien de Saugues a soigné Pierre
Roussel le 27/07/65; plus récemment Vidal Tourneyre (02/12/65) est soigné à l’hôpital. • Pas de traces non plus d’une victime masculine à Pompeyrenc avant le 05/06, mais l’attaque
a pu se produire ailleurs.
29 mars (Dimanche, Laetare, nouvelle lune) Enterrement de Marianne Pascal: « Marianne Pascal, de Darnes, fille légitime d'Étienne et d'Antoinette Vaisseyre, âgée d'environ neuf ans,
fut dévorée hier par la Bête féroce, et aujourd’hui vingt neuvième mars mille sept-cent-soixante-sept elle a été inhumée dans le cimetière de cette paroisse tombeau de ses ancêtres, en présence de Pierre Joubert et
de Jacques Pelou, tous deux journaliers de ce lieu et illiterés de ce enquis lesdits jour et an. Fournier, curé. » (A.D. Haute-Loire -E 28/1; E dép. 144/1). [Doc43] • Calculé d’après son acte de naissance, l’âge de Marianne est 7 ans 11 mois.
Printemps D’après l'abbé Trocellier, on compte par douzaines le nombre de victimes du côté de St.-
Privat, de Julianges et de Chaliers. Les commissaires du diocèse envoient de nouveaux
chasseurs de Mende (DND). Tradition: « M. Ignon dit que plusieurs enfants furent attaqués et dévorés dans la terre de Peyre. On était si fatigué de
ces désastres que l’on n’osait plus les révéler. Ainsi, on n’est pas surpris d’apprendre par M. Jules Labilherie,
maire de Grèzes, que son grand-père, mort en 1842, lui avait dit maintes fois qu’un grand nombre de
personnes dévorées par la Bête n’avaient point été consignées dans les registres et le nombre des personnes
blessées était très considérable, mais surtout de jeunes filles et de femmes.
Une fille de La Clause, morte en 1830, avait à la figure de très graves cicatrices provenant des blessures
que la Bête lui avait faites dans sa jeunesse.
Une femme âgée de 40 ans, du village de La Roche, paroisse de Saugues, conduisit un matin ses vaches
au communal appelé Champ-Rouchis. Se souvenant d’avoir oublié sa prière, elle se mit auprès d’un arbre à
genoux pour la réciter. Les autres vachers et un bouvier s’en aperçurent d’abord, mais ensuite, sans avoir
vu la Bête, ils virent qu’elle l’avait renversée et la déchirait. On courut à son secours, mais la femme fut
morte. » (Pourcher) • Datation très incertaine; mention par Pourcher dans le contexte du printemps 1767.
6 avril (Lundi, premier quartier) Louise Soulié, 19 ans, de Nozeyrolles, est dévorée dans les bois
de la Tournelle, en gardant les bêtes de Laurent Ollier, malgré l’intervention de plusieurs
hommes (acte, 07/04). • Les quatre dernières victimes de la Bête à Nozeyrolles (de Louise Soulié à André Hugon
le 27/05/67) sont inscrites à la suite l’une de l’autre dans le registre des décès. Soulier
(in Société) remarque: « en l’espace d’à peine 2 mois le prêtre n’a enterré que des victimes
de la bête ! »
446
7 avril (Mardi) Enterrement de Louise Soulié: « Louise Soulié, fille âgée de dix huit à vingt ans du lieu de Nozeyrolles, a été inhumée au cimetière de la
paroisse le sept avril 1767, ayant été dévorée par la bête féroce le jour précédent dans le bois de la Tournille,
gardant les bestiaux de Laurent Ollier dudit Nozeyrolles; elle a été portée à l'église par Pierre Chassang
et Jean Ollier dudit lieu. Jean Combet, Joseph Barthelemi, Vital Borel et Pierre Borel, tous habitants
dudit Nozeyrolles, l’avaient ôtée à la bête qui la mangeait toute, lesquels ont déclaré ne savoir signer. En
foi de ce. Daudet, prieur-curé » (A.D. Haute-Loire E dép. 346/3). [Doc41] • Dans sa lettre du 17/04, M. Lafont parle d' « une autre fille agée de vingt cinq ans (...)
presque entièrement dévorée quelques jours après [le 28 mars] auprès du lieu de Nozeyrolles. » Nous ne disposons pas d'assez d'informations pour savoir s'il s'agissait de
Louise Soulié, avec une erreur d'âge dans l'une des sources, ou d'une autre victime. • Soulier (in Société) rapporte que la famille de Louise désigne encore actuellement l’endroit
exact de l’ancien cimetière où elle repose.
9 avril (Jeudi) Vers une heure de l'après midi, la Bête est aperçue par le sieur Chaleil, bourgeois
du village de Fraissinet (St.-Privat-du-Fau) dans un de ses champs, et quelques paysans qui
travaillent à proximité; la bête s'arrête à quelques pas de M. Chaleil. Il l'observe très bien
et sans frayeur un long moment: il n'y voit qu'un gros loup, au poil très long, rougeâtre sur
les côtés et gris clair au cou et sous le ventre, très grand sur le devant, levretté sur l'arrière,
avec une bande noire sur le dos « comme l'ont presque tous les loups. » Lorsque sa queue
pend, elle arrive un peu au-dessous du jarret; il la relève parfois un peu vers la pointe.
D'autres hommes rejoignent M. Chaleil et examinent l’animal d'assez près, avant de le
mettre en fuite et de se mettre à sa poursuite. En fuyant, la Bête attaque deux enfants âgés
d'environ dix ans qui gardent du bétail dans une prairie. La Bête en blesse un à la gorge,
passe ensuite à l'autre qu'elle blesse pareillement, revient au premier à qui elle enlève une
partie de la peau de derrière la tête. Le second, Estienne Loubat, 9 ans, veut prendre la
fuite, tout blessé qu'il est, mais la bête l'égorge. Un homme proche accourt aux cris. A son
approche la Bête emporte Estienne à quelques pas; l'homme court après elle, elle lâche
prise, se place à huit ou dix pas de lui, et ne s'éloigne que lorsque les autres surviennent.
Elle prend alors rapidement la fuite, se jette sur un troupeau d'agneaux, en enlève un et
gagne une hauteur, se dirigeant vers un bois d'où sort une autre bête qui vient à sa rencontre;
elles se partagent l'agneau. Le propriétaire de l'agneau, témoin de la scène, reconnaît
un loup moins grand que l'autre. M. Constand, chirurgien du Malzieu, est appelé par le
prieur-curé de St.-Privat-du-Fau, et panse les plaies du survivant, fils de pauvres gens. M.
Lafont, qui se trouve à proximité pour les tirages au sort, est informé le soir, mais trop tard
pour s'y rendre. (Acte, 11/04; lettre, 17/04). • Cet épisode est intéressant à plus d'un titre. Le principal témoin, M. Chaleil, qui semble
avoir observé avec lucidité et calme, décrit la Bête avec sa coloration traditionnelle,
mais n'y voit qu'un loup. Particulièrement remarquable est la mention, « une bande
noire sur le dos, comme l'ont presque tous les loups. » Historiens et zoologues en discutent âprement ! • Comme à d'autres occasions, la Bête frustrée s'attaque à des animaux. Contrairement
aux autres occasions, elle s'empare cette fois de sa proie pour la dévorer. • Une nouvelle fois, la Bête est accompagnée d'un autre animal plus petit.
10 avril (Vendredi) M. Lafont quitte le Malzieu et se rend sur les lieux; il est guidé par le témoin
de l'attaque des deux enfants. Il trouve beaucoup de sang en différents endroits, des lambeaux
des habits des enfants, et le morceau de peau de la tête du survivant, de la grandeur
de la main, coupé en forme presque triangulaire comme avec un instrument tranchant, sans
447
aucune déchirure. Les cheveux subsistent sur la peau dans leur état naturel. Il fait appeler
tous ceux qui ont vu la bête avant, pendant, ou après l'attaque. Tous s'accordent sur la description.
M. Lafont suit avec eux les différents endroits parcourus; ils trouvent plusieurs
traces, en particulier à l'endroit où la Bête a partagé l'agneau avec l'animal sorti du bois:
plusieurs traces bien marquées du gros et du petit loup, parfaitement arrondies sur le devant,
un peu allongée sur le derrière. Les griffes ne sont pas plus longues que ne le sont ordinairement
celles d'un loup, et même d'un chien mâtin. L'empreinte du plus gros mesure
quatre pouces neuf lignes de longueur sur quatre pouces trois lignes de largeur
[12.6x11.4cm], et celle du plus petit quatre pouces en longueur sur trois pouces huit lignes
en largeur [10.8x9.7]. M. Lafont se rend ensuite au Fraissinet voir le survivant des deux enfants.
De retour au Malzieu M. Lafont prie M. Constand de lui continuer ses soins et se
charge de faire pourvoir aux frais. M. Constand promet d'aller voir l'enfant tous les jours
(Lettre, 17/04). • Bien qu'il ne fasse aucun doute que l'attaque soit due à un animal, on remarque la « précision
chirurgicale » des blessures infligées par les dents ou les griffes. On ne peut donc
pas préjuger d'une intervention humaine dans d'autres cas où cette précision est remarquée.
Jeanne Paulet, 15 ans, est dévorée à la Besseyre-St.-Mary (Acte, 11/04). • Pic indique le 04/04, probablement d’après la lecture du document suivant par Pourcher.
11 avril (Dimanche) La Bête attaque au Besset deux filles qui gardent du bétail dans un pâturage;
l'une prend la fuite, l'autre est égorgée et en partie dévorée (lettre, 17/04). Enterrement de
Jeanne Paulet: « Jeanne Paulet du lieu de la Besseyre, fille légitime à Jean Paulet et à Marie Guy, âgée d'environ quinze
ans, fut dévorée par la bête féroce hier, et aujourd’hui onzième avril mille sept cent soixante sept elle a été
inhumée dans le cimetière de cette paroisse en présence de Jean Charrade et de François Combes qui n’ont
su signer de ce requis. Auzolles desservant. » (A.D. Haute-Loire 6E 28/1; E dép. 144/1). [Doc40] • Pourcher lit « 5 avril » pour la date de l’enterrement. • G9 mentionne un acte de naissance donnant à Jeanne 8 ans révolus au lieu de 15 (naissance
en 1759). Michel Dumas indique que ses parents ne se sont pas mariés à la Besseyre,
et suppose l’existence d’une soeur aînée de même nom née ailleurs. L’acte de
naissance à la Besseyre d’une Jeanne Paulet le 01/02/52 (correspondant à un âge de 15
ans), mais indiquant comme mère Marie Moulin, serait toujours d’après Michel Dumas
celui d’une autre jeune fille.
Enterrement d'Estienne Loubat: « Le onze du mois d'avril 1767 a été inhumé Estienne Loubat, âgé d'environ neuf ans, dévoré par la bête féroce.
Présents Pierre Portal et Jean Martin, illitérés enquis j’ai signé Chaleil prieur. » (Dumas) [Doc104]
13 avril (Lundi) Une fille de 12 ans, Anne Blanc, est dévorée à Bugeac (Grèzes) (Acte, 14/04;
lettre, 17/04). • L’âge d’Anne Blanc est donné d’après la lettre de M. Lafont du 17/04. Au cours de ses
recherches, Michel Dumas a retrouvé des traces de deux jeunes filles de ce nom, toutes
deux filles de Vidal et de Marie Tournary, l’une née le 15/04/51, l’autre le 03/03/53. La
victime aurait donc eu au moins 14 ans.
448
14 avril (Mardi, pleine lune) Enterrement d'Anne Blanc: « Le 13 avril 1767 a été dévorée par la Bête féroce et fut inhumée le lendemain au cimetière de cette paroisse
Anne Blanc de Bugeac, présents Barthelemi Barthelemi [sic] et Benoît Bret du lieu de Grèzes, illittérés
de ce enquis. Laurens Regis, vicaire. » (Registre de Grèzes, Greffe de Riom, A.D. Haute-Loire -E 116/1,
E dép. 226/1) [Doc46].
16 avril (Jeudi) Louise Paulet, du Ménial, près de Grèzes, est retrouvée égorgée et en partie dévorée
(acte, 17/04). Elle avait 17 ans et venait de faire sa première communion (Dumas). • Cubizolles parle de Thérèse Paulet, et cite l’acte du 17/04 en lisant Thérèse.
17 avril-4 mai M. Mercier et le chirurgien Courtois sont à nouveau délégués pour exposer sur la montagne
des cadavres d'animaux empoisonnés (État, 30/06).
17 avril (Vendredi saint) M. Mercier et le chirurgien Courtois couchent à St.-Alban (état, 30/06).
Enterrement de Louise Paulet: « Le 17 avril 1767 a été inhumée dans le cimetière de cette paroisse Louise Paulet, fille légitime à feu Jean,
laboureur, et à Marie Bouchet du lieu du Menial en cette paroisse, y ayant été égorgée et en partie dévorée
par la bête féroce. Présents au convoi Pierre Domezon son beau-frère, illitéré de ce enquis et Antoine Montet
soussigné, tous deux laboureurs dudit lieu du Menial. Chauchat, curé. Montet. » (Registre de Grèzes,
Greffe de Riom) [Doc47].
Lettre de M. Lafont: « Monsieur,
Les bêtes féroces qui avaient depuis quelque temps suspendu leurs ravages viennent de les renouveler
avec plus de fureur qu’elles n'en aient jamais montré ! Depuis une quinzaine de jours il y a eu cinq personnes
de dévorées, six de blessées, et journellement quelqu'une d'attaquée en Gévaudan ou dans la partie
de l'Auvergne qui nous avoisine. Celle qui périt la première fut une fille de neuf à dix ans au lieu de Darnes,
paroisse de La Besseyre-St.-Mary en Gévaudan. Une autre fille âgée de vingt cinq ans fut presque entièrement
dévorée quelques jours après auprès du lieu de Nozeyrolles en Auvergne sur notre frontière. Jeudi de
la semaine dernière une bête attaqua deux enfants âgés d'environ dix ans du lieu de Fraissinet, paroisse de
St.-Privat du Fau en Gévaudan, qui gardaient du bétail dans une prairie; elle en blessa un dangereusement à la gorge, passa ensuite à l'autre qu'elle blessa pareillement, revint au premier à qui elle enleva une partie
de la peau du derrière la tête, et le second ayant voulu prendre la fuite, tout blessé qu'il était, la bête fut
l'égorger. Elle fit ce carnage dans quelques instants et avant que des personnes qui avaient auparavant rencontré
cette bête et qui la poursuivaient fussent à portée de donner du secours à ces enfants, ni qu'ils
eussent pu en recevoir d'un autre homme qui n'était pas éloigné d'eux et qui avait accouru à leurs cris. Celui-
ci fut le premier qui arriva dans la prairie; à son approche la bête emporta à quelques pas de là celui
des deux enfants qu'elle avait égorgé. Cet homme ayant couru après elle, elle lâcha prise, se plaça à huit ou
dix pas de lui, et ne s'éloigna que lorsque les autres survinrent. Elle prit alors la fuite avec la plus grande
vitesse, se jeta sur un troupeau d'agneaux qui étaient dans un pâturage sous la garde de celui à qui ils appartenaient,
enleva un de ces agneaux et gagna une hauteur dirigeant sa course vers un bois d'où sortit une
autre bête qui vint à sa rencontre; elles se partagèrent l'agneau. Tout cela se passa vers une heure après
midi. Je n'étais éloigné que de deux heures de chemin du lieu où ces accidents arrivèrent, me trouvant alors
dans ces cantons pour y faire tirer le sort. J'en fus informé sur le soir, mais trop tard pour m'y rendre, je
n'aurais pu rien reconnaître. J'y fus le lendemain vendredi de grand matin; l'homme qui avait été témoin
des attaques faites par la bête aux deux enfants, et qui avait été le premier à lui faire abandonner celui
qu'elle dévorait, me servit de guide. Je trouvai beaucoup de sang dans différents endroits, des lambeaux des
habits de ces enfants, et le morceau de peau de la tête de celui qui existe encore; il était approchant de la
grandeur de la main, coupé en forme presque triangulaire et comme s'il l'avait été avec un instrument tran-
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chant, il n'y paraissait aucune déchirure, les cheveux étaient sur cette peau dans leur état naturel. Je fis appeler
tous ceux qui avaient vu cette bête avant, lors, ou après ces accidents. Les premiers qui l'avaient aperçue étaient le sieur Chaleil, bourgeois du village de Fraissinet, à qui elle se présenta dans un de ses
champs, et quelques paysans qui travaillaient dans des fonds voisins; la bête s'arrêta à quelques pas du
sieur Chaleil, il la considéra très bien et sans frayeur, cet homme n'en paraît pas par lui même susceptible,
d'ailleurs il y en avait trois ou quatre autres peu éloignés de lui qui venaient le joindre; il me dit avoir eu
tout le temps de la bien considérer, et avoir bien remarqué que ce n'était autre chose qu'un gros loup qui
avait le poil très long, ce poil rougeâtre sur les côtés et gris clair au col et sous le ventre. Il était très fort
sur le devant, levretté sur le derrière, ayant une bande noire sur le dos comme l'ont presque tous les loups,
que lorsque sa queue était pendante elle allait un peu au dessous du jarret, qu'il la relevait quelquefois un
peu vers la pointe. Les mêmes remarques jurent faites par les autres hommes qui vinrent joindre le sieur
Chaleil, et qui examinèrent d'assez près cet animal avant qu'ils lui fissent les uns et les autres prendre la
fuite, et qu'ils se missent à sa poursuite. Ils furent tous uniformes dans la peinture qu'ils m'en firent. Je suivis
avec eux les différents endroits qu'il avait parcourus, nous trouvâmes plusieurs de ces traces mais elles
ne furent nulle part mieux marquées qu'à l'endroit où cette bête avait partagé l'agneau avec celle qui sortit
du bois et qui fut reconnue être pareillement un loup moins grand que l'autre, ainsi que me le certifia celui à qui appartenait cet agneau, qui est un bon paysan et un homme digne de foi; il avait été témoin du partage.
Nous vîmes au lieu où ce partage fut fait plusieurs traces bien marquées du pied du gros et du petit
loup. Ces traces étaient parfaitement arrondies sur le devant du pied, un peu allongées sur le derrière, les
pattes des deux loups y étaient bien développées et elles devaient même l'être à cause des efforts qu'ils
avaient dû faire pour déchirer et se partager l'agneau, d'autant mieux que le paysan prétendit qu'ils se le
disputèrent quelque temps. Nous aperçûmes bien distinctement dans la terre l'impression des ongles, ils
n'étaient pas plus longs que le sont ordinairement ceux d'un loup, et même d'un chien mâtin. Je pris bien
exactement la mesure en longueur et en largeur de la trace des pieds des deux loups: celle du plus gros à
quatre pouces neuf lignes [12.9cm ] de longueur sur quatre pouces trois lignes [11.5cm] de largeur, et celle
du plus petit quatre pouces [10.8cm] en longueur sur trois pouces huit lignes [9.9cm] en largeur. Je fus ensuite
au village de Fraissinet voir celui de ces deux enfants qui vit encore. Il avait la gorge percée d'un
coup de dent à la première attaque et à la seconde le loup lui avait enlevé la peau du derrière de la tête. M.
