23 octobre 2017
Bonne fête Jean de Capistran

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22 octobre 2017

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PROUDHON

La PROPRIETE

L'AUTORITE                                                                     

Principe FEDERATIF 

Du reste, je ne fais pas de système :

           je demande la fin du privilège, l'abolition de l'esclavage,

                             l'égalité des droits, le règne de la loi.

Justice, rien que justice;

tel est le résumé de mon discours;

   je laisse à d'autres le soin de discipliner le monde.

                                                            Extrait P.J. PROUDHON

 

 Pierre-Joseph PROUDHON 1819/1865

 

Si j'avais à répondre à la question suivante : Qu'est-ce que l'esclavage ? et que d'un seul mot je répondisse : C'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c'est l'assassinat. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : C'est le vol, sans avoir la certitude de n'être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ?

 Extrait P.J. PROUDHON

 

 PROUDHON et ses filles par G. COURBET

  La propriété, c'est le vol ! Voici le tocsin de 93 ! voici le branle bas des révolutions !

En débutant par vous jeter mon dernier mot, j'ai voulu vous avertir, non vous braver: car, j'en ai la certitude, si vous me lisez, je forcerai votre assentiment.

Les choses dont j'ai à vous parler sont si simples, si palpables, que vous serez étonné de ne les avoir point aperçues et que vous vous direz : " Je n'y avais point réfléchi."

 Extrait P.J. PROUDHON

 

E. ARMAND

Le proudhonisme

Paysan de souche et ouvrier de condition, manuel d’origine et intellectuel d’accession, praticien par profession et théoricien par vocation, pragmatique par tempérament et moraliste par caractère, économiste et sociologue par observation, politique et éducateur par induction, Proudhon apparaît comme un microcosme du peuple français. Sa naissance et sa vie revêtent par elles-mêmes une double et même signification historique: l’avènement du prolétaire à l’intelligence de sa condition et de son émancipation, l’émergence de la société industrielle dans sa dimension planétaire.

Dans une œuvre géniale, au foisonnement déconcertant, mais d’une cohérence interne rigoureuse, tous les sujets et les problèmes de l’humanité sont abordés avec un sens surprenant de la projection et de la prospective:

"Je sais ce que c’est que la misère, écrit Proudhon. J’y ai vécu. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir."

Une telle vie aurait pu faire un aigri. Une formidable santé physique et morale, une prodigieuse intelligence, un tempérament résolument pragmatique en firent un réaliste. Proudhon décide de consacrer sa vie "à l’émancipation de ses frères et compagnons" (lettre à l’académie de Besançon), et, face au monde établi, il se dresse comme "un aventurier de la pensée et de la science".

Science et liberté, socialisme scientifique et socialisme libéral, libéral car scientifique, et pluraliste parce que libéral: telle est l’originalité de la pensée de Proudhon, par rapport aux socialistes utopiques de son siècle et aux conséquences dogmatiques de la pensée scientifique de Marx.

"La souveraineté de la volonté cède devant la souveraineté de la raison, et finira par s’anéantir dans un socialisme scientifique." "La liberté est anarchie parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté mais seulement l’autorité de la loi [...]. La substitution de la loi scientifique à la volonté [...] est, après la propriété, l’élément le plus puissant de l’histoire."

Proudhon écrit ces lignes en 1840 (Premier Mémoire sur la propriété).

Le premier, il forge et applique le concept de socialisme scientifique et lui oppose, dès 1846, le nouveau terme de "socialisme utopique".

Ce socialisme scientifique se fonde sur "une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée". "La société produit les lois et les matériaux de son expérience." Aussi la science sociale et le socialisme scientifique sont-ils, corrélativement, auto découverte et auto-application par la société réelle des lois inhérentes à son développement. "La science sociale est l’accord de la raison et de la pratique sociale" (Contradictions économiques, 1846); leur séparation est donc la cause de toutes les utopies et de toutes les aliénations:

"Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. À ce double titre je suis socialiste (Voix du peuple, 4 déc. 1848)"

La même logique qui transforme le socialisme critique en socialisme scientifique conduit celui-ci à être un socialisme libéral. Pour éliminer l’arbitraire capitaliste, le socialisme tend à une collectivisation sociale.