Constand, chirurgien de la ville du Malzieu qui avait été appelé la veille par M. le prieur curé de la paroisse
de St.-Privat du Fau, avait mis un premier appareil à ses plaies. Cet enfant appartient à de pauvres
gens; étant de retour au Malzieu d'où j'étais parti le matin, je priai M. Constand de lui continuer ses soins
et me chargeai de faire pourvoir aux frais du pansement; il me promit d'aller le voir tous les jours. Le lendemain
de cette vérification, c'est à dire samedi dernier onze de ce mois, une bête attaqua au Besset, paroisse
de la Besseyre-St.-Mary, deux filles qui gardaient du bétail dans un pâturage; l'une prit la fuite et
l'autre fut égorgée et dévorée en partie. Enfin lundi treize une fille de douze ans fut égorgée et presque entièrement
dévorée auprès du lieu de Bugeac, paroisse de Clauzes Grèzes. Aux années 1764 et 1765 où ces
animaux faisaient le plus de ravage, il n'y avait pas eu dans si peu de temps autant de malheurs qu'il en est
arrivé depuis une quinzaine de jours, et il a péri dans cet intervalle autant de personnes que dans tout le
cours de l'année passée. Si jamais l'on a été à portée de bien reconnaître l'espèce de l'animal auteur en tout
ou en partie de ces désastres ce fut sans doute dans ce qui se passa jeudi de la semaine dernière; il fut vu
alors plusieurs fois et de fort près par plusieurs personnes qui reconnurent toutes que ce n'était qu'un loup
secondé vraisemblablement par d'autres; du moins il en parut deux dans cette occasion, et il m'a été assuré
de plusieurs côtés qu'on voyait souvent un gros loup accompagné par un autre plus petit que lui, mais
qu'aux attaques il ne s'en présentait qu'un, et il ne m'est pas revenu que personne ait été encore attaquée
par deux tout à la fois. L'alarme et la consternation n'ont jamais été plus grandes. J'ai proposé à Mgr.
l'évêque de Mende et MM. les commissaires du diocèse de quadrupler la gratification établie pour la destruction
des loups en faveur de ceux qui en tueront dans les cantons où arrivent ces désordres; ils ont bien
voulu y consentir. Je vais en conséquence l'annoncer. Ils m'ont encore autorisé à faire renouveler aux frais
du diocèse l'exécution des méthodes données par ordre du ministère pour la destruction des loups qui avait été plusieurs fois réitérée l'année dernière et que la cessation des malheurs avait fait suspendre depuis plusieurs
mois. J'aurai l'honneur de vous informer du succès qu'elle aura eu. Je n'en attendrais pas beaucoup
des chasses soit générales soit particulières après toutes celles qui ont été faites et qui n'ont servi qu'à effaroucher
ces animaux. Comme ils se laissent approcher il me paraîtrait plus convenable, si vous vouliez bien
450
l'agréer, que les gens qui savent tirer (il y en a nombre dans chaque paroisse) prissent leurs fusils lorsqu'ils
vont dans la campagne, qu'ils se plaçassent à l'affût dans les lieux où les enfants gardent les bestiaux ou du
moins qu'ils eussent leurs fusils avec eux, lorsqu'ils vont travailler sur leur bien, car tous ceux qui furent
présents à ce qui se passa jeudi de la semaine dernière auprès de Fraissinet étaient sans armes, certains
d'entre eux ayant seulement des pioches avec lesquelles ils travaillaient dans leur prés ou dans leurs
champs. J'ai l'honneur de le proposer de même à Mgr. le prince de Beauvau et de vous demander vos ordres à l'un et à l'autre. D'ailleurs si vous trouvez bon de permettre aux paysans de ces cantons d'aller à la campagne
avec leurs fusils il paraîtrait nécessaire de leur enjoindre de les charger avec des balles ou des lingots
et d'ordonner des peines contre ceux qui seraient surpris avec des fusils où il n'y aurait que du plomb,
une pareille charge ne pouvant servir que pour chasser au gibier.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lafont
Mende le 17 avril 1767 » (A.D. Languedoc c. 6772). • Décompte intéressant de M. Lafont: « depuis une quinzaine de jours il y a eu cinq personnes
de dévorées (...) il a péri (...) autant de personnes que dans tous le cours de l'année
passée. » Je recense 7 décès « officiels » en 1766. En comptant que certains ne dépendaient
pas de la juridiction de M. Lafont, le chiffre est cohérent. Il faudrait en revanche
ajouter 8 décès « non-officiels. » • M. Lafont mentionne clairement qu'un seul animal semble responsable des attaques: le
plus grand. • Le poil de l’animal est « très long » en avril: les loups ont-ils encore à cette date leur pelage
d’hiver ? • Le prince de Beauvau remplace M. de Moncan comme gouverneur militaire du Languedoc.
18 avril (Samedi) MM. Mercier et Courtois effectuent divers achats et empoisonnent des animaux
(État, 30/06).
19 avril (Dimanche, Pâques) MM. Mercier et Courtois jettent les animaux empoisonnés dans le
passage qui répond au bois du mont Vufre, du Liconès, de St.-Privat, et les bois de Fraissenet.
Ils achètent une jument morte à St.-Privat ainsi que deux chiens (État, 30/06). • Je ne trouve pas de « Mont Vufre » près de St.-Privat.
20 avril (Lundi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent le bois de Fraissenet et du Liconès, jusqu'au
bois des Couffours. Ils couchent à Brassalière (État, 30/06). Aux alentours de cette
date, Barthélémy Dentil, de Sept-Sols (La Besseyre), âgé de 50 ans, est attaqué dans un
bois trois fois le même jour; la Bête tente d’enlever un petit enfant à ses côtés (Procès-verbal,
20/06). • La date de l’attaque de Barthélémy Dentil est donnée d’après Louis; le procès-verbal
n’indique que « Avril. »
21 avril – 25 avril 1768 95 loups sont tués en Gévaudan (André).
21 avril (Mardi, dernier quartier) MM. Mercier et Courtois empoisonnent le bois du Mont Chauvet
et les dépendances de celui de Notre-Dame de Beaulieu. Ils couchent à Servières, où ils
achètent une vache (État, 30/06).
22-23 avril Un loup enragé dévore plusieurs personnes aux environs de La Rochelle: 21 victimes dont
16 succombent à la rage (Moriceau2).
451
22 avril (Mercredi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent le passage du Ménial, de la Grifoulière,
du Mont et de Giberges. Ils achètent deux chiens, trois brebis et un agneau(État,
30/06).
23 avril (Jeudi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent les bois de Séjas et Mourenne, et partie de
celui de Servières et de Servillanges (État, 30/06).
24 avril (Vendredi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent les bois de Pépinet, de la Louvière, et
partie du bois de Pompeyrin et Sept-Sols, vers les bois de la Besseyre (État, 30/06). • Je ne trouve pas La Louvière.
25 avril (Samedi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent les bois de Servières, et partie du bois de
Servillanges, jusqu’à celui de Pépinet (État, 30/06).
26 avril (Dimanche) MM. Mercier et Courtois empoisonnent les terres et le bois de la Montagne de
Benjasse et du Ménial (État, 30/06). • Je ne trouve pas la montagne de Benjasse.
27 avril (Lundi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent les bois de La Vachellerie près des bois du
Mont Chauvet, sur les hauteurs du bois du Favard (État, 30/06).
28 avril (Mardi, nouvelle lune) MM. Mercier et Courtois empoisonnent et déposent des chiens aux
passages du bois du Mont Chauvet et au passage du bois de la Besseyre-St.-Mary. Achat
d’un chien et coucher à la Besseyre (État, 30/06).
29 avril (Mercredi) La Bête tue et dévore Rose de la Taillère, nièce de M. du Verny de la Védrines
(acte, 30/04). La Bête l’emporte par le cou de devant la porte de sa maison, entre ses deux
frères (probablement Joseph et Laurent) et un autre petit du village de Lair. Deux hommes
en menant les boeufs la rencontrent; on ôte à la Bête sa proie mais elle respire à peine; son
cou est transpercé, et elle meurt en un quart d’heure (lettre, 08/05). MM. Mercier et Courtois
empoisonnent le bois de la Besseyre, celui du Cros et de la Pague, vers les bois de Pépinet
et de Chamblard, et partie de celui de la Soucheyre. A Grèzes, ils achètent cinq brebis
et un chien, et des éponges chez François Porteur (État, 30/06). • Je ne trouve ni Le Cros, ni La Pague.
30 avril (Jeudi) MM. Mercier et Courtois renouvellent le poison dans le bois du Mont Chauvet,
vers celui de Notre-Dame de Beaulieu. Achat de fournitures à Saugues, au Malzieu et à
St.-Alban (État, 30/06). Enterrement de Rose de la Taillère: « Rose de la Taillère, fille légitime de défunt La Taillère du village de Lair, âgée d’environ dix ans, a été égorgée par la bête féroce sive le loup carnassier ce jourd’hui vingt neuf avril devant la porte de la maison,
et a été inhumée le trente dudit mois et an au cimetière de la paroisse en présence de Jean Danti et Claude
Biscarrat dudit village de Lair qui n’ont su signer de ce interpellés; en témoin de ce. Daudet, prieur-curé. »
(A.D. Haute-Loire E dép. 346/3). [Doc45] • Petit problème de dates: « ce jourd’hui 29 avril – inhumée le 30. » Erreur du prieur,
continuation le 30 de l’entrée du 29 ?
Mai La Bête attaque à deux reprises Jean-Baptiste Bergougnoux à La Vachellerie (Paulhac). A
Pontajou, Jacques Pignol, 57 ans, attaqué dans un pré, défend un de ses enfants entre ses
bras (Procès-verbal, 20/06) [Ponta02]. Laurent Vidal, de Servières, 17 ans, est attaqué à
deux reprises durant le mois, mais se défend avec une baïonnette (Procès-verbal, 20/06).
1 mai (Vendredi) MM. Mercier et Courtois se rendent à Saugues, où ils recourent aux services
d’un valet de ville pour acheter treize chiens qu’ils empoisonnent (État, 30/06).
452 • Dans leur état de dépenses, MM. Mercier et Courtois indiquent l’achat des chiens le
30/04.
2 mai (Samedi) MM. Mercier et Courtois empoisonnent le bois du Mont et ceux de Mourenne et
du Ménial (État, 30/06).
3 mai (Dimanche) MM. Mercier et Courtois couchent à Paulhac. Ils empoisonnent le bois du
Mont Chauvet, celui de Notre-Dame de Beaulieu, et les passages de la Brassalière et du Liconès
(État, 30/06). Une fille de 17 ans est tuée à Nozeyrolles. Presque tout de suite après
une fillette de 13 ans est mangée au Besset (lettre, 08/05). • La date de l’attaque de Nozeyrolles est fournie d’après Richard, qui date en revanche du
07/05 l’attaque du Besset, que M. de La Védrines situe « presque tout de suite » après
celle de Nozeyrolles. • Moriceau2 indique le 07 le décès supposé d’une fille de 13 ans au Besset, avec comme
références les A.D. 63 c. 1733.
4 mai (Lundi) Marie Bastide est égorgée au Mont (acte, 05/05). MM. Mercier et Courtois
couchent à Paulhac; ils empoisonnent les bois de la Tenezere, La Pauze, Paulhac, St.-Privat
du Fau, et La Croix du Fau. Ils se rendent ensuite à St.-Alban et Mende.
5 mai (Mardi, premier quartier) Catherine Coutarel, 14 ans, est tuée à Chanteloube en gardant
des bestiaux (acte, 07/05). • Soulier (in Société) indique que la tradition situe le champ où eut lieu l’agression à environ
300m du hameau.
Enterrement de Marie Bastide: « Ce cinq mai 1767 a été inhumée dans le cimetière de cette paroisse Marie Bastide, soeur du mont Carmel,
demeurant au lieu du Mont en cette paroisse, y ayant été égorgée hier par la Bête féroce. Présents Antoine
Bastide son frère et Estienne Mouchet, tous deux laboureurs dudit lieu du Mont, illittérés de ce enquis.
Chauchat. » (Registre de Grèzes, Greffe de Riom, A.D. Haute-Loire 6E 116/1) [Doc48].
7 mai (Jeudi) Enterrement de Catherine Coutarel: « Catherine Coutarel, fille légitime de défunt Jean du village de Chanteloube, âgée d’environ quatorze ans,
a été dévorée par la bête féroce ou loup carnassier le cinq mai, gardant les bestiaux, et son cadavre a été
inhumé au cimetière de la paroisse le sept dudit mois en présence de Pierre et autre Pierre Soulié dudit village
qui n’ont [su] signer; en témoin de ce. Daudet, prieur. Curé. » (Registre paroissial de Nozeyrolles,
A.D. Haute-Loire, E dép. 346/3). [Doc31]
8 mai (Vendredi) Lettre de M. du Verny de La Védrines: « A M. Jaout, à Clermont, 8 mai.
Monsieur, je prends la liberté de vous informer du ravage que cette maudite bête fait dans la paroisse de
Nozeyrolles et d'Auvers, et aux environs. Le 29 du mois d'avril elle emporta une de mes nièces âgée environ
de onze à douze années de devant leur porte entre les deux frères et un autre petit du village de Lair, subdélégation
de Langeac. Deux hommes en menant les boeufs la rencontrèrent qu'elle la menait par le cou, on la
lui ôta mais à peine elle respirait, son cou était tout percé, dans un quart d’heure elle mourut, chagrin,
monsieur, bien triste pour une famille. Dans Chanteloube, paroisse de Nozeyrolles d'Auvers, emporta aussi
une autre fille âgée d'environ quatorze années, en gardant deux vaches, cela arriva le 4 mai que j'ai su aujourd'hui; à Nozeyrolles même paroisse, mangea aussi une autre fille quelque temps avant âgée environ de
dix-sept années, en mangea aussi presque tout de suite une autre au Besset, âgée environ de treize années,
sans y comprendre autres deux ou trois à des distances de moi environ une lieue, de sorte, monsieur, que
453
nous voilà dans bien des peines, Dieu le veut, nous le méritons, mauvais pays, mauvaises gens, et mauvais
vivre aussi, avec d’argent il faut l'on prie pour avoir quelque peu de blé... Du Verny de La Védrines. »
(A.D. P.-de-D. c. 1733). • Cette lettre est incorrectement datée de 1765 in Fabre. • L’attaque du 04/05 est probablement celle de Catherine Coutarel le 05/05.
14 mai (Jeudi) Tradition (Lettre de Mouton, St.-Julien-des-Chazes, 05/12/1888, in Pourcher): « Au village de Légal elle dévora un enfant. Le nommé Raymond s’était marié deux fois. Il avait un fils de
ses premières noces et un autre des secondes. Cette marâtre ne voyait jamais d’un bon oeil le premier fils de
son mari. Elle l’envoie un soir chercher de l’eau, et comme le sien voulait le suivre, elle lui dit: « Reste ici;
si la Bête pouvait le manger, ça ne serait pas un grand dommage. » Mais l’enfant continua à le suivre et arrivés
tous les deux à la fontaine, la Bête fit son choix, elle prit le plus petit et alla le manger dans un ravin
non loin du village. » • Les documents relatifs à cette attaque sont longuement discutés dans G9. Ils ne
semblent pas corroborer la tradition orale; un acte de décès de Vidal Raymond daté de
ce jour correspondrait à un homme adulte, mort après avoir reçu les sacrements. Son
fils, également nommé Vidal, né en 1757, est encore en vie en 1783.
16 mai (Samedi) Marie Denty, 12 ans, est dévorée à Sept-Sols (Acte, 17/05).
17 mai (Dimanche) Enterrement de Marie Denty: « Marie Denty de Sepsol, âgée d'environ douze ans, fut dévorée par la bête féroce le seize de mai mille sept
cent soixante sept et a été inhumée le dix sept du susdit mois dans le cimetière de cette paroisse en présence
de Jean et Pierre Chastel qui ont signé avec moi. Auzolles, desservant. Chastel, P. Chastel. » (A.D. Haute-
Loire 6E 28/1, E dép. 144/1) [Doc33] • La signature des Chastel sur cet acte a donné lieu à de nombreuses discussions, certains
l’interprétant comme le repentir de criminels liés à la Bête, sans corroborations probantes.
La signature compliquée de Jean Chastel a également servi, sur des bases graphologiques
hasardeuses, à étayer son implication. On relève en fait des signatures des
Chastel depuis 1730.
c. 20 mai (Mercredi, dernier quartier) Antoine Laurent de Servières, 12 ans, est attaqué mais secouru
par un homme (Procès-verbal, 20/06). • L’attaque est datée d’un mois avant le procès-verbal du 20/06.
20 mai (Mercredi, dernier quartier) Sébastien Biscarrat, 11 ans, succombe à ses blessures quelques
heures après avoir été attaqué au village des Costes, paroisse de Clavières (Acte, 21/05). • Victime découverte récemment par Jean Richard, Bernard Soulier et Daniel Brugès.
21 mai (Jeudi). Enterrement de Sébastien Biscarrat: « Le vingt mai mille sept cent soixante sept est décédé mort des blessures que lui avait faites la bête
quelques heures avant Sébastien Biscarrat, fils de Louis, métayer habitant des Costes, âgé d’entour 11 ans,
et a été enseveli le vingt un dudit mois dans le cimetière de cette paroisse en présence dudit Louis, père,
soussigné, et de Pierre Hugon, laboureur, habitant de Clavières, qui n'a su signer de ce interpellé suivant
l'ordre. Biscarrat. Lèbre curé » (AD Cantal 5 MI 108/3) [Doc312]
454 • Acte dupliqué aux Archives communales de Clavières. • Lèbre est vicaire de Clavières.
27 mai (Mercredi, nouvelle lune) André Hugon, 13 ans, de Chanteloube, est tué tandis qu’il garde
des bêtes (acte, 28/05). Joseph Meyronnenc, 15 ans, de Servières, est dévoré (acte, 28/05).
Laurent Vidal assiste à la scène (Procès-verbal, 20/06). • Le procès-verbal du 20/06 indique « depuis entour quinze jours, » ce qui suggérerait les
alentours du 05/06, une dizaine de jours plus tard.
28 mai (Jeudi, Ascension) Enterrement de Joseph Meironenc: « Le vingt sept mai mille sept soixante sept a été égorgé par la bête cruelle Joseph Meironenc, du lieu et
paroisse de Servières, âgé d’environ quinze ans, et le lendemain a été inhumé au cimetière du dit Servières,
tombeau de ses prédécesseurs, en présence de Vidal Vignial, laboureur, et de Pierre Pichot, tisserand de
Servieres, qui ont dit ne savoir signer; en foi de ce me suis signé Combeuil, curé. » (Registre de Servières)
[Doc51]
Enterrement d’André Hugon: « André Hugon, fils de Guillaume Hugon, âgé d’environ onze ans, du village de Chanteloube de cette paroisse,
ayant été dévoré par la bête féroce, gardant les bestiaux le vingt-sept mai, fut inhumé le lendemain
au cimetière de la paroisse en présence de Louis Cornu, Jean Coutarel et autres habitants dudit Chanteloube
qui n’ont su signer de ce interpellés; en témoin de ce Daudet, prieur-curé » (A.D. Haute-Loire E dép.
346/3) [Doc30] • Bien que l’acte lui donne 11 ans, son acte de naissance nous permet de savoir qu’André
avait 13 ans.
Fin mai – début juin François Lorent, de la Vacheresse (Venteuges), âgé de 32 ans, est attaqué (Procèsverbal,
20/06). • Cette attaque est datée d’environ 3 semaines avant le procès-verbal du 20/06.
Juin Les d’Enneval adressent directement à M. de l’Averdy une proposition nouvelle pour détruire
les loups dans les trois provinces de Normandie, Perche et Maine: financer un équipage
spécifique de 3 valets de limiers, 1 piqueur et 30 chiens dont ils se proposent de
prendre la direction. Cette proposition resta sans doute lettre morte (Kempf). Un premier
pèlerinage a lieu à la chapelle Notre-Dame-d'Estours [Estours]. Second pèlerinage, à
Notre-Dame-de-Beaulieu. Tous les prêtres avec leurs paroisses des environs s’y rendent en
procession. On fait des offrandes, des communions nombreuses. On y fait brûler des
lampes et des cierges. Chastel y fait bénir des balles et son fusil, il implore avec instance
les secours de la Sainte-Vierge; on y fait dire un grand nombre de messes (Pourcher). • Boyac donne les dates du 7 et 14 juin pour les pèlerinages, ce qui est plausible, s’agissant
de deux dimanches, le premier correspondant à la Pentecôte.
Tradition: « On dit que dans ces jours-là, le vacher de Redon, dit Payre d’Auvers, gardait les vaches à La Tenezere et
la Bête féroce chercha tout le jour le moyen de pouvoir le saisir. Elle allait s’embourber et ensuite, elle venait
se secouer auprès de lui en lui jetant la boue dessus, afin de lui faire tourner le dos et profiter du moment
pour le saisir. Mais le vacher, sa hallebarde à la main, ne lui céda pas un instant. Elle se retirait et re-
455
venait pour le surprendre. Elle faisait semblant de fuir et dans un instant elle fondait sur lui. La Bête était
furieuse de ne pouvoir pas terrasser le vigoureux vacher. En rentrant le soir, elle vint lui séparer deux génisses
des autres, et les fit rentrer dans le bois pour s’attirer le vacher, qui les abandonna. Arrivé à la maison,
il le dit à son maître, qui tout en regrettant bien ses génisses, jugea à propos de les abandonner aussi,
mais elles furent le lendemain devant la porte sans la moindre égratignure. » (Pourcher)
5 juin (Vendredi) Barthélémy Moussier de Meyronne, est poursuivi par la Bête. Antoine Veyrier,
de Pompeyrin, environ 12 ans, est attaqué par la Bête. Son compagnon Jean Bourrier,
grimpé dans un arbre, vient à son secours, ainsi qu’un homme. Poursuivie, la Bête lâche
prise (Procès-verbal, 20/06).
6 juin (Samedi) Antoine Dentil, de la Veysseyre (Servières), 14 ans, est attaqué dans un bois. Il
porte à la Bête plusieurs coups de baïonnette (Procès-verbal, 20/06).
12 juin (Vendredi, pleine lune) Catherine Chautard, 9 ans, est dévorée aux Couffours (Acte,
13/06). Une attaque mortelle à Nozeyrolles et une à Julianges (Boyac).
13 juin (Samedi) Enterrement de Catherine Chautard: « Ce treize juin mille sept cent soixante sept a été enterrée Catherine Chautard, fille à Jean Chautard, défunt,
et à Marie Poule, femme de Bertrand Raoul, des Couffours Hauts en cette paroisse du Malzieu, âgée
d'environ neuf ans, qui fut dévorée hier par la bête féroce qui habite ce pays ci, lequel enterrement a été fait
par nous soussigné en présence d’André Portal et de Pierre Verdier enterrements [?] habitants du Malzieu
et autres qui n’ont pu signer de ce enquis. Constand, curé. » (Dumas) [Doc105]
15-17 juin Joseph Regourd, Jean-Jacques Laurent et Baptiste Lonjon de Servillanges font lâcher à la
Bête Guillaume Barthélémy qu’elle avait surpris en gardant le bétail (Procès-verbal,
20/06). • Louis indique cette attaque « quelques jours après » le pèlerinage du 14, et avant le 18.
17 juin (Mercredi) Vers 17 heures Jeanne Bastide, âgée de 19 ans, est égorgée au Sanil, communal
de Lesbinières (Desges). C’est la dernière victime connue (acte, 18/06). • Le procès-verbal du 20 indique une attaque le 18 sur la paroisse de Desges. C’est probablement
une erreur de date (celle de l’enterrement prise pour celle de l’attaque), mais
certains auteurs y voient l’indice d’une autre attaque – ou d’un complot.
Pourcher rapporte une tradition (lettre de Miramond Aug., Langeac, 07/09/1889) qui peut
se rapporter à cette attaque: « Mon père se souvient, étant enfant, d’avoir entendu dire par son père à Lesbinières, son village natal,
commune de Desges, canton de Pinols, qu’un jour deux jeunes filles allaient porter le manger de leurs parents,
qui travaillaient dans les terres. Arrivées sous un blé prêt à moissonner attenant à un bois appelé
Combès, nom du terroir entre Lesbinière à Desges, la Bête sortit de ce blé et attaqua une de ces filles, qui
n’eut que le temps de dire à sa compagne: « Je suis perdue, adieu. » Quand on vint pour ramasser les
restes de cette malheureuse fille, on trouva que la couture du devant de sa robe avait été décousue, comme
si une personne l’avait fait. »
18 juin (Jeudi, Corpus Christi) Enterrement de Jeanne Bastide: « Le dix septième juin 1767, Jeanne Bastide de Lesbinières, âgée de 19 ans, à 5 heures du soir a été dévorée
par un loup carnassier au Sanil, commun de Lesbinières, ayant fait sa première communion cette année,
et le dix huit a été enterrée en présence de Jacques Langlade, Claude Biscarrat et Jean Soulier, tous de Lesbinières,
qui n’ont su signer de ce requis. Molherat, curé. » (A.D. Haute-Loire, E dép. 147/2). [Doc38]
456 Le marquis d'Apcher, avisé, assemble une douzaine de chasseurs et part vers onze heures
du soir battre les bois de la pente nord du Mont Mouchet (Procès-verbal, 20/06). Les chasseurs
sont Jean Chastel, Pierre Chastel, Antoine Chastel, Jean-François Chastel, Pierre
Roux, Jean-Pierre Valet, Antoine Tournaire, Jean Taraire, François Lebre, Pierre Laborie,
Jean-Pierre Chassefeyre et Pierre Pomier (Fabre, d’après F. André). • Pourcher ne lie pas la chasse du 19 à l’attaque de Jeanne Bastide, qu’il ne mentionne
pas clairement (« une jeune fille qu’il avait dévoré vingt-quatre ou trente heures avant
sa mort, entre Pébrac et le domaine de Mende, appartenant à M. d’Apcher; et
d’ailleurs après sa mort, on n’entendit plus parler d’aucun désastre »); pour lui, « on
dut le jour du pèlerinage [à N.D. de Beaulieu], déterminer le vendredi 19 juin pour une
chasse à La Tenezere, où la Bête faisait son habitation régulière depuis quelques
jours. » Pourcher, rappelons-le, n’avait pas accès au rapport Marin, qui décrit les circonstances
de la chasse. Pourcher parle également de 300 chasseurs ou batteurs. Ce
n’est pas incompatible avec la mention de « 12 chasseurs » par ailleurs: 12 chasseurs armés,
près de trois cent batteurs. • La forêt de la Ténezère n’avait pas son ampleur d’aujourd’hui. La carte de Cassini en
montre bien les limites réduites, ce que confirment des cadastres ultérieurs. Une troupe
de 300 batteurs et 12 chasseurs paraît en mesure de l’avoir battue efficacement.
19 juin (Vendredi, dernier quartier) Le marquis d’Apcher a connaissance de la Bête; à dix heures
un quart il poste ses tireurs (lettre, 28/07). Jean Chastel, posté à la Sogne d'Auvers, [Sogne]
lit les litanies de la vierge (Pourcher, tradition familiale). M. d'Apcher, avec deux de ses
hommes, aperçoit la Bête, suivie d'un animal plus petit qu'elle, tacheté de blanc sur le col
et sous le ventre, peut-être sa femelle. On lâche les chiens qui se rebutent; un seul, plus
hardi que les autres, poursuit le gros animal, qui se retourne pour le dévorer (lettre, 28/07).
Quand la Bête paraît, Chastel la reconnaît fort bien, mais finit ses prières, ferme son livre,
plie ses lunettes dans sa poche, épaule son fusil, fait feu (Pourcher). Le coup est chargé
d'une balle et de cinq chevrotines. La balle traverse la nuque et fracasse les quatre premières
vertèbres; une chevrotine lui casse la jambe gauche du devant. La Bête pousse un
grand hurlement et tombe raide morte. Il n’est pas possible de courir après l'autre animal
qui se sauve dans le bois. Le marquis d'Apcher remet la chasse à un autre jour et descend à
Auvers. Un paysan lui assure s'être battu contre la Bête l'année précédente, et l'avoir blessée
d'un coup de baïonnette au-dessus de l'oeil gauche. M. de la Védrines réaffirme l’avoir
tirée deux ans auparavant et l'avoir blessée à la cuisse gauche avec une balle. Presque tous
les paysans du lieu assurent l'avoir vue plusieurs fois de fort près, et qu'ils pourraient la reconnaître.
Quand l'animal arrive, on lui examine la tête et la cuisse; on trouve les cicatrices
des deux blessures et tous reconnaissent la Bête. Elle est portée le soir au château de
Besques (lettre, 28/07). • Les anecdotes rapportées par Pourcher ne semblent pas refléter la même atmosphère
que celle de la lettre du 28/07. Tant qu’à faire un choix, la lettre semble s’appuyer sur
un témoignage plus direct. • La blessure à l'oeil gauche mentionnée par le paysan, ainsi que celle à la cuisse mentionnée
par M. de la Védrines, apparaissent également dans le procès-verbal du 20. • La localisation traditionnelle de la « Sogne d’Auvers » est contestée entre autres par
Boyac, mais défendue par Soulier. Plusieurs indices plaident en sa faveur: 1) A l’époque
(cf. carte de Cassini) la Sogne se trouvait bien en limite de la forêt, comme l’indique le
rapport du 20/06. 2) La lettre du 28/07 indique que la chasse finie, la troupe « descendit à Auvers, » ce qui est le cas quand on vient de la Sogne. 3) La Sogne est encore aujourd’hui
un « passage » à gibier.
Tradition (certificat du maire de St.-Julien-des-Chazes, 04/12/1888, in Pourcher):
457 « Il est de tradition certaine que lorsque le seigneur d’Apcher, habitant Chambelève, commune de Charraix,
apprit que l’artisan Jean Chastel avait tué la Bête, il le fit appeler et il glissa la pièce, afin qu’il le
laissât glorifier de l’honneur de l’avoir tuée; mais l’affaire ne put se passer en secret, et dévoilée, elle échoua car il était trop notoire que Jean Chastel l’avait tuée lui-même. D’après la tradition la plus avérée,
c’est alors que M. le marquis d’Apcher lui acheta son fusil... »
20 juin (Samedi) Il y a grande affluence de monde à Besques pour voir la Bête. M. de la Mothe arrive
le soir et constate avec regret que les chirurgiens (MM. Boulanger et fils), peu aguerris,
ont endommagé l’animal. Il procède à l’examen (Lettre, 28/07). Procès-verbal: « Aujourd’hui, 20ème du mois de juin mille sept cent soixante sept, nous Roch Étienne Marin, notaire royal,
bailli de l’abbaye royale des Chazes, St.-Arcons, de la baronnie de Prades, Besques de Charraix, commis à
la subdélégation de Langeac, pour le bon plaisir de Mgr. de Ballainvilliers, intendant de cette province
d’Auvergne, en l’absence de M. le subdélégué, sur ce que nous avons appris que M. le marquis d’Apcher,
fort occupé des ravages affreux que faisait, depuis plusieurs années, une Bête féroce sur les frontières de
cette province d’Auvergne et de celle du Gévaudan pour la destruction de laquelle il avait fait une infinité
de chasses, mais infructueuses, et qu’enfin, cette bête ayant encore paru dans la paroisse de Nozeyrolles et
la paroisse de Desges, le 18 du présent mois et dévoré un enfant ce même jour, M. le marquis d’Apcher en
aurait été averti et serait parti ce même jour 18 du présent mois sur les 11 heures du soir avec quelques
chasseurs de sa maison et quelques autres de ses terres qu’il assembla précipitamment, en tout au nombre
de 12, s’étant transporté dans sa forêt sur la montagne de Margeride, [ayant] posté ses gens, battu cette forêt
et ensuite celle de M. le Marquis du Pons, cet animal féroce se serait présenté, sur les 10 heures un
quart du matin du jour d’hier, 19 du présent, à un de ces chasseurs nommé Jean Chastel du lieu et paroisse
de La Besseyre-St.-Mary, lequel tira un coup de fusil à cet animal duquel il tomba mort au bord de la forêt
appelée la Tenezere, de la paroisse de Nozeyrolles.
M. le marquis d’Apcher ayant fait transporter cet animal à son château de Besques, paroisse de Charaix,
nous avons jugé à propos de nous y rendre pour en faire la vérification, et étant au château de Besques, M.
le marquis nous a fait représenter cet animal qui nous a paru être un loup, mais extraordinaire et bien différent
par sa figure et ses proportions des loups que l’on voit dans ce pays. C’est ce que nous ont certifié plus
de 300 personnes de tous les environs qui sont venues le voir.
Plusieurs chasseurs et beaucoup de personnes connaisseuses nous ont effectivement fait remarquer que
cet animal n’a des ressemblances avec le loup que par la queue et le derrière. Sa tête, comme on le verra
par les proportions suivantes, est monstrueuse: ses yeux ont une membrane singulière qui part de la partie
inférieure de l’orbite venant au gré de l’animal recouvrir le globe de l'oeil. Son col est recouvert d’un poil
très épais d’un gris roussâtre traversé de quelques bandes noires. Il a, sur le poitrail, une grande marque
blanche en forme de coeur. Ses pattes ont 4 doigts armés de gros ongles qui s’étendent beaucoup plus que
celles des loups ordinaires. Elles ont, ainsi que les jambes qui sont fort grosses, surtout celles du devant, la
couleur de celles du chevreuil. Cela nous a paru une observation remarquable parce que, de l’avis de ces
mêmes chasseurs personnes connaisseuses et de tous les chasseurs, on n’a jamais vu aux loups de pareilles
couleurs. Il a encore paru à propos d’observer que ses côtes ne ressemblent pas à celles du loup, ce qui
donnait à cet animal la liberté de se retourner aisément, au lieu que les côtes des loups étant obliquement
posées, ne lui permettent pas cette facilité.
Les proportions que nous avons fait prendre de cet animal sont:
Longueur depuis la racine de la queue jusqu’au sommet de la tête: 3 pieds [97.44cm]
Depuis le sommet de la tête jusque entre les 2 grands angles des yeux: 6 pouces [16.2cm]
Des grands angles des yeux jusqu’au bout du nez: 5 pouces [13.5cm]
Largeur d’une oreille à l’autre: 7 pouces [18.9cm]
Ouverture de la gueule: 7 pouces [18.9cm]
Largeur horizontale du col: 8 pouces 6 lignes [22.8cm]
Largeur des épaules: 11 pouces [29.7cm]
Largeur à la racine de la queue: 8 pouces 6 lignes [22.8cm]
Longueur de la queue: 8 pouces [21.6cm] [lire 1 pied 8 pouces, soit 54.1cm]
458
Diamètre de la queue: 3 pouces 6 lignes [9.3cm]
Longueur d’oreille: 4 pouces 6 lignes [12cm]
Largeur du front au-dessous des oreilles: 6 pouces [16.2cm]
Distance entre les 2 grands angles d'yeux: 2 pouces 6 lignes [6.6cm]
Longueur de l’humérus: 8 pouces 4 lignes [22.4cm]
Longueur de l’avant bras: 8 pouces [21.6cm]
Longueur de la dernière articulation jusque aux ongles: 7 pouces 6 lignes [20.1cm]
Longueur de la mâchoire: 6 pouces [16.2cm]
Largeur du nez: 1 pouce 6 lignes [3.9cm]
Largeur des mâchelières inférieures: 1 pouce 3 lignes [3.3cm]
Longueur des incisives: 1 pouce 3 lignes [3.3cm]
Longueur des mâchelières inférieures: 6 lignes [1.2cm]
Longueur des mâchelières supérieures: 1 pouce 1 ligne [27.2cm]
Longueur de la langue: 14 pouces depuis sa racine [37.8]
Largeur des yeux: 1 pouce 3 lignes [3.3cm] Épaisseur de la tête: 7 pouces [18.9cm]
Jambes de derrière de la 1ère à la 2ème articulation: 7 pouces 2 lignes [19.3cm]
De la 2ème à la 3ème articulation jusqu’aux ongles: 10 pouces [27cm]
Largeur des pattes: 4 pouces 6 lignes [12cm]
De la châtaigne au bout de la patte: 6 pouces [16.2cm]
Longueur de la verge: 7 pouces [18.9cm]
La mâchoire supérieure est garnie de 6 dents incisives, la 6ème étant plus longue que les autres. Deux
grandes lanières ou crochets éloignées des incisives et de la hauteur d’un pouce 4 lignes [3.6cm], d’un diamètre
de 6 lignes [1.4cm], 3 dents molaires, dont une assez petite et 2 grosses, une 4ème molaire plus
grosse que les autres et à laquelle est presque unie la 5ème et avant dernière qui est divisée en 2 parties
dont une s’étend perpendiculairement et l’autre s’allonge horizontalement dans l’intérieur du palais et enfin
une 6ème molaire.
La mâchoire inférieure est garnie de 22 dents, savoir 6 incisives et de chaque côté une lanière semblable
aux supérieures, 7 molaires, la 1ère très petite et éloignée de la lanière, les 3 suivantes sont plus grandes et
semblables à la 2ème et 3ème molaire supérieure, la 5ème plus grosse et longue est divisée en trois parties
dont l’antérieure est moins longue, la 6ème assez grande a 2 éminences antérieures et latérales, la 7ème est
très petite et presque égale.
Nous avons remarqué une blessure à trois lignes [0.7cm] au-dessous de l’articulation de la cuisse droite
tant intérieurement qu’extérieurement et avons touché, au jarret, trois grains de plomb. On nous a assuré
que cette blessure devait être celle que lui fit le sieur de La Védrines, écuyer, par un coup de fusil, il y a 2
ans ou entour, plus une autre blessure ancienne à la cuisse gauche, près de l’articulation, plus une ancienne
blessure au-dessus de la paupière de l'oeil gauche qui paraît avoir été faite par un instrument tranchant.
Enfin, cet animal a reçu le coup mortel par un coup de fusil qui lui a percé le col, coupé la trachée artère
et cassé l’épaule gauche.
Sur le nombre des habitants de la campagne ici assemblés, les ci-après dénommés ont reconnu cet animal
et assuré être le même qui a fait tant de ravages.
Pierre Aret de Servillanges, paroisse de Venteuges a dit lui avoir tiré, au printemps 1766, le coup de fusil
ci-dessus désigné à la jambe gauche.
Jean Pierre Loudes de la Veysseyre, paroisse de la ville de Saugues, âgé de 22 ans, a dit avoir fait quitter
prise à cette Bête qui tenait une fille du village de Sauzet au printemps 1766, à laquelle Bête il porta un
coup de baïonnette.
Joseph Regourd, Jean-Jacques Laurent et Baptiste Lonjon de Servillanges ont dit lui avoir fait abandonner
le nommé Guillaume Barthélémy qu’elle avait surpris en gardant le bétail.
François Lorent, de la Vacheresse, paroisse de Venteuges, âgé de 32 ans, a dit avoir été attaqué par
cette Bête depuis entour 3 semaines.
459
Joseph Chassefeyre du lieu de Fraisse, paroisse de Chanaleilles en Gévaudan, a dit avoir été attaqué par
cette Bête, il y a un an; elle arrêta ses boeufs attelés à un char, il eut beaucoup de peine à s’en défendre,
quoique armé d’un bigot.
Antoine Plantin, de Servières, paroisse de Saugues, âgé de 40 ans, a dit que c’est le même animal qui lui
enleva sa fille le 2 mars dernier, que l’ayant poursuivie entour 500 pas il la perdit de vue dans un bois et sa
fille en fut dévorée.
Barthélémy Simon, de Servières, paroisse de Saugues, âgé de 22 ans, a dit être le même animal qui
l’avait attaqué dans un pâtural au mois de septembre dernier et auquel il tira un coup de fusil.
Laurent Vidal de Servières, âgé de 17 ans, a dit que le même animal l’avait attaqué en 2 différents jours
au mois de mai dernier, qu’heureusement, il était armé d’une baïonette, sans quoi il aurait péri. Il a ajouté
avoir vu cette même Bête dans un pâtural depuis entour quinze jours qui mangeait un enfant de Jacques
Meironenc.
Antoine Laurent, de Servières, âgé de 12 ans, a dit avoir été attaqué par cette Bête, il y a un mois, et que
sans le secours d’un homme, il aurait péri.
Jean Bergougnoux, du mas de Montchauvet, paroisse de Saugues, âgé de 48 ans, nous a dit que cette
Bête est la même qui lui dévora un garçon de 9 ans au mois de mars 1766, qu’il l’avait poursuivie pour lors
longtemps, mais inutilement. Il a ajouté que cette bête l’attaqua au mois de mars dernier, qu’il en aurait été
dévoré s’il n’avait été armé d’une pelle ferrée.
Anne Chabanel de Viallevieille, paroisse de Saugues, âgée de 17 ans, a dit que cette même Bête l’avait
attaquée au mois d’août 1766, et qu’elle lui porta en vain plusieurs coups de bayonnette.
Marguerite Dentil, de Viallevieille, âgée de 32 ans, a dit que cette Bête l’avait attaquée le carême dernier
et que sans une cognée dont elle était armée, elle aurait péri.
Marie Reboul de la Veysseyre, âgée de 19 ans, a dit que c’était la même Bête qui l’avait attaquée le Carême
dernier, et nous a montré 3 blessures qu’elle lui fit au-dessus du muscle du bras droit et une autre de 6
pouces en longueur, depuis le haut du pariétal jusque au derrière de la joue et lui emporta l’oreille. La
réunion des chairs n’est pas encore faite.
Jean Chassefeyre de la Veysseyre, âgé de 44 ans, a dit que cette Bête est la même qui dévorait ladite Marie
Reboul et que ce fut lui qui lui fit lâcher prise. Élisabeth Molhérat de la Veysseyre, paroisse de Saugues, âgée de 28 ans, a dit que c’était la même Bête
qui dévorait ladite Marie Reboul au secours duquel elle accouru avec ledit Jean Chassefeyre.