Parallèlement, pour supprimer l’arbitraire étatique, il amène une libéralisation sociale. C’est à la société tout entière s’autogérant et s’auto-administrant qu’il appartient de préparer et d’instaurer cette "révolution permanente" (Toast à la révolution), cet évolutionnisme révolutionnaire, et d’inférer du pluralisme organique social un pluralisme organisateur.

La clé de la pensée proudhonienne ne réside pas dans un apriorisme intellectuel, un dogme métaphysique, mais dans une théorisation fondée sur l’observation scientifique: le pluralisme. En effet, "le monde moral (social) et le monde physique reposent sur une pluralité d’éléments; et c’est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie, le mouvement de l’univers" la possibilité de la liberté pour l’homme et la société.

"Le problème consiste non à trouver leur fusion, ce qui serait la mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable comme le développement des sociétés (Théorie de la propriété, 1865)."

L’antagonisme autonomiste et l’équilibration solidariste sont "la condition même de l’existence": sans opposition, pas de vie, pas de liberté; sans composition, pas de survie, pas d’ordre. Le pluralisme est donc l’axiome de l’univers; l’antagonisme et l’équilibration, sa loi et sa contre-loi (La Guerre et la paix, 1861). Le monde, la société sont pluralistes. Leur unité est une unité d’opposition-composition, une union d’éléments diversifiés, autonomes et solidaires, en conflit et en concours.

De ce pluralisme physique et sociologique effectif, Proudhon induit un pluralisme social efficient.

Extrait de l'Encyclopédie Universalis

 

 

Ainsi, à la donnée hiérarchique et absolutiste d'une autorité gouvernante, s'ajoutait un idéal parlant à l'âme et conspirant incessamment contre l'instinct d'égalité et d'indépendance: tandis que le peuple, à chaque Révolution, croyait réformer, suivant les inspirations de son coeur, les vices de son gouvernement, il était trahi par ses idées mêmes; en croyant mettre le pouvoir dans ses intérêts, il l'avait toujours, en réalité, contre soi; au lieu d'un protecteur, il se donnait un tyran.

 Extrait du principe d'autoruté P.J. PROUDHON

 

 

 PROUDHON par G. COURBET

 

Ô personnalité humaine ! se peut-il que pendant soixante siècles tu aies croupi dans cette abjection ! Tu te dis sainte et sacrée, et tu n'es que la prostituée, infatigable, gratuite, de tes valets, de tes moines et de tes soudards. Tu le sais, et tu le souffres ! Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu.

Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie; des prolétaires qui posent leur candidature à la présidence de la République ! Hypocrisie !... Avec la Révolution, c'est autre chose. La recherche des causes premières et des causes finales est éliminée de la science économique comme des sciences naturelles.

 Extrait du principe d'autoruté P.J. PROUDHON

 

UN COURRIER BRÛLANT

Correspondance Marx-Proudhon Lettre de Karl Marx à Pierre-Joseph Proudhon (Bruxelles, 5 mai 1846)

 

Mon cher Proudhon,

Je m’étais proposé, bien souvent, de vous écrire depuis que j’ai quitté Paris ; des circonstances indépendantes de ma volonté m’en ont empêché jusqu’à présent. Je vous prie de croire qu’un surcroît de besogne, les embarras d’un changement de domicile, etc. sont les seuls motifs de mon silence.

Et maintenant, surtout, sautons in medias res ! Conjointement avec deux de mes amis, Frédéric Engels et Philippe Gigot (tous deux à Bruxelles), j’ai organisé avec les communistes et socialistes allemands une correspondance suivie, qui devra s’occuper et de la discussion de questions scientifiques et de la surveillance à exercer sur les écrits populaires, et la propagande socialiste qu’on peut faire en Allemagne par ce moyen. Le but principal de notre correspondance sera pourtant celui de mettre les socialistes allemands en rapport avec les socialistes français et anglais, de tenir les étrangers au courant des mouvements socialistes qui seront opérés en Allemagne et d’informer les Allemands en Allemagne des progrès du socialisme en France et en Angleterre. De cette manière les différences d’opinion pourront se faire jour ; on arrivera à un échange d’idées et à une critique impartiale. C’est là un pas que le mouvement social aura fait dans son expression littéraire, afin de se débarrasser des limites de la nationalité. Et au moment de l’action, il est certainement d’un grand intérêt pour chacun d’être instruit de l’état des affaires à l’étranger aussi bien que chez lui.