Antoine Dentil de la Veysseyre, âgé de 14 ans, a dit avoir été attaqué par cette même Bête dans un bois
le 6 du présent mois, et qu’il lui porta plusieurs coups de baïonnette.
Catherine Freycenet de la Veysseyre, âgée de 42 ans, a dit avoir été attaquée par cette Bête au mois de
juillet 1766.
Pierre Combeuil de la Veysseyre, âgé d’environ 22 ans, a dit avoir vu cette Bête, il y a deux ans, qui tenait
un enfant de huit ans qu’elle avait terrassé et qu’elle aurait dévoré sans le secours du père de cet enfant.
Jean Tessèdre du lieu de Meyronne, paroisse de Venteuges, âgé de 29 ans, a dit avoir été attaqué 2 fois
par cette même Bête depuis entour 18 mois.
Jean-Pierre Guilhe du Rouve, paroisse de Venteuges, âgé de 40 ans, a déclaré avoir été mordu par cette
même Bête à la hanche gauche, il y a 2 ans.
Barthélémy Moussier de Mourrennes, paroisse de Venteuges, a dit avoir été poursuivi par cette même
Bête le 5 du présent mois.
Jean-Baptiste Bergougnoux de Vachellerie, paroisse de Paulhac, en Gévaudan, a dit avoir été attaqué
par cette même Bête deux fois dans le courant de mai dernier.
Antoine Veyrier de Pompeyrin, paroisse de la Besseyre, en Gévaudan, a dit avoir été attaqué par cette
Bête le 5 du présent mois.
Jean Bourrier du dit lieu de Pompeyrin, âgé de 12 ans, a dit qu’étant sur un arbre, cette même Bête vint
prendre au pied de cet arbre un autre enfant de son âge, que lui y accourut avec un homme qui se trouva
aux environs et que cette Bête, se voyant poursuivie, quitta prise.
Barthélémy Dentil, de Septsols, paroisse de la Besseyre, âgé de 50 ans, a dit que cette même Bête l’aurait
attaqué dans un bois pendant 3 fois le même jour, au mois d’avril dernier, et qu’elle fit tous ses efforts
pour enlever un petit enfant qui était à côté de lui.
460
Jacques Pignol, de Pontajou, paroisse de Venteuges, âgé de 57 ans, a dit que cette même Bête, au mois
de mai dernier, se présenta à lui dans un pré et voulait enlever un de ses enfants qu’il avait entre ses bras.
Tout ce grand nombre d’habitants nous ont certifié que le ravage de cet animal était si affreux que depuis
les fêtes de Pâques dernières, il aurait dévoré, en différents endroits des frontières du Gévaudan et
d’Auvergne, au moins 25 personnes. Toutes les démonstrations ci-dessus ayant été faites citées proportions
tirées par maître Antoine Boulanger et Court–Damien Boulanger, maîtres en arts de chirurgie, habitants de
la ville de Saugues, en présence de M. Jean-Baptiste Aiguillon de Lamothe, docteur en médecine habitant
de la ville de Saugues, dans la dissection de cet animal, nous ont fait voir que la tête laissant un vide à ses
côtés imite parfaitement la proue d’un vaisseau et ont tiré de l’estomac un os qu’ils ont dit être la tête du fémur
d’un enfant de moyen âge.
Ils nous ont aussi fait remarquer que cet animal, depuis la patte de devant jusqu’à l’épine, a la hauteur
de 2 pieds 4 pouces [75.76cm] et que ses yeux sont de couleur rouge cinabre.
Et nous ayant requis M. le marquis d’Apcher et M. le comte d’Apcher, son père, s’ils voulaient cet animal
es mains et sous le chargement du sieur Desgrignard, brigadier de maréchaussée à Langeac, ici présent,
sur notre réquisition avec 2 cavaliers de sa brigade pour être envoyée à Mgr. de Ballainvilliers, intendant
de cette province, MM. les comte et marquis d’Apcher nous ont répondu que Mgr. de Ballainvilliers
n’était pas actuellement à Clermont et qu’ils jugeaient à propos de garder cet animal pour en disposer euxmêmes
de la manière la plus convenable.
De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal en quatre copies que nous avons signées avec
lesdits sieur de Lamothe, Boulanger et ledit sieur Desgrignards et en avons laissé 2 à M. le marquis d’Apcher
qui les a requis et une 3ème devant être envoyée à Mgr. de Ballainvilliers, intendant.
Fait ledit jour et an que dessus.
Marin, commis à la subdélégation de Langeac, Agulhon de Lamothe doct. Boulanger Court-Damien;
Boulanger, maître chirurgien, Desgrignard, brigadier. » (B.N., liasse F 10-476, fonds agriculture, destruction
des animaux nuisibles) [Doc208, 209] • Le rapport indique une apparition et une attaque de la Bête le 18; la dernière recensée
est en fait le 17. Cubizolles s’étonne que Jeanne Bastide ne soit pas nominalement mentionnée
et ne croit pas que l’os retrouvé en provienne naturellement. Voir aussi 28/07. • Il a été suggéré qu’une pellicule rougeâtre apparaît dans les yeux des canidés morts.
Cette information demande a être confirmée. D’après le vétérinaire Georges Castres
(1985), « C'est une formation normale dans l'oeil de la plupart des mammifères et des
oiseaux qui est vestigiale chez l'homme, on l'appelle troisième paupière ou corps clignotant
ou membrane nictitante. Ce qui prouve le peu d'habitude de l'anatomie animale
du praticien... » (information transmise par Soulier, liste). Pour Boyac, « cette caractéristique
n’est pas observable systématiquement sur tous les canidés, seulement sur
deux races de chiens: les mâtins de Naples et les Danois. » • La tache blanche du poitrail n’apparaît pas chez le loup (Boyac). • Hormis la longueur de la queue, la largeur à la racine de la queue est la seule mesure
qui diffère selon les sources: 8 pouces 6 lignes [22.8cm] ici, 10 pouces 6 lignes
[28.2cm] dans la lettre du 28/07, 3 pouces 6 lignes [9.3cm] chez Lisle de Moncel. Lisle
de Moncel indique également comme « longueur des gencives » ce que le procès-verbal
désigne comme « longueur des incisives. » • S’il s’agit d’un loup, il serait plutôt petit (97.44cm sans la queue, contre 120cm en
moyenne) mais lourd (53 kg contre 35), avec de petits crocs (3.3cm contre 6 à 7). La
longueur de la langue, la taille des oreilles ne sont pas celles des loups. • La formule dentaire correspond à celle d’un canidé adulte. S. Gagnière a reconstitué la
dentition de la Bête d’après le rapport. [Dentition] • Si les trois plombs reçus par la Bête ont bien été tirés le 12/06/65, il y a identité entre la « Bête de Chastel » et une bête, sinon LA Bête, agissant avant la mort du loup des
Chazes; soit il n’y a jamais eu qu’une Bête, celle de Chastel, et le loup des Chazes
n’était pour rien dans l’affaire, soit il y avait au moins deux bêtes. Mais les plombs ont
pu être récoltés en d’autres occasions, par exemple lors du coup de feu de Pierre Aret.
461 • Seuls deux autres témoignages que celui de M. de La Védrines identifient la Bête de
Chastel à celle (ou une) agissant avant septembre 1765, ceux de Jean-Pierre Guilhe et
de Pierre Combeuil (06/65). Tous les autres témoignages proviennent de victimes ou de
témoins d’attaques postérieures. • Le rapport indique 25 personnes dévorées depuis Pâques; j’en recense 13. Il peut s’agir
d’une erreur, d’une exagération, ou d’une indication de la proportion de victimes « non
déclarées. » Cette proportion serait de 12 sur vingt-cinq, soit la moitié, ce qui pourrait
nous conduire à estimer le nombre réel de victimes de 1767 (et peut-être 1766) au
double du nombre recensé. • S. Colin fait remarquer que ce n’est pas en qualité de notaire que maître Marin est sollicité
pour le rapport, mais comme subdélégué par intérim de Langeac. • Voir le 21/06 pour le témoignage de Marie Reboul.
D'après l'abbé Trocellier, la Bête pèse 109 livres, soit 53.4 kg (DND).
21 juin (Dimanche) L’auteur de la lettre du 28/07 arrive à Besques le matin, à la suite du comte de
la Tour d’Auvergne. La Bête est décharnée pour en conserver le squelette (lettre, 28/07).
Document peut-être écrit par un praticien qui a examiné l'animal: « L’animal avait déjà reçu plusieurs coups de feu, ce que l’on a remarqué lorsqu’on lui a enlevé la peau
des cuisses et les jambes étaient toutes couvertes de plombs.
Après avoir tué cet animal, on aurait dû le conserver entier au lieu de l’écorcher... Au lieu d’un animal
complet, je n’ai vu qu’une peau bourrée à l’excès, n’ayant aucune des formes primitives du sujet. Cet animal était de la forme d'un loup ordinaire, ressemblant plus au chien qu'au loup, tant à cause de son pelage
que la forme de sa tête; sa physionomie était également plus douce que celle du loup, ce qui m'a fait penser
que ce devait être un mulet [hybride] provenant d'un loup avec une chienne ou d'un chien avec une louve. Il
avait la tête allongée comme dans les lévriers, le front proéminent; les oreilles droites, larges à la base, se
terminant en pointe à l'extrémité, placées et dirigées en avant, de couleur brun noir au dessus et fauve en
dedans. (Les yeux avaient été enlevés). Le bord des paupières noires, une petite tache blanche près de l'oeil.
Le museau assez gros, quoique un peu comprimé à son extrémité, le bout du nez et les moustaches noires.
Les dents usées, quoique l'animal ne parût pas fort vieux, plus petites que celles d'un loup. Dos et croupion
noir, mêlé de fauve et de quelques poils gris. Épaules de même couleur. Jambes assez fortes et nerveuses de
couleur fauve. Le train de derrière presque aussi haut que celui de devant, ce qui n'est pas dans le loup.
Queue plus courte que dans le loup, fournie de longs poils et plus grosse à l'extrémité qu'à sa naissance. »
(Papiers de familles de l'érudit mendois Jean Joseph Marie Ignon in André). • Remarquons la phrase: « ressemblant plus au chien qu’au loup, » et la suggestion d’un
hybride. • Les interrogations sur ce qu’il est advenu du cadavre de la Bête commencent. Le squelette,
décharné, est a priori conservé par la famille d’Apcher. Par ailleurs, on rapporte
que Jean Chastel effectue une tournée pour exhiber l’animal (voir 01/07); certaines
sources, comme Auguste André (in Fabre) indiquent que le Dr. Boulanger fait maladroitement
empailler la Bête. Enfin, Mme de la Rouvière (DND) indique que la dépouille a été salée. Il n’est pas impossible que les d’Apcher aient gardé le squelette et abandonné
la peau, mal préparée, à Jean Chastel. Remarquons par ailleurs que M. André donne au
Dr. Boulanger une réputation de mauvais chirurgien; on peut alors s’étonner qu’on ait
par deux fois fait appel à lui pour disséquer des « Bêtes. » Était-il le seul disponible ?
Le curé d’Albaret-Sainte-Marie écrit à M. Lafont: « Monsieur,
Jean Corbère, berger de La Roche, vient nous présenter deux louveteaux qu’il a tués sur notre paroisse.
L’on a débité ici qu’on avait tué la bête féroce, dans une chasse que M. le marquis d’Apcher conduisait
un de ces jours. Je souhaite que cette nouvelle soit véritable, etc. » (Annuaire de la Lozère)
462 • D’après Louis, c’est le curé d'Albaret-le-Comtal qui confirme la nouvelle à M. Lafont. Il
y a probablement confusion. • La lettre du 28/07 indique pour ce jour une anecdote posant quelques difficultés: « une
fille de La Besseyre-St.-Mary, âgée de dix neuf ans, arrive au château, voit la Bête exposée
sous la porte, la reconnaît, se trouve mal, se jette dans les bras de sa mère, en la
suppliant de ne pas l'abandonner ». Tout, y compris la description de ses blessures, indique
qu’il s’agit de Marie Reboul, si ce n’est que son témoignage est déjà enregistré le
20, et qu’elle est originaire de la Veysseyre. On peut supposer une erreur ou confusion
de transcription et de date.
Livre de raison de Mme de la Rouvière, veuve d'Abraham Méjean (1744-1774): « Dans le mois de juillet ou d'août 1764 il a paru dans les montagnes de Langognie en Gévaudan une bête
sauvage comme un âne qui a mangé plusieurs femmes et enfants, qu’on nomme hyène ou panthère et qu’on
ne peut tuer, ayant le poil si épais qu’il rejette la balle. Elle saigne au col les personnes, suce le sang et
mange la chair. [Elle] a mangé aussi des hommes.
La hyène est tuée depuis le mois de juin 1767. On dit que cette bête est tuée depuis le 23 d'avril 1765, de
laquelle on n’a pas connu l’espèce. La bête sauvage venue de Savoie qui est comme un gros chien et qui
(illisible) et est comme un âne.
(...) De la bête sauvage qu’on nomme hyène dont il est parlé si derrière [lire: « précédemment » ?] qui
parut dans les montagnes de Gévaudan à St.-Chély, au Malzieu et autres lieux. Cette bête y parut donc à la
St.-Jean ou juillet de l'année 1764 et a été tuée par M. le chevalier d’Apcher du Puy qui a des terres sur la
rivière d’Allier vers Saugues en juin 1767. Cette bête dévorait les chrétiens petits et grands, suçait le sang
et mangeait la chair. L'histoire de cette bête est sans faute dans ses villes.
Elle a duré pendant trois ans et dévoré plus de cent personnes.
On l’a salée et portée au roi Louis quinze. Elle avait deux rangs de dents, un rang comme celles d'un
cheval et l’autre comme celles d'un chien, les oreilles petites, les griffes comme de crocs de pois ou romaine,
les yeux comme flamme de feu rouge, grosse comme un gros chien. La femelle est petite qui hurle et
l’appelle dans les déserts. On la tuera plus facilement. » (A.D. Lozère F605). • La dernière entrée est écrite peu de temps après la mort de la Bête: l’auteur ignore encore
la mort de la femelle, mais sait que la dépouille a été salée pour être envoyée au
roi. A défaut de date précise, je la place arbitrairement ici, bien qu’elle puisse être plus
tardive. • La date du 23/04/65 fait sans doute référence à la mort de la petite louve de La Panouse. • La description de la Bête est fantaisiste.
26 juin (Vendredi, Sacré Coeur, nouvelle lune) Une louve est tirée sur la paroisse de La Besseyre-
St.-Mary par Jean Terrisse (Crouzet) au cours d'une chasse commandée par le Marquis
d'Apcher (lettre, 17/09). Culbutée d'un coup de fusil, elle est suivie à la trace du sang sur
500m, puis se jette dans le fort du bois. La nuit qui survient ne permet pas de continuer la
poursuite. Finalement découverte, elle est portée à Mende avec cinq petits qui rôdaient autour
du cadavre de leur mère (lettre, 28/07). • Cubizolles date la chasse du 25/06.
30 juin (Mardi) État:
463 « État des endroits que nous avons jeté du poison en partant de Mende à l'occasion de la Bête.
Premièrement
Avril 17 Coucher à St.-Alban.
18 Nous avons empoisonné quatre chiens, deux brebis et une fressure de boeuf pour jeter le 19 dans le
passage qui répond au bois du mont Vufre, du Ligonnais, de St.-Privat et le bois de Fraissinet.
20 Nous avons empoisonné le bas du bois de Fraissinet et du Ligonnois, en tirant jusques au bois de
Couffours.
21 Coucher à Servières, nous avons empoisonné le bois du mont Chauvet et les dépendances du bois
de Notre Dame de Beaulieu.
22 Avons mis du poison au passage du bois du Mignal, la Griffouliere, du Mont et de Giberges.
23 Avons jeté Avons jeté du poison aux bois de Sigasse, Molenne, partie du bois de Servières, et de
Servillanges.
24 Avons jeté du poison au bois de Pépinet, de la Louvière, partie du bois de Pompeyrin et Sept-Sols,
en tirant en partie du bois de la Besseyre.
25 Avons jeté du poison au bois de Servières, et partie du bois de Servillanges, tirant au bois de Pépinet.
26 Avons jeté du poison au terroir et petit bois, montagne de Benjasse et du Mignal, où la Bête a tant
fait du ravage.
27 Avons jeté du poison aux bois de la Vachelerie tenant au bois du mont Chauvet, et les hauteurs du
bois du Favard.
28 Avons empoisonné un grand chien et fait porter au fameux passage du bois du mont Chauvet, et un
autre chien au fameux passage du bois de la Besseyre-St.-Mary, et de là coucher à la Besseyre-St.-Mary.
29 En partant de la Besseyre nous avons jeté du poison dans le bois de ladite Besseyre, dans celui du
Cros et de la Pague tirant au bois de Pépinet et de Chamblard et partie du bois de la Soucheyre.
30 Nous avons renouvelé le poison dans le bois de Montchauvet, en tirant au bois de Notre Dame de
Beaulieu.
Mai 1er Nous nous sommes transportés à Saugues pour [acheter ?] treize chiens que nous avons empoisonnés.
2 Nous avons fait transporter lesdits chiens au bois du Mont, où nous y en avons laissé un. Le même
jour un autre au passage du bois de Morennne et du Mignal.
3 Nous avons couché à Paulhac, et mis un chien à la hauteur du bois de Montchauvet, un autre à la
jonction du bois de Notre Dame de Beaulieu, un autre au fameux passage de la Brassalière, un autre au
passage du Liconès.
4 mai, coucher à Paulhac, et de là nous avons mis deux chiens à la Tenezere, un au passage de La Pauze
et de Paulhac, un au gros rocher, au passage qui vient de St.-Privat du Fau, et deux à La Croix du Fau, et
de là coucher à St.-Alban, à Mende.
Secondement. État de la dépense.
Partis de Mende avec un homme et un cheval pour s’en retourner le lendemain, dépensé six livres:
6
Le 18 avril, acheté quatre chiens à une livre 10 sols chacun 6 liv.
Une brebis, une livre 16 sols 1 16
Un mou de boeuf, douze sols - 12
Ficelle, deux sols - 2
Graisse douce pour les éponges, six sols - 6
Poudre ou balle, dix sols - 10
Plus pour louage d’un cheval pour porter les chiens et les poisons en allant coucher à St.-Privat pour
deux journées, trois livres onze sols 3 11
Le 19 mai [avril], acheté une jument morte audit St.-Privat, 3 livres 3
Deux chiens, 2 livres 8 sols 2 8
464
Le 20 mai [avril), coucher à Brassalière.
Le 21 mai [avril], coucher à Servières où nous avons acheté une vache, 10 liv. 10 s. 10 10
Le 22 mai [avril], acheté deux chiens, trois brebis et un agneau 8 liv. 16 s. 8 16
Le 23 mai [avril], pour le louage d’un homme et d’un cheval pour deux journées pour venir à Mende, six
livres 6
Le 28 mai [avril], pour l’achat d’un chien, une livre seize sols 1 16
Le 29 mai [avril], pour le louage d’un homme et d’un cheval pour deux journées de Mende à Servières,
six livres 6
Ledit jour [29 Avril], acheté à Grèzes cinq brebis un chien dix-huit livres, quatorze sols 18 14
Pour des éponges chez François Porteur, 4 liv. 10 s. 4 10
Le 30 mai [avril], à acheter treize chiens à Saugues, une livre 10 sols chacun dont total dix-neuf livres
10 s. 19 10
Donné à un valet de ville, pour nous faire trouver lesdits chiens, douze sols. - 12
Plus pour le port des chiens de Saugues à Servières, une livre huit sols 1 8
Plus un seau de bois pour le poison, six sols - 6
Plus acheté deux chiens au Malzieu, deux livres huit sols 2 8
Plus pour le louage d’un cheval pour porter lesdits chiens à La Tenezere et autres lieux, vingt livres huit
sols 20 8
Pour quatre livres et demie oignon de vachette à une livre 4 10
Pour louage, séjour, nourriture d’un cheval à St.-Alban, deux livres dix sols 2 10
Pour pain acheté au Malzieu pour les appâts, onze sols - 11
Plus pour le louage d’un cheval de St.-Alban pour nous en revenir à Mende et s’en retourner, six livres
6
Payé à Gallard pour 17 jours qu’il est resté avec nous à une livre quatre sols par jour, vingt livres huit
sols 20 8
A Brunel pour autres 17 jours, vingt livres huit sols 20 8
Au sieur Courtois, chirurgien, pour 19 jours qu'il a travaillé pour empoisonner à quatre livres par jour,
septante-six livres 76
Au sieur Mercier pour 15 jours à quatre livres douze sols, soixante-neuf livres 69
Plus deux journées employées par Gallard pour reconnaître sur les lieux où la viande empoisonnée avait été mise si les loups y avaient donné, trois livres 3
Total: deux cent nonante-huit livres dix-sept sols: 298 17
M. le receveur des tailles du diocèse de Mende en exercice la présente année payera au sieur Mercier la
somme de deux cent nonante-huit livres dix-sept sols pour le montant de l’état ci-dessus des frais faits pour
la destruction des bêtes féroces. Laquelle somme sera allouée audit receveur en rapportant le présent mandement
quittancé.
A Mende, 30 juin 1767.
Valentin, vicaire général.
Pour acquit: Mercier » (A.D. Lozère c. 1621) [Doc199]
1 juillet (Mercredi) Chastel charge la Bête sur un cheval et va de village en village pour faire une
quête qui ne le satisfait pas (Pourcher). Lettre de M. d’Ormesson renvoyant à M. de Ballainvilliers
une lettre par laquelle le sieur Dumont, demeurant à Marsac, représente que les
loups viennent enlever les enfants jusqu’aux portes des villages; M. Dumont demande
qu’on l’autorise à se mettre à la tête d’une petite troupe choisie (A.D. P.-de-D. c. 1732). • Pas de date exacte fournie pour la lettre de M. Dumont, il peut donc s’agir d’attaques
imputables à la Bête avant sa mort, ou d’une autre série d’attaques, simultanée ou postérieure
(voir 17/07).
5 juillet (Dimanche) L’auteur de la lettre du 06/07 apprend la mort de la louve (lettre, 28/07).
6 juillet (Lundi) Un membre de la suite du comte de la Tour d’Auvergne écrit une lettre (lettre,
28/07).
465
7 juillet (Mardi) Mort de Mgr de Choiseul, évêque de Mende, à l’âge de 80 ans (Louis).
14 juillet (Mardi) Le Supplément à la Gazette de Leyde annonce la mort d’un animal « dans la forêt
de la Margeride » sans établir de lien avec la Bête (Séité).
c. 15 juillet (Mercredi) Chastel charge la Bête dans une caisse et prend la route pour Versailles. Le cadavre
est en voie de décomposition; le marquis d'Apcher ne souhaite pas accompagner
Chastel devant le roi. Il charge l'un de ses domestiques, Gilbert, d'accompagner Chastel
(Cubizolles)
17 juillet (Vendredi) Lettre de M. de Ballainvilliers, annonçant l’arrivée de cinq gardes-chasse de Sa
Majesté envoyés pour détruire les loups qui ont recommencé leurs ravages dans le Gévaudan
et sur les frontières de l’Auvergne (A.D. P.-de-D. c. 1740). • Cette lettre indique que le Gévaudan n’a pas totalement été abandonné du pouvoir central
après la mort de la Bête de M. Antoine, même si ce secours semble arriver trop tard.
25 juillet (Samedi, nouvelle lune) Maître Marin lit et approuve la lettre du 06/07 (lettre, 28/07).
26 juillet (Dimanche) M. de Sartine permet l’impression de la lettre du 06/07 (lettre, 28/07). • Le délai semble bien court entre l’autorisation de Maître Marin, à Langeac, et celle de
M. de Sartine, à Paris. Il y a probablement erreur.
28 juillet (Mardi) Enregistrement sur le registre des permissions de police de la communauté des imprimeurs-
libraires de Paris, de la lettre du 06/07 par le syndic Ganeau: « Lettre Écrite d'Auvergne à M. le comte de ***, au sujet de la destruction de la vraie Bête féroce, de sa femelle
et de ses 5 petits, qui ravageaient le Gévaudan et ses environs.
Le monstre du Gévaudan n'est plus. M. le marquis d'Apcher en a délivré nos campagnes; ce jeune seigneur
mérite la reconnaissance de tous ceux qui aiment le bien public. Cet objet seul était le motif des fatigues
qu'il essuyait depuis longtemps; voilà enfin ses travaux récompensés selon son coeur.
Je n'entrerai point dans le détail des ravages que cet animal a faits; toute la France en est instruite.
Trois cent personnes dévorées, et notamment plusieurs depuis quelques mois, prouvent assez que les
grandes chasses précédentes ont fait plus de bruit qu'elles n'ont eu de succès.
Le 18 du mois dernier, M. le marquis d'Apcher partit de son château de Besques, à onze heures du soir,
avec douze chasseurs. Après avoir battu infructueusement plusieurs bois de la Margeride, il entra dans celui
de M. le marquis de Pons, nommé la Tournelles, au-dessus du village d'Auvers, paroisse de Nozeyrolles,
diocèse de St.-Flour.
Le 19, à dix heures du matin, il eut connaissance de la Bête. Il posta ses tireurs à dix heures et un quart.
M. d'Apcher, avec deux de ses hommes, l'aperçut, suivie d'un animal plus petit qu'elle, tacheté de blanc sur
le col et sous le ventre. On soupçonne que c'est sa femelle. On lâcha les chiens qui se rebutèrent; un seul,
plus hardi que les autres, poursuivit le gros animal, qui se retourna pour le dévorer. Dans cet instant, le
nommé Jean Chastel, du village de La Besseyre, lui tira un coup de fusil, chargé d'une balle et de cinq chevrotines.
La balle lui traversa la nuque, et fracassa les quatre premières vertèbres; une chevrotine lui cassa
la jambe gauche du devant; il poussa un grand hurlement, et tomba raide mort. Il ne fut pas possible de
courir après l'autre Bête qui se sauva dans le fort du bois. M. le marquis d'Apcher remit la chasse à un
autre jour pour la poursuivre, et descendit à Auvers.
Sur le bruit qui se répandit dans le village que l'animal était tué et qu'on l'apportait, un paysan assura
M. d'Apcher qu'il s'était battu contre lui l'année dernière, et qu'il était assuré de l'avoir blessé d'un coup de
baïonnette au-dessus de l'oeil gauche.
M. de La Védrines, gentilhomme des environs, dit qu'il le tira, il y a 2 ans, et qu'il l'avait blessé à la
cuisse gauche avec une balle. Presque tous les paysans du même lieu assurent qu'ils l'avaient vu plusieurs
fois de fort près, et qu'ils le reconnaîtraient.
L'animal arriva: on lui examina la tête et la cuisse; on trouva les cicatrices des deux blessures; et tous
généralement reconnurent la Male-Bête.
466
Elle fut portée le soir au château de Besques. Il y eut le 20 une grande affluence de monde pour la voir.
Une troupe de suppôts de St.-Côme y accourut avec les autres. Ils étaient armés de couteaux qui leur servaient
de scalpels; ils procédèrent avec adresse à la défigurer; et ils employèrent tout leur art à détruire les
viscères du bas-ventre et de la poitrine. M. de la M*** [Mothe] étant arrivé sur le soir à Besques, vit avec
le plus grand regret que leur zèle était supérieur à leurs connaissances, et que les parties les plus curieuses
de l'animal n'existaient plus.
Il fit son examen. Il observa que la tête était monstrueuse, d'une forme carrée, beaucoup plus large et
plus longue que celle du loup ordinaire, le museau un peu obtus, les oreilles droites et larges à leur base,
les yeux noirs et garnis d'une membrane saillante très singulière; c'était un prolongement des muscles inférieurs
de l'oeil. Ces membranes servaient à lui recouvrir à volonté les deux orbites, en se relevant et se glissant
par-dessous les paupières. L'ouverture de la gueule était fort grande; les dents incisives, semblables à
celles d'un chien; les grosses dents serrées et inégales; le col très large et court, garni d'un poil rude, extrêmement
long et touffu, avec une bande transversale noire descendant jusqu'aux épaules; le train de derrière
assez ressemblant à celui d'un loup, excepté l'énorme grosseur; les jambes du devant plus courtes que celles
du derrière, plus levrettées que celles d'un loup ordinaire et couvertes, ainsi que le devant de la tête, d'un
poil fauve, ras et lisse, précisément de la couleur de celles d'un chevreuil; le poil du corps fort épais et long,
d'une couleur grisâtre, tachetée de noir. L'animal avait sur la poitrine une grande tache blanche, ayant la
forme parfaite d'un coeur. On ne la voyait presque plus, parce que les premiers opérateurs avaient divisé le
sternum dans son milieu, par distraction, sans doute. Vous lirez le reste dans les proportions que M. de la
M*** prit de tout son corps, et que je vous copie à la fin de cette lettre.
J'arrivai à Besques le 21 au matin à la suite de M. le comte de la T*** d'A*** [Tour d’Auvergne]. Tout était en si mauvais état qu'il n'était plus possible d'en tirer aucun parti. Nous avions très peu de drogues
pour l'embaumer; nous prîmes la résolution de le décharner pour conserver son squelette. Nous procédâmes
avec nos anatomistes à cette brillante opération sans instruments, et sans espoir de satisfaire la curiosité
des naturalistes.
Ce que nous remarquâmes avec étonnement, c'est la tête. Après avoir levé les téguments communs, nous
aperçûmes une crête osseuse qui commençait à l'occipital; elle avait environ quinze lignes de hauteur, et se
terminait insensiblement sur le frontal, toujours en diminuant. L'angle du talus était sensible, lorsque la
Bête était entière, à-peu-près comme le bois d'un jeune chevreuil, qui n'a pas encore percé. Nous enlevâmes
une masse de chair musculeuse, pesant plus de six livres, qui recouvrait les pariétaux. Ces muscles terminaient
leurs attaches à la mâchoire inférieure et aux yeux. Lorsque toutes les parties charnues furent enlevées,
cette tête, si monstrueuse dans l'état naturel, n'offrit plus qu'une boîte osseuse, un peu plus grosse que
le poing, dont toute la forme ressemblait assez à la poupe d'un vaisseau. Elle contenait environ deux cuillerées
de cervelle déjà corrompue.
J'oubliais de vous dire que nos confrères les docteurs nous apportèrent un plat contenant ce qu'ils
avaient trouvé dans l'estomac de l'animal. C'était des entrailles d'animaux, des os de mouton, et la tête du
fémur d'un enfant d'environ huit à neuf ans.
Pendant notre séjour à Besques, un très grand nombre de chasseurs et de particuliers nous ont assuré
qu'ils reconnaissaient cette Bête, et que sûrement c'était la même qui causait tant de ravages.
Une fille du village de La Besseyre-St.-Mary, âgée de dix neuf ans, arriva le dimanche au château. La
Bête était exposée sous la porte. Cette jeune malheureuse la reconnut. Sa frayeur fut si grande qu'elle se
trouva mal; elle se jeta dans les bras de sa mère, en la suppliant de ne pas l'abandonner. Elle fit sa déposition
et montra trois blessures au bras droit; une autre de six pouces de longueur depuis le sommet de la tête
jusqu'à la nuque, que cet animal lui avait faites le Carême dernier. Ses blessures n'étaient point encore guéries.
Une autre fille du même village, âgée de vingt-huit ans, qui donna du secours à la précédente lorsqu'elle
fut attaquée, assura aussi que c'était la même Bête. Il serait trop long de vous rapporter le témoignage de
plus de trois cents personnes qui l'ont vue et reconnue, et dont plusieurs ont été attaquées par elle.
Ce que j'ai l'honneur de vous marquer, monsieur, justifie l'incertitude des paysans sur l'espèce de la
Bête. Ceux qui l'avaient vue par derrière disaient que c'était un loup; ceux qui l'avaient vue par devant assuraient
que c'était un animal inconnu.
Vous voyez que je tire avantage des bruits populaires. Cependant, il en est d'une espèce dont je ne veux
faire aucun usage. Je veux parler de la prévention de quelques bonnes gens qui croyaient que c'était un sor-
467
cier, ou tout au moins quelque juge des environs. Les uns avaient l'esprit faible; les autres avaient peut-être
perdu quelque procès. Quoi qu'il en soit, tous les juges de ce pays sont vivants, et la Bête est tuée.
Enfin, monsieur, la tranquillité règne dans le pays; tout rentre dans l'ordre accoutumé; la terreur a fait
place à la joie. Les enfants que l'on renfermait ci-devant dans les maisons avec le plus grand soin,
conduisent avec sécurité leurs bestiaux dans les pâturages; et les hommes d'un âge mûr leur ont abandonné
ces fonctions, pour en reprendre de plus solides et de plus fructueuses.
La nouvelle de la destruction de cet animal vous sera peut-être parvenue avant ma lettre; mais deux raisons
m'ont empêché de vous l'écrire plus tôt. Je voulais être bien assuré de la vérité des faits avant de vous
en faire part, et tâcher d'avoir quelques nouvelles au sujet de la Bête qui suivait celui-ci lorsqu'il reçut le
coup de la mort. J'appris hier que l'infatigable marquis d'Apcher l'avait poursuivie avec vigueur; que, dans
sa dernière chasse, un tireur l'avait culbutée d'un coup de fusil, et qu'on l'avait suivie à la trace du sang environ
un demi quart de lieue; qu'elle s'était jetée dans le fort du bois, et que la nuit qui survint ne permit pas
de continuer la poursuite.
Voilà, monsieur, les anecdotes que j'ai pu recueillir pour satisfaire votre curiosité. Vous féliciterez, sans
doute, M. le marquis d'Apcher sur sa victoire. Nos héros modernes s'amusent à tuer des hommes; Hercule et
Thésée s'amusaient à tuer des monstres. Vous penserez, je le présume, ainsi que moi, que ces héros anciens
valaient bien nos héros modernes. J'ai l'honneur d'être, etc.
De Langeac, ce 6 juillet 1767.
P.S. On vient de m'apprendre dans l'instant que la seconde chasse du marquis d'Apcher n'a pas été infructueuse;
la femelle a été tuée; on l'a portée à Mende avec cinq petits qui rôdaient autour du cadavre de
leur mère.
Proportions de l'animal, prises le lendemain de sa mort.
Longueur de la queue, 1 pied, 8 pouces. [Marin: 8 pouces]
Diamètre de la queue, 3 pouces, 6 lignes.
Largeur de l'arrière-train à la racine de la queue, 10 pouces, 6 lignes. [Marin: 8/6]
Longueur depuis la racine de la queue jusqu'au sommet de la tête, 3 pieds.
Largeur de la tête, 12 pouces. [Non indiqué dans P.V. mais épaisseur 7]
Depuis le sommet de la tête jusqu'au deux grands angles des yeux, 6 pouces.
Des grands angles des yeux jusqu'au bout du nez, 5 pouces.
Longueur des yeux, 1 pouce, 3 lignes.
Largeur d'une oreille à l'autre, 7 pouces.
Ouverture de la gueule à son milieu, 7 pouces.
Longueur de la langue depuis sa racine, 14 pouces.
Largeur diamétrale du col, 8 pouces, 6 lignes.
Largeur des épaules, 11 pouces.
Longueur des oreilles, 4 pouces, 6 lignes.
Largeur du front au-dessous des oreilles, 6 pouces.
Distance entre les deux grands angles des yeux, 2 pouces, 6 lignes.
Longueur de l'humérus, 8 pouces, 4 lignes.
Longueur de l'avant-bras, 8 pouces.
Longueur de la dernière articulation jusqu'aux ongles, 7 pouces, 6 lignes.
Longueur de la mâchoire, 6 pouces.
Largeur du nez, 1 pouce, 6 lignes.
Largeur des mâchelières inférieures, 1 pouce, 3 lignes.
Longueur, 6 lignes. [sic]
Longueur des supérieures, 1 pouce, 1 ligne.
Longueur des incisives, 1 pouce, 3 lignes.
Douze incisives supérieures et inférieures; quatre crochets de 2 pouces supérieurs et inférieurs; six molaires
supérieurs et inférieurs; vingt-deux dents en tout. [Total différent dans Marin; peu clair ici.]
De la première articulation des jambes de derrière à la seconde, 7 pouces, 2 lignes.
De la seconde à la première, 10 pouces, 6 lignes. [Sic. Erreur de copie ?]
468 De la seconde à la troisième, jusqu'aux ongles, 10 pouces.
Largeur des pattes, 4 pouces, 6 lignes.
De la châtaigne au bout de la patte, 6 pouces.
Longueur de la verge, 7 pouces.
Les testicules de la grosseur d'une olive. [Non indiqué dans P.V.]
Lu et approuvé, ce 25 juillet 1767. Marin.
Vu l'approbation, permis d'imprimer, ce 26 juillet 1767. De Sartine.
Registré la présente permission sur le registre des permissions de police de la communauté des imprimeurslibraires
de Paris, n°. 6676, conformément aux anciens règlements, confirmés par celui du 28 février 1723.
A Paris, ce 28 juillet 1767. Ganeau, Syndic.
De l'imprimerie de Lottin l'aîné, libraire et imprimeur de Mgr. le Dauphin, rue St.-Jacques, près de St.-
Yves, au Coq; 1767. » (B.N., 4-LK2-1888). [Doc88] • L’auteur de la lettre fait une remarque des plus sensées, expliquant pourquoi la Bête
(probablement un hybride de chien et de loup) a pu être décrit comme un loup ou
comme n’étant pas un loup: « Ceux qui l'avaient vue par derrière disaient que c'était
un loup; ceux qui l'avaient vue par devant assuraient que c'était un animal inconnu. » • L’accusation portée par les habitants des environs contre « un juge » laisse envisager
des soupçons à l’encontre d’une personne précise. Si l’accusation est réfutée fort logiquement,
il serait intéressant de retrouver la trace de cette rumeur et la personne visée. • L’âge de l’enfant dont provient le fémur est de 8-9 ans. Il ne pourrait donc s’agir de
Jeanne Bastide, dernière victime recensée, âgée de 19 ans. La plus récente victime
connue d’âge correspondant serait Catherine Chautard le 13/06, une semaine avant la
mort de la Bête. Est-il plausible que l’os soit resté tout ce temps dans l’estomac de
l’animal ? Doit-on envisager une autre victime non recensée ? (voir 17/06) S’agit-il
d’une erreur d’estimation ? • Pour une partie des comparaisons, merci à Christian Paul pour sa synthèse.
Début août Gilbert (il n’est pas fait mention de Chastel) se présente à Paris à l’hôtel de M. de la Rochefoucauld,
qui informe le roi (Bull. 1884, 204). Chastel, arrivé à la Cour, est présenté au
roi, qui se moque de lui en disant qu’il aurait dû la lui montrer le premier. Et le roi sentant
la mauvaise odeur, ordonne de l’enterrer immédiatement (Pourcher). M. de Buffon aurait
reconnu un loup « fortement endenté. » (Louis). Un seigneur de la Cour nommé Dolcis se
serait vivement intéressé à Jean Chastel et l’aurait pris sous sa protection (Estaniol). • M. Estaniol est l’auteur d’un long poème, sensiblement affabulé, sur Jean Chastel, qu’il
prétend avoir connu alors qu’il n’est né qu’après sa mort. Cela jette pour le moins un
doute sur la fiabilité de ses informations.
12 août (Mercredi) Jean Chastel est de retour à la Besseyre avant cette date (il signe sur le registre
paroissial) (A.D. Haute-Loire 6E 28/1) [Doc28].
9 septembre (Mercredi) Jean Chastel touche une gratification: « M. le receveur des tailles du diocèse de Mende en exercice la présente année payera au nommé Chastel la
somme de soixante douze livres de gratification qui lui a été accordée par MM. les commissaires du diocèse
pour avoir tué le dix neuf juin dernier dans une chasse exécutée sous les ordres de M. le marquis d'Apcher
une Bête qu'on présume, attendu la suspension des malheurs depuis ledit temps, être celle qui les causait
dans la partie du Gévaudan qui avoisine l'Auvergne du côté de Saugues, sans préjudice audit Chastel de
solliciter et d'obtenir de plus grandes gratifications, surtout dans le cas où les malheurs auraient par la
suite entièrement cessé. Laquelle somme sera alloué audit M. receveur en rapportant le présent mandement
quittance. A Mende le neuvième septembre mille sept cent soixante sept.
De Rets-Fraissenet, vicaire-général, président; pour acquit, Chastel » (A.D. Lozère c. 1624) [Doc18].
469 • On remarque une erreur de localisation du lieu de la chasse.