Outre les communistes en Allemagne, notre correspondance comprendra aussi les sociétés allemandes à Paris et à Londres. Nos rapports avec l’Angleterre sont déjà établis ; quant à la France, nous croyons tous que nous ne pouvons y trouver un meilleur correspondant que vous : vous savez que les Anglais et les Allemands vous ont jusqu’à présent mieux apprécié que vos propres compatriotes.

Vous voyez donc qu’il ne s’agit que de créer une correspondance régulière et de lui assurer les moyens de poursuivre le mouvement social dans les différents pays, d’arriver à un intérêt riche et varié, comme le travail d’un seul ne pourra jamais le réaliser.

Si vous voulez accéder à notre proposition, les frais de port des lettres qui vous seront envoyées, comme de celles que vous nous enverrez, seront supportés ici, les collectes faites en Allemagne étant destinées à couvrir les frais de la correspondance.

L’adresse à laquelle vous écrirez ici est celle de Monsieur Philippe Gigot, 8, rue Bodenbroeck. C’est lui qui aura également la signature des lettres de Bruxelles.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que toute cette correspondance exige de votre part le secret le plus absolu : en Allemagne nos amis doivent agir avec la plus grande circonspection pour éviter de se compromettre.

Répondez-nous bientôt et croyez à l’amitié bien sincère de

Votre tout dévoué

Charles Marx

Bruxelles, 5 mai 1846.

P.S. – Je vous dénonce ici M. Grünà Paris. Cet homme n’est qu’un chevalier d’industrie littéraire, un espèce de charlatan qui voudrait faire le commerce d’idées modernes. Il tâche de cacher son ignorance sous des phrases pompeuses et arrogantes, mais il n’est parvenu qu’à se rendre ridicule par son galimathias. De plus cet homme est dangereux. Il abuse de la connaissance qu’il a établie avec les auteurs de renom grâce à son impertinence, pour s’en faire un piédestal et les compromettre ainsi vis-à-vis du public allemand. Dans son livre sur les « socialistes français », il ose s’appeler le professeur (Privatdocent, dignité académique en Allemagne) de Proudhon, prétend lui avoir dévoilé les axiomes importants de la science allemande, et blague sur ses écrits. Gardez-vous donc de ce parasite. Peut être vous reparlerai-je plus tard de cet individu.

Je profite avec plaisir de l’occasion qui m’est offerte par cette lettre, pour vous assurer combien il m’est agréable d’entrer en relation avec un homme aussi distingué que vous. En attendant, permettez moi de me dire

Votre tout dévoué

Philippe Gigot.

Quant à moi, je ne peux qu’espérer que vous, Monsieur Proudhon, approuverez le projet que nous venons de vous proposer, et que vous aurez la complaisance de ne pas nous refuser votre coopération.

En vous assurant du profond respect que vos écrits m’ont inspiré pour vous, je suis

votre tout dévoué

Frédéric Engels.

Cette correspondance figure sous le titre « Un dialogue Marx-Proudhon (1946) », in Karl Marx, Œuvres. III, Philosophie,éditions de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1982, pp. 1480-1486.

 

Réponse de P.-J. Proudhon à K. Marx (Lyon, 17 mai 1846)

Lyon, 17 mai 1846

Mon cher monsieur Marx,

Je consens volontiers à devenir l’un des aboutissants de votre correspondance, dont le but et l’organisation me semblent devoir être utiles. Je ne vous promets pas, pourtant, de vous écrire ni beaucoup, ni souvent : mes occupations de toute nature, jointes à ma paresse naturelle, ne me permettent pas ces efforts épistolaires. Je prendrai aussi la liberté de faire quelques réserves, qui me sont suggérées par divers passages de votre lettre.

D’abord, quoique mes idées en fait d’organisation et de réalisation soient en ce moment tout à fait arrêtées, au moins pour ce qui regarde les principes, je crois qu’il est de mon devoir, qu’il est du devoir de tout socialiste, de conserver pour quelque temps encore la forme critique ou dubitative ; en un mot, je fais profession avec le public, d’un anti-dogmatismeéconomique presque absolu.

Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir : mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre tour à endoctriner le peuple ; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt à grands renforts d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante. Depuis trois siècles, l’Allemagne n’est occupée que de détruire le replâtrage de M. Luther : ne taillons pas au genre humain une nouvelle besogne par de nouveaux gâchis. J’applaudis de tout mon cœur à votre pensée de produire un jour toutes les opinions ; faisons-nous une bonne et loyale polémique ; donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion, cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations, flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée ; et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons, s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. À cette condition, j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non !

J’ai aussi à vous faire quelques observation sur ce mot de votre lettre : au moment de l’action. Peut-être conservez-vous encore l’opinion qu’aucune réforme n’est actuellement possible sans un coup de main, sans ce qu’on appelait jadis une révolution, et qui n’est tout bonnement qu’une secousse. Cette opinion, que je conçois, que j’excuse, que je discuterais volontiers, l’ayant moi-même longtemps partagée, je vous avoue que mes dernières études m’en ont fait complètement revenir. Je crois que nous n’avons plus besoin de cela pour réussir ; et qu’en conséquence, nous ne devons point poser l’action révolutionnaire comme moyen de réforme sociale, parce que ce prétendu moyen serait tout simplement un appel à la force, à l’arbitraire, bref, une contradiction. Je me pose ainsi le problème : faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. En d’autres termes, tourner en Économie politique la théorie de la Propriété contre la Propriété, de manière à engendrer ce que vous autres socialistes allemands appelez communauté, et que je me bornerai pour le moment à appeler Liberté-égalité. Or, je crois savoir le moyen de résoudre, à court délai, ce problème : je préfère donc faire brûler la propriété à petit feu, plutôt que de lui donner une nouvelle force, en faisant une Saint-Barthélemy des propriétaires.

Mon prochain ouvrage, qui en ce moment est à moitié de son impression, vous en dira davantage.

Voilà, mon cher philosophe, où j’en suis pour le moment ; sauf à me tromper, et s’il y a lieu, à recevoir la férule de votre main ; ce à quoi je me soumets de bonne grâce, en attendant ma revanche. Je dois vous dire en passant que telles me semblent être aussi les dispositions de la classe ouvrière de France : nos prolétaires ont si grande soif de science qu’on serait fort mal accueilli d’eux si on n’avait à leur présenter à boire que du sang. Bref, il serait, à mon avis, d’une mauvaise politique pour nous de parler en exterminateurs : les moyens de rigueur viendront assez, le peuple n’a besoin pour cela d’aucune exhortation.

Je regrette sincèrement les petites divisions qui, à ce qu’il paraît, existent déjà dans le socialisme allemand, et dont vos plaintes contre M. G[rün] m’offrent la preuve. Je crains bien que vous n’ayez vu cet écrivain sous un jour faux : j’en appelle, mon cher Monsieur Marx, à votre sens rassis. G[rün] se trouve exilé, sans fortune, avec une femme et deux enfants, n’ayant pour vivre que sa plume. Que voulez-vous qu’il exploite pour vivre, si ce n’est les idées modernes ? Je comprends votre courroux philosophique, et je conviens que la sainte parole de l’Humanité ne devrait jamais faire la matière d’un trafic ; mais je ne veux voir ici que le malheur, l’extrême nécessité, et j’excuse l’homme. Ah ! si nous étions tous millionnaires, les choses se passeraient mieux : nous serions des saints et des anges. Mais il faut vivre, et vous savez que ce mot n’exprime pas encore, tant s’en faut, l’idée que donne la théorie pure de l’association. Il faut vivre, c’est-à-dire acheter du pain, du bois, de la viande, payer un maître de maison ; et ma foi ! celui qui vend des idées sociales n’est pas plus indigne que celui qui vend un sermon. J’ignore complètement si G[rün] s’est donné lui-même comme étant mon précepteur : précepteur de quoi ? Je ne m’occupe que d’économie politique, chose dont il ne sait à peu près rien ; je regarde la littérature comme un jouet de petite fille, et quant à la philosophie, j’en sais assez pour avoir le droit de m’en moquer à l’occasion. G[rün] ne m’a rien dévoilé du tout ; s’il l’a dit, il a dit une impertinence dont je suis sûr qu’il se repent.