17 septembre (Jeudi) Jean Terrisse touche du syndic Lafont une gratification de 48 livres à Mende. Il est
porteur d’une lettre du marquis d’Apcher: « Je commandais cette seconde chasse ainsi que la première, je puis par conséquent vous assurer, monsieur,
que c’est le porteur de ma lettre qui l’a tuée. » (A.D. Lozère c. 1624).
Jean Terrisse donne quittance de cette somme: « J’ai reçu de M. Lafont, syndic du Gévaudan, la somme de quarante-huit livres de gratification pour la
Bête femelle trouvée morte de la blessure qu’elle avait reçue de moi à une chasse commandée par M. le
marquis d’Apcher.
A Mende, le 17 septembre 1767. » (A.D. Lozère c. 1624).
470 1768
Décès de la Reine. La France achète la Corse. L'ouvrage « Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume, » par M. de Lisle de Moncel, reprend des
extraits du procès-verbal de maître Marin du 20/06/67. [Doc09] Jean Chastel assiste à 4
enterrements sur 12, 4 baptêmes sur 14, et 3 mariages sur 3 (Cubizolles). Les dettes du
comte de Morangiès s’élèvent à 455198 livres, plus 5190 livres de rentes viagères.
6 avril M. Gravois de St.-Lubin se plaint de ce que M. Antoine s'est servi de son secret pour détruire
la Bête; le petit détroit au bout d'un sentier, où les gazettes disent que M. Antoine a
arrêté et tué la Bête, ne peut être autre chose que le secret en question. Il demande à l'intendant
d'Auvergne de faire faire une enquête sur les lieux (Fabre): « Le fils du sieur Antoine, le jour qu'il a présenté la Bête au Roi, m'a injurié et menacé, dont j'ai informé M.
le comte de Noailles, qu'il était bien fâché de ce qui m'était arrivé, et que je n'avais rien à craindre de cabale. » (Inventaire des Archives du Puy-de-Dôme, c. 1740).
3 mai Le diocèse de Mende accorde une récompense de 312 livres à partager entre les 12 chasseurs
qui ont participé à la chasse du 19/06/1767 (Fabre, d’après F. André).
25 mai (Lundi) Dans une lettre à M. de l'Averdy, M. de St.-Priest mentionne un essai de Jacques
Portefaix (lettre, 02/06).
27 mai Les Frères de Montpellier déposent à l’intendance l’ouvrage que le jeune homme dit avoir
composé (Pourcher). • Doit-on comprendre que M. de St.-Priest était informé de l’essai avant de l’avoir entre
les mains ?
2 juin Lettre de M. de l'Averdy à M. de St.-Priest: « A Paris le 2 juin 1768
Monsieur,
L'ouvrage du jeune Portefaix que vous m'avez annoncé par la lettre que vous avez pris la peine de
m'écrire le 25 du mois dernier n'y était pas joint, et vous me ferez plaisir de me l'envoyer. Je serai fort aise
de voir les premiers essais d'un sujet qui annonce d'aussi heureuses dispositions, et je me chargerai même
d'en faire part comme il le désire à M le duc de Choiseul.
Je suis,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur
de l'Averdy » [Doc03]
5 juillet Lettre de M. de l’Averdy, de Paris, à M. de St.-Priest: « Monsieur, depuis la lettre que je vous ai écrite, le 3 du mois dernier, j’ai reçu l’ouvrage du jeune Portefaix,
que vous m’aviez annoncé. Je vois par le caractère de l’écriture qu’il a une fort bonne main; mais je
vous avoue que j’ai peine à me persuader qu’il soit l’auteur de la composition de cet ouvrage qui annoncerait
des progrès bien rapides, et je pense qu’il a été aidé et dirigé dans cette composition. Au surplus, le
principal objet de ceux auxquels on a confié l’éducation de ce jeune homme doit être de lui inspirer le goût
de la vertu et de l’instruire solidement des principes de la religion, de l’appliquer à l’étude des langues,
surtout de la française et de la latine, de le former à la lecture des bons auteurs et de commencer à lui donner
quelques notions de l’histoire et de la géographie, etc.
Le plus ou le moins de facilité avec laquelle ce jeune homme aura saisi les objets auxquels s’étend une éducation bien suivie sera la preuve du plus ou moins de talent qu’il possède. Je désirerais en conséquence
que vous fissiez remettre un mémoire détaillé à ce sujet, qui peut me mettre à portée de connaître la mé-
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thode que l’on a suivie en l’instruisant, et s’il a une mémoire heureuse, une conception aisée et un bon jugement,
s’il est appliqué et s’il se porte volontiers au bien, en un mot, s’il se montre digne des bienfaits que le
roi veut bien répandre sur lui.
Je suis, etc.
De l’Averdy. » (Pourcher)
Fin septembre M. de l’Averdy est renvoyé.
1769
Le traitement de M. de St.-Priest est de 37500 livres annuelles.
1770
L’accès du château de St.-Alban est interdite au comte de Morangiès.
12 octobre Lettre (sans références in Pourcher): « J’ai l’honneur, monsieur, de vous demander vos bontés pour le frère Véran de la Croix. Je ne crois pas
qu’il convienne qu’il accompagne le jeune homme à Bapaume, un ignorantin à sa suite pourrait donner lieu à des plaisanteries de la part d’une jeunesse nombreuse. C’est ce qui m’a engagé à dire à ce frère qu’il se
sépare de son élève à Paris.
Je suis, etc. »
Novembre Jacques Portefaix, accompagné par Frère Véran de la Croix, quitte l'école de Montpellier.
(Soulier, liste).
26 novembre Mort du comte d’Apcher.
6 décembre Lettre du Prince de Beauvau à l'intendant du Languedoc: « Montpellier le 6 décembre 1770
J'ai oublié jusqu'à présent, monsieur, de vous parler du nommé Portefaix qui est venu me trouver à Fontainebleau
avec son doctrinaire. Je les ai présentés à MM. les ducs de Choiseul et de la Vrillière. Je l'ai
aussi présenté au Roi et en ai obtenu dix louis de gratification pour le mettre en état de joindre le régiment
d'Auxonne à Douai, où M. le duc de Choiseul a jugé plus à propos de le placer qu'à l'école de Bapaume où
on ne reçoit que des gentilshommes destinés à être officiers.
Dès que cette destination du ministre fut arrêtée, j'écrivis à M. de Bréaud, brigadier commandant le régiment
d'Auxonne, pour lui recommander ledit Portefaix, que M. de la Vrillière a jugé avec raison qu'il devait
changer de nom en entrant au service et auquel nous lui avons fait prendre celui de son village.
Vous verrez par la lettre ci-jointe que M. de Bréaud désire avoir des renseignements sur la pension de ce
jeune homme. Comme je n’en ai aucune connaissance, je vous prierai de bien vouloir me mettre en état de
le satisfaire, ce que ne fait pas suffisamment la note ci-jointe que M. de Levry, secrétaire à l’intendance du
Languedoc, m’avait envoyé à Fontainebleau.
J'ai l'honneur d'être avec un très parfait attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le prince de Beauvau. » (Sans références, Soulier, liste; complété par Lagrave). • Le Duc de la Vrillière est M. de St.-Florentin.
1771
Mort de M. Antoine à l’âge de 76 ans.
472
9 décembre M. Duhamel est fait chevalier de l’ordre de St.-Louis (G8).
1772
Publication des derniers volumes de planches illustrées de l’Encyclopédie.
26 octobre Naissance de Marie-Rose, fille de Jeanne Jouve.
1773
Le comte de Morangiès est emprisonné pour dettes, puis acquitté.
1774
Mort du marquis de Morangiès. Le comte se retrouve à la tête d’une fortune immense.
Mai Mort de Louix XV.
1776
De Saussure effectue un voyage en Gévaudan: « St.-Chély d’Apcher - Dimanche 20 octobre: Nous sommes informés sur la vérité des histoires de la bête
du Gévaudan, la petite ville où nous couchons étant le centre de ses dévastations. C’était un vrai loup-lévrier,
il a dévoré 6 à 10 personnes. On n’en a point revu depuis qu’elle a été tuée. » (Revue du Gévaudan n°
19, in G6) • Ne s’agirait-il pas plutôt d’un « loup-cervier » ?
1777
20-21 juillet Marianne Thomas, dite Berniquette, du Cros (Saugues), originaire de Longeval, sauvagement
agressée par un homme revêtu d'une peau de mouton et mortellement blessée, ne cessera
de répéter, avant de mourir (23-24/07), qu’elle a été assaillie et battue par la Bête.
Jean Chausse, dit Lanterolle, est inculpé d’assassinat et écroué le 26 août (A.D. Haute-
Loire, 282 B/13; F 34/4). L’un des témoins est Anne Tersol, tante de Marie Trincard (Dumas). Documents non datables
Description et nature:
Témoignage de l’abbé Trocellier. Ce récit est placé dans le registre des sépultures après le 17 décembre
1764. « En la présente année mille sept cent soixante quatre, dans le mois de juin ou juillet, il parut tout à coup
du côté de Mercoire et de Langogne une Bête féroce qui dévora dans les environs une quinzaine de personnes.
On donna la chasse à ce cruel animal et il passa ici dans le mois d’octobre de cette même année
1764. Elle tua une jeune fille le 11 octobre 1764 au village d’Apcher dans la paroisse de Prunières; fort peu
de temps après une femme dans la paroisse de St.-Germain, un garçon au village du Contrandès dans la paroisse
de Sainte-Colombe, une fille dans la paroisse de St.-Alban, une pauvre femme au lieu de Buffeyrettes
dans cette paroisse, appelée la Sabrande, une jeune fille au lieu du Puech dans la paroisse du Fau, une
femme à St.-Juéry dans la paroisse de St.-Germain, une fille de Monclergue, paroisse de Maurines, une fille
dans le village de Mouilhet, paroisse de Rieutort, une fille dans le village de Rieutort d’Aubrac, trois ou
quatre enfants dans la paroisse de Chanaleilles ou du côté de Saugues.
Cette Bête féroce s’est répandue dans la haute Auvergne où elle a dévoré quatre ou cinq personnes dans
le Rouergue jusqu’à St.-Côme, où elle a dévoré autres trois ou quatre personnes, et présentement elle est
venue dans ce pays où elle exerce toujours quelque cruauté.
Tellement que depuis le mois d’octobre dernier 1764 qu’elle a paru au lieu d’Apcher, elle a dévoré dans
les environs, en Auvergne ou en Rouergue, environ une trentaine de personnes et elle en a bien blessé
presque tout autant et parmi le nombre de ces blessés il y en a qui ont perdu l’esprit et d’autres qui auront
beaucoup de peine à s’en relever.
Il faut remarquer que cette vilaine et dangereuse bête est d'une agilité sans égale; tantôt on la voit d'un
côté, tantôt d'un autre. Dans le même jour on la voit à sept à huit lieues de ce premier endroit et c'est ce qui
a fait croire à plusieurs qu'il y en avait nombre de cette même espèce; d’autant mieux qu’elle se démontre
de différentes façons. Tantôt elle paraît fort grande, tantôt très petite. Elle se redresse sur ses deux jambes
de derrière et dans cette position elle badine de ses deux pattes du devant; pour lors elle paraît de la hauteur
d'un homme d’une taille médiocre. Elle présente un poitrail extrêmement large: elle fait dans cette posture
de petites singeries. On connaît qu’elle n’est pas en fureur, du moins elle feint ne le pas être. J'ai
conféré avec des personnes qui l'ont observée d'assez près; cela a fait présumer à certains que cela pourrait
bien être quelque gros singe, avec d'autant plus de fondement que quand cet animal passe quelque rivière
elle se redresse sur ses deux jambes de derrière et gaye [guée ?] comme une personne, pourvu toutefois que
cet animal ne soit pas pressé, car quand il est pressé il franchit la rivière dans deux ou trois sauts. Il est cependant
sûr que ce n'est pas un singe par tout ce que l'on a remarqué de sa piste et de son corps. Dans
d’autres occasions cet animal paraît petit et pas plus gros qu’un renard, surtout lorsqu’il veut surprendre
quelqu’un. Cet animal est timide; de lui même il cherche sa proie dans la partie faible, comme les enfants et
les femmes, car rarement il attaque les hommes; cependant il en a attaqué quelques uns, même des gens très
vigoureux, et il y en a qui ont avoué à moi même que s’ils n’avaient pas été secourus ils auraient été dévorés
tant ce cruel animal est effrayant. En effet lorsqu’il attaque quelqu’un il paraît avec la gueule ouverte;
il a une houppe de poil sur les yeux qu’il redresse de même que les poils qu’il a fort longs [sur une ?] bande
noire qu’il a le long de l’échine, ses yeux qu’il a à peu près comme ceux du loup étincellent sous les
houppes de feu et de rage. On entend un bruit sourd comme celui du chien qui veut aboyer, il traîne le
ventre contre terre, il bat ses flancs de la queue extrêmement longue et touffue d’une force horrible. Plus il
se presse de se battre ainsi les flancs plus on connaît qu’il s’anime pour sauter sur la personne qu’il attaque.
Cet animal est si leste que j’ai parlé à plusieurs personnes qui ont combattu avec lui, n’ayant qu’un
bâton, qui m’ont assuré n’avoir jamais pu lui appliquer un coup de bâton, que l’animal évitait avec tant
d’adresse qu’au moment qu’il croyait que son coup de bâton aurait dû lui tomber dessus l’animal, d’un saut
et par un mouvement subit, se trouvait d’un autre côté, et l’un d’eux m’a raconté que, voyant que cet animal évitait tous les coups qu’il lui portait, eut la présence d’esprit de faire le moulinet de son bâton, et ce fut
pour lors qu’il toucha cet animal à la tête et qu’il le fit un peu écarter; et cela donna lieu à deux enfants qui
475 étaient au prés de venir à son secours. Heureusement l’un de ces enfants avait une petite hallebarde et dès
qu’ils approchèrent la bête s’éloigna et décampa. Cela ce passa à un endroit qu’on appelle la Besseliade
dans ce terroir d’Aumont. La susdite pièce appartient à M. Bout. Cet animal leur parut de la grandeur à
peu près d’un âne, le poitrail fort large, la tête et le col fort gros, les oreilles plus longues que celles du
loup, le museau à peu près comme celui d’un cochon. Cette cruelle bête a été chassée par mille personnes
qui sont venues de toute part.
En premier lieu par des chasses générales qui se font tous les dimanches et fêtes, généralement par
presque tous les habitants des paroisses que l’on divise en bandes, de manière que le même jour toutes les
paroisses du haut Gévaudan, de la haute Auvergne et du côté du Rouergue, tout le peuple est à la chasse.
En second lieu par M. Duhamel, capitaine du régiment des volontaires de Soubize, qui vint dans ce pays
ci par ordre du ministre avec sa compagnie pour chasser cette bête. Il se donna beaucoup de soins et ne fit
rien. Il avait divisé sa troupe en plusieurs détachements à Rimeize, au Fau, à St.-Alban et à St.-Chély.
En troisième lieu par les MM. d’Enneval père et fils qui furent députés par M. de l’Averdy, Contrôleur
général. C’était un gentilhomme normand que l’on disait bon chasseur des loups. Ils menèrent ici six
chiens, ils allaient et commandaient des chasses et ne faisaient rien; ils grugèrent le pays; on les festiva
beaucoup, ils empochèrent d’argent et s’en allèrent.
En quatrième lieu par M. Antoine, porte-arquebuse dans la maison du roi; il vint dans ce pays avec un
de ses fils qui était chevau-léger; il fixa sa demeure au château du Besset près Saugues et amena avec lui
des gardes chasses du roi, de Mgr. le duc d’Orléans, du prince de Condé, du prince de Conti, il mena plusieurs
chiens de diverses espèces. Ce qu’il fit d’abord de mieux fut de faire décamper les MM. d’Enneval;
ensuite il faisait deux ou trois fois par semaine des chasses générales; il en faisait tous les jours de particulières.
Le syndic du pays avait ordre de leur fournir tout ce dont il avait besoin. Il resta dans ce pays plusieurs
mois; on tua quelques loups dans ce temps, et en dernier lieu l’on en tua un d’une grosseur immense;
il prétendit l’avoir tué lui même. Il fit faire des vérifications, on dressa des rapports et il voulut croire et
persuader le public que c’était le loup qui dévorait les gens. Il le fit embaumer et partit avec lui pour Paris
où un gros loup fut montré à la Cour et ensuite exposé quelque part pour être exposé au peuple. On prétend
qu’il leva un argent immense à cette occasion pour faire voir ce gros loup. Ce qui autorisa à croire que
c’était en effet le loup qui avait fait tant de ravages, c’est que de quelque temps on n’entendit plus parler
des désordres de cette espèce. Il faut ajouter ici que M. le marquis de Tournon vint à ses dépens joindre ses
chiens à ceux de M. Antoine, de sorte qu’on faisait des chasses bien ordonnées et dirigées.
Enfin dans le printemps de 1767 cette cruelle bête fit de nouveaux désordres du côté de Saugues dans les
paroisses de St.-Privat, Julianges et Chaliers. On compta par douzaines le monde qu’elle avait dévoré. MM.
les commissaires du diocèse envoyèrent de nouveaux chasseurs de la ville de Mende; ils prirent encore le
parti d’empoisonner beaucoup de chair de brebis que l’on répandait partout mais rien ne pouvait la détruire.
M. le marquis d’Apcher, avec un zèle vraiment patriotique, avec bien de la dépense et pour mieux dire
sans qu’il en coûtât rien au pays, puisqu’il a tout fait à ses propres dépens, parvint enfin à tuer ce monstre.
Dans la dernière de ses chasses au moins de juin dernier, sachant que la bête faisait chaque jour quelque
nouveau ravage, ce sage seigneur prit à son ordinaire tout ce qu’il avait de bons tireurs dans ses terres, il
se posta dans les bois du côté de Servières, et après avoir bien armé ses gens, il les plaça aussi avantageusement
qu’il lui fut possible. Il fit investir une grande étendue de pays sur les ailes afin d’empêcher la bête
de sortir et de la renvoyer vers les gens postés; il se conduisit avec tant de sagesse et avec tant de prudence
que la bête fut mise debout. Elle fut poussée vers l’endroit où les tireurs étaient postés, et elle fut visée si
bien et si à propos à vingt pas que l’un des ballots lui traversa le col et sortit à l’épaule, les nerfs et les
veines furent fracassées, la bête fit plusieurs sauts en avant et en arrière, elle resta sur la place. Elle ressemble à un loup mais ce n’est pas un loup tant ceux qui l’avaient vue de près le disaient de même, elle a les
pieds du devant beaucoup plus courts que ceux de derrière, la patte plus large que celle du loup avec un
crochet par derrière, les oreilles d’une autre façon. On a encore remarqué plusieurs autres choses qui ne
sont pas du loup. Elle a pesé cent neuf livres, on juge que c’est quelque monstre. Cet animal a été envoyé à
Paris; nous en verrons sans doute la relation. Depuis cette heureuse époque nous n’entendons plus parler
de désordre ni de la moindre attaque. Tout le monde est assuré et rend de continuelles actions de grâces à
M. le marquis d’Apcher comme nous ayant délivré de ce monstre qui faisait tant de ravages.
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Nota bene: on dit d’abord de cette bête que c’était une panthère, une lionne, un singe, une hyène, un
monstre, etc. On peut aisément le comprendre par la figure ci-jointe que chaque peintre représentait comme
il lui plaisait ou comme on lui disait. Cependant dans le fond ce n’était que deux loups dont l’un fut tué par
M. Antoine et l’autre par M. le marquis d’Apcher.
Et si les loups donnèrent tant de la peine [à] tuer c’est que les chasses étaient très mal conduites et dirigées
et l’inefficacité de tous chasses fit croire au peuple grossier qu’il y avait là-dedans de l’extraordinaire,
que cet animal était invulnérable, qu’on ne le tuerait point, en un mot que c’était un sorcier et on ne pouvait
le tirer de là. Il semblait qu’on était dans ces temps d’ignorance où l’on croyait aux sorciers quoique le
peuple fut très bien instruit à tous égards. Haec sufficiant.» (Bull. 1872, 92). [Doc110] • Ce document très intéressant pose plusieurs problèmes, dont un de datation. Bien que
daté au début « en la présente année 1764, » il se poursuit jusqu’en juillet 1767. Il est
probable que l’abbé Trocellier soit revenu sur ce document tout au long de l’affaire. • St.-Cosme en Rouergue est peut-être St.-Côme d’Olt. Ce n’est guère éloigné de St.-Chély
d’Aubrac et des Hermaux où des attaques ont été recensées; voir également l’attaque
de St.-Côme le 02/01/65. • L’abbé occulte complètement l’année 1766. • L’abbé mentionne l’empoisonnement de viande de brebis; les autres sources parlent de
chiens empoisonnés. • Il se trompe (ou est du moins très inexact) en plaçant la dernière chasse près de Servières. • On remarque la discordance entres certaines parties, l'une affirmant que la Bête n'était
pas un loup, le second qu'elle en était un; ici critique à l’égard de M. Antoine, lui accordant
ailleurs d’avoir bien tué l’un des deux loups responsables.