Ce que je sais et que j’estime plus que je ne blâme un petit accès de vanité, c’est que je dois à M. G[rün], ainsi qu’à son ami Ewerbeck, la connaissance que j’ai de vos écrits, mon cher monsieur Marx, de ceux d’Engels, et de l’ouvrage si important de Feuerbach. Ces messieurs, à ma prière, ont bien voulu faire quelques analyses pour moi en français (car j’ai le malheur de ne pouvoir lire l’allemand) des publications socialistes les plus importantes ; et c’est à leur sollicitation que je dois insérer (ce que j’eusse fait de moi-même, au reste) dans mon prochain ouvrage, une mention des ouvrages de MM. Marx, Engels, Feuerbach, etc. Enfin, G[rün] et Ewerbeck travaillent à entretenir le feu sacré chez les Allemands qui résident à Paris, et la déférence qu’on pour ces Messieurs les ouvriers qui les consultent, me semblent un sûr garant de la droiture de leurs intentions.

Je vous verrais avec plaisir, mon cher Marx, revenir d’un jugement produit par un instant d’irritation ; car vous étiez en colère lorsque vous m’avez écrit. G[rün] m’a témoigné le désir de traduire mon livre actuel ; j’ai compris que cette traduction, précédant toute autre, lui procurerait quelques secours ; je vous serais donc obligé, ainsi qu’à vos amis, non pas pour moi, mais pour lui, de lui prêter assistance dans cette occasion, en contribuant à la vente d’un écrit qui pourrait sans doute, avec votre secours, lui donner plus de profit qu’à moi.

Si vous voulez me donner l’assurance de votre concours, mon cher monsieur Marx, j’enverrai incessamment mes épreuves à M. G[rün] et je crois, nonobstant vos griefs personnels dont je ne veux pas me constituer le juge, que cette conduite nous ferait honneur à tous.

Mille amitiés à vos amis, messieurs Engels et Gigot.

Votre tout dévoué.

P. J. Proudhon

À Monsieur

Philippe Gigot, rue de Bodenbroeck, 8,

à Bruxelles

Belgique

Le texte des deux lettres se trouve sous le titre « Un dialogue Marx-Proudhon (1846) » in Karl Marx, Œuvres. III, Philosophie, édition de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1982, pp. 1480-1486. La lettre de Pierre-Joseph Proudhon est consultable aussi dans Correspondance de P.-J. Proudhon, Paris, Librairie internationale A. Lacroix et CieÉditeurs, 1875, t. II, pp. 198-202.

 

Perso je suis en partie d'accord avec son raisonnement et ses idées. Nous pouvons déduire que :

Théoricien, PROUDHON se situe lui-même comme anarchiste et définit l'anarchie comme une notion tout aussi rationnelle et positive qu'aucune autre, en politique (Du Principe fédératif ). Il se veut défenseur des libertés individuelles contre les forces dominantes telles que la dictature et la religion, et soutient que l'individu ne doit jamais être sacrifié en faveur de la justice sociale ou de l'intérêt général.

Il considère la science économique comme une dominance sur la politique et seule qualifiée pour changer la société. Il dénonce le contradictoire qui à l'exemple des "machines", allégeant le travail de l'ouvrier, produise le chômage, et, bien sûr, la propriété foncière qui est le fondement même de la liberté, mais produit des privilèges. De même il considère que la concurrence est injuste par ses effets puisqu'elle mène au monopole mais l'accepte pourtant, la jugeant efficace car nécessairement opposée aux privilègex :

« Par cela seul que l'ouvrier de l'administration n'a point de concurrence, qu'il n'est intéressé ni aux bénéfices, ni à la perte, qu'il n'est pas libre en un mot, sa productivité est nécessairement moindre et son service trop cher. »

Détestant les utopistes, il affirme que les réalités du monde sont en perpétuelle évolution et il n'admet pas d'état stationnaire dans le travail et la société. Il en déduit donc que les aristocrates sont aussi couteux qu'inutiles et que le socialisme est malheureusement utopiste : « seul, dans le vague de ses idées, il proteste contre l’unanimité du genre humain » ; aussi, « il n’y a point d’heure marquée pour lui ; il est condamné à un perpétuel ajournement »

La propriété c'est le vol, remise dans son contexte et surtout à cette époque, cette phrase définit bien sa pensée. Posséder un être humain (après l'avoir acheter comme esclave) est le vol de la liberté de la vie, de la pensée et de l'autonomie de l'homme, de sa volonté. Tout comme posséder un terrain diamantifère, une terre prolifique, une plage de sable blanc et fin ou une île exotique sous un climat tropical, devenir propriétaire dans cette logique devient criminel puisque l'on s'accapare ce qui devrait rester libre et accessible. Si chaque milliardaire acquiert un morceau du globe et y construit un chemin privatif après l'avoir clôturé, où vont circuler les autres êtres vivants ? Celà rejoint totalement mes pensées de toujours et j'ai tenu, (en refaisant le monde), nombre de discours à ce propos. Rien que pour un pauvre pêcheur, il est parfois bien difficile de longer les rives d'un simple ruisseau alors que pourtant la loi divine, humaine et tout bonnement la bonne conscience autorise un passage sur chaque bord sans besoin de justification. Tout comme la souffrance n'est mesurable que si on l'a vécut, la misère, la possession, l'injustice, la privation, le mépris, le chagrin n'est vraiment compréhensible que si on l'a subit...

PARADOXES ?

Un passage qui me laisse perplexe ou alors je ne saisis pas le cheminement de ses pensées, car je trouve le raisonnement paradoxal avec ses autres concepts : Si on possède une parcelle on est bien propriétaire ? Si on coopère on ne joue plus sur la concurrence ? Je comprend qu'il imagine une productivité qui soit démocratique, économique, mutualiste, non ?

 Sur le plan de la production, il s’agit d’une « démocratie économique mutualiste : les agriculteurs sont propriétaires d’une parcelle qu’ils exploitent, et ils s’associent avec d’autres au sein d’ensembles coopératifs, eux-mêmes inclus dans une fédération agricole. Le secteur industriel devrait, quant à lui, être composé de multiples propriétés collectives concurrentes entre elles mais associées en une même fédération industrielle. Des groupements d’unions de consommateurs formeraient un « syndicat de la production et de la consommation », chargé de la gestion du système, indépendamment de l’État. Proudhon ne s’arrête pas là : il imagine aussi une confédération qui regrouperait tous les marchés du monde.

Si quelqu'un lit cette argumentation et a saisi les subtilités d'un tel raisonnement, peut-être peut-il me donner des explications relatives à une meilleure compréhension car, bien que créditant la sincérité du philosophe et sa vision de la société sans un état autoritaire et dans la liberté d'expression totale, j'ai noté des contracdictions qui nuisent à cautionner l'ensemble. Merci. athanordeslibertes@aiguail71poet.com

Concernant le courrier échangé entre deux êtres qui auraient pu s'entraider, la déception est à la hauteur de l'intelligence développé dans le premier envoi et à la franchise, la sincérité, la probable naïveté de la réponse. Ce n'est qu'un humble avis comme dab... Sans doute la différence de statut social pour l'un et le manque de clairvoyance sur la vraie nature de l'envoi pour l'autre ont-elles provoquées ce conflit verbal. L'égocentrisme et un certain mépris pour l'un, une interprétation différente, peut-être erronée du document pour l'autre qui survole la subtilité de l'attaque par sa croyance en la pureté de la demande. Cette analyse m'est personnelle et je la livre en toute pudeur et humilité sans émettre d'opinions politiques ou de choix catérogorique incertain à une vérité souveraine et universelle qui est bien sûr contraire à mes valeurs "libertaire".  

 Aiguail7

 

 Madame PROUDHON par G. COURBET

 

 

 JACOB

 ATELIER


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