Attaques
Anecdote rapportée par Pic: « Un enfant de douze ans, qui ne connaissait pas le danger, vit la Bête venir à lui. Il était armé d’un couteau;
il la provoqua en allant sur elle et en lui criant: « beni ! beni ! viens! viens ! » La Bête eut peur et
s’enfuit. » • Cette anecdote, si elle est véridique, peut s’appliquer à plusieurs cas où un jeune garçon
armé d’un couteau a affronté la Bête.
Suggestions contemporaines pour la chasse « Nouveau plan d’attaque contre le monstre.
Un animal anonyme et cruel continue à révolter l’humanité. La société entière désire son extirpation,
tout le Gévaudan est armé contre lui, et cet animal semble se moquer des coups qu’on lui a porté en différents
temps; il se lèche, ce semble, et revient à la charge.
Puisqu’il vit encore malgré tant de soins et de poursuites, quelle en peut être la raison ?
La 1ère est que la plupart se sont armés contre lui à leur guise, les uns avec des bâtons ferrés en stylet,
ou terminés en lame de couteau, arme qui ne vaut rien, et n’a pu lui faire que des légères blessures.
Lui tirer de loin, c’est l’envenimer de plus fort.
La 2ème, qu’on le cherche souvent à pure perte dans les bois d’où il se retire parce qu’il y entend des
chasseurs et des dogues.
La 3ème est qu’il est fort agile et rusé, et il y a apparence qu’on ne l’aura que de près, et par ruse.
Il fuit les gens déterminés, et s’acharne aux plus timides.
Il est à observer d’après les relations et l’ordre de ses courses qu’il rôde souvent au soleil couchant et
vers la pointe du jour à l’entour des villages et hameaux, et qu’il s’y replie pour surprendre les personnes.
Il les épie derrière les haies, les puits, les fontaines, les fossés, les enclos des pacages, les portes des jardins
477
et des maisons. Puisqu’il y est aux écoutes, qu’il se cache pour surprendre les gens, et les saisir par derrière,
c’est le cas de ne pas sortir seul, et de s’avancer la lance à la main et sans bruit.
Mais comment sont faites ces lances ? Car c’est surtout de la forme des armes, du guet, et la marche suivie
et actuelle de l’animal qu’il importe de tirer des indications pour en délivrer le pays et faire succéder la
tranquillité à la terreur.
Pour le détruire, il ne faut pas chercher, et s’attendre à le voir paraître à l’improviste.
C’est parce qu’il attaque surtout le sexe et les enfants et qu’il leur en veut de préférence qu’il faut que
cette sorte de gens soient constamment armés d’épieux dûment faits et emmanchés, semblables à la figure
A.
La Bête se croira sûre de son coup et s’avancera pour dévorer si elle entend des instruments et des paysannes
affectant de la sécurité.
Par la même raison que cet animal les guette sans cesse, il devient nécessaire de combattre de près ce
métis qui n’aura pas de suite, et il est vraisemblable qu’on l’aura plutôt par surprise avec l’arme blanche
qu’avec des fusils. Les occasions en sont des preuves, et l’on n’a su en profiter malheureusement.
S’il était possible de savoir où il est, on le bloquerait et la louveterie le ramènerait dans des toiles.
La 1ère ligne des paysans ou piqueurs ne lui présenterait en face en se resserrant que des épieux, et la
seconde en cas qu’il franchît les pièges en réseau et l’enceinte, ce qui serait mal aisé, si l’on l’attendait de
pied ferme, ferait feu sur lui dans un autre sens à mesure qu’il gagnerait le large, et sans risque de tuer personne.
Si l’animal grimpait, ce qu’on ignore, il y aurait un autre ordre à suivre, et on l’aurait avec des lacets.
Mais l’essentiel est que tout le pays qui a pu avoir l’estampe de la bête, car on l’a ici, ait devant les yeux celleci
contenant les armes les plus propres à sa perte. Elle peut être communiquée par un exprès armé, idem
pour l’exemple.
Que les paysannes du Gévaudan et leurs familles ne le soient plus en vain, et avec économie car l’animal
destructif ferait encore plus de ravages quand il faudra couper ou sarcler les blés, et il s’y retirerait.
Qu’il n’échappe plus à portée de secours, et des habitations à tant de périls, et que chacun sans cesse en
garde fasse voeux de le blesser et de l’abattre.
Peut être serait-il à propos de faire graver à Mende ou à Montpellier plusieurs cartes semblables à celle
ci, et de les adresser aux consuls comme pouvant servir de modèle dans les campagnes, de joindre à cette
précaution, et aux mesures déjà prises un ordre pour, à la diligence des consuls, être forgés et fourbis à
l’usage des gens de la campagne de pareils épieux, qui seraient par eux distribués également aux femmes et
aux enfants en rapport à leur degré de force et en faisant en même temps briser en leur présence toute arme
mal faite, émoussée et peu meurtrière en tel cas.
On a dû éprouver plus d’une fois qu’on a eu à combattre la crainte, et combien de fois n’a-t-on pas cherché
l’animal où il n’est pas en mettant une multitude sous les armes.
L’animal n’attaquera ni les chasseurs ni gens intrépides et robustes ayant de quoi se défendre; il s’en
prendra aux plus timides.
Ce sont ceux ci, ce me semble, qui dans l’attente d’une surprise auront la gloire d’en venir à bout. On
peut avec cette arme-ci le clouer et lui ouvrir le flanc quand on y pensera le moins, et si l’on sort de 2 à 2
elle me paraît préférable à la fourche parce qu’elle exige au maniement moins de force, et qu’elle approfondit
largement.
Le lion rugit lorsqu’il se voit entouré de piques aiguës. Le cerf embarrassé se laisse prendre alors annonçant
par des brames sa défaite, et le sanglier dont le cuir résiste dit-on aux baïonnettes de chasseurs, redoute
les pièges et les épieux.
Rodier. » (A.D. Hérault c. 44). [Doc133] • Encore un témoignage contemporain suggérant un hybride (métis) mais ici supposé stérile. « Secret pour empoisonner les loups, sans aucun risque pour tout autre animal.
Tuez un chien, les plus gros sont les meilleurs; pendant qu'il sera chaud, faites-lui plusieurs ouvertures
dans les chairs, comme au râble, cuisses et épaules, mettez dans chaque ouverture de la noix vomique râpée
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tout récemment de la grosseur d'environ une petite noix, bouchez le trou avec quelques mauvaises graisses
ou viandes, afin que la noix vomique ne sorte pas.
Attachez le chien par les quatre jambes avec un lien d'osier, et non avec de la corde, mettez-le dans un
fumier de cheval pendant quatre ou cinq jours en hiver, et pendant vingt-quatre heures seulement en été;
faites traîner l'animal à quelque distance de l'endroit où vous voudrez l'exposer, qui doit être où les loups
fréquentent le plus, comme le long des rivières, torrents, étangs, bois et montagnes.
Vous observerez de planter en terre à deux pieds au moins de profondeur, un piquet de deux ou trois
pieds de haut où vous passerez les jambes du chien, vous mettrez au-dessus du piquet une traverse de bois,
afin que les loups ne puissent pas l'enlever, et qu'ils soient obligés de le manger sur la place. S'il y a de la
neige, vous les poursuivrez à la piste, et vous les trouverez crevés à quelque distance de là.
Il faut avoir une râpe d'acier, pour râper la noix vomique le même jour que l'on veut s'en servir.
En pratiquant ce secret pendant plusieurs années, avec le plus grand nombre de chiens qu'il sera possible
(il y en a tant qui ne sont d'aucune utilité) on parviendra infailliblement à détruire tous les loups du
pays.
Pour exciter l'émulation du public à cet égard, on fera payer pour chaque loup empoisonné dans le pays,
la même gratification que l'on paye actuellement pour chaque loup tué.
MM. les subdélégués feront aussi fournir gratis la noix vomique à ceux qui ne seront pas en état d'en
acheter. » (A.D. P.-de-D. c. 8 BIB 46, sans date) [Doc86]
M. d’Enneval
Mémoire (sans date in Pourcher): « Il serait à propos de faire une battue par paroisse, chacun dans son canton dans les bois et rochers, où
l’on pourrait soupçonner la Bête de s’arrêter; que les particuliers se servissent de leurs armes, soit fusils,
soit hallebardes, seulement à l’effet de la destruction de cette maudite Bête, en tâchant de la ramener dans
les gorges de Prunières, ou bois de Morangiès, où il se trouvera des tireurs postés aux passages habituels et
qu’elle fréquente le plus; qu’on choisît quelqu’un dans lesdites paroisses des plus sensés et des plus au fait
pour arranger et conduire cette battue. Si MM. les notables, curés ou vicaires veulent y donner leurs soins,
ils nous feront plaisir. La battue par paroisse, s’il se peut se faire, depuis environ 1 lieue de circuit de l’endroit
indiqué, savoir Prunières, où l’on fera porter les tireurs et où l’on se rejoindra pour prendre connaissance
de ce qui se serait passé pour ne pas distraire les particuliers de leur ouvrage.
On a choisi tel dimanche, quantième du mois de...; on se précautionnerait de la première messe et l’on se
rassemblerait environ à 10 heures pour commencer l’opération environ à 11, où les plus éloignés commenceraient
leur battue les premiers en rabattant vers le rendez-vous des tireurs. Il sera permis de tirer sur les
loups. Il faut tâcher de ne la pas laisser échapper en arrière et pour cela marcher de distance à distance et
non par pelotons. » (A.D. Hérault c. 44).
Témoignage de Le Verrier de la Conterie ("L'école de la chasse aux chiens courants," éd. Pygmalion
1985, p. 264): « Loups-cerviers, dits loups-garous
Il est une troisième espèce de loups nommés loups-cerviers ou loups-garous, appelés ainsi par la nécessité
de s'en garer. Ces loups aiment de préférence la chair humaine; ils suivent les armées où ils trouvent des
cadavres à découvert ou négligemment enterrés; ils prennent tant de goût à cette chair, que faute d'hommes
morts, ils en prennent adroitement de vifs: ils débutent par des enfants et des femmes grosses, et devenus
plus hardis, dévorent les hommes les plus forts. De là ces meurtres affreux et nombreux, arrivés anciennement
dans le Piémont, le Gâtinais, et de nos jours dans le Gévaudan, dont tous les habitants seraient actuellement
dévorés, si notre bon roi Louis XV, le meilleur chasseur de son royaume, n'avait pas envoyé M.
d’Enneval à leur secours. Le désordre que commettaient ces animaux était tel, que les peuples ne pouvaient
l'attribuer à des loups; ils l'ont attribué à une prétendue hyène, qui n'a existé que dans leur imagination.
Chaque graveur, pour gagner l'argent des sots, a peint cette bête d'après la sienne; mais ce que m'en a dit
479
mon ami d’Enneval, de tous les hommes le plus véridique, cette prétendue hyène ne fut jamais autre chose
qu'un loup-cervier. » • Cet extrait est un complément paru dans la réédition de 1778 (Soulier, liste). • Ce témoignage contredit celui du 15/06/66.
M. Antoine
Relation de M. Bès de la Bessière: « Bès de la Bessière dans son manuscrit publié par M. André Auguste, dit que l'animal tué par Antoine
n'était pas la Bête qui avait fait tant de dégâts; que cet Antoine tua trois loups dans la même chasse et les
conduisit à Paris en poste; mais sans doute il n'en montra qu'un pour mieux jouer son rôle et faire croire
que c'était la fameuse Bête. Peut-être céda-t-il ou vendit-il les autres à des gens qui les portèrent ça et là
pour gagner de l'argent, ce qui est vraisemblable.
M. Persegol, pharmacien de Marvejols, m’a dit, continue M. Bès de la Bessière, qu’étant à Douai en
Flandre, en qualité de dragon, il y vit des paysans du Gévaudan qui faisaient voir, en payant, une bête empaillés
qu’ils disaient être la fameuse Bête; les reconnaissant pour être du pays à leurs habits et à leur langage,
il s’approche d’eux et leur dit à l’oreille: Vous êtes des imposteurs, car mon père vient de m’écrire
que la Bête continue toujours ses ravages. N’en dites rien, lui répondirent-ils, laissez-nous gagner notre vie.
C’était un gros loup, qui avait depuis la tête jusqu’à la queue une bande de poils noirs extrêmement
longs et rudes.
M. Antoine, chevalier de St.-Louis, devint grand croix de cet ordre dont le nombre était limité et reçut
1000 livres de pension en récompense de sa bravoure. Son fils obtint une compagnie de cavalerie, indépendamment
de 200000 livres qu’il leva dans Paris en faisant voir cet animal. » (Bulletin de la Société d'Agriculture
de la Lozère, 1884, p. 201).
Coût
Récapitulation: « Suivant le 1e état ci-joint, il est dû à M. Mazade du remplacement de 3528
Suivant le 2e état ci-joint, il est pareillement dû son remplacement de 2015.7.6
Total: 5543.7.6
Il a été expédié des ordonnances:
1° En vertu d’une décision du roi, du 12 août 1765, par ordonnance à profit de M. Mazade la somme de:
2600
2° Par une ordonnance au porteur, etc. 1765, N° 37 pour Portefaix: 600
3° Par une autre ordonnance au porteur, etc. 1765, N° 59 pour la femme Jouve: 300
Total: 3500
4° A distraire les 150 livres pour les six mois de pension du petit Portefaix pour lesquels il n’y a pas décision
du roi, ci: 150
Reste de remplacement à fournir à M. Mazade: 1837.7.6 » (B.N. mss.
fr. 7847 du folio 31 à 49, 10 et 236)
Répercussions
Fabre (Bibl. 22) rapporte une anecdote d’après A. André:
480 « Le monde entier s’était occupé [de la bête du Gévaudan]; les gazettes en parlèrent pendant trois ans, et
Fréron, dans son Année littéraire (1765), en fit un portrait qui porta ombrage à une célèbre actrice de
l’époque, Mlle Clairon. La comédienne, qui avait de puissants protecteurs, obtint même l’envoi de Fréron
au Fort-l’Evêque, malgré les protestations du journaliste. Un accès de goutte heureusement exploité empêcha
qu’il ne fût interné. »
Suit un extrait de la description: « L’inclination de cet animal pour les femmes, ses rugissements comparés au bruit de l’âne quand il commence à braire, et une odeur très infecte... Ses yeux brillent dans l’obscurité et l’on prétend qu’il voit mieux
la nuit que le jour. Son cri ressemble au sanglot d’un homme qui vomirait avec effort.. » (Gr. Dict. Univ.,
1867, t. IV, p. 646). « Souvenirs de la Marquise de Créquy »: « C'était pendant son séjour à Canaples que la bête du Gévaudan, qu'on suivait à la trace du sang depuis
son passage à Marjevols, et qu'on poursuivait inutilement depuis quatre mois, vint s'établir et se terrer dans
le vieux cimetière du Freschin, où elle faisait des dévastations les plus dégoûtantes (M. de Buffon avait arrangé,
longtemps après, que ce devait être une hyène d'Afrique, échappée d'une ménagerie ambulante qui
se trouvait pour lors à Montpellier; mais, d'après la description que nous en fit Mlle des Houlières, qui
l'avait vue, je suis persuadée que ce devait être un loup-cervier).
Cette horrible bête avait dévoré les deux enfants du capitaine des chasses de votre oncle, lorsque celui-ci
prit la détermination d'aller se poster à l'affût dans le cimetière du Freschin, où cette bête immonde allait se
réfugier toutes les nuits, en s'élançant par-dessus les murailles. Il est assez connu que ce fut le même comte
de Canaples qui la tua d'un coup d'espingole.
M. de Canaples aurait bien voulu que Mlle des Houlières, qui était la dixième Muse de son temps, lui fît
quelque pastorale sur ce sujet-là, — et je voudrais aussi, disait-il, que ce fût sur l'air:
Mon aimable bocagère,
Que fais-tu dans ces vallons?
C'est alors que Mlle des Houlières se mit à l'oeuvre pour lui composer cette fameuse chanson qui consiste
en deux vers de huit syllabes. — quand on les a répétés jusqu'au bout de la mesure, nous disait-elle avec enjouement,
on n'est pas moins satisfait et moins avancé que si la strophe avait été complètement et régulièrement
finie; écoutez plutôt, mes Révérendes Mères:
Elle a tant mangé de monde,
La bête du Gévaudan!
Elle a tant mangé de monde,
La bête du Gévaudan!
Elle a tant mangé de monde!... (13)
Ce qu'elle recommençait je ne sais combien de fois, tout en poursuivant son air de l'Aimable bocagère,
jusqu'à la chute et la fin de sa période musicale. (Vous vous rappellerez peut-être, en lisant ceci, que Mlle
Dupont, votre berceuse, vous chantait précisément la même complainte, et qu'elle en usait toujours de la
sorte, en guise de somnifère et pour le service de votre clinique.) Apprenez donc, mon enfant, que cette
chanson populaire est la soeur des Nymphes de Thrace et l'oeuvre d'une Fille de Mémoire! »
Mademoiselle des Houlières avait la bonne grâce et la sincérité de nous faire observer que ces deux méchants
vers de complainte avaient obtenu beaucoup plus de faveur publique et de succès que n’ont pas ses
autres poésies les plus ingénieuses et les plus soigneusement élaborées.
[Note 13. Ne confondez pas cette bête avec un autre monstre affamé qui parut longtemps après, et à qui on
donna le même nom de bête du Gévaudan, quoiqu'il arrivât des montagnes de Navarre. La même chanson
481
recommença son tour de France, et M. Grimm écrivit à ses illustres correspondants que l'auteur de cette
complainte était M. Mettra, le fameux nouvelliste de la Petite-Provence. Vous pouvez juger par ceci des
renseignements qu'il prenait et du mérite des observations qu'il adressait à ses cours du Nord. » (Vernigeole,
liste). • Renée-Caroline-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy, 1713-1803. • Malgré la mention de Marvejols, nous sommes au Nord de la France pour le lieu de la
mort de la Bête ! • Je n’ai pu retrouver l’air « mon aimable bocagère. » Voir aussi « Poèmes » ci-dessous.
482 Poèmes
Complainte, après février 1765 (Air: Ton humeur
est Catherine): « Courage, chasseurs de France,
Partez pour le Gévaudan,
Allez-y en diligence,
Ne perdez pas un moment,
Pour suivre cette Bête
Qui ravage ce pays,
Et votre fortune est faite,
Si vous remportez le prix.
Elle est, il est vrai, féroce;
Mais ne l’appréhendez pas,
Elle craindra votre approche
Et fuira devant vos pas.
Vous la suivrez dans sa route,
Nos voeux seront exaucés,
Il faut l’avoir, quoi qu’il en coûte,
Vous serez récompensés.
Prétendez à la victoire
De faire cette action,
Qui doit procurer la gloire
De plaire à la nation.
Pour ces fameuses journées
Notre roi veut vous payer,
Les affiches sont posées
Depuis le mois de février.
Si on peut la prendre en vie,
Qu’on la conduise à Paris,
Et de là dans l’Italie
Et dans les autres pays.
On pourra à grande somme
La montrer à tout venant;
Pour la voir, quel serait l’homme
Qui plaindrait beaucoup d’argent ?
On promet mille pistoles,
A qui pourra terrasser
L’animal dont les épaules
Semblent revêtues de fer.
Mais votre valeur guerrière
Sans doute le domptera,
Et sa gueule carnassière
Sous votre bras tombera.
De Marseille et de Beaucaire
Il est parti des guerriers,
Qui prétendent le défaire
Et se couvrir de lauriers.
Monsieur l’intendant lui-même
Doit compter six mille francs
A ceux qui par stratagème
De la Bête auront le sang.
Il est venu d’Espagne
Plusieurs hommes bien armés,
Qui seront sur la montagne
Avec de bons pistolets;
Ils portent des escopettes
Et des sabres à leur côté:
C’est pour tuer cette Bête
Dont vous voyez le portrait.
De Paris et de Versailles,
Il est parti des guerriers
Qui s’en vont sur la montagne
Avec dogues et limiers,
Pour détruire cette Bête
Qui ravage le pays;
Car la fortune est faite
A qui remporte le prix.
Il est venu de Gascogne
Une troupe de garçons
Qui ne feront pas la trogne
Au bon vin de ces cantons.
Ce sont des gens de remarque
Et de braves compagnons,
Qui pour plaire à leur monarque
Se battront en vrais lions.
En attendant la nouvelle
Que cet animal soit pris,
Il nous faut boire bouteille
De bon vin, mes chers amis;
Que ceux qui sont à la chasse
Grugent bien les paysans:
Qu’ils fassent bonne fricasse
Car ils sont de bons enfants. » (André)
483
Courage.mid
Baron de R***. Sur la Bête monstrueuse et cruelle du Gévaudan. 1765.
D’où en Gévaudan a-t-il, dans sa fureur,
Envoyé dans ces jours un monstre plein d’horreur
Pour causer tant d’alarmes à toute une province ?
Il ne prendrait pas moins la fille d’un grand prince
Que la petite enfant du plus humble berger;
L’une et l’autre est sujette à semblable danger.
Il alarme souvent toute une populace,
Ni le fer, ni le feu, ni péril, ni menace
Jamais n’ont pu dompter ce féroce animal,
Dans toute la contrée, qui cause tant de mal;
Rien n’est plus surprenant que cette Bête affreuse
De voir comment elle la rend malheureuse.
Mais des filles surtout ce monstre s’approche bien,
Et de ses caresses elles s’en passeraient bien,
Car de rage écumant, aussitôt les dévore.
On a déjà parlé d’autres monstres encore,
Mais celui-ci n’est pas surpassé en rigueur
De ces loups voisins qui causent des terreurs.
Il ne fait qu’égorger gens dans nos campagnes.
Où prendra-t-on la fuite, est-ce sur les montagnes ?
D’un pareil animal qui peut se garantir ?
Car semblant d’un pas lent, il ne fait que bondir;
Mais d’une agilité, d’une vitesse extrême,
On imagine bien qu’en cet instant-là même
On voudrait par miracle être invisible alors,
Pour tâcher d’éviter son détestable abord.
A des lieues de marche en peu il s’échappe
Dans un simple moment, afin qu’on ne l’attrape.
Son corps paraît léger, impassible et subtil,
Rien ne lui nuit, ni même la poudre du fusil,
On le sait, sa peau est de si dure écorce
Que tous les coups perçants n’y trouvent pas d’amorce.
Par des tours inconnus, évitant tous les coups,
Il est à se sauver plus adroit que nos loups.
Près de sa victime, se met ventre à terre,
Plus grand qu’un gros renard ne paraissant guère,
Hélas ! s’élance enfin, se dressant sur les pieds,
Semblable à un monstre des plus fameux sorciers.
Par-derrière à la gorge, ou bien par le côté
Attaque sans cesse d’une rapidité
Dont sa victime n’a pas eu connaissance.
Par lui couper la gorge aussitôt il commence.
Monstre indéfinissable, il est d’ailleurs poltron:
Pour le faire courir il ne faut d’éperons
Pour se sauver des boeufs, or cette antipathie
Lui fait fuir leur présence avec ignominie.
Quel animal difforme, en voyant son portrait,
Si d’après la nature, il est peint trait pour trait,
De bien fortes griffes il a la patte armée.
La figure du corps est aux yeux mal- ...
Plus élevé qu’un loup et petit par-devant,
484
Son poil est rougeâtre, sa tête en avançant
D’un grand lévrier le museau termine,
D’effroyable grosseur, non belle ni fine,
Son oreille petite et de corne en façon,
Sans que la disputer, il ose au limaçon,
Son poitrail fort large, tant soit peu grisâtre,
Au long son dos rayé, d’une couleur noirâtre,
Son énorme gueule, si bien armée de dents
Que d’un sabre brillant, elles ont le tranchant,
Jusques même à ce point de séparer les têtes,
Or pareille mâchoire est rare aux autres bêtes.
Toujours à quiconque ce malheur doit échoir.
Il coupe sec et net, de même qu’un rasoir,
Et il n’excepte aucun de cet affreux désastre.
Rusé, faux et malin, quel serait donc l’astre
Sous lequel ce monstre fut d’abord engendré ?
Plût à Dieu qu’alors quelqu’un l’eût éventré.
Il rend de ce froid pays, dit-on, le bois fort cher,
Sans qu’on ose aux forêts même en aller chercher.
Faut-il que la crainte tant que la froidure
Ces gens fassent trembler ? Quelles gêne et torture !
Fallait-il que l’enfer eût vomi de son sein
Ce monstre carnassier exorable, inhumain ?
N’est-ce pas un démon incarné sur la terre,
Et qui au genre humain déclare la guerre
Qui avant le règne du jour de l’Antéchrist
Porte ici dans ce temps son infernal esprit ?
Plus qu’un loup-cervier, si c’est un loup-garou
Que par tous les moyens ils en viennent à bout;
Il est vrai qu’encore l’on n’a pu l’atteindre;
Malgré qu’on l’ait osé battre ou contraindre,
Par le fer et le feu l’accabler de terreur,
L’on n’a pas pu vraiment réprimer sa fureur.
Et qu’un détachement bien considérable
De paysans, de soldats, guerriers indomptables,
Vivement le poursuive sur le champ d’honneur,
Témoin de leur vaillance, des siens le malheur.
Puisque le Gévaudan est vraiment alarmé,
Faut-il pour le vaincre envoyer une armée ?
Dieu lui fasse la grâce d’être enfin tranquille,
Tant à la campagne qu’aux gens de la ville.
On prie en Gévaudan avec un grand gémissement
Pour être délivré de ce malheur pressant.
Sans cesse on y fait des oraisons publiques,
Il n’est d’autre moyen, la cause est sans répliques.
Mais que d’un tel monstre, Dieu nous préserve,
Et le fasse périr, où il le réserve !
Nous n’avons pas besoin de tous ces animaux,
Car ce sont de Dieu tout autant de fléaux. » (B.N. Réserve, c. L.K2.786)
485
Complainte de 1765: « Qu’elle a fait périr de monde
La Bête, la Bête du Gévaudan. » (R. Révoil, Journal des Chasseurs, 09/1840). • F. André (1871) donne une version légèrement différente: « Elle a tant mangé de
monde... » Il indique une cinquantaine de couplets mais n’a pu recueillir l’air. Voir «Souvenirs de la Marquise de Créquy » plus haut.
Autre chant (sans références in Pourcher):
Elle a mangé tant de monde
La Bête du Gévaudan...
La Bête féroce
Nous voulant ravager,
Et dans sa fureur même,
Nous ayant dévorés.
Et cette Bête en tombant
Sur des coeurs innocents,
Leur a coupé la tête
Et leur a tiré leur sang,
Le sifflant sur les autres,
Qui étaient ses défendants.
A Notre-Dame-de-Beaulieu,
Qui tous avaient rendu leurs voeux,
Le monde étant en prières,
N’ayant le coeur dolent
De voir que cette Bête
Dévorait ses enfants.
Pas une de nos prières,
Qui ne fut exaucée,
Si ce n’est Notre-Dame-de-Beaulieu
Qui pour nous a intercédé, etc.
Version traditionnelle postérieure (Lagrave):
Elle a tant, tant, tant mangé de monde,
La beste, ste, ste du Gévaudan, dan, dan,
Qu’elle en est devenue toute ronde,
La beste, ste, ste du Gévaudan, dan, dan !
486
Beste.mid
Complainte:
Sur les montagnes du Gévaudan,
Les gens sont tristes et bien dolents
De la Bête féroce
Qui nous a ravagés;
Et de sa fureur même,
Qui nous a dévorés.
En y pensant
En ce même temps,
Le mal qu’elle a fait,
Au Gévaudan entier:
Hélas ! Elle a ôté la vie
A combien d’innocents ?
On ne peut jamais le dire,
Le nombre en est trop grand.
En tombant cette Bête
Sur le corps des innocents,
Leur a coupé la tête,
Leur a sucé le sang,
Lorsque le père est parvenu,
Si son enfant avait disparu,
Et qu’à travers champs il aille
Pour chercher son enfant,
Lui a trouvé ses entrailles,
Aussi bien ses ossements.
M. Antoine dans son temps,
Avec dix hommes allait aux champs,
En grande diligence;
Pour être vainqueur
De cette Bête l’insolence
Qui a fait tant de malheurs.
M. Antoine dans son temps,
Qui se faisait son intendant,
Un grand homme de chasse,
Capable d’enseigner le tir
Aux autres champs de chasse,
De nos malheurs n’a pu finir.
Monsieur le marquis d’Apcher
A bien longtemps travaillé
Pour aller à la chasse
De ces vils animaux
Qui sans guerre lasse
Nous font tant de maux
A Notre-Dame de Beaulieu,
Nous avons rendu nos voeux,
Lui avons dit en prière,
Hélas ! Avec le coeur dolent,
Seigneur, de nos longues misères,
Délivrez nos humbles enfants.
[ A onze heures et minuit,
Monsieur le comte prend parti
Avec autres gens de chasse
Capables de tirer,
D’aller la bête chasser,
Qui les veut tous dévorer.]
Celui qui a fait cette chanson,
Ce n’est pas le fils d’un baron,
Ni un homme de guerre;
Ce n’est qu’un sabotier,
En gagnant sa journée
Et exerçant son métier. » (Pourcher)
487
Sonnet par un habitant de St.-Chély à la gloire de M. Duhamel: « Sonnet à M. le commandant la compagnie des dragons à St.-Chély
Vous, aimable guerrier, l’honneur de notre France,
Après mille travaux pour la gloire entreprise,
Un animal furieux vous attire au pays
Pour nous donner à tous généreuse assistance
Nous devrions vous marquer noble reconnaissance
Mais nous ne pouvons rien sans notre Roi Louis
Qui sait récompenser la valeur à haut prix;
Il fait que par ma voix le peuple vous encense
Vous êtes assuré de prendre tous nos coeurs,
Reprenant loups cerviers qui causent nos malheurs;
Nous sommes obligés à la guerrière audace
Qui vous fait parcourir tous ces monts soucieux
Dans un temps où la terre est couverte de glace,
Pour prendre si l’on peut l’animal furieux » (B. Municipale d’Amiens.) [Doc22]
488 Discussions
Nombre de victimes
Estimations contemporaines:
12/09/64 12 personnes tuées.
27/09/64 Neuf personnes dévorées « depuis peu. »
22/10 Dix-huit personnes dévorées dans le diocèse de Mende, plusieurs autres blessées.
24/10 Déjà 15 à 18 personnes dévorées.
30/10 Six personnes dévorées du côté de Langogne et quatre depuis le changement de secteur.
16/11 22 personnes dévorées à Langogne, 8 près de Mende.
21/11 Dix morts en Gévaudan, plus une en Vivarais.
24/11 Une vingtaine de personnes dévorées, surtout des enfants, particulièrement des filles.
07/01/65 Plus de soixante victimes dans le diocèse (Mende), sans compter les attaques non mortelles,
surtout femmes et vieillards / Plus de 42 femmes dévorés depuis son apparition.
02/02 En décembre et janvier, deux personnes dévorées en Rouergue et trois en Auvergne.
05/03 De cinquante à soixante victimes.
06/03 Plus de cinquante personnes dévorées.
26/03/65 Vingt-six victimes tuées en Gévaudan (sans compter l’Auvergne et le Rouergue); un plus
grand nombre de blessés.
23/06 40 personnes dévorées, 18 blessées.
23/09 46 personnes dévorées, 71 blessées dans le diocèse de Mende.
03/01/66 400 paysans dévorés.
24/03 Vingt-deux personnes égorgées en Gévaudan (femmes, enfants, jeunes garçons et filles),
un nombre à peu près pareil de blessés, depuis le 26/03/65 (mais peut-être seulement jusqu’au
20/09/65), plus de semblables désastres en Auvergne.
Printemps 67 On compte par douzaines les personnes dévorées.
17/04/67 Cinq personnes dévorées en 1766.
20 juin 67 25 dévorées depuis Pâques.
06/07 Trois cent personnes dévorées.
DND (Mme de la Rouvière) Cent personnes dévorées en trois ans.
Si l’estimation de trois cent personnes dévorées au 06/07/67 semble très exagérée, le chiffre de 300 correspond à peu près au nombre total d’attaques recensées. Le chiffre de cent personnes dévorées en trois ans
fourni par Mme de la Rouvière semble plus proche.
Le fusil de Jean Chastel
La revue Grand Gibier a publié dans son numéro d’octobre-décembre 2007 une photographie d’un fusil
identifié comme celui de Jean Chastel [Fusil]. Sa description correspond à celle fournie par Pourcher. Certains
connaisseurs y voient bien une canardière d’époque. Claude Amblard (liste) objecte cependant: « Pour moi le fusil exposé dans la revue "Grand-Gibier" est un Gribeauval modèle 1777 à silex qui a équipé
l'armée française jusqu'en 1815 ! On perçoit bien le percuteur qui s'encastre dans le bassinet. On voit
aussi l'écouvillon accroché parallèlement au canon en laissant l'emplacement pour enfiler la baïonnette (...)
Ce fusil a peut-être appartenu à la famille Chastel mais je doute qu'il soit celui qui a tué la bête. La crosse
a été effectivement stylisée et personnalisée sans doute après coup. Pour corroborer ou infirmer mon affirmation
serait-il possible de connaître la dimension de ce fusil ? Ce modèle fut fabriqué en 2 dimensions,143
cm pour l'infanterie légère, 151 cm pour l'infanterie de ligne. »
489
Pour l’historique du fusil, dont l’authenticité n’est pas assurée, voir G9.
Statue de la Bête à Marly: « Tout est parti d'un ‘on dit.’ On m'a dit que quelqu'un avait vu, dans la forêt de Marly-le-Roi, une statue de
loup portant la mention de ‘Bête du Gévaudan.’ Pour en être sûr, j'ai contacté l'office de tourisme, la mairie
et le Musée-promenade de la ville de Marly pour tenter d'avoir quelque élément. La réponse de la mairie n'a
rien donné, mais une seconde, de Laure Sautereau du Part - assistante de conservation -, qui semblait intriguée
par cette question d'une statue de la Bête, dit ceci: « Nos catalogues d'exposition sur la forêt de Marly ne révèlent absolument rien à ce sujet. J'ai aussi interrogé
le gardien du musée, résidant à Marly depuis 1972, et il n'a jamais entendu parler de cette statue.
Il me reste à enquêter du côté de l'O.N.F. et de l'office de Tourisme mais la présence de cette statue paraît
improbable. » « Peu de temps après, je recevais cette autre lettre, assez explicite: « Après un entretien hier soir avec les gardiens du parc et M. Pierre Nickler, j'ai bien peur de vous décevoir
en vous apprenant (ou en vous confirmant peut-être?) l'absence d'une quelconque statue de la bête du
Gévaudan dans la forêt de Marly. Pierre Nickler a semblé penser qu'il s'agissait d'un mythe issu lui-même
de la légende selon laquelle Louis XV aurait chassé la bête à Marly. » « Affaire à suivre... » (Barnson)
Ces légendes et rumeurs peuvent être rapprochées de la chasse au « grand loup carnassier de Versailles, »
menée par M. Antoine en 1746, et représentée par une huile sur toile de Jean-Baptiste Oudry (musée de la
chasse de Gien), qui, confondue par la suite avec la chasse à la Bête, en constituerait l’origine.
L’animal de M. Antoine « Notre compatriote Paul Le Blanc (...) racontait comment il avait failli voir la Bête du Gévaudan. Profitant
d’un de ses voyages à Paris, il alla trouver le directeur du Muséum et lui dit son ambition. Le livre des
entrées mentionnait, en effet, le passage du cabinet du Roi au Muséum du loup naturalisé d’Antoine de
Beauterne connu sous le nom de Bête du Gévaudan. Malheureusement, la peau de l’animal historique avait
perdu tous ses poils, et peu de temps avant la visite de Paul Le Blanc, elle avait été mise au rebut selon
toutes les règles en usage pour les pièces de collection de l’État, et brûlée avec tout ce qu’elle contenait
d’étoupe. » (M. Chacornac, Almanach de Brioude, 1929).
Il semble que ce soit de cette dépouille dont parle Franz Jullien, et non de la « Bête de Chastel. » Si c’est
le cas, elle est mentionnée dans un fascicule du Jardin des Plantes de 1819. D’après Jacques Delperrie de
Bayac: « le grand loup de M. Antoine resta dans les ‘greniers’ du Muséum jusqu’au début de ce siècle; Puis tous
les poils étant tombés, on le brûla. »
Le recueil « La Campagne » de Charles de Massas (1859/60) indique en revanche dans un article d’Auguste
Desportes: « La dépouille (...) qui eût dû être déposée au cabinet du jardin du roi, comme pièce historique, n’y est jamais
entrée, et l’on ne sait ce qu’elle est devenue. »
490
Divers
La conversion des mesures d’époque dans le système métrique actuel a été faite sur les bases suivantes:
1 pied = 32,48 cm
1 pouce = 27,07 mm
1 ligne = 2,25 mm
1 livre = 0.4895 kg
Il s’agit des mesures royales, que l’on suppose avoir été employées dans les procès-verbaux et rapports.
Si les mesures locales ont été employées, l’erreur serait au pire de 2.8cm, « depuis la patte de devant jusqu’à
l’épine, » dans le rapport Marin. Pour information, les mesures gabalitaines sont:
Pied gabalitain = 33,6 cm
Pouce gabalitain = 28 mm
Ligne gabalitaine = 2,3 mm
Système monétaire (Crouzet):
1 louis = 24 livres; 1 livre (ou franc, termes interchangeables) = 20 sols; 1 sol = 12 deniers
Exemples de revenus et de prix pour l'époque (Boyac, Buffière, Crouzet):
* En 1769, M. de St.-Priest gagne 37500 livres par an.
* Un ouvrier agricole gagne environ une livre par jour; 15 sols quand l’employeur fournit la nourriture, 30
sols sans la nourriture.
* Un cheval coûte 125 livres, un boeuf de boucherie 85, une vache laitière 60.
* En 1709, une peau de loup se paie deux livres, celle d'un ours 10 livres, celles des petits animaux comme
la fouine ou le renard, une demie-livre.
Agriculture: La production céréalière oscille entre 2 et 3 hectolitres par hectare.
Démographie: Le comté du Gévaudan comptait 100000 habitants, soit 16 habitants par km². Un enfant
sur trois seulement dépasse l’âge de trois ans, mais la fécondité permet aux familles de dépasser souvent 6
enfants. L’espérance de vie est de 55 ans. Seule une personne sur 300 atteint l’âge de 90 ans. Seul ¼ de la
population sait lire et écrire.
491 Évaluation des grains de la ville de Saugues (A.D. Haute-Loire 1C 2625):
1762 1763 1764 1765 1766 1767
L S D L S D L S D L S D L S D L S D
Pâques
Froment 1 18 0 1 13 0 2 3 8 2 2 2 2 17 0 3 11 0
Seigle 1 10 0 1 6 0 1 13 2 1 12 6 2 11 9 3 5 4
Avoine 0 16 3 0 17 9 0 16 4 0 19 6 0 18 0 0 19 10
Jean
Froment 1 15 9 1 13 0 2 4 4 1 18 9 3 10 0 3 19 10
Seigle 1 7 9 1 8 0 1 13 4 1 12 5 3 1 4 3 15 3
Avoine 0 16 9 0 17 6 0 19 8 0 18 0 1 1 10 0 19 8
Michel
Froment 1 12 3 1 14 9 2 0 0 2 10 6 3 6 10 3 18 10
Seigle 1 5 0 1 10 3 1 10 9 2 5 6 3 0 0 2 18 5
Avoine 0 18 0 0 14 3 1 0 8 0 14 6 0 17 10 0 18 10
Noël
Froment 1 14 3 1 16 9 2 1 9 2 19 6 3 11 8 3 9 0
Seigle 1 7 6 1 12 8 1 12 6 2 10 6 3 7 9 2 19 5
Avoine 0 19 9 0 15 0 0 19 6 0 16 3 1 0 2 0 19 0
(Par « carton » de 8 boisseaux, soit 20.27 litres; livre, sols, deniers)
